Décroissance carcérale : ces pays qui ferment des prisons

Regard d’ailleurs

Décroissance carcérale : ces pays qui ferment des prisons

Alors que la France projette la construction de trente-trois nouvelles prisons pour tenter d’endiguer la surpopulation carcérale, de nombreux pays en ferment. Zoom sur ces États qui ont réduit le nombre de leurs prisonniers.

Les prisons françaises n’ont jamais été aussi pleines. Cet été, 69 375 détenus s’entassaient dans 51 000 cellules, avec des lits surajoutés dans des espaces déjà confinés, et même de simples matelas posés là où l’on peut. 1 648 personnes dormaient ainsi à même le sol en juillet 2016, triste record. Le nombre de prisonniers a quasiment augmenté de moitié en quinze ans. Une évolution qui n’est en rien liée à celle de la délinquance, contrairement à ce que l’on entend trop souvent. «Ce n’est pas la criminalité mais la politique pénale qui détermine le taux de détention », insiste Sonja Snacken, criminologue et ancienne présidente du Conseil de coopération pénologique du Conseil de l’Europe. Dans le cas français, la politique pénale n’a eu de cesse de privilégier la réponse carcérale. Depuis le début des années 2000, une avalanche de lois, souvent votées sous le coup de l’émotion, a entraîné un alourdissement des sanctions et la pénalisation d’un nombre toujours plus important de comportements, tels l’occupation d’un hall d’immeuble, le défaut d’assurance ou même plus récemment le fait de signaler la présence d’un contrôleur dans les transports. Sans compter le recours massif à la détention provisoire et à des procédures de jugement rapide, qui a abouti à un taux plus important de condamnations à la prison ferme (environ 70 %). Les peines sont aussi de plus en plus longues : la durée moyenne de détention est ainsi passée de 8,6 à 11,5 mois entre 2006 et 2013. Construire des prisons : la fausse bonne idée Pas plus en France qu’ailleurs, la construction continue de places de prison n’a permis d’endiguer la surpopulation carcérale. Car, avec une telle approche, on n’agit pas sur « les mécanismes qui en sont à l’origine » rappelle Sonja Snacken. On traite les symptômes, pas les causes. Or, « si aucune action n’est entreprise dans le même temps sur la politique pénale et les facteurs de hausse de la population carcérale », les nouvelles prisons « se retrouvent tôt ou tard elles-mêmes en situation de surpopulation »*. Aussi, l’annonce récente du gouvernement de lancer la construction de 20 000 nouvelles places de prison désespère les spécialistes français comme européens. Car « construire plus n’a jamais résolu le problème » assène Frieder Dünkel, professeur de criminologie et de droit pénal à l’Université de Greifswald en Allemagne.##« Des méthodes efficaces pour réguler de façon pérenne une population carcérale sont connues et reconnues. De même qu’il y a consensus sur les pires façons de le faire. La solution envisagée par le gouvernement français est l’une d’entre elles », appuie Norman Bishop, fondateur du département de recherche et développement de l’administration pénitentiaire suédoise et également expert auprès du Conseil de l’Europe. Et de poursuivre : « plutôt que de se demander comment faire pour absorber l’augmentation de la population détenue, le gouvernement français devrait réfléchir aux moyens de réduire la demande en places de prison ». Car construire toujours plus n’a jamais permis non plus de mieux protéger la société. Au contraire. La prison produit ce qu’elle entend combattre : elle aggrave l’ensemble des facteurs de délinquance en précarisant des populations d’ores et déjà « fragilisées d’un point de vue socio-économique et psychologique », souligne Sonja Snacken. Elle leur impose une « perte de liberté, d’autonomie, de sécurité personnelle, mais aussi perte de travail, perte de liens familiaux et sociaux, pertes financières, dommages psycho-logiques ». Autant de facteurs qui « rendent la réintégration après libération plus difficile et augmentent au lieu de réduire la récidive » développe la chercheuse. La prison favorise aussi les fréquentations criminogènes et n’offre, particulièrement en France, qu’une prise en charge lacunaire, voire inexistante, face aux nombreuses problématiques rencontrées par les personnes incarcérées. Si bien que près des deux tiers sont recondamnés dans les cinq ans, tandis que le taux tombe de 16 points en cas de peine alternative. Quel que soit le pays d’ailleurs, l’incarcération produit plus de récidive que les sanctions en milieu ouvert. Aussi pour le Conseil de l’Europe, la ligne à suivre est claire : « l’accent doit être mis sur les mesures alternatives à la détention et un moindre recours à l’emprisonnement ». Il l’a formellement rappelé à tous les Etats membres dans son Livre blanc sur le surpeuplement carcéral. #Vague de décroissance en Europe #Si la France reste sourde et aveugle à ces recommandations et accepte un taux de détention croissant, comme la Belgique et le Royaume-Uni, d’autres ont vu leur population détenue décroître. « Beaucoup de pays européens en ont fait l’expérience ces dernières années », observe le criminologue allemand Frieder Dünkel. C’est notamment le cas pour les pays Scandinaves, mais aussi pour l’Allemagne et les Pays-Bas, pourtant connus pour leur approche répressive. D’autres pays de l’Ouest de l’Europe, comme l’Irlande, l’Ecosse, l’Italie ou l’Espagne, après une phase d’augmentation importante jusqu’en 2010, avec un taux avoisinant les 170 détenus pour 100 000 habitants, pour ne citer que le cas espagnol, sont parvenus à inverser la tendance ces cinq dernières années et à réduire le nombre de leurs prisonniers. Même  les États-Unis, champions toutes catégories de l’incarcération, semblent aujourd’hui tourner le dos aux politiques misant sur le recours massif à la prison : sur les 50 États du pays, 28 ont réduit leur population détenue depuis 2008, pour certains dans des proportions importantes.##Un examen approfondi révèle, derrière chaque diminution, une situation bien particulière. Et tous les pays n’affichent pas les mêmes motivations. Si, pour les Scandinaves, portés par la conviction que « les prisons sont un moyen onéreux de rendre des délinquants plus délinquants encore », une approche humaniste, rationnelle et volontariste a prévalu, d’autres pays n’ont emprunté le chemin de la décroissance que parce qu’ils y ont été contraints, comme l’Italie. Après une croissance exponentielle de la population carcérale, le taux d’occupation des prisons de la péninsule atteignait 153 % en 2010. Face à l’ampleur de la surpopulation et devant le caractère systémique du problème, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné le pays par un arrêt-pilote, en 2013, l’obligeant à agir pour remédier à la situation.##En ces temps de crise financière et d’austérité, l’argument économique en a aussi séduit plus d’un. Etats-Unis, Irlande, Pays-Bas : tous voient dans la décroissance de leur taux de détention le moyen de réduire leurs dépenses, le système carcéral engloutissant des sommes faramineuses pour les résultats que l’on connaît. Limites et mort d’une décroissance non assumée Mais le déclin de la population carcérale apparaît aussi, dans certains cas, presque involontaire, ou à tout le moins inattendu. En Allemagne par exemple, la décroissance observée ces dernières années semble la conséquence indirecte d’un changement spontané dans les pratiques des magistrats, et ne résulte pas spécifiquement d’une réorientation de la politique pénale, qui viserait ouvertement à réduire la population carcérale du pays. Une diminution du nombre de prisonniers ne signifie d’ailleurs pas forcément un assouplissement global des législations : aux Pays-Bas et en Allemagne, la baisse du taux de détention masque une sévérité accrue pour certains types de crimes et délits, ainsi que l’abandon d’une approche réhabilitative pour les profils de délinquants qu’on estime irrécupérables. Dans le cas néerlandais, la diminution du nombre de prisonniers s’accompagne même d’un expansionnisme pénal, deux phénomènes apparemment contradictoires. En effet, « si on additionne peines privatives et non privatives de liberté, on se rend compte que le niveau global de condamnation est toujours en augmentation », relèvent les criminologues Miranda Boone et René van Swaaningen. Aussi, « des délinquants qui restaient autrefois en surface de l’appareil pénal sont aujourd’hui soumis à des niveaux de contrôle qu’aucun promoteur des alternatives à la prison dans les années 1960 et 1970 n’aurait pu tolérer », concluent les criminologues. Ainsi, les exemples allemands et néerlandais nous invitent à nous méfier des approches purement comptables. D’autant que, « parce qu’il n’est pas le résultat d’une stratégie politique (réductionniste), le mouvement de décroissance (que ces pays connaissent) peut s’inverser tout aussi spontanément », prévient René van Swaaningen. #C’est d’ailleurs ce qui semble se passer en Italie. Trois ans après l’adoption de l’arrêt-pilote, les mesures prises par le gouvernement italien commencent à montrer leurs limites. La cause ? Le gouvernement s’est contenté de mesures ponctuelles, dont plusieurs n’ont qu’une validité limitée dans le temps, au lieu d’initier la vaste réforme qui aurait été nécessaire, de peur de se confronter à l’électorat italien. Pour l’universitaire italien Giuseppe Mosconi, un changement pérenne doit passer par la remise en question de la place de la prison dans la société italienne et une « transformation profonde de la culture de la punition ». Et donc un changement de perspective de la part de l’ensemble des parties prenantes, autorités policières, judiciaires, responsables politiques et opinion publique. Ce que les Scandinaves semblent, pour l’heure, les seuls à avoir accompli : ils ont en effet adopté, de longue date, une politique ouvertement et résolument réductionniste, c’est-à-dire cherchant à réduire le plus possible le recours à l’emprisonnement. #Ingrédients pour une véritable politique réductionniste Les éléments d’une politique réductionniste sont connus. D’abord, elle doit reposer sur un « scepticisme véritable des législateurs et des praticiens concernant les avantages possibles de la privation de liberté ». Cela requiert une reconnaissance des « effets délétères » de l’emprisonnement, qui ont déjà été largement démontrés par la recherche et sont régulièrement dénoncés par les organisations militantes, ce depuis des dizaines d’années. Aussi, législateurs et praticiens doivent partager « la conviction que la prison ne devrait pas servir de réponse à des problèmes qui sont surtout sociaux (pauvreté) ou sanitaires (alcoolisme, toxicomanie). Or, c’est encore en France trop souvent le cas.##Deuxième caractéristique : l’intolérance à la surpopulation carcérale. Dans un État réductionniste, la « surpopulation carcérale n’est (en effet) ni acceptée, ni considérée comme inévitable ». Une politique pénale réductionniste limite donc « formellement la capacité des prisons » de façon à garantir un « accueil décent des détenus ». Surtout, elle « refuse l’extension de la capacité pénitentiaire », puisque, on le rappelle, « l’extension de la capacité ne pèse aucunement sur les causes de l’inflation carcérale. Au contraire, l’inflation carcérale continue et se traduit rapidement en un nouvel état de surpopulation ». #Il s’agit enfin de mettre en oeuvre une double stratégie de réduction du recours à l’emprisonnement. « La « stratégie de la porte d’entrée » (front door) vise la réduction de l’usage et de la durée de la détention provisoire et des peines de prison, entre autres par la décriminalisation ou la dépénalisation et par la promotion des sanctions et mesures qui s’exécutent dans la communauté », précise Sonja Snacken. Ainsi, la privation devient la « mesure d’exception », celle du dernier recours, « dans l’hypothèse où aucune autre mesure ne peut protéger la société ». Quant à la deuxième stratégie, celle de la « porte arrière » (back door), elle vise à limiter la durée de la détention, par la « mise en oeuvre volontariste de diverses formes de libérations anticipées », avec le recours systématique aux remises de peine, aux aménagements de peine ou à la libération conditionnelle. Cette double-voie, même les États-Unis semblent l’emprunter. Il serait grand temps que la France s’y engage, en « définissant la surutilisation de la prison comme un problème au niveau politique », commente le criminologue finlandais Tapio Lappi-Seppälä.##Le monde de la recherche a également sa part de responsabilité, et doit « être capable de communiquer ses résultats clés au grand public et aux décideurs », comme une centaine de chercheurs l’a récemment fait par le biais d’une tribune. « Pour faire comprendre et accepter que la justice pénale ne peut apporter, au mieux, qu’une réponse partielle au problème de la criminalité. » Encore faut-il qu’il soit entendu par les décideurs, et qu’ils en tirent les conséquences. Quitte à faire des choix qui peuvent sembler impopulaires. Car « les politiciens doivent avoir le courage de résister aux solutions simplistes et populistes », souligne le criminologue finlandais.

Par Laure Anelli et Marie Crétenot

*S. Snacken, « Lutte contre la surpopulation : s’attaquer aux causes, plutôt qu’aux symptômes », Dedans Dehors, N°53, janvier 2006.

Cet article est issu du n°93 de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l’Observatoire intertional des prisons.

 

« Se nourrir : une (re)mise en question du lien au vivant dans nos sociétés contemporaines ? »

                                      « Se nourrir : une (re)mise en question

                                      du lien au vivant dans nos sociétés

                                                                        contemporaines ? »

Sociétés « agro-alimentaires », « assises de l’alimentation », mais que donc signifie s’alimenter aujourd’hui ? Il semble bien que nos sociétés contemporaines ne se nourrissent plus de ce lien nourricier et existentiel à la Terre mais s’alimentent hors-sol, ou avec un sol considéré comme un support, non comme un milieu de vie. En quoi les mots travaillent-ils les choses et les milieux ? En quoi le geste de se nourrir se fonde-t-il sur des choix éthiques, concrets et existentiels qui engagent notre responsabilité vis-à-vis des êtres vivants présents et à venir ?

 

Depuis que les êtres humains existent, ils travaillent leur milieu dans un sens éco-techno-symbolique comme le dit le géographe et philosophe Augustin Berque. « Eco », oikos en grec, signifie la maison, l’accueil. En tant qu’êtres vivants, les êtres humains agissent en conscience et leurs actes perceptifs sont ancrés dans un corps, une sensorialité en lien avec les autres êtres vivants et la biosphère à savoir cette couche de la planète qui accueille le vivant, la faune, la flore. « Techno », parce que l’être humain est inventeur d’outils, de techniques qui lui permettent de travailler son milieu et qui sont l’expression de savoirs, valeurs, savoir-faire, cultures. « Symboliques » parce que doué de langages, l’être humain peut se représenter l’absent, rêver, se rappeler, interpréter. C’est un être de sens, de signification en interrelation concrète avec un milieu donné, le sien, qu’il fait évoluer en sociétés.

 

                              L’agriculture industrielle : Une rupture avec le vivant

 

Dans une interrelation très forte entre des milieux et des communautés, les hommes, percevant leur milieu, l’ont rêvé, travaillé, ajusté et ce dernier, réciproquement, les a inspirés, amenés à le faire évoluer. C’est ainsi qu’ont par exemple émergé les cultures en terrasse, les cultures en forêt, et plus proche de nous, le bocage. Une diversité de façons de travailler la terre, de façonner les milieux ont vu le jour, avec des techniques créées ad hoc, par les artisans, paysans, jardiniers, selon leur ajustement à leur milieu. Des outils sur mesure exprimant et générant une manière de percevoir ce milieu spécifique, tissant étroitement cultures culturales et cultures culturelles.

Or, l’agriculture industrielle conventionnelle a coupé ce principe universel du lien éco-techno-symbolique entre les êtres humains et leur milieu, empêchant le paysan de cultiver, dessiner son païs, au sens culturel et cultural, l’amenant à appliquer des règles programmatiques. Ces dernières, dictées par les acteurs de la mondialisation tel Monsanto font abstraction du lien incarné, incorporé et en même temps symbolique, culturel que tout être vivant, tout paysan entretient avec son milieu. Ainsi, l’ « éco », notre maison, la terre/Terre devient un objet à régir, contraindre, exploiter par la sphère techno-symbolique de l’industrie agricole mondialisée. Une rupture avec le vivant qui puise sa source sans doute bien avant la mondialisation, les phases destructrices de l’agriculture mésopotamienne en sont un cas d’école. Cependant, cette dernière reste sans commune mesure avec l’étendue et l’intensité d’une vision unique qui tente de s’imposer partout dans le monde. Cette vision hiérarchique entre le sujet humain et le reste du vivant réduit ce dernier, la biosphère, à des données à exploiter, mesurer, contrôler, contraindre, à des espaces à conquérir.

 

                            Un pouvoir de désensibilisation face à des communautés porteuses d’innovations durables

 

L’agriculture conventionnelle industrielle exprime une pensée schématique de la mesure, un sujet moderne qui fait du vivant un objet. Amplifiée par les recyclages des inventions mécaniques et chimiques de la deuxième guerre mondiale, n’a-t-elle pas pris le parti de plier les paysans à ses règles, à son monde, ne respectant aucune autre manière d’être à la terre, aucune autre culture ? (…)

 

Une question : que peuvent les agriculteurs face à une agriculture de l’anesthésie ?

Ce modèle cultural n’exprime-t-il pas, ne génère-t-il pas une culture de l’anesthésie, de la désensibilisation ? Imposant ses règles aux agriculteurs à coups de subventions et de primes, de menaces et de jugements, permet-il encore à ceux qui cultivent la terre de se sentir vivants parmi les autres êtres vivants, de se sentir en accord avec leur milieu ? N’invite-t-il pas les agriculteurs à coups de force financières et politiques à servir une réalisation utopique, celle de la conquête machinique, numérique des territoires, dans l’exclusion de l’altérité humaine, vivante, sociale ?

 

L’agriculture industrielle conventionnelle exprime une manière d’être au monde incomparable avec les sensibilités culturelles et culturales, qui, dans leur multiplicité, entretiennent toutes une relation éco-techno-symbolique avec leur milieu. L’agriculture industrielle conventionnelle exprime et génère l’anesthésie. (…) Dans de nombreux endroits du monde, des individus, collectivités, communautés s’organisent pour innover, designer avec le vivant et pas contre, dans un lien éco-techno-symbolique entre paysans, habitants, païs, milieux, territoires. Tous tentent d’échapper à l’anesthésie (la COPAGEN en Afrique, coalition pour la sauvegarde du patrimoine génétique, les associations paysannes en France comme le réseau Semences paysannes, les collectivités comme la commune de St-Pierre de Frugie en Haute-Vienne, … ).

 

L’analyse des liens entre cultures culturales et cultures culturelles qui fondent leurs entreprises nous amènent dans Le Design et le Vivant. Cultures, agricultures et milieux paysagers à avancer quelques propositions parmi lesquelles :

 

                              La véritable innovation n’est pas là où l’on croit

 

Enfermés dans le mythe du progrès technoscientifique, nous pensons communément que l’innovation est liée à ce dernier. Par exemple, la mise en place d’un nouvel OGM. On oublie dans ce cheminement que l’innovation techno-centrée nie les manières de vivre, d’exister, des cultures paysannes à qui l’on impose ces plantes modifiées. On nie de fait la capacité des communautés paysannes, culturelles à innover en accord avec leur propre dynamique, animiste, sociale, économique comme au Burkina Faso où la culture d’une plante a un rôle symbolique, sociale, nourricier.

(…) Pour faire émerger des gestes et des techniques en accord avec les besoins du présent et avec l’advenue des générations futures, ces méthodes culturales se fondent sur des compétences paysannes réelles en termes de connaissances scientifiques sur le vivant, la biosphère mais aussi en termes de connaissances culturelles. L’innovation durable, selon moi, est celle qui tisse ensemble la culture, le social, le vivant, le passé et l’avenir dans un lien d’ajustement à un milieu spécifique. Les innovations durables permettent ainsi aux communautés de s’accorder à leur milieu et à la terre dans un lien de sens nourricier et existentiel, lien sémiotique que coupe l’agriculture conventionnelle. (…)

 

                              Une nature à redéfinir

 

Nombreux sont les scientifiques qui ont décrété que l’axe sémantique universel Nature/Culture n’est plus pertinent, tout étant devenu hybride (Bruno Latour, Philippe Descola pour ne citer que les plus célèbres). Mais ne s’agit- il pas là d’un coup de force qui nie ce qui pourtant est une matrice organisatrice de la perception, cette tension entre les gestes des activités humaines (culture) et la nature qui comprend le vivant, la biosphère et le cosmos ? En portant attention à la différence de définition que les occidentaux, les japonais et chinois ont donnée au concept de nature, je propose de sortir du cliché de la nature-objet que l’on a tendance à opposer ou/et hybrider avec la culture pour montrer en quoi la nature est à la fois ce de quoi nous émanons et puisons nos forces créatrices, à la fois une altérité non totalement modélisable, prédictible, technologisable.

Les effets concrets, politiques, éthiques et existentiels liés à la négation des pôles Nature/Culture sont entre autres la modélisation du vivant et la main mise sur le vivant car on disqualifie dès lors les questions de morale et d’éthique. On nie des cultures paysannes qui même en Occident, même en Limousin, ont, par le passé, su tisser un lien cosmique (les rituels de la semence, de la récolte, …), lien au vivant et au cosmos que l’on retrouve dans des formes plus contemporaines comme la biodynamie, la permaculture. Un lien qui justement exprime et fonde une complémentarité interactionnelle entre nature et culture, un respect du vivant en tant que ce qui nous dépasse. Un lien qui compose en même temps une sorte d’humilité des sujets humains que l’on retrouve dans l’expression « bon sens paysan ».

 

                         Sortir les signes et les gestes du « hors-sol » pour les ramener à la Terre/terre

 

L’être humain est un être éco-techno-symbolique, comme le dit Augustin Berque, c’est un être de langage et de symboles (symboliques), de techniques (techno) mais dans un lien charnel, ancré dans le vivant en tant que partie de la biosphère (éco). À ce titre, il tisse avec son milieu des langages, des signes, des discours, des techniques et interprète son milieu vivant, la terre qui le porte en les travaillant, en les façonnant (cf. les paysages de rizières, les bocages, …) de façon spécifique, embrayée et concrète dans la mesure où il prend en compte sa spécificité. Mais à partir du moment où il se coupe du milieu nourricier et existentiel de son milieu pour le travailler et le façonner selon des standards, il sépare l’éco (le vivant, la terre, l’eau) de ses activités techno-symboliques pour appliquer ces dernières sur les premières de façon arbitraire.

 

Il ne reconnaît plus alors le vivant que comme objet à manipuler, à exploiter, il s’en sépare ; il est « hors-sol ». La société de l’information, l’agriculture industrielle, agro-alimentaire, le design du vivant en biotechnologie font ainsi tourner les signes et les technologies dans des utopies, des mondes coupés existentiellement de la terre qui les porte. Les signes et les techniques ne servent plus alors qu’à justifier leurs propres systèmes, à faire en sorte qu’on y adhère. Et les opérations de greenwashing avec les ruches d’abeilles posées entre deux traitements dans des cultures conventionnelles industrielles pour la photo médiatique de vergers et cultures à l’allure « écolo » illustre ce principe. Les signes et discours n’ont plus alors de relation concrète et existentielle au milieu spécifique duquel on parle, duquel on émane et, ce faisant, on travaille les milieux en les coupant de leur histoire éco-techno-symbolique, de celle de leurs communautés. C’est ce que j’appelle l’anesthésie, effet des sociétés contemporaines techno-symboliques, coupées de l’éco.

Et c’est sans doute cette souffrance existentielle qui amène tant d’initiatives de « résistances » paysannes de par le monde.

 

Je dirais donc que dans les processus d’interprétation, de perception, il faut prendre en compte un autre sujet que le sujet humain ; la vie, la Terre, penser une interrelation par ajustement concret, de bon sens plutôt qu’une relation utopique.

Donc, interpréter, symboliser oui mais en interrelation, en ajustement avec le milieu pour que ce dernier évolue de façon favorable à la vie des humains et des autres …

 

Nicole Pignier

 

 

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compte-rendu : Cercle Gramsci – Nicole PIGNIER – le 16 décembre 2017

Le lien au vivant dans nos sociétés Agriculture, paysages, design, alimentation

Christophe Soulié :

