Fascisation de la société : pourquoi ? et que faire?

Fascisation de la société : pourquoi ? et que faire ?

Il y a encore quelques années, évoquer le fascisme c’était se référer au passé, comme à un pan de l’histoire enfermé dans des oubliettes. Désormais, il ne paraît ni incongru ni déplacé d’avancer qu’il y a de plus en plus dans notre société et les modalités de gouverner, des traits de fascisation, liés à une « crise d’hégémonie » telle que la décrivait Gramsci. C’est cette tentation de l’autoritarisme que nous évoquerons au cours de ce débat, et que nous lierons étroitement à l’état du capitalisme dans son stade néolibéral. Nous le ferons avec Ludivine Bantigny, historienne des mouvements sociaux, des soulèvements populaires et des révolutionnaires, qui a notamment publié plusieurs ouvrages sur la guerre d’Algérie, Mai-Juin 1968 et la Commune de Paris, et qui a fait paraître récemment deux essais: Face à la menace fasciste. Sortir de l’autoritarisme (avec Ugo Palheta, chez Textuel) et L’ensauvagement du capital (au Seuil).

Face à la menace fasciste Sortir de l’autoritarisme Ludivine Bantigny – Ugo Palheta – Textuel, 2021. L’analyse d’un tournant autoritaire inédit qui fait le lit du fascisme. Un sentiment de basculement, c’est ce que nous éprouvons face au durcissement autoritaire actuel. De la répression des gilets jaunes à la brutalité des contre-réformes, en passant par les lois « Sécurité globale » et « Séparatisme », le macronisme constitue une accélération historique. Ce n’est pas le fascisme qui, quant à lui, élimine méthodiquement ses opposants. Pas encore. Mais le fascisme est toujours préparé par une période chaotique et incertaine de fascisation. Il ne s’agit pas seulement ici pour Ludivine Bantigny et Ugo Palheta d’en faire le constat, mais d’ouvrir des pistes pour affronter la menace.

L’Ensauvagement du capital Ludivine Bantigny – Seuil, 2022. « Je lis le mot d’« ensauvagement » à longueur de journée, de colonnes, de slogans. Alors je reviens à Césaire qui décrivait l’Europe coloniale suçant comme un vampire le sang, les terres, les biens et la dignité même, ravalant l’humanité au rang amer des bêtes de somme. Ensauvagement : ce mot n’est pas réservé au passé. Il peut désigner la prédation qui enrégimente le vivant dans la sombre loi du marché. Le capitalisme a toujours été ensauvagé : ses origines sont tachées de sang. »

La 5G en question Réflexions sur les nouvelles technologies

La 5G en question

Réflexions sur les nouvelles technologies

5G mon amour enquête sur la face cachée des réseaux mobiles Ce titre reflète très mal les grandes qualités de ce petit livre. L’auteur, Nicolas Bérard, journaliste à L’Âge de faire, ne se contente pas de décrire ce qu’est la 5G, comment fonctionnent les ondes et les dangers qu’elles occasionnent. Il fait une véritable analyse économique et politique de la façon dont certains lobbies tentent d’imposer cette technologie et pourquoi. Sans langage scientifique impénétrable, ce livre se lit très facilement. Vous y apprendrez comment les lobbies des ondes œuvrent pour que les normes soient le moins contraignantes possibles et comment ils noyautent les structures censées les contrôler. Comment aussi ils contournent les lois ou font pression pour qu’elles ne passent pas. Evidemment, il explique ensuite vers quel monde veulent nous mener ces lobbies : un monde de plus en plus connecté et contrôlé : le « smart world » sera celui de la perte des libertés individuelles. Au profit de qui se réalisera ce monde nouveau ? Au profit des industriels des ondes, de la communication et des médias (ce sont bien les mêmes), et ceci bien sûr avec la complicité des dirigeants politiques, Macron en tête. Enfin la dernière partie du livre nous précise les dangers avérés de la 5G pour la santé et l’environnement, ainsi que les questions non encore tranchées (effets des perturbations croisées dues à la multiplication des types d’ondes). Aux premiers pas du développement de cette technologie, il est nécessaire de s’informer afin d’avoir des arguments pour combattre ce faux progrès annoncé. Ce texte y contribue efficacement.

En guise de présentation du débat, voici des extraits de l’introduction de 5G mon amour de Nicolas Bérard, notre invité. Cher·e lecteur·rice (…) peut-être n’es-tu pas totalement convaincu.e que les ondes électromagnétiques peuvent avoir des effets sur ta santé. Peut-être, même, appartiens-tu au « camp » des électrosceptiques, qui nient la moindre dangerosité de ces ondes. De toi à moi, il y a quelques années, je pensais à peu près la même chose. Après tout, nous sommes en droit de penser que, s’il y avait des preuves de leur nocivité, les autorités auraient mis le holà et que l’industrie elle-même aurait réorienté ses recherches : même la quête éperdue de profits à laquelle se livrent les multinationales doit avoir certaines limites éthiques, comme celle de mettre en jeu la santé des 7,7 milliards d’êtres humains habitant sur la Terre, ainsi que l’ensemble du vivant. Tout milliardaires qu’ils sont, les puissants de ce monde ne sont pas pour autant des êtres dépourvus de sentiments, prêts à sacrifier père, mère et enfants pour une poignée de (milliards de) dollars. Eh bien, cher·e lecteur·rice, j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer : si ! (…) Comme nous le verrons, lorsqu’il s’agit d’empoisonner la population, les dirigeants des grandes industries ont déjà prouvé à maintes reprises leur absence totale de scrupules. L’histoire récente montre en effet que, hélas, l’argent passe bien souvent – pour ne pas dire toujours – avant toute autre considération. Et ces puissantes entreprises sont même prêtes à dépenser des millions d’euros en lobbying pour financer et promouvoir des recherches biaisées et influencer les décideur·euses politiques afin de défendre leurs intérêts, au mépris de tous les enjeux d’ordre sanitaire, social, écologique – ou les trois à la fois comme ici. Pourtant, malgré l’imminence et la potentielle gravité du déploiement de la 5G, le nécessaire débat public qu’il devrait susciter peine, à l’heure actuelle, à émerger. (…) On n’est pas forcément enclin à s’inquiéter de nouvelles sources de pollution ni de nouveaux facteurs de maladies. Surtout si cette source nous rend des services. Or, c’est bien le cas des ondes, qui font fonctionner nos radios, nos GPS, nos tablettes, nos objets connectés (pour celles et ceux qui en ont) et, surtout, nos très chers smartphones ! (…) L’objectif n’est pas de faire ici une démonstration scientifique sur les effets que peuvent avoir les ondes sur l’organisme. (D’autres livres traitent de cela) Cette bataille, nous allons la mener en analysant ce qui se passe dans les coulisses, un point d’information qui nous permettra de comprendre les forces en présence. (…) Aux questions : « Quelles études sont valables ? », « Lesquelles présentent des biais méthodologiques ? », nous préférons nous poser les suivantes : « D’où viennent et qui produit les normes censées nous protéger ? », « Qui contrôle l’industrie du sans-fil ? » « Comment sommes-nous poussés à adhérer au projet de « monde intelligent » ? », « Pourquoi les grands médias soutiennent ce développement ? », « Que peut-on attendre de nos représentant·es politiques et de notre système judiciaire ? », « Que disent les études scientifiques indépendantes au sujet des ondes électromagnétiques sur les êtres vivants ? », « Un projet d’une telle envergure peut-il être lancé sans la moindre consultation citoyenne ? »… (…) Alors que le déploiement est (sur le point d’être) lancé, il est plus que temps, pour nous, citoyen·nes, de nous saisir de la question.

Regards arabo-musulmans sur l’Occident

Moulay-Bachir BELQAID, est titulaire d’un doctorat en études sur le monde arabe (Bordeaux III, 1991), d’un DEA de littérature comparée (Limoges, 1986) et d’une maîtrise en langue et littérature arabes (Marrakech, 1985). Il a exercé diverses activités, dont employé dans un grand centre commercial… Mais il a surtout écrit de nombreux livres sur l’islam, sur la question laïque, et sur les rapports entre islam et Occident.

– Le Voile démasqué, Paris, Erick Bonnier, 2014 ;

– L’Amour en islam. De l’enchantement à l’étouffement, Paris, Erick Bonnier, 2015 ;

– Réflexions sur la laïcité arabe, Paris, Erick Bonnier, 2017 ;

– Regards arabo-musulmans sur l’Occident, Paris, Erick Bonnier, 2018 ;

– L’Islam en crise. Plaidoyer pour une voi(e)x méditerranéenne, Paris, Erick Bonnier, 2022.

Enseignant d’arabe à Culture Maghreb Limousin, il donne des conférences et participe souvent à des débats. Il a en outre été invité à plusieurs émissions :

– « Culture d’islam » sur France-culture en 2015, 2017 et 2022 ;

– Plusieurs invitations à RCF, à Radio-Orient, à TV5-Monde…

Il était déjà intervenu en 2014 au cercle Gramsci pour Le Voile démasqué. Nous le remercions de sa fidélité, et nous sommes sûrs que la soirée-débat à venir sera aussi intéressante, avec un objet très original, et bizarrement négligé jusqu’ici par les spécialistes. Voici cet objet, tel que l’expose notre invité :

‘‘Si l’Occident a réussi à parler au nom des autres et à les représenter, comment et pourquoi a-t-il pu entreprendre une telle démarche, alors que dans le monde arabo-musulman il n’y a rien de similaire ? J’examine donc le regard que celui-ci portait (et porte encore) sur l’Europe. Je m’interroge sur l’indifférence réservée à l’Autre. Une indifférence relative, certes, mais très significative. D’où vient-elle, quelles en sont les causes ? Dérive-t-elle de la perception que nous nous faisons de l’Autre (c’est-à-dire qu’une fois que nous avons constaté que cet Autre est différent de nous, nous ne serions pas censés produire un discours sur lui ?) ou bien de notre propre vision du monde ? Dérive-t-elle de la culture (au sens anthropologique) arabo-musulmane ? De l’islam en tant que religion ? Il est difficile de trancher car la recherche en ce domaine, notamment de la part des intellectuels arabo-musulmans, n’avance que timidement. Mais une chose est sûre : comme le dit Nasser Al-Rabat, « nous [Arabo-musulmans] sommes défaillants quant à nos connaissances de l’Occident, qui est pourtant notre alter ego historique et le modèle que nous avons essayé de copier pendant plus d’un siècle. »’’

Première partie du compte rendu du débat avec Moulay-Bachir Belqaïd :

L’occidentalisme. Regards arabo-musulmans sur l’Europe.

Si l’Occident a réussi à parler au nom des autres et à les représenter, comment et pourquoi a-t-il pu entreprendre une telle démarche, alors que dans le monde arabo-musulman il n’y a rien de similaire ? D’où vient l’indifférence de ce dernier ? Dérive-t-elle de la culture (au sens anthropologique) arabo-musulmane, ou bien de l’islam en tant que religion ? Certains chercheurs, comme Bernard Lewis, expliquent cette indifférence par le manque de curiosité chez les Arabes. Cette thèse manque de validité scientifique, car la curiosité n’est pas une valeur qui serait réservée à un peuple spécifique. L’argument lewisien laisse apparaître en filigrane la supériorité de la culture européenne sur la culture arabo-musulmane. Car qui dit curiosité dit découverte. Or si l’on admet la thèse de Lewis, les Arabes doivent à l’Europe le prix de sa curiosité, à savoir la reconnaissance de sa supériorité. Et voilà comment cette thèse nous ramène implicitement à l’européocentrisme.

Edward Saïd, lui, nous explique l’absence du discours arabo-musulman sur l’Occident par le caractère local de la conscience arabo-musulmane, par opposition à la conscience européenne qui a une tendance expansionniste. La thèse de Saïd souligne le parallélisme entre le pouvoir (les nouveaux rapports économiques européens, l’orientation politique) et le savoir (l’orientalisme en tant que discours occidental sur la société arabo-musulmane). Cette thèse n’est pas convaincante non plus, car, par exemple, l’Empire ottoman depuis le xve jusqu’au xixe siècles fut une autorité politique et économique vivante. Et pourtant ces conditions n’ont pas donné lieu à un « discours » arabo-musulman sur l’Europe à l’instar de l’orientalisme. Autre exemple : les conquêtes arabo-islamiques n’étaient-elles pas des mouvements expansionnistes ?

* * *

L’absence de « discours » arabo-islamique sur l’Europe, d’après moi, est dû au type de pensée élaboré par al-Ghazali, auteur du livre La réfutation des philosophes. Depuis sa mort en 1111, aucune innovation notable n’a été observée dans le champ intellectuel arabo-musulman, qui s’est retrouvé enfermé dans le conservatisme et s’est fixé comme objectif les seules préservation et sauvegarde de sa tradition.

Ce bannissement de la philosophie s’est accompagné d’une réactualisation de la théologie, qui va servir de refuge. A partir de cette période la société a commencé à vivre un état de vide intellectuel. J’entends par « vide » l’absence d’un mouvement critique, comme les Lumières en Europe, par exemple, qui aurait été capable de peser sur le cours des choses. Dans le cas de la société arabe, cet esprit a été avorté par al-Ghazali qui a barré la route à toute rationalité autonome. Son livre, La réfutation des philosophes, exprime ses thèses réfractaires à tout usage de la raison. Ce n’est donc pas un hasard si al-Ghazali est considéré comme le « législateur de la décadence. » Tous les travaux qui ont été entrepris après ce théologien n’ont fait qu’interpréter ou commenter ses œuvres avec le même type de pensée, les mêmes schèmes et les mêmes moyens d’analyse sous la couverture de la « réforme » (Islah).

* * *

Tout compte fait, comment la pensée arabo-musulmane a-t-elle parcouru la Différence ? Pour répondre à cette question, j’ai fixé mon attention sur le récit de voyage. Pourquoi ? Parce que le récit de voyage n’est pas seulement un ensemble d’impressions décrivant des hommes, des femmes ou des lieux étrangers au voyageur ; il est plutôt un appel à la connaissance de l’Autre. Il est un lieu – le texte – de rencontre et d’entrecroisement entre le dehors et le dedans. C’est un lieu d’accueil réservé à l’Autre. Celui-ci devient ainsi partenaire de l’intimité du voyageur comme question silencieuse. Voyager, c’est aller ailleurs, c’est rendre cet ailleurs, à travers le texte et par le biais du langage, aussi accessible et familier que possible. Le récit de voyage exprime la dialectique de l’ici et de l’ailleurs. Ce qui importe dans ce mouvement, c’est la relation qui parle / part de l’un à l’autre. Une relation qui mine tout logocentrisme, autrement dit toute parole d’autosuffisance que chaque identité développe sur une autre.

Quelle est l’image de l’Europe dans ces relations de voyage, anciennes et modernes, que j’ai étudiées ? Il y a tout d’abord l’image de « l’infidèle », qui renvoie bel et bien à l’histoire de l’idéologie de l’islam-institution. Cette image réactualise toute une atmosphère passéiste qui a l’inconvénient d’empêcher le savoir arabo-musulman d’acquérir de nouvelles façons de penser et l’Autre et soi-même. Ensuite, il y a l’image du colonisateur, qui elle, réactualise une (sub)conscience idéologique qui empêche la connaissance de l’Autre et qui enferme le sujet arabo-musulman dans l’outrecuidance au sujet de son propre passé. Ces deux empêchements handicapent le sujet arabe pour penser l’Autre autrement : c’est-à-dire reconnaître tout simplement sa différence en tant que telle.

L’ouverture sur l’Europe a révélé aux Arabes l’ampleur de leur retard et le fossé qui les séparait d’elle. Du coup, elle a donné lieu à une forme de conscience qui envisageait le rapport entre le Moi et l’Autre sous deux aspects binaires : fascination / répulsion qui, toutes deux, marquent, depuis l’âge libéral, le regard arabo-musulman sur l’Europe comme un dialogisme.

Tout compte fait, si la vision européenne de l’Islam a tiré profit des méthodes tirées de la philologie, de l’histoire comparée des religions, de la sociologie, de l’ethnologie, ou des mouvements littéraires (romantisme) et artistique, en modifiant chaque fois sa propre perception, inversement la vision arabo-musulmane n’a rien connu de similaire. L’infrastructure théologique est restée l’arrière-plan de cette dernière. Preuve en est que nous trouvons dans les relations de voyage musulmanes des formules telles que « idolâtres », « polythéistes », « nazariens », « ennemis de la religion », etc. Avec les Ottomans nous assistons à la naissance de deux visions : la première exprime la peur et la seconde reflète la fascination.

Pourquoi l’Europe est-elle devenue à la fois fascinante et effrayante ? Parce qu’elle a connu sans doute un virage dans son histoire, après lequel elle n’apparaît plus comme barbare, mais comme puissante. Ce virage s’est manifesté dans la révolution scientifique qui s’est produite en Europe. Le monde musulman, lui, a refusé l’imprimerie qui a révolutionné les mentalités en Europe. Pour les Ottomans, l’écriture était sacrée et on préférait l’art de la calligraphie à l’imprimerie. Ainsi, en 1515, un décret du sultan Selim Ie punissait de mort tout utilisateur d’une presse. Cette impossibilité de concilier l’islam (dans sa version ottomane) et le progrès scientifique allait conduire au désastre. Ainsi, après avoir fourni idées et inspirations aux universitaires européens pendant le Moyen-âge, les scientifiques musulmans se coupaient des recherches les plus récentes.

Une fois l’Europe identifiée comme puissante, l’Empire ottoman adopta la politique dite tanzimat dans le but de rattraper son retard. Peu importe l’échec de cette politique ; ce qu’il faut retenir, c’est que les dirigeants musulmans ont commencé à envoyer des étudiants en Europe pour qu’ils s’instruisent. Et il suffit de comparer le voyage de Ibn Fadlan et celui de Tahtawi (1801-1873) pour mesurer l’ampleur du changement de la vision arabo-musulmane de l’Autre. Le premier est parti comme émissaire du calife al-Muqtadir pour enseigner les vertus de l’Islam, alors que le second, émissaire de Mehmet Ali, s’est rendu en France pour s’instruire.

Dans son livre L’or de Paris, Tahtawi décrit avec admiration les mœurs, les institutions, les lois, la culture des Français. L’auteur invite les Arabes et les Musulmans à s’inspirer du modèle français. Pour Tahtawi, rien dans l’islam ne s’oppose à emprunter à l’« infidèle » des éléments qui pourraient augmenter la puissance des Musulmans. Il ne voit pas l’Europe comme un danger, mais comme une réalité humaine digne d’être connue et appréciée à sa juste valeur, et par laquelle il faut passer pour trouver les forces nécessaires. Le cas inverse, c’est-à-dire le rejet ou l’ignorance, serait une grave erreur. L’Histoire lui a donné raison, ô combien !

Bien que la vision de Tahtawi inaugure l’âge d’une ouverture relative à l’Occident, elle n’a pas tardé à laisser la place à une autre, de nature idéologique, issue du combat contre la colonisation. J’entends par « idéologie » l’attitude de l’avant-garde arabe qui encadrait le combat pour la libération. La lutte a provoqué en effet une modification dans les rapports de force entre l’Europe et le monde arabe. Le retour de ce dernier sur la scène internationale et sa reprise de la parole se sont faits progressivement ; il était aidé en cela par deux facteurs : 1 ) l’émergence de la conscience politique incarnée dans le nationalisme, et 2 ) les nouvelles idéologies, et notamment le marxisme qui faisait irruption dans le monde arabe. Ajoutons à cela le changement sur le plan international, à savoir la division du monde en deux blocs : socialiste, qui soutenait les mouvements de libération nationale, et capitaliste. Sur cette toile de fond se sont dessinés une nouvelle position et un nouveau regard sur l’Europe. En effet, celle-ci n’a plus été sujet d’admiration ni non plus de refus aveugle, mais objet de critique. Il s’agissait de critiquer et de mettre à nu le discours que l’Europe portait et développait sur le monde arabe : à savoir l’orientalisme.

Pour conclure, je dirai que les Arabo-musulmans ont montré un manque d’intérêt vis-à-vis du christianisme et vis-à-vis des langues européennes pour les raisons suivantes :

– La pensée arabo-musulmane a été focalisée sur l’ultime message divin qui, pour les Musulmans, porte dans ses replis la « Vérité absolue ». La « Vérité absolue » est donc là, de leur côté ; alors à quoi bon aller chercher quoi que ce soit ailleurs ? Rien ne justifierait une telle démarche. Toutes les réponses sont énoncées dans le Texte, et il suffit de le déchiffrer. Ainsi on a négligé la Différence. Nous pouvons même dire que cette Différence est exclue, du fait qu’elle ne détient pas la Vérité, ou plutôt que sa Vérité à elle est « falsifiée ». C’est cette « logique » théocratique qui laisse, en fait, la connaissance de l’Autre filer entre les doigts de l’homme arabo-musulman.

– La coexistence confessionnelle. La société arabo-musulmane se compose de plusieurs éléments. Musulmans, Chrétiens, Juifs et d’autres vivent quotidiennement côte à côte. Et grâce à la loi de l’hospitalité, qui imprime la mentalité et l’âme arabo-musulmanes, cet aspect existentialo-social permet aux Musulmans de voir de plus près les rites, les comportements, les mœurs, les habitudes et les traditions tant chrétiennes que juives sur le sol arabe. Une telle coexistence n’éveille pas chez les Musulmans une curiosité quelconque, puisque les autres font partie de leur vie sociale.

– La spécialisation. La structure économique de la société arabe d’antan n’était pas basée sur la production comme ultime valeur. Les rapports de production étaient, dialectiquement, accompagnés par un type de pensée qui nous explique la perméabilité des frontières dans le domaine de savoir. Ainsi s’explique pourquoi l’intellectuel arabe au Moyen-âge est à la fois philosophe, linguiste, grammairien, médecin, juriste, et poète.

– Le manque de centres et d’instituts de recherche libres. L’absence de tels centres traduit, cognitivement parlant, notre misère intellectuelle qui s’ajoute à notre misère sociale, économique et religieuse. Une telle situation ne peut créer que des souffrances, voire des violences. C’est pourquoi, explique Talbi, nous sommes intransigeants avec nous-mêmes comme avec les autres. Tout ce que nous savons sur nous-mêmes vient de l’extérieur. N’est-ce pas là le summum de la dérision ? Les dirigeants arabes accordent beaucoup plus d’importance à la guerre qu’à la pensée, parce que la pensée leur fait peur.

En somme, l’état de la recherche dans le monde arabe est très critique. François Zabbal écrit : « Aujourd’hui, quelques esprits lucides découvrent avec effarement le terrible bilan de près d’un demi-siècle d’indépendances nationales : ici un enseignement sinistré, là un analphabétisme dramatique, et partout un état rudimentaire des sciences et des techniques qui explique la fuite des cerveaux et l’absence d’une quelconque innovation technique ou scientifique dans l’ensemble du monde arabe au cours du XXe siècle. »

– Le manque d’une véritable culture de débat, en raison de la dictature de l’ignorance. Cette dictature conduit directement à toutes sortes d’extrémismes. Talbi écrit à ce propos : « Nous vivons au sein d’une société, dans des conditions qui, de façon générale, refusent le dialogue et ne respectent pas l’autre tel qu’il est et tel qu’il veut être. C’est pourquoi nous finissons toujours par nous affronter de façon violente. »

Suite de notre soirée

« L’occidentalisme. Regards arabo-musulmans sur l’Europe »

avec Bachir BELQAÏD :

Le débat

Une intervention : Merci de cet exposé brillant et concis à la fois, ce qui est une performance. Vous avez fait référence à ce philosophe qui a vécu entre 1058 et 1112, Ghazali, et qui a, le premier, mis en œuvre cette philosophie selon laquelle toute vérité vient du passé, de ce qui a déjà été vécu. Comment se fait-il qu’une civilisation aussi riche que la civilisation arabe ait accepté cette théorie-là aussi facilement ?

Bachir Belqaïd : Je suis incapable d’expliquer ce qui s’est passé. A un certain moment, un ressort s’est brisé. Al Ghazali était le contemporain d’Averroès. Et à son livre Réfutation des philosophes, ou L’incohérence des philosophes, Averroès a répondu par L’incohérence de l’incohérence. Je n’arrive pas à expliquer comment la pensée de Ghazali a dominé, alors qu’Averroès a été obligé de prendre la fuite. Sa pensée s’est développée en Occident davantage qu’en Orient. Il a amorcé la modernité.

Juste après Ghazali, qui a pris la relève ? Des penseurs des idéologies extrémistes, jusqu’à aujourd’hui avec le wahhabisme : le même type de pensée, les mêmes schèmes, le même paradigme. On n’arrive pas à se débarrasser de cette idéologie.

