Décroissance carcérale : ces pays qui ferment des prisons

Regard d’ailleurs

Décroissance carcérale : ces pays qui ferment des prisons

Alors que la France projette la construction de trente-trois nouvelles prisons pour tenter d’endiguer la surpopulation carcérale, de nombreux pays en ferment. Zoom sur ces États qui ont réduit le nombre de leurs prisonniers.

Les prisons françaises n’ont jamais été aussi pleines. Cet été, 69 375 détenus s’entassaient dans 51 000 cellules, avec