La question de l’alimentation s’est posée de manière politique le 12 août 1999 quand, à Millau, des militants de la Confédération Paysanne ont démonté un restaurant rapide Mac Donald en construction. Cette action a eu un grand retentissement médiatique, tout en posant d’un point de vue politique la question de la nourriture, de l’alimentation. Je ne pense pas que par le passé cela ait été posé aussi fortement. Le démontage du Mac Donald à Millau était intéressant d’abord d’un point de vue symbolique, puisque les États-Unis avaient décidé de taxer le roquefort en représailles contre des mesures de l’Union Européenne visant à empêcher l’importation de viande de bœuf trafiquée. Cette action ciblait la mondialisation, parce que l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) avait légitimé la position des États-Unis. Le démontage du Mac Do correspondait donc aussi à l’émergence de la lutte contre l’OMC du mouvement altermondialiste. Derrière ces événements se profilait la question de la standardisation du vivant, de l’empoisonnement des sols et de la stérilisation du vivant avec les brevets appliqués à celui-ci. Tout ceci est vraiment apparu sur la scène à l’entrée des années 2000. La « malbouffe » a cependant masqué les enjeux qui se tenaient derrière, autour des agro-industries. Le débat a toutefois continué à évoluer et le cercle Gramsci y a participé, puisque dès 1998 des débats été tenus avec Alain Desjardin et Marc Dufumier notamment. Alain Desjardin, qui était paysan sur le plateau du Larzac et militant de la Confédération paysanne, avait donné pour titre à sa conférence « La politique dans notre assiette ». On abordait l’alimentation d’un point de vue politique. Marc Dufumier, agronome et enseignant-chercheur à Agro-Paris, est venu ici en 1999 discuter des agricultures paysannes à travers le monde. A la même époque Jean Pierre Berland, chercheur à l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), est venu traiter de la mainmise des multinationales sur le vivant et de la stérilisation du vivant à travers les droits de propriété sur les graines, ainsi que du pillage des agricultures paysannes fait en brevetant leurs semences. Berland avait utilisé le terme frappant de « nécro-technologies ». Il s’agit là du sens des mots et des concepts. Contrairement à l’usage consacré, ces technologies ne sont pas des « bio-technologies » mais des technologies mortifères consistant à stériliser le vivant pour le contrôler et le vendre. Avec le débat proposé par Nicole Pignier ce soir, on aura affaire à la définition des concepts, il sera également question du symbolique. On se situera aussi dans ces batailles vis à vis de l’agriculture des multinationales, l’agriculture de ceux, Nicole, que tu appelles les « agricultueurs ». Nicole Pignier est professeure à la faculté des Lettres de l’Université de Limoges. Elle est l’auteur du livre Le design et le vivant. Culture, agriculture et milieu paysager1. Depuis la rentrée universitaire, Nicole a mis en place une licence professionnelle à la faculté des Lettres qui s’appelle « Design des milieux anthropisés », en relation avec le lycée agricole des Vaseix, sous le patronage de Gilles Clément. Nicole Pignier interroge les perceptions qui sous-tendent et forment les gestes et les pratiques humaines. Pour elle, le monde agricole est aujourd’hui le théâtre des grands enjeux de société (la transition écologique, l’alimentation, la santé, le lien social…) qui posent des questions de sens, de perception et d’éthique. Elle interroge ainsi les liens entre les pratiques culturales (manières de travailler la terre) et les pratiques culturelles (manières de percevoir les liens entre nature et culture, entre individuel et collectif, local et global). Nicole Pignier Je remercie très chaleureusement toute l’équipe du cercle Gramsci pour m’avoir invitée à partager mes questionnements, mes réflexions. Je dis « mes », alors qu’on ne fait jamais des travaux de recherche seule dans son petit coin, derrière son bureau. On est toujours imprégnée d’un tissu social, scientifique, culturel. Évidemment, ce que l’on peut dire et écrire à un moment donné est toujours situé. Situé concrètement dans des questions qui se présentent au moment où l’on écrit, dans des questions qui évoluent en permanence. Et c’est toujours situé, je dirai, dans une interrelation avec des rencontres, avec des gens. Se nourrir et vivre, quel sens (sémiotique et agriculture) ? Je suis professeure des universités, chacun a son défaut. Le mien, c’est d’être sémioticienne. La sémiotique s’occupe de tout ce qui fonde les processus de perception, de signification : pourquoi tel geste, pourquoi telle manière de se nourrir feraient sens pour quelqu’un ? pour des individus ? pour des communautés ? Sens, au sens le plus basique du terme, c’est-à-dire un mouvement, une dynamique, une orientation, une force de vie, quelque chose qui attire ou retient notre attention. Le débat de ce soir sera surtout une invitation à réfléchir à ces impensés, à ces choses qu’on ne questionne pas forcément toujours, qui deviennent des automatismes. Oui, il faut bien bouffer, il faut bien manger pour vivre. Mais toute cette fondation du sens est à interroger. Et puis, je suis également imprégnée de culture paysanne, je me sens au fond de mes tripes tout à fait paysanne et je passe beaucoup de temps avec mes enfants à côtoyer des paysans, et quand je dis « paysan » c’est bien le terme choisi. Ce sont vraiment des gens qui œuvrent à façonner le païs, tant dans le lien social que le milieu paysager. Christophe disait que j’avais monté une formation « Design des milieux anthropisés »2. Là encore, on ne fait jamais les choses toute seule, c’est au fil d’heureuses rencontres avec à la fois des ingénieurs de la vie du sol, des paysagistes, des gens au CFPPA du Lycée agricole des Vaseix (Limoges) appartenant à la Formation paysagère, cette dernière étant très sensible à cette situation et à tous ses enjeux de société. C’est aussi des rencontres avec la Fédération compagnonnique, avec d’autres chercheurs et aussi avec tous ces apprenants qu’on accueille pour cette première promotion. L’un d’entre eux, ici présent, est un spécialiste de design permaculturel3. Merci à lui. Ce sont des rencontres avec des apprenants aux profils vraiment variés qui nous apprennent autant qu’on leur apprend. C’est une belle aventure. Le Jardin planétaire Christophe a parlé de Gilles Clément4 qui parraine cette formation et « L’école du jardin planétaire » 5 qu’on vient de mettre en place avec un pole formation, un pôle actions de sensibilisation du grand public et un pôle de recherche interdisciplinaire. En effet, ce ne sont pas seulement les scientifiques qui font de la recherche. De nombreux paysans, au quotidien, font de la recherche, expérimentent. Ce n’est peut être pas la même forme de recherche mais, justement, il y a la biodiversité et la culturo-diversité. Je vois également des paysans dans la salle, merci à eux d’être venus, d’avoir pris sur leur temps bien rempli pour partager les réflexions, parce que les réflexions ne sont pas écartelées entre des gens qui auraient le temps et les facultés de penser et d’autres qui auraient moins le temps et qui seraient toujours « la tête dans le guidon ». Qu’est-ce que « designer » (le design) ? Permaculture, keyline-design On a une vraie évolution de ces métiers de paysan qui sont des « paysans designers ». Designer, non pas au sens superficiel de « dessin d’objet à la mode qui va bien se vendre ». Designer au sens où Victor Papanek6 entendait cette interrelation entre avoir un projet, faire des esquisses, des croquis de permaculture ou un tracé du keyline design7 (inventé par l’agriculteur australien Percival Yeomans) et on a la chance d’avoir quelqu’un qui travaille sur un projet à Ségur-le-Château (Corrèze), Franck Chevalier qui enseigne le Keyline design. Ce design consiste à penser avant tout le façonnage de la terre par l’ajustement aux spécificités de cette terre, de ce paysage, de son histoire, de son lien social, etc. Ce « design » qui se définit en tant qu’articulation entre ce projet qu’on va esquisser, dessiner… et un dessein, c’est à dire une visée pratique (se nourrir, produire de la nourriture) ainsi qu’une visée éthique, à savoir une conception du mieux-être et du mieux-vivre individuel et collectif. Cette conception qu’il nous appartient à chacun, quel que soit son rôle, de questionner : est-ce qu’on ne fait pas parfois fausse route dans notre conception du mieux-vivre et du mieux-être individuel et collectif ? Ce sont toutes ces questions que l’on va aborder ce soir. C’est vrai que le titre de mon livre Le Design et le vivant n’est pas évident pour tout le monde. Pourtant en permaculture on parle de « design permaculturel » ; en innovation pour ce qui concerne les cultures culturales (manières de travailler la terre), on parle de « keyline design », etc. Je ne suis donc pas tout à fait à côté de la plaque. L’agriculture : un concentré des questions et des enjeux d’aujourd’hui Aujourd’hui, l’agriculture, plus que jamais, est une sorte de concentré de toutes les questions, de tous les enjeux sociétaux qui se posent. Cela s’exprime par des tensions assez vives : on le voit à travers les tensions qui se révèlent dans « Les Assises de l’alimentation », on le voit avec les débats autour du glyphosate, on le voit au quotidien entre le grand syndicat qui a le monopole et les autres syndicats qui tentent de défendre leurs manières de faire, de vivre, d’être au monde, d’être au paysage, de se nourrir. Des tensions qui portent tous ces enjeux de société qui sont les questions de pollution, se nourrir, le corps, la santé. Mais je dirai aussi une santé existentielle : se sentir vivre en tant qu’être vivant. Est-ce qu’on en a encore le droit quand on est paysan ? Sans doute que oui, mais comment faire ? Est-ce qu’on en a encore le droit quand on est citoyen ? Sans doute que oui, mais comment faire ? Déjà se sentir exister, à travers l’acte de se nourrir et l’acte de produire de la nourriture. C’est vrai que peut-être un des défauts de mon exposé de ce soir ou une des limites en tout cas sera de mettre l’accent sur le côté rural de l’acte de produire sa nourriture, mais toutes les questions que je vais aborder concernent également tous les urbains en tant que citoyens qui se nourrissent. On parle de plus en plus de ce « paysage nourricier » en ville, de l’agriculture urbaine. Parce qu’il faut bien reconcrétiser l’existence et reconcrétiser cette façon de se nourrir en la relocalisant aussi dans les communes, petites communes comme grandes villes. Et pour celles-ci, pas forcément sur les toits mais aussi en lien avec le sol. Un déséquilibre historique : industrie contre cultures paysannes Si j’ai voulu mettre l’accent sur cette question de l’agriculture, des cultures paysannes, de se nourrir et de produire l’alimentation c’est parce que, plus que jamais, on arrive à un déséquilibre entre des forces. Je ne serai pas manichéenne : c’est simplement qu’une manière de penser le rapport au vivant, le rapport à la terre et à la nourriture a pris le pas sur toutes les autres. Et donc, un déséquilibre des forces, parce que dans ce « un contre tous » c’est le « un » qui veut avaler le « tous », et ce n’est jamais bon. On le voit ici (diapositive n°1 – photo de terres ravagées par la déforestation) avec des illustrations qui touchent le poumon de la Terre, en Amazonie. Et ce déséquilibre aboutit à des tensions au sein de la biodiversité, on le sait, mais aussi à beaucoup des tensions sociales, beaucoup de malheureux : à la fois des agriculteurs qui sont pris au piège, à la fois des paysans qui veulent en sortir mais comment ? Il y a aussi de nombreux malheureux parmi les citoyens qui ne se reconnaissent plus dans leur paysage, qui ont le sentiment d’être arrachés à leur païs. Diapositive n°2 : il s’agit d’un déséquilibre des forces à travers deux images. D’une part des gens qui aujourd’hui tentent de designer avec le vivant (image d’agriculture en terrasses), de faire avec le vivant (situation minoritaire). Et puis des gens pris au piège de cette monopensée, cette monoculturalié qui font contre le vivant (grande culture en open-field). Et cela continue aujourd’hui : chaque hiver des haies sont arrachées, le glyphosate est pulvérisé, le drainage est perpétué… De la « nourriture » à l' »alimentation » : généalogie et sens d’un mot Ces enjeux de société se retrouvent dans nos assiettes, ils se retrouvent dans les rayons des supermarché, dans les marchés locaux, partout. Mais ils se retrouvent peut-être déjà dans les mots que l’on utilise. Je suis sémioticienne, mais je suis un peu en porte à faux avec beaucoup de linguistes qui pensent que la réalité n’a de sens que le sens qu’on lui donne avec les mots. Je fais partie de ceux qui pensent que les mots surgissent aussi du rapport que l’on a à la réalité et de ce que l’on entend d’elle, de ce qu’on écoute d’elle, et de ce qu’elle nous dit. Ainsi j’accorde une importance assez forte aux liens que nous entretenons entre notre manière de forger notre païs, de nous nourrir, de vivre, et les mots que nous utilisons. Ainsi, il se trouve qu’on ne va pas parler d’ « Assises de la nourriture », mais d’ « Assises de l’alimentation ». Dans les hypermarchés, dans les supermarchés, on ne parle pas de rayons pour « se nourrir » mais de rayons « alimentaires ». En ce qui concerne l’histoire des mots, je vais faire très vite. Au 12ème siècle, les mots nutrire et alere signifiaient la même chose : à la fois, très concrètement, allaiter l’enfant, nourrir l’enfant et aussi éduquer. Il y avait donc dans cette nourriture une dimension très concrète, liée au corps, et aussi une affaire de perception, d’éducation, de lien à la société. Et puis au 16ème siècle, l’évolution de « nourrir » a donné « prendre soin » à la fois de son corps (se nourrir), mais aussi les nourritures de l’esprit (intellectuelles et spirituelles). Peu à peu ce sont les termes « alimentation » et « alimenter » qui ont pris le dessus, mais avec un changement de sens. Au 19ème siècle, on en a fait un terme intégré au mouvement de l’industrialisation, et qui voulait dire « fournir, alimenter », « fournir en énergie une machine, une arme, un corps ». Puis au 20ème siècle, le mot s’applique au commerce, à l’industrie agro-alimentaire : on s’alimente, on ne se nourrit plus, en tout cas dans les sociétés dites évoluées. Il ne faut pas caricaturer parce que je connais beaucoup de paysans, plutôt anciens et même des plus jeunes, qui disent encore qu’ils produisent d’abord pour se nourrir, pour nourrir leur famille et puis après pour les gens qui vont acheter au plan local. Ceux-ci ont résisté à cette monopolisation, à cette récupération du terme « alimenter », à cette déviation de ce terme parce que, évidemment, quand on parle de s’alimenter comme nourrir une machine, il y a une dynamique de réduction. Ce mouvement réductionniste fait de notre corps, du corps de la Terre, du corps collectif, un outil de production, un outil de consommation et donc quelque chose de fonctionnel et non plus d’existentiel. Donc, ces fameuses « Assises de l’alimentation » laissent beaucoup de gens sur le côté. Les paysans en premier lieu, puis les associations qui essaient de ramener la question du vivant au sein de l’alimentation. D’une manière générale, tout est orienté vers les solutions technologiques qui seraient seules capables d’alimenter la planète entière. Rapport existentiel à la terre : les cultures paysannes dans le monde (Burkina Faso) Finalement, quand on fait ça, on nie tout le rapport existentiel à la terre et au vivant qu’il y a dans l’acte de produire de la nourriture et de se nourrir. Je vais passer un extrait d’une interview réalisée au printemps dernier (2017) avec Richard Minoungou, habitant du Burkina Faso qui s’occupe d’une association, la Copagen, dont l’objet est de sauver le patrimoine génétique en Afrique. Richard est animateur-responsable pour le Burkina. Dans ce petit extrait on va justement écouter ce rapport au vivant et ce sens qu’il trouve dans l’acte de se nourrir. Mais je ne voudrais pas laisser croire que, seules, des communautés loin de chez nous ont ce rapport-là puisqu’en Limousin, il y a peu de temps, on avait encore un tout autre rapport à la nourriture. Et je ne voudrais pas être non plus nostalgique parce que beaucoup, notamment des jeunes qui s’installent et innovent en termes de cultures culturales (manières de travailler la terre), ont un tout autre rapport que ce rapport réducteur, « fonctionnaliste » à la nourriture et à la terre.

Richard Minoungo :

« …On n’a pas besoin de surproduction ni de gaspillages, on n’a pas forcément besoin de grands espaces, mais on a besoin d’utiliser son environnement de façon efficiente, tout en lui donnant ce qu’on lui demande. Parce c’est bien connu : il faut nourrir la terre et que la terre nous nourrisse. Selon les milieux, les pratiques peuvent être variées. Même quand on récolte, on ne commence pas à récolter comme ça et puis à se nourrir. Il y a des cérémonies pour remercier la Terre, pour remercier le Ciel d’avoir accepté de nous donner ce dont on a besoin pour continuer de vivre sur la Terre. Faire les choses de travers comme la déforestation veut dire « affecter des esprits » : on rompt le lien entre l’homme et ses ancêtres. En empoisonnant la terre, on tue des micro-organismes par les pesticides, etc. Cela ne peut pas permettre de vivre et générer, alors que tout ce qui est dans le sol se trouve là pour maintenir la vie sur la Terre. Donc nous sommes un peu choqués quand nous entendons parler d’agriculture industrielle parce que ce n’est pas destiné à nourrir l’homme. Ce n’est pas destiné à maintenir la vie sur la Terre. C’est destiné à répondre à des besoins économiques, des besoins financiers égoïstes qui perturbent l’ensemble du système. Cela perturbe les écosystèmes, ça perturbe les réalités et les pratiques culturelles de nos paysans, cela perturbe aussi le système que les paysans ont créé pour conserver, pour multiplier leurs semences, les échanger entre eux. Parce que lorsqu’on parle d’agro-industrie, ça veut dire le brevetage du vivant dans l’alimentation, dans beaucoup de pratiques. Dès lors qu’on met des brevets sur une semence, on est en train de rompre, non seulement le cycle normal de cette semence mais, de plus, on perturbe la souveraineté des paysans vis à vis de cette semence parce que c’est devenu un enjeu commercial alors que c’est un bien collectif. Ensuite, cette pratique-là débouche sur la monoculture. Quand on veut faire 700 hectares de sésame, c’est du sésame pour le marché. Ce n’est pas pour se nourrir. Et généralement ce sont des produits empoisonnés. On empoisonne comme cela la ressource-terre. Maintenant nous ne nous retrouvons pas tellement dans ces systèmes. Il est évident que ça détruit vraiment l’organisation, le système même de nos villages. Quand vous voyez leurs petits champs, il y a des pistes, il y a tout. Les gens savent par où il faut passer pour aller dans les pâturages, par Richard Minoungo : « …On n’a pas besoin de surproduction ni de gaspillages, on n’a pas forcément besoin de grands espaces, mais on a besoin d’utiliser son environnement de façon efficiente, tout en lui donnant ce qu’on lui demande. Parce c’est bien connu : il faut nourrir la terre et que la terre nous nourrisse. Selon les milieux, les pratiques peuvent être variées. Même quand on récolte, on ne commence pas à récolter comme ça et puis à se nourrir. Il y a des cérémonies pour remercier la Terre, pour remercier le Ciel d’avoir accepté de nous donner ce dont on a besoin pour continuer de vivre sur la Terre. Faire les choses de travers comme la déforestation veut dire « affecter des esprits » : on rompt le lien entre l’homme et ses ancêtres. En empoisonnant la terre, on tue des micro-organismes par les pesticides, etc. Cela ne peut pas permettre de vivre et générer, alors que tout ce qui est dans le sol se trouve là pour maintenir la vie sur la Terre. Donc nous sommes un peu choqués quand nous entendons parler d’agriculture industrielle parce que ce n’est pas destiné à nourrir l’homme. Ce n’est pas destiné à maintenir la vie sur la Terre. C’est destiné à répondre à des besoins économiques, des besoins financiers égoïstes qui perturbent l’ensemble du système. Cela perturbe les écosystèmes, ça perturbe les réalités et les pratiques culturelles de nos paysans, cela perturbe aussi le système que les paysans ont créé pour conserver, pour multiplier leurs semences, les échanger entre eux. Parce que lorsqu’on parle d’agro-industrie, ça veut dire le brevetage du vivant dans l’alimentation, dans beaucoup de pratiques. Dès lors qu’on met des brevets sur une semence, on est en train de rompre, non seulement le cycle normal de cette semence mais, de plus, on perturbe la souveraineté des paysans vis à vis de cette semence parce que c’est devenu un enjeu commercial alors que c’est un bien collectif. Ensuite, cette pratique-là débouche sur la monoculture. Quand on veut faire 700 hectares de sésame, c’est du sésame pour le marché. Ce n’est pas pour se nourrir. Et généralement ce sont des produits empoisonnés. On empoisonne comme cela la ressource-terre. Maintenant nous ne nous retrouvons pas tellement dans ces systèmes. Il est évident que ça détruit vraiment l’organisation, le système même de nos villages. Quand vous voyez leurs petits champs, il y a des pistes, il y a tout. Les gens savent par où il faut passer pour aller dans les pâturages, par où il faut aller chercher du bois, pour aller aux forêts où on dit qu’il y a des génies, des esprits que là-bas il ne faut pas détruire. C’est une manière de conserver l’environnement à travers des pratiques culturelles, alors que quand on vient pour chercher de l’argent, on bafoue tout ça « .

J’ai choisi cette interview parce que, pour moi, il est commun à cette orientation, à cette dynamique que recherchent de nombreux paysans aujourd’hui dans les sociétés dites évoluées où on tente de mettre la main sur le vivant, sur les agriculteurs, sur les citoyens pour plus ou moins les endormir. En fait, ce dénominateur commun est de trouver la manière de se nourrir et de produire la nourriture, en faisant avec le vivant, et non pas contre lui. Retrouver le bon sens paysan, celui du lien « éco-techno-symbolique » et de la créativité Dire cela, c’est finalement retrouver du bon sens paysan. C’est retrouver l’essence même de l’être humain sur cette Terre. Augustin Berque, géographe philosophe, résume très bien tout cela par cette belle expression : « Chaque être humain entretient un lien éco-techno-symbolique avec le monde qui l’entoure : son milieu ». – « Eco », c’est l’oïkos, c’est la maison, c’est la planète. C’est la terre en tant que sol qui nous porte, et la Terre avec un T majuscule, c’est à dire la planète. – « Techno », parce que depuis qu’il y a des humains sur la Terre, il y a cette relation d’invention technique pour, disons, optimiser, prolonger leurs compétences corporelles. – » Symbolique », parce que nous sommes des êtres de sens, nous sommes en quête de sens, et nos facultés à manier le langage, à pouvoir faire usage d’un ensemble de signes qui font sens, entre autre par les langues. C’est une manière de nous abstraire de l’ici-maintenant, de pouvoir nous représenter l’absent. Mais ce mouvement mono-cultural, cette manière de penser le rapport à la nourriture comme rapport uniquement économique et fonctionnel, qui a donné cette industrie agroalimentaire, a cassé ce lien de continuité entre l’éco-techno-symbolique pour établir un rapport de hiérarchie entre d’un coté le « techno-symbolique » (oui, je suis, donc je pense, ou je pense donc je suis) et, de l’autre côté, l’éco-, le vivant. Le techno-symbolique se détache et domine, il surplombe alors le vivant. Cette industrie agro-alimentaire a considéré que tout ce qui relevait de cet oïkos, de cette planète (la biodiversité, la terre comme sol-support), n’était finalement que fonctionnel. Donc il fallait l’exploiter. Il fallait conquérir cette Terre. C’est cet imaginaire de la quête, de la conquête, qui prévaut. En revanche, aujourd’hui ce que l’on trouve dans ces dynamiques paysannes, partout dans le monde, c’est cette envie de retrouver un lien de continuité. Mais quand je dis retrouver, il ne s’agit pas de revenir à un état paradisiaque, d’imaginer qu’avant c’était idéal. Parce que, bien avant l’industrie agro-alimentaire, on a eu des cultures destructrices. On caricature donc un peu trop les choses en disant qu’en Occident on est les vilains petits canards, qu’on a tous été dans ce mouvement de l’industrialisation. Non, c’est simplement que, je dirais, les différentes institutions ont porté bras levé cette manière de faire agro-industrielle, cette agriculture beaucoup plus destructrice, celle qui détruit en premier ses propres acteurs, ses agriculteurs à qui on enlève le droit d’être des « créatifs », pour en faire des outils « fonctionnels », qui font fonctionner le système. C’est un mouvement, un déséquilibre des forces, qui fait que cette agriculture agro-industrielle a essayé d’étouffer, d’asphyxier, d’aspirer, de vampiriser toute la diversité créative que nous pouvions avoir dans un rapport « éco-techno-symbolique » à notre milieu. Diversité créative qui s’illustre de multiples façons, selon les communautés paysannes : ces communautés paysannes qui ont su designer avec le vivant, non pas contre lui, et qui ont eu un rapport très créatif avec lui. Verdissage Diapositive n°4 (sur le greenwashing8) : on est ici dans cet air du temps avec cette agriculture agro-industrielle qui tente de laisser croire qu’on entretient un quelconque lien éco-techno-symbolique, proche avec notre milieu. Il s’agit de ces emballages « terroir » qui ont comme slogan, « Nos régions ont du talent ». Mais le terroir n’est pas considéré ici comme quelque chose de vivant à l’instar du milieu et de la terre. Il s’agit seulement de lister ou de construire une image des aptitudes d’un sol. Mais quand on écoute de gens spécialistes de la vie des sols comme Gérard Ducerf9, on se rend compte qu’un sol n’est pas figé dans une identité, qu’il évolue avec la manière dont on se met en interrelation avec lui, dont on le détruit, dont on s’ajuste à lui pour qu’il vive, pour qu’il prospère et nous fasse prospérer aussi. Mais l’étiquette « terroir » fait vendre, semble-t-il. Et puis, ce marketing fait aussi semblant d’entretenir ce lien assez proche avec le « local » : le savoir d’où on vient. Mais quand on voit les manières de faire de certains agriculteurs endettés avec leurs vaches, leurs manières de les élever et de produire le lait, j’ai envie de dire : Ce lait, on sait d’où il vient, on n’en veut pas. Donc, il y a dans nos manières de faire croire à cette « localisation » une réification du vivant. Si ça fait vendre, « on » le fait, tout en continuant de toute façon à détruire, à passer au glyphosate. On fait même maintenant des bâches de couleur verte ! Ethique et éthos Je reviendrai à la définition du design proposée par Victor Papanek qui nous dit : « Chaque être humain est un designer ». Cela n’est pas réservé à des gens qui ont pour métier de créer. Nous tous, dans à peu près toutes nos actions quotidiennes (se nourrir, s’habiller, se vêtir, se loger, se déplacer), sommes des designers parce que cela repose sur des choix. Choix qui sont toujours liés à différentes contraintes, mais aussi à des conceptions du mieux-être et du mieux-vivre individuel et collectif (choix éthiques). Et là, c’est la société civile qui est en première ligne, c’est elle qui doit aussi faire évoluer nos manières de designer, de consommer, de nous nourrir ainsi que de développer les aspirations à d’autres manières de produire de la nourriture. Pour ça, il faudrait que cette société civile arrive à faire la part des choses entre l’éthique, c’est-à dire se questionner, dialoguer sur les différentes manières de concevoir le mieux-vivre, le mieux-être individuel et collectif, et l’éthos, cette image, cette représentation, cet imaginaire social. Malheureusement, comme on est dans une société où tout va très vite, où la surinformation est partout, on ne prend pas forcément le temps de se poser pour faire la part des choses. Entre des m.o.t.s qui cachent des m.a.u.x et des m.o.t.s qui sont en phase avec des manières de procéder, se glisse le « greenwashing ». L’industrie agroalimentaire en fait grand usage pour son plus grand profit. Ainsi, on va mettre un petit nichoir à mésanges dans une pommeraie à Allassac (Corrèze) ; on va mettre une ruche entre deux traitements pour montrer que la petite abeille est bien là, donc qu’on est green, etc. Mais c’est nous les premiers fautifs quand nous nous laissons prendre à cette confusion entre l’éthique, c’est à dire se projeter pour un mieux dans l’avenir et l’ethos, la représentation, le cliché. L’innovation, la vraie : renouer avec la terre et le vivant Les Assises de l’alimentation parlent beaucoup d’innovation. J’entendais à la radio la responsable de la FNSEA expliquer que les innovations technologiques avec la « smart-agriculture »10 permettaient de vraiment cibler les traitements et ainsi ne pas détruire la biodiversité.

Elle ajoutait que les innovations biotechnologiques permettant de façonner le vivant donnaient les moyens de nourrir la planète. Mais est-ce bien cela, la véritable innovation ? Il me semble que la véritable innovation vient tout d’abord de ceux qui façonnent le paysage, le païs, et ne doit pas être imposée par un petit nombre d’acteurs qui vont vendre en grand la nourriture de façon uniformisée un peu partout dans le monde, niant les spécificités culturelles, les interrelations entre cultures culturales (manières de travailler la terre), et cultures-culturelles (manières d’être au monde, manière de penser son lien au vivant). Il me semble que les véritables innovations sont celles qui, justement, sont portées par ces paysans qui vont devenir des designers en ajustant très souvent leurs propres outils, en les inventant. Et là je regarde Mickaël parce qu’on travaille ensemble un projet commun, « Paysage comestible – paysage nourricier », à Ségur-le-Château ; et Franck Chevalier qui enseigne le keyline design. Franck est aussi quelqu’un qui veut avoir son propre atelier pour façonner des outils pour lui ou à destination de paysans voulant créer des outils aratoires à partir des spécificités de leurs propres milieux. Et non pas faire l’inverse. C’est-à-dire, ne pas bouleverser tous leurs milieux pour que les « bons »(gros, uniformes et grands) outils qui sont vendus par l’industrie agricole puissent passer et être utilisés. Nous préférons « l’atelier paysan ». Là en fonction de son milieu, de ce que l’on produit, de sa manière de cultiver, on va « designer » les outils. Donc, le sens du geste, comment je procède, le sens du choix de l’outil et des machines avec quoi je vais travailler. C’est à dire, quelque chose de vraiment fondé sur une volonté de retrouver ce lien éco-techno-symbolique. Non plus hiérarchiser, non plus travailler et reconfigurer la terre jusqu’à ce qu’elle « supporte » des machines et des graines qu’on veut y mettre, mais le mouvement inverse. Un mouvement qui n’est donc plus transitif, celui où l’on va du sujet dominant (le sujet humain) vers la conquête du sol (du vivant, de la terre), mais un mouvement de réciprocité où il y a une sorte d’ajustement : l’un ne va pas sans l’autre et l’autre ne va pas sans l’un. Un mouvement, aussi, qui est créatif et non pas déterministe. Un mouvement créatif, d’où cette multiplicité des cultures paysannes. Mais le problème là encore c’est une certaine confusion entre progrès technologique et progrès tout court. Je ne dis pas que c’est l’inverse qu’il faut (le refus de la technique). Nous sommes des êtres de technique et de technologie mais quand le lien est rompu, quand on n’est plus être capable de considérer son milieu et les effets sociaux qu’ont des innovations technologiques, on en arrive à cette « progression » de l’humain qui n’est plus « humaine », qui n’est plus celle d’un être conscient du vivant : une machine à fonctionner (homme robotisé). Donc, la véritable innovation, pour moi, c’est une innovation qui prend à bras le corps cette continuité entre progrès social, lien social et façonnage du paysage nourricier. Ce sont des paysans très soucieux, très attentifs au lien social qu’ils mettent en place. Je pense à ces paysans présents ce soir qui font en sorte de récréer du dialogue, des moments où on va se réunir, pour réfléchir à ce que c’est que de vivre à la campagne, que de se nourrir. Des choses très simples mais qui, en même temps, amènent des gens de différents horizons, inter-générationnels aussi, à réfléchir ensemble et à avoir envie de faire des choses en commun. C’est un lien social qui est exclu par l’agriculture industrielle, car là on est plutôt hors-sol. Ainsi, avec les engins de cette agriculture on n’a plus de lien direct à la terre. Parce qu’on est trop pressé, on a perdu cette expérience, cette histoire consistant à vivre, à sentir, à toucher la terre ainsi que ce lien avec les habitants. La véritable innovation est celle qui ne crée plus de hiérarchie mais qui pense d’un seul tenant l’innovation technique-technologique et l’innovation dans le lien au vivant, dans cette conscience du vivant que l’on peut avoir. Ici, sur cette dernière diapositive on a quelques exemples d’innovations paysannes. J’en prendrai un : celui du bocage au Sahel. L’innovation, c’est forcément ce qui part de préoccupations locales : comment concrètement je peux redonner du lien social et vivant avec ma terre, avec mon milieu ? Et qui dit local dit ne pas être enfermé dans une culture figée, qui n’évoluerait jamais. Le local, c’est également une capacité à dialoguer entre cultures et entre individus. Et, justement, le bocage au Sahel est un exemple typique. Nous connaissons le bocage en Limousin. Il en reste encore. Le nord du Burkina Faso est une zone où le désert avance pour de multiples raisons. Là, il y a des expérimentations menées notam-ment avec la Copagen, pour faire reculer ce désert. Et ce sont des expérimentations qui marchent. Donc, on va recréer des haies avec des espèces locales qui permettent de se nourrir parce que dans ces haies on trouve des arbustes fruitiers ainsi que des plantes qui permettent de faire de l’huile, etc. Ainsi, on recrée des haies qui permettent de faire pousser la nourriture ou de préserver les plants en période de sécheresse. Ces innovations locales ne sont donc pas « fatalement » venues d’en haut. Elles sont faites avec les habitants, en design participatif. Ce sont les habitants, ce sont les paysans qui sont maîtres d’œuvre, forces de proposition, en concertation avec les connaissances actuelles sur la vie du sol et sur l’apport de la biodiversité. Une véritable innovation est donc celle qui sait relier la sphère générationnelle des connaissances passées (qu’on a tendance à reléguer comme dépassées) avec des connaissances tout à fait contemporaines à la pointe des innovations scientifiques, sur ce que l’on peut apprendre et connaître de mieux par rapport à avant. La nature comme « sujet » et altérité Si on veut des innovations durables dans la manière de produire sa nourriture, de se nourrir et de faire société, il faut très certainement balayer d’un revers de mains cette confusion entre mondialisation et universel. Ce qui est universel, c’est justement ce lien techno-symbolique au local, à l’oïkos. Augustin Berque dit qu’il faut « reconcrétiser l’existence ». C’est à dire avoir des outils, avoir des espèces adaptées à cette relation au milieu local. La véritable innovation, c’est celle qui requestionne aussi notre rapport entre nature et culture; c’est celle qui fait qu’on n’oppose pas les deux et qu’on ne prend pas non plus la nature comme cet objet à dominer, à exploiter, mais comme une altérité de laquelle on émane, qui nous dépasse et qui, à ce titre, ne peut pas être programmée. Somme toute, que l’on ne peut pas diriger. Ainsi, je dirais que les biotechnologies en général ne sont pas de véritables innovations puisqu’elles consistent à « designer » le vivant, à créer du lien transitif, donc un sujet qui domine : le sujet scientifique. L’être humain alors domine et souhaite façonner à l’envie le vivant. Mais le problème est que le vivant se rebelle, parce que ce n’est pas quelque chose que l’on peut façonner à sa guise. On peut faire avec, s’ajuster, mais pas le dominer. Ainsi les biotechnologies sont de fausses innovations parce qu’elles coupent ce lien concret et existentiel au vivant ainsi qu’au milieu local. Une véritable innovation nécessite de prendre soin de la nature, non pas comme objet mais comme un autre sujet, une altérité à respecter qui nous dépasse et à écouter. Donc recréer ce lien, non pas déterministe mais créatif entre l’être humain et les communautés humaines ainsi que leurs milieux de vie, leur paysage. Ce sera ma conclusion : sortir de cette sorte de déni, de cette idéalisation que la mondialisation a pu en son temps porter. Mais la mondialisation date de 190411. Voilà, un processus capitalistique par lequel le marché s’est étendu à toute la planète. Où voyons-nous de l’universel là-dedans ? C’est tout à fait le contraire. C’est le début de l’anesthésie au lieu de l’esthésie12 en tant qu’être vivant parmi la communauté du vivant. Le débat Un intervenant : En ce qui concerne la relation entre le producteur et le consommateur (pour simplifier), je dirai que cette relation a été coupée, en ce sens que les intermédiaires se sont installés entre le producteur et le consommateur, et le consommateur s’est retrouvé à consommer des choses que l’industrie a normalisées. Même encore aujourd’hui, il ne se pose pas assez la question de ce qu’on lui fait avaler. Quant à revenir en arrière, ce n’est pas évident. Je ne sais pas comment rétablir ce lien. Est-ce que le design naturel n’est pas le meilleur, quand on voit les scientifiques faire du bio-mimétisme en copiant la nature pour construire, par exemple, des ailes d’avion ? Ce design-là, celui de la nature, est meilleur que tout ce que l’on pourra faire. Nicole Pignier : Je vais répondre en deux temps. Rétablir un lien entre producteur et consommateur. Première remarque : ces termes se sont spécialisés au XVIIIème siècle pour considérer uniquement cet aspect économique, chacun à un bout de la chaîne. Donc, très certainement, il ne s’agit pas de revenir en arrière mais de dépasser ce clivage. Avant d’être des consommateurs ou des producteurs nous sommes des êtres vivants, des citoyens qui ont pour mission de tisser leur « païs », le milieu dans lequel ils vivent. C’est vrai que c’est plus facile pour ceux qui vivent à la campagne et qui côtoient des agriculteurs, des paysans, de prendre conscience de ce qui se passe, s’ils ne sont pas eux-mêmes hors sol, s’ils sortent de chez eux. Pour des gens qui sont en ville, qui sont pris par le rythme du travail, c’est plus compliqué. Mais un des enjeux aujourd’hui, c’est de mettre la production de notre nourriture au cœur des cités. Et, forcément : loin des yeux, loin du cœur ! Plus on regarde autour de chez soi et plus on est en prise avec des gens qui produisent de la nourriture, plus on constate ce que ces gens-là font comme entreprise. J’ai entendu récemment un économiste qui remettait en question cette notion d’entreprise. Il expliquait qu’au XIXème et au début du XXème siècles, l’entreprise n’avait pas uniquement pour mission de faire des bénéfices financiers, mais des bénéfices dans plusieurs sens du terme : « bénéfice », c’est faire du bien, quelque chose qui va profiter à tous, et le faire avec les autres. Aujourd’hui de nombreuses entreprises agricoles subissent des pressions très fortes de réduction financière à court terme et au lieu de faire des bénéfices elles font des « maléfices » sans le vouloir forcément, mais des dommages importants. On s’en rend compte quand on vit à la campagne, si on est sensible au vivant, au patrimoine, etc. L’intérêt, c’est de rapprocher du cœur cette production de nourriture et d’impliquer les gens : design participatif, faire avec ; par exemple les jardins partagés, qui sont une petite goutte d’eau, car il faut aller beaucoup plus loin. Les Amap sont aussi une manière de sensibiliser, parce que tous ces paysans qui se retrouvent à plusieurs pour accueillir les gens dans un coin de la grange, c’est aussi une manière de dire : « Regardez, là il y a mes animaux, les paysages » ; et c’est une manière de faire partager les bénéfices (absolument pas financiers) qu’ils produisent. Quand aurons-nous une société civile, puis peut-être des politiques (il ne faut pas trop rêver !) qui seront capables de prendre en compte ces bénéfices qui ne sont pas monnayables, qui sont bien plus importants que cela ? La nature comme designer : je suis passionnée par les travaux de François Julien, qui est spécialiste de la Chine. Il explique que, dans la philosophie traditionnelle chinoise, l’être humain a un rapport d’ajustement à la nature, et cette nature il la considère comme une artiste. L’artiste, son rôle, c’est d’être une sorte de passeur : s’ouvrir par la respiration dans son geste de peindre ou d’écrire, pour laisser passer ce flux que la nature, le vivant lui apportent ; mais la beauté est déjà là dans la réalité, dans la nature, et lui n’a plus qu’à s’ajuster à elle, lui redonner un élan pour la faire partager aux autres. Quand on va designer le paysage en ce sens, on ne va pas mettre des sculptures partout, mais prendre des éléments naturels (lotus, pierre, eau…) et jouer de l’ajustement de la beauté qu’elles ont déjà. La vision dominante de l’être humain dans l’esprit moderne, c’est : « Nous sommes au-dessus du lot, le reste du vivant n’a aucun sens, et seuls, nous, nous pouvons lui donner un sens. » Un linguiste, Benveniste, écrivait dans les années 1960 que nous sommes les seuls êtres doués de capacité symbolique, celle de représenter l’absent ; or on sait bien aujourd’hui que les animaux sont vraiment doués de conscience, de capacité symbolique. Ce sont des êtres vivants aussi. C’est tout cela qu’il faut remettre en cause. Pas opposer l’homme et la nature, c’est-à-dire que nous sommes bien capables de faire avec le vivant sans le détruire. Il faut en prendre conscience. Quand on regarde un certain nombre de paysans, c’est bien ce qu’ils font : au lieu de détruire, les bénéfices, en terme de biodiversité, sont très importants, beaucoup plus que si on laissait tout en friche. Quand on regarde les cultures en terrasses ou l’agriculture en forêt en Indonésie, on se rend bien compte que ces cultures paysannes n’opposaient pas l’homme et la nature mais que l’un allait avec l’autre. Là c’est important de redéfinir la notion de nature, cette sorte d’altérité, et de créer des liens d’ajustement, de réciprocité et pas de domination avec elle. Un intervenant : Le problème, c’est que tu fais des kilomètres pour faire le tour d’une ville : tu as des lotissements qui s’étendent partout. NP : Là encore se loger, se nourrir, habiter, sont des questions très liées. On peut constater (notamment dans les petites communes et les petites villes) ces lotissements qui s’étirent, et très souvent les gens qui habitent ces endroits voient ces habitations comme fonctionnelles : ils viennent là pour avoir la paix, parce que le terrain est un peu moins cher, mais ils sortent très peu. Ils vont peu se promener dans la campagne et ont très peu ce soin de ce qui se passe dans leur milieu. Cette sorte de conquête de l’espace n’en finit pas et tant qu’on avancera comme cela on pensera que la terre, le sol qui nous porte, c’est juste un espace à occuper. Il n’y a plus ce lien existentiel. Il y a des designs d’habitats participatifs qui se mettent en place, il y a d’autres manières de procéder qui se mettent en place, mais qui sont une goutte d’eau par rapport à cette incitation à construire à la conquête de l’espace. Ça, c’est un vrai problème. Un intervenant : Je voudrais revenir sur la nature et le vivant. Il me semble qu’il y a une confusion entre nature, naturalité, et ce qui est vivant. Par exemple dans le bocage il y a beaucoup de vivant, et c’est pourtant quelque chose qui n’est pas du tout naturel. Dans nos pays, si l’homme n’intervenait pas, la nature serait partout la forêt, avec quelques clairières. Dès lors que l’homme intervient pour se nourrir, il s’oppose à la nature et ce n’est plus la naturalité. NP : Il ne peut pas y avoir de confusion entre les deux parce que comme le dit Gilles Clément l’être humain est partout. Connaissez-vous un endroit où il ne soit pas intervenu ? Non. Cette nature ce n’est pas une nature de degré zéro. C’est bien une nature qui a été façonnée, « designée » dans une relation avec des êtres humains. Des êtres humains et des êtres vivants (des animaux). La nature de degré zéro n’existe pas ou ne nous est pas accessible parce que, en tant qu’êtres humains, nous n’avons des rapports qu’ethno-techno-symboliques avec elle. La manière dont nous la percevons nous incite à la travailler, à la façonner. Vous avez bien fait de faire la remarque, parce que selon moi on est sur une planète anthropisée. Un intervenant : Deux remarques : la relation de l’homme à son milieu, c’est la toute-puissance de l’homme (véhiculée surtout par les religions monothéistes) sur la nature. Tout ça c’est gentil, mais c’est pour les bobos. Il y a 7 milliards d’individus à nourrir, bientôt 10, et on nous dit qu’il n’y a que l’agriculture industrielle qui pourra les nourrir. On sait bien que c’est faux. NP : Effectivement, beaucoup de chercheurs s’accordent à dire que les religions monothéistes ont fortement contribué à casser ce lien de continuité entre l’oikos* et le techno-symbolique de l’être humain, et c’est vrai que dans les religions polythéistes on a beaucoup plus ce respect de la nature au sens de l’interrelation entre le vivant et le cosmos ; une relation d’altérité avec cette nature dont on émane mais qui nous dépasse, donc on doit la respecter et il y a des limites à ne pas dépasser. Il y a notamment un biologiste, Pierre Henri Gouyon qui pose beaucoup de questions sur les biotechnologies, les OGM, et qui le dit lui-même : il y a des limites dans le façonnage du vivant à ne pas dépasser, or on les a dépassées, et les religions polythéistes ne les auraient pas dépassées. C’est vraiment le credo de l’être humain parce qu’il est doué de raison, de symboles, de langage et parce qu’il est capable d’inventer des outils beaucoup plus évolués que la pie, la corneille ; eh bien, il s’octroie tous les droits, finalement. C’est un vrai problème. Le deuxième problème est très grand parce qu’on a le sentiment que de nombreux politiques sont hors-sol, c’est-à-dire qu’ils ne font plus le lien entre les mots et les choses. Ils considèrent que seuls les discours qu’ils tiennent vont avoir du sens et une efficacité ; donc on est dans le déni de réalité et on considère que si on enrobe bien le truc, ça suffit à faire passer la pilule. On le voit au quotidien, ça. Derrière les beaux discours on va laisser la réalité s’aggraver. C’est vrai que je n’ai pas de baguette magique et je me dis qu’il n’y a que la société civile qui peut agir là, pousser les politiques. Un exemple tout local : cet été, pour la formation, je discutais avec la chargée de mission pour la « ceinture maraîchère » de l’agglo. Elle me disait : « Ça se bataille, il y a beaucoup de politiques qui ne veulent pas se mettre à dos la Chambre d’agriculture, donc c’est fort probable que cela ne soit pas en bio » et je lui demandais : « Est-ce que vous avez consulté les habitants, ceux qui vont profiter de la nourriture qui sera produite là ? » Non, pas du tout. Je lui ai dit qu’encore une fois les décisions allaient se prendre sans consulter les habitants. Du coup, nos apprenants on fait un super travail pour mener à terme une consultation auprès de quelques habitants. On a eu quelques soucis pour les contacter, mais on a réussi à consulter quand même. On est tellement arrivé à saturation dans la surinformation, sur-communication, qu’on a dépassé le rythme de l’anthropos, du vivant. Dans cette sursaturation de la communication et de l’information, on passe des trucs en boucle mais quand est-ce que, en tant que citoyen, on prend le temps de traiter une information et d’en faire quelque chose, d’agir ? Ça passe, et nous, on passe à autre chose. Cette sursaturation profite aux politiques, qui vont dire sans faire ou faire le contraire de ce qu’ils ont dit, et ils se succèdent et ils font tous ça. Donc c’est à nous citoyens de nous poser, de réfléchir et de construire ensemble parce qu’on n’a que ça. Je ne vois pas d’autres solutions.