Une intervention : Est-ce que les pouvoirs autoritaires dans le monde arabe ont joué un rôle particulier, pour promouvoir plutôt les idées de Ghazali que celles d’Averroès ? Sachant qu’en Europe c’étaient des pouvoirs autoritaires aussi ; mais il y a eu au XVIIIe siècle des « despotes éclairés », par exemple en Russie : c’étaient de vrais despotes, mais ils ont été aussi les protecteurs de certains philosophes des Lumières, comme Frédéric II avec Voltaire, en Prusse… Voltaire critiquait le christianisme : c’était la religion de l’Europe, son problème, et non pas l’islam. Mais pourquoi l’équivalent n’a-t-il pas eu lieu ? Est-ce qu’on peut accuser les pouvoirs politiques dans le monde arabe d’avoir instrumentalisé une certaine conception de l’islam ? Et pourquoi n’y a-t-il pas eu l’équivalent des despotes éclairés, par exemple dans l’Empire ottoman ? Il a fallu attendre le XIXe siècle pour voir les tanzimat, c’est-à-dire le moment où l’Empire décline, pour qu’il se dise enfin : « Tiens! Il faut peut-être s’inspirer de l’Occident, parce qu’il gagne des batailles alors que nous qui avons la vraie religion, nous les perdons ».

BB : Comme le pouvoir en place n’avait pas de légitimité, sa seule légitimité c’était la religion. Il y a un rapport dialectique entre le prince et le savant. Le savant légitime l’homme politique, et ce dernier se fait le protecteur du savant. Il n’y avait pas d’espace public, ni de contre-pouvoir. Comme le sultan ou le calife n’a pas de légitimité, n’est pas issu de la volonté populaire, il recourt à l’homme de la religion pour que ce dernier lui assure, à partir d’un verset ou d’un hadith, une certaine légitimité. Voilà le problème. Et même aujourd’hui, aucun pouvoir n’est démocratique et tous reposent sur la religion. Qui émet la moindre critique de l’islam, son sort sera scellé.

L’islam coranique, lui, incite à la démocratie, au respect de la volonté populaire, il se marie avec toutes les valeurs modernes comme la démocratie, la laïcité. Mais les régimes en place ne veulent pas de ça ! Et l’Occident encourage aussi cet état de fait, il faut être honnête. Développer la démocratie dans le monde arabe, ce n’est pas possible.

Une intervention : C’est très fort, ce que vous affirmez : « Ce n’est pas possible » ! Est-ce que c’est une affirmation issue de votre réflexion personnelle, ou est-ce que c’est un constat géopolitique, ou économique ?

BB : Cela vient de ma lecture des faits. Regardez, depuis les années 1960, les indépendances : il n’y a eu aucun processus démocratique. Chaque fois qu’il y a eu un début, il a été avorté.

Une intervention : La Tunisie, pourtant ?

BB : Regardez ce qui s’est passé. On est en train de liquider cette révolution qui a débuté il n’y a pas longtemps. Dans les années 1990 aussi, avec les élections algériennes où le FIS a failli prendre le pouvoir, il y a eu une révolution avortée : le seul choix a été ou bien les militaires, ou bien l’islamisme. Et il y a eu un quart de million de morts. Je ne sais pas. Peut-être que la position géopolitique du monde arabe explique cela : c’est une fenêtre sur l’Afrique, sur l’Orient, sur l’Europe, avec en plus des gisements de pétrole et de gaz. C’est un lieu stratégique, donc il ne faut pas de régime démocratique. Pourquoi ? Parce que ce serait une force conquérante et l’Occident (les sociétés multinationales capitalistes, pas les esprits épris de justice en Occident) n’en veut pas.

Le même intervenant : Ça veut dire que ton explication est politique, elle est liée aux rapports de forces mondiaux. Mais ces rapports politiques et économiques, ils s’appliquent aussi à tous les pays dominés, y compris par exemple à des pays d’Afrique non musulmans ou à des pays d’Amérique latine. Or on voit dans les pays d’Amérique latine des formes de démocratie se développer, avec des difficultés et des manques, certes ; et en Afrique plus difficilement encore. Mais il y a là plein de formes d’expression des sociétés civiles qui essaient de secouer les oppressions. Donc il y a un dynamisme démocratique dans des pays qui sont dominés par les puissants. Alors on pourrait se demander pourquoi ça paraît plus difficile encore dans les pays de tradition islamique, que dans d’autres qui sont tout aussi dominés ? Là non plus, les forces dominantes n’ont pas intérêt à ce qu’émergent des sociétés civiles qui contestent l’ordre international. Pourquoi ça peut marcher en Amérique latine ou en Afrique subsaharienne, et ça ne marche pas dans le monde arabo-musulman ? Il y en a (comme Zemmour) qui donnent des réponses (je sais que ce n’est pas la tienne) et qui disent que la nature de l’islam est incompatible avec la démocratie…

BB : De toutes façons, là ou il y a des gisements, des richesses (même en Afrique, au Mali il y a de l’or, de l’uranium…) il y a des problèmes. Mais en fait il y a dans le monde arabo-musulman collusion entre l’Occident et les pouvoirs en place. C’est ça, le problème. Le pouvoir en place en tire profit. Regardez la guerre d’Afghanistan : le président américain de l’époque qualifiait les terroristes de « combattants de la liberté » ! Il a encouragé ce type d’extrémisme, pour mettre des bâtons dans les roues des démocrates. Les talibans, c’est des types qui pensent : il y a Dieu, et puis rien.

L’islam est à l’antipode de ça. C’est une lumière. C’est la raison. C’est la réflexion. C’est le respect. C’est la dignité humaine : « Nous avons honoré l’être humain »… Cette dignité est bafouée dans le monde arabo-musulman. Les prisons sont pleines. Pleines de gens qui, tout simplement, ont réclamé la liberté d’expression, la liberté de la presse ou de conscience. On utilise un type d’islam pour dominer et pour retarder la révolution à venir. Et plus on repousse la révolution, et plus s’accroissent l’analphabétisme et l’ignorance. C’est malheureux. C’est tout.

Une intervention : Tu fais une distinction entre l’islam coranique et l’islam-institution. Pourtant l’islam a des institutions qui sont assez floues, par rapport aux églises chrétiennes avec leurs hiérarchies et leurs dirigeants. Comment se fait-il qu’avec une philosophie religieuse aussi humaniste, puisque tu dis que le Coran est une source de lumière intellectuelle, il n’y ait pas eu dans l’histoire un surgissement populaire et intellectuel de cet islam coranique ?

BB : Il y en a ! Sauf qu’il n’est jamais entendu. Frappé de mutisme de la part des autorités. Oui, je fais la différence entre islam-institution et islam coranique. Quand je dis islam coranique, je désacralise la lecture : qu’on prenne le Coran comme un texte, abstraction faite de la Révélation. Quand on le lit, il y a tout. Le Coran commence par « Lis ! » à l’impératif. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire utilise ta raison. Mais ça, on ne le voit pas dans l’islam-institution, d’où la raison est bannie. Dans l’islam-institution, on prend le texte et on dit : c’est comme ça.

La raison amène à réfléchir. Une situation qui date du Moyen-âge, elle ne peut pas être valable aujourd’hui en France. C’est ça qui fait peur aussi. Il y a un axe vertical et un axe horizontal. Sur l’axe vertical, il n’y a rien à ajouter : il y a Dieu et le Prophète, point barre. Mais l’axe horizontal, c’est le jeûne, la prière, etc., on peut l’aménager dans un contexte laïque comme celui de la France. Rien n’empêche l’islam d’épouser le contexte laïque. L’islam-institution, non : il amalgame. Il prend un texte qui date du Moyen-âge et il décrète qu’il est valable en tous temps et en tous lieux. C’est ça, la différence. L’islam coranique, lui, est ouvert, éclairé.

Voici un simple exemple : le jeûne. Posez la question à un musulman dogmatique : Si quelqu’un mange, et interrompt ainsi son jeûne, que doit-il faire ? Il vous répondra : « Ah, là, tu as mangé exprès, tu vas le rendre par deux mois de jeûne successifs, ou bien nourrir soixante pauvres ». Or, dans le Coran, il n’y a rien de tout cela. Si vous mangez en période de jeûne, vous pouvez rendre le jour où vous avez mangé, ça suffira. [Vous pouvez ajouter un jour de jeûne. NDLR]. Eh bien, cet islam des Lumières, on n’en veut pas. On veut que les gens soient bêtes, qu’ils le restent, et que le pouvoir en place en tire profit.

Une intervention : J’ai l’impression que tu définis une sorte d’islam laïque. Pendant la révolution arabe en Tunisie, on a vu un graffiti qui proclamait : « islaïque » ! Ça pose une question de fond à mon avis, qui est celle de la laïcité telle qu’on la connaît, nous, c’est-à-dire la séparation entre l’Église et l’État. Je dis l’État ; mais quelle serait cette relation entre la religion et la société civile, une société qui gère elle-même, qui auto-organise ses propres activités ? Voilà, j’essaie de comprendre cette relation entre laïcité et islam.

BB : J’ai abordé ça dans mon livre Réflexions sur la laïcité arabe. L’islam est par nature, par principe, laïque. Il n’y a pas de clergé. L’islam est une religion individuelle, personnelle, parce que personne ne doit rendre quoi que ce soit à quelqu’un d’autre. Chacun est responsable devant Dieu seul.

Mais il y a un procès d’intention, parce que les islamistes ou les théoriciens des pouvoirs en place ont associé laïcité et athéisme, et ont combattu la laïcité par ce biais-là. Selon eux, laïcité, ça veut dire athéisme, la fin de la religion ! Ça, c’est l’ignorance, c’est l’analphabétisme et l’absence d’un mouvement critique comme l’ont été les Lumières européennes. Si cela avait existé, cela aurait fait un travail sur les esprits et aurait protégé la société civile contre les pouvoirs en place. C’est l’absence de ce mouvement, qui a causé tant de malheurs.

Ma lecture du Coran, c’est que l’homme est libre. Libre de croire ou de ne pas croire. Il est responsable de ses actes.

Le même intervenant : Le Coran serait un texte laïque ? [BB : Oui !] Mais moi, je voulais dire que quand on se sert d’un texte religieux pour gérer les affaires de la société, on n’est plus dans le domaine personnel mais dans celui de la politique. Par exemple, en Israël, qui s’appelle « l’État juif » malheureusement, la religion est la base des conduites et des politiques.

BB : Oui, c’est tout simplement de l’instrumentalisation, parce que la religion ne gère pas la société. Il y a même un hadith qui dit que les compagnons ont interrogé le Prophète, pour lui demander comment gérer la société plus tard, après son décès. Et celui-ci leur a répondu : Vous êtes plus compétents que moi pour gérer vos affaires d’ici-bas.

Une intervention : Dans le fond, c’est une question de pouvoir. Toutes les religions ont une prétention à régler la vie de chacun. Non seulement la vie sociale et politique, mais la vie personnelle, familiale, sexuelle, la nourriture, etc. Est-ce que ce n’est pas quand les religions ont abandonné peu ou prou ce pouvoir-là, qu’elles ont permis aux sociétés d’évoluer et de se moderniser ? Et dans ce cas, pourquoi l’islam n’a pas réussi à renoncer à ce pouvoir ?

BB : Tout simplement, il n’a pas connu la démocratie. L’islam s’est développé dans un périmètre de despotisme. Regardez l’Histoire : depuis la mort du Prophète en 632 jusqu’à nos jours, la succession des pouvoirs s’est faite dans le sang. Des coups d’État. En 632 déjà, il y a eu un coup d’État. On n’a jamais connu un passage pacifique du pouvoir. Et chaque nouveau pouvoir, quand il s’installe, prend soin du religieux qui va le légitimer. Parce que l’accès au pouvoir est illégitime. Au fond, ils s’en foutent, de la religion.

Une intervention : Ça veut dire qu’il n’y a que l’Occident, qui permettrait à la fois la pire des oppressions et la meilleure des libérations ? Il n’y aurait, suivant ta logique, que l’Occident qui aurait réussi à sortir du monde de l’ignorance, du despotisme ?

BB : Qu’est-ce que ça veut dire, l’Occident ? C’est une catégorie vide de sens. En Occident il y a des gens différents, et jaloux de leurs différences. Il y a des labos, des grandes universités, des avancées culturelles partout. Il y a des acquis humains qui sont un bien commun, pour tout le monde. Pourquoi les immigrés n’arrivent-ils pas à transporter ne serait-ce qu’une idée là-bas, et la faire fructifier, comme on sème du grain ? Je le regrette.

Mais regardez l’Espagne musulmane, celle d’Averroès, héritière du patrimoine grec, de l’apport perse… L’Occident, pour moi, ça ne veut rien dire. Ou à la rigueur, par commodité, on peut dire que c’est un espace géographique.

Une intervention : Pour sortir de ce rapport binaire Occident / Orient qui est un piège, est-ce que tu pourrais rappeler les moments de la pensée arabe où il y a eu une ouverture qui s’esquissait, par exemple le mouvement des mutazilites ? Et la place de cet islam coranique dont tu parles, au sein de la Nahda ? Ces moments où une rationalité propre au monde arabe a essayé d’émerger, indépendamment de l’Occident parfois. Peut-être pas pour la Nahda ; mais les mutazilites, c’est sûr qu’ils étaient indépendants de l’Occident.

BB : Les mutazilites étaient les rationalistes de l’islam, et grâce à eux l’empire abbasside a atteint son apogée (cette dynastie a gouverné au nom de l’islam, de l’Orient jusqu’au Maghreb, de 751 jusqu’en 1258, où il a été détruit par les Tatars mongols). Mais en 848, le calife manipulé par les fuqahâ a banni les mutazilites et leur a fait subir une forme d’inquisition. Puis notre « ami » Ghazali a pris la relève ! Au XIXe siècle, il y a eu une ouverture relative sur l’Occident et on a commencé à espérer. Il y a eu, par exemple au Maroc, plusieurs réformes à l’occidentale, avec les débuts d’une vie politique des partis. Mais en 1952, avec l’arrivée des nationalistes au pouvoir, cela a pris fin. Ils ont tout détruit. Parti unique, à la stalinienne, jusqu’à nos jours. En Algérie par exemple, le FLN est toujours au pouvoir. En Irak, c’est la même chose. En Syrie, c’est le père puis son fils. Et pourtant il y a eu cette période, entre 1800 et 1950, avec une certaine pensée libre, la presse qui commençait à se développer, et les balbutiements d’une démocratie ; mais après, on a tout liquidé. L’histoire s’est répétée, comme avec les mutazilites. En 1925, pendant cet âge libéral, il y a eu un livre d’un intellectuel égyptien qui osait critiquer la religion, dire que le califat n’a rien à voir avec la religion, que l’islam n’est pas le fondement du pouvoir… Aujourd’hui, on ne peut plus écrire ce type d’ouvrages. Il y a une régression. Le Liban, c’était le Paris de l’Orient. Les maisons d’édition, la presse, les intellectuels : ça bouillonnait… et regardez aujourd’hui l’état dans lequel il est, le Liban ! C’est malheureux.

Une intervention : On dit que la laïcité à la française est souvent perçue, dans les pays musulmans, comme une guerre larvée contre la religion. Est-ce que c’est un sentiment partagé par les croyants ordinaires, dans ces pays ?

BB : La laïcité est une chance pour l’islam. La laïcité nous montre le vrai visage de ceux qui nous gouvernent. Mais cette chance, on ne veut pas nous la laisser, et le pouvoir explique que la laïcité veut éliminer l’islam, alors que c’est faux. Un intellectuel, le réformateur égyptien Mohammed Abduh, est venu en France (il est mort en 1905, l’année même de la séparation de l’Église et de l’État en France) et a dit : « Ici à Paris il y a des musulmans sans l’islam ; et là-bas au Caire il y a un islam sans musulmans ». Cette formule résume tout, elle résume le drame de l’islam. L’islam peut se marier avec la laïcité, pas de problème. Ce sont certains musulmans qui posent problème, ce n’est pas l’islam ; c’est leur lecture qui pose problème. Le livre est muet, il ne parle pas. C’est les gens qui le font parler. Et leur mentalité est moyenâgeuse. Comment se fait-il que dans les universités musulmanes, on n’enseigne pas l’ethnologie, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie ? Parce que ces approches sont libératrices. Dans ces universités, on enseigne le Texte et ses commentaires, et les commentaires sur les commentaires, et les commentaires sur les commentaires des commentaires. Je trouve que c’est malheureux. Pourquoi on n’enseigne pas une théologie de l’altérité ? Pourquoi on n’enseigne pas le judaïsme et le christianisme ? Ici, en Occident, il y a des intellectuels non musulmans qui s’efforcent de comprendre l’islam. Pourquoi n’y a-t-il rien dans l’autre sens ? Voilà des questions que je me pose depuis que je suis tout petit. J’ai lu le Coran, et il n’y a rien qui empêche d’étudier l’autre et de le respecter, tel qu’il est, ou tel qu’il veut être. Le respect de l’autre, c’est la base ; et aujourd’hui cela s’appelle les Droits de l’Homme. Les autres aussi, ont été créés par Dieu ; donc la moindre des choses, c’est de leur accorder le droit de vivre.

Une intervention : Tu évoquais tout à l’heure le coup de frein qu’il y a eu dans l’empire ottoman, après l’invention de l’imprimerie. On connaît le rôle de l’imprimerie dans la diffusion des idées. Sais-tu si dans l’empire ottoman les chrétiens, car il y en avait beaucoup, autochtones ou venus d’Occident, avaient la possibilité d’imprimer ? Ou bien s’il y avait des livres venus d’Occident ?

BB : Je ne sais pas. Je sais que l’expansion de l’imprimé est venu tard, en Égypte au XIXe siècle. Un très bon livre que je vous conseille et qui parle de ça : Civilisations. L’Occident et le reste du monde, de Niall Ferguson. C’est à lire pour comprendre comment l’Occident a acquis une telle force, et comment les autres (Chine, monde arabe, Afrique) ont été dominés.

Une intervention : La question de départ que tu posais, Bachir, était : « Pourquoi n’y a-t-il pas de discours structuré du monde arabe sur l’Occident ? » C’est peut-être tout simplement parce que l’Occident est dominant. Donc son discours est dominant.

BB : Dominant, oui. Mais le premier écrit chrétien (byzantin) sur l’islam date du VIIe siècle : Jean Damascène a vécu à la cour des Omeyyades, et il qualifie l’islam de secte. Sa critique est acerbe. Et après, au fur et à mesure, il y a eu la traduction du Coran, etc. et enfin se met en place, fin XVIIIe– début XIXe siècles, une institution avec des spécialistes. C’est ce que j’appelle un discours, et c’est effectivement lié à un rapport de forces. On envoie sur le terrain des spécialistes qui collectent des renseignements.

Mais ce type d’enquête, on le voit aussi chez Ibn Fadlân, qui est parti chez les Bulgares et chez les Russes faire une sorte d’enquête anthropologique, ethnologique, ou sociologique. Il notait tout. Mais il n’y a pas eu de suite, contrairement au discours occidental. La branche qu’on appelle « littérature de voyage » arabe n’a pas eu de suite. Fin XVIIIe – début XIXe siècles, pas mal de voyageurs arabes se sont rendus en Europe ; mais après, plus rien.

On ramasse les informations, on les livre aux spécialistes qui tissent un discours, et ce discours se répand. C’est comme le système capitaliste de production : il y a la matière, on la sort (on l’extrait), on l’usine, on la met sur le marché. Et voilà comment se construit l’image de l’autre.

Une intervention : Au début du XIXe siècle, il y a eu des saint-simoniens, des gens qui ont créé le capitalisme, et qui pour certains sont allés en Orient pour affaires, se sont convertis, et s’y sont établis. C’étaient des élites industrielles.

BB : Oui, il y a eu des élites converties. Prenez Louis Massignon, qui a fait un travail formidable sur l’islam et qui a découvert le soufisme et les grands soufis qui ont osé s’attaquer aux pouvoirs en place, à l’orthodoxie. Al-Hallâj, par exemple, qui disait : « Je suis la vérité ». C’est un blasphème, pour le pouvoir en place ! Le calife est le lieutenant de Dieu sur Terre, et la formule de Hallâj balaye cette idée. On l’a crucifié en 922. Massignon, professeur au Collège de France et converti, fait le rapprochement entre Jésus et cette manière de vivre l’islam : le soufisme.

Une intervention : [s’adressant au précédent intervenant] : Ainsi, selon toi, des figures saint-simoniennes du premier tiers du XIXe siècle partent en Égypte et en reviennent converties, et seraient donc à l’origine de la mise en place d’un certain esprit du capitalisme ? La question est donc : Est-ce qu’ils se sont nourris de ce passage en Orient pour cela ? C’est très compliqué ! D’abord, a-t-on des comptes-rendus écrits de leur part ? Comment ont-ils perçu la société égyptienne ? Ces intellectuels n’ont-ils pas perçu les choses de façon idéaliste, romantique ? On est en plein dans l’orientalisme romantique. N’ont-ils pas perçu plutôt une abstraction coranique, et mis les sociétés arabes réelles qu’ils ont rencontrées sous une sorte de cloche transcendantale, plus coranique que le Coran lui-même ? C’est un phénomène qui a été fréquent. Chez les orientalistes, c’est fréquent : ne pas percevoir les sociétés réelles, mais les voir à travers une projection faite de grands modèles abstraits, comme « le Coran », « l’Islam »… On entend encore des gens parler comme ça.

Ou bien, est-ce l’aspect populaire du commerce arabe qui les a intéressés, cette fluidité dans les échanges ? C’est très compliqué, de répondre à ta question ! Je pense que ces élites s’inscrivaient dans l’orientalisme romantique et cherchaient un supplément d’âme à leur occidentalité en crise. Parce qu’il y a ça, aussi : le voyage en Orient pour aller chercher là-bas ce qu’on a perdu ici. A savoir une spiritualité, et le saint-simonisme est épris d’une certaine spiritualité… associée, certes, à la matérialité marchande.

Une intervention : Il me semble qu’il y a eu en Égypte un début de modernisation, à peu près au même moment que le Japon…

BB : Oui, il y avait une volonté de moderniser l’Égypte, chez Mehemet Ali.

Une intervention : Il y a un livre intéressant de Maxime Rodinson, Islam et capitalisme. On considère souvent que les origines de la civilisation arabo-musulmane sont essentiellement commerçantes. Dans le Hedjaz de l’Arabie du VIIe siècle, c’est le commerce qui est la structure sociale fondatrice de ce qui va s’appeler l’islam : une religion de commerçants, peut-on dire pour simplifier.

BB : Oui, le Prophète lui-même était un commerçant.

Une intervention : Une petite question pour finir. Aujourd’hui en France, Bachir, y a-t-il d’autres personnes qui creusent cette réflexion ? Connais-tu d’autres personnes comme toi, dont on pourrait lire les livres ? Ou au contraire, te sens-tu seul ?

BB : Dans mon Limousin indépendant, je suis tout seul ! [rire]. Il y a certainement d’autres personnes, mais je n’ai pas de contacts avec un groupe de recherche ni avec un cercle de réflexion. Je mène mon bateau tout seul.

Je me rappelle que quand je me suis inscrit à l’ANPE pour trouver du travail, j’ai donné mon CV, et une dame m’a dit : « Vous avez tout ça, tout ce capital ? C’est dommage… » Et en sortant, je me suis dit : « Oui, ce capital il ne faut pas le laisser dans un tiroir. » Comme je n’ai pas trouvé de poste pour enseigner, j’ai investi dans l’écriture.

Ce sont des sujets d’actualité, sur lesquels j’écris. Pour l’instant, j’ai de bons retours. (Et aussi des insultes, des messages de haine sur internet, mais, bon…) Il y a sur moi des articles encourageants, je fais des interviews. Je ne peux pas espérer mieux.

Merci à tous.

Compte-rendu : MG

Que fait-on de la Préhistoire ?

Soirée-débat du jeudi 16 décembre 20h30, salle… …

Que fait-on de la Préhistoire ?

Usages idéologiques et psychologiques

des savoirs et de l’imaginaire préhistoriques

Corrézien, chercheur en littérature, militant et thérapeute, auteur de l’essai Le Roman préhistorique* qu’il présentera pendant la soirée-débat, Marc GUILLAUMIE s’intéresse depuis une trentaine d’années à ces récits de fiction, dont La Guerre du feu est le prototype pour le grand public francophone, et qui mettent en scène la Préhistoire.

Au-delà du roman, cet imaginaire irrigue aussi la publicité, les chansons, les livres de littérature jeunesse, les BD, les séries, les sites, les films… et même des tableaux, des dioramas, des figurines, des jouets, des statues, des timbres-poste, des musiques, des danses ! Cette rêverie préhistorique diffuse est donc très présente dans le monde moderne, sous de multiples formes dont le livre retrace l’histoire depuis le XIXe siècle jusqu’à nos jours, en illustrant son propos à l’aide d’une riche iconographie.

Depuis plus de cent cinquante ans, des scénarios et des images se répètent, avec assez peu de variations. Plagiés, démarqués, ressassés, adaptés, mis au goût du jour, ils remplissent forcément des fonctions sociales. Lesquelles ?

Il ne s’agit pas de dénoncer les supposées « erreurs scientifiques » des romanciers, des cinéastes et des artistes (comme l’ont déjà fait de nombreux préhistoriens), ni inversement de saluer une prétendue « vérité scientifique » du roman (comme l’ont fait d’autres préhistoriens). Il s’agit de prendre sérieusement ces fictions pour objet d’étude, et de les prendre pour ce qu’elles sont : elles n’ont peut-être pas grand-chose à nous apprendre sur la Préhistoire, mais beaucoup à nous apprendre sur l’époque moderne qui les produit.