[A suivre…] Compte-rendu réalisé par Francis Juchereau et Anne Vuaillat.

 

Voici la seconde partie du débat de la soirée du 16 décembre 2017 avec Nicole Pignier : « Le lien au vivant dans nos sociétés Agriculture, paysages, design, alimentation ».

Un intervenant : Je voudrais revenir sur l’aspect nature et vivant. Le vivant fonctionne par l’équilibre de ses composants ; quand il y a développement, c’est un développement équilibré. Le vivant que méprise l’homme qui le fait évoluer par palier en sélectionnant un aspect et puis dix ans plus tard un autre aspect. Par exemple : on a sélectionné des blés pour les rendements ; résultat : on se retrouve avec des glutens pas digestes. Et l’homme ne veut pas faire marche arrière.

Nicole Pignier : Je dirai d’abord qu’il y a deux manières de faire, de penser cette évolution : sélectionner et améliorer. Il y a celle qui se fait dans un rapport très étroit d’ajustement avec le milieu, local dans lequel travaille le paysan. Et là je ne peux m’empêcher de penser à Guy et Carole qui sont en Charente limousine, qui font partie de ce réseau Semences paysannes, et qui, depuis des années, patiemment, laissent leur blé, leur avoine, différentes variétés anciennes, évoluer. Là ils vont sélectionner, conserver, échanger avec d’autres paysans dans un respect total du temps qu’il faut à la plante et à la graine pour résister, évoluer. Et puis il y a cette évolution, cette sélection qui se fait en laboratoire et qui, elle, est très intrusive parce qu’elle va traficoter à l’intérieur même du vivant pour le contraindre, le rendre plus fonctionnel sur un point. Elle ne respecte ni le rythme du vivant ni le lien à un milieu donné (à la fois de biodiversité et culturel) à des communautés. Je vais citer Christophe Noisette, parce que suite à mon ouvrage j’ai fait un web documentaire avec beaucoup d’interviews de personnes différentes, des paysans. Christophe Noisette est journaliste spécialiste des OGM, il travaille pour Infogm. Il explique que l’évolution, la sélection dans les semences paysannes, est très respectueuse du lien au milieu local et à une communauté. Toujours en lien avec une communauté culturelle, alors que les sélections et les évolutions liées aux biotechnologies, elles, coupent ce lien pour standardiser, pour uniformiser et elles façonnent le vivant à l’envers du vivant. C’est une violation du vivant. Alors, revenir en arrière ? Dans le premier cas ça ne cause pas de problème parce qu’on est en ajustement avec ce vivant. Dans le deuxième cas ça cause problème et on est dans cette illusion que seul le progrès technologique va nous sauver, mais c’est un problème récursif parce qu’il pose plus de problèmes qu’il n’en résout. Alors évidemment, c’est bon pour la consommation, puisqu’il va falloir mettre sur le marché d’autres espèces dites améliorées qui vont résoudre le problème mais en créer dix nouveaux. Si c’est bon pour la consommation, c’est moins intéressant pour l’agriculteur qui est très dépendant et aliéné par ce système-là et qui n’a plus aucune marge de manœuvre, qui n’est plus du tout designer. Notre rôle à tous en tant que citoyens c’est de penser l’intégration du paysan dans le paysage. Le paysan, celui qui fait avec le vivant. Notre rôle à tous c’est d’arriver à mettre les politiques devant les faits accomplis et que devant nos attentes ils ne puissent exterminer totalement ces volontés paysannes et soient obligés de faire quelque chose.

Une intervenante : Je suis paysanne, militante à la Confédération paysanne. Je pense qu’un des gros freins à tout ce qu’on dit ce soir, c’est peut-être le monde paysan lui-même. En tant que militante de la Confédération paysanne je défends l’agriculture paysanne avant tout, depuis des années, mais je crois que les personnes les moins à même de le comprendre, de l’entendre, ce sont les paysans eux-mêmes. Et je crois que pour les consommateurs, les citoyens que nous sommes, il y a un gros travail travail à faire au niveau des jeunes générations, au niveau des lycées agricoles, parce qu’on est complètement inaudible auprès de ces populations-là. Et après trente ans de combat, je trouve que cela n’évolue pas bien vite, même si j’ai de l’espoir par rapport à la nouvelle génération qui monte. On assiste à un renouvellement de génération avec des jeunes qui ne sont pas issus du milieu paysan et ça c’est plutôt une bonne chose.

NP : Merci à vous parce que ça me fait chaud au cœur qu’il y ait des paysans dans la salle qui aient pris le temps de s’extraire de leurs multiples occupations pour pouvoir venir partager leurs idées et leurs témoignages. Je constate (on ne peut pas caricaturer) qu’il y a une multiplicité de cas. Il y a beaucoup de paysans qu’on a réussi à inférioriser, c’est-à-dire des gens qui ont de multiples savoirs, des savoir-faire, une vraie connaissance de leurs milieux, qui n’est pas une connaissance scientifique, académique. Mais ils ne croient plus du tout en leurs capacités, ils sont déprimés. J’ai un voisin très déprimé. C’est quelqu’un qui est malade, issu de culture paysanne et qui aime beaucoup son milieu, mais qui n’a pas confiance en lui et donc il suit les préconisations des chambres d’agriculture. Il a semé son blé d’hiver comme les autres au mois d’octobre. Il a passé un désherbant dont je ne connais pas le nom mais pendant un mois on ne pouvait pas respirer quand on passait à côté. Je lui ai dit : « Qu’est-ce que vous avez passé ? C’est pas comme d’habitude, on peut à peine respirer. » Il s’est senti honteux et m’a dit : « De toutes façons pour moi c’est bientôt fini. » Il est à la retraite, mais sa femme travaille encore. « Ce n’est pas une agriculture qui me convient, mais on ne peut pas faire autrement. » On s’est mis à parler et je lui ai dit : « Et votre fils, il va reprendre ? – Non, c’est suicidaire de reprendre aujourd’hui. Il n’y a plus que les gros qui résistent, ceux qui polluent tout, qui dévastent tout. » Et il y en a beaucoup des comme ça, des gens écartelés, et c’est tragique, donc je ne les accable pas. Des gens qui ne veulent pas suivre complètement le système et qui sont doublement punis, parce que les voisins ne sont pas très heureux de voir leur manière de procéder ; et ils sont punis aussi parce que ce sont des gens qui aiment leur milieu et qui aimeraient pouvoir le designer avec plus de créativité mais qui, pour de multiples raisons, n’osent pas franchir le pas et suivent les consignes des chambres d’agriculture. Il y a le glyphosate, il y a ceci, cela, mais ça ne leur correspond pas du tout. Ils ne sont pas là pour détruire, mais ils le font, et ils en ont conscience et ne savent pas comment faire. Donc il y a ce cas de figure-là et puis il y a ceux qui, c’est vrai, sont contents d’aller à la conquête de l’espace et de détruire un peu plus. C’est très multiple. Ce que vous dites est vrai : on a fait un grand travail de manipulation pour leur faire perdre leur confiance en eux, alors qu’ils savent faire plein de choses, mais on les standardise et ils vivent cela parfois très très mal, parfois moyennement ; parfois ils en jouissent un peu, d’être les plus gros sur la commune. Il faut faire un travail très important, et moi ce qui m’attriste, c’est de voir des jeunes qui sortent de lycées agricoles et dont le seul rêve est d’arriver avec le bull et de faire sauter les dernières haies de papa. C’est vrai aujourd’hui et ce sera vrai demain. Dans ces lycées agricoles, il y a des enseignants franchement très archaïques qui sont dans cette illusion du progrès technologique ; et puis il y en a d’autres qui sont très malheureux parce que s’ils veulent continuer à enseigner il faut qu’ils enseignent des choses qui ne sont comprises ni par leur public ni par leurs collègues, ni sans doute par leur hiérarchie. C’est une tragédie qu’on vit aujourd’hui, à tous les niveaux. Dans les chambres d’agriculture il y a des gens qui voudraient retrouver un peu de bon sens et qui se trouvent soumis à des pressions. C’est la même chose que dans les formations agricoles et chez les paysans.

Un intervenant : Tout à l’heure vous commenciez par l’alimentation, la nourriture : où est la différence ? Moi j’y vois une différence de quantité et de qualité. Est-ce que la première question ne serait pas celle-là : est-ce que notre société n’est pas dans la quantité plutôt que dans la qualité ?

Un autre intervenant : Je connais quelqu’un qui ne veut pas acheter de poulet fermier. Il préfère acheter un poulet Leclerc : il n’y a pas besoin de mâcher. Il ne veut plus perdre son temps à faire son jardin pour ne rien récolter, et il préfère aller au supermarché et se promener avec sa femme.

NP : Je crois que pour cette question entre quantité et qualité, ce serait chouette que nos paysans qui sont là disent comment ils abordent les choses et comment ils font au quotidien. Julien, Pedro ? C’est quand même eux les héros de la soirée. C’est dommage que dans nos communautés rurales, on ait exterminé l’espèce paysanne.

Julien : Je peux vous raconter ce qui vient de se passer l’année précédente. Je suis paysan-boulanger. J’ai voulu revenir en France d’une manière telle que je me retrouve autonome, dans un rythme proche de la nature. J’ai vite rencontré des gens qui m’ont encadré avec Mille et une semence limousines, avec des variétés anciennes. J’ai fait ma première récolte au mois d’août (14 quintaux à l’hectare) et ça me suffit pour faire du pain et le vendre le mercredi soir aux gens qui viennent à la ferme. Il y a des choses plus difficiles : on est trois couples sur une ferme, ce qui fait qu’on apprend aussi à vivre à plusieurs, c’est pas facile. Ca se passe bien, j’ai réussi à semer deux hectares. On a loué 5 hectares sur 9 ans avec mon collègue qui a cinq vaches et un taureau (il fait la traite à la main) et grâce à une dame qui n’ a pas voulu louer à celui qui avait beaucoup d’hectares. On a essayé de remuer les pouvoirs publics. Je n’ai pas une animosité contre les politiques, je crois qu’on est dans une situation politique qui est à bout de souffle et il faut recréer une constitution et une sixième république. J’espère qu’on va communiquer à la fin pour voir comment s’entraider entre citadins et paysans, parce qu’il va falloir. Cette soirée me fait beaucoup penser à ce documentaire qui est passé sur Arte, Ni dieu ni maître : à un moment donné ils parlent de la CNT (Confédération nationale du travail) où les gens avaient repris en coopérative les entreprises, les terres. C’est ça, il faut reprendre le pouvoir et donc s’entraider. Pourquoi pas faire confiance dans un mouvement politique ?… même si on n’est pas dupe, tentons l’aventure. Nous, on ne veut pas faire du profit avec les graines, avec la nourriture. On veut partager, communiquer, vivre ensemble. On a monté une Amap, on a essayé d’avoir un prêt bancaire, finalement on a eu 30000 euros chacun, même si on n’avait pas de revenu ! On s’est dit : on va construire un four dans la grange, comme ça quand les gens viennent pour les légumes, les fromages, il y a aussi le pain tout chaud, au levain sans additif, avec des variétés anciennes. La nature est bien faite, le patrimoine génétique s’est construit sur des millénaires et grâce à l’Inra et à Semences paysannes, on arrive à faire pousser des variétés anciennes avec un patrimoine génétique qui fait que ça ne tombe jamais malade, donc on ne fait pas de traitement ; on peut désherber avec du sarrazin. Aujourd’hui il y a plein de solutions. Je découvre le métier d’agriculteur. Mon voisin qui a 200 vaches, 300 hectares, me dit : « Ce que vous faites c’est génial ! Nous ce qu’on fait, c’est … » Mais il est à la FNSEA, il est de droite. Il me dit : « Moi je suis de droite, toi de gauche, tu auras tort ! » Au moins c’est clair. On garde le contact, il me prête des outils, il m’appelle « l’artiste ». Il m’a vu labourer. Il dit : « Tu ne laboures pas assez profond et puis il va falloir que tu passes du glyphosate. » Je lui dis : « Non, puisque je laboure… Alors on fait quoi ? – Les deux. – Ah bon, mais tu me disais qu’avec le glyphosate on ne passait plus la charrue, et qu’on allait consommer moins de fioul. » Le sujet est complexe : il s’agit de moins labourer, et de passer du glyphosate pour moins consommer de gasoil ! On va moins consommer de gasoil, mais pourquoi labourer si vous passez du glyphosate ? C’est un peu un dialogue de sourds. Je lui ai dit que la prochaine fois que je vais labourer, c’est dans dix ans. « Ah bon, comment tu vas faire ? – Ben je vais semer après récolte, couvrir le sol. » C’est en ce moment, ils en parlent, ça va bien marcher et sans passer de glyphosate. Je pense que c’est possible. Et j’aimerais qu’on communique entre nous parce que je ne pense pas que l’on soit des glyphosateurs, ce soir. Comment on peut s’entraider ? Parce que produire de la qualité sans produits cela demande de la main d’œuvre. Comment nous, les paysans, on fait pour aider en ville ? A la campagne, le carnet, ou plutôt le barème d’entraide, ça existe à la chambre d’agriculture. Les agriculteurs ont le droit de s’entraider gratuitement, sans se déclarer ; alors allons-y. Tous les lundis, avec six petits exploitants autour de la Bécarie, on s’entraide. Toutes les six semaines il y a six à douze personnes qui viennent m’aider à faire les fagots pour cuire mon pain ou qui m’aident à construire, ou pour Mathieu ou pour Yann, pour les serres. Donc ça marche. Les adhérents de l’Amap nous aident aussi à leur niveau. L’hiver dernier les serres se sont envolées, on a fait appel à des dons.

NP : Et je vais travailler la qualité au lieu de travailler la quantité. Pedro et Raymond pourront aussi aborder cette notion de qualité.

Pedro : Je suis là avec Sophie, ma femme. C’est important parce que je pense que je n’aurais pas pensé ma vie agricole sans Sophie. Je suis né en Normandie dans une terre ultra fertile. Mon père avait une ferme de 100 hectares avec à peu près 45 charolaises. Et sur ces 100 hectares il faisait du blé, colza, lin, maïs. De la polyculture intensive classique. On avait aussi un bâtiment avec 5000 volailles. J’ai travaillé là-dedans, j’ai fait un bac en production animale, un BTS en gestion agricole. Dès que je me suis intéressé à la gestion, je me suis rendu compte qu’il y avait une aberration entre les chiffres qu’on nous annonçait et les résultats qu’on faisait sur la ferme et le temps de travail, parce qu’on nous annonçait que c’était un temps plein à 2500 heures, mais si moi et mon grand-père on ne venait pas donner un coup de main ça ne marchait pas. Donc je commençais à me poser des questions. Je suis parti un an à Angers où j’ai fait une licence professionnelle en production végétale. J’ai travaillé à la chambre d’agriculture de Seine-Maritime, et là j’ai rencontré une technicienne qui m’encadrait et on s’est dit : on pourrait faire du blé et au lieu d’avoir sept traitements, on ne va en faire que deux mais il faut semer différemment. Je me suis retrouvé avec des groupes d’agriculteurs qui commençaient à mettre ça en place et là les chiffres commençaient à être plus cohérents : c’est-à-dire que le temps de travail par rapport à ce que gagnait le type devenait plus cohérent. Et là j’ai commencé à poser des questions à mon père. Et je n’ai pas pu m’installer sur la ferme, parce que l’équilibre économique, technique, et au niveau de la nature n’était pas bon. Donc je suis parti et j’ai eu la chance de rencontrer Sophie. On est partis deux mois en voyage en Inde, en Chine. Au retour on a décidé de quitter la Seine-Maritime et le rôle que la famille m’avait donné : reprendre la ferme. Je me suis dit que j’allais m’installer, mais sûrement pas sur la ferme de mon père. Je voulais m’installer dans mon projet, ma réflexion, mes envies. En 2009 on arrive en Charente et je dois trouver du boulot. Sophie est vétérinaire. Je vais taper aux portes des agriculteurs pour trouver du boulot. Chez un, je lui dit : « Je ne sais pas quand je vais m’en aller mais je vais reprendre des études d’ingénieur et me reformer. » Pourquoi ? parce qu’à un moment il faut rebattre les cartes. Quand vous partez de votre terre, de votre réseau, de tout ce qui vous construit, vous êtes à nu : vous arrivez dans un endroit où vous ne connaissez personne, vous ne connaissez pas le milieu et vous êtes incapable de réfléchir. Clairement, au lycée agricole, on ne m’a pas appris à réfléchir dans un contexte différent. On m’a juste appris à mettre des animaux, des cultures dans des contextes que je maîtrise pour les faire pousser. Là, j’étais complètement perdu. Donc j’ai repris pendant trois ans des études d’ingénieur à Bordeaux et à Clermont-Ferrand et en même temps je travaillais au contrôle laitier de la Charente où j’encadrais des techniciens et j’essayais de mener ma barque comme ça. Il fallait bien que je finance ma formation, c’était la seule solution. Au contrôle laitier pour la chambre d’agriculture, j’avais pour mission de développer le conseil technique chez les éleveurs allaitants (vaches à lait). Comme tout bon commercial, je prends le listing des éleveurs et je les appelle les uns après les autres. Le premier gars que j’appelle, c’est celui à qui j’ai acheté la ferme. C’est un grand monsieur, gentil, qui me reçoit sympathiquement, mais j’ai bien senti qu’il n’avait pas besoin de conseil. Il avait 150 hectares d’un seul tenant, en bio depuis 1998, tout étant autour de la ferme. Il me fait visiter, on discute. Il voulait améliorer ses génisses. Je lui dis : « Non, ne changez rien, votre système est cohérent, il tient la route. » Si, j’aurais pu lui dire de faire des céréales, de l’engraissement sur la ferme, mais son système était équilibré. J’enlève ma casquette de technicien : il avait une habitation à louer. « Le jour où vous voulez vendre la ferme, je l’achète. » Six mois plus tard, il m’annonce qu’il vend : 1 million d’euros. C’était normal (bâtiments, terres, bêtes…). Je lui dis : « Non, ça ne va pas. Sinon je fais du maïs jusqu’au pied de ta maison ou alors on fait de la forêt partout et on loue en chasse privée pour des Parisiens. Je pense que tu n’es pas prêt à la vendre, on verra plus tard ». En 2012, il nous dit : « Je vais vous louer la maison. Si ça se passe bien en tant que locataires, on verra pour la ferme ». En attendant j’ai changé de boulot, je suis devenu responsable de l’agneau baronnet du Limousin. J’avais la responsabilité marketing et communication pour toute la France. J’avais pour mission de faire valoir l’image des mille éleveurs (et de leurs produits) de la région et des cantons limitrophes, dans les grandes surfaces et les boucheries. Pendant trois ans j’ai fait ça. Il fallait que j’aille dans les grandes surfaces négocier de la place pour mettre un gigeot ; les chefs de rayons n’en pouvaient plus parce qu’ils en voient des dizaines comme moi tous les jours. On ne pouvait plus se parler. Chez les bouchers, ben j’ai rencontré des gens qui ne savent pas ce qu’il se passe derrière leur frigo : l’animal, c’est une carcasse qui arrive, la viande ils ne savent pas d’où elle vient, ce qu’elle est. J’ai fait se relier bouchers et agriculteurs pour qu’ils sachent de quoi ils parlent et vendent. Les agriculteurs, je voyais bien qu’ils allaient dans le mur. Il fallait qu’ils évoluent. Vers une alimentation 100 % à l’herbe, vers le bio, mais ils n’étaient pas prêts. En mai 2015, avant de reprendre la ferme, on est partis un an en voyage, en France, en Nouvelle-Zélande, en Bolivie. 7000 kilomètres à pied, ça nous a donné le temps de réfléchir et d’ancrer les valeurs de notre projet en nous. Et c’est là où je vous rejoins : ça a donné du sens à ce qu’on faisait. Dans la marche, on en a besoin. On a un bail de 18 ans sur la ferme, reconductible. Il nous a vendu ses vaches, son matériel. Nous, tout doucement, on est en train de changer le système. Aujourd’hui la ferme c’était 75 limousines en bio, ça vivait bien. Il y avait les subventions qui permettaient de bien vivre. 70 veaux par an, des broutards qui partaient se faire engraisser en Italie, en Israël alors qu’on avait des subventions bio ! Je ne suis pas d’accord si c’est pour vendre un produit qui sort du cycle bio. Donc avec cette conscience citoyenne-là, avec la relation avec l’animal, si c’est pour que les animaux partent se faire engraisser ailleurs, ça n’a pas de sens. Donc avec Sophie on a monté un projet en trois axes pour cette ferme-là. D’abord de la production de viande parce que c’est le sens même, premier, qui permet de nourrir les autres, c’est-à-dire réduire le nombre de vaches, engraisser sur place tous les animaux et qu’avec de l’herbe parce que, aujourd’hui, si on a une remise en cause de nos filières viande c’est aussi parce qu’on a une alimentation pas logique : une vache ou un mouton, ce n’est pas fait pour manger des céréales. Cet engraissement, on ne peut pas le faire avec de la race limousine, parce qu’elle a changé, parce que dans ses gènes aujourd’hui quand le schéma de sélection produit des taureaux pour les diffuser auprès des agriculteurs, qu’est-ce qu’ils font ? Ils récupèrent des taureaux chez des éleveurs dits sélectionneurs qui utilisent déjà beaucoup de céréales dans l’alimentation de leurs vaches. Ces taureaux-là sont mis dans des bâtiments et on les compare sur leur croissance, mais avec une alimentation où il y a 30 % de céréales. Celui qui va faire la meilleure croissance sur les trois mois sera vendu le plus cher. Cela veut dire qu’on oriente tout doucement la race vers une race qui aura besoin de 30 % de céréales. Donc aujourd’hui, la race on ne peut plus l’élever seulement à l’herbe. C’est une aberration parce que notre territoire limousin ne produit pas de céréales et que vous prenez des terres agricoles pour nourrir ces animaux, alors que normalement ces animaux peuvent se nourrir d’eux-mêmes avec de l’herbe. Donc sur ma ferme si je devais acheter 100 tonnes d’aliments à l’extérieur il faudrait intégrer ces 100 tonnes comme surface dédiée à mon exploitation. C’est une aberration totale. Ce qu’on veut aussi, c’est produire de la nature, et pour ça on travaille avec Charente Nature et ProméTerre qui sont sur le Poitou-Charentes et qui vont nous aider à réimplanter des haies (et là j’aimerais rencontrer le monsieur qui s’occupe du keyline parce que si il veut, il y a 150 hectares pour s’amuser). La troisième chose c’est de produire de l’information, de la compétence : je suis en train de refaire des mares, et avec Charente Nature on filme ce travail qui sera montré aux collégiens de 6ème du collège de Confolens. Tout à l’heure, Julien, tu disais qu’il y avait de l’entraide ; nous, 150 hectares, on pense que ce n’est pas normal qu’on soit tout seuls dessus. Ca m’a permis de m’installer, mais la porte est ouverte et si demain on pouvait être dix avec des gens qui vont faire du maraîchage, du petit ruminant pour faire de la production laitière, de l’arboriculture, il y a de la place.

NP : Deux remarques : cette dynamique paysanne, y compris dans notre région, elle est vraiment liée à cette question du lien social. Que ce soit Julien, Pedro, ou d’autres, ils le disent tous : c’est un besoin de partager, de coopérer. C’est vraiment très important, parce que quand on se pose la question de la revitalisation des campagnes, si on n’a qu’internet à nous proposer, c’est un peu léger. Donc ça passe par là, réintégrer les paysans dans le paysage. Par rapport aux enfants, c’est tout à fait vrai qu’on ne changera rien si on ne s’occupe pas d’abord de la sensibilisation des enfants, à quelque niveau que ce soit : parents, grands-parents, voisins, enseignants, etc. Sensibiliser les enfants parce que ce sens qu’on va trouver dans l’acte de se nourrir et de produire, il ne peut que se faire en re-concrétisant l’existence, c’est-à-dire au lieu de regarder une vidéo sur youtube pour voir comment faire de la permaculture, je vais peut-être déjà aller voir des gens qui font leur jardin, aller sentir, toucher la terre. Ca passe par le corps dans toute sa globalité, le corps en lien avec le vivant. Ce qui me semble très important, c’est de ramener un rythme vivant. On s’en rend compte, les agriculteurs en premier, on les enferme dans des rythmes qui sont complètement coupés du vivant, hors-sol, qui en font des esclaves.

Raymond : Je ne suis pas une élite, je me suis installé à 52 ans sur une reconversion professionnelle et là je viens d’entendre des parcours où vous êtes allés plus vite que moi. Je suis admiratif de voir la dynamique des jeunes aujourd’hui. C’est pour mettre un trait positif sur ces choses lourdes qu’on a entendues : elles existent, elles vont de pire en pire. Mais il y a aussi beaucoup de jeunes qui s’installent et pas beaucoup issus de familles agricoles. J’ai eu la chance de faire un bref passage dans une école agricole, le temps de me prendre la tête avec les gars de l’entretien qui venaient désherber sous les fenêtres des salles de cours. Ca m’a valu une convocation chez le directeur du lycée des Vaseix. Il n’était pas content. Je n’ai pas fait de reprise d’activité familiale, mais je me suis installé sur une partie (deux, trois hectares) qui appartenait à mon arrière grand-père. Par rapport à la CNT à Limoges, Julien, c’est moi qui ai fourni les paniers au groupe de Limoges qui est venu me voir un soir de débat au Lido. Ca fait quatre-cinq ans et ça marche bien. C’est pas toujours évident, on a des problèmes de timing. J’ai réussi à intégrer un producteur de fromage de chèvre, tout le monde n’en veut pas. Sur Pageas, il y a deux producteurs bio qui se sont installés, des jeunes, des ingénieurs, des gens qui n’ont rien à voir avec le monde agricole. L’année de mon installation j’ai eu quelques soucis : je suis voisin d’un type qui a des châtaigniers greffés et qui n’est pas agriculteur, il est marchand d’instruments de musique, il a hérité de ça. C’est une coopérative qui s’occupe de tout. Il a suivi les conseils des techniciens. On lui a proposé un certain prix pour ses châtaignes si elles étaient traitées, et un autre moins cher si elles ne l’étaient pas ! Il n’avait pas compris qu’il pouvait les vendre en bio. Donc traitements héliportés (c’est pourtant interdit en France). Ils m’ont pollué une parcelle. J’ai essayé la conciliation (le lien social!). Je me suis rapproché d’une équipe à Alassac qui lutte contre les pesticides (Alassac ONGF). J’ai réussi avec toute une dynamique, avec le PNR qui s’en est mêlé, à aboutir au fait qu’il n’y ait plus de dérogation pour pulvériser les châtaigniers. Je fais des légumes, un peu de jus de pomme, je fournis deux biocoop en jus de pommes. L’essentiel de la production de légumes, c’est pour moi et l’Amap. Et puis quand il n’y a pas assez, on se débrouille avec les collègues. Il y a moyen de faire des choses. Accessoirement je fabrique des outils, je développe des astuces. En fait je suis un opportuniste.

NP : Mickaël est spécialiste de la permaculture et suit la formation « design des milieux anthropisés ». Il est en stage dans une ferme où le paysage nourricier est au cœur de son stage.

Mickaël : « Spécialiste », c’est un grand mot. J’essaie d’apprendre. Le keyline design est né un peu avant les années 1970. C’est une méthode pour irriguer les parcelles de façon homogène, sans système d’irrigation. C’est le travail du sol qui va permettre d’envoyer l’eau des creux vers les crêtes, et donc ça passe par une connaissance du terrain assez approfondie qui permet d’engager des travaux agricoles pour favoriser cette irrigation des sols. Franck Chevalier, qui vient de s’installer à Ségur-le-Château, nous dit que si le paysage est façonné – designé- pour permettre des productions agricoles. C’est plus facile d’obtenir des récoltes, si on aménage correctement. Notre milieu agricole sera d’autant plus productif.

NP : J’ajouterais (et tu me dis si je me trompe) que c’est designer ce paysage en le respectant totalement dans ses potentialités et en faisant tout pour accueillir le vivant, et non pas pour en avoir la maîtrise. C’est pour lui donner la possibilité de grandir, en fait, de nous surprendre.

Mickaël : Effectivement, l’eau est à la base de la vie. Quand on a des parcelles agricoles qui se désèchent, encourager les dynamiques du vivant c’est plus compliqué. C’est en ce sens-là que dans l’aménagement, si on veut aller vers un milieu qui soit de plus en plus vivant, on va favoriser la circulation de l’eau vers ces endroits pas très vivants. Par ce travail on va aller vers plus de vie. C’est l’objet du keyline.

NP : Le projet à Ségur, c’est vraiment de la polyculture, alors que c’était de la monoculture de maïs. C’est le projet de réintroduire des châtaigniers de variétés anciennes. Tu peux dire un mot là-dessus, puisque tu as assisté à ces journées de design où une association avec Hervé Covès, ingénieur agronome, a planché sur ce terrain : comment l’imaginer, imaginer la vie demain en créant du lien social, le droit de se promener, de l’écouter, de le regarder et de produire pour se nourrir.

Mickaël : A Ségur on travaille en groupe, on fait du design participatif, parce qu’on croit que c’est comme ça que les choses peuvent aller vers plus d’abondance. Le travail qu’on essaie de mettre en place se base sur le principe des successions écologiques. On s’interroge sur la manière de passer de l’espace prairial à des modèles agricoles adaptés à nos conditions : la forêt. Plutôt que de se battre contre cette dynamique naturelle du vivant, on conçoit notre design à partir de ce constat, puisqu’ici la nature tend vers la forêt. Donc comment passer de l’espace prairial à des systèmes arboricoles en sylviculture, des cultures multi-étagées ? On met en place des stratégies, il n’y a pas de solutions miracles, on s’appuie sur les caractères variables des situations. Sur 13 hectares, les situations ne sont pas les mêmes partout. Ce design nous amène à créer une trame agroforestière, avec des cultures multi-étagées et dans laquelle diverses cultures s’insèrent. Le temps que les châtaigniers soient matures, d’autres choses vont pouvoir venir à leur pied. Les quinze premières années il peut y avoir des pommiers, des petits fruits, du maraîchage. C’est une agriculture en mouvement. En comprenant comment la nature évolue, on peut insérer des activités agricoles dans une trame en mouvement.

NP : Cette question du sens, elle est là. C’est avant tout être à l’écoute du mouvement du vivant. Cette dynamique à partir de laquelle on va fonder son processus créatif au lieu de faire l’inverse.

Un intervenant : Peut-on dire que ce lien social entre le designer-producteur et le consommateur-citoyen, c’est la transmission de la connaissance et de la qualité ? Parce qu’en fait on consomme, ou on s’alimente, mais cette qualité on ne la connaît pas, on ne sait pas la définir. Qui peut nous l’apprendre ? Ce sont les producteurs designers.

NP : Oui, je crois beaucoup à cette importance du geste. La qualité on peut y croire à partir des notations sur les emballages, mais c’est surtout quand on voit les personnes œuvrer, créer, leur geste corporel avec le sens qu’il a, son ancrage dans le vivant, en lien avec l’oikos, avec la terre. Tant qu’on coupera ce lien entre les citoyens-consommateurs et le paysan-designer on passera à côté d’une réelle qualité. Un intervenant : Juste une petite expérience. Certaines personnes disent : « Le bio ce n’est pas sûr que ce soit meilleur marché ». J’ai fait l’expérience en achetant un poulet de supermarché et un poulet fermier. Je me suis amusé à faire le rapport coût ramené au kilo de viande consommé. Même si le poulet fermier, je l’ai payé plus cher, au kilo de viande consommé, il me revient nettement moins cher. C’est pareil pour d’autres aliments bio par rapport à l’industriel.

Un intervenant : Merci pour cette soirée assez exceptionnelle. C’est ce caractère que je voudrais mettre en relief. Au cercle Gramsci on est habitué, depuis plus de trente ans, a parler politique mais d’une manière plus classique, plus académique, pas au sens de l’université, mais de la politique qui se fait. Ce soir j’ai l’impression qu’on a fait de la politique autrement, à savoir qu’il y a quelque chose qui est en train de naître et peut-être qu’il y aura une grande vague, un tsunami. C’est ce mouvement dont on parle ce soir, très concret, qui part d’en bas et d’endroits très distincts, ceux qui reprennent des exploitations agricoles. On a un professeur d’université, des associations, avec des citadins, des ruraux, la question alimentaire, on parle de l’international, on a entendu des paroles africaines, on a l’impression qu’il y a quelque chose en mouvement. Je ne voudrais pas partager cette impression de désespoir reflétée par les statistiques des suicides de paysans, mais au contraire dire qu’il y a de la vie et qu’une nouvelle génération, une nouvelle manière de prendre sa vie est là ; et puis on parle beaucoup de citoyen. Moi je dirais c’est une manière de dire parce qu’on n’a peut-être pas d’autres mots, aujourd’hui, on fait des choses collectivement, mais en même temps en tant qu’individu. Je pense que cette soirée, en tous les cas pour moi, annonce quelque chose, déjà amené par des gens comme Dujardin. Je crois qu’en Limousin on est les derniers, mais on est les premiers.

* Un oikos — du mot grec ancien signifiant « maison », « patrimoine » — est l’ensemble de biens et d’hommes rattachés à un même lieu d’habitation et de production, une « maisonnée ».

 

Notes :

1/ Editions Connaissances et savoirs, 2017.

2/ « anthropisé » : qui est modifié par la présence humaine (Wikipedia, 2017).

3/Permaculture (« agriculture permanente ») : modèle d’agriculture naturelle théorisé dans les années 1970. C’est au sens large une « culture de la permanence », les aspects sociaux faisant partie d’un système durable. Ainsi, la permaculture forme des individus à une éthique et à un ensemble de principes et d’objectifs permettant de concevoir et de créer (design permaculturel) une société plus autonome, durable et résiliente, donc moins dépendante des systèmes industriels de production et de distribution.

4/Gilles Clément a animé un débat au cercle Gramsci le 23 juin 2012 sur le thème de « L’alternative ambiante ».

5/ Il existe deux Ecoles du jardin planétaire qui fonctionnent comme des universités populaires, une à Viry Chatillon (Essonne) créée en 2010, l’autre à la Réunion (2014). La troisième, à Limoges (2017), est la seule offrant également un cursus de formation universitaire. Le Jardin Planétaire est un concept destiné à envisager de façon conjointe et enchevêtrée : la diversité des êtres sur la planète ; le rôle gestionnaire de l’homme face à cette diversité. Le concept de Jardin Planétaire est forgé à partir d’un triple constat : la finitude écologique ; le brassage ; la couverture anthropique planétaire (site de Gilles Clément).

6/Victor Papanek est un designer austro-américain (1923-1998). Défenseur d’un design responsable d’un point de vue écologique et social, il désapprouve les produits industriels qu’il juge peu sûrs, ostentatoires, mal adaptés et souvent inutiles (Wikipedia).

7/La conception de Keyline est une technique pour maximiser l’utilisation bénéfique des ressources en eau d’un terrain. Le Keyline se réfère à une caractéristique topographique spécifique liée à l’écoulement de l’eau. Au-delà de cela, Keyline peut être considérée comme une collection de principes, de techniques et de systèmes de conception pour le développement des paysages ruraux et urbains (Wikipedia).

8/L’écoblanchiment (ou verdissage) aussi nommé greenwashing, est une expression désignant un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation (entreprise, administration publique nationale ou territoriale, etc.) dans le but de se donner une image écologique responsable (Wikipedia 2017).

9/Gérard Ducerf : ancien paysan, botaniste, auteur de L’Encyclopédie des plantes bio-indicatrices, et co-auteur de Récolter les jeunes pousses des plantes sauvages comestibles.

10/ Smart : connecté et techno-« intelligent ».

11/Le blog Histoire globale fait remonter l’une des premières utilisation du mot « mondialisation » à l’année 1904. Pierre de Coubertin utilisa ce terme dans une tribune du Figaro du 13 décembre, afin d’alerter sur le déclin de la puissance française dans le domaine des armes et dans celui de la fortune, et d’appeler à un sursaut national dans le domaine des idées. 12/ Esthésie : du mot grec signifiant « sensation » : percevoir par les sens, sensibilité.

Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?

Les nouveaux désobéissants sont-ils de dangereux « hors-la-loi » qu’il convient de traiter et de sanctionner en tant que tels ou, au contraire, sont-ils des « citoyens » exemplaires dont le courage favorise la démocratisation de nos institutions? La citoyenneté est-elle compatible avec la désobéissance et, si oui, à quelles conditions, jusqu’où et dans quel but ? Au cours des trente dernières années, le centre de gravité de la contestation sociale s’est progressivement déplacé du répertoire des actions légales (vote protestataire, syndicalisme, grève, manifestation, pétition) vers des modes d’action qui outrepassent de plus en plus fréquemment les frontières de la légalité (pirates informatiques, zadistes, manifestations interdites, désobéissants civils). Si ces pratiques nouvelles mobilisent les milieux politiques, médiatiques et judiciaires, les sciences sociales et la philosophie politique sont en revanche restées discrètes sur la question. C’est de ce point de vue que j’aborde la question, avec l’hypothèse suivante : loin de menacer la démocratie, la désobéissance civile lui confère un nouveau souffle. Considérer les nouveaux désobéissants comme des «citoyens» plutôt que comme des «délinquants» ou des «fossoyeurs de l’ordre public» contribue au renforcement de la démocratie. George Bernanos n’écrivait-il pas déjà, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : « Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre » ? Ce livre ouvre une discussion qui intéressera essentiellement celles et ceux qui adhèrent à une philosophie de l’émancipation, c’est-à-dire à une pensée pour laquelle l’émancipation se situe devant nous. La liberté n’est pas un acquis des révolutions passées mais une tâche à laquelle nous sommes présentement confrontés. Toute philosophie de l’émancipation part donc d’une critique de l’ordre établi. Ceux qui se satisfont du cours actuel des choses se situent d’emblée à l’extérieur d’une pensée de l’émancipation. Si l’histoire est finie, si la normativité libérale constitue l’horizon indépassable de notre temps, si la question de ce que nous désirons est résolue et qu’il ne reste plus qu’à appliquer correctement l »idéal, alors l’émancipation n’a plus à être pensée, interrogée et discutée. Si l’émancipation est déjà là, il ne reste qu’à en jouir tranquillement. C’est cette tranquillité que nous refusons. Loin de nous être donnée, l’émancipation est le nom d’un combat. Ce combat suppose des combattants. Les ouvriers grévistes, les suffragettes et les manifestants Afro-américains portèrent autrefois haut et fort la banderole de l’émancipation. Ils luttaient contre l’exploitation capitaliste, la domination masculine et la ségrégation raciale. Leurs luttes ne sont pas terminées, tant s’en faut. « Les hommes combattent et perdent la bataille, et la chose pour laquelle ils ont lutté advient malgré leur défaite. Quand elle advient, elle se révèle être différente de ce qu’ils avaient visé, sous un autre nom » (William Morris). Mais où sont aujourd’hui ces « autres hommes » qu’évoque le romancier britannique Willima Morris ? Qui sont les descendants des révoltés d’hier ? Où se cache la marmaille des insurgés d’antan ? Cette question est d’une importance cruciale. Car les partisans de l’émancipation doivent d’abord s’assurer que des acteurs en chair et en os se portent volontaires pour livrer ce combat. L’émancipation n’est pas un slogan sans contenu mais un projet qui ne prend vie qu’en s’incarnant dans des êtres humains. La liberté n’est rien sans ceux qui se sacrifient pour elle et qui, dans les cas extrêmes, donnent leur vie pour elle. Où sont aujourd’hui ces rêveurs de l’absolu ? Qui sont ces sentinelles de l’espérance ? Manuel Cervera-Marzal

Manuel Cervera-Marzal enseigne à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il est l’auteur de Miguel Abensour. Critique de la domination, pensée de l’émancipation, ed. Sens et Tonka, 2013, de Gandhi. Politique de la non-violence, Michalon, 2015, de Pour un suicide des intellectuels, Textuel, 2016 et Les nouveaux désobéissants: citoyens ou hors-la-loi ?, Le bord de l’eau, 2016.

1961, c’est l’année du procés Eichmann, procès d’un bourreau nazi, et du début des expériences de Milgram concernant la soumission à l’autorité, c’est-à-dire : jusqu’où peut-on aller par obéissance « aveugle ». Milgram met en scène un conflit psychique, le déchirement entre la nécessité d’obéir et lenvie de sopposer à des ordres que sa conscience condamne.

Dans les deux cas, cette mise en cause de l’obéissance est un véritable renversement des monstruosités. Jusqu’alors, la désobéissance était vue comme la manifestation d’une animalité revêche, d’une incapacité à maîtriser des instincts anarchiques. Mais les expériences totalitaires du XXème siècle ont fait apparaître des monstres d’obéissance (Eichmann, Douch pour le Cambodge).

Avec leur procès, l’obéissance apparaît comme inhumaine et la désobéissance comme un acte d’humanité.

On parle de désobéissance civile en France depuis une dizaine d’années. Mais des désobéissants, il y en a eu de tout temps. Les 343 femmes qui en 1971 déclaraient avoir avorté étaient des « salopes » désobéissantes. En 1997, 66 cinéastes déclarent avoir hébergé des sans-papiers et appellent à désobéir aux « inhumaines » lois Debré, etc.

Actuellement, c’est les personnes aidant les migrants dans la vallée de la Roya, par exemple, Greenpeace, BDS, Attac …

Nos dirigeants politiques aiment à rappeler la nécessité de protéger les lanceurs d’alerte, expliquant qu’ils renforcent la démocratie. Pourtant, qu’ils dénoncent le risque nucléaire, l’évasion fiscale, les difficultés au travail, les conditions d’accueil des migrants, les lanceurs d’alerte sont systématiquement poursuivis en justice.

Parlons de la circulaire de la tristement célèbre Michèle Alliot-Marie, du 12 février 2010

Cette circulaire de la ministre de la Justice à l’époque est intervenue alors que la campagne BDS rencontrait un fort écho auprès des citoyens suite à l’opération Plomb Durci de l’armée israélienne à Gaza ayant fait plus de 1400 morts.

Elle ordonne aux procureurs de la République d’engager des poursuites pénales contre toute personne qui appelle les consommateurs à ne pas acheter de produits israéliens. (un an d’emprisonnement et 45 000 € d’amende). Sauf erreur de ma part, Taubira n’y a pas touché.

Pour ma part, j’ai plutôt tendance à associer la désobéissance à l’enfance. Peu d’adultes se font traiter de désobéissants alors que les enfants sont « par nature » désobéissants.

Alors pourquoi ce regain de désobéissance de la part des grands ? Zygmunt Bauman nous ouvre une piste :

« Nous nourrissons le sentiment de ne plus avoir le contrôle de nos existences, de n’être plus que des pions déplacés par des joueurs indifférents à nos besoins, sinon franchement hostiles, voire cruels à notre égard, et plus que prompts à nous sacrifier afin de mieux atteindre leurs propres objectifs. »

Pour Frédéric Gros, (Désobéir, éd. Albin Michel) la désobéissance pourrait constituer l’essence même du citoyen.

L’obéissance si vile, c’est confortable d’obéir. Dans son « Discours sur la servitude volontaire », La Boétie dit bien que chacun en rajoute toujours dans son obéissance, la « surobéissance ». La première manière de désobéir serait d’obéir a minima, de manière rétive. Mais cela ne doit pas faire oublier la dureté des rapports de force, au travail, avec son banquier, etc. Le premier moteur de l’obéissance, c’est la soumission. On obéit parce qu’on ne peut pas faire autrement. Mais c’est aussi une excuse magnifique : « Je ne pouvais pas faire autrement ». C’est confortable de se dire qu’on n’avait pas le choix.

On exagère le coût de notre désobéissance.

Notre invité, Manuel Cervera-Marzal est docteur en Sciences politiques, enseigne à l’EHESS.

Il est l’auteur, nonobstant son jeune âge, de plusieurs ouvrages en rapport avec la déobéissance et la non-violence.

Libération, la semaine dernière, le présentait comme historien des idées alors qu’il intervenait à la Sorbonne pour l’anniversaire, il y a 50 ans, de l’assassinat de Martin Luther King

Cette conférence va porter sur les nouveaux modes de mobilisation. Ce que j’essaye de travailler, c’est la façon dont les modes de mobilisation évoluent au cours du temps, et j’ai failli ne pas être là à cause d’un mouvement qui est, il me semble, sur sa phase ascendante.

On est au début d’un mouvement de contestation. Beaucoup de militants, de journalistes, de citoyens, d’usagers de la S.N.C.F. Le propre d’un mouvement c’est qu’on ne sait pas en réalité ce que ça va donner.

En 2016, il y avait eu cette mobilisation contre la « Loi travail ». On avait été un certain nombre, en tout cas moi j’avais été surpris de voir des phénomènes assez inédits comme les occupations de places. Les « nuits debout », pas juste place de la République à Paris, mais dans 150 villes en France. Quelque chose qui avait été certes déjà expérimenté dans certains pays voisins mais qui en France avait un caractère inédit.

On a vu aussi à ce moment-là apparaître le cortège de tête, quelque chose aussi d’assez inédit puisque traditionnellement la tête des manifestations était dévolue aux confédérations syndicales, qui prenaient le devant. Là on a vu des dizaines, plus que des dizaines, c’est ça qui était nouveau. Parce que des autonomes, des black blocks, il y en avait déjà dans les années 1990/2000. Mais il y avait quelques centaines, voire à Paris jusqu’à deux mille personnes, cagoulées, qui menaient des actions parfois assez violentes contre des symboles du capitalisme, que ce soient des vitrines de concessionnaires automobiles ou des distributeurs de banques.

Ce à quoi j’étais attentif en 2016, c’était ces choses-là : « nuits debout », le cortège de tête. Aujourd’hui je suis vraiment dans l’expectative. J’essaye de voir un peu ce qui se passe en tant que sociologue des mouvements sociaux. Il y a une notion qu’on a coutume d’utiliser entre nous, c’est la notion de répertoire d’actions. Qu’est-ce qu’on veut dire par là ? Ca veut dire simplement que lorsque vous faites partie des contestataires vous n’avez pas une panoplie infinie de moyens à votre disposition. Vous êtes toujours inscrit dans un territoire, un espace donné, à un moment donné. Vous avez une série limitée de moyens d’actions possibles. Un musicien ne peut pas vous jouer n’importe quel morceau, il a son répertoire, il peut vous jouer certains morceaux et pas d’autres. Pour les contestataires c’est pareil.

Chaque époque a son répertoire. Au XVIème siècle, le répertoire dominant ça va être les jacqueries paysannes. A la fin du XIXème siècle ça va être les barricades, les déménagements à la cloche de bois. Au XXème siècle ça va être la manifestation et la grève. Et moi, la question que je me pose, c’est : est-ce qu’aujourd’hui c’est encore la manifestation et la grève, ou est-ce qu’il n’y a pas du nouveau qui surgit ? Sachant bien que le nouveau ne surgit jamais de nulle part et que dans le nouveau il y a aussi de la continuité.

La première partie de mon exposé sera de poser un regard un peu neutre là-dessus, de dresser un constat, regarder ce qui se fait au niveau de la contestation, quelles formes de luttes existent, pour essayer de dégager certaines tendances.

Les grandes tendances que je vois à l’œuvre c’est un essoufflement des formes de contestations légales, du type manifestations, grèves, le vote aussi pour des partis qu’ils soient très à gauche, ou très à droite. Ces formes de contestations légales sont en train non pas de disparaître, mais de s’essouffler. Et en parallèle on voit apparaître des manifestations extra-légales du côté de la désobéissance civile. Tous ceux qui ont vu le film de Robin Campillo, 120 battements par minutes ont une idée assez précise de ce que sont les actions de désobéissance civile de Act-up, en tout cas dans les années 1990 parce qu’après c’est vrai l’association a connu une certaine transformation.

Je peux vous parler aussi des faucheurs d’OGM, de José Bové : vous voyez aussi de quoi il s’agit. Tout à l’heure tu parlais de Greenpeace, bloquer les centrales nucléaires. Tout ça ce sont des actions non-violentes et illégales. A côté de ça il y a aussi les ZAD, les lanceurs d’alerte, l’activisme en ligne. Je vais essayer de revenir sur tout cela pour étayer l’idée qu’on est en train d basculer vers des formes de plus en plus extra-légales et essayer de comprendre pourquoi il y a ce recours à ces formes.

Dans la deuxième partie du propos on va laisser un peu le constat, le diagnostic de côté, pour voir les questions plus normatives, politiques, philosophiques que ça soulève. Parce que contester de manière légale, très bien c’est légal, c’est globalement accepté. Mais contester de manière illégale ça soulève un certain nombre d’objections parce qu’on peut vous dire : au nom de quoi vous vous autorisez à désobéir à une loi alors qu’on est en démocratie ? Le propre de la démocratie par rapport à des régimes non démocratiques c’est que ça permet justement aux citoyens qui ne sont pas satisfaits de manifester, de pétitionner, de boycotter, de voter pour un parti contestataire si ils veulent. Donc en ayant recours à des actions comme les désobéissances civiles, comme les zadistes, etc., en recourant à des moyens d’actions illégaux, vous vous mettez hors du contrat démocratique, vous rompez le contrat social. Et ça c’est une objection sérieuse, solide.

Donc comment ces questions normatives, (j’utilise une étiquette trop englobante et homogénéisante), comment les désobéissants (pour les mettre un peu brutalement tous dans le même sac), défendent la légitimité de leurs actions ?

Pour revenir sur le premier point : l’essoufflement des formes de contestations légales, je peux vous donner quelques chiffres, quelques faits qui sont assez symptomatiques de cet essoufflement. Le PCF, entre la fin de la Deuxième guerre mondiale et quelques années avant l’arrivée au pouvoir de Mitterand, c’est un parti qui fait entre 26% et au plus bas 19% des voix. On a donc un parti de gauche radicale en France qui pèse un quart de l’électorat. Et on a vu comment à partir du début des années 1980 il s’est effondré jusqu’à ne peser plus rien du tout aujourd’hui. Il y a certaines thèses qui disent que ce vote contestataire existe toujours, mais que simplement il serait passé de l’extrême gauche à l’extrême droite. Que les ouvriers, les chômeurs auraient abandonné le parti communiste pour un vote xénophobe, que la critique du patron se serait convertie en haine de l’étranger. Cette thèse-là, moi, je n’y crois pas du tout, car lorsqu’on fait de la sociologie électorale et qu’on regarde plus finement les transformations au niveau de l’électorat, ce dont on se rend compte c’est que l’électorat communiste de plus en plus s’abstient. Il y a en réalité très peu d’électeurs communistes et d’ouvriers qui sont passés au Front National. C’est résiduel, c’est 2 ou 3%. En parallèle de cette chute de l’électorat communiste, ce qui se passe, c’est que nous avons un électorat ouvrier de droite, qui a toujours existé aussi, qui lui s’est radicalisé en allant voter pour le Front national. Ces deux tendances mises ensemble, quand on ne fait pas attention aux détails donnent l’impression, c’est un effet d’optique, que les ouvriers sont passés au Front National pour le dire vite, ce qui à mon avis est une thèse complètement erronée.

La deuxième grande forme de contestation légale au-delà du bulletin de vote, c’est la grève, et là c’est intéressant parce que le Ministère du travail en France depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale mesure ce qu’ils appellent les journées individuelles non travaillées. Et là, il suffit de regarder la courbe. En 1945-1946 il y a 5 millions de journées de grèves par an, et aujourd’hui il y en a moins d’1 million. On voit la courbe chuter en moins de 60 ans. Il y a quelques pics, quelques sursauts, en 1968, en 1995. Il y a des années de mouvement social. Mais il faut voir que c’est un mode d’action qui s’est effondré, pour différentes raisons qu’il faudrait analyser. La fin des grands centres ouvriers ou vous aviez plus de 30 000 travailleurs réunis sur le même espace ; eh bien il y en a 90% qui ont disparu. Il n’y a plus ces bastions ouvriers, il y a moins de grèves. Ca s’accompagne aussi d’une crise du syndicalisme. Il y avait 50% de syndiqués à la suite de la Deuxième guerre mondiale, aujourd’hui il n’y en a plus que 8 à 10 %. Il n’y a pas de jugement de valeur là-dedans. Il ne faut pas disqualifier la grève, il y a encore beaucoup de conflits au quotidien qui montrent que la grève peut être efficace. Mais on peut juste constater qu’il y a un recours de plus en plus rare à la grève. Il y a aussi une forme de désyndicalisation. Là ça nous entraîne sur un grand terrain de discussion : la crise du syndicalisme français, à quoi est-ce qu’elle est due ? Il y a beaucoup de choses à débattre, depuis le recentrage, aussi bien de la CFDT, qui a connu sa période autogestionnaire, que de la CGT aussi, même si c’est vrai l’élection de Martinez a donné des couleurs un peu plus combatives à cette confédération. Mais il y a des difficultés peut-être aussi avec une certaine incapacité à prendre en compte les chômeurs, à prendre en compte les intermittents, avec aussi parfois un train de vie des directions syndicales qui suscite un certain émoi au niveau de la base. Sans compter toutes les attaques du patronat et des gouvernements contre le syndicalisme.