***

C’est sur un aspect particulier de cet imaginaire, que Marc Guillaumie insistera pendant la soirée-débat : que fait-on aujourd’hui de la Préhistoire, dans notre monde ? C’est-à-dire : la Préhistoire, « à quoi ça sert ? » ou encore : « comment l’utilise-t-on ? » voire « comment la déforme-t-on ? » et « que lui fait-on dire ? » à elle qui, par définition, ne dit rien.

Cette science apparemment gratuite, ou plutôt cet ensemble disparate de savoirs et de représentations, est en réalité un lieu de vives tensions, de contradictions, de conflits autour d’enjeux importants. Nationalisme et universalisme, pseudo-darwinisme, racisme, sexisme et féminisme, mépris social et progressisme, classement implicite des genres (genres littéraires, genres des individus), critique et défense de la vulgarisation scientifique, écologie et « nouvelles spiritualités », sensibilités nouvelles et nouvel ordre moral, pyramidologie, soucoupisme et complotisme, futurologie et New Age, régression infantile et fantasmes de toute-puissance… Tout cela se situe aux carrefours de l’épistémologie, de l’histoire des représentations, de la politique, de la littérature et des mythes, de la psychologie et de la sociologie des croyances.

En ce moment où (face aux plus répugnantes falsifications historiques, qui acquièrent droit de cité médiatique) on interroge légitimement le « roman national » et tous les « grands récits », la Préhistoire semble bizarrement rester dans un angle mort des débats. Comme si elle était neutre. Comme si c’était « de la science », et rien d’autre.

(*) Marc Guillaumie, Le Roman préhistorique. Essai de définition d’un genre, essai d’histoire d’un mythe,

Bordeaux : éd. Fedora, 2021, 518 p.

Suite et fin de la soirée Que fait-on de la Préhistoire ? Avec Marc Guillaumie

Préhistoire et aliénation

On le voit : la Préhistoire sert à tout ce qu’on voudra. Dans les exemples que je viens d’évoquer, il s’agit moins de progrès des connaissances que d’aliénation au contraire, dans un double sens : psychologique et marxiste. Perdre la raison, perdre une vision claire de ses intérêts de classe. En effet, quel est le grand absent parmi tous les enjeux que je viens d’évoquer ? Foi et scientisme, relativisme, nationalisme, racisme et anti-racisme, sexisme et pseudo-féminisme, occultisme et New-Age, etc. On perçoit bien l’effacement de l’enjeu politique central au profit d’un progressisme soft, anti-raciste, féministe, écolo, non-violent : une « bien-pensance », dirait l’extrême-droite ! La société des chasseurs-cueilleurs serait égalitaire, non violente, respectueuse de la nature… En réalité, ces pauvres paléolithiques sont chargés de dire les rêves de notre société, davantage que la réalité de la leur.

[IMAGES : Couverture des romans de Jean M. Auel (1991) ; couverture d’un livre d’Attilio Mordini sur « le mystère du yéti à la lumière de la Tradition biblique » (1987) ; planche de BD d’Emmanuel Roudier mettant en scène le chamanisme préhistorique supposé (2012)]

Mais il y a d’autres discours que le « politiquement correct ». Je n’ai pas le temps de développer sur la publicité, qui fait pourtant un usage énorme de la Préhistoire. Et quelle plus belle machine à aliéner, que la publicité ?

Il y a aussi le discours cynique de la droite libérale. Là, le ton change. Cette droite refuse le rousseauisme mièvre que je viens d’évoquer. Le balancier revient du côté de Hobbes, comme au XIXe siècle. Cette Préhistoire-là est présente en filigrane chez Michel Houellebecq ; plus explicitement chez Bernard Werber et chez l’essayiste Yuval Harari, contre lequel le précédent invité du cercle Gramsci, Hervé Kempf, nous a mis en garde à juste titre. Harari et sa fresque grandiloquente qui va d’Homo sapiens à Homo deus, et qui inspire les fantasmes « transhumanistes » les plus sots.

La Préhistoire, “roman familial” de l’humanité

La question « Que fait-on de la Préhistoire » signifie aussi : « En quoi la transforme-t-on ? » Au plan collectif, on en fait un vaste récit, sans cesse retravaillé. Scénarios et images sont indéfiniment retravaillés, remis au goût du jour pour qu’on y croie : c’est le propre du mythe.

J’ai déjà souligné le rôle de la fiction, dans ce travail du mythe. Hervé Kempf insiste sur l’importance de la science-fiction chez les super-riches, les survivalistes, les terraformistes, etc. Ici, la fiction crée du réel : la SF ne transforme certes pas Mars en planète bleue, mais les lecteurs de SF terraformiste déplacent dans ce sens des masses d’argent. Et j’ai essayé de montrer que le roman préhistorique est lié à la SF.

Il n’y a pas que la fiction. La construction d’un “grand récit” cohérent mobilise toutes sortes d’acteurs sociaux. Des vulgarisateurs par exemple : loin d’exposer au public les questionnements scientifiques, le plus souvent la vulgarisation exhibe des réponses toutes faites, qui dès lors ne peuvent être qu’un catalogue d’idées reçues. Par exemple les « reconstitutions » d’humains préhistoriques (les plus belles sont celles d’Elisabeth Daynès) illustrent la nouvelle doxa : un Neanderthal fraternel, souriant, qui nous regarde en face, a remplacé le Neanderthal stupide et violent des « reconstitutions » de jadis. Il s’agit de démonétiser les représentations brutales ou misérabilistes du XIXe siècle… C’est très bien ! Je dis seulement qu’une vision univoque en a remplacé une autre, et que cette vulgarisation-là bannit tout questionnement. Jamais vous ne verrez, côte à côte, deux représentations différentes du même humain : l’un souriant, l’autre brutal… Or (comme dans le cas du mammouth mourant) ce que voit le public, c’est l’attitude, la mimique, le geste, et non pas les minuscules détails « scientifiques » de l’ossature. C’est un message idéologique qui est transmis principalement, et non un message scientifique. Non pas que la vulgarisation en soit incapable ; mais elle s’y refuse ; pour plaire il faut éviter de poser des questions, et se conformer aux idées reçues du moment. C’est le retour du « bon sauvage » du XVIIIe siècle. Il y a certes des remises en cause de cette doxa1. Les ajustements, les reprises, les reniements, les relectures, les réinterprétations sont la vie même du mythe. Ce dernier n’est jamais un texte isolé, fixé ; c’est un tissu sans cesse retissé. Pour Lévi-Strauss, le mythe n’est vivant que par ses variantes.

Nos ancêtres vivaient indolents dans la forêt tiède. Dépossédés par un changement climatique, ils durent se redresser sur la savane et affronter les fauves. Puis, dans le blizzard glaciaire, leurs vaillants descendants taillèrent le silex, chassèrent le mammouth, inventèrent l’art et le sacré… Voilà d’où nous venons !

Ce récit dramatique et héroïque est seulement l’une des variantes du mythe (la plus courante). Comme tous les mythes, il révèle les origines et donne des leçons implicites : ici leçon de courage, de fierté, de souci écologique… Loin d’être une histoire qui concerne vraiment les préhistoriques, le mythe s’adresse aux humains d’aujourd’hui. (Quant au Néolithique, il présente lui aussi une morale : « Travail, famille, poterie ! » s’amuse à juste titre Darmangeat).

Ce désir de se créer des ancêtres héroïques ressemble à celui du petit enfant, qui invente ce que Freud appelait un « roman familial ». Il se rêve bâtard ou enfant trouvé. À la place de ses parents, il en imagine d’autres, qui lui conviennent mieux. Et nous, hommes modernes qui avons perdu l’Éden en abandonnant nos références religieuses, il faut bien que nous fabriquions un mythe de remplacement !

La Préhistoire comme rêverie

et comme « rêvasserie »

Que fait-on de la Préhistoire, et que nous fait-elle ? Au plan individuel, la Préhistoire nous plonge dans une “longue rêverie engourdissante” (Jules Renard). Car il n’y a pas que la manipulation, l’aliénation organisée que je viens d’évoquer. Il y a aussi la sincérité de l’émotion, par exemple chez Éric Chevillard, Daniel De Bruycker ou Jean Rouaud, qui lui ont consacré de très beaux romans2. Non pas des aventures préhistoriques, mais des récits qui développent cette rêverie qui nous saisit quand nous pénétrons dans les cavernes, quand nous découvrons des objets, quand nous regardons ces peintures énigmatiques. Cette communion, peut-être rêvée, avec les artisans d’un passé abyssal.

Cette rêverie est orientée vers le futur : voyez les premières images de 2001 L’Odyssée de l’espace de Kubrik. La Préhistoire touche à la métaphysique : c’est l’essence de l’Homme, qui est en cause.

Mais c’est aussi une hypnagogie, une régression, une forme d’auto-hypnose… Un opium de l’athée ? Une « rêvasserie » : c’est le mot de Donald Winnicott, traduit par J-B Pontalis et repris par Serge Tisseron. Parmi les psychanalystes, Sigmund Freud, Sandor Ferenczi, Carl Gustav Jung évoquent cette rêvasserie, qui nous saisit quand nous nous laissons aller dans le gouffre obscur de la Préhistoire, et qu’on pourrait situer entre “sentiment océanique” et fantasmes infantiles de toute-puissance.

[IMAGES : l’image de Glauger illustrant l’idée générale de Préhistoire dans le livre de Hettinger (1906) ; la couverture de La Guerre du feu adaptée en BD par Roudier (2013) : le héros, devant un mammouth qui semble le protéger, brandit le feu]

Cette image de Glauger, je l’ai surnommée « Bienvenue dans l’utérus » tant elle me semble appeler à grands cris une lecture psychanalytique ! Quant à la magnifique image de Roudier, on peut l’interpréter comme une exaltation prométhéenne de la technique : l’homme maîtrise le feu et s’impose à la bête. Mais on peut aussi y voir, inversement, la gigantesque masse sombre de l’animal qui domine le technicien viril : anima et animus. Ou encore : derrière la conscience, l’inconscient.

Très intéressante est la reconnaissance progressive d’un art, aujourd’hui.3 Des images de la Préhistoire créées par des peintres, des sculpteurs, des céramistes depuis 150 ans, et qui ont longtemps été considérées comme documentaires (donc détruites en masse, comme obsolètes, chaque fois que les théories scientifiques changeaient), peu à peu sont reconnues comme de vraies créations. Mais c’est très récent.

Un dernier mot sur le XIXe siècle. Je veux insister sur la nécessité de ne pas juger, quand on essaye de comprendre. Je préfère évidemment Charles Darwin, Jules Michelet et Elisée Reclus à Cuvier, Broca, Le Bon, et mille autres… mais c’est presque une question de personnes. À mon avis, il est impossible d’échapper complètement à l’idéologie de son époque. Par exemple Louise Michel, qu’on ne peut vraiment pas soupçonner de tiédeur révolutionnaire (!) prend pitié des « pauvres Nègres » sur un ton qu’aujourd’hui on trouverait paternaliste4… Sommes-nous certains nous-mêmes d’échapper à des biais que nous ne voyons même pas, et qui, je l’espère, sauteront aux yeux de nos petits-enfants ? Il ne sert à rien de distribuer les bons points, les mauvais points.

***

En conclusion, la préhistoire n’est pas une activité gratuite, ni un savoir neutre. Elle est sans doute (pour la plupart des savants qui s’y livrent) une recherche désintéressée et honnête, mais elle fait quelque chose dans notre monde. La Préhistoire fait quelque chose, on en fait quelque chose, elle “sert à” quelque chose… à tout un tas de choses ! À des choses mal coordonnées entre elles, voire contradictoires. Je résume ce qui me paraît certain :

– la préhistoire n’est pas déconnectée de notre monde, bien au contraire. Mais pour faire tout son effet, il importe qu’elle passe pour telle : exotique, gratuite, un peu « ailleurs » comme le professeur Nimbus ;

– ni au XIXe siècle ni aujourd’hui, les romanciers et les artistes ne sont plus naïfs que les savants. Ils le sont même plutôt moins. Mais eux aussi, pour paraître sérieux, doivent jouer un jeu pervers : la soumission ostentatoire de la fiction à la science est une condition de sa réussite. C’est en passant pour respectueux des faits scientifiques, que les artistes, les cinéastes et les romanciers se font en réalité les meilleurs chantres de l’idéologie ;

– la Préhistoire imaginaire sert de multiples intérêts : libéraux, nationalistes, racistes, sexistes, etc. mais elle a beaucoup de mal à être progressiste sans être niaise. La fiction, la vulgarisation préhistorique et les interventions médiatiques des savants réécrivent sans cesse l’épopée de l’espèce, dans un grand rêve éveillé collectif, à la fois séduisant et capable de tout expliquer, tout illustrer, tout justifier… même le pire.

L’OBJET DE LA SCIENCE

Une remarque générale que je n’ai pas eu le temps de développer pendant la soirée. Je me permets de l’ajouter ici :

L’opposition entre “scientifiques” et “littéraires” est récente. On peut la dater des XVIIIe-XIXe siècles, avec la naissance des sciences expérimentales et surtout, à mon avis, avec les premières retombées économiques de l’approche expérimentale (d’abord dans l’agriculture : les physiocrates ; puis dans l’industrie). Dès lors, “la Science”, c’est du sérieux ! (c’est-à-dire : du fric). Tout le reste devient décoratif.

Cette dichotomie n’a guère de sens pour l’analyse des fictions. Mais elle a beaucoup de sens dans le micro-champ scientifico-médiatique, où le sérieux apparent se mesure à la proximité des sciences dites “dures”, donc la distance aux sciences humaines et à tout ce qui pourrait passer pour “littéraire”. Ce besoin de marquer une telle distance, chez des “scientifiques”, est révélateur d’une position dont l’occupant sent obscurément qu’elle est menacée.

En effet, un préhistorien spécialiste d’art rupestre peut paraître moins “scientifique” que son ou sa collègue spécialiste de l’outillage, et tous deux moins scientifiques que les spécialistes des modélisations mathématiques ; eux-mêmes enfoncés par les spécialistes des génotypes ou de la cladistique de la faune ; ces derniers regardés de haut par les paléontologues et géologues spécialistes de l’ère secondaire et des dinosaures ; lesquels sont méprisables aux yeux des “vrais” géologues… Surtout si ces derniers produisent des résultats chiffrés et une imagerie utilisant l’informatique, dont la fonction est souvent d’intimider plus que d’expliquer.

Comme le disaient les astronomes à leur collègue biologiste, dans le film Seul sur Mars : “La biologie, c’est pas une vraie science !” Ils disaient cela pour le taquiner, mais c’est révélateur. D’ailleurs, cette remarque peut redescendre le long de la chaîne des sciences qui se respectent : les biologistes la renverront aux zoologues ethologistes, qui la renverront aux psychologues…

Comme si, au fond, il n’y avait qu’une science : les mathématiques (qui sont la science de quoi ?) et à la rigueur la physique des particules et l’astrophysique. Tout le reste serait plus ou moins “mou”. Ainsi, plus son objet s’éloigne de la réalité sensible, et plus une science serait “scientifique”. Il y a là une part de nécessité méthodologique, car les sciences sont souvent “contre-intuitives”. Mais il y a aussi une part de posture, et en dernière analyse une part de défense des positions.

Mon camarade le physicien Hubert Krivine, dans sa définition de la science donnait (à tort) comme contre-exemple l’anthropologie raciale du XIXe siècle… Mais elle était scientifique ! C’est cela, le drame ! « Réfutable », elle répondait aux autres critères qu’indique Karl Popper : prédictibilité, compatibilité avec les autres sciences de l’époque, etc. Les méthodes étaient scientifiques. Le vrai problème, c’est l’objet de cette science (les « races » humaines), objet postulé comme réel… Que dis-je ? Même pas postulé explicitement : évident. Objet assigné à la science. Objet qui ne provenait pas du « champ » scientifique, mais des faits politiques et sociaux.

Si je traçais dans cette salle une ligne imaginaire, je pourrais vous séparer en deux groupes, et mesurer des moyennes : différences physiques entre le groupe A et le groupe B. J’en trouverais, ça ne fait aucun doute. Je pourrais créer ainsi une race A et une race B avec chacune son physique, ses aptitudes, et pourquoi pas sa mentalité. Ça ferait rire, parce que ce serait visiblement arbitraire. Mais un objet comme « les Noirs » était aussi arbitraire, et pourtant donné comme évident. Cette évidence relevait du fait colonial. Les savants avaient pour mission d’étudier « scientifiquement » un objet, désigné non pas par la science mais par les dominants. Comme aujourd’hui la catégorie a priori « jeunes de banlieue » est étudiée par des sociologues.

Ce qui a mis fin à l’anthropologie raciale, ce n’est pas un constat scientifique : « Chers collègues, nous avons bien cherché, et nous concluons que les races n’existent pas »… Non, « il n’y eut jamais de critiques de fond de l’anthropologie physique venue des anthropologues eux-mêmes ».5 Ce qui a donné un coup d’arrêt à cette science, c’est la déroute du nazisme. Après 1945, et heureusement, il a été soudain mal vu de classer les «  races ». Ainsi des pseudo-évidences sociales avaient créé l’objet de cette science, et d’autres faits sociaux et militaires l’ont brusquement retiré à la science.

Un autre exemple très différent, mais qui va dans le même sens : la définition des nombres, question vertigineuse. Qu’est-ce qu’un nombre ? Je me réfère à un livre qui n’est pas de la haute mathématique, mais de la vulgarisation sérieuse.6  Après avoir cité à ce propos Frege, Cantor et Bertrand Russell sans parvenir à conclure, les auteurs jettent l’éponge : « les nombres sont des archétypes qui appartiennent à l’inconscient collectif ». Ainsi l’objet des mathématiques, ou l’un de ses objets ou de ses outils7 favoris, ne relève pas des mathématiques mais de la psychanalyse, et précisément de Jung, dont on aura reconnu ici le vocabulaire ! Après ça, allez faire confiance aux sciences « dures » !

Je plaisante. Malgré toutes ces remarques je refuse, comme dit Gilbert Durand, d’« aliéner une quelconque part de l’héritage de l’espèce » : ni l’objectivité, ni l’intériorité et l’illusion créatrice. Ni la faculté de contacter le réel, ni celle de lui échapper, fût-ce pour mieux revenir à lui et créer autre chose. La tendance incarnée aujourd’hui par Isabelle Stengers ou Bruno Latour est trop séduisante pour être honnête. Constructivisme radical, anti-objectivisme… Vieilles sirènes de l’idéalisme.8 La réalité n’existerait pas, ou bien (ce qui revient au même) nous serions incapables de la connaître. La science ne serait que le résultat des rapports de forces au sein d’un laboratoire, ou qu’une mise en récit. Qui identifie ainsi science et roman, je me demande s’il comprend grand-chose au roman. Quant à la science…

Le relativisme est un scientisme malheureux, déçu, et au fond peu sincère. Tout ou rien : si la science n’est pas reine, alors elle n’est rien ! boude-t-il. « Unidimensionnels » selon le mot de Marcuse, nous ne pourrions pas contacter la réalité qui est pourtant devant nous et en nous, accessible par l’intellect, bien sûr que si, mais d’abord par ce qu’il y a en nous d’animal et de divin, par notre souffle, par la poésie et par la transe. Par la contemplation. Par le travail.

compte-rendu          : MG.

Le débat

Une intervention : La Préhistoire, ça commence quand, et ça finit quand ?

Par ailleurs, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas avoir une idée, construire une histoire réelle, scientifique sur la Préhistoire. Une histoire peut-être limitée, et qui devra tenir compte du darwinisme, d’une évolution de milliards d’années.

Dans la Préhistoire, il y avait très peu de monde. Voilà qui peut déjà nous aider à concevoir comment vivait l’Homme : le langage, et le nombre de la population. Est-ce que les humains vivaient toujours au même endroit ? J’ai lu que des gens contestent que l’Homme soit venu d’Afrique uniquement. Selon eux, il serait devenu Homo sapiens dans différentes régions ; mais une autre théorie affirme qu’il était déjà Homo sapiens au sortir de l’Afrique.

Où commence l’Homme ? Il y eu Homo habilis, Homo erectus

Une intervention : Pourquoi est-ce l’abbé Breuil qui est devenu professeur au Collège de France ?

Marc Guillaumie (MG) : L’abbé Breuil était très célèbre, et c’était un infatigable travailleur. C’est lui qui a fait les premiers relevés de Lascaux, par exemple. Mais pourquoi c’est précisément lui qui a été nommé, je ne sais pas.

Ah, vous voulez parler plus généralement de l’importance de l’Église en préhistoire ? Il me semble qu’il y a eu deux phases, dans la politique de l’Église catholique : une phase de refus frontal de cette science nouvelle, la préhistoire, qui remettait en cause le récit biblique ; puis une phase intellectuellement plus créatrice, d’accommodement avec la science. Je suis allé trop vite en présentant tout à l’heure les abbés Bouyssonnie et Bardon, les découvreurs de l’homme de la Chapelle-aux-Saints, en Corrèze en 1908. Le fait que c’étaient des abbés a été très important ; mais surtout, ce qu’ils ont découvert, c’était une sépulture néanderthalienne ! Sépulture égale culte. Sépulture égale religion. Nos deux abbés choquaient donc les catholiques les plus ignares, les plus réacs ; mais pour les catholiques plus ouverts, ils « prouvaient » que la religion est une dimension essentielle de l’Homme depuis les origines, depuis Neanderthal qu’on jugeait encore proche du Singe, en 1908… Inutile de préciser que tout le monde n’était pas d’accord avec ces généralisations ni avec ce type de « preuves » !

Il y a eu toute une série de prêtres, de prélats (Mgr Guillaume Meignan), de vulgarisateurs (Louis Figuier) ou de préhistoriens catholiques (Adrien Arcelin) qui se sont intéressés à la préhistoire, dès la fin du XIXe siècle ; série relayée au XXe par l’abbé Breuil ou par Teilhard de Chardin, qui était jésuite.

Qu’est-ce qu’on appelle Préhistoire ? (Je vous renvoie au petit livre très intéressant de Sophie de Beaune : Qu’est-ce que la Préhistoire ?) Quelle sont les dates-limites ? Cela commence-t-il au moment où existent des humains, ou avant ? Mais qu’est-ce qu’on appelle l’espèce humaine ? Homo sapiens, ou le genre Homo ? Ou les hominines ? Entre sept et deux millions d’années ; mais beaucoup plus tard pour H sapiens (200 000 ans, je crois). Il faut aussi se méfier de telles dates, qui varient en fonction des découvertes : ce n’est pas comme Marignan 1515 ! Et dans les livres pour enfants, « les animaux préhistoriques », c’est aussi bien les dinosaures (-65 MA) que les mammouths, qui sont presque nos contemporains.

Quant à la date de fin, traditionnellement on dit que c’est au moment où apparaît l’écriture. Donc, ça dépend des lieux : deux à trois mille ans av. J.-C. suivant les endroits, ou plus tard. Les premières traces écrites apparaissent vers -3500. Les Gaulois utilisaient peu l’alphabet ; ils n’étaient pas préhistoriques pour autant. Et cela continue jusqu’à notre époque : il y a encore des peuples sans écriture. Mais sur les Gaulois par exemple, on a des témoignages écrits par des auteurs grecs et latins. On appelle en général « préhistoriques » les peuples sur lesquels on n’a pas de témoignage écrit.

Quant à la possibilité de construire un récit, Sophie de Beaune explique très bien qu’il y a récit dès l’origine : dès que les préhistoriens se posent des questions, ils sont bien obligés de se raconter des scénarios, pour envisager ce qui a pu se passer à l’endroit où ils fouillent. Mais ce n’est pas la même chose, à mon avis, de raconter une hypothèse ou une fiction. On n’est pas dans la même catégorie logique, ni dans la même attitude lectorielle. La fiction réclame une suspension de la capacité critique : c’est l’illusio, dont j’ai parlé. Certes, il y a aussi une activité de critique du roman ; mais c’est une fois que vous avez fini de lire. Tel roman est bon, tel autre non : on analyse ou on juge, une fois qu’on a fini ; pas pendant le roman, sinon on perd le fil et tout le plaisir ; alors que le scénario hypothétique, lui, est soumis sans cesse au jugement critique : c’est sa fonction. Mais bien sûr qu’on construit des histoires, on ne peut pas faire autrement.

Quant au langage des préhistoriques, il pose un problème intéressant aux écrivains et aux metteurs en scène. Pour La Guerre du feu de Annaud, Anthony Burgess a inventé des langues. Il n’est pas le seul : depuis le XIXe siècle les écrivains font parler les hommes préhistoriques et inventent des langues.

Une intervention : Quelque chose m’étonne un peu, dans les représentations de la Préhistoire. C’est que souvent on assigne les hommes préhistoriques à une brutalité, et en même temps, il n’y a pas tellement de représentations du désir, de la pulsion… Ça me paraît assez prude ! Il y a aussi les rôles dévolus aux femmes préhistoriques.