Et le dernier mode de contestation légal qui s’essouffle un peu c’est celui de la manifestation. La courbe est complètement inverse de celle de la grève et du syndicalisme. Il y a de plus en plus de manifestations en France. Sur les vingt dernières années en région parisienne le nombre de manifestations a doublé en vingt ans. Et ce n’est pas seulement qu’il y a plus de monde aux manifestations, c’est également que lorsqu’on demande aux gens s’ils considèrent ce mode de contestation comme légitime, eh bien ils répondent qu’ils seraient prêts effectivement à participer à ces modes d’actions. C’est un mode d’action qui se porte bien mais pour moi ce qui s’érode c’est la force subversive de la manifestation. Certes aujourd’hui il y a un recours intensif à la manifestation, mais c’est devenu quelque chose d’assez inoffensif. Ca ne fait plus vraiment peur aux gouvernants. C’est quelque chose qui s’est ritualisé, c’est très bien encadré par les autorités préfectorales, par les forces syndicales. C’est plus un mode de contestation des gouvernants. C’est une manière de s’adresser à eux, de signifier qu’on existe. Et, bien souvent, ça passe complètement inaperçu.

Ce qu’on va voir, avec la désobéissance civile par exemple, avec des actions coup de poing (vous bloquez l’entrée d’une centrale nucléaire, vous déployer une grande banderole sur les ambassades d’Israël ou de la Russie pour dénoncer certaines exactions contre les Droits de l’Homme) eh bien avec une dizaine de militants bien organisés, qui ont un sens aigu de la théâtralisation, vous pouvez attirer le regard des médias et du coup à travers les médias toucher des centaines de milliers de téléspectateurs, vous pouvez faire beaucoup plus de bruit qu’une manifestation qui aurait lieu le même jour avec des milliers d’infirmières et d’aides soignantes, qui va passer complètement sous le radar médiatique. Parce qu’en réalité, des manifestations, rien qu’à Paris il y en a 7 000 par an, ça veut dire une vingtaine par jour. On en rend assez peu compte. On peut le regretter, mais quand ça n’existe pas médiatiquement ça n’existe pas. Alors la force de ces mouvements de désobéissance civile c’est de permettre parfois à quelques-uns de faire plus de bruit que celui qu’on peut faire à plusieurs milliers.

Alors justement on va voir un peu ce qui émerge. La désobéissance civile ça a une longue histoire. Tu mentionnais le manifeste des 343. Alors c’est vrai que «  salopes «  c’est à prendre au second degré, ce n’est pas un terme qui avait été revendiqué par Gisèle Halimi ni Simone de Beauvoir. Le mot a été ajouté ensuite par le Nouvel Obs qui avait publié la pétition. Quoiqu’il en soit elles disaient avoir désobéi aux lois qui interdisaient l’avortement. Les premières actions de désobéissance en France, d’inspiration un peu gandhienne, c’est plutôt du côté pacifiste, anti-militariste : ces actions civiles non-violentes dans les années 1950, qui essayaient de s’opposer aux essais nucléaires, au milieu de populations dont on n’avait pas grand chose à faire depuis la métropole. Et puis le Larzac aussi comme mouvement éventuellement précurseur des ZAD, si on regarde les prémisses de la désobéissance civile dans les années 1960 et 1970. Et il y a les années 1980, ce grand creux du mouvement social. François Cusset parle de la décennie cauchemardesque des années 1980. D’un point de vue militant une décennie assez longue et laborieuse. La désobéissance civile, on la retrouve dans les années 1990 avec l’émergence de deux collectifs assez informels : Act-up et les faucheurs d’OGM. Il y a des actions qui ont marqué les esprits : le préservatif géant sur l’obélisque de la concorde en 1993, le démontage du Mac Donald de Millau en 1999. Il y a d’autres collectifs qui se créent, par exemple Droit Au Logement. Il y a aussi en 1996, avec la circulaire Pasqua qui crée le délit de solidarité, et le Réseau Education Sans Frontières qui va apparaître. Ce qu’on voit, c’est que sur tout un tas de causes assez différentes, de la défense des migrants à l’écologie, à la défense des droits sociaux au logement, etc., il y a un moyen d’action commun que l’on semble redécouvrir et qui prend de l’importance, c’est celui de la désobéissance.

Ce n’est pas seulement qu’on a de plus en plus recours a des actions de désobéissance. C’est que de plus en plus le terme même de désobéissance va s’imposer dans le lexique militant. On va parler de désobéissance éthique, professionnelle, institutionnelle, civile. Il y a des pratiques qui étaient déjà désobéissantes auparavant mais qui ne se revendiquaient pas comme telles, et qui, petit à petit, vont s’approprier cette étiquette. Et ça va permettre à des acteurs du mouvement social assez déconnectés les uns des autres de s’apercevoir qu’ils ont quand même une identité commune. Ils partagent quelque chose et c’est grâce à ce recours que vont s’organiser des forums de la désobéissance à Grigny et plusieurs rencontres de ce type qui vont permettre de fédérer les acteurs de la désobéissance civile.

Quand je parle de désobéissance civile pour décrire tous ces mouvements-là je parle de deux points communs : c’est illégal, on n’a pas le droit de faire tout ce que j’ai décrit là, faucher des OGM, bloquer les centrales nucléaires, investir une ambassade, interrompre un match de foot-ball,…, et en même temps ce n’est pas n’importe quelle désobéissance. Ce n’est pas de la désobéissance armée, c’est de la désobéissance civile, c’est-à-dire à comprendre comme non-violente. Il y a un refus ferme de porter atteinte à l’intégrité physique de l’adversaire. Il y a des références à Gandhi, à Martin Luther King et à Thoreau. Moi ça me va très bien de placer cette soirée sous le patronage de Henri-David Thoreau, un citoyen américain qui au milieu du XIXème siècle a refusé de payer ses impôts à l’Etat du Massachussets pour dénoncer la politique esclavagiste de cet Etat ; et pour avoir refusé de payer ses impôts pendant six ans il a passé seulement une nuit en prison parce que sa tante est venu payer tout de suite et donc il a été libéré. Suite à sa libération il a prononcé un discours au milieu de son village. Un discours court mais fort, poignant, qui recèle des trésors d’intelligence politique et philosophique. Il y a un passage que j’aime bien qui dit que, sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la place d’un homme juste est en prison. Et cet autre passage qui me revient souvent à l’esprit, pour défendre l’idée que l’action politique doit être une action directe, au-delà du vote, il ne suffit pas de voter. Il n’est pas anarchiste, si on peut dire ça comme ça, au sens d’un refus du vote. Mais il dit plutôt que le vote est un élément insuffisant pour se prétendre être un défenseur de la justice. Il faut toujours faire davantage. Et il a cette phrase que je trouve belle où il dit : ce qui importe n’est pas le bulletin que vous glissez dans l’urne une fois tous les quatre ans mais l’homme, ou la femme, que vous déposez dans la rue chaque matin. Ce sont les actions que vous menez au quotidien qui prévalent sur le bulletin de vote.

Donc effectivement il y a ces idées-là qui circulent au sein de l’espace de la désobéissance si on peut appeler ça comme ça.

Dans le même temps, ou plutôt à la suite dans les années 2000, émergent d’autres formes d’actions que j’appelle extra-légales. On ne peut pas dire « les ZAD« , car en réalité il y a la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et par exemple à Bure ils refusent de parler d’une ZAD, même si dans la forme d’action il y a beaucoup de similitudes. Et les personnes qu’on rencontre à Notre-Dame-des-Landes on les retrouve parfois à Bure. Il y a aussi un imaginaire commun. Il y a là quelque chose de très intéressant. On remet en cause la propriété privée, la propriété publique aussi de l’Etat. Et on est dans des formes d’actions non seulement de contestation ou d’opposition, mais de proposition.

A Bure, à Notre-Dame-des-Landes, à Sivens aussi (et quand on recense dans le détail il y a plusieurs dizaines d’expérimentations de ce type en France ; il y en a aussi en Belgique, en Italie, etc.) on est dans cette idée d’expérimenter sans attendre le grand soir les formes de vie, les formes d’éducation, les formes politiques, de cultures, d’habitats, de demain. C’est de l’action, comme on dit parfois, préfigurative. Tout cela se fait dans la plus grande illégalité. Et le rapport à la violence, là, dans les ZAD, est un peu plus discuté, cela fait débat.

Je voudrais dire quelques mots sur les lanceurs d’alerte. Car tous les lanceurs d’alerte ces derniers temps se sont retrouvés au tribunal. De plus, il y a une loi qui vient de passer à la va-vite, il y a une semaine, sur le secret des affaires. Ca va être terrible, et concrètement ça ne va pas toucher que les lanceurs d’alerte. Ca va aussi toucher les journalistes, les militants, le syndicalistes. Mais il se trouve que les lanceurs d’alerte sont en première ligne là-dessus. Dans tous les cas, quand vous lancez une alerte vous violez le secret bancaire ou le secret des affaires. Cette loi sacralise encore un peu plus le secret des affaires, y compris contre d’autre lois comme le principe de précaution, les droits syndicaux, la liberté de la presse, des droits qui sont aussi inscrits dans notre corpus juridique. Mais c’est toujours une question de rapports de forces entre ces différentes lois, et là aussi bien au niveau des directives européennes qu’au niveau français on donne de plus en plus de droits aux entreprises contre tous les autres. En France il y a une loi, la loi Sapin2 qui va plutôt dans le bon sens, mais en réalité cette Loi a de très sérieuses limites. Elle ne défend pas les lanceurs d’alerte qui s’investissent sur des questions environnementales ni d’évasions fiscales. Par exemple, Hervé Falciani (HSBC) n’est pas couvert par cette loi. Et puis si l’information que vous portez au public est sur une question environnementale, là aussi ce n’est pas pris en compte. C’est une loi qui promet de belles choses, une protection des lanceurs d’alerte, mais en réalité derrière il n’y a aucun fonds public prévu pour permettre aux lanceurs d’alertes de retrouver une vie normale. Ils lancent l’alerte et après ils sont mis au placard, ils sont licenciés, on les traîne en procès, etc., c’est énormément de coûts, leur vie ravagée. Il faut si on veut vraiment les protéger prévoir un fonds pour les aider. Cette loi c’est de la poudre de perlimpinpin.

Et puis peut-être une dernier point à mentionner au niveau des actions extra-légales. Simplement c’est maintenant devenu de plus en plus illégal de manifester. Quand on fait la généalogie ça remonte à 2014. La première manifestation interdite, c’est Manuel Valls, l’été 2014, autour de l’opération «  Plomb durci », à paris il y avait 25 000 personnes. Du coup on s’est fait sérieusement attaquer en arrivant à Barbès. Un peu la préfiguration des nasses. L’année suivante il y a la COP 21. Là, à nouveau, on interdit la manifestation. L’année suivante c’est la loi Travail, on a inventé la cagi-festation.

Aujourd’hui, quand bien même vous continuez à agir comme vous le faisiez il y a cinq ou dix ans, vous ne vous êtes pas forcément radicalisés, mais comme le périmètre de qui est légal est en train de se réduire drastiquement dans un Etat qui glisse assez rapidement sur la pente sécuritaire, vous vous retrouvez assez rapidement hors la loi sans rien avoir changé à vos pratiques. Simplement la liberté de manifester est remise en cause. Et pas seulement la manifestation : c’est aussi le boycott avec la circulaire Alliot-Marie qui est toujours en vigueur. A ma connaissance elle n’a abouti à aucune condamnation des militant BDS. Parce qu’en réalité il y a toujours la liberté d’expression en France et que la France elle-même reconnaît que les colonies violent les résolutions de l’ONU. Mais à chaque fois on attaque quand même des militants, du coup ils doivent payer des frais d’avocats et après ils sont asphyxiés. Localement il n’y a plus d’argent, et plus d’actions. C’est une stratégie assez efficace aussi. Le boycott est déclaré aujourd’hui comme de l’incitation à la haine raciale. Ce qui est intéressant, c’est qu’une grande partie de la classe politique était d’accord en 2010 avec cette circulaire., et l’est toujours. Mais les mêmes qui sont à l’origine de cette circulaire, quinze ans plus tôt quand il s’agissait de boycotter les oranges d’Afrique du Sud, ils étaient tous d’accord. Faut voir qu’il y a des mutations assez profondes qui touchent les manifestations, le boycott, le droit de grève aussi avec la loi sur le service minimum de 2007. Avant cette loi vous aviez le droit du jour au lendemain, de lancer une grève, spontanément. Mais depuis 2007, si vous ne l’avez pas déclarée deux jours auparavant, elle est illégale. J’insiste sur tout cela car il me semble qu’on est vraiment dans une période de polarisation, de radicalisation des forces en présence. C’est un peu paradoxal vu qu’on a un gouvernant qui est du centre, mais il est radical en fait de destruction néo-libérale des droits sociaux. Mais également en termes d’attaque autoritaire contre les libertés démocratiques, les droits fondamentaux. Avoir fait passer l’état d’urgence avant le droit commun, nous faire entrer dans un état d’exception permanent, c’est incroyable pour quelqu’un qui se dit libéral. C’est certainement un des gouvernements démocratiques les plus autoritaires à travers cette loi-là. Quand on regarde la loi sur l’immigration, Marine Le Pen déclare que « c’est une victoire politique » pour elle. Derrière un discours qui peut sembler assez humaniste, peut-être moins hargneux qu’un discours de Manuel Valls ou d’autres, il y a vraiment une politique dans le prolongement de ce qui se fait depuis une dizaine d’années, mais plus radicale.

Ce n’est donc pas seulement la contestation sociale qui se radicalise en allant vers des formes de plus en plus illégales, mais c’est en face l’Etat qui est en train de se radicaliser dans sa dérive néo-libérale et sécuritaire. Les deux pôles sont extrêmement liés. On a qu’à regarder au Etats-Unis : le néo-libéralisme c’est de mettre toujours plus de gens en prison, d’être dans le toujours plus policier et répressif. Ca va ensemble. Là-bas il y a deux millions de personnes en prison, une gigantesque manne privée puisque là-bas elle est privatisée. Tout ça conduit à déplacer le centre de gravité de la contestation vers des actions de plus en plus extra-légales.

Il ne s’agit pas d’opposer la contestation légale à la contestation illégale. Ce que je constate sur le terrain en étudiant les trajectoires des militants qui sont sur les ZAD, qui participent à des boycotts et à des actions de désobéissance civile, ce sont des militants qu participent aussi à des formes de contestation légale qui en général vont voter, Europe-écologie, NPA, France insoumise, etc., qui participent à des manifestations. Un jour ils signent une pétition et ensuite on les entend qui disent que les pétitions c’est inefficace et ils ont atterri à Notre-Dame-des-Landes. Ces deux formes vont de pair : plus vous êtes prédisposé à l’une, plus vous êtes prédisposé à l’autre.

Je voudrais maintenant aller vers des questions posées par la normativité. Le grand reproche qui est fait à tous ces désobéissants, c’est d’être de mauvais citoyens, d’être des anti-démocrates, en refusant d’obéir à la loi, entendue comme l’expression de la volonté générale, résultat du travail d’un parlement légitimement élu. Vous refusez le contrat démocratique qui veut qu’un individu = une voix. C’est le principe de majorité. C’est effectivement ça le principe démocratique : vous acceptez que votre avis peut être minoritaire et vous acceptez que l’avis de la majorité s’impose. Vous savez que si demain votre avis est majoritaire, les minoritaires accepteront la décision de la majorité.

Donc le reproche fait aux désobéissants c’est de refuser ce principe et de prétendre à une espèce de souveraineté de la conscience individuelle. Si tout le monde fait comme vous, c’est la démocratie qui disparaît. Face à cette objection il y a deux types de réponses (je schématise évidemment) et ces deux réponses nous orientent dans des voies différentes voire assez contradictoires.

Il y a un premier type de réponse (c’est intéressant que tu cites le livre de Frédéric Gros, un philosophe foucaldien qui vient d’écrire un livre qui s’appelle Désobéir) qui consiste à dire : « eh bien oui, moi je désobéis parce que je considère que ce que me dit ma conscience doit prévaloir sur ce que me dit la loi, ce que me dicte mon fort intérieur est supérieur à ce qu’exige de moi le parlement, la démocratie, la majorité ». C’est une façon effectivement de justifier la désobéissance, et finalement un individu peut avoir raison seul contre la majorité. C’est une idée que l’on trouve très présente chez Henri-David Thoreau. Oui, un héros, avec une clairvoyance particulière, qui aurait percé les mystère de la justice et qui saurait que les autres se trompent, et qui du coup devrait agir du côté de la Justice, avec un grand J, la Justice divine des lois naturelles, pas de la justice des hommes, qui est imparfaite et corrompue. Idée que l’on retrouve chez Frédéric Gros, et dans un certain nombre de discours militants. Elle existe, elle est audible. Mais elle peut aussi être critiquée pour deux raisons. Et là je vais invoquer une autre philosophe, Hannah Arendt. Elle est très méfiante avec ce type d’argument. Elle a une forme de sympathie pour la désobéissance civile, en l’occurrence vis-à-vis des mouvements des Noirs américains des années 1960. Mais elle est très méfiante quant à la souveraineté de l’individu, de la conscience éthique face à la majorité qui se tromperait. Pour deux raisons. Elle dit : « Très bien, vous vous prévalez de votre conscience individuelle, mais moi je n’ai aucun moyen de vérifier que ce vous me dites est vrai, et vous pouvez agir par caprice, par intérêt personnel, par pur égoïsme, par réaction anti-sociale » et donc elle dit que cet argument de la conscience éthique ne peut pas être discuté car vous êtes seul à savoir ce que vous dit votre conscience et les autres ne peuvent rien en dire. Donc, il faut des arguments politiques si vous désobéissez, qui prennent en compte le contexte et qui soient discutables par les autres. Deuxième raison : elle dit que cet argument de la conscience éthique est très puissant quand il s’agit de contester certaines lois, ou de s’attaquer à l’ordre existant. Mais il est très faible après la contestation lorsqu’il s’agit de créer de nouvelles lois ou de fonder un nouvel ordre. Parce qu’il est fort probable, dit-elle, que « ta conscience éthique t’oriente vers certaines lois alors que la mienne me guide vers une préférence vers d’autres lois ». Elle dit qu’il y a comme une certaine incommensurabilité des consciences éthiques de chacun et il y a peu de chance que toutes nos consciences individuelles convergent vers un même projet. Au-delà de la contestation d’un ordre, le nouvel ordre plus juste et plus humain on ne peut pas le fonder sur cette espèce de divinisation de la conscience éthique.

On en arrive au deuxième type de justifications de leurs actions mobilisé par les désobéissants. Les premiers disent : « Oui, on est des mauvais démocrates parce qu’on considère que la démocratie peut se tromper et alors l’individu doit agir selon sa propre loi ». Un deuxième type de réponse très différent consiste à dire : « Non, non, vous qui faites les lois aujourd’hui, vous vous prétendez être les représentants de la démocratie, et nous ne serions que des minorités, des mauvais citoyens. Mais c’est l’inverse, vous n’êtes pas les représentants de la démocratie, c’est vous les représentants de la minorité, parce que lorsque qu’on étudie concrètement comment les lois sont faites aujourd’hui, 50% des lois françaises aujourd’hui sont de simples transcriptions des directives élaborées au niveau européen. Elles sont pré-rédigées par trois mille lobbyistes qui travaillent à Bruxelles d’arrache-pied avec des centaines de millions d’euro de budget ». Sans tomber dans du complotisme, c’est juste décrire la fabrique législative. Les lois sont faites par une minorité et pour une minorité. Elles privilégient le petit nombre sur le grand nombre. Du coup, assez mécaniquement il en découle que les désobéissants on les voit comme les porte-parole, de la majorité qui est privée de son pouvoir, qui en est dépossédée par les institutions oligarchiques de la Vème République. Car n’importe quel philosophe, des plus conservateurs jusqu’aux plus progressistes, de ces deux derniers millénaires aurait été d’accord pour dire que nous sommes dans un régime oligarchique. Confisqué par une oligarchie financière. Du coup les désobéissants, ce n’est pas une minorité, c’est encore moins un individu seul qui se révolte, mais c’est au contraire la majorité qui reprend en main son propre destin. Si je reprends le titre de mon livre, ce sont plutôt des citoyens que des hors-la-loi.

L’autre grande critique, peut-être la plus intéressante, faite à tous ces mouvements de désobéissance : on leur reproche leur caractère anarchique, au sens où ce sont des mouvements qui génèrent du désordre. Si chacun est libre de désobéir à une loi, à partir du moment où il la trouve injuste. Est-ce que ça ne va pas précipiter la société dans le chaos si chacun n’en fait qu’à sa tête ? Ou, d’une manière un peu plus élaborée, on leur dit que leur action ne respecte pas le critère d’universalisation selon la maxime kantienne qui dit que votre action est morale si vous pouvez ériger le principe qui guide cette action en ordre universel. Et c’est vrai que désobéir parce qu’une loi vous paraît injuste, si chacun fait comme ça, il n’y a plus rien qui fait commun, il n’y a plus d’autorité, de loi, et on retombe dans le « chacun pour soi«  et la guerre du tous contre tous, et la violence. C’est l’argument qu’on retrouve dans la voix d’ un personnage de Goethe : « Je préfère une injustice à un désordre ». Il y a différentes réponses à cette objection. Il y a une première réponse, que l’on retrouve chez Thoreau mais aussi chez Gandhi et Martin Luther King, qui consiste à dire que c’est vrai, oui ça crée du désordre ; mais le désordre était là avant nous, il était latent : c’est le néo-libéralisme par exemple qui asphyxie les services publics, tellement que dans les urgences c’est devenu de moins en moins gérable, les cours dans les universités sont sur-bondés, on fait appel à des vacataires, à des contractuels dans l’Education Nationale, qu’on n’a pas pu former. Oui, le désordre préexistait à notre action., qui l’a rendu visible. Le deuxième argument, qui va dans le même sens, c’est de dire que le désordre qu’on crée à travers nos actions est un désordre provisoire et qui vise à créer un nouvel ordre social et politique plus juste que le précédent, plus stable et plus durable. Le point commun de ces deux arguments c’est considérer que le désordre c’est « mal ». Et l’ordre c’est « bien ». C’est ça, l’idée dont on reste un peu prisonnier. Du coup on peut explorer une troisième piste, très minoritaire il faut le concéder, aussi bien par les penseurs que par les acteurs désobéissants : c’est qu’on pourrait aussi essayer de retourner le stigmate, et de réhabiliter le désordre. Et se demander pourquoi l’ordre ce serait le bien et le désordre le mal ? N’y aurait il pas dans le désordre quelque chose de libérateur, de jouissif, de créateur ? Cette espèce de césure dans le long continuum du quotidien, ces brèches, est-ce qu’on ne pourrait pas aller y chercher quelque chose de positif pour réhabiliter le désordre ? C’est une piste intéressante, et qui est à peine explorée.

Le point sur lequel je vais finir, c’est la question de la violence parce que dans cette période de radicalisation, aussi bien des forces politiques progressistes que des forces de la conservation, il y a un débat qui a existé pendant les Années de plomb, avec Action directe, les Brigades rouges, et aussi devant la Mutualité quand Ordre nouveau faisait son meeting là-bas et que la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire) essayait d’empêcher le meeting, il y avait de la violence dans les années 1970, mais c’est quelque chose qui avait quand même bien disparu du paysage. Et là, avec des barricades dans les ZAD, avec le cortège de tête, avec les nouvelles stratégies de maintien de l’ordre, sous Hollande c’était vraiment de la provocation permanente, c’était l’usage d’armes létales, il y a eu vraiment un recours accru à la violence de la part des militants aussi bien que de la part de l’Etat. Et aussi le seuil d’acceptabilité de la violence a augmenté, même si la violence dans nos sociétés c’est quand même le « mal ». Et du coup ça soulève un débat entre les partisans de la non-violence et ceux qui sont partisans de ces formes d’actions. Je ne crois pas, moi, personnellement que la violence soit la radicalité. Et les défenseurs de la non-violence (j’en fais plutôt partie, même si je n’en suis pas un inconditionnel, même si on admet que moralement ils peuvent avoir raison) on leur reproche souvent d’être inefficaces, face à un Etat qui possède une armée professionnalisée, des forces de l’ordre, etc. Donc on reproche aux non-violents d’avoir simplement des arguments un peu moraux, un peu philosophiques, même en fait à tendances religieuses, contre la violence. Ce que je voudrais souligner, c’est qu’on peut défendre la non-violence de manière vraiment stratégique, avec l’idée que la non-violence ce n’est pas simplement plus moral que la violence, mais que c’est plus efficace.

Manuel Cervera Marzal

le débat

Un intervenant :

Je voulais savoir quelle était votre définition de la militante ou du militant ?

Un intervenant :

Je voudrais revenir sur quelques petites notions qui m’ont paru un peu squeezées dans l’exposé. En tant que membre de l’Internationale des résistants à la guerre depuis 1978 j’ai participé à beaucoup d’actions non-violentes et directes. Ces actions sont fondées sur une conscience éthique qui s’appelle le droit du refus de tuer. Sans ce droit, il n’existe plus de droit à la vie pour n’importe qui. A partir du moment ou on tolère une armée quelle qu’elle soit on est dans un système d’assassinat légal et c’est pour ça que, comme le disait Boris Vian, l’armée n’a pas le droit d’exister. On est non militariste, on n’est pas anti-militariste. C’est simplement une négation totale d’un fait immoral et qui ne permet pas de construire une société à peu près valable. Depuis Ronan Brown, depuis les années 1920, cette action non-violente est payante et si nous, anarchistes, on ne parle pas du bulletin de vote, c’est tout simplement parce que dans la constitution française le mandat impératif n’existe pas.

Un intervenant :

Vous avez parlé du délit de solidarité institué Pasqua. Vous avez dit en 1996. Ce ne serait pas plutôt en 1986 ou alors sous Jean-Louis Debré en 1996 ? Vous avez parlé de la désobéissance civile. Mais si on prend les groupuscules d’extrême-droite anti-avortement qui vont dans les hôpitaux, on peut très bien dire aussi qu’ils ont une conscience et agissent en fonction de cela.

Manuel Cervera-Marzal (MCM) :

Je distinguerai un militant d’un adhérent. Un adhérent est quelqu’un qui cotise et dans certaines organisations il n’y a besoin que de donner quelques informations sur soi. Pour moi, un militant, c’est quelqu’un qui consacre une partie de son temps personnel aux activités du groupe (association, parti, syndicat…).

Un intervenant :

C’est que par rapport à la discussion sur la non-violence : dans « militant«  j’entends « militaire« .

MCM :

Effectivement c’est la même racine étymologique et je crois que c’est un point important. Le lexique militant est un lexique assez militariste et viriliste (deux choses qui vont souvent ensemble). On ne parle pas que de militant mais de stratégie, de rapport de force, d’« avoir des couilles », l’avant-garde, tout un tas de termes très courants qui sont notre quotidien militant, qu’on ne questionne jamais et qui recèlent un impensé ou un inconscient à la fois militaire et viriliste et c’est dur de remplacer ces mots par d’autres. Si on est dans une perspective un peu féministe et non militariste, il faut faire attention avec les mots qu’on utilise.

Sur le refus de tuer : c’est compliqué parce que je ne veux pas défendre le droit de tuer mais je vais citer un passage de L’Homme révolté de Camus (je ne le connais par par cœur). Il dit : pire que le meurtre, c’est la légitimation du meurtre. Et chez les non-violents j’ai trouvé parfois cette idée. Ghandi dit, pendant le Seconde guerre mondiale, que si certains non-violents se trouvaient en Europe à cette époque-là, ils devaient s’engager dans l’armée britannique pour lutter contre le nazisme. Il disait à son propre fils : si jamais je suis attaqué par une horde de racistes, comme ça a été le cas en Afrique du Sud, si la non-violence n’est pas pertinente dans certains cas (une dizaine de personnes en train de me massacrer), entre la passivité et l’intervention violente, tu dois choisir l’intervention violente. Et il ajoutait : de quelqu’un de passif on ne pourra jamais rien faire (il y a une sorte de lâcheté) alors que quelqu’un qui résiste de façon violente à la violence, on pourra toujours espérer le convertir en un non-violent. Il y a cette idée que dans certaines situations la violence n’est jamais légitime mais parfois nécessaire. C’est ça que nous dit Camus. En réalité le fond du problème ce n’est pas qu’à un moment on puisse arriver à tuer un soldat pour sauver une dizaine de prisonniers innocents, c’est le moment où celui qui a commis cet acte va essayer de légitimer son meurtre, et là on bascule de l’autre côté. Je comprends que ce ne soit pas satisfaisant, mais la violence peut être un état de fait sans être de droit. On peut y être contraint sans qu’elle soit légitime, et c’est en ça que je fais une différence entre la non-violence et le pacifisme qui peut avoir un côté plus ferme dans le refus absolu du meurtre. Sinon je suis plus partisan du mandat semi-impératif.

Sur la désobéissance civile de droit, c’est une excellente question. Quand on traite la chose rapidement on a tendance à prendre des exemples qui nous « plaisent » (écologie, syndicalisme, soutien aux migrants) et on oublie le reste (anti-avortement, maires qui refusent de marier des couples homosexuels au nom de leur conscience). On peut nous dire : si vous légitimez la désobéissance de gauche vous devez le faire avec celle de droite. On peut répondre différentes choses. Dans l’idée de désobéissance civile et de civilité il y a quand même un horizon de démocratie, d’égalité, en tout cas telle que la civilité est pensée notamment par Ghandi, Martin Luther King. Ce n’est pas juste un moyen pour aller vers n’importe quelle fin. C’est un moyen qui contient en germe un certain objectif et cet objectif est une société non-violente, c’est-à-dire qui va vers plus d’égalité. Mais la désobéissance qui refuse d’octroyer à certains les mêmes droits que les autres, ce n’est plus de la non-violence. Peut-être que le moyen d’action peut apparaître identique, mais pas la finalité. En réalité, ni chez les maires qui ont refusé de marier des couples homosexuels, ni dans les groupes de catholiques intégristes opposés à l’avortement il n’y a aucune référence à la non-violence : aux Etats-Unis ils sont allés jusqu’à poser des bombes devant les centres d’IVG, en France des groupuscules vont devant ces centres et maltraitent physiquement les personnels soignants et les femmes.

Un intervenant :

Dans les groupes comme Civitas ou Provie, leur argument c’est le respect de la vie, de l’enfant. C’est un autre argument que la non -violence.

MCM :

Oui. C’est pour ça que l’étiquette « désobéissance civile«  je suis assez sceptique pour l’appliquer à ce genre de groupes. Et eux-mêmes ne l’utilisent pas, ne la revendiquent pas.

Si vous apportez votre concours, facilitez l’entrée, le séjour de personnes en situation irrégulière c’est deux ans de prison et 35000 euros d’amende. Je ne crois pas que ça ait beaucoup changé depuis 1996.

Un intervenant :

Vous avez parlé de l’évolution des différents moyens de manifester. Et vous avez très rapidement parlé des activistes sur internet. Est-ce qu’il y a des recherches sur cet espace mondial ultra démocratique ou libéral (je ne sais pas trop), sur la neutralité d’internet pour essayer de contrôler le flux des idées ? Sur le vote, il y a des questions sur l’abstention : les gens refusent de participer à ce jeu des oligarques et voter pour l’un ou l’autre alors que c’est l’Europe qui gouverne… Et s’intéresser un peu plus au développement de l’informatique, j’entends, sur internet, aurait été une bonne solution, mais l’abstention va précipiter l’arrivée du vote électronique et il va être compliqué à contrôler. Donc il faut aller aux urnes pour voter blanc ou nul, pour empêcher l’arrivée du vote électronique.

MCM :

Vous me lancez sur des terrains qui sont hors de mes compétences. Je vais être assez bref. Internet, de ce que j’en comprends est un formidable espace de liberté, de rencontres, d’échanges d’informations sans passer par l’intermédiaire des médias qui sont aussi un filtre de ce qui peut se dire ou pas. Snowden dit : j’ai acquis le goût de la liberté dans ma jeunesse en passant ma vie sur internet, en discutant avec des gens qui étaient à l’autre bout du monde, sans se connaître. En même temps c’est ambivalent, avec la surveillance généralisée. La plupart des Etats qui en ont les moyens surveillent leurs citoyens, d’autres pays… L’espace de liberté se réduit mais il y a aussi les logiciels libres, il y a la plus grande encyclopédie de l’histoire de l’humanité, écrite de façon collaborative.

Le deuxième élément, la question de savoir si internet et les réseaux sociaux ont favorisé par exemple les Printemps arabes (avec Facebook), les Indignés, en Espagne (où tout le monde utilise wadsape), les Nuits debout avec Périscope. Est-ce l’ère des révolutions 2.0 ? Le mouvement étudiant a décollé quand les violences d’hommes cagoulés ont été retransmises sur Facebook live. On voit que cela peut avoir une influence, en même temps – c’est un sujet qui fait débat parmi les sociologues – il faut aussi apporter un peu de nuance dans le discours dominant qui affirme que les réseaux sociaux seraient facilitateurs des mouvements de contestation : les mouvements sociaux n’ont pas attendu les réseaux sociaux, et quand on voit comment s’organisent les militants les plus investis (pas les 2.0 qui militent sur leur clavier), ceux qui organisent des AG, la logistique, fonctionnent beaucoup avec des groupes de discussions, beaucoup plus longues qu’il y a 15 ans. C’est plus déstructuré,chacun dit son truc. Il n’y a pas vraiment d’échange. Avant on se retrouvait au café pendant une heure, on réglait les problèmes et on avançait. Parfois le virtuel vient en complément du face à face, mais parfois l’échange virtuel se substitue complètement à cet échange. On est un certain nombre de sociologues à penser que lorsqu’il y a un mouvement de contestation ce n’est pas parce que quelques personnes ont échangé sur Facebook, mais parce qu’ils sont descendus dans la rue et qu’ils ont fait des choses qui laisseront plus de traces dans l’histoire. C’est un vrai débat.

Un intervenant :

De quoi les nouveaux désobéissants sont-ils le signe ? Tu as analysé certains phénomènes dans la période. Mais en quoi ces phénomènes ont-ils du sens, dans l’époque, au niveau des mouvements sociaux, de la politique, etc ? Tu n’as pas parlé de phénomènes qui me semblent singuliers quand on parle de la violence et de nouvelles manières de la considérer, à partir de la pratique et de la transformation sociale : par exemple l’Armée zapatiste, avec la conception du « commander en obéissant ». Je ne suis pas sûr que la désobéissance, ce soit de la nouveauté. Avant 1864 et le droit de grève, c’était désobéir que de faire grève.

Un intervenant :

Je ne contesterai pas la mesure d’une contestation et son retentissement médiatique, ni l’existence d’une oligarchie. Elle a bien compris l’importance des médias. On le voit avec Vincent Bolloré qui d’un côté investit dans des médias, et de l’autre n’hésite pas à attaquer en justice et à abuser d’outils démocratiques pour casser une certaine contestation. Il y a un manifeste qui est sorti de la part de journalistes, « Informer n’est pas un délit », ou « Informer n’est pas un crime », mais pour autant en démocratie comme la nôtre, les médias restent avant tout une entreprise d’offre et de demande et aujourd’hui est-ce que le problème n’est pas le manque de demande de la part du consommateur-citoyen ? Est-ce qu’il n’y a pas un échec de la part des désobéissants ? Que reste-t’il de Mai 68, à part des commémorations, que reste-t-il de Notre-Dame-des-Landes ? Aujourd’hui on a l’impression que c’est déjà très très loin. La raison d’être de Notre-Dames-des-Landes ce n’était pas seulement que cet aéroport ne se fasse pas, mais aussi l’existence d’alternatives, le fait qu’un autre monde était possible et l’opposition au monde productiviste. Aujourd’hui c’est un échec de la part de la ZAD qui n’a pas suscité dans la société l’idée qu’un autre monde était possible, en tout cas je ne le vois pas.

MCM :

Mais c’est quoi l’échec ? Il y a une victoire : avoir réussi à faire échec à ce projet d’aéroport. Et ils n’ont pas déserté. Ils sont toujours là-bas les centaines d’habitants.

Un intervenant :

C’est peut-être ma tendance pessimiste. Effectivement l’aéroport ne se fait pas mais aujourd’hui dans la société personne ne va plus loin.

MCM :

Alors si c’est pour dire qu’il n’ont pas réussi à faire la révolution et à abattre le capitalisme, oui, c’est un échec ! Mais ça, ce n’est pas leur faute. Ils proposent une stratégie, des modes d’actions, des alternatives mais ils ne sont que quelques centaines et quelques milliers à travers la France en comptant les comités de soutien. 40.000 personnes à la dernière manif.

Un intervenant :

En fait, c’est plus sur l’indifférence de la population. Est-ce que c’est la faute aux médias ou à la population ?

MCM :

C’est l’éternel débat. C’est un peu l’œuf et la poule. Si les gens préfèrent du Hanouna plutôt que du Elise Lucet, on ne peut pas incriminer les médias. On ne peut pas dire : les médias ils proposent une offre et si il n’y a pas la demande… Non, il faut lire Serge Halimi sur les « nouveaux chiens de garde », Noam Chomsky sur la «  fabrique du consentement. » Les « médias », ça ne veut pas dire grand-chose, il y a plein de nuances (déjà entre presse écrite, télé, radio,…) à faire là-dedans. Les grands médias nationaux possédés par des marchands d’armes qui prodiguent la doxa libéral à longueur de journée, ils n’offrent pas de manière neutre, libre et désintéressée. Et souvent ce ne sont pas ces gros patrons qui censurent. Dans la chaîne de fabrication il y a beaucoup d’autocensure. Il faut avoir une critique des médias, pas complotiste. Il y a une responsabilité des médias mais il y a aussi une responsabilité de la « population ». Il y a quelque chose qu’on retrouve très souvent dans le discours des désobéissants : ne rien faire c’est laisser faire, la passivité est une forme de complicité. Les vrais responsables des injustices qui perdurent dans notre monde ce ne sont pas tant les oppresseurs (ils oppriment, c’est leur boulot!) mais tout un tas de gens, qui déclament éventuellement devant les injustices, mais comme dit Soro, après avoir râlé le matin vont passer la journée en se comportant en petits capitalistes. C’est nous aussi, c’est notre inaction qui est responsable, le désajustement entre nos pratiques et nos convictions. Martin Luther King dit : le courage c’est de transformer une position intellectuelle en conviction réelle et en action. Pour moi aujourd’hui on n’est pas dans une situation où les gens seraient aliénés et imagineraient que le capitalisme est le plus beau des mondes possibles. Ce monde n’est désirable par personne. Ce qu’il fait qu’il tient debout, ce n’est pas qu’on y adhère, mais qu’on ne voit pas quoi mettre à la place. Au siècle passé, le communisme a été pulvérisé avec l’effondrement de l’URSS et l’idéologie qui l’accompagnait. Donc on n’a plus rien à opposer au « projet » néolibéral. Ils n’ont rien à proposer. Ils ont instauré leur ordre économique, social, politique. Il y a un vrai travail au niveau de l’imaginaire, de l’utopie, des fictions, de tout ce qui est culturel, à faire. Un cercle Gramsci.

Ce qui est illégal finit par devenir légal quand il y a des victoires. Sur le parallèle avec les zapatistes, il y a beaucoup de différence entre une ZAD, des Nuits debout, des lanceurs d’alerte, mais il y a peut-être un point commun, je le verrais dans la critique des structures hiérarchiques (partisanes ou syndicales), on n’y prend pas vraiment de plaisir (côté « moine-soldat »), donc une recherche de formes plus informelles, plus horizontales.

Un intervenant :

Le plaisir, effectivement, dans les techniques de résistances non-violentes, c’est avant tout la subversion, l’innovation, la créativité qui sont les valeurs premières, donc l’humour, et c’est pour ça qu’il existe des brigades activistes de clown et aussi un collectif des désobéissants qui va régulièrement, notamment le 11 juin, bloquer le salon des ventes d’armes, Eurosatory à Paris.

Un intervenant :

Je travaille avec les conseils citoyens avec la ville de Limoges dans les quartiers prioritaires et j’ai été amené à découvrir les écrits de Saul Alinsky qui a travaillé à Chicago dans les années 1960 et qui a développé le communityte organizing.e. Je me dis que c’est un peu le travail pour lequel j’ai été recruté. La façon dont il a mobilisé les habitants des quartiers exploités (aujourd’hui on dit défavorisés) ça rejoint la discussion de tout à l’heure Ce n’est pas tant faire le constat que les gens aujourd’hui ne se mobilisent pas ou qu’ils sont tellement sur-saturés d’informations qui noient les informations pertinentes. Est-ce que cela ne passe que par le travail organizer comme à Chicago en passant du temps avec les gens dans les bars, en discutant sur le bord des routes, dans la rue, etc., de prendre connaissance de leurs problématiques et après de les organiser en groupes et faire de petites actions ? Cela prend beaucoup de temps. Et je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui on ait tant de temps que cela. Cela se fait sur des générations. L’école a forcément un rôle à jouer là-dedans. Peut-être que d’étudier Henri David Thoreau ou Hannah Arendt, ailleurs qu’à l’université, au collège-lycée, de façon pédagogique, cela aurait une influence ? Est-ce que l’on peut former les enfants à la désobéissance civile ? Je ne connais qu’une enseignante qui a réussi à organiser une manif de CM1 qui protestait contre une punition infligée à une petite camarade, dans la cour de récréation. Ils ont obtenu gain de cause. Est-ce que la désobéissance civile doit faire partie de la formation des enfants, parce qu’il y a aussi la dimension non-violente et le côté critique du système dans lequel je vis, pour soit l’accepter, soit refuser de m’y soumettre ?

MCM :

Sur la méthode Alinsky, son travail de terrain et ce qu’il a mis sous forme de livre : il y a plein d’associations culturelles, de quartiers qui font du Alinsky sans le savoir. C’est vrai que chez lui il y a l’idée de partir des problématiques concrètes des gens pour aller vers un changement social d’ampleur. C’est peut-être essayer de ne pas prendre la posture dogmatique de certains militants qui arrivent avec leur catéchisme et vont essayer de le faire accepter et apprendre par ceux à qui ils s’adressent. C’est plutôt partir des problèmes des gens et élargir sur des généralités. Si c’est ça, oui, c’est toujours mieux de partir du concret. Il y a des gens qui s’y réfèrent, à Grenoble il y a Alliance citoyenne, à la France insoumise il y a quelques groupes d’actions qui expérimentent ça. L’idée que j’ai retenue dans le livre d’Alinsky, c’est aider les gens à prendre conscience de leurs capacités d’action. C’est ça, en fait. Vous êtes lycéen, on installe des machines, distributeurs de coca. Comment est-ce qu’on peut lutter contre ça ? Vous prenez votre chewing-gum que vous mettez dans la fente. C’est sans risque, simple, ça met la machine HS pendant quelques jours. En répétant cet acte ils vont finir par enlever la machine. C’est simple et efficace. Alinsky donne plein d’exemples comme ça, astucieux et ludiques. Le terme à la mode c’est empoverment, en français il n’y a pas vraiment de mot : c’est l’émancipation, en fait.

Sur l’éducation, je ne sais pas trop quoi dire. On a parlé de la désobéissance et là vous faites le parallèle avec le domaine pédagogique. Il faut le faire, mais j’ai trop d’incertitude sur ce sujet pour m’exprimer dessus.

Freud faisait un parallèle entre les deux. Il y a trois métiers impossibles sur terre : celui de psychanalyste, de pédagogue et de militant. Pourquoi ? Parce qu’à chaque fois l’objectif c’est d’aider la personne en face de vous à accéder à l’autonomie mais en pariant sur le fait qu’il est déjà autonome, libre, alors qu’il ne l’est pas. Donc il y a un paradoxe insoluble. Je pense que, derrière cela, il y a une vraie idée forte sur une symétrie entre la pédagogie et la politique.

Un intervenant :

Sur l’enseignement de la révolte dans le cadre de l’éducation, il y a deux films que je mets en parallèle, c’est le Cercle des poètes disparus où il y a une espèce de prof qui autorise l’élève à se révolter, je trouve ça insupportable, et If qui est sorti en 1968 où les élèves montent sur les toits et tirent sur les vieux et c’est beaucoup plus jouissif.

Un intervenant :

Si il y a quatre personnes qui veulent la machines à coca et six qui n’en veulent pas, ceux-ci peuvent ne pas l’utiliser et ceux qui en veulent peuvent l’utiliser sans obliger les autres à le faire.

Un intervenant :

Par rapport à la machine à coca, c’est une réaction à l’ingérence du marketing.

Par rapport aux groupuscules d’extrême-droite, un acte de désobéissance civile porte en germe des lois à venir, qu’on pressent ou qu’on a déjà en tête. Or, il me semble qu’une grosse différence avec la réaction par rapport à une loi inique, quand on est de gauche, réaction au sens politique, c’est que en fait on est dans le registre du sentiment, de l’émotion. Et une idée de droite va provoquer une réaction individuelle (je le refuse pour moi). Par rapport à la machine à coca c’est vrai que ceux qui n’en veulent pas peuvent s’abstenir d’en boire. Mais j’ai un peu lu Camus : la vraie notion c’est le crime légal. Il fait une hiérarchie entre les crimes et le pire, c’est le crime légal ; donc c’est celui qu’il faut combattre et éventuellement par le crime, ça apparaît dans Lettres à un ami allemand (là on est au cœur de la guerre). A vérifier si une idée de droite provoque une réaction individualiste alors qu’une réaction de gauche ne provoque qu’un réaction épidermique.

La seule opposition de gauche, c’est : ça ne marchera jamais ; ou : attention c’est du stalinisme. Le jour ou les penseurs de gauche intégreront leurs pensées, là sortiront de nouvelles formes de désobéissances, subversives, non violentes, efficaces. Et on n’a pas parlé de clandestinité. La ligne entre action publique et clandestine.. On n’a pas parlé de terrorisme. Ca fait partie des arguments de l’État pour justifier des lois que beaucoup de désobéissants rejettent.

Manuel :

Ce que vous avez dit ouvre des portes , des discussions autres mais dans le prolongement.

 

 

 

 

 

 

Le procès de la liberté – Michèle Riot-Sarcey

Dans cet ouvrage, Michèle Riot-Sarcey fait revivre les idées de liberté surgies au cours des expériences ouvrières et des révolutions sociales du XIXème siècle français. Des idées largement oubliées depuis : minoritaires et utopiques, incomprises à leur époque, elles ont été maltraitées par l’histoire devenue canonique. Leur actualité s’impose pourtant aujourd’hui, à l’heure où l’idée de liberté individuelle a été dissociée de la liberté collective et réduite au libéralisme et à l’individualisme. Ce passé inaccompli est ici revisité à partir de ses traces multiples : publications politiques, archives, romans, poésie, tableau, etc. Avec un souffle singulier, l’auteure restitue l’étonnant parcours de vie de femmes et d’hommes du peuple si nombreux à s’engager dans les chemins de la révolte, révélant ainsi les modalités méconnues de l’effacement de cette histoire. Comme le rôle des idées du « socialiste » Henri de Saint-Simon, qui influença tant de ces acteurs avant de se retrouver au cœur du projet capitaliste et industrialiste du Second Empire. Ou encore celui de Victor Hugo, dont l’immense succès des Misérables contribua à l’oubli de l’esprit de liberté qui avait marqué les insurrections de 1830 et 1848. Cette fresque audacieuse, aussi excitante à lire qu’elle est remarquablement documentée, démontre la pertinence de la pensée de Walter Benjamin sur la nécessité de « faire exploser les continuités historiques ». Et elle invite à comprendre autrement les symboles aujourd’hui en ruines du XIXème siècle français : philosophie du progrès, contrôle de l’ordre social, « mission civilisatrice » de la république coloniale… Afin de libérer la modernité créatrice de la modernité dévastatrice, ce livre entend ainsi donner à voir sous un jour nouveau les rêves du passé, dont l’actualité prend sens au présent dans la quête d’un avenir radicalement autre.

Avec Armand Gatti : Ici, hier, maintenant, ailleurs, demain Pour une deuxième aventure de l’Homme

Avec Armand Gatti : Ici, hier, maintenant, ailleurs, demain Pour une deuxième aventure de l’Homme

 

Le « toujours maquisard » limousin « Don Qui ? » est mort le 6 avril 2017, à l’arrivée du printemps. Fils de prolétaires émigrés, Armand Gatti fit de sa longue existence (1924-2017) une extraordinaire aventure combattante et multiple : la recherche d’une possible deuxième aventure de l’homme, hors des chemins de la catastrophe en cours. Issus du monde des paysans pauvres du Piémont, les parents de Gatti émigrent en Amérique après la Grande guerre. Brutalement de retour en Europe, ils trouvent du travail à Monaco alors que Mussolini instaure le fascisme à deux pas, en Italie. C’est en 1924, année de la (première) naissance du futur maquisard-poète prénommé Dante. . Sa mère, Laetitia, est femme de ménage et admire François d’Assise. Son père Augusto, balayeur-éboueur anarchiste, a connu l’indicible violence des tranchées en Italie du nord, puis l’impitoyable répression patronale dans le Chicago des années 1920, au temps de Sacco et Vanzetti. Dante Gatti naquit pauvre et apatride… à Monaco : paradoxe originel qui le fera rebelle. Sa vie durant, il préservera farouchement cette marque de fabrique qui lui permettra de ne pas succomber. Car l’homme, dit-il, a la possibilité de s’émanciper, mais seulement s’il refuse catégoriquement cette société marchande et spectaculaire qui le happe. Il y réussira à la seule condition qu’il résiste, qu’il se déprenne de ce monde qui le rend « petit » et précipite la catastrophe. L’argent, la richesse, le lucre n’auront pas prise sur la vie et la pensée de Gatti. Et celui-ci se tournera naturellement vers un humanisme cosmopolite. Il s’engagera en faveur de la vie aux côtés des hérétiques, des « vaincus », des pauvres, pour « un homme plus grand que l’homme », par de-là les frontières de l’espace et du temps. L’historien Eric Hobsbawm nomma « Âge des extrêmes » le « Court XXe siècle » (1914-1989). Durant moins d’une vie humaine, surgirent deux guerres mondiales, des génocides (des Arméniens, des Juifs… peu après des Tutsis) et une gigantesque techno-science qui cachera derrière son étiquette « Progrès » des boucheries industrielles de l’homme par l’homme et des saccages de notre planète. Face à cette démesure-ci, des révolutions et des luttes de libération surgirent mais furent interrompues brutalement, ou s’avérèrent des impasses, ou furent terriblement dévoyées. Gatti déploiera avec ferveur sa passion existentielle à travers les tumultes de ce siècle. Il sera journaliste, cinéaste, dramaturge… et toujours poète. En 1968, le milieu culturel officiel (TNP, Avignon…) l’avait quasiment consacré. « Sous les pavés, la plage », slogan culte de 1968, est une réplique issue de son théâtre à l’heure du succès. Mais bientôt une de ses pièces sur le dictateur Franco sera interdite par le pouvoir. Alors Gatti se place délibérément en marge des institutions culturelles et sort définitivement du cadre son théâtre, comme le langage qui s’y crée. Ces vingt dernières années, il élabora au long de ses écrits et de ses « expériences » (une autobiographie « improbable », La parole errante et les 17 textes et pièces de La traversée des langages) une parole exploratrice porteuse d’une vison du monde différente et nouvelle. Cette expression, complexe et d’un lyrisme certain qui cependant participe à une véritable révolution culturelle, passe aujourd’hui quasiment inaperçue (la plupart des médias ne se réfèrent qu’à ses pièces d’avant 1968, éditées au Seuil). Malgré cela, la grande presse qui a largement annoncé son décès, flaire une postérité prometteuse à travers des titres comme, « La légende d’un siècle », « Mort d’un révolutionnaire du théâtre », « Figure du théâtre du vingtième siècle », « Miroir éclaté des utopies ». Mais c’est d’abord sur le montagne limousine, accueilli par des paysans communistes et planqué dans un trou de maquis au cœur de la forêt de la Berbeyrolle près de Tarnac, que Gatti connaît, assure-t-il, sa « seconde naissance ». Arrêté puis interrogé, il découvre alors la parole poétique comme arme. (Prosaïquement, les gendarmes notent sur le procès-verbal de son arrestation : « l’intéressé (…) simule l’idiotie »). « Ô forêt seul langage inventé par la terre pour parler au soleil », déclame-il au même endroit, soixante-trois ans après, amorçant sous l’orage la lecture publique de son poème en hommage à Georges Guingouin, au Limousin et à la longue marche de toutes les résistances. Et de finir le poème par ces mots : « Les lettres d’Antonio Gramsci, lues à haute voix aux arbres pendant les heures de garde, nous remplissaient de la conscience que les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin étaient une barricade, la même que celle de Madrid, le même combat, le même futur à chaque instant créé. » Laissons conclure le poète, devenu à son tour « notre mort ». Ainsi, sur une pierre, au trou de la Berbeyrolle , le Toujours maquisard Don Qui ? a voulu placer ces mots : « Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs. Cherchez-y la vérité. Inventez-là, vous ne la trouverez nulle part ailleurs ». Nestor Makhno. « Nous ne sommes rien, soyons tout ».

Nicole Gompers.

Armand Gatti et le cercle Gramsci – Guingouin-Gatti, une conjonction extraordinaire en Limousin

Armand Gatti et le cercle Gramsci Gramsci-Guingouin-Gatti, une conjonction extraordinaire en Limousin

 

Si le G du logo du Cercle représente naturellement la première lettre du patronyme d’Antonio Gramsci, il a, au fil de sa « carrière » plus que trentenaire, indissolublement incorporé celle des noms Guingouin, puis Gatti. En juillet 2005, Armand Gatti a rencontré pour la première fois le cercle Gramsci en venant tout un week-end à Ligoure fêter les 20 ans du Cercle, avec Hélène Châtelain*. Ce fut un moment mémorable où les salles du château résonnèrent des chants de la Chorale des Résistances Sociales et où ses murs nous permirent d’admirer le film tourné par Hélène à Los Angeles lors de la création dans cette ville de la pièce Chant public devant deux chaises électriques (à partir des derniers moments de Sacco et Vanzetti). Si cette rencontre, permise par Manée Teyssandier et nos camarades de Peuple et Culture Corrèze, fut un moment capital pour la vie du Cercle, elle marquera sans conteste aussi un moment important dans le parcours d’Armand Gatti et de son œuvre. L’automne 2005 fut marqué par la mort de Georges Guingouin, survenue au moment même où Gatti, invité par le Cercle, venait faire une lecture à Gentioux, organisée sur le plateau de Millevaches notamment grâce à un ancien du Cercle, Francis Laveix de Royère de Vassivière. Nous pouvons parler de ce moment en terme de conjoncture extraordinaire, car il marque à la fois un retour créatif de Gatti sur les lieux de son maquis et sa rencontre avec une vie nouvelle foisonnant alors sur le Plateau, laquelle fera beaucoup parler d’elle médiatiquement à partir de 2008 avec l’affaire de Tarnac. En effet, aux lendemains de Gentioux, Gatti écrivit un grand poème en hommage à Guingouin, Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin, poème qu’il confia au Cercle. Grâce aux liens antérieurs noués par le poète avec l’éditeur limousin Jean-Louis Escarfail (éditions Le bruit des autres), le Cercle put co-éditer ce poème. Cette édition fut réalisée en vue d’une lecture mémorable du poème par son auteur devant la ferme de la Berbeyrolle (commune de Tarnac), ferme de la famille Hélie qui, en 1943, avait recueilli Gatti, devenu maquisard-poète dans la forêt éponyme. Après cette lecture, Armand Gatti reviendra très régulièrement dans sa Corrèze. Il sera notamment invité par Pierre Coutaud, maire de Peyrelevade, en vue de fonder un lieu de création international, université véritable ouverte à tous, porteuse d’un culture transformatrice issue des exigences nouvelles de ce siècle. Ce projet ne se réalisera pas en ce lieu et avec Gatti, mais Armand Gatti pourra entreprendre en 2010 avec l’aide d’Henri Roy, maire de Neuvic d’Ussel, sa dernière grande « expérience » qui réunit tout l’été un groupe de 30 stagiaires venant du Limousin, de différents lieux de France et internationaux. Cette pièce, Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un envol d’oiseau des hautes altitudes fut un événement majeur dans la littérature et le théâtre selon Olivier Neveux, présent à Neuvic. Celui-ci écrivit à chaud : « Les mots peinent à dire et décrire ce dont plusieurs centaines de personnes furent, cette fin d’été, les témoins. Comme si les catégories qui permettent l’analyse théâtrale s’avéraient sinon fausses du moins vaines, comme à côté. Quelque chose fut, en effet, à nul autre pareil ». Après 2010 et l’expérience de Neuvic, Armand Gatti reviendra fidèlement en Limousin, n’oubliant pas le Cercle. Le 13 novembre 2010, il fut l’invité d’honneur d’une soirée mémorable, salle Jean-Pierre Timbaud, sur le thème « création littéraire et engagement politique ». Lors de cette soirée, son frère en poésie, le toulousain Serge Pey et sa compagne sarde, accomplirent une performance avec des portraits de Gramsci sur le texte de son poème « Graffiti », puis Serge Pey remit à Gatti un bâton de poète, recouvert d’un texte qu’il avait spécialement gravé. En octobre 2012, Armand Gatti vint à Limoges plus particulièrement pour une soirée du Cercle, salle Blanqui, sur « l’actualité de Gramsci », animée par Ramiz Keucheyan. Il participa tout simplement au débat, avec la même attention, le même intérêt et le même bonheur que celles et ceux venus ce soir-là débattre et réfléchir ensemble à propos de la pensée d’Antonio Gramsci.

Francis Juchereau

*accompagnés de Jean-Jacques Hocquard, l' »amiral » de La Parole errante à Montreuil, d’Olivier Neveux, universitaire spécialiste du théâtre d’Armand Gatti et d’Emmanuel Deléage, son assistant franco-américain, habitant Los Angeles.

 

Actualité de la pensée de Georges Guingouin Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation (2e partie)

Nous publions ici la deuxième partie d’une intervention de Francis Juchereau au colloque Actualité de la pensée de Georges guingouin, le 9 mars 2013 à Limoges Espace CITÉ dont les actes sont à paraître.