MG : Tu évoques une question immense, qui a sollicité l’imagination des écrivains et des artistes depuis le début : le désir, l’érotisme, la sexualité. C’est vrai que le XIXe siècle est prude ; mais « en même temps » comme dirait l’autre, il est hanté par la sexualité. En réalité, il y a pas mal d’images érotiques de la Préhistoire depuis le XIXe siècle. J’aurais dû en montrer. Sans parler aujourd’hui de Rahan qui se promène en petit slip moulant…

Je crois qu’aujourd’hui, une convention, une bienséance en a remplacé une autre. Il y a un nouveau code de ce qui est montrable. Par exemple, les écrivains contemporains n’hésitent pas à décrire des actes sexuels ; mais les arts plastiques ne les montrent pas. Ce qui est signe d’émancipation dans le roman, signe aussi d’une vision supposée novatrice de la Préhistoire, serait en sculpture de la pornographie. C’est une nouvelle bienséance, une convention des genres artistiques, et un nouvel ordre moral.

Quant au rôle des femmes, il est mis en avant aujourd’hui par beaucoup de préhistoriens et de préhistoriennes : ainsi Marylène Patou-Mathis, que je remercie pour la préface qu’elle a donnée à mon livre. Mais je crois que le XIXe siècle dans ses représentations était beaucoup plus ambigu que le croit le XXIe. Dans les vieux romans, il y a pas mal d’héroïnes, si on y regarde sans a priori. Des femmes qui affirment leur volonté. Je connais au moins une héroïne préhistorique du XIXe siècle qui est plus forte et plus intelligente que tous les hommes qui l’entourent : Nomaï, de Rosny. Et je viens juste de découvrir, grâce au petit-fils de Ray Nyst, un projet de roman de cet auteur du début du XXe siècle, sur une femme préhistorique à la sexualité effrayante.

Une intervention : Il y a une vision de la Préhistoire un peu romantique, avec ses paysages tourmentés. Les éléments l’emportent sur l’Homme. Il y a des images dans le film de Annaud sur l’invention de l’amour, et aussi sur les débuts du sentiment maternel, et même paternel. Il est logique de penser que les temps anciens ont inventé quelque chose et qu’on peut essayer de représenter ça. Ce qui est complètement hypothétique, mais, bon…

Une intervention : On a découvert récemment une tombe dans les steppes, dans laquelle la femme (on croyait que c’était un guerrier, mais on sait maintenant que c’était une guerrière) porte des parures et des armes qui prouvent sa puissance sociale. L’époque permet ces découvertes, c’est évident. Et ces découvertes modifient l’image qu’on avait des femmes au foyer. C’étaient des chasseresses. On pense même maintenant que les peintures murales ont été faites par des femmes, d’après la mesure des « mains négatives » qui y sont imprimées. Donc il y a une progression due aux découvertes archéologiques récentes.

MG : Oui… Mais selon moi, l’ordre est exactement à l’inverse de celui que tu indiques.

Il y a eu un changement des mentalités, des rapports sociaux, des rôles convenus, et il y a aujourd’hui une acceptation plus grande de l’importance sociale des femmes ; cela permet de donner aux découvertes un autre sens. Voilà à mon avis l’ordre logique, et non pas l’inverse. Notre époque accepte la possibilité de l’existence de guerrières ou de chasseresses, ou de femmes artistes ; et du coup, on en trouve des traces partout !.. (A tort ou à raison : toutes ces pseudo-évidences sur les guerrières et les chasseresses sont très discutables. Mais je ne suis pas préhistorien).

Notre époque accepte qu’un scénario soit possible, et donc on regarde les découvertes avec un œil différent. Certes, ce n’est pas aussi noir ou blanc que cela, et cela marche aussi un peu dans l’autre sens ; mais ce ne sont pas les objets archéologiques qui, à eux seuls, expriment quelque chose. La société qui fait une découverte, la lit d’une certaine façon. Ou même : ne l’honore du nom de « découverte » que si c’est utile.

Un exemple frappant de ce procédé, c’est le fait que Neanderthal avait un volume cervical supérieur au nôtre. Voilà un fait (malgré toutes les incertitudes liées au petit nombre des fossiles) connu depuis très longtemps, puisque Darwin l’évoque dans La Filiation de l’Homme, en 1871. Mais ce fait connu a pourtant été totalement « ignoré » (méprisé) pendant au moins cent ans, parce qu’il était inacceptable. Il n’avait pas sa place dans l’idéologie et les représentations.

Il faut qu’un fait soit idéologiquement acceptable, pour être reçu. Au XIXe siècle, on mettait les hommes (et les femmes) préhistoriques au service d’un certain message idéologique. Aujourd’hui le message a changé ; mais le procédé est resté le même.

Une intervention : Lisez Le Droit du sol, la bande dessinée d’Etienne Davodeau : de Pech Merle à Bure ! Avec la distance entre aujourd’hui et notre ancêtre qui a peint les parois de Pech Merle ; et la distance entre aujourd’hui et les centaines de milliers d’années que vont durer les déchets radioactifs enfouis à Bure. Et les dessins sont somptueux.

Une intervention : Il semblerait qu’aujourd’hui, la production fictionnelle à propos de la Préhistoire soit moins importante.

Une intervention : Il y a aussi sur Arte, dans un cadre préhistorique, une satire de la vie actuelle [Silex and the city de Jul. NDLR]

Une intervention : Il y a des émissions aussi, je ne sais plus sur quelle chaîne, sur les grands mystères de la Préhistoire… Mais on est en train de remettre en place non seulement les grandes guerrières, mais l’égalité des rôles entre la chasse et la vie quotidienne : la taille des pierres, par exemple.

Une intervention : Peux-tu nous parler un peu du rôle de la massue ou du gourdin dans les romans préhistoriques ? Est-ce que ça a un lien génétique avec la matraque policière ? [rires].

Une intervention : Le bidule, Docteur Freud ?

MG : Oui, on va être plutôt du côté du Docteur Freud, que du côté de l’archéologie ! On n’a pas retrouvé de traces fossiles d’une massue : il n’y a pas de preuve de son existence (ni de son inexistence) dans la Préhistoire. C’est un objet entièrement conjectural, ce qui ne l’empêche pas d’être très présent dans la fiction.

Pour celles et ceux qui aiment les remarques égrillardes, j’ai consacré dans mon livre une vingtaine de pages à la massue et à sa symbolique phallique très claire… claire pour le lecteur d’aujourd’hui, plus ou moins familier du Docteur Freud. Mais le plus drôle, c’est que les vieux auteurs parfois ne semblent pas s’apercevoir des équivoques qu’ils suggèrent !

[lecture de quelques extraits de romans, avec par exemple une massue « raide », « renflée »… rires].

La Préhistoire est un grand trou noir. On peut y mettre ce qu’on veut. On y met souvent des fantasmes.

Une intervention : Pré-histoire… Quelle différence avec l’Histoire ? Cela signifie-t-il que l’Homme à cette époque ne réfléchit pas, ne parle pas ? Et après, il y aurait l’Histoire : l’homme réfléchit, il est rationnel ? Ce préfixe « pré-« , que signifie-t-il ?

MG : D’abord, il y eut l’adjectif « préhistorique ». Puis, substantivé : Gabriel de Mortillet dit « le préhistorique » au sens de « la préhistoire ». On a préféré « préhistoire » à archéologie antédiluvienne, anthropologie antéhistorique, antéhistoire, etc. Il y a eu beaucoup de termes en concurrence. Le choix définitif s’est fait à la fin des années 1860.

L’Histoire se fonde traditionnellement sur des documents écrits. Le reste, c’est de l’archéologie : les historiens sont des compilateurs et des critiques sagaces des textes, alors que les archéologues relèvent en Occident d’autres traditions et d’autres formations. Jusque dans les années 1910-1920, dans « le Lavisse » qui était la référence scolaire, une Histoire de France commençait avec les Gaulois, ou même avec les Égyptiens.

Les préhistoriques, par définition, n’ont pas laissé de trace écrite. Ça ne veut pas dire qu’ils étaient idiots ! Physiquement et intellectuellement, ils étaient comme nous il y a 30 000 ans. Les premiers documents écrits, ce sont des comptes. Claude Lévi-Strauss explique très bien dans Tristes tropiques que c’est compter les impôts, recenser, établir des rôles administratifs, qui a nécessité l’invention de l’écriture.

Une intervention : Oui, l’écriture est contemporaine de l’invention de l’État : État égyptien, État chinois, premières cités-états en Mésopotamie… Les deux sont corrélés. L’écriture est un instrument administratif avant d’être un outil de transmission du savoir.

Une intervention : Qu’y a-t-il eu de si particulier, dans les années 1860 ?

MG : Décembre 1859, c’est la parution de L’Origine des espèces. De façon complètement inattendue, le livre fait un tabac ! Donc il s’arrache, dès 1860, et il a tout de suite de nombreuses rééditions. A mon avis, les esprits étaient mûrs pour accueillir une théorie transformiste, parce que le livre en lui-même n’était pas très divertissant, et pourtant il s’est arraché… Les esprits étaient mûrs, y compris pour les pires idées et les plus fausses, et tout de suite on a attribué au livre des idées qui n’y étaient pas, mais qui étaient « dans l’air ».

Depuis 1856, traînaient aussi les ossements de Neanderthal. Vous connaissez les questions qu’on a pu se poser alors : est-ce que c’est un cosaque arriéré ? un débile mental ? Un hydrocéphale ? Mais soudain, en 1860, tout cela devient corrélé, on revoit la découverte à la lumière de la nouvelle théorie transformiste. Neanderthal devient l’intermédiaire entre l’Homme et le Singe… et il faudra attendre les années 1970 pour que ça change. Que change cette vision linéaire de l’évolution.

Un évolutionnisme influencé en fait par les théories de Herbert Spencer. Patrick Tort explique très bien que Spencer avait écrit avant Darwin. Il y a toute une anthropologie évolutionniste pseudo-darwinienne, en réalité spencérienne, qui capte à son profit le darwinisme dès ces années-là. Spencer prétend que Darwin le conforte, lui donne une base, mais il introduit ses propres idées. En France, c’est ce que fait aussi dès 1862 Clémence Royer, dont j’ai dit un mot.

Une intervention : La préhistoire est-elle une science purement occidentale ? Quid des autres civilisations, le Japon, la Chine, l’Inde ? N’y avait-il pas une certaine conception de la Préhistoire dans ces civilisations ?

MG : Les restes fossiles, il y en a partout. La Chine en est très riche ! Le site de Chou-kou-tien a été fouillé, entre autres, par Teilhard de Chardin, mais c’est venu après les fouilles en Europe. Tu dis science occidentale, je dirais même que c’était une science francaise [cocorico ! ironiques dans la salle] belge et anglaise, à l’origine… Il y a un nationalisme chinois, dont j’ai parlé un peu ; il y a aussi une préhistoire soviétique avec Nestourkh, qui a des accents très prométhéens ; chaque chauvinisme particulier et chaque vision idéologique insuffle son climat propre.

Une intervention : Est-ce qu’il n’y a pas un rapport avec la culture monothéiste ? Avec une histoire de la création de l’humanité, et avec un grand nombre de mythes, dont celui du Déluge ?

Une intervention : Le XIXe siècle, c’est le moment aussi où la bourgeoisie se démarque de l’Église.

MG : Il y a une opposition frontale de l’Église, au début. Des romanciers comme Ray Nyst ou Edmond Haraucourt sont farouchement antichrétiens. Un préhistorien comme Gabriel de Mortillet est nettement anticlérical. Par exemple, de Mortillet a refusé de reconnaître la Chapelle-aux-Saints comme une sépulture, ce qui paraît aujourd’hui saugrenu !

Le récit préhistorique, c’est une anti-Genèse. La Préhistoire, c’est l’inverse du paradis terrestre : l’homme est faible, nu, il a froid et faim, il est en proie aux fauves… Selon moi, il y a une concurrence directe entre deux « grands récits » incompatibles l’un avec l’autre. Une concurrence des mythes. Et voyez la suite de l’histoire : d’un côté le Péché et la Chute, de l’autre le Progrès !

Une intervention : Le message biblique était aussi une vision préhistorique, puisque l’Homme était dans une situation idyllique. Ce qui explique plus tard les thèses de certains anthropologues, sur le communisme primitif.

Une intervention : La Bible, c’est sur une base créationniste !

MG : Lisez l’anthropologue Christophe Darmangeat, Le Communisme primitif n’est plus ce qu’il était. Aux origines de l’oppression des femmes : vous apprendrez plein de choses sur le matriarcat selon Johann Jakob Bachofen, sur l’influence de Lewis Morgan sur Marx et Engels, etc.

Une intervention : Il y a des controverses en ce moment sur les thèses de Pierre Clastres sur la violence, le bon sauvage, l’esclavage chez les Amazoniens, etc. La préhistoire revisitée donne lieu à des combats idéologiques.

MG : Elle l’a toujours fait. Et elle a toujours été revisitée, à chaque époque.

Une intervention : Pour moi, la préhistoire est issue de la science. Ce sont les Lumières, le monde occidental : la France, l’Angleterre, peut-être l’Allemagne. L’histoire scientifique, c’est elle qui a créé la préhistoire. J’ai lu Darwin, c’est difficile mais très intéressant ; j’ai lu aussi Lamarck, qui avait sur l’évolution une théorie différente. Il n’y avait pas de préjugé, parce que les gens des Lumières cherchaient ce qu’est l’Homme de façon biologique. La vraie préhistoire, c’est celle où on dit : « Stop ! Je ne sais pas. »

Une intervention : Si en Occident on a inventé la Préhistoire, et cette césure avec l’Histoire qu’est l’écriture et l’invention de l’État, c’est bien évidemment idéologique. L’invention de l’État et de l’écriture (au XIXe siècle et aujourd’hui) est considérée comme une étape dans le processus de civilisation. Ça renvoie les sociétés non étatiques ou de tradition orale à un degré inférieur de civilisation.

Quand une société invente des concepts ou une périodisation de l’Histoire, elle le fait en fonction de ce qu’elle pense être l’évolution de l’humanité. C’est forcément le produit des conceptions de ceux qui l’inventent et c’est évidemment contestable, puisque l’histoire est un processus continu : dès qu’il y a Homo sapiens (qui était exactement comme nous, tu l’as dit, Marc) on pourrait dire que c’est le début de l’Histoire.

Une intervention : La science est une forme culturelle qui est dans l’histoire et l’anthropologie est très marquée XVIIIe et XIXe, c’est un peu une évidence. Mais dire que la biologie émet une certitude sur l’humain, c’est fort gênant. Marc a bien critiqué toutes ces disciplines : crâniométrie, anthropologie criminelle, etc. Crâne du Français, crâne du chimpanzé : qu’est-ce qu’on fait dire à ça ? La mesure, la comparaison, la hiérarchie des crânes est éminemment politique. La biologie peut se fourvoyer complètement, ici.

L’idéologie nous donne aussi la limitation entre inné et acquis. L’acquis, on le sort de l’inné, on le dépolitise… Je trouve effrayant qu’on puisse penser que la biologie n’est pas une forme culturelle, susceptible de critique. Voyez les femmes, la naturalisation qu’elles ont subie. On les a complètement sorties de l’histoire avec la « nature féminine », ce tissu de préjugés.

[Compte-rendu : MG]

1 Christophe Darmangeat, Justice et guerre en Australie aborigène, Smolny…, 2021 ; cf. aussi Emmanuel Guy, déjà cité.

2Éric Chevillard, Préhistoire. Roman, éd. de Minuit, 1994 ; Daniel De Bruycker, Silex. La tombe du chasseur, Actes sud, 2001 ; Jean Rouaud, Préhistoires, Gallimard, 2007.

3Zoë Lescaze, Paléoart. Visions des temps préhistoriques, Taschen, 2017.

4Maternaliste, en l’occurence, dans son beau livre Légendes et chants de gestes canaques (1885).

5 Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de l’Occident, Seuil, 2014, p. 302.

6 G.Z. Braun & J. Los, À la découverte de l’algèbre, « Marabout université », 1962, pp. 28-32, 115.

7Si les nombres sont seulement un outil, alors un mathématicien pourrait rétorquer qu’il utilise aussi un stylo, sans avoir besoin de définir son stylo. Mais il jouerait sur les mots, car il a besoin de définir les entiers naturels, les nombres irrationnels, etc., et non pas les stylos bille ou à plume.

8 L’article récent de Daniel Tanuro sur Latour permet de mesurer l’idéalisme de ce dernier : https://www.contretemps.eu/desastre-latour-materialisme-ecologie-capitalisme-vert-tanuro/ (Tanuro y cite aussi Marx et Tort, entre autres).

5 G MON AMOUR

5 G MON AMOUR*

Le lobby des ondes a une longueur d’avance sur l’opinion publique. Pour lui, les rayonnements électromagnétiques (REM) n’ont pas d’effets négatifs. Les intérêts de la téléphonie mobile sont défendus par la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (FIEEC).

our le FIEEC, les maladies causées par les téléphones portables seraient des affections multifacteurs : il serait impossible d’isoler le seul effet des REM. Il n’existerait aucun consensus scientifique sur la nocivité des ondes électromagnétiques. Même si un certain nombre de constats des effets des REM ont été réalisés ; il est possible de les corréler, donc pour le FIEEC, dangereux d’en tirer une relation de cause à effet, ou de se protéger… Les nombreux paramètres à prendre en compte conduisent à des conclusions différentes lors des études expérimentales (sauf celles des laboratoires financés par Orange, Free, Bouygues, etc.). L’ONG ICNIRP (Commission internationale de protection contre les rayonnements ionisants) a édité un guide en mars 2020, sur les limites d’exposition dans la bande de fréquence de 100 kHz à 300 GHz : 41 V/m pour des fréquences de 900 MHz et 61 V/m pour celles de 2 100 MHz. En 2005, le niveau maximal pour le public était de 0,6 V/m. Cette simple précaution de bon sens, d’après l’association Alerte Phonegate, cause un blocage systématique par l’Association française des opérateurs mobiles. Selon le FIREC aucun risque pour la population mondiale avec les champs électromagnétiques (fièvres – athermies – brûlures de la peau et des yeux) n’est « avérée ». Le cancer des ondes n’existe pas, même si un taux de mortalité anormalement élevé est constaté. À l’ambassade américaine de Moscou, un tiers du personnel, bombardé d’ondes électro- magnétiques de faibles puissances et non ionisantes était malade : migraines, douleurs cardiaques, trouble du rythme du cœur, du sommeil, etc. À proximité des bases aériennes militaires, bourrées de radars et antennes en tous genres, l’épais brouillard électromagnétique reste très toxique. Le centre international de recherche sur le cancer a classé ces ondes en catégorie 2B : cancérogène possible, au même titre que le chlordécone qui a empoisonné bananes, Antilles, etc. Aujourd’hui, les mécanismes d’action des rayonnements non ionisants sur les êtres vivants explosent : maux de tête, insomnies, sensations de brûlures, de picotements, de courants électriques, troubles de la circulation sanguine, du liquide céphalo-rachidien, de la moelle spinale… L’exposition du public aux ondes WI-FI ne connaît aucune restriction. L’usage des portables pour les enfants n’est pas interdite par le ministère de la Santé. Les souffrances exprimées par les électro-hypersensibles provoquent de profondes perturbations, malgré les moqueries d’EDF, Bouygues et consorts. Les communiqués répétant que tout est sous contrôle pleuvent ! Les rouges-gorges désertent les centres urbains, où le bruit électromagnétique bombarde à tout va. Avec la 5G, les trains d’ondes, irréguliers se propagent et leur innocuité est loin d’être prouvée. Aucune étude d’impact sanitaire n’est réalisée dans les crèches, écoles, lycées et encore moins dans les epahd ou foyers de travailleurs immigrés. Le site radiofrequences.gouv.fr recommande l’utilisation de kits mains libres et souhaite que « les parents incitent les enfants à un usage raisonnable du téléphone mobile. » Donc ça ne craint rien, mais il faut faire attention ! « La grande majorité des gens collent le combiné à l’oreille pour communiquer et quand il n’est pas utilisé, il est souvent glissé dans la poche du pantalon ou de la chemise, donc n’est espacé du corps que de quelques millimètres. » 700 000 concentrateurs relaient les transmissions sans fil, dont celles du compteur Linky. Ils utilisent les réseaux des opérateurs de téléphonie mobile. Le courant porteur en ligne (CPL) se superpose à l’électricité « classique » jusque dans les logements. Le pilotage centralisé et automatisé de la vie urbaine traite les humains comme des flux et des stocks. C’est fait par l’interconnexion des smartphones, tablettes, GPS, ordinateurs, capteurs et puces RIFD (de radio identification) disséminés dans le mobilier et l’environnement urbain, les systèmes de « billettiques » des transports en commun, des caméras de vidéosurveillance (avec ou sans reconnaissance faciale), la lecture des plaques d’immatriculation… Une cyber-tour de contrôle accélère ou ralentit les flux, les oriente, déclenche des éclairages et feux de signalisation, le tout en temps réel. Pour l’énergie, consommée par cette intensification d’ondes artificielle, se met en place un déploiement massif de panneaux photovoltaïques, voire d’éoliennes ou de mini centrales nucléaires. D’où un extractivisme extravagant sur toute la planète. Les frigos feront tout seuls la liste des courses, envoyée à l’hypermarché, qui livrera avant même que l’on passe commande… Le flicage continu du quotidien des vies privées verra l’État punir les réfractaires aux écrans (moyenne de 5 heures par jour) et les nomophobes aux smartphones (dose : 200 fois par jour). Une société de suspects se met en place, avec des contrôles policiers immédiats. Enedis et RTE qui se trouvent en situation de monopole dans le transport d’électricité, dépensent des millions d’euros en publicité dans les médias (rendus dépendants et dociles). Les cas d’électrohypersensibilité se multiplient. C’est le mal du XXIème siècle. Le pouls cérébral sera détecté par un « échodoppler pulsé ». L’humain appartient qu’il le veuille ou non au monde animal. Les ondes fragmentent le sommeil paradoxal. Une catastrophe sanitaire et écologique se précise… Les débits ont été multipliés par dix avec la 5G. D’autant qu’elle vient surajouter une couche supplémentaire aux précédentes. Les antennes relais fleurissent dans les zones très peuplées (chaque 100 m ?). L’exposition du public sera permanente : tous des cobayes ! Le développement de ces infrastructures sans fil entre dans la guerre économique des grandes puissances. Amazon, géant de la vente en ligne veut créer un réseau planétaire avec plus de 3 000 satellites, en orbite à 600 km ! L’exposition à des rayonnements de radiofréquence des centaines de fois supérieurs aux actuels, fera que tout le vivant sera contaminé (plantes, insectes, animaux). « L’industrie veut produire à tout prix, même en créant des risques graves. L’État veut protéger l’activité productive et refuse d’inquiéter les populations : donc, en chaque cas, il expliquera que « ce n’est pas grave ». Le citoyen ignore, est impuissant, et finalement accepte ce risque mal connu en compensation des plaisirs que lui distribue cette société technicienne. » écrivait déjà vers 1980 l’anarchiste Jacques Ellul. Cira Limousin _ __ * 5 G MON AMOUR, Enquête sur la face cachée des réseaux mobiles, Nicolas Bérard, Le passager clandestin, l’âge de faire, 14 euros, 237 p.

Deux siècles de solidarités en Limousin

Deux siècles de solidarités en Limousin et au-delà

ouvrage collectif de l’association PR2L

Editions Mon Limousin, 2021

Deux siècles de solidarités en Limousin et au-delà - éditions Mon Limousin - Association PR2L

L’économie sociale et solidaire (ESS) est née de rêves devenus réalités. Elle se rattache à des principes et à des valeurs : entraide, solidarité, démocratie, équité, sincérité, partage. En Limousin, son histoire s’inscrit dans un long itinéraire qui débute au XIXe siècle et se poursuit jusqu’à nos jours. Deux siècles de solidarités en Limousin est un ouvrage collectif écrit par les membres de l’association PR2L. En 192 pages largement illustrées, il explore tout ce qui fait l’histoire et la vitalité actuelle de l’ESS dans la région. Qu’il s’agisse, de « républiques coopératives », d’éducation populaire, d’écohabitat etc., ce livre filme la volonté de femmes et d’hommes ayant historiquement choisi la coopération, le mutualisme, l’associationnisme pour vivre dignement, consommer différemment, entreprendre autrement, s’émanciper. Il entraine dans un voyage qui prend sens et porte au-delà du présent et des trois départements…

En Librairie

Commande Internet : www.MonLimousin.fr

 

 

 

Que crève le capitalisme, ce sera lui ou nous

Que crève le capitalisme, ce sera lui ou nous

Pour présenter à partir du regard écologiste les axes du technocapitalisme et discuter des chemins de l’insubordination, Hervé Kempf, auteur de Que crève le capitalisme (Seuil, 2020) sera à Limoges mercredi 13 octobre.