 

Des pensées convergentes à propos de « la fin d’une civilisation »

 

« Le court 20ème siècle »1, au cœur duquel le Premier maquisard de France livra ses grands combats, fut intense et bouleversé, notamment par deux guerres mondiales, le fascisme, les fronts populaires, l’expérience dite du « communisme réel », la Guerre froide et la décolonisation. En 2002, dans le livre  Chemins de Résistance 2, Georges Guingouin fait le bilan philosophique et politique d’une vie ardemment et consciemment engagée dans ce « temps des extrêmes » qui a précédé la mondialisation, tout en l’engendrant. Il conclut par ces mots : « les sociétés humaines et les civilisations naissent, grandissent et meurent. Il n’y a rien à faire. Il existe des signes avertisseurs de la fin d’une civilisation » ; puis il fait le pari raisonné de la résistance et de la créativité des hommes et des femmes « d’en bas » en réponse aux dégâts et aux dangers qui caractérisent l’état actuel de nos sociétés3. En 2002, avant même que la grande crise financière du capitalisme néolibéral ne s’abatte sur la planète et agisse comme un brusque révélateur, Georges Guingouin percevait les signes précurseurs, politiques et moraux, de la fin d’une civilisation. Cette appréciation inouïe sur notre temps était le fruit de réflexions approfondies, nourries par une vaste culture et mûries à l’issue d’un long et exceptionnel chemin de combats qui se confondit un temps avec celui de l’Histoire. Cet avertissement historique a rencontré les analyses de certains penseurs contemporains de renom qui, eux aussi, ont pris le parti de « la grande cause de la libération humaine »4. Examinons parmi ces pensées quelques-unes des plus éclairantes produites à partir de 2007, dans le contexte de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la Grande récession (de l’Occident). Dans le cadre de cet exposé, nous ne pourrons que dresser un panorama très succinct et forcément incomplet des recherches actuelles qui font écho au testament politique de Guingouin et ont pour ambition d’aider à penser pour agir dans le contexte exceptionnel d’une fin de civilisation. De Gramsci à Michéa : de nouvelles « Lumières » Dès les années 30 du siècle dernier, Antonio Gramsci nous avertissait par ces mots : « l’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Ainsi, au moment de la Grande dépression (années 1930), du fond des prisons mussoliniennes, Gramsci pressentait l’avènement d’un temps nouveau, en dépit de l’ombre terrible portée alors sur le présent et sur l’avenir par le fascisme. Aujourd’hui, après 70 ans d’expérience historique tumultueuse, accélérée et souvent terrible, nombreux sont les penseurs qui considèrent, avec Guingouin, que l’Humanité est en train de clore un des chapitres majeurs de son Histoire. Quelques-uns, comme Antonio Negri, estiment même que la Transition et sa culture post-moderne sont achevées5. Selon ces auteurs, notre époque se caractériserait par l‘action constituante d’une humanité nouvelle, le « cognitariat », qui se socialise – par et dans la gratuité, les logiques coopératives, l’autoproduction… – indépendamment de l’organisation capitaliste du travail et chevauche « le monde globalisé » qui, en dépit des apparences, appartient au passé. Dans cette veine, André Gorz écrit en septembre 2007 un texte intitulé « La sortie du capitalisme a déjà commencé »6. Selon cet article-testament, rédigé par Gorz très peu de temps avant sa mort, « la question du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe, qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital. (..) Une foule d’indices convergents suggèrent que ce dépassement est déjà amorcé et que les chances d’une sortie civilisée du capitalisme dépendent avant tout de notre capacité à distinguer les tendances et les pratiques qui en annoncent la possibilité ». En octobre 2008, en pleine crise financière, dans une interview à chaud au journal Le Monde, le chercheur américain Immanuel Wallerstein, ex-président de l’Association internationale de sociologie, déclare : « Nous sommes entrés depuis 30 ans dans la phase terminale du système capitaliste (..). Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l’impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun. Dans 30 ou 40 ans un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif »7. Sur un registre moins classique, Gilles Clément, le jardinier planétaire, rédige quant à lui en août 2009 une sorte de manifeste en dix courts chapitres, intitulé L’alternative ambiante8. Ce texte concentre une analyse aiguë et un examen politique très critique de notre monde, à la lumière d’une pensée écologique aux caractères scientifique, pragmaticiste et humaniste. Devant les urgences écologiques et démocratiques, l’auteur appelle tout à la fois à la résistance et à l’invention. Il conclut par une série de propositions économiques et politiques, prenant en compte l’émergence d’une conscience planétaire et les glissements en cours dans les sociétés vers de nouvelles pistes de vie. En 2010, l’économiste et philosophe John Holloway propose dans son ouvrage, Rompre le capitalisme, 33 thèses contre le capital9, une approche originale du changement de civilisation. Celui-ci est conçu comme la « multiplicité de mouvements interstitiels découlant (..) de la transformation à peine visible de l’activité quotidienne de millions de personnes(..) les millions et millions de refus et d’autres-faire, les millions et millions de fissures qui constituent le matériel de base d’un possible changement radical (..). Le problème est que chaque changement significatif dans la configuration (manifestations de la crise, etc.) pose des problèmes de compréhension parce que nos esprits sont habitués à l’ancienne configuration. Notre tâche consiste à apprendre le nouveau langage de la lutte et, tout en apprenant, participer à sa formation. Cet apprentissage est un processus hésitant, une tentative de créer des concepts ouverts qui questionnent plutôt que d’instaurer un paradigme pour comprendre l’étape actuelle du capitalisme » En 2011, le chercheur et économiste belge Paul Jorion publie un ouvrage au titre choc, Le capitalisme à l’agonie10 et, la même année, l’économiste français Frédéric Lordon fait paraître dans Le Monde Diplomatique un papier sur le même sujet, au titre tout aussi éloquent : « Le commencement de la fin »11. Toutefois, ce n’est pas pour produire de nouvelles utopies que ces auteurs, dans une démarche similaire, stigmatisent le capitalisme financier en mettant à nu ses mécanismes dévastateurs et en montrant son épuisement, mais pour favoriser la prise de conscience de la nécessité d’un nouveau système. Nous ne pouvons terminer cet échantillon panoramique, incomplet et laconique, de la pensée alternative contemporaine en Occident, sans mentionner l’article du philosophe Jean-Claude Michéa, « Le trésor perdu du socialisme », publié en 201212. Dans ce texte, Michéa rappelle que « le terme “socialisme” a été fondé dans les années 1840 par Pierre Leroux pour s’opposer à un monde basé sur la concurrence sauvage et l’égoïsme “rationnel” que célébraient les économistes libéraux ». Il répète que « l’idéal socialiste est né d’une révolte morale » contre un ordre détruisant les fondements matériels et culturels de l’autonomie des individus et des communautés ainsi que les bases de toute civilité et de toute vie réellement commune. Il replace au cœur du combat anticapitaliste la common decency défendue par Georges Orwell, ce pouvoir de s’indigner devant « les choses qui ne se font pas », et appelle à réactiver « la conscience que loin d’être indépendant de toute société et de toute tradition, l’homme y prend sa vie » (Pierre Leroux). Ce plaidoyer nous paraît d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’un des très rares textes qui traite de morale, dimension aujourd’hui délaissée voire méprisée par la pensée critique de gauche, mais question capitale si l’on considère la pensée de Georges Guingouin. Il faut noter aussi la place essentielle tenue par les faits et les arguments historiques dans cet article, ce qui le rapproche doublement de la démarche intellectuelle de Guingouin où le couple Histoire et Ethique se situe au premier plan.

 

Francis Juchereau

 

Notes

 

1/ Sous-titre du livre L’âge des extrêmes de l’historien Eric Hobsbawm (1917-2012) ; correspond à la période 1914-1990.

2/ Georges Guingouin – Chemin de résistances de Jean-Jacques Fouché, Francis Juchereau, Gérard Monédiaire, éditions Lucien Souny-cercle Gramsci 2003.

3/ Op.cit. pages 30 et 31.

4/ Op.cit page 26.

5/ Antonio Negri :  » A la recherche du Commonwealth », Revue de philosophie politique de l’ULG (Université de Liège) Dissensus n°1, décembre 2008. http://popups.ulg.ac.be/dissensus/document.php?id=223

6/ André Gorz, Ecologica, Editions Galilée, 2008 – pages 25 à 42 http://www.perspectives-gorziennes.fr/public/pdf/La_sortie_du_capitalisme_a_deja_commenceW.pdf

7/ Immanuel Wallerstein « Le Capitalisme touche à sa fin », Le Monde du 10/11/2008, propos recueillis par A. Reverchon. http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/11/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html

8/ Cf. texte en copyleft sur le site de Gilles Clément. http://www.gillesclement.com/cat-copylefttextes-tit-Textes-en-copyleft

9/ Rompre le capitalisme. 33 thèses contre le capital, Éditions Libertalia, 2012, pour l’édition française.

10/ Paull Jorion, Le capitalisme à l’agonie, Fayard 2011. Voir aussi le blog de PJ (24 juillet 2011). http://www.pauljorion.com/blog/?tag=le-capitalisme-a-lagonie

11/ « Le commencement de la fin » par Frédéric Lordon – Le Monde Diplomatique 11 août 2011. http://blog.mondediplo.net/2011-08-11-Le-commencement-de-la-fin

12/ Jean-Claude Michéa « Le trésor perdu du socialisme », revue du MAUSS permanente, 31 janvier 2012. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article877

La glottophobie comme idéologie hégémonique en France : de la discrimination linguistique à la liberté d’expression

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L’idéologie linguistique nationale : un certain français comme religion d’État

Il est frappant que l’immense majorité des décideurs politiques et juridiques ignorent totalement les textes internationaux ratifiés par la France et ne voient même pas qu’il s’agit de manquements graves au respect des Droits humains : c’est que l’idéologie aveugle. Le français, et plus précisément un certain français normé sur la base d’usages de la bourgeoisie parisienne, a en effet été érigé en véritable religion d’État en France, totem central de l’unité nationale (pensée comme une uniformisation autour d’une langue commune unique et unifiée), depuis la Révolution de 1789 et surtout depuis le régime totalitaire de la Terreur à partir de 1793. De nombreux chercheurs analysent en ces termes de religiosité, à peine métaphoriques, le rapport au français entretenu en France depuis deux siècles, de B. Cerquiglini à H. Walter, d’E. Charmeux à J.-M. Klinkenberg, de P. Bourdieu à L.-J. Calvet. Dans un tweet récent, une députée illustrait cet amalgame : « respecter la France, c’est d’abord respecter sa langue ». C’est d’ailleurs en se réfugiant derrière l’apparence d’un français « correct », voire « soutenu », que les discours dominants installent de façon hégémonique une certaine idéologie politique (en France : nationaliste, capitaliste, élitiste) à travers notamment un lexique piégé, régulièrement dénoncé par des critiques politiques alternatives (du type « charges sociales » au lieu de « cotisations sociales » ou « radicalisation » ou lieu de « fanatisme »).

 

Discriminations et glottophobie

C’est pour insister sur le fait que la glottophobie, comme la xénophobie, entre autres, stigmatise, discrimine, exclut des personnes et non des langues (qui sont des abstractions et ne sont pas sujets du Droit), de façon arbitraire, injuste, illégitime et illégale selon le droit international que j’ai forgé et diffusé ce terme. Il est en effet arbitraire de considérer que telle langue serait supérieure à telle autre ou telle forme linguistique meilleure que telle autre. Il n’y a pas de langue sans et hors des personnes qui les parlent. Nos langues, nos façons de parler et nos plurilinguismes sont constitutifs de notre humanité, de notre singularité, de notre être au monde, de nos existences collectives et de nos solidarités. Elles sont des attributs de nos personnalités et non des outils qui seraient extérieurs à nous. Les rejeter, c’est donc rejeter les personnes elles-mêmes en tant que sujets sociaux et humains. C’est pour faciliter la glottophobie que tout un courant de pensée à installé l’idée que les langues sont des outils extérieurs aux enjeux humains et sociaux qu’on peut et qu’on doit « gérer » et « maîtriser » d’un point de vue technique. C’est en réaffirmant le caractère profondément et indissociablement humain et social des langues que l’on peut en percevoir les enjeux politiques au sens large et humaniste.

 

Langues régionales ou immigrées, parlers populaires ou plurilingues, même combat !

J’ai été frappé de voir à quel point la réception médiatique de grande ampleur de mon livre, tout en contribuant à faire admettre nationalement qu’il y a bien un problème, en a spontanément réduit la portée. La plupart des médias en ont retenu le caractère discriminatoire du rejet des « accents » régionaux et sociaux en français, l’un des plus visibles et des plus répandus. Très peu ont étendu la question au vocabulaire ou à la grammaire, et moins encore mentionné d’autres langues que le français, probablement parce qu’on va alors trop loin dans la contestation blasphématoire de la sacralité du français national unique et unifié. Affirmer que c’est une politique totalitaire, attentatoire aux Droits humains, discriminatoire et condamnable, que d’interdire aux Provençaux de s’exprimer en provençal en Provence pour avoir accès à leurs droits et exercer leur citoyenneté, et de leur imposer de le faire en français (et pas en français de Provence) ou de les exclure, ça reste difficilement audible en France.

On a encore plus de mal à y inclure des langues venues d’ailleurs, apportées par des personnes dite « immigrées » (par rapport aux « déjà là » qui descendent toujours d’immigré-e-s plus anciennement arrivé-e-s). Par exemple, la France pose comme condition aux enfants d’apprendre d’abord le français pour avoir ensuite accès à l’éducation ou même aux classes dites ordinaires. C’est une discrimination interdite par la Convention des Droits de l’Enfant, ratifiée par la France et affichée dans toutes les écoles. Il suffirait pourtant de laisser les enseignant-e-s leur parler dans une autre langue s’ils le peuvent, ou leur fournir des aides, ou mettre en œuvre des modalités pédagogiques de coopération plurilingue entre les élèves. Ça se fait dans d’autres pays. On sait d’ailleurs que l’État français refuse de signer un contrat d’association avec les écoles régionales à pédagogie immersive (type Diwan) car l’immersion dans une autre langue que le français est interdite. L’École nationale est immersive, mais en français : traitement différent sur la base d’un critère illégitime, c’est ça, la discrimination.

La glottophobie est également exercée dans la vie quotidienne et pas seulement institutionnelle par des personnes à l’encontre d’autres personnes utilisant des formes populaires ou régionales ou non françaises de français : mon livre rapporte de nombreux témoignages de discrimination à l’éducation, à l’emploi, au logement, à l’expression publique, sous prétexte que la personne « a un accent » ou « un français bizarre » ou parle « mal » le français. On m’a même rapporté des cas de discrimination dans l’accès aux soins dans un hôpital.

Les promoteurs d’une certaine diversité linguistique ne sont, du reste, pas tous exempts de glottophobie. On voit des militants qui se soucient juste de défendre, promouvoir leur langue, et non pas un principe éthique général de Droits et de non discrimination linguistique, qu’il s’agisse de francophonistes qui crient avec raison à une certaine domination de l’anglais ou de certains activistes de langues injustement minorées.

 

Une discrète révolution en cours ?

La loi du 18/11/2016 dite « de modernisation de la justice du XXIe siècle » a modifié l’article 225 du Code pénal sur les discriminations, en y ajoutant des discriminations à prétexte linguistique : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes sur le fondement de (…) leur capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français ». Désormais, on ne peut plus exiger en France qu’une personne soit monolingue en français, ou qu’elle s’exprime en français, ou encore à l’inverse qu’elle soit plurilingue et puisse s’exprimer dans une autre langue que le français, sauf, selon la loi, pour l’accès à des emplois où l’un de ces trois cas de figure constitue une exigence essentielle, justifiable et proportionnée pour l’exécution des tâches professionnelles visées.

Lorsque ce projet de loi est déposé en juillet 2015 et lors du vote en première lecture le 6 /11/2015, il n’y a pas d’ajout sur les discriminations. C’est la commission des lois de l’Assemblée Nationale qui a adopté un élargissement après audition et avec l’argument de « l’adaptation au droit communautaire [européen] » (cf. rapport n° 3094 du 30/06/2016). C’est donc entre le 24/05 et le 30/06/2016 que les discriminations linguistiques ont été introduites dans la loi adoptée par l’Assemblée Nationale le 12/07.

La formulation retenue est ambiguë car la « capacité » est une possibilité mais pas forcément une mise en pratique. Il reste à voir comment elle sera interprétée par les tribunaux et quelle jurisprudence sera dégagée. Il y a un risque, dans le contexte actuel de crispation nationaliste, qu’elle fasse l’objet d’une interprétation réductrice retournée au seul profit du français, comme cela s’est déjà produit pour la célèbre ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Mais ce sera plus difficile parce que cet article est moins ambigu que celui de 1539 et parce que son intention est explicite dans les textes institutionnels d’accompagnement. On peut espérer que le contexte explicite de mise en conformité de la loi française avec les textes européens permettra de l’interpréter comme une véritable lutte contre la glottophobie. Il s’agit de restituer dans leurs droits, dans leur dignité, dans leurs capacités de personnes juridiques égales aux autres et dans leur liberté d’expression les usagers d’autres langues et d’autres variétés que le français normatif.

Philippe Blanchet

 

Compte -rendu La langue outil de domination, outil de libération- DEBAT :

Un intervenant :

Est-ce que vous faites vos cours en provençal ?

Philippe Blanchet : Oui, mais pas à Rennes parce qu’il n’y a pas un public qui parle provençal.

Le même intervenant :

Est-ce que vous n’êtes pas en contradiction avec tout ce que vous avez développé ?

PB :

Non, parce que j’ai bien dit que chacun doit faire un pas vers l’autre. Je n’ai pas le droit de leur imposer mes ressources linguistiques. Il faut que j’utilise des ressources linguistiques qui soient en relation avec ce qu’ils peuvent recevoir, en français mais avec l’accent provençal. Et là ils n’ont pas le droit de dire « on dit pas otre mais autre »… Il faut qu’ils acceptent quelque chose et que j’accepte quelque chose : c’est un chemin mutuel.

Un intervenant :

Dans un de vos exemples, est-ce que l’enseignant parlait le breton ?

PB :

Je pense que oui, parce que pendant de nombreuses décennies le recrutement était départemental donc il y a beaucoup de chance que l’instituteur ait parlé la même langue que ses élèves, en plus du français. Mais même s’il ne le parlait pas, la moindre des choses est de mettre en place un système pour que quand les enfants ne parlent que dans leur langue, quelqu’un comprenne ce qu’ils disent. Si l’enseignant ne comprend pas il doit apprendre leur langue et en attendant il doit prendre un traducteur, parce qu’on doit respecter les enfants et leurs droits.

Un intervenant :

Je suis enseignant sociolinguiste à Poitiers, spécialisé en langues régionales. J’ai beaucoup apprécié tout ce que vous avez dit. Notamment les questions d’hégémonie, les variations du français. J’ai grandi en Limousin, j’ai entendu parler limousin, je l’appelle occitan. Par rapport à la question des langues qu’on peut appeler minorées, j’ai bien compris que vous défendiez le point de vue que la norme, en fait, n’est pas quelque chose de nécessaire. Dans quelle mesure ne pas doter ces langues d’un certain nombre de normes pourraient les conduire à rester subordonnées aux langues dominantes, qui sont des langues faites de normes ?

PB :

La question est complexe. Mon point de vue fondamental est qu’on ne lutte pas contre les langues dominantes parce qu’elles ont des normes, mais parce qu’elles sont dominantes. L’objectif c’est de renverser les dominations sans les remplacer par d’autres. Donc l’idée, c’est que quand on travaille à la promotion d’une langue, donc des gens qui la parlent et qui font l’objet de discrimination (glottophobie), ce qu’on essaie de renverser dans le domaine politique c’est le fait qu’il y ait de la domination. L’idée c’est de viser la domination et pas la langue. Si on veut être cohérent on ne peut pas imiter le système de la domination en disant qu’on va lutter contre les dominants à armes égales. Je comprends la stratégie. Le dominant nous dit : une vraie langue c’est une langue qui s’écrit, qui a une orthographe, qui a une norme standardisée, sinon c’est pas une vraie langue. Si je fais ça, de m’adapter aux normes des dominants, des fois ça marche, des fois non. Ça a marché en Catalogne, assez bien au Pays Basque sud. Mais ça soulève d’autres problèmes. Ça va créer, à l’intérieur du groupe qui était dominé, une division entre ceux qui auront accès aux formes normalisées, qui vont devenir les dominants, et les autres qui vont être doublement dominés : par ceux qui dominent avec leur autre langue et par ceux de leur propre langue détenteurs de la norme de cette langue. On va multiplier la minoration linguistique par deux. Ça me pose un vrai problème. Qui sont les gens qui construisent les normes des langues minoritaires ? Ce sont les gens détenteurs du pouvoir, au moins symbolique, clef du pouvoir comme disait Gramsci : ce sont des enseignants, des universitaires, des gens qui ont fait de longues études. Ce ne sont pas les gens que j’ai dû croiser sur les petites routes, ce ne sont pas les ouvriers. Comme toujours, ça va être les dominants symboliques, culturels, économiques, politiques de la société ce qui va leur permettre d’être toujours du bon côté du manche. C’est vrai, que ce que je défend n’est pas simple : défendre les parlers populaires tels qu’ils sont et laisser la population autogérer ses formes linguistiques et ne pas passer par le système de l’ordre linguistique établi, ça peut aboutir à ce qu’on n’arrive pas à réussir le combat. Je me dis qu’il y a deux dangers : tout perdre en voulant garder nos parlers et à un moment donné plus personne ne parlera nos langues et peut-être qu’une forme survivra mais une forme de dominant qui n’empêchera pas les dominés de l’abandonner : tant qu’à apprendre un standard, autant apprendre le français, c’est plus efficace que le provençal ; du coup on n’est pas sûr d’enrayer la perte, il va rester une autre langue partiellement de domination et on va perdre les parlers populaires dans tous les cas, et ce sont les classes populaires qui perdent. Je sais qu’il y a des expériences d’autogestion langagière qui ont marché, c’est l’exemple du corse : Marcellesi n’est pas seulement l’inventeur de la sociolinguistique gramscienne, il a été l’un des principaux promoteur de la langue corse. Ils ont posé un parti pris de départ, c’est : il n’y aura pas de normes, de standard, d’orthographe du corse. Il y aura une transcription phonétique, une limitation des variations (à mon avis ils n’étaient pas obligés) mais bon : tout le monde peut parler corse à sa façon. C’est l’approche polynomique. Et ça a marché. On est bientôt quarante ans plus tard et la situation du corse est bien meilleure et cette autogestion a perduré. J’ai été à une soutenance de thèse de quelqu’un qui a étudié cette approche-là de la langue et ses effets trente ans plus tard. Dans la tête des gens, c’est clair : chacun parle son corse, selon le sud, le nord et si tu as appris le corse à l’école, tu le parles à ta façon et c’est pas grave. Le principal c’est que tu parles corse. Et du coup je me dis que puisqu’il y a des exemples où ça a marché ça me donne espoir que l’on peut imaginer des communautés linguistiques sans norme, sans standardisation, autogérées et donc sans domination. Je crois toujours à cet horizon-là d’une société linguistiquement égalitaire, et politiquement aussi. Mais je suis d’accord que c’est aussi prendre un risque.

Un intervenant :

Je vous remercie parce que votre conférence m’a décomplexé si on peut dire et m’a encouragé à intervenir. Je suis issu de la Kabylie, en Afrique du Nord, et la discrimination linguistique m’a forcé à militer dans un mouvement séparatiste. Donc j’étais un petit peu facho sans le savoir parce que ma langue est mon identité et elle est menacée de disparition vue la domination arabe algérienne, la bourgeoisie nationaliste arabe. Jusqu’à ce que je découvre les idées communistes et anarchistes. Est-ce qu’on peut dire, scientifiquement parlant, que la société communiste du futur va donner naissance à une langue internationale, vu que vous avez souligné une hospitalité linguistique, sans rapports de domination ?

P.B :

Si j’ai bien compris la question, je vais faire un commentaire sur la façon dont vous vous êtes présenté, votre petit parcours : vous avez dit une chose qui est très importante, c’est le fait que quand les gens sont en situation d’être discriminés ça les conduit à des comportements de repli, ça peut (pas toujours) parce que les sociétés qui excluent produisent de l’exclusion chez les exclus. Les exclus produisent de l’exclusion. C’est un phénomène classique. On monte les exclus les uns contre les autres parce qu’ils ont dans la tête l’idée que comme ils n’ont pas de place dans cette société-là il faut qu’ils créent leur société à part des autres, pour que les autres arrêtent de les exclure. Du coup ça donne une vision de l’humanité dramatique qui serait une juxtaposition de petits groupes humains, avec des frontières, des barrières, des murs… On sait à l’inverse, (on a plein d’exemples de ça), que les sociétés inclusives, c’est-à-dire celles qui assument leur pluralité, sont les sociétés qui assument le plus cette dérive-là. Il n’y a pas de démocratie, d’égalité, de société humaine juste et équitable, sans acceptation de la diversité des humains. Si on se dit qu’on peut vivre ensemble malgré nos différences, notre pluralité, qu’on se respecte en tant qu’êtres humains et qu’on partage nos points communs, personne n’est tenté de dire : « Je quitte, j’ai pas ma place, je vais construire quelque chose ailleurs ». Vous avez mis là le doigt sur quelque chose de très important. Le mythe que la société fonctionne bien si elle est homogène : dans ce cas ça devient une société excluante, discriminante, une société des tensions, et ça devient une société qui dysfonctionne gravement. La deuxième bonne question c’est : est-ce qu’on peut imaginer dans une société juste, égalitaire, où on met tout en commun dans le sens étymologique du communisme, l’émergence d’une langue internationale où il n’y aurait pas de domination ? Ça dépend de ce qu’on entend par là. Si on veut dire une langue qui serait en plus des autres langues partagée par tous, on peut l’imaginer. La question qui va se poser est : laquelle ? Et à partir de là ça va se compliquer. A ma connaissance il y a deux solutions : soit on prend une langue d’un certain groupe qui est déjà là et il devient le groupe dominant par rapport aux autres, soit on invente une langue qui ne serait la langue de personne. Ça a été le projet de l’élaboration des langues qu’on appelle artificielles, la seule qui ait un peu réussi étant l’espéranto. Mais là aussi, ce n’est pas une langue qui vient de nulle part, elle n’est pas neutre : c’est une langue occidentale et l’espéranto vu de l’Afrique subsaharienne c’est une langue de blanc, donc elle n’est pas neutre. Il faudrait réussir à inventer une langue qui ne soit la langue de personne, émanent de l’ensemble des communautés humaines, et ,qu’au final, elle n’apparaisse pas comme étant la propriété, l’invention, la façon de penser le monde, d’une certaine partie du monde. Dans ce cas-là, oui. Mais c’est un sacré boulot. Personnellement, si on me demandait d’y participer je dirais que le projet est enthousiasmant mais que je ne suis pas sûr d’avoir l’énergie. Je crois plutôt à la pluralité, au plurilinguisme. Il ne faut pas oublier que tous les humains sont dotés naturellement de cette capacité de parler plusieurs langues. Un bébé, il ne parle rien, donc il peut parler tout. La plupart des enfants du monde grandissent en moyenne dans quatre ou cinq langues premières. Il est assez fréquent de rencontrer des gens qui maîtrisent quatre ou cinq langues, qui se débrouillent pas mal dans deux ou trois, un peu dans deux ou trois de plus et quelques bricoles dans d’autres. L’idée c’est d’éduquer les gens à être plurilingues partout, et qu’on ait toujours quelqu’un qui fasse la médiation quand on n’a pas de langue en commun. Au lieu de se parler à deux on va se parler à trois. Et si on a vraiment envie on va apprendre une des langues de l’autre. Ça me paraît beaucoup plus réaliste que de créer une langue commune à tous.

Un intervenant :

On dit souvent que le système scolaire, que les Français, ne savent pas parler anglais, qu’on connaît peu d’autres langues. Comment améliorer ce côté plurilingue à l’école, comment permettre une ouverture aux langues qui fonctionne et qui donne envie ?

PB. :

Cette question a été beaucoup étudiée, il y a beaucoup de propositions qui ont été faites. Ce qui se fait à l’école fonctionne toujours en continuité et en prise, même s’il y a des discontinuités et des oppositions, avec le monde autour. Une des choses que l’on sait c’est que pour que l’école arrive à développer des plurilinguismes il faut d’abord et parallèlement que la société développe du plurilinguisme. Dans une société française qui donne comme modèle dominant le monolinguisme, c’est parfaitement incohérent et contradictoire de dire qu’à l’école on va apprendre plusieurs langues. On vit dans une société qui dit : la légitimité c’est d’avoir une seule langue ; et puis après on leur dit : apprenez-en plusieurs. Il faut renverser cette hégémonie du monolinguisme par l’idée d’une pluralité linguistique et éduquer tout le monde en disant que c’est parfaitement normal de grandir, de vivre, de développer sa vie à travers plusieurs langues. Du coup ça mettra en place des dispositifs où les enfants trouveront normal d’apprendre plusieurs langues. Après on sait : il y a les activités plurielles, les stratégies d’éveil aux langues, de didactique des langues. Ces choses fonctionneront efficacement à condition que tout le corps social soit convaincu de passer au plurilinguisme. Je dis à ceux qui ont des enfants : faites grandir vos enfants dans plusieurs langues. N’importe lesquelles. Le principales c’est qu’ils ne grandissent pas avec une seule langue. Quand ils grandissent avec une seule langue, vous oblitérez leurs capacités plurilingues et vous contribuez à construire un monde monolingue. J’ai toujours parlé à mes enfants en provençal, ils ont entendu à la maison parler arabe, espagnol, italien,… cela leur paraît normal ; juste pour les amener à cette disposition. Après ils en font ce qu’ils veulent. Créer l’idée d’une société plurilingue.

On peut s’amuser au niveau des distributeurs de billets. En France, en Bretagne il y a quelques distributeurs qui proposent le Breton. Si un distributeur propose l’italien et que vous choisissez cette langue, il refuse parce que votre compte est en France et vous n’êtes pas sensé être italophone. Mettez du plurilinguisme et vous verrez que la société va changer.

Un intervenant :

J’aimerais savoir ce que vous pensez de la langue des signes et de la définition et des connotations contenues dans l’expression « langue morte ».

PB. :

Je vais essayer de vous proposer des pistes : ce qu’on appelle la langue des signes, est complétée en France par française parce qu’en général il y en a une différente élaborée dans chaque État. Mais il y a des différences : les sourds de la moitié Nord de la France ne signent pas comme les sourds de la moitié Sud, ils ont des « accents ». Cette langue a une particularité : ce n’est pas une langue orale mais visuelle.Le principe a été de remplacer la communication orale par visuelle. Ça fonctionne comme les autres langues, mais là aussi, pour des raisons de domination des normes sociales il y a eu une longue période, en Europe en général, et en France en particulier, où l’enseignement de la langue des signes a été interdit par la loi. Il a fallu attendre la fin du XXème siècle pour qu’elle soit à nouveau autorisée. Vous imaginez dans quelle difficulté on met les enfants qui pourraient très bien communiquer en langue des signes, à qui on impose une langue orale qu’ils ne peuvent pas entendre ! Comme discrimination, on fait fort. C’est l’idée aussi que tout le monde doit passer au même moule. Et puis, en 2002 ou 2004, un texte a été voté qui reconnaît la langue des signes comme une langue comme une autre, dont les usagers bénéficient des mêmes droits et protections que les autres face aux discriminations.

Langue morte : ça s’appelle une métaphore biologique, le fait qu’on parle des langues comme si c’était des organismes vivants. Et là aussi c’est une façon de construire une idéologie. On fait croire qu’il y a des langues vivantes, donc des langues mortes, qu’il y a des langues maternelles. Les langues ne sont jamais ni maternelles, ni vivantes, ni mortes, parce que les langues ne relèvent pas du biologique mais du culturel. C’est des trucs inventés par les humains que les humains se transmettent par l’éducation. C’est la définition même de ce qui est culturel chez les humains. Le contraire de culturel c’est naturel, c’est-à-dire biologique, ce dont les humains sont porteurs par leur organisation biologique, leur ADN. Les langues ne sont pas dans nos ADN. Les langues sont des choses qu’on a inventées pour vivre ensemble. On peut arrêter de les utiliser, les abandonner, en inventer. Je préfère dire qu’il y a des langues qui apparaissent et d’autres qui disparaissent, ça oui. Il y a des gens qui ont arrêté de parler une langue ou alors l’ont énormément transformée, comme le latin qui a donné l’occitan, le corse, l’espagnol… Mais jamais le français n’est né, ni le latin. Il ne mourra jamais. Par contre, a un moment donné une langue émerge d’autres langues et à un moment donné son usage disparaît. Ça c’est plus juste. L’idée d’une langue maternelle qui serait transmise comme une donnée génétique, c’est une position idéologique : c’est pour enfermer les gens dans des identités linguistiques pensées comme ethniques dans le sens le plus racial. Comme si ça faisait partie de votre physique. Tout ceux qui s’intéressent à ces questions ne parlent pas de langues vivantes, mortes, maternelles parce qu’ils pensent les langues comme des pratiques sociales.

Un intervenant :

Vous parliez de la discrimination par rapport à la manière de parler. Cela revient souvent un peu comme une blague. Je pense notamment à l’écriture des SMS, l’écriture des adolescents, du coup c’est un peu une manière d’infantiliser, d’estimer qu’ils ne sont pas encore adultes parce qu’écrivant d’une certaine manière. C’est un peu revenu avec la réforme de l’orthographe.

Comment considérez-vous cette écriture : est-ce que c’est un moyen de résistance, est-ce une langue ?

P.B :

C’est un moyen de transcrire à l’écrit, de rendre visuel une langue qui au départ est une langue orale. La confusion est souvent faite et quand il n’y a pas longtemps, quelques milieux réactionnaires se sont rendu compte qu’on avait intégré depuis de nombreuses années l’orthographe rectifié dans les programmes de l’Éducation nationale, ils ont poussé de hauts cris pour dire qu’on massacrait l’orthographe et qu’on allait modifier la langue. En modifiant l’orthographe on ne modifie pas la langue sauf dans des cas particuliers, à l’inverse je pourrais vous expliquer comment l’orthographe compliquée du français a modifié la prononciation quand les gens prononcent des choses qui s’écrivent mais qui au départ ne se prononçaient pas, dans ce sens-là. Mais quand vous simplifiez l’orthographe pour la rapprocher de la forme orale vous ne transformez pas la langue orale, au contraire. Ça ne concerne pas la langue mais sa forme écrite. Il faut toujours se poser la question de la pratique sociale. Qu’est-ce qui socialement la justifie ? Qu’est-ce qui fait que notamment des jeunes, mais pas uniquement, ont inventé une façon d’écrire le français avec un système d’abréviations qu’on va retrouver surtout dans les SMS, textos, « chat » et autres forums ? Deux raisons principales. La première, comme les langues, la façon de les parler, de les écrire sont une façon de dire qui nous sommes, elles ont une fonction de marquage identitaire. Chaque génération, pour marquer son appartenance à une nouvelle génération, a toujours inventé des marques linguistiques d’identité de sa classe d’âge. Il y en a eu dans la mienne, il y en a dans la vôtre, il y en a toujours eu parce que chaque groupe humain, dès lors qu’il a conscience d’être un groupe, développe des marqueurs linguistiques de son identité. Ils abandonneront ces marqueurs quand ils passeront dans le groupe des adultes installés. En général il faut attendre trois ou quatre générations et il va être réutilisé des formes linguistiques des anciens quand on est jeune. Un grand classique : c’est daron et daronne (le père et la mère). C’était du français populaire des jeunes des années 1920 – 1930, c’est passé dans l’argot dans les années 1940 – 1950. On le retrouve souvent dans les romans policiers de cette période. Et puis ça a disparu. Et à la génération de mon propre fils j’ai entendu un jour mon fils, en parlant de moi, dire le daron. Ouah ! il parle français comme quatre générations plus tôt ! Le deuxième facteur c’est que ces jeunes-là (ils sont plus inventifs que les autres et heureusement, sinon on en serait encore à la préhistoire) se sont retrouvés avec un moyen de communication, un support du message linguistique tout à fait nouveau qui n’existait pas précédemment (portable). A la fin des années 1990 ils se sont retrouvés avec la première génération de téléphone portable c’est-à-dire avec un clavier avec les chiffres et si vous appuyez plusieurs fois sur les touches vous faites apparaître plusieurs lettres ou signes et la possibilité d’écrire un message avec un clavier à chiffres et ils ont eu cette inventivité, car un texto c’était limité en nombre de caractères. Du coup, pour prendre en compte ce nouveau support de communication il fallait faire court et ils ont inventé une nouvelle façon d’écrire le français à partir de sa forme orthographique : ils l’ont adapté à une situation particulière. Par exemple, bcp pour « beaucoup », (et on se demande pourquoi il y a un p à la fin). Ils sont revenus aux structures consonantiques (cf. l’arabe, l’hébreu), ils ont utilisé certains chiffres à la place de mots. Comme le 1 pour un. Moi qui vais beaucoup au Maghreb, je vois qu’ils ont été très inventifs parce qu’en plus ils l’ont utilisé pour écrire l’arabe marocain ou algérien, qui normalement ne s’écrit pas. Ils se sont mis à l’écrire en utilisant les caractères de l’alphabet latin plus les signes et les chiffres pour s’envoyer des textos en marocain ou en algérien avec des téléphones où il n’y avait pas les symboles de l’alphabet arabe et avec des sons qu’on ne peut pas transcrire avec l’alphabet latin. Ils sont allés prendre des chiffres pour écrire des sons. Ce qui est admirable c’est l’inventivité développée. C’est un bel exemple d’autogestion des pratiques langagières. Après ça a été utilisé aussi dans les « chats » ou il faut faire vite et court. C’est plus de l’oral, donc la forme orthographique devient secondaire. Dans les méls aussi. On utilise plus des formes de la relation orale qu’écrite, avec des raccourcis. Les méls sont des formes courtes aussi.

C’est encore un bon exemple de l’adaptation des gens aux codes sociaux de la langue. Il y a une pluralité de normes et on invente des formes linguistiques qui correspondent aux pratiques : un mél ça doit être court, on invente les formes linguistiques adaptées. J’ai beaucoup d’admiration pour ces gens qui ont inventé ces nouvelles formes.

Un intervenant :

La grande machinerie linguistique qui les entoure, la novlangue, comment ils y réagissent ?C’est comme la langue nazie qui avait subverti les mots.

PB :

Ça nécessite une éducation linguistique, c’est-à-dire que les gens sont éduqués à ne pas remettre en question les terminologies circulantes. Ce que vous avez appelé la novlangue, c’est la traduction de New Speech chez Orwell. Les gens ne sont pas éduqués à décortiquer ça, c’est-à-dire que c’est une façon de faire passer de l’idéologie cachée sous les mots (mon prochain bouquin s’appelle Les mots piégés de la politique, il parle de ça, je cite Victor Klemperer* dont vous avez parlé à propos de la langue du IIIème Reich). Les dominants sont très forts pour imposer à travers leurs formes linguistiques une certaine façon de penser le monde, et une certaine idéologie du monde cela fait partie de la mise en place de l’hégémonie. On connaît bien, parce qu’on a une certaine conscience politique, les trucs du genre « charge sociale », plutôt que cotisation sociale, cette façon de voir les choses et d’essayer de nous les mettre dans la tête. Ça nécessite une prise de conscience. Ces jeunes-là, parce que c’est eux la société de demain, on peut leur montrer que ce qu’ils ont élaboré c’est une forme linguistique particulière et qu’il faudrait qu’ils aient sur les autres qui parlent différemment, la même conscience que ce n’est pas universel, que cela ne s’impose pas de soi, qu’il faudrait déconstruire la façon dont ça a été construit de façon à éveiller leur vigilance. « Vous voyez, vous avez été capables de construire une façon d’écrire, eh bien il y en a qui sont capables d’inventer une façon de nommer les choses. Et, faites gaffe parce qu’à la façon dont ils nomment les choses, ils vous piègent ». Donc on pourrait les éduquer à cette vision critique-là de ces discours dominants en faisant le lien autour de l’inventivité langagière et de l’idée que la langue est un moyen de pouvoir. Du coup, il faut se méfier des messages parce qu’ils peuvent servir à prendre le pouvoir ou à exclure du pouvoir.

Le même intervenant :

Regardez le titre de la conférence : « la langue outil de domination, outil de libération ! »

P.B :

L’idée de résister aux discriminations, de se retourner contre les discriminations c’est la dynamique même de la libération. Se libérer de l’hégémonie, se libérer des mots piégés dont on vient de parler, de leur idéologie embarquée, se libérer des inégalités instaurées dans la société y compris par les inégalités linguistiques mais pas seulement, et donc retrouver une liberté d’expression et d’exister en tant qu’être digne et égal des autres.

Le même intervenant :

C’est repenser la dialectique qui me semble pas tout à fait au centre de votre réflexion, entre l’universel et le singulier.

P.B :

L’universel, c’est ce qu’on se fabrique de partagé. On peut rêver, et moi je rêve aussi de choses qui deviendraient universelles. Tout au long de ma carrière dans les sciences sociales je n’ai jamais rien trouvé d’universel de fait, et donc je me dis que puisque ce qui caractérise avant tout l’humanité ce n’est non pas uniquement la singularité mais la pluralité, parce que la singularité cela voudrait dire que les sociétés ne seraient que des juxtapositions d’individus différents les uns des autres. Or je pense que les individus sont différents les uns des autres et semblables pour partie, que les sociétés sont aussi différentes les unes des autres et en partie semblables aussi. Il n’y a pas d’universel mais tous ces gens-là peuvent partager quelque chose et se fabriquer du commun.

J’ai assisté à une conférence d’un psychanalyste autour de l’inclusion des enfants en situation de marginalisation sociale et il a eu une belle phrase. Il disait que la question n’est pas d’inclure, parce qu’inclure c’est prendre tout à l’intérieur, la vraie question c’est celle de l’intersection. L’intersection c’est la partie partagée par deux ensembles qui, par ailleurs, ont des parties différentes. Cette notion d’intersection c’est ça le commun, ce qu’on est capable de partager. On ne peut pas tout partager. Poser le problème en termes de singulier/universel ou relativisme/universalisme, c’est une mauvaise façon de poser le problème. La seule façon, à mon avis, de poser le problème pour qu’on puisse lui trouver une solution (parce qu’il n’y a pas de solution à un problème mal posé), c’est de poser le problème en termes de : qu’est-ce qui est commun et qu’est-ce qui ne l’est pas ? On peut avoir du commun sans parler la même langue. Moi qui parle des langues romanes, j’ai du commun avec des gens qui ont des langues romanes que je n’ai jamais apprises. Quand ils me parlent je suis capable de comprendre, quand ils écrivent je suis capable de lire. On a du commun sans le savoir. Donc je vais cultiver ce commun. Je comprends du portugais parce qu’en mélangeant l’italien, le provençal et l’espagnol, ça se ressemble et j’arrive à comprendre. Du coup je crée du commun. Qu’est-ce qu’on va trouver à partager ? Cela me paraît une chose fondamentale. Si on est dans l’alternative singulier/universel on est toujours dans l’alternative du renoncement. Et on ne peut pas renoncer à qui on est, à son histoire… La question n’est pas de renoncer à qui je suis pour devenir l’autre (ça, c’est le fantasme de l’assimilation) c’est de dire : qu’est-ce que je peux partager avec l’autre ?

Un intervenant :

Je suis aussi pour le plurilinguisme dès l’enfance. Dans l’État français, il me semble me souvenir qu’il y a une trentaine d’années le Cercle Gramsci avait fait un débat sur le sujet, et je constate qu’on refait un débat : les choses, au niveau du limousin (parce que je suis Limousin et je parle limousin, (l’occitan d’ici) les choses n’ont pas avancé, au contraire. C’est la décrépitude. Il y a peu de temps je suis allé dans un café philosophique à Limoges et le sujet de la soirée c’était le fameux mythe de la langue universelle. Je me suis dit : la langue universelle c’est la langue des signes, celle qui n’a aucun support linguistique écrit et ce que vous avez dit complète et infirme en partie ce rêve. C’est vrai que vous êtes un rêveur et on est tous, peut-être, des rêveurs.

Quelques remarques à propos du français : un grand linguiste occitan a fait un travail gigantesque sur le provençal et toutes les formes d’occitan et il avait eu l’audace d’écrire le français en supprimant le th, le ph, le y. C’est resté sans suite. Les démêlés des pauvres élèves dont 30 % ne savent plus lire ni écrire en français, on aurait pu l’éviter si cela avait été adopté et le français aurait pu faire un pas en avant énorme qui aurait permis l’intégration sans problème de toutes les communautés (ce mot n’est pas péjoratif) qui ont pu arriver ou qui étaient déjà là dans l’État français. A propos de cette idéologie française que vous avez considérée comme une religion, c’est vrai, la langue est sacralisée. Je ne vois pas pourquoi le problème de l’identité est liée au Front National. Ce ne sont pas mes idées. Quand on parle, je pense à M Valls qui est trilingue et qui est absolument contre les langues de France, ce n’est pas la peine de penser à Marine Le Pen et la plupart des gens, des Français et des hommes politiques sont comme ça. On les appellera fascistes ou pas, mais malheureusement je crois que ce n’est pas le lot en particulier d’un parti ou d’un groupe politique.

A propos de l’autogestion. Je suis occitaniste et je pense, et vous en tant que provençal vous devez comprendre un peu mieux, que la langue, quels que soient ses dialectes, ses parlers, elle doit aboutir à un moment donné à une sorte d’écriture, parce que les locuteurs de ces langues ils ont, à un moment donné, besoin d’un support écrit. Il doit être élastique, relatif. Il y a sans doute une façon d’imaginer une écriture globale avec des normes mais qui soient assez souples pour accueillir une diversité, qui est celle que vous revendiquez et que je revendique aussi, qui fait l’humanité. Donc l’idée de l’écriture, de la langue écrite, quelle que soit la langue, je pense que c’est un passage obligé et je signalerai que dans cette Europe, dont on parle beaucoup et qu’on veut détruire, il y a 54 langues qui existent (il faudrait définir le mot), de la plus petite jusqu’à la plus grande (territorialement) : c’est une diversité, une richesse et la plupart des gens ne sont pas conscients de cela.

A propos de ce concept de langue morte, en général on parle du latin et du grec ancien, elles se sont régénérées. Il vaudrait mieux parler de langue disparue, en voie de disparition. En tous cas en ce qui concerne le limousin, elle est en voie de disparition. Depuis plus de trente ans Limoges est capitale de la francophonie et dans cette instrumentalisation de la francophonie on ne parle que du francophone et donc elle est un instrument de notre disparition, élimination sur place. Il faudrait que les Limousins soient un peu conscients de cela. Ils n’ont aucun enseignement dans leur langue autochtone, s’y j’ose dire, elle n’existe nulle part. Alors qu’en Bretagne, elle est présente.

PB :

Merci d’avoir complété mes propos. J’ai effectivement été frappé, parce que je voyage dans beaucoup de régions de France : on voit en Limousin très peu de présence publique de la langue limousine. J’ai vu un panneau à l’entrée d’un petit village, doublé en occitan. En Bretagne c’est quasiment tous les panneaux, partout. Chez nous en Provence ce sont les municipalités qui les installent. C’est tout un combat. Lutter contre cette glottophobie qui fait que dans ce pays on a chassé la langue locale, qu’il ne reste quasi plus, en tous cas pour ces gens-là, que le français. On voit bien pourquoi il faut une prise de conscience, un combat pour que les gens, dont c’est la langue, aient le droit de l’avoir, de la parler, de l’écrire comme les autres, ni plus, ni moins. C’est un bon exemple de revenir à du local.

Un intervenant :

C’est à peu près ce que disait le précédent intervenant, avec des nuances. Quand on interroge le Rectorat il dit : l’occitan, oui on en fait. Il y a une calendreta avec deux emplois payés par la République. C’est merveilleux ! On a écrit au Défenseur des droits au mois de novembre, parce que tous les ans, le 20 novembre il y a la journée internationale des droits de l’enfant, que la France a signés, ratifiés sauf l’article 30 qui dit que tout enfant d’une minorité linguistique a droit à une éducation dans sa langue. On vient de recevoir la réponse qui dit que ce n’est pas possible parce que la Constitution s’y oppose. On est dans une idéologie qui est confortée par quelque chose de très solide. C’est difficile de s’adresser aussi bien à la population qui est formatée : je les vois à la Fête de l’amitié entre les peuples, à la Ligue des droits de l’homme et je leur ai dit : « ça ne vous dirait pas de vous investir dans la lutte contre cette discrimination-là ? – D’où tu tombes toi ? Ça n’existe pas ça. » Dernière anecdote que je voulais vous servir : par rapport aux Jeux olympiques. Il n’y a pas très longtemps il y a eu des jeux olympiques d’hiver à Sestrière en zone occitane. Et là l’occitan avait une place. On n’aura jamais les jeux olympique d’hiver sur le plateau de Millevaches. Les prochains se tiennent à Paris, il paraît que la partie maritime se tiendra à Marseille. Quelle place pour le provençal dans les jeux olympiques de 2024 ? C’est pas possible parce qu’on est en France. Quand les gens on créé des Calendretas, en 1979-1980, à l’époque ils disaient : on va montrer l’exemple et l’Education Nationale française va suivre l’exemple. Au bout de 10 ans elle a fait quelques classes bilingues mais c’était plutôt la politique du contre-feu, pour éviter que ça marche trop bien. Maintenant c’est très intéressant parce que ceux qui ont fait ça qui étaient amoureux de leur langue, de leur culture. Ils ont découvert, à l’occasion, qu’il faut s’organiser soi-même, de manière citoyenne, prendre ses affaires en main et avancer, donc ça a un impact sociétal important. C’est aussi en cela que la langue est un outil de libération. Si on aime sa langue, on s’aime, ça permet d’être des êtres humains dignes.

Je trouve que c’est une très belle conclusion. Merci beaucoup.

*Victor Klemperer, né le 9 octobre 1881 à Landsberg et mort le 11 février 1960 à Dresde, est un écrivain et philologue allemand.

Romaniste éminent, il est l’auteur notamment d’une Histoire de la Littérature française au XVIIIe siècle et d’un essai, Lingua Tertii Imperii, décryptage de la novlangue nazie utilisée comme moyen de propagande.

 

 

 

 

Actualité de la pensée de Georges Guingouin « Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation »

Actualité de la pensée de Georges Guingouin

« Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation »

 

Nous publions ici la première partie d’une intervention de Francis Juchereau au colloque Actualité de la pensée de Georges guingouin, le 9 mars 2013 à Limoges Espace CITÉ. dont les actes sont à paraître.

 

Trois événements significatifs des années 2000 (2004-2005) Le soixantième anniversaire de la Libération : « recadrage » En 2004, le soixantième anniversaire de la Libération se traduisit par une série de célébrations tout à fait particulières : elles furent la « dernière occasion pour les survivants de parler avant de laisser la place aux historiens »1. A ce moment crucial, Francis Marmande, universitaire et journaliste au quotidien Le Monde, se rendit à Sainte-Savine dans l’Aube pour recueillir les paroles et les souvenirs de Georges Guingouin. Il en résulta un long article circonstancié de l’histoire de ce dernier et de son maquis limousin. Ce récit, qui débute par un étrange et fascinant grand portrait-photo de Guingouin tiré par Gérard Rondeau2, sera publié dans un hors-série Le Monde 2, novembre-décembre 2005 particulièrement soigné intitulé : « 1945, de la victoire des alliés au début de la guerre froide ». Dans ce grand dossier historico-journalistique sur la fin de la seconde guerre mondiale, qui se déploie du débarquement de Normandie (juin 1944) au procès de Nuremberg (octobre 1945 – décembre 1946), se côtoient et se croisent : acteurs de l’Histoire, journalistes, historiens, reportages, souvenirs, photographies, entretiens, archives, analyses, choix de temps forts. Entre le chapitre sur l’offensive des Alliés, illustré par l’opération Overlord, et celui des camps relatant Auschwitz, s’intercale la séquence sur la Résistance, exclusivement consacrée au Grand maquis limousin et à la figure de son chef irréductible. Ce chapitre de 16 pages, bâti à partir de l’article de Francis Marmande, s’achève avec bonheur sur une série de « portraits de maquisards » faits à Limoges à la Libération par le photographe Izis3. Avec cette publication, un événement inédit est intervenu, dans la mesure où ce journal réputé pour son sérieux a choisi, à l’occasion de cet important anniversaire, le maquis limousin et son dirigeant communiste hétérodoxe comme emblèmes de la Résistance intérieure toute entière. Ainsi, pour la première fois dans une publication nationale, la figure de Georges Guingouin sort de la mémoire historique périphérique pour recouvrer une place éminente. Il aura fallu attendre le 21ème siècle pour qu’une telle reconnaissance advienne. De plus, on notera sans ironie que la préface de ce grand dossier, signée par André Fontaine4, a pour exergue le mot « recadrage ». (2008) L’affaire de Tarnac : Guingouin et la nouvelle génération militante En 2007-2008, le gouvernement du président Sarkozy traque un mystérieux adversaire qu’il nomme « anarcho-autonome », ennemi censé menacer la sécurité intérieure. Au même moment, une affaire de sabotage de caténaires sur une ligne TGV, sans risque pour les usagers, déclenche une procédure antiterroriste accompagnée d’une massive, violente et médiatique intervention policière. Cette répression, qui s’abat principalement sur de jeunes habitants du village limousin de Tarnac, projette au premier plan un livre attribué à ces personnes. Cet opuscule, qui dénonce radicalement et avec un style recherché le système-monde actuel, a pour titre L’insurrection qui vient et pour auteur un « Comité invisible »5. Mais l’agitation effrénée, par le pouvoir de Sarkozy, du fantasme sécuritaire se révèle être une pantalonnade ; le dossier des interpellés s’avère sans consistance, le procès s’enlise et tourne court. D’autant que les errements du capitalisme financier déclenchent alors une crise mondiale sans précédent qui rappelle la juste mesure des choses et n’aura pas comme moindre mérite de contribuer au succès international de librairie de L’insurrection qui vient. Ce nouveau « Manifeste communiste », qui évoque avec acuité le crépuscule de notre civilisation, porte la parole et les perspectives de militants de la nouvelle génération. Après avoir pointé de manière elliptique, en sept petits chapitres, les pierres de touche d’un monde contemporain qui se délite, le Comité invisible, dans un capitule intitulé EN ROUTE !, annonce : « Nous nous situons d’ores et déjà dans le mouvement d’effondrement d’une civilisation. C’est là qu’il faut prendre parti ». C’est au chapitre suivant, « SE TROUVER », que la « rencontre » de ces nouveaux communistes avec Georges Guingouin s’annonce de façon tout à fait spécifique. En effet, aucune autre personnalité n’est prise nominalement pour référence dans cet ouvrage, si ce n’est Alexandre Kojève6, de manière moins directe. L’épigraphe du passage, « S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai. Partir de là », est lui aussi très signifiant. Et quelques lignes après, sur fond d’un rapport à la vérité conditionné par la praxis, la filiation avec Georges Guingouin est présentée en ces termes : « Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient lié à lui de façon irréductible (..) pas quelque chose que l’on détient mais quelque chose qui nous porte (..) Elle m’apparente à ceux qui l’éprouvent. L’être isolé qui s’y attache rencontre fatalement quelques-uns de ses semblables. Tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas. (…) Georges Guingouin, le « premier maquisard de France », n’eut en 1940 pour point de départ que la certitude de son refus de l’occupation. Il n’était alors, pour le Parti communiste, qu’un « fou qui vit dans les bois » ; jusqu’à ce qu’ils soient 20 000, de fous à vivre dans les bois, et à libérer Limoges » (fin de citation). (janvier 2013) « Le Grand Georges » : Guingouin et la génération 1968 Le 7 janvier 2013, Edwy Plenel, co-fondateur du journal en ligne Mediapart, publie sur la toile un long article sous le beau titre Georges Guingouin, en souvenir des résistances à venir 7. Ce grand journaliste français de la génération 1968 rend dans ce papier un hommage à la fois solennel, personnel et émouvant au Libérateur de Limoges. Edwy Plenel a  posté ces mots à l’occasion de la sortie nationale du téléfilm Le Grand Georges  de François Marthouret et Patrick Rotman8, évocation sensible et juste de l’homme Guingouin à la Libération et au temps de « son affaire », même si par trop romancée et biaisée politiquement9. Ces propos de Plenel indiquent par leur éloquence simple et leur profondeur la force de sa filiation idéologique, morale et historique avec le Libérateur de Limoges. En voici quelques bribes faisant particulièrement sens : « Guingouin, en souvenir des résistances à venir » (titre d’anthologie, à retenir !). « Moment trop ignoré de la mémoire française, l’histoire de vie que (le film) nous remémore est de celles qui, par leur modeste grandeur, sauvent l’espérance pour demain ». « Un homme dont le ressort n’était pas de l’ordre du pouvoir mais de celui de l’idéal ». « Un de ces imprudents qui, devant l’événement, ses défis et ses paris, choisissent d’inventer le chemin inconnu que leur dicte leur conscience, plutôt que d’arpenter les routes trop fréquentées des calculs, des renoncements et des carrières ». A l’instar des écrits du Comité Invisible, les mots d’Edwy Plenel et le film écrit par Patrick Rotman attestent que l’esprit, la pensée ou l’exemple de Guingouin se sont effectivement transmis aux générations militantes ultérieures, celle de 1968 mais aussi celle, bien différente, des années 2000. A la lumière d’une époque nouvelle et bouleversée qu’il s’agit autant que possible d’appréhender, essayons d’esquisser une approche des ressorts et de la pertinence de cet héritage. Caractériser notre époque  « Transition », un mot marqueur du temps présent Depuis les années 1980 et la chute du bloc soviétique, le mot « transition» suivi d’un qualificatif (économique, énergétique, démographique, écologique, climatique, technologique…) revient de plus en plus souvent sous la plume des journalistes, des économistes, des démographes, des climatologues, des responsables politiques. Sans conteste, la fréquence et l’étendue du champ de ce vocable dans les « récits » de notre époque, signalent que nous vivons un moment-charnière de l’Histoire. Fin du 20ème siècle : la « transition » néo-libérale En réponse à la double crise, pétrolière et des profits, des années 1970, puis à la disparition de l’URSS en 1989, le capitalisme en Occident s’est reconfiguré en néolibéralisme et emparé de la planète entière. Cette incroyable conquête, appelée de manière métonymique « mondialisation », s’est effectuée avec une telle rapidité qu’un universitaire américain, Francis Fukuyama, s’autorisera en 1989 à annoncer dans un article à succès que « la fin de l’Histoire », concept élaboré par Hegel, était advenue par la grâce de l’économie et de la démocratie libérales10. Ainsi, dans les années 1980, le mot « transition » était surtout utilisé par les économistes ou les politistes libéraux pour désigner le processus de passage massif à l’économie de marché des ex pays socialistes ou la conversion à la démocratie libérale de nombre d’entre eux. Les transitions au 21ème siècle 20 ans après, si cette transition économique, la « mondialisation », peut être considérée comme achevée, il n’en sera pas de même avec l’Histoire humaine, loin s’en faut. Dans un laps de temps historique extrêmement court, ce mot, qui continue plus que jamais à être utilisé, change de destination. Il s’applique en particulier dorénavant à des initiatives locales discrètes qui développent « par en bas » une transition d’une autre nature. Ces « villes en transition » ou ces « initiatives de transition » paraissent effectivement s’engager dans une voie les éloignant du mode de développement néolibéral. Ainsi, de telles communautés réduisent drastiquement leur consommation énergétique, relocalisent l’économie, expérimentent un ensemble de micro-politiques et de stratégies dites « de résilience »11. Les transitions du début du 21ème siècle sont clairement apparues au moment où la mondialisation libérale, qui s’achève, ouvre dans son sillage une pléiade de crises à l’échelle de la planète : crises climatique, écologique, alimentaire et énergétique ; crises financière et de la dette ; crise des dictatures, crise des valeurs morales et civiques, etc. Aujourd’hui le mot « transition » désigne des processus qui affectent à la fois les sociétés et l’environnement (humains et biosphère) à l’échelle planétaire, qui les dégradent ou les transforment rapidement, profondément voire radicalement et irrémédiablement. Ce vocable est aussi associé aux programmes établis par des institutions, des organisations ou des communautés afin de résister ou de remédier à ces crises systémiques complexes. Les formules « transition climatique », « transition énergétique », « transition écologique », « systèmes financiers et transition », « transition démocratique », etc. en sont devenues les locutions consacrées. L’idée de transition est par ailleurs très présente dans les travaux des intellectuels et des militants qui explorent aujourd’hui les pistes d’une alternative historique au néo-libéralisme, recherches qui connaissent un réel renouveau. Chaos et nouveautés historiques La première décennie du 21ème siècle ouvre une période troublée, particulièrement complexe : difficile à saisir. Au sein d’une écomomie-monde régie par le capitalisme néolibéral et sur fond de crises systémiques, de grands bouleversements s’opèrent à l’échelle de la planète pour une humanité quasiment interconnectée et interdépendante. Ces mouvements historiques ont comme caractéristique de se développer et de se décliner, dans tous les domaines et tous les endroits, sur le mode de la « guerre de basse intensité » : une guerre permanente et généralisée. Ce processus tectonique se déploie à travers un complexe de crises planétaires interactives déterminé par trois éléments structurels inséparables : – la crise économique néo-libérale, alimentée par l’hégémonie historique des marchés financiers mondialisés et surdéterminée par les mécanismes pervers (fuites en avant) inhérents à ce capitalisme de la démesure : plus-value fictive, dette, croissance-expansion sans limite, etc. – la crise écologique, sans précédent, qui impose la sortie de l’anthropocène12 et met l’humanité au défi de transformer radicalement son rapport avec la biosphère. – la crise culturelle qui interroge la modernité jusque dans ses fondements philosophiques, techno-scientifiques, politiques et moraux. Dans cette conjoncture, le sentiment de vivre la fin d’une époque et d’entrer confusément et chaotiquement dans une période historiquement et nécessairement nouvelle, « un temps où des limites seraient nécessaires », se répand à travers le monde.

Francis Juchereau

 

Notes :

1/ Le Monde 2, nov-déc 200 5 « 1945, de la victoire des alliés à la guerre froide » (132 pages, 170 photos), introduction page 3.

2/Guingouin pose debout dans son intérieur, à Sainte-Savine, tenant, poing serré en avant, la hampe du fanion de sa brigade de partisans, fanion derrière lequel apparait le masque au regard grave, fermé, résolu et étrangement pénétrant du libérateur de Limoges.

3/«A la fin du mois d’août 1944, le maquis du Limousin parvient à libérer Limoges. Izraëlis Bidermanas, alias Izis, photographe parisien, juif d’origine lituanienne, qui a rejoint les FFI, choisit ce moment pour faire poser un groupe de résistants, ‘ceux de Grammont’ (..). Ces photos, présentées à Paris en 1947, vont également changer la vie de leur auteur » (J-M Normand, Le Monde 2 nov-déc 2005 page 27).

4/ Historien et journaliste français ( 1921- 2013), journaliste au Monde dès 1947, rédacteur en chef de ce journal de 1969 à 1985. Il en est le directeur de 1985 à 1991.

5/ Comité Invisible, L’insurrection qui vient, La Fabrique éditions, 2007. http://www.bloom0101.org/pdf_Insurrection.pdf

6/ Alexandre Kojève (1902 -1968), philosophe français d’origine russe, est une figure importante dans la réflexion sur la philosophie politique ; il a renouvelé l’étude de Hegel en France. 7/http://blogs.mediapart.fr/blog/edwy-plenel/070113/georges-guingouin-en-souvenir-des-resistances-venir

8/Patrick Rotman, auteur scénariste-réalisateur, docteur en histoire, a réalisé plusieurs documentaires sur des grands événements de l’histoire et de la politique française aux XXe et XXIe siècles. Ses parents, réfugiés juifs en Limousin pendant la 2ème guerre mondiale, ont participé à la Résistance avec Georges Guingouin.

9/Voir article « Quelques remarques après la projection du Grand Georges » Per Lou Grand, bulletin n°92-2013 de Les Amis du Musée de la Résistance de Limoges.

10/Francis Fukuyama « The end of History ? » revue The National Interest, été 1989, article repris dans la revue française Commentaire n°47, automne 1989 puis développé dans La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Flammarion, coll. Histoire, 1992, pour l’édition française.

11/Cf., notamment, Rob Hopkins, Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Les Éditions Écosociété, pour l’édition française, 2010, Montréal Québec.

 

A paraitre : ACTUALITÉ de la PENSÉE de GEORGES GUINGOUIN Actes du colloque tenu le 9 mars 2013 Limoges, Édition, Amis du Musée de la Résistance. Avec les interventions de : Marcel PARENT : Les années d’apprentissage de G. Guingouin (1913-1935) Elsa EBENSTEIN : La municipalité Guingouin (6 mai 45 – 19 octobre 47) Francis JUCHEREAU : une philosophie de la praxis qui aide à agir en temps de fin de civilisation Geneviève HUTTIN : Le point de vue du peuple Gérard MONÉDIAIRE : Les pensées politiques de Georges Guingouin, hypothèses Pierre LABROT : « L’école du terrain ou le maquis de l’universel