Le capitalisme est devenu à peine dicible. Il serait là, comme une espèce de fatalité, un Etat inébranlable, une réalité aussi naturelle que l’air que l’on respire. C’est la ruse du capitalisme : se cacher en étant partout, pour devenir innommable ou mieux, tel que le nommer devient inutile, un nom qui n’agit plus rien, mot désuet renvoyant à un ancien temps peuplé de poussiéreuses figures en noir et blanc – URSS, Marx, les travailleurs… Et pourtant : non seulement le capitalisme a une histoire – ce qui veut dire qu’il va disparaître comme il est né et a grandi -, mais il est en train de la renouveler. Même celles et ceux qui maintiennent le combat de la critique ne voient pas assez que le capitalisme a reformulé son paradigme, que la séquence dite « néo-libérale », ouverte triomphalement par Tchatcher et Reagan, ne suffit plus à décrire l’état présent des relations sociales mondiales. Car nous sommes entrés dans un technocapitalisme qui a reconfiguré un projet nouveau. En deux mots : la catastrophe climatique et l’intelligence artificielle dessinent les deux pôles du nouveau théâtre des luttes humaines du XXIème siècle. Et dans la post-humanité hybridée avec les machines qu’imaginent les seigneurs du numérique, il y aura selon les propres termes de leurs idéologues les « castes inférieures », livrées au chômage et à la détresse provoquée par la catastrophe écologique, et « une élite privilégiée » qualifiée de « surhomme ». Cette vision du monde conduit à l’apartheid climatique – et l’assume.

HK

Que crève le capitalisme Ce sera lui ou nous Hervé Kempf “La catastrophe écologique est enclenchée, la crise du coronavirus a fracturé le monde entier. Un responsable : le capitalisme. En saccageant le service public de la santé, il a transformé un épisode grave mais gérable en désastre. En poursuivant la destruction des écosystèmes, il a mis en contact des virus mortels avec la population humaine. En aggravant les inégalités, il a plongé des dizaines de millions de personnes dans la misère. Le gong avait pourtant déjà retenti lors de la crise financière de 2008. Mais plutôt que de se remettre en cause, les capitalistes ont formé un nouveau paradigme : l’avenir sera technologique, fondé sur la numérisation et l’intelligence artificielle. Il conduira à une nouvelle élite hybridée avec les machines. Et la masse de l’humanité sera rejetée dans le chaos climatique, au prix d’un apartheid généralisé. Il faut rejeter cette vision mortifère. L’oligarchie est aujourd’hui une caste criminelle. On ne la convaincra pas, on la contraindra. Des stratégies de résistance sont nécessaires, possibles et nombreuses. Cet ouvrage est un appel à dépasser le fatalisme et à entrer en lutte. Car le capitalisme vacille. Et c’est tant mieux : il est temps que s’ouvre le monde nouveau.” Auteur de plusieurs essais dont Comment les riches détruisent la planète (Points Terre, 2020)et Tout est prêt pour que tout empire (Seuil, 2017), Hervé Kempf est rédacteur en chef de Reporterre, le quotidien – en ligne – de l’écologie.

mercredi 13 octobre 20h30 Salle du temps libre (derrière la mairie de Limoges)

avec Hervé Kempf Ancien journaliste de Courrier international, La Recherche et du Monde , il est l’actuel rédacteur en chef de Reporterre .

Coorganisé par Attac et le Cercle Gramsci

Voici la première partie du compte-rendu de la soirée-débat avec Hervé KEMPF, en octobre dernier.

Hervé KEMPF : Le thème de la discussion de ce soir est Que crève le capitalisme !, et c’est le titre de mon livre. Depuis pas mal d’années, une phrase de Fredric Jameson me tournait dans la tête : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme ». Effectivement, nous sommes dans une période, depuis des années, où l’on accepte comme des choses normales le changement climatique, l’augmentation de température du globe de 1,5° ou 2°, la disparition de la forêt amazonienne, et le fait que dans cinquante ans il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans. On accepte comme une évidence cet effondrement, cette catastrophe écologique, mais en revanche, pour la majorité des gens, la sortie du capitalisme, non ! Il leur est plus facile d’imaginer la fin de la Terre, la fin de l’écologie globale, que la fin du capitalisme. C’est le point de départ de ma réflexion. En fait, il est tout à fait possible d’envisager la fin du capitalisme, d’en sortir. Ce n’est pas une essence, une fatalité, un mode d’organisation social et politique qui existerait de toute éternité. C’est une forme historique, et d’autres formes historiques importantes ont disparu. Pour nous, Européens, l’empire romain, ça nous parle ; mais on pourrait aussi parler de l’empire ottoman, des Aztèques, des Mayas… On pourrait ainsi faire la liste des empires qui ont duré quelques siècles. Les formes historiques changent. De la même manière le capitalisme a connu des phases historiques, il n’a pas existé de tout temps. Il est né avec un capitalisme marchand qui commence aux XVè-XVIème siècles, se développe au XVIIIème avec la colonisation, élément absolument structurel et essentiel du développement du capitalisme industriel européen, puis avec un capitalisme militaire très fort au XIXème. Ensuite on arrive à cette catastrophe absolue : la Première Guerre mondiale. Là, on entre dans un autre cycle. Après la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu un capitalisme keynésien avec une hybridation, un accord entre la liberté du marché et des régulations sociales et politiques très fortes. On est sorti de cette phase autour des années 1980 avec le néolibéralisme, historiquement daté de Hayek et d’un certain nombre de gens qui ont commencé à réfléchir dans les années 1940. Ce nouveau cycle a démarré avec Mme Thatcher en Angleterre et Ronald Reagan aux États-Unis. Un des éléments de ma thèse, c’est que l’on a dépassé la phase de maturité du capitalisme. Il s’est passé quelque chose autour de 2008. Ébranlement financier énorme, chute des bourses, d’un très grand nombre de banques ; on a été à deux doigts de voir le système financier s’écrouler et de retrouver des situations comme celles des grandes dépressions des années 1920 en Allemagne, où les gens avaient des brouettes remplies de billets pour aller acheter leur pain, ou celle des années 1930 aux États-Unis, où les chômeurs s’alignaient sur des centaines de mètres en attendant une soupe populaire ou l’espoir d’un travail. C’est ça qui aurait pu se passer, et qui a été évité par l’intervention de l’État. On est sorti du catéchisme néolibéral alors que la spéculation financière invraisemblable avait été stimulée par toutes les politiques enclenchées à partir de Reagan et Thatcher. Là, il fallait intervenir. On a évité la pire crise, qui aurait pu avoir des conséquences humaines et sociales dramatiques, par le rachat de banques, l’augmentation de la dette, des travaux publics, et l’injection de fonds dans l’économie.

A ce moment-là, logiquement, il aurait dû y avoir une remise en cause du capitalisme. L’analyse évidente était que la crise avait été créée par une spéculation invraisemblable des marchés financiers avec des jeux sur les titres pourris et sur les prêts immobiliers. On avait évité une crise. L’État, c’est-à-dire la collectivité, était intervenu avec l’argent des contribuables. On devait tout remettre en cause, et après un moment de flottement (discours de Nicolas Sarkozy indiquant qu’il faut réformer le capitalisme financier) il ne se passe rien. Après ces moments de flottement autour de 2010, tout repart comme avant, avec de vagues réformes du système bancaire qui ne changent rien fondamentalement, car on conserve un élément essentiel du dérèglement des marchés financiers : le fait que les banques de dépôt et les banques d’investissement ou de spéculation se mélangent. La Bourse reprend son ascension et atteint son plus haut en avril de cette année 2021, très largement au-dessus des niveaux de 2007-2008. Les inégalités recommencent à croître. Je veux faire un petit retour en arrière important : on a évoqué le capitalisme keynésien, en France les « Trente glorieuses » entre 1945 et 1975, des années avec des inégalités mais où les rapports de force entre le Capital et le Travail étaient tels que les inégalités ne bougeaient pas. Mais à partir de 1979 et 1980, quand M. Reagan et Mme Tatcher arrivent, les courbes d’inégalités commencent à augmenter car dès la première année de leur mandat, ils desserrent l’imposition sur les riches et ils ouvrent la boîte des marchés financiers. S’ensuit une augmentation continue des inégalités, avec des nuances selon les pays (très forte aux États-Unis et en Angleterre) mais peu ou prou tout le monde a suivi la même courbe, qui s’arrête en 2008, et qui repart après. Avec la Covid, il y a eu un nouveau bond des inégalités. Aucune remise en cause : le système repart comme avant. Aggravation aussi de la crise écologique, quel que soit le domaine dont on parle : le climat, l’augmentation des gaz à effet de serre avec des chiffres jamais constatés dans l’atmosphère terrestre depuis des millions d’années, une érosion, un effondrement de la biodiversité, une phase d’extinction des espèces absolument historique… La dernière crise d’extinction des espèces, celle qui a vu la disparition des dinosaures, c’était il y a 65 millions d’années. Et une pollution de tous les écosystèmes par les plastiques, les pesticides, les déchets toxiques, les déchets nucléaires. On est dans cette situation. Et non seulement on le fait, mais on le sait. Bien avant 2010, tous ces éléments étaient connus, ils étaient sur la table. Rien fondamentalement n’a changé, c’est-à-dire que si on observe l’écologie comme on le fait à Reporterre, on voit malheureusement que tout s’aggrave, En fait, que s’est-il passé pour que cette crise fondamentale, qui a été comparée à la crise de 1929 justement, n’ait pas entraîné une refondation ou même une restructuration ou une réforme profonde et qu’on ait continué dans la sphère néolibérale ? Mon hypothèse, ou mon argument, est que non seulement on est dans le néolibéralisme, mais que dans ces années-là, le capitalisme a formulé une nouvelle façon de se voir et d’imaginer la Terre. Un système économique, mais aussi un système social existe par la façon dont il organise son présent, sa façon d’être, et aussi sa façon d’organiser ses relations avec ce qu’on appelle la nature ; et c’est aussi une vision du monde, une représentation de la société qui se projette dans l’avenir. Et ce qui s’est passé, c’est que le capitalisme a formulé un nouveau paradigme. On peut associer cela à quelque chose de plus important qui s’est passé dans le domaine technique, dans le domaine informatique : un progrès très considérable en intelligence artificielle s’est produit dans ces années-là. L’intelligence artificielle, c’était une variante, une sorte de discipline de l’informatique, qui a eu ses phases de progression et de stagnation. Dans les années 2000, c’était un peu une voie sans issue dans un domaine où il y avait beaucoup moins d’informaticiens ou de chercheurs qui travaillaient. C’était beaucoup moins à la mode que d’autres domaines informatiques. Cependant, quelques chercheurs travaillaient sur cette « technique », que je serais bien en peine de vous expliquer ce soir, technique qui reprend l’assimilation du modèle, de l’image, des neurones dans la tête d’un être humain ou d’autres êtres vivants. Donc, voie sans issue. Mais dans ces années-là, une équipe de chercheurs, dont un Français maintenant directeur de la Recherche et Développement chez Google, trouvent dans cette technologie semblable aux réseaux de neurones un changement, on appelle ça le deep learning « l’apprentissage profond ». Ça marche à ce moment-là, parce qu’on se trouve à un moment où d’une part pour faire fonctionner ce deep learning, il faut énormément de données, que l’on n’avait pas dans les années 1970 ou 1980. Là, avec le développement d’Internet, des réseaux sociaux, dont certains d’entre vous se servent quotidiennement, avec Google, avec Apple et Microsoft, il existe des masses de données absolument énormes, en quelque sorte le carburant de ces réseaux de neurones. D’autre part, ces algorithmes, ces suites de séquences logicielles sont très lourdes, donc nécessitent des ordinateurs très puissants pour les faire tourner, et on en dispose maintenant. Si on compare avec l’automobile, c’est comme si on avait un nouveau moteur beaucoup plus puissant (des ordinateurs), des carburants (une masse de données) et l’intelligence artificielle qui va faire fonctionner tout ça : un nouveau système de conduite et de fonctionnement. On a donc un développement vraiment très grand de l’intelligence artificielle dans ces années-là, et bien sûr les « Gafam », les Google, les Amazon, les Facebook, les Apple et Microsoft s’en saisissent presque tout de suite. On voit les premières applications intervenir très rapidement, notamment dans la reconnaissance vocale ou faciale, et puis dans d’autres domaines. Elles étaient déjà puissantes mais en tant que journaliste, j’ai constaté une évolution de leur cours en Bourse : dans les années 2000 en gros, elles sont déjà riches et puissantes mais assez stables ; et puis, on voit vraiment une évolution d’un seul coup. Leur cours en Bourse monte et donc leur puissance devient énorme, chacune devient plus valorisée que Wallmart par exemple, qui était le plus valorisé de la planète. Ça veut dire que le capitalisme a trouvé ce qui lui donne vraiment son tempo. Les puissants regardent maintenant de haut les gens de General Motors, pour ne citer que le vieux capitalisme, le capitalisme industriel, l’automobile, la grande distribution, et autres. Les entreprises du numérique ont une manne financière extrêmement importante. Elles pèsent parfois plus lourd que des États. Elles ont un idéologie née dans les années 1980, avec le développement de la micro-informatique (qui au demeurant est un phénomène technique tout à fait passionnant), au départ sur une base qui baignait un peu dans la Californie des années 1960, une vague vision hippie rapidement perdue et se transformant de plus en plus en une idéologie libertarienne, c’est-à-dire critique de l’État, pour la valorisation de l’individu et la compétition. Finalement, pour résumer, ce sont ceux qui réussissent le mieux qui doivent diriger la société. Donc le ferment idéologique et culturel était là. Le développement d’Internet a encore renforcé ce phénomène dans les années 1990 et 2000. Et quand arrive vraiment la puissance permise par ce progrès technique, et notamment l’ intelligence artificielle, toutes ces sociétés ont la capacité d’imposer leur vision du monde, une vision très particulière. D’abord, l’idée que la technique peut résoudre tous les problèmes. Il n’y a plus vraiment de problème social : la technique est le moyen par lequel on va répondre à toutes les questions. Une technique qui évolue extrêmement rapidement. L’idée aussi que l’informatique, la biotechnologie, la nanotechnologie vont se fondre, vont se renforcer mutuellement, vont se croiser et encore accélérer le rythme des progrès techniques. Ce qui fait que cette évolution technique, pour des gens normaux comme nous, c’est fantasmatique. Mais des idées d’immortalité, de prolongation de la vie humaine, de transhumanisme, que je prenais au début de ce travail comme quelque chose d’anecdotique, je me suis rendu compte que c’est vraiment quelque chose qui est dans la tête de Messieurs Zuckerberg, Musk et autres : l’idée qu’il va y avoir une forme d’immortalité. Autre aspect des choses, la possibilité de croisement de l’humain avec la machine. Ce croisement de toutes les techniques entre elles va si vite qu’on peut envisager la « singularité 2.0 ». Ces machines animées par l’intelligence artificielle deviendront supérieures aux humains. Chacun son fantasme : soit que les machines vont prendre le pouvoir sur l’humanité, soit que les humains vont se croiser, s’hybrider avec ces machines. Et par ailleurs, on envisage très sérieusement de s’installer dans le cosmos, d’aller sur Mars… Les plus connus sont Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde et directeur d’Amazon. Lui, son truc, c’est de faire de grandes stations dans le cosmos, où il y aurait des personnes qui vivraient. Quant à Musk, l’autre le plus connu (ils sont rivaux évidemment, on ne sait plus très bien lequel est le plus riche), son truc c’est d’aller sur la Lune, sur Mars. On ne va pas dire « fantasme » parce qu’ils croient à la prolongation de la vie, voire à l’immortalité. Ce n’est pas une croyance au sens que des personnes qui ont la foi pourraient avoir ; mais c’est concret, ce n’est pas une question de foi, c’est comme ça que les choses vont se passer. Hybridation de l’humanité, installation dans le cosmos, etc. Et en fait, cette vision du monde entraîne l’ensemble du capitalisme. Par exemple Klaus Schwab, le directeur du Forum économique mondial de Davos, quelqu’un qui sent très bien les évolutions du capitalisme, et qui a totalement intégré tout ça, parle depuis quelques années de la « Quatrième Révolution industrielle », ce qui est aussi une vision de la société humaine. On rompt avec l’humanisme tel qu’on peut le définir avec cette idée qui a mûri dans ce qu’on appelle « le siècle des Lumières » (avec ses bons et mauvais côtés, puisque ce sont des idéaux qui sont peu appliqués), où il y avait quand même l’idée que tous les êtres humains ont un droit égal, une dignité égale à participer à l’aventure commune, l’idée qu’il y a une seule humanité composée d’êtres de même essence, de mêmes droits, malgré l’infinie diversité culturelle qu’il peut y avoir au sein de cette humanité. Là, on sort de cet idéal qui a forgé des choses extrêmement fortes, par exemple les Nations Unies qui sont une représentation institutionnelle forte de ce que peut être l’humanité fondée sur cet idéal humaniste et universaliste. Là, on rompt avec cet idéal. Celui qui en parle le mieux, le plus clairement, c’est Yuval Harari dans un livre lu à des centaines de milliers d’exemplaires : Homo Deus. Ce projet n’est pas enfoui dans des textes cachés, des brochures confidentielles. Pour moi, c’est le manifeste du nouveau capitalisme. Il emploie très clairement les termes de « surhomme » et de « castes inférieures ». Il dit que ceux qui sauront être dans cette fusion avec la nouvelle technologie, dans cette compréhension, seront des surhommes. Et il y aura des castes inférieures qui se débrouilleront dans la pauvreté, la confrontation au changement climatique, au désastre, au désordre qui s’installe. Il ne le dit pas au second degré, il l’affirme, et on trouve d’autres textes moins connus qui développent la même idée. Donc, ce qui ce passe, c’est qu’on est face à ce nouveau capitalisme que je veux bien appeler technocapitalisme, pour le différencier des phases précédentes. C’est ce qu’un dénommé Philip Ashton qui était le responsable aux Nations Unies justement sur les droits humains a appelé « l’apartheid climatique ». Dans cette idéologie, on est vraiment dans cette idée de séparation, puisque la question écologique n’est pas tout à fait niée par ces gens-là, mais secondarisée. Précisément si on reste dans cette vision extrêmement ségréguée et clivée de la société humaine, on va développer des effets absolument terribles. Une grande partie de l’humanité sera plongée dans une misère et une difficulté très grande. On n’est plus dans le néo-libéralisme, même s’il se prolonge en termes de rapport à l’État ; mais il se prolonge en quelque chose de différent, un autre capitalisme que celui à qui ATTAC se confrontait à sa création en 1997. On est là face à autre chose, à des gens qui ne répondent même plus. Dans les années 1980-2000, on était encore dans la fiction que répandaient les dominants, les oligarques capitalistes : la démocratie, la liberté, une société unie avec des valeurs communes. C’est de moins en moins le cas. Yuval Harari le dit : il a deux humanités. Monsieur Macron est un pur représentant de cette caste capitaliste, avec « ceux qui ne sont rien et ceux qui réussissent ». Macron exprime très bien la pensée de ce capitalisme actuel. Voilà la situation dans laquelle on est. Concrètement, on peut en voir les effets. Il n’y a aucune remise en cause des politiques économiques, du fonctionnement spéculatif des marchés, aucune réelle prise en compte des questions écologiques. Et arrive une pandémie telle que la Covid, qui est née des errements du capitalisme, parce que c’est né fondamentalement de la destruction de la biodiversité, d’une déforestation massive, que ce soit pour des intérêts américains ou pour la Chine, car la Chine est entrée dans ce jeu du grand capitalisme mondial et se comporte comme une branche particulière de ce technocapitalisme en étant totalement dans cette direction du développement de la numérisation et de la technicisation de la société. La Covid est née de ça. On pourra parler de l’hypothèse du laboratoire ou de l’élevage industriel, mais fondamentalement dans la thèse du laboratoire, il y a l’enjeu de la confrontation avec des organismes vivants, les virus, qui ont un comportement écologique et ne sont ni mauvais ni bons, mais trouvent une niche d’expansion écologique. Et il se trouve que maintenant ce sont les humains qui sont pour les virus un merveilleux terrain d’expansion. Mais c’est né de la destruction de la biodiversité, des élevages industriels, du développement du marché et donc de la circulation d’avions absolument délirante, ce qui fait que cette pandémie s’est répandue à une vitesse extrêmement grande, alors que par exemple la « grippe espagnole » (avec laquelle on l’a comparée) dans les années 1918-1921 avait mis quatre à cinq ans pour se répandre sur toute la planète. On ne tire aucune conséquence de cela. On n’essaye pas d’avoir une vraie politique sur la biodiversité. Il n’y a pas de politique sur l’élevage industriel, et on n’attend qu’une chose : faire redémarrer les avions, afin que le trafic retrouve enfin son niveau de 2019 pour atteindre un doublement en 2050. On en profite pour développer à fond la numérisation : cette pandémie est presque une aubaine même si, là aussi, il pourrait y avoir une discussion. Il y a une gestion politique et sanitaire qui était nécessaire, mais à laquelle on a collectivement adhéré parce que la pandémie est une menace très grande ; mais c’est un peu comme dans La Stratégie du choc de Noami Klein. Elle explique que quand une société est en crise, que vont chercher à faire les dirigeants ? Non pas essayer de la remettre en bonne santé, mais profiter de la crise pour faire avancer leur agenda. Et là, c’est ce qui s’est passé : l’agenda de la numérisation se fait à fond par les codes, les passes sanitaires, par le télétravail et l’habitude de tout faire à distance. C’est d’une certaine manière une très bonne chose pour ce technocapitalisme et ce n’est pas tout à fait un hasard si des gens comme Jef Besos et Musk ont vu leur capitalisation boursière augmenter énormément, et si pour Amazon ça a été une possibilité de développement énorme avec les commandes sur Internet. Donc l’écologie est pour moi la question politique essentielle du XXIème siècle. C’est-à-dire : comment on délibère ensemble pour trouver les moyens communs pour rester en paix sans régler nos conflits par la violence ? Comment on envisage l’avenir dans nos relations entre êtres humains et aussi avec les autres êtres vivants ? La seule réponse qui va être apportée par le technocapitalisme à la question écologique, ça va être : développer les technologies pour résoudre les problèmes (ce qui ne marchera pas). Donc on va développer les énergies renouvelables sans jamais se poser la question de la réduction de la consommation d’énergie. La géo-ingénierie, la recherche dans les fonds marins, les compensations carbones… On coupera des forêts primaires dans un coin pour replanter des centaines de pins, des épicéas ou des eucalyptus ailleurs. L’écologie n’est considérée que si elle peut, d’une certaine manière, permettre d’appliquer davantage la vision technocapitaliste en cours. C’est hier que monsieur Macron, qui a été un excellent représentant de cette caste, a parlé de ces investissements verts pour l’écologie, le nucléaire, l’exploration des fonds marins (il y a des métaux rares donc on va s’y intéresser), deux millions d’autos électriques… On avait deux millions de voitures polluantes au carbone, et maintenant on aura deux millions de voitures nécessitant du lithium venant des mines d’Amérique latine ! L’agriculture sera hight tech. On est dans cette vision. Il y a un autre aspect dans cette évolution du capitalisme, dans la phase que nous vivons, qui est à mon sens très différente de celle qui s’est achevée en 2008 : c’est que ça devient un capitalisme policier, voire militaire. Parce que dans la vision du monde de ce technocapitalisme, il y a très peu de gens pour croire qu’on va tous aller dans la fusée sur Mars avec des messieurs comme Jeff Bezos. Tout le monde a compris que les projets qu’ils envisageaient, ce n’était pas pour tout le monde. Si on reprend l’époque des Trente glorieuses avec tous leurs défauts : il y avait à cette époque une adhésion collective autour d’un pacte social. L’inégalité n’augmentait pas et la croissance conduisait à une amélioration de la vie matérielle de la société. Par ailleurs face à la dictature soviétique – je ne sais pas si c’est le terme qui convient – il y avait le « Monde libre », il y avait l’idée qu’on défendait les droits humains. Il y avait des débats politiques, mais il y avait quand même un accord sur une adhésion d’une large partie de la population à un projet capitaliste qui prétendait apporter l’abondance – qui était réelle – et des libertés. Or c’est clair que l’abondance, elle n’est plus là, et elle ne sera pas pour tout le monde. Il y a une richesse injurieuse d’un côté, une misère abominable de l’autre, et une précarisation générale qui remonte le long de la pyramide de toute la société vers les classes moyennes. Et par ailleurs on sent bien, même si la question écologique n’est pas assez présente dans les médias, qu’elle est là. Les gens le savent, par les sécheresses, les inondations, etc. Donc les peuples n’adhèrent pas à cette situation et ils se révoltent de plus en plus. On l’a oublié, mais c’est maintenant bien documenté par un certain nombre de recherches : il y a un cycle de révoltes, de rébellions, d’émeutes qui a commencé en 2011 avec ce qu’on a appelé « le Printemps arabe », mais il y a eu un certain nombre de révoltes dans beaucoup de pays, comme au Chili, au Québec, etc. et parallèlement il y a eu une répression de plus en plus forte. Ce n’est même pas le terme qui convient. C’est une militarisation des forces de police, un appareil presque de terreur – on l’a vu au moment des Gilets jaunes – ce renforcement de l’armement policier. Les médias on évolué, eux aussi. Ils sont très largement contrôlés, possédés par des milliardaires. Et un milliardaire n’achète pas un journal pour qu’il critique le système auquel il adhère. Une partie de ces médias cultive la peur de l’Islam, du « grand remplacement ». A droite, il y a une partie de l’oligarchie qui fait le choix délibéré de l’extrême-droite pour détourner l’attention des opinions publiques des vraies questions, qui sont l’inégalité et l’écologie. Et puis aussi je note les prisons : dans tous les pays il continue à y avoir des programmes de construction de prisons, il continue à y avoir ça comme éternelle réponse à la délinquance. Et là aussi, ça se discute, mais on peut voir la délinquance comme une forme de rébellion sociale, où en tous cas de refus d’adhésion à certaines normes. Je ne justifie pas la délinquance, j’ouvre une discussion. Toujours est-il qu’on répond par des prisons alors qu’il y a d’autres façons de faire. Toujours monsieur Macron : il a annoncé en avril dernier 9000 nouvelles places en prison. Dans ce capitalisme policier, l’interaction avec les techniques d’intelligence artificielle (IA) se développe et le secteur économique de la répression policière, le marché de la sécurité, devient lui-même un lobby qui peut peser ouvertement auprès des gouvernants. C’est dans le domaine de la surveillance que l’IA a beaucoup d’avenir. Le technocapitalisme, aussi bien par gestion de la contestation sociale que par le prolongement même des voies techniques, a à faire avec ces nouvelles formes de contrôle social et de répression. Et la pandémie est une occasion de contrôle. Il y a une loi qui dit que si on fait des réunions politiques ou de culte il n’y a pas besoin de pass sanitaire. Donc ce soir, on fait une réunion politique. Ce technocapitalisme entraîne une répression policière et militaire forte. Sur la militarisation, il y a des enjeux très forts. On pourra y revenir. La pandémie, du point de vue des capitalistes, a eu de bons effets. Ce cycle de rébellions engagées dans beaucoup de pays (ici les Gilets jaunes, et d’autres révoltes à Hong Kong, au Chili, au Soudan, en Biélorussie, etc.) l’arrivée de la Covid l’a cassé. Alors, que faire ? Eh bien, je n’en sais pas plus que vous. C’est à trouver ensemble. Si déjà on a des outils, des analyses communes, cela peut nous aider. Trois points rapides. Premièrement, il n’y a rien à attendre des dominants, il n’y a que le rapport de force qui compte. Ce sont des méchants, des gredins, des pervers. On discute avec eux quand il le faut, mais quand il y a trop de policiers on reste chez soi, on cherche autre chose. Il n’y a rien a en attendre. Ce sont des adversaires. Deuxième point, les révoltes dont j’ai parlé : Chili 2019, Gilets jaunes 2018/2019, Hong Kong 2019, Algérie avec le Hirak 2019, Biélorussie 2020, et j’en oublie. Je crois que le covid 19 a mis un couvercle là-dessus. Espérons que notre ami le virus (je dis « ami » parce que c’est un être vivant) et faisons collectivement en sorte qu’il ne redémarre pas, pour que la rébellion puisse repartir. Parce que je pense que notre avenir n’est pas celui de monsieur Musk, de monsieur Macron ni de monsieur Pinault. Troisième point : l’alliance des luttes plutôt que la convergence. C’est Assa Traoré qui le dit très bien : ce n’est pas une convergence – une convergence, c’est quand on va tous vers le même point – non, c’est une alliance. Il y a ceux qui se battent comme Assa Traoré, pour la Justice face à la répression policière ; et il y a des écolo, des anti 5G, des syndicats qui se battent pour leurs droits.

Compte-rendu réalisé par Anne Vuaillat et Jean-Louis Vauzelle.

 

 » ANTONIO GRAMSCI, CRITIQUE DES MÉDIAS ? « 

Notes de lecture :

 » ANTONIO GRAMSCI, CRITIQUE DES MÉDIAS ? « 

par Yohann DOUET

Dans cette interview1, Yohann Douet (YD) renvoie d’abord à la lecture d’Antonio Gramsci (AG) par André Tosel2. Ce dernier parle d’un « appareil d’hégémonie médiatique ». Gramsci distinguait « une presse d’opinion, lue par les membres des classes dominantes » et les « journaux d’information populaires, de mauvaise qualité » (YD). Ces deux canaux concourent à l’hégémonie, mais de deux façons différentes.

La presse d’opinion traite explicitement des questions politiques et permet aux classes dominantes de confronter des points de vue, de parvenir à une relative unité entre différentes fractions bourgeoises. Gramsci a surtout étudié le Corriere della serra, libre-échangiste et lié (à son époque) à l’industrie textile du nord de l’Italie. Ce journal, qui combattait parfois les options gouvernementales ou celles d’autres intérêts bourgeois, a joué le rôle d’un « état-major du parti organique » (AG) et permis que s’établissent des échanges, un consensus, et dans une certaine mesure une politique commune de la bourgeoisie. C’est le rôle qui revient à la presse d’opinion, quand il n’existe pas de parti bourgeois important doté d’un programme.

YD ne partage pas l’avis de Tosel, qui cite dans le même sens Le Monde d’aujourd’hui. On ne peut pas assimiler Le Monde d’aujourd’hui au Corriere della serra de jadis. En effet, des partis bourgeois existent en France aujourd’hui, « allant au moins du PS au FN » (YD) et si Le Monde suscite certes un consensus dans les milieux dominants, les projets néo-libéraux aujourd’hui sortent plutôt des cabinets ministériels et des think tanks3.

YD ne souscrit pas non plus au jugement de Jean-Luc Mélenchon, qui parle d’un « parti des médias ». Pourtant, le comportement des éditorialistes semble donner raison à Mélenchon : par exemple leur quasi-unanimité en faveur du « oui » au referendum de 2005. Mais d’un point de vue gramscien, il s’agit moins d’un parti des médias de façon indistincte, que de la frange dominante des « éditorialistes, chroniqueurs, experts, présentateurs, etc. » qui promeuvent une « expression médiatique (éditorialiste) de la bourgeoisie néolibérale » (YD). Il ne s’agit pas d’une force politique autonome, qui serait celle des médias en tant que tels. Selon YD, il faut « critiquer les idéologies diffusées par les médias dominants, ainsi que les biais induits par la manière dont l’information ou les débats sont traités ». Il faut donc transformer le monde médiatique, « voire le révolutionner » (YD), mais non pas considérer globalement les médias comme une force politique ennemie.

Mais c’est l’analyse que fait Gramsci des médias du second type, la presse populaire d’information, qui est la plus utile aujourd’hui selon YD. Presse de mauvaise qualité, qui étale des faits divers, des chroniques locales, etc., sans défendre ouvertement des positions politiques. Elle « offre quotidiennement à ses lecteurs les jugements sur les événements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques » (AG), c’est-à-dire qu’elle cadre l’information d’une manière biaisée, assortie de clichés et de préjugés. Elle a un effet de diversion ; en outre, elle distord la réalité sociale, empêchant d’identifier et de combattre les exploiteurs et les dominants ; enfin, elle diffuse le nationalisme, le racisme, etc., et surtout le fatalisme. Ici, l’analyse de Gramsci s’applique parfaitement aux chaînes d’information télévisées d’aujourd’hui !

Cette « presse dominante destinée aux subalternes » (YD) et qui sert à les maintenir dans ce rôle subalterne, n’est cependant pas toute-puissante. Ces derniers, comme l’ont montré les « Cultural studies« , ne sont pas toujours dupes. Ils peuvent recevoir les informations avec un certain recul critique. Une crise d’hégémonie se manifeste par la défiance envers les médias, ou par le détachement envers les institutions politiques.

Très attentif à cette défiance envers les médias écrits et envers le système parlementaire dans les années 1920-1930, Gramsci notait qu’un nouveau média qui jouait davantage sur l’émotion (la radio, utilisée par les fascistes) avait un effet incomparablement plus fort et plus rapide que l’écrit – « mais en surface, non en profondeur » (AG). Le rôle de la presse écrite reste important dans l’argumentation, la réflexion, la construction d’une opinion.

YD établit une comparaison avec notre époque : défiance des masses populaires envers les médias dominants et apparition des réseaux sociaux, qui diffusent vite et efficacement des discours parfois complotistes, délirants, antisémites ou racistes. Mais la radio fasciste était au service d’un État centralisé, alors que la crise d’hégémonie d’aujourd’hui se traduit par la prolifération des réseaux. Les militants progressistes peuvent plus facilement les pénétrer.

Beaucoup de politiques, y compris à l’extrême-droite, se revendiquent aujourd’hui de la « bataille des idées » de Gramsci. C’est évidemment pour créer de la confusion. Gramsci était communiste et sa « bataille des idées » n’était pas séparée de la lutte des classes. La lutte d’hégémonie doit permettre « d’accroître l’autonomie et la capacité d’agir collective des classes subalternes » (YD) en coordonnant les luttes, en créant des organisations jusqu’à la prise de pouvoir. C’est dans cette perspective qu’il faut créer des médias autonomes, en débordant le terrain des médias dominants. De même les militants ne peuvent se contenter du terrain électoral, bien balisé par la bourgeoisie : les deux sont liés.

Car « le terrain et la forme médiatiques ne sont pas neutres » (YD). Il faut analyser et mettre en lumière, comme le fait Acrimed4, les mécanismes de la domination dans les médias. Mais doit-on, comme le fait l’extrême-droite, parler de « gramscisme technologique » et se précipiter dans Internet pour y animer des trolls, et espérer donner un contenu de gauche à des méthodes d’extrême-droite ? Non. En revanche selon YD, les podcasts ou certaines chaînes Youtube sont plus adaptées à un discours progressiste et construit. Des réseaux sociaux ont pu jouer un rôle positif, avec MeToo, avec les Gilets jaunes, ou lors du « Printemps arabe ».

Si l’on veut s’inspirer de Gramsci, il faut développer, en lien avec les organisations, des médias qui servent l’autonomie du prolétariat. Le but est d’établir une nouvelle hégémonie, pour renverser le capitalisme. Ces médias doivent porter des témoignages sur la réalité de l’exploitation, proposer des analyses marxistes et des perspectives d’action. Gramsci était avant tout un journaliste, et ce fut son travail pendant sa vie militante5. Pour lui, le « journalisme intégral » (AG) ne répond pas à une demande du public, mais cherche à « créer » son public, à transformer ses lecteurs, à élever leur niveau politique et culturel pour favoriser l’apparition d’intellectuels organiques. Le média doit être un organisme de formation ; mais la rédaction elle-même se forme au contact du public, comme les rédacteurs de l’Ordine nuovo de Gramsci apprenaient auprès des ouvriers des conseils d’usine. Le but ultime est d’effacer l’écart culturel entre rédacteurs et lecteurs, comme sera effacé, dans la société, l’écart entre dirigeants et dirigés.

De nos jours, il est plus facile qu’à l’époque de Gramsci d’intervenir dans la presse bourgeoise, et nous ne devons pas nous en priver. Ni de revendiquer des mesures pour rendre moins nocifs les médias dominants, ou même pour les exproprier. Une autre différence positive entre l’époque de Gramsci et la nôtre, c’est qu’on sait aujourd’hui combien peut être dangereuse la dépendance étroite des médias, « courroies de transmission » du Parti. Gramsci n’a pas pu, en son temps, mesurer tout le danger du stalinisme ; mais il défendait une certaine autonomie des médias progressistes. Ce qui manque aujourd’hui, c’est un « parti révolutionnaire de masse, dynamique et démocratique » (YD) capable, comme a pu l’être le Parti Communiste d’Italie, d’impulser de tels médias.

M. G.

1Yohann DOUET, « Antonio Gramsci, critique des médias ? » in Médiacritiques (revue trimestrielle d’Acrimed) n°38, avril juin 2021, pp. 37-43.

2 André TOSEL, Étudier Gramsci.Pour une critique continue de la révolution passive capitaliste, Kimé, 2016.

3Think tank, mot à mot « réservoir d’idées » : « groupe de réflexion privé qui produit des études sur des thèmes de société au service des décideurs » (déf. Wikipédia) ; outilleur idéologique de la bourgeoisie (déf. M.G.).

4Acrimed (« Action Critique Médias ») : association loi 1901, créée en 1996 en réaction contre le traitement partial du mouvement de décembre 1995 par les « grands » médias. Elle a pour but la lutte contre « la marchandisation de l’information, de la culture et du divertissement […] » et la vérification des faits, et elle publie une revue, Médiacritique(s).

5 Jean-Yves FRÉTIGNÉ, Antonio Gramsci. Vivre, c’est résister, Armand Colin, « Nouvelles biographies historiques », 2017.



Appel à rejoindre le Comité de soutien de l’affaire du 15 juin

La Lettre du cercle Gramsci n’a pas pour vocation d’être un organe d’action politique. Nous ferons cependant exception avec le texte ci-après. En effet, trois abonné(es) à la Lettre , dont une animatrice de l’association, figurent parmi les six personnes interpellées ayant subi une garde à vue dans le cadre d’un ahurissant déploiement policier relatif à l’affaire relatée ci-après.

Nous appelons à les soutenir

Le bureau du cercle Antonio Gramsci

Appel à rejoindre le Comité de soutien de l’affaire du 15 juin

Nous, premiers témoins et soutiens des personnes mises en cause par les arrestations du mardi 15 juin en Creuse et Haute-Vienne, avons vu des policiers armés et cagoulés arrêter sept personnes mardi 15 juin à 6h, une scène brutale et choquante pour les voisins et amis présents sur place à cause de la débauche de moyens parfaitement disproportionnés qui a été déployée : la Sous-Direction Anti Terroriste(qui s’est déjà tristement illustrée en Limousin lors de l’affaire de Tarnac), le Peloton Spécial d’Intervention de la Gendarmerie, la police judiciaire et la gendarmerie du secteur, rien que cela : une dizaine de voitures pour interpeller une institutrice chez elle, avant sa journée de travail. Une rafle matinale, accompagnée de perquisitions, qui s’est déroulée au même moment à différents endroits du Limousin avant de conduire ses sept victimes dans les commissariats de Limoges, Saint Junien, Bellac, et d’autres encore, pour une garde à vue pouvant durer jusqu’à 96h.

Ils ont entre 45 et 70 ans : une directrice d’école, une potière, un plombier, une menuisière, un chargé de cours à l’université et une

infirmière, à avoir fait les frais de cette opération ; ce sont surtout

des citoyens, parmi les (trop) rares engagés professionnellement et

bénévolement au service des gens et de la collectivité.

On les soupçonne de « destructions matérielles en bande organisée

portant atteinte aux intérêts de la Nation » et d’« association de

malfaiteurs » suite à deux événements : l’incendie, en début d’année,

d’antennes TDF de diffusion de la TNT et de la téléphonie mobile (relai des Cars en Haute-Vienne), et celui un an auparavant de véhicules Enedis (à Limoges). Rien en tout cas qui ressemble de près ou de loin à des actes de terrorisme, alors que ce sont bien les moyens de l’antiterrorisme (SDAT, garde-à-vue prolongée)qui sont employés : la seule répercussion de l’événement en question a été une coupure de télévision de quelques jours. Absolument rien qui justifie qu’on déploie un dispositif aussi démesuré ; n’aurait-on pas pu les convoquer simplement dans le cadre de l’enquête ? C’était compter sans la montée de la violence d’État qui s’est opérée ces derniers temps à l’égard de tout citoyen par les moyens de plus en plus étendus donnés aux forces de police et l’élargissement des mesures d’exception de plus en plus intégrées au droit commun.

L’opération ressemble à un coup de filet assez large et mal ajusté pour faire du renseignement sur des gens dont les engagements humanistes

déplaisent au pouvoir. Au moins trois perquisitions ont même été menées

chez des personnes convoquées finalement en tant que témoins ! Il ne

manquait plus que le spectre de l’utra-gauche pour les amalgamer dans un

discours grossier qui justifie la mise en scène policière, à quelques

jours à peine des élections régionales et départementales qui verra

surtout s’affronter l’ultra-droite et un ultra-centre de plus en plus

extrémiste.

Nous constituons aujourd’hui un comité de soutien pour que ces

personnes, prises malgré elles dans la trame de cette sordide pièce de

théâtre politique ne soient pas isolées et puissent se défendre contre

la violence qui leur est faite sans se retrouver broyées par cette

grande machine à fabriquer des ennemis intérieurs que nous avons déjà

trop vue à l’œuvre.

Nous constituons également ce comité pour dénoncer ensemble la

radicalisation sans frein d’un pouvoir aux abois, qui use de terreur et

de surveillance pour masquer sa peur d’avoir un jour des comptes à

rendre à tous ceux qu’il maltraite au quotidien.

Nous appelons tous les soutiens à rejoindre ce comité,

Rejoignez-nous, contactez-nous, soutenez le comité par des dons et des

interventions publiques. Notre numéro : 06.23.44.31.52

https://www.facebook.com/SoutienArrestations15juin

Le 18 juin 2021

 

Coénoncer avec le vivant, réhabiter la Terre

Conférence-échange entre Augustin Berque (géographe et orientaliste, directeur d’études à l’Ehess) et Nicole Pignier (Professeure d’écosémiotique, Université de Limoges, Responsable universitaire de la formation et de la recherche de l’École du Jardin Planétaire),

Salle de la Mairie d’Eymoutiers, le 18 mai 2019

Nicole Pignier : je vais introduire cet échange avec l’extrait d’un texte écrit en 1995 dans le bulletin municipal de Droux par un habitant de cette commune très rurale située au nord de la Haute-Vienne :

« Cette belle et grande commune de mon enfance où j’ai passé toute ma vie se meurt. Ce n’est pas qu’elle ait perdu de son étendue, non. Elle a toujours fait 1398 hectares. Mais elle a perdu presque toutes ses activités et presque les 2/3 de sa population. Dans ce village, il y avait des cultivateurs et des maçons. Des vieux, des forts, des durs. Ceux-là sont tous disparus. On pouvait compter sur eux, et pourtant ils n’avaient pas de machine mais le travail était solide. Je vois tous les jours des ouvrages qu’ils ont fait, et rien n’a bougé. Nous avions trois forgerons qui frappaient à longueur de journées sur l’enclume et même quelquefois la nuit quand le travail pressait. Aujourd’hui tout cela a disparu. Nous avions trois charrons et menuisiers, il n’en reste plus qu’un seul. Il y avait même trois scieurs de long. Que c’était beau de les voir tirer sur leur scie toute la journée. C’était beau de les voir mais très dur pour eux. De cela, il ne reste plus rien ! Quant à l’agriculture, presque tous étaient cultivateurs. Plus ou moins grands. Il n’en reste presque plus maintenant. La Semme, cette magique et renommée rivière à truites, qui traverse toute notre commune, faisait tourner trois beaux moulins à blé d’où sortaient de si bonnes et belles farines. Oui, tout cela a disparu, c’est le progrès. Pourvu que cela dure, nous verrons bien la suite. Nous avions aussi une foire tous les 7 de chaque mois, cela aussi a disparu depuis bien longtemps. C’est le progrès. En 1930, il y avait quatre classes à Droux. Deux pour les filles et deux pour les garçons. Cette école était archi pleine, les écoliers venaient de tous les villages et même quelquefois des villages voisins de la commune. Ils y venaient à pleines routes et par les chemins. Les arbres, les buissons, tout a disparu, remplacé par des clôtures métalliques et souvent électriques. C’est le progrès.  »

Henri Mathieu.

Ce petit témoignage est une introduction à cet échange intitulé « Réhabiter le Terre… », une expression signée par Augustin Berque.

̶ Augustin, pourquoi ré-habiter la Terre, l’aurions-nous déshabitée ?

Augustin Berque : dans le titre de notre discussion, « Co-énoncer avec le vivant, – expression que propose Nicole – réhabiter la terre » (ou déshabiter la terre), – expressions que je propose-, nous avons deux thèmes dont le lien n’est pas évident.

Alors, nous allons chercher, Nicole et moi, à l’illustrer et à le rendre facilement compréhensible. La question de « réhabiter la terre » peut paraître idiote ; puisque nous

sommes sur la Terre, on y est, on habite quelque part. Donc qu’est-ce-que cela peut bien vouloir dire, ré-habiter la Terre ? Au premier abord, du point de vue de la langue française, une question se pose : est-ce que » habiter la Terre » c’est la même chose que « habiter sur la Terre »? Ou habiter Eymoutiers, est-ce la même chose que habiter à Eymoutiers ? On en est pas tout à fait à dire, « habiter sur Eymoutiers » mais on s’en rapproche : voilà, la question est là, justement.

Etre habitant de son milieu de vie plutôt qu’être Yahvé, Descartes ou le cyborg

Je vais commencer par un principe qui a été évoqué ce matin par Christophe Bonneuil1 . Ce principe qui a un nom biblique est exposé dans le récit de L’Exode, quand Moïse monte sur la montagne, dans le Sinaï. La montagne s’appelle le mont Horeb et il a un dialogue avec l’Eternel. A la fin de ce dialogue, Moïse dit : « Je vais redescendre et parler aux hébreux. Avec qui j’ai parlé cet après midi ? En somme, qui es-tu ? » Et (l’Eternel) Yahvé lui répond : « Je suis l’étant » – ce qui correspond à la traduction grecque. En latin c’est devenu « sum qui sum » qui a donné en français: « Je suis celui qui suis ». Ce qu’il faut retenir, c’est que vous avez là un être absolu qui n’a besoin que de lui même pour être. Il n’a besoin de rien d’autre. En langage de la logique, on dit qu’il est à la fois sujet et prédicat de soi- même, c’est à dire : il est l’être dont il est question et c’est lui même qui le dit. Il s’auto-institue et c’est ça justement le principe de cette substance absolue.

Cela se passait vers le 13è siècle avant JC. Et puis, au 17è siècle après JC, en Europe, un philosophe, René Descartes, reprend ce principe à son propre compte en tant qu’être humain. Il l’applique à ce qui va devenir « le sujet moderne ». La formule est dans le Discours de la méthode :  » Je pense et je suis une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ». Donc, il suffit qu’il pense – et même qu’il se pense – pour être. On en est au stade de l’ontologie2 et non plus au stade de la religion et de la théologie. Descartes institue alors ce que Kant (1724-1804)3 appellera un peu plus tard, la naissance du « sujet moderne« . Du même coup va naître l’objet moderne et, dans ce dualisme proprement moderne, un détachement se produit vis à vis de ce qui était nécessaire à l’existence de cet être, et dont il prétend ne plus avoir besoin. Il n’a pas besoin d’un milieu pour être : ce lieu – milieu (ici, on peut dire qu’il n’y a pas de différence entre lieu et milieu).

A partir du 17ème siècle, ce principe va fructifier, se démultiplier dans tous les domaines de l’activité humaine. Et on en arrive en 1960 quand un inventeur, Manfred Clynes, qui travaillait à l’époque pour la NASA, va porter le même principe au plan de la technique. Donc rendre possible le principe du mont Horeb d’un être qui n’a pas besoin d’un milieu, qui n’a pas besoin de la Terre pour être, pour exister. Cet être-là, Clynes va le baptiser Cyborg. Cyborg n’a plus besoin de la Terre, de l’environnement terrestre ce qui va (lui) permettre de voyager vers les étoiles avec de la (seule) technique. Cela suppose de la physique et pas mal de chimie, vous avez vu ces films de science fiction où les humains sont endormis. On les met dans des espèces de sarcophages et au bout d’un certain temps, voire quelques siècles, un robot est chargé de les réveiller etc. L’humain serait devenu totalement indépendant de la Terre, c’est à dire déterrestré. Et bien, l’être déterrestré, c’est un être qui n’habite plus la Terre !

Se sentir habiter le monde

Nicole Pignier : J’ai l’habitude de dire qu’il existe dans notre monde une dynamique d’anesthésie (anesthésiante) avec en face l’autre dynamique qui propose d’en sortir. L’anesthésie, mot formé à partir du préfixe privatif « a » ou « an » et du radical « esthés » provenant du grec « aisthanesthai » (sentir ; percevoir), c’est quand on ne sent plus rien, quand on est devenu insensible aux choses et, comme Augustin vient de le dire, quand on s’est coupé de la Terre. L’anesthésie, c’est finalement quand on est « hors-sol », que l’on ne sent plus que l’on est vivant parmi les autres vivants, sur Terre.

Que nous dit Marcelle Delpastre, cette paysanne écrivaine limousine si soucieuse d’apprécier le vivant, dans le film documentaire « A fleur de vie »4 ? :

« Mais cette terre générale, cette terre universelle, je la vois quand même avec les yeux d’un paysan, en quelque sorte, mais surtout je la vois d’encore plus près quand je tiens dans ma main une poignée de terre. Dans une poignée de terre, il y a l’univers, il y a le soleil, il y a les étoiles, il y a tout. Et si je parle de microcosme, je veux parler aussi de macrocosme. Je veux parler de tout ».

Quand elle dit ça, elle pointe le fait que les gestes, les outils et les techniques que nous mobilisons nous habitent autant que nous les habitons. Ils habitent nos manières de faire, de percevoir les autres, d’apprécier le monde, d’habiter un lieu, d’être habité.e.s par un lieu, d’y vivre en tant qu’êtres humains parmi les autres vivants.

Dans les Jardins partagés d’Eymoutiers5, Jean-Jacques (Peyrissaguet) nous disait :

« Quand je bêche, je danse ». Quand je bêche, je sens la terre, je la vois ; je vois le ver de terre, je vois le merle; il est toujours là, il m’accompagne et je lui donne un ver, un deuxième ver, je m’amuse avec lui. Je lui donne même un ver blanc et il est très embêté parce qu’il ne sait pas lequel prendre. Alors la polémique : est-ce qu’il faut bêcher ou prendre la grelinette ? Tailler ou pas tailler ? Est-ce qu’il faut labourer ou pas labourer ? Mettre du Glyphosate ou non. La polémique techno-centrée, on s’en fout ».

En effet, l’essentiel ou ce qui est en jeu, c’est le rapport au vivant et à la terre-Terre ̶ en tant que sol mais aussi en tant que cosmos ̶ que nous tissons, la manière dont les lieux nous habitent avec le vivant qui est là et toutes ses forces de vie. Comment entrons-nous dans l’orchestre ? Qu’est-ce qui en émane ? C’est ça l’essentiel. Et dans notre rapport à la Terre, le passage à l’industrialisation des pratiques – on conduit des machines bourrées d’ordinateurs fermé.e dans sa cabine à écouter la radio -, ne met plus cette perception à portée de corps, à portée de vers de terre, à portée de merles. Et le saut est encore plus grand quand on ne se donne même plus le temps de toucher la terre, de descendre du tracteur, de prendre une poignée de terre dans sa main. Avec ladite « smart agriculture », il y a une coupure de plus puisque cette terre, au lieu de la vivre comme contenant d’un même élan les humains, les êtres vivants et l’univers (les étoiles et le soleil), elle est réduite à des « données », passées à la moulinette des algorithmes et alors, elle se réduit pour nous à des superficies. S’impose alors une relation de « traçage » : il faut suivre le travail, non pas dans un rapport sensible à la vie du champ mais à partir de la photo sur l’ordinateur et suivre le chemin tracé par les algorithmes.

Malgré la doxa6 et sa dynamique anesthésiante, certaines personnes, des paysan.ne.s, cultivent partout dans le monde, y compris en Limousin, les facultés à prendre soin du vivant, à en apprécier le paysage sonore, à composer avec lui. Le musicien-acousticien Bernie Krause désigne par géophonie, les sons de la Terre – l’eau, le vent, les roches, la terre, le feu –, par biophonie les sons des êtres vivants végétaux, animaux, par anthropophonie les sons des humain.e.s. Il explique que nous couper des sons du vivant – (en ville avec les voitures, à la campagne avec les tondeuses et les machineries agricoles) a de graves répercussions sur notre santé mentale. Mais vous pourriez dire, après tout on s’en fout, quand on est anesthésié on ne sent plus rien ! Dans son livre, Le grand orchestre animal, il relate les résultats d’études scientifiques mesurant le degré de stress de personnes habituées au bruit (des camions, des voitures…) et celles qui ne sont pas habitées à ce bruit et qui y sont confrontées un peu à la manière de l’indien dans le film Un indien dans la ville. Ces travaux ont démontré que des gens qui n’ont plus conscience d’être dérangés par le bruit ont des niveaux de stress physiologiques aussi élevés que ceux qui sont exposés au bruit alors même qu’ils étaient habitués au calme.

En conclusion : alors que mentalement les gens ne se sentent pas exposés au bruit, leur corps se manifeste, perd de ses facultés. C’est en ce sens que je parle d’anesthésie ; la perte de conscience du bruit et de tout ce qui est non vivable dans nos mondes « hors-sol », la perte de conscience, de sensibilité de ce que signifie être vivant parmi le vivant sur Terre. Le biologiste australien Derek Denton définit pourtant l’émergence de la conscience comme le sentiment d’être relié au vivant, relié à la nature, non pas en tant que nature sauvage, mais en tant qu’altérité de laquelle nous émanons et qui nous dépasse. Alors, des questions se posent : Est-ce que ce mouvement d’anesthésie serait une des spécificités de l’être humain ? Quelles sont les spécificités de l’habiter humain ?

L’écoumène ou « l’habiter » humain

Augustin Berque : une des spécificités de l’être humain est, entre autres, de tendre à dominer, de dominer ce qui est l’habiter des autres espèces. Par exemple, à propos du bruit : vous avez peut-être entendu parler de ces baleines qui perdent le nord parce que leur mode de communication, leur « chant » formé d’infra-sons chargé de sens (ce qu’on appelle la bio-sémiotique), dont la portée dépasse 3000 km, est brouillé par les infrasons émis par tous nos navires et sous-marins qui sillonnent le globe. Ce qui fait que les baleines et d’autres animaux peuvent être délogés de leur milieu et, ayant perdu le nord, vont s’échouer.

Alors, notre habitat, notre habiter, qu’a-t-il de spécifique ?

Cette expansion indéfinie ne connait pas de limite : l’habiter humain ne cesse de s’étendre et pas simplement sur le plan écologique, mais en même temps sur le plan technique et symbolique. C’est ce qui fait que l’habiter humain dépasse les limites de la biosphère, on peut même dire qu’il les transcende. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Si vous prenez par exemple un système symbolique tel que le langage (les langues humaines mais aussi celle des baleines etc.), vous savez immédiatement de quoi il s’agit. Mais je pourrais vous parler des galaxies, notamment une : GNZ11. C’est la galaxie la plus lointaine qu’on ait pu détecter. Elle est à une distance effective de 32 milliards d’années-lumière. Pourtant je peux vous en parler ici et maintenant car, même si on ne la perçoit pas concrètement, on peut en parler grâce à un système symbolique proprement humain. Tout à l’heure, je vous parlais de la biosémiotique : qu’elle est la différence entre les langues humaines et les modes de communication propres à tous les êtres vivant ?7 La différence est essentielle. C’est un linguiste, André Martinet, qui l’a définie en 1961 en parlant de double-articulation. Grosso-modo, vous avez dans toutes les langues humaines sans exception l’articulation de deux plans. D’une part, on a les « phonèmes », c’est-à-dire les unités qui en elles-mêmes n’ont pas de sens, et d’autre part les unités qu’on appelle « morphèmes » et qui en elles-mêmes ont du sens. Vous allez agencer les deux et c’est cette articulation qui fait que vous pouvez énoncer une infinité de messages possibles. En tout cas, cela nous permet de parler par exemple de cette galaxie précédemment évoquée dont les particules de lumière (photons) qui frappent nos télescopes ont été émises « seulement » 400 millions d’années lumières après le Big Bang. C’est une très, très vieille lumière. Alors nous, humains, nous pouvons faire cela, nous pouvons transcender l’espace et transcender le temps en parlant du Big Bang, qui s’est passé il y a environ 14 milliards d’années-lumière. Tout cela « existe » bel et bien pour nous. Ainsi, l’habitat humain, ou plutôt « l’habiter » humain, ce processus actif qui ne cesse de se développer (avec nos connaissances), constitue ce que l’on appelle, l’écoumène.

La planète est un système physico-chimique comme il y en a une infinité dans les galaxies. A partir de ce système physico-chimique, il y a 4 milliards d’années lumières, quelque chose d’une toute autre complexité a commencé à se développer, un système écologique : la biosphère. Et beaucoup plus tard va apparaître par le développement des systèmes techniques et symboliques (ex : le langage) qui sont surtout propres à l’humain (mais pas uniquement) quelque chose d’incommensurable aussi bien à la planète qu’à la biosphère : l’écoumène. Ecoumène vient du grec, « l’habitée ». Ici, il faut établir une distinction entre l’usage traditionnel en géographie du mot « écoumène » qui veut simplement dire, « partie de la terre habitée par les humains » et peut avoir une définition cartographiée, mesurable physiquement. Pour les géographes, c’est UN écoumène, au masculin. Mais la mésologie, qui est l’étude des milieux humains en tant que tels, utilise le terme écoumène au féminin (UNE écoumène). La mésologie reprend le sens originel venant du grec voulant dire quelque chose de beaucoup plus profond, à tonalité ontologique : « la demeure de l’être humain ».

L’idée d’écoumène que je viens d’exposer serait améliorée si on la complémentait par quelque chose figurant dans le titre de cette discussion : la coénonciation (du vivant).

Coénonciation et sensibilté parmi tous les vivants

Nicole Pignier : Cette notion d’ « énonciation » – on va parler ici de coénonciation- nous vient de la linguistique, notamment du théoricien Emile Benveniste8 . Ce dernier montre qu’il y a des manières de dire qui vont impliquer celui qui parle et celui à qui s’adresse l’énoncé.

Par exemple, quand les étudiants font grève contre un projet d’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers et disent : « Nous ne voulons pas de l’augmentation des droits pour les étrangers ! », on est là dans un « nous », sous-entendu « nous-vous », comme confrontation-implication directe : c’est la notion d’énonciation impliquée (et embrayée) de la (des) personne(s). Les responsables de l’université peuvent répondre « vous nous cassez les pieds, nous allons réfléchir ». Mais ils répondront plutôt « L’université se prononcera à l’issue de… ». Là, on est dans le « il », le neutre, la mise à distance pour éviter le conflit, dans la non personnalisation. A l’origine, c’est ça l’énonciation, la manière dont l’instance d’énonciation – celle ou celui qui parle – se manifeste dans son énoncé, marque sa présence, à partir de la situation concrète et située dans laquelle elle est amenée à énoncer. Mais si cette approche – linguistique – de l’énonciation est nécessaire, elle n’est pas suffisante.

Prenons un exemple. Quand les étudiant.e.s clament, « Non à l’augmentation des droits pour les étudiants étrangers ! », la marque de présence de l’instance énonciative n’est plus « nous-vous », la phrase est impersonnelle ; elle engage linguistiquement des gens qui parlent d’autres gens sans s’adresser à eux mais pourtant, cette phrase peut se manifester, se donner à percevoir de façon très personnelle, en quoi ? Parce que les personnes énoncent ce slogan en brandissant des banderoles et des panneaux écrits en gros au marker, en faisant même une haie d’honneur au président de l’université. A ce moment là l’énonciation n’est plus seulement un jeu de pronoms personnels à l’intérieur de la phrase, c’est en définitive la couche sensible d’un énoncé d’une phrase, d’un texte qui passe aussi par une matérialité, un corps sensible. Un type de matérialisation très sensible de l’énoncé dont les vibrations proviennent de l’écriture manuscrite même. Il ne s’agit plus de la mise à distance académique, on y implique le corps que ce soit dans les lieux, dans la manière de poser les revendications, dans les choix des couleurs etc. C’est ça l’énonciation, cette couche sensible qui vient faire que des énoncés, des discours peuvent parfois vous toucher et vous atteindre. A l’oral, cette couche sensible est ce que l’on peut appeler « la multi-modalité », c’est à dire la mise en écho à travers l’inflexion de la voix, le regard, la posture, l’adresse, la note, le corps, la voix qui peut trembler d’émotion… : un ensemble de forces de vie qui viennent ainsi se manifester.

L’énonciation, c’est ce qui est si important notamment dans le développement de nos enfants ; elle appelle une relation sensible, phénoménologique, située, concrète. C’est dans ces conditions que des énoncés plus ou moins abstraits peuvent raisonner/résonner en eux et les habiter. Et c’est cela que l’on oublie quand, aspirés par les écrans, on leur parle en venant les chercher l’école tout en regardant le portable. Le « Ça s’est bien passé aujourd’hui ? » n’a pas de sens pour l’enfant hors relation coénonciative. La coénonciation désigne la relation qui se tisse entre celui ou celle qui écoute, regarde, lit, et celui ou celle qui parle ou manifeste par d’autres modalités – gestuelle, visuelle, … – un énoncé. Dans un livre, également, nous coénonçons, silencieusement.

Alors, la coénonciation est-elle propre aux êtres humains ? Sans doute que non9. Je suis frappée justement par la capacité à nous toucher de Jean Claude Ameisen quand il parle de la communication animale10 et raconte les travaux d’éthologues à ce sujet11. Dans son livre, Les Battements du temps,12 il parle de cet oiseau-jardinier qui a édifié ce qu’il appelle une « architecture » à l’adresse de l’oiselle. Il fait cette réflexion : est-ce que c’est un temple fait par instinct, juste fonctionnel pour séduire la femelle et faire l’amour ? Sans doute que non. Il reconnait une sensibilité esthétique de l’oiseau. L’œuvre architecturale de cet oiseau du Japon n’est pas seulement fonctionnelle, c’est un discours qu’il énonce à l’adresse de l’oiselle. Les éléphants énoncent eux aussi, lorsqu’ils font leur rituel de deuil en tournant de façon circulaire, lentement, silencieusement, autour d’os de défunts disparus depuis longtemps.

Vous allez me dire : « Et les plantes ? Peut-on dire qu’elles énoncent ? » D’un point de vue sémiotique, les plantes effectivement coénoncent. Ernst Zürcher13, collègue suisse, spécialiste des arbres et de la communication entre les arbres, explique qu’au printemps, quand la végétation se vit en lien avec le milieu sonore ambiant – les insectes, le chant des oiseaux, la floraison, le déploiement des feuilles des arbres – il se passe quelque chose de très important qui fait que les plantes poussent mieux et plus vite, dans la concrescence avec leur milieu. C’est cela sémiotiquement que j’appelle la coénonciation du vivant ; cette capacité à manifester quelque chose de soi à son milieu, sans forcément d’intention, de volonté réfléchie mais toujours avec intentionnalité, c’est-à-dire des tensions appréciatives avec lesquelles un être vivant accueille ce qu’énonce son milieu14.

Quant aux animaux, certains sont doués d’une énonciation symbolique, c’est-à-dire faite de signes aptes à représenter l’absent. Par exemple, les abeilles qui créent une danse dans le noir au sein de la ruche pour indiquer à leurs sœurs l’endroit où elles pourront trouver de la nourriture15. C’est vrai aussi chez les singes et les éléphants avec leurs rituels. On est là dans une capacité à se représenter quelque chose qui n’est plus là. Chez les plantes, ce n’est sans aucun doute pas du même ordre, même si les biologistes disent que leurs racines forment une sorte de cerveau. La « coénonciation » n’est pas du niveau symbolique mais par continuité sensorielle. Pour autant peut-on réduire ceci à une relation stimuli-réponse ? Sans doute que non.

Augustin (Berque) va nous préciser maintenant le lien entre la notion de coénonciation des êtres vivants que je propose et la notion de subjectité (traduite du japonais par Augustin) suggérée par le biologiste japonais Kinji Imanishi.16 La subjectité, me semble-t-il fait écho aux travaux du philosophe Hans Jonas17 relatifs à la « propension à être soi », à la « capacité d’appréciation » de son milieu, à la capacité à évoluer grâce à cette coénonciation, non pas par déterminisme mais en lien créatif, non programmable avec son milieu. Je tiens à ces notions de « coénonciation » des êtres vivants en tant que subjectités et non sujets autonomes et pensants de Descartes car coénoncer avec le vivant, c’est pointer ce côté irréductible de la capacité à communiquer des êtres vivants, sans tomber dans l’anthropomorphisme végétal pour autant.

Venus de l’écologie scientifique, la « subjectité » et le « croître-ensemble »

Augustin Berque : Qu’est-ce que ça veut dire subjectité (et non pas subjectivité) ? La subjectité, c’est le fait même d’être sujet et non pas objet. A partir de là on peut développer des vues subjectives sur l’ensemble des choses. Le cogito18, lui, s’approprie, s’arroge la subjectité qui devient de ce fait même un objet. D’où découle un « mécanicisme » – dans la fonction de penser. Donc, ce n’est plus de la subjectité.

Le biologiste Uexküll (1864-1944) est le premier à avoir insisté sur le fait que tout le vivant (il parlait surtout des animaux) est doué de subjectité. Chaque être vivant est un sujet, Uexküll dit de manière imagée un « machiniste », et non pas une machine (mécanique). Le machiniste interprète des signaux qui lui sont fournis par son milieu et décide quelle conduite suivre.

Imanishi, que je sache, ne s’est jamais référé à Uexküll, néanmoins lui aussi insiste sur le fait que tout être vivant est un sujet et il ajoute l’idée qu’il y a interrelation entre le sujet et son milieu (il emploie le mot « environnement »). Il parle de transformation de l’environnement en sujet et du sujet en environnement, ou plus exactement de la subjectivation de l’environnement et de l’environnementalisation du sujet. Ce qui revient à ce que disait Uexküll quand il parlait de « contre-assemblage » entre l’animal et son milieu. Dans tout cela, il y a un « croître ensemble » : une concrescence. Cette notion qui est à prendre dans un contexte tout à fait concret (et non pas abstrait comme le fait le philosophe Whitehead) débouche sur une question proprement linguistique qui est la dichotomie19 entre les mots et les choses.

Partenaires de coénonciation (plutôt que sujets d’énonciation)

Nicole Pignier : En effet, il ne s’agit pas de dire que cette coénonciation du vivant implique des « sujets » (d’énonciation) mais plutôt des partenaires qui sont en ajustement – ou en compétition aussi. Mais toutes ces forces travaillent ensemble, se travaillent mutuellement dans une ambiance concrète sur Terre, de façon éco-phénoménologique, en un certain sens toujours évolutif.

Bernie Krause , musicien acousticien, donne et précise le côté effectif et bien concret de ce que nous appelons la coénonciation quand il dit : « Dans les biomes20 existent une densité et une diversité importante de voix animales – il parle des biomes où une présence humaine peut exister mais n’a pas dégradé les milieux. Les organismes vivants y évoluent de façon à structurer leurs communications sonores en relations réciproques spécifiques de coopération ou de compétition à peu près comme un ensemble orchestral. Chaque espèce existante requiert sa largeur de bande (sonore) préférée pour se fondre ou créer un contraste à la manière d’un arrangement orchestral (…) Le fait que toutes les voix des occupants d’un habitat se répartisse entre des niches présente un avantage considérable. Le son de l’ensemble est souvent plus riche, plus énergique, plus puissant que la somme des sons émis par les parties. ».

Mais alors, nous, humain.e.s, sommes-nous capable de coénoncer avec le vivant ? Bernie Krause observe que l’évolution en 25 ans de beaucoup de lieux où il est retourné récemment laisse à penser que de moins en moins de communautés sont capables de coénoncer avec le vivant. Pire encore, nous pouvons même totalement empêcher la coénonciation du vivant. Il dit : « dans les milieux dégradés par les sons cacophoniques de certaines pratiques humaines, l’association des sons des êtres vivants est arbitraire. Cela veut dire qu’il n’y a plus de coénonciation. La combinaison du rétrécissement des habitats et du tohu-bohu croissant des êtres humains a engendré une saturation de la communication nécessaire à la survie des animaux. En même temps que les êtres vivants, disparaît une mine d’information qui part des origines de presque toutes les facettes culturelles de notre existence ».

Cette « association (lien) arbitraire » des sons des être vivants peut sembler analogue aux conceptions du structuralisme qui considère que le choix des mots pour dire des choses est arbitraire. C’est à dire, qu’on peut nommer n’importe comment telle chose. J’aimerais vous inviter, Augustin (Berque), à développer ce lien entre les mots et les choses.

Les mots et les choses : liaison, milieu et histoire

Augustin Berque : Christophe (Bonneuil) a parlé du « présentisme ». Le présentisme c’est en somme ne pas prendre en compte l’Histoire, alors que les réalités sont dans un certains sens toujours historiques et toujours affaire de milieu. Il n’y a pas de réalité pour tel ou tel être vivant en général ̶ et pour nous les humains en particulier ̶ qui ne soit historique et mésologique. Quand vous perdez cela de vue, vous tombez dans le présentisme, ce que j’appelle un « arrêt sur objet ». Vous n’avez plus de lien(s) avec la chose qui devient un pur objet du temps-zéro (T0)

Quand les choses autour de nous deviennent de purs objets, tout ce que nous pouvons dire à leur propos devient effectivement arbitraire. Du fait du dualisme moderne, nous plaquons arbitrairement des mots sur les choses devenues des objets. Seule notre volonté, notre décision arbitraire compte. Ceci a été une vue dominante dans la linguistique moderne. Michel Foucault, dans un livre célèbre, Les mots et les choses21, a détaillé ce processus, donc les caractéristiques de la modernité ̶ alors que dans d’autres cultures, le lien existe.

Du point de vue de la mésologie (l’étude des milieux humains), le lien entre les mots et les choses existe aussi. Il est historique (et non pas arbitraire) parce que, si vous vous coupez de l’Histoire, il n’y a aucune raison que cette chose-là (il montre la table devant lui) soit appelée « table » en français et « zhuo zi » en chinois. Il y a une très longue histoire commune dans la concrescence22 entre tout ce qui constitue un milieu, entre les mots et les choses : un milieu est toujours nécessairement historique.

Je vais prendre un exemple contraire à la philosophie de la modernité (comme le structuralisme). Dans la philosophie grecque, on retrouve l’ancêtre de la notion de milieu chez Platon dans Le Timée à propos de ce que Platon appelle la « chôra ». La chôra est ce là (ce lieu, cet endroit) où se trouve plongé l’être qu’il appelle « genesis », c’est à dire l’être en devenir, l’être relatif. Platon montre qu’entre la chôra et la genesis, il y a un rapport étrange (illogique) qui est à la fois un rapport d’empreinte et de matrice : réciproquement, la chôra et la genesis sont empreinte et matrice l’une de l’autre. C’est l’ancêtre de l’idée qu’il y a concrescence entre l’être et son milieu. Nos systèmes symboliques (langages oraux, écritures, représentations intellectuelles) font partie de cette relation entre l’être et son milieu. Ils ont une histoire qui s’origine dans les systèmes de communication du vivant, donc dans la bio-sémiotique qui est elle-même coextensive avec la vie. Les logiciens aiment dire pour illustrer leur démarche que « le mot chien n’aboie pas, donc ce n’est pas un chien ». Il n’empêche que le lien entre le mot chien et un chien est cependant tout à fait historique ; le chien et le mot chien ( son mot français) n’est pas découplé du temps, il n’est pas abstrait de l’histoire (de telle ou telle société et civilisation donnée).

De son côté, le philosophe Jacques Derrida (1930 -2004)23 entre autres, va faire de la Chôra quelque chose qui relève du texte lui-même. Il montre que c’est le texte tournant sur lui-même qui est à la fois le commencement et la fin de soi même. Cette démarche fait une sorte d’écho lointain de l’Etre absolu qu’était Yahvé sur le mont Horeb. L’être absolu qui se retourne sur lui même en provoquant une sorte de renaissance absolue de son être avec son être lui-même, à la manière de l’uroboros, le serpent allégorique qui se mord la queue, se mangeant lui-même. Dans cette mesure, le texte devient quelque chose n’ayant plus besoin de contexte ; il n’a plus besoin de la chôra comme l’athénien du temps de Platon, pour qui la chôra est quelque chose d’absolument nécessaire à son existence la plus biologique car c’est ce territoire campagnard environnant qui fournit les vivres à la cité. Mais d’un point de vue poststructuraliste, il n’y a plus de lien.

Retrouver l’esthésie

Nicole Pignier : Cela me fait penser à une réflexion faite par Marcelle Delpastre dans le documentaire A Fleur de vie. Elle dit : « Le limousin (la langue), ça parle des choses vivantes, ça ne parle pas de choses abstraites : ce n’est pas le langage de l’administration, non ! ».

Est-ce à dire qu’en français, on ne peut pas avoir de relation charnelle et sensible entre les mots et les choses ? Sans doute pas. Quand on regarde la manière dont certain.e.s paysan.ne.s parlaient ou parlent de leur païs, de leur paysage, ils ont toute une diversité de mots pour désigner des choses, non pas abstraites mais des liens perceptifs et sensibles, très pratiques aussi, avec le lieu. Par exemple, « le petit pré ». Logiquement c’est un petit endroit de la ferme où on va avoir de l’eau même en pleine chaleur, un endroit où on ne peut pas trop y passer les machines. Mais on le garde précieusement car quand l’été il n’y a plus d’herbe ailleurs, là il y a de la bonne herbe verte. Et puis il y a « le couderc ». Le couderc n’est pas un mot spécifiquement limousin. Il désigne soit un lieu commun, donc ça peut être un bien de section, lieu communal où on peut mener paître ses animaux et où se tissent des rencontres, du lien social, soit de petits endroits qui vont créer une continuité entre l’habitat et la terre paysanne de la ferme. Le couderc est un endroit juste à proximité de la maison, souvent entouré de haies, dans lequel il y a une continuité entre les êtres végétaux et animaux parce qu’on va y mettre les poules, parfois un cochon ; il va y avoir des pommiers, un châtaignier : ça fourmille de vie. Il peut y avoir aussi les « ribières », c’est à dire des champs très humides etc. Il s’agit là de toute une diversité de terres et de liens, de gestes à leur égard, une diversité de « l’habiter », en quelque sorte.

Mais aujourd’hui, on dit : « Je vais mettre en culture ma parcelle« . On sait d’où ces propos viennent : dans les déclarations PAC24, les terres sont des parcelles cadastrales portant un numéro.

J’ai à ce sujet une petite anecdote. Il y a quelques mois un ingénieur agronome venant du Mali est arrivé à Limoges. Il accompagne dans son pays des paysan.ne.s dans une démarche d’agroécologie paysanne et fait parfaitement la différence entre celle-ci et l’agro écologie industrielle standardisée. Mais ce qui m’a frappée, c’est sa manière d’en parler : « les parcelles », « calculer les ressources », « gérer la biodiversité ». Le même parler que celui de nos ingénieur.e.s en France, alors même qu’il semblait très sensible au lien que les paysan.ne.s de son pays entretiennent avec leurs terres. Quelqu’un dans la salle justement lui a fait remarquer : « Quand on t’écoute, on est en décalage avec ce dont on s’attendait sur l’agriculture paysanne au Mali, c’est à dire ce lien symbolique au païs ». Et là, il a été quelque peu désarçonné …

Quelque part, le langage de l’ingénierie occidentale a colonisé sa sensibilité. Cela m’a un peu ébranlée. Ainsi, on peut être anesthésié par la colonisation et la standardisation des mots. C’est notamment de cela dont il faut se garder. Il s’agit de se donner le droit de créer du lien entre les mots et les choses de façon située afin de retrouver « l’esthésie », cette aptitude à sentir, à percevoir son milieu, en tant qu’être vivant parmi les autres vivants sur Terre.

Justement, Augustin, vous avez proposé une notion qui nous amène à réfléchir au réveil de la sensibilité : la « recouvrance ».

La recouvrance du lien avec la Terre-terre

Augustin Berque : « Recouvrance » est le substantif qui va avec le verbe « recouvrer » dont le sens est proche du verbe récupérer (ce qu’on a perdu, par exemple la santé). J’utilise ce terme de recouvrance depuis quelques années, après un séminaire en Corse où une amie me parlait du mot riaquistà qui correspond en français à recouvrance. Je me suis rappelé alors d’une église au Québec appelée Notre Dame de la Recouvrance. Ce sanctuaire est issu d’un épisode historique au Canada à l’époque où l’établissement fondé par Champlain (aujourd’hui Montréal) avait été pris par les anglais (en 1629). Champlain avait alors fait le vœu que s’il reprenait – s’il « recouvrait » – Montréal, il dédirait une chapelle à Notre Dame (de la recouvrance). De tels sanctuaires existent en France même, dans l’Ouest, en Normandie et en Bretagne où cela a également un sens (lieux de prière pour les femmes de marins partis en mer afin que ceux-ci puissent recouvrer la terre sain et sauf).

Le mot « recouvrance » tel que je l’utilise aujourd’hui veut dire que nous devons recouvrer nos liens avec la Terre en raison des terribles menaces existant aujourd’hui sur le vivant (6ème extinction des espèces etc.). Nous ne pouvons pas vivre sur Terre si nous détruisons les autres vies puisqu’il y a une interdépendance, dont nous ne sommes pas (assez) conscients, dans tout ce qui forme la biosphère25. Nous ne pouvons pas nous en abstraire indéfiniment comme nous y convie toute l’idéologie moderniste dont le fondement ontologique a été énoncé par Descartes (nous l’avons vu précédemment). Nous ne pouvons pas être cette substance dont la nature n’aurait besoin d’aucun lieu pour être, l’écologie le démontre.

Il s’agit maintenant d’accéder à un stade actif de recouvrance de nos liens avec la Terre, une terre à double échelle. Terre, à la fois comme la planète Terre et puis la terre qui est sous nos pieds tout simplement. Il ne s’agit pas de « retourner à la terre » comme sous le régime de Pétain. Non, il s’agit d’en finir avec ce qui n’est même plus de l’agriculture qui, elle, fait accéder la terre à quelque chose qui peut être un enrichissement des milieux et peut même diversifier les espèces, comme l’atteste l’histoire de l’agriculture et des milieux humains.

De l’esthésie pour des pratiques culturelles-culturales situées

Nicole Pignier : cette notion de recouvrance fait écho à la notion « d’esthésie ». On a vue l’an-esthésie, avec la préfixe « an »(privatif), qui est la privation de sensibilité. En revanche, l’esthésie c’est : percevoir, entendre, sentir, se sentir parmi, être habité par…

Mais comment la retrouver ? Derek Denton, nous rappelle dans L’Emergence de la conscience que les premiers arts, la musique, la peinture, le chant n’ont pas été créés dans une rupture, dans une supériorité de l’être humain sur le monde du vivant et sur les éléments naturels. Au contraire, ils ont été créés dans une continuité sensible et perceptible et en toute modestie puisque, par exemple, il s’agit d’un roseau dans lequel on souffle pour faire écho aux sons, aux chants du vent dans le feuillage … Derek Denton nous dit que cette motivation esthétique est née conjointement à la conscience et dans ce sentiment d’exaltation que procure le lien aux éléments naturels ainsi qu’ au vivant.

Là, il faut revenir à Marcelle Delpastre et aux gestes occasionnés par l’agriculture – prendre une poignée de terre, la sentir et la toucher – pour trouver les moyens de cette motivation et de cette conscience dans nos formations, dans la recherche comme dans notre quotidien. C’est ce que fait Michel Deslandes, ce paysan qui nous disait hier à Eymoutiers qu’il faisait auparavant des analyses de sol et que désormais, il n’en avait plus besoin car il le connaissait son sol. Cela ne veut pas dire, « je suis vachement intelligent, je connais mon sol ! ». Si ce paysan est effectivement « intelligent » c’est parce qu’il est capable d’orchestrer des formes sensibles et des formes intelligibles. Il existe même une méthodologie déployée de cette manière, utilisée par Hervé Coves26, un ingénieur agronome qui a cette poésie du vivant. Pour connaître un sol, on va le sentir, apprécier dans son odeur sa dose de champignon, ses forces de vie, ce qui le travaille, etc.

Retrouver l’esthésie, c’est aussi ne plus découper la société en secteurs avec, d’un côté, les gens qui s’occuperaient des affaires culturelles – le tertiaire – et, de l’autre, les gens qui s’occuperaient des affaires culturales, qui travailleraient la terre pour nous alimenter – le fameux secteur primaire -. Eh bien, non. L’esthésie, c’est quand on arrive ensemble à faire ré-émerger en un même élan, comme le font beaucoup de personnes ici (sur la Montagne limousine, dans les Monts de Blond et plus largement en Limousin), des paysages nourriciers dans tous les sens du terme, ceux-ci nourrissent notre corps, nourrissent notre lien social, nous ouvrent à un dehors, à une altérité dont on émane mais qui nous dépasse en même temps : cette irréductibilité27 dont parle Christophe (Bonneuil). Retrouver l’esthésie, c’est cela.

C’est cela aussi que je veux vivre (en tant qu’universitaire) dans mes manières de faire de la recherche (qu’on appelle académique) en sortant de ce carcan d’instrumentalisation de la recherche par le marché et des normes académiques. J’ai envie de poser cette question à la manière d’une personne du Burkina Fasso qui disait : « Mais l’agriculture industrielle, est-ce qu’elle nourrit son homme ? Non, elle ne nourrit pas son homme, elle est destinée à nourrir le marché ! ». C’est fort, quand même, car « nourrir son homme » indique un lien direct entre ce que je vais faire avec la terre et ce que je vais « vivre » dans tous les sens du terme et vivre avec les autres. Ainsi, la Recherche est-elle destinée à « nourrir son homme » ou sa femme ? Non, bien souvent elle est destinée à nourrir le marché. Nous les premiers, en tant que chercheurs, chercheuses, avons intérêt à développer d’autres manières de faire de la recherche, plus nourricières.

Quand nous nous intéressons en tant que chercheur ou chercheuse aux gestes et aux pratiques paysannes, nous parlons habituellement « d’objet  » de recherche  » Eh bien, NON, la paysanne, le paysan, en l’occurrence, ne sont pas mes « objets » de recherche, pas plus que leurs activités. Ils m’enseignent autant que je vais pouvoir contribuer, peut être, à participer à des initiatives avec eux. Cela ne veut pas dire que je (chercheuse) vais être confondue avec le paysan ou la paysanne. Chacun garde son altérité mais avec cette mise en tension de l’altérité de l’un et de l’autre et cette mise en accord sur quelque chose qu’on partage, sans être d’accord forcément mais parce qu’il s’agit d’une recherche située. Qu’on ne nous fasse pas croire à cette « objectivité  » universelle ! Bien sûr, c’est important d’avoir des moments de retrait, de regarder le dedans du dehors mais toujours dans un processus situé, concret. C’est d’abord cela qu’il faut admettre.

Augustin (Berque), vous êtes entrain d’écrire un livre, La nature sera toujours à naître, pouvez-vous en dire un mot ?

La nature est à naître avec nous, dépasser l’agriculture industrielle

Augustin Berque : la 6ème extinction des espèces vivantes sur terre serait (sera ?) notre propre extinction, alors que la nature continuera d’exister sous des formes qui auront évolué. La nature n’a pas besoin de nous pour exister. Mais je voudrais faire un retour en arrière. Je vous avais parlé de la Terre avec un T majuscule (la planète, la biosphère) et puis la terre avec un petit t, celle avec laquelle on est directement en rapport quand on marche dessus ou qu’on la cultive. L’activité humaine qui a le rapport le plus direct avec cette terre-ci, c’est l’agriculture. Or l’agriculture moderne est devenue une industrie mortifère c’est à dire qui apporte la mort et repose sur le principe contraire à la vie. « Coénoncer avec le vivant » comme le dit Nicole, c’est justement ce que nous devrions faire : l’agriculture serait alors une co-expression de la vie avec le vivant qui a pour nous une « utilité » proprement humaine. Or l’industrie mortifère qu’est devenue l’agriculture moderne tue la terre (avec un petit t) à tous égards. D’abord elle tue les sols. Comme Jean Jacques (Peyrissaguet) le disait, ici sur le plateau de Millevaches, avec la sylviculture, en quelques années les sols disparaissent pour ne laisser place qu’à des cailloux. Et cela concerne toute l’agriculture moderne, pourquoi ? Parce qu’au lieu de considérer les sols comme quelque chose de vivant on les considère seulement comme quelque chose de physico-chimique qu’on va engraisser avec des intrants chimiques pour faire tourner plus vite les cultures. Avec l’utilisation d’une mécanique et des machines de plus en plus lourdes, on écrase les sols et cela contribue à les tuer. S’y ajoutent les pesticides que je préfère appeler « biocides » parce que cela tue avec des effets sur tout le vivant. En outre, les paysans qui les utilisent sont empoisonnés aussi bien que les consommateurs des ces productions. Et, cerise sur le gâteau, l’élevage est devenu une industrie de torture des animaux, par exemple, comme nous l’on dit des paysans, en leur coupant les cornes. On doit en finir avec cette agriculture là ; il faut la dépasser. Ce sera l’autre aspect de la recouvrance de la Terre.

Revenons à la question de la 6ème extinction. En latin, on dit : natura, natura semper. Natura c’est le participe futur du verbe nascor qui veut dire « naître ». Littéralement, natura (au féminin = LA terre-mère, la nature-mère qui engendre) signifie « là, devant naître », c’est à dire « qui est à naître ». Semper veut dire « toujours ». Donc la traduction de la phrase latine est : « la nature est à naître toujours ». Il est plus encourageant de dire que « la nature est à naître avec nous » que de supputer notre disparition historique avec la 6ème Extinction .

Pour que nous « coénonçions avec le vivant » – et nous pouvons enrichir ce rapport avec la créativité humaine et non pas en dépit de celle-ci – il faut écouter l’Autre, qu’il soit humain (chercheur de discipline différente ou toute autre personne) mais écouter aussi l’autre qui n’est pas humain, quel qu’il soit dans le monde du vivant, c’est à dire appartenant à la communauté générale de la biosphère.

Nature/culture (artifice) : indistinction ou distinction ?

Ajustement mais pas domination

Nicole Pignier : Pour conclure, j’ai envie de poser cette question de la pertinence qu’il y a à abolir la distinction nature/culture.

Beaucoup de personnes dont Philippe Descola28 considèrent que cela ne veut rien dire de parler de « nature », pas plus que de « culture » parce nous nous trouvons dans des milieux anthropisés29 (la main de l’homme est absolument partout, les forêts dites primaires ne sont pas primaires). Donc tout est nature et culture à la fois. Son livre, L’Ecologie des autres, finit par un débat ; l’auteur répond notamment à la question suivante d’une doctorante en philosophie à l’INRA30 (p. 102 à 104) : « Vous avez traité de l’opposition nature/culture, je me demande quelle est la place de l’artifice dans votre dispositif. Dans notre société occidentale, nous ne nous comportons pas de la même façon envers les entités que nous considérons comme naturelles et envers celles que nous considérons comme artificielles. Les premières relèvent ainsi d’une éthique du respect alors que les secondes sont d’une éthique de la responsabilité. Je me préoccupe particulièrement des questions éthiques qui ont été soulevées à propos des biotechnologies à usage agricole. N’est-ce pas la culture qui distingue les classes des non-humains et parmi les êtres naturels ou les êtres artificiels ?

Réponse de P. Descola :  » Certes, les humains ont partout produit ce que nous appelons de l’artifice en fabriquant et en utilisant des outils ; on sait aujourd’hui qu’ils ne sont pas les seuls à le faire et que nombre d’espèces animales savent aussi façonner des substances de façon intentionnelle pour se procurer des moyens d’existence. Il ne s’ensuit pas que de telles opérations soient perçues comme relevant de l’artifice. (…) En Amazonie, l’idée d’artifice n’a guère plus de sens. La vannerie, par exemple, sur laquelle on dispose de monographies remarquables, n’est pas du tout vue comme la fabrication d’un objet culturel par élaboration d’un matériau naturel, mais comme l’actualisation incomplète du corps d’esprits d’animaux reconstitués à partir de fibres végétales assimilées à de la peau humaine. (…) Il ne s’agit donc aucunement pour le vannier de produire un artefact mais bien de rendre possible et d’accompagner une métamorphose.

Alors, faut-il conserver la distinction entre nature et artifice ? Je ne le crois pas. (…) Un virus est « naturel », mais il ne commence à avoir une existence scientifique (et médicale) qu’au moyen des « artifices » qui l’objectivent dans un laboratoire ; une plante génétiquement modifiée produite « artificiellement », mais elle peut ensuite se propager et s’hybrider (se modifier génétiquement) « naturellement » ; le mécanisme du réchauffement de la surface de la terre par les gaz à effet de serre est « naturel », mais l’augmentation importante de ces derniers dans l’atmosphère au cours du dernier siècle semble bien résulter de façon inintentionnelle dans un premier temps, de « l’artifice humain », etc.  »

Dans cet échange, Philippe Descola met sur le même plan le lien au vivant et aux éléments naturels entretenu ici par le vannier d’Amazonie et le lien entre l’humain et le vivant créé par l’ingénierie génétique … Cela revient à faire un amalgame entre évolution génétique des semences paysannes, par exemple, et organismes génétiquement modifiés (par mutagenèse ou transgénèse31). Il y a un problème, parce que si je mets ces deux types de liens sur le même niveau, je suscite un impensé, une chose qu’on n’a plus le droit de penser. Pourtant, une différence de fond existe car le vannier ou le paysan (avec ses semences paysannes) tisse un lien d’ajustement entre partenaires : le vivant n’est pas cet objet destiné à être dominé et programmé comme pour les biotechnologies.

En ce qui concerne le lien au vivant en tant que « partenaire » qui se tisse entre les paysan.ne.s et leurs semences, le facteur temps dont a parlé Christophe Bonneuil32 intervient ; il y a également le facteur culturel : les langues, les mots, les liens entre les gens, cette coénonciation entre les plantes et l’activité humaine. Tout cela saute quand il s’agit de biotechnologies. L’impensé créé de la sorte efface la distinction entre, d’un côté, ce lien existentiel par ajustement avec le vivant et de l’autre un lien de domination et de maîtrise (illusoire) du vivant. Bien sûr, aujourd’hui, la nature telle que Descartes l’envisage n’a plus de sens.

Augustin (Berque), pouvez-vous nous rappeler en quoi la notion de nature n’est pas uniquement occidentale ? Les chinois ont eu des mots pour dire la nature en un certain sens, non cartésien, n’est-ce-pas ?

Aux origines grecques et chinoises de la notion de nature

Augustin Berque : la nature est un concept apparu à une certaine époque de l’histoire humaine : aux environs du VIème siècle avant JC chez les philosophes dits présocratiques pour l’Occident et à peu près au même moment pour la Chine et l’extrême Orient. Du côté occidental, le mot « nature » (« natura » en latin) a été la traduction du grec « phusis » qui, lui, venait d’un radical indoeuropéen qui veut dire « pousser ». A partir de là, l’idée de nature a comme sens « la poussée des plantes qui croissent ». C’est le sens qu’a le mot « phusis » chez Homère33,repris au XXe siècle par Heidegger avec le mot « aufgehen »34– monter) . Donc, en Occident, la nature c’est l’idée de plante qui pousse.

Du côté de la Chine, à la même époque, dans le taoïsme, on va se mettre à utiliser le terme « Zìrán » composé de deux sinogrammes dont le premier veut dire « de soi même » et le second « ainsi ». La traduction littérale est donc « de soi-même ainsi » (nature). Dans le Tao Te king, il est dit que « L’Homme se règle sur la Terre, la Terre se règle sur le Ciel, le Ciel se règle sur la Tao et le Tao se règle de soi-même ainsi« . Il y a là une ambivalence essentielle car justement ce « de soi-même ainsi » (la nature) est à la fois dehors et en nous mêmes. Au IVème siècle, le poète chinois du retour à la terre, Tao yuanmíng , écrit un poème sur l’abandon de la ville et de sa carrière pour aller à la campagne. Il dit que ce faisant il retourne à(Zìrán) c’est à dire, à la fois à la nature et à sa nature (« soi-même ainsi »). Il y a les deux sens dans ce retour à la nature qui est à la fois un retour à mon authenticité personnelle. Et justement, c’est un idéal qui rencontre l’idéal de la « recouvrance » : pour être véritablement humain nous avons à recouvrer nos liens avec la nature.

Le vivant, autre que soi et alter ego

Nicole Pignier : Merci beaucoup Augustin.

Ainsi, au lieu de rendre caduque cette distinction nature/culture, j’invite plutôt à la penser comme une mise en tension de deux pôles schémiques35, non par opposition mais par interaction, par complémentarité, comme l’élément masculin peut se compléter avec le féminin au lieu de s’affronter ou même de fusionner. Une mise en tension de la nature et de la culture, cela sert à quoi concrètement ? Si nous conservons, nous humains, une altérité avec la nature, mais de laquelle nous émanons, cela permet de réfléchir concrètement, de façon située, à ce que font nos gestes, nos pratiques, les outils que nous déployons, à cette altérité du vivant. Et en retour l’effet que produit, toujours en milieu situé, cette altérité

1 l’exposé de Christophe Bonneuil (Comment ne pas gouverner les vivants) est publié dans le n° précédent (212) de La Lettre du cercle Gramsci

2 Ontologie : Partie de la métaphysique qui pose la question de l’être en soi, de ce qui est. 3 Emmanuel Kant (17241804), philosophe prussien, principal penseur de l’Aufklärung (Lumières allemandes), a exercé une influence considérable sur la philosophie moderne (idéalisme, philososphie analytique, phénoménologie) et la pensée critique en général.

3

4 Marcelle Delpastre (1925-1998), poète, conteuse, romancière, ethnologue, paysanne de langue occitane-limousine et française. Patrick Cazals, A fleur de vie, documentaire (1996) Les Fims du Horla ,2005.

5 Nous faisons référence ici à la rencontre « Cultiver transmettre, soigner » le 17 mai 2019 aux Jardins partagés d’Eymoutiers.

6 Ensemble des opinions reçues sans discussion, comme évidentes, dans une civilisation donnée.

7 Tous les êtres communiquent, transmettent du sens dès le stade le plus primitif, cela va avec le vie elle-même (A.Berque).

8 Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1966.

9 Cf. Pignier, Nicole, (2018), « L’énonciation animale : une praxis énonciative en lien avec le vivant ? », revue Fabula, partie Actes de colloque « La parole aux animaux. Conditions d’extension de l’énonciation, Journée d’études organisée par le Groupe d’Activités Sémiotiques de Paris 8 sous la direction de Denis Bertrand et Michel Constantini. Lien : https://www.fabula.org/colloques/sommaire5363.php

10 Jean-Claude Ameisen (né en 1951) est un médecin, immunologiste et chercheur français en biologie. Il est directeur du Centre d’études du vivant de l’université Paris-Diderot

11 L’éthologie est l’étude scientifique du comportement des espèces animales, y compris l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental.

12 Sur les épaules de Darwin – Les Battements du temps, 2012, Les Liens qui Libèrent éditeur.

13 Zürcher, Ernst (2016), Les arbres entre visible et invisible, Paris, Actes Sud.

14 Cf. Nicole Pignier, (2021), « Fondements d’une éco-sémiotique. Vie du sens, sens du vivant ? », in Joseph Paré et Lamine Ouédraogo, Construire le sens, bâtir les sociétés, Edts Connaissances et Savoir. P. 41-58.

15 Derek Denton a documenté cette danse sur le plan symbolique : cf. Les émotions primordiales et l’éveil de la conscience, Flammarion, 2005

16Kinji Imanishi (1902-1992) écologue, anthropologue, primatologue japonais. Cf. Imanishi Kinji (2015). La liberté dans l’évolution, suivi de La mésologie d’Imanishi par Augustin Berque, ouvrage traduit du japonais par Augustin Berque, Wildproject, collection « domaine sauvage ». Version d’origine parue en 1985 aux éditions Chûôkôron sous le titre Shutaisei no shinkaron.

17 Hans Jonas (1903-1993) est un philosophe allemand qui a traité des questions de l’éthique pour l’âge technologique, développées dans son œuvre principale, Le Principe responsabilité (1979) .

18 Expérience fondamentale du sujet pensant. Argument philosophique développé par Descartes dans le Discours de la Méthode et qui est la première certitude résistant à l’épreuve du doute méthodique pratiqué à l’égard des objets de connaissance (source : dictionnaire CNRS en ligne ).

19 Dichotomie : Division, opposition (entre deux éléments, deux idées). Botanique : mode de ramification par divisions successives en deux branches.

20 biome : vaste région biogéographique s’étendant sous un même climat, comme la toundra, la forêt tropicale humide, la savane ou encore le récif corallien.

21 Michel Foucault (1926-1984) philosophe français connu en particulier pour ses critiques des institutions sociales (la psychiatrie, la médecine, le système carcéral…), ses théories générales sur le pouvoir et les relations complexes entre pouvoir et connaissance. Les mots et les choses (1966)

22 Concrescence : nom provenant de cum crescere en latin qui signifie « le fait de croître avec »

23 Jacques Derrida (19302004), philosophe français : a créé et développé l’école de pensée dit de la « déconstruction », à travers le questionnement des grandes philosophies traditionnelles (métaphysique, phénoménologie).

24 PAC: Politique Agricole Commune

25 biosphère : ensemble des organismes vivants et leurs milieux de vie, donc la totalité des écosystèmes présents (système écologique global autoentretenu de la planète Terre).

26 Hervé Coves : ingénieur agronome de formation accompagne ceux-celles qui veulent se former à l’agro-écologie et à la permaculture. Son parcours professionnel s’accompagne d’un parcours spirituel de religieux franciscain.

27 voir compte-rendu numéro précédent de La Lettre du cercle Gramsci

28 Philippe Descola (né en 1949), anthropologue français, grandes figures américanistes de l’anthropologie (à partir de ses recherches de terrain chez les indiens en Amazonie).

29 Milieu anthropisé : milieu où Homo est présent ou a été présent.

30 INRA : Institut National de la Recherche Agronomique

31 Mutagenèse, techniques qui visent à provoquer volontairement des mutations génétiques en exposant ou en introduisant des agents (chimiques, physiques) chez un organisme vivant. Transgenèse : fait d’incorporer un ou plusieurs gènes dans le génome d’un organisme vivant.

32 cf. exposé de Christophe Bonneuil précédemment cité en note.

33 Dans l’Odyssée, quand Ulysse et ses compagnons abordent l’île de Circé, Circé fait boire une philtre aux compagnons d’Ulysse qui sont transformés en cochons. Ulysse, lui, a droit à un traitement de faveur car Hermès, le dieu des transformations, lui montre une plante dont les dieux seuls connaissent le nom, le « molu », Ulysse l’a tire de la terre alors que pour les humains c’est très difficile de le faire. Cette plante a une fleur blanche et une racine noire. Morale : cette chose là, les humains ne savent pas la dire, de plus elle est contradictoire parce que à la fois blanche et noire. Grâce à cette plante qui va devenir ce qu’on appelle un « pharmacon », c’est à dire un produit qui peut être à la fois un remède et un poison suivant la manière dont on l’utilise, Ulysse échappe grâce à cet antidote au charme de Circé et va pouvoir jouir au contraire de son amour. 34Aufgehen, en allemand : se lever, se soulever

34

35Les schèmes sont des dualités dynamiques, des forces éco-bio-psychiques qui constituent nos aptitudes perceptives et nous relient à la Terre. Nous avons consacré une publication à ce sujet Cf Pignier, Nicole, (2020), « Le sens, le vivant ou ce qui nous relie à la Terre », in Nicole Pignier et Lina Marcela LIÑÁN DURÁN (coord.), Le design de « l’Intelligence artificielle » à l’épreuve du vivant, dossier revue Interfaces Numériques n°1/2020, vol. 9. Lien : https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/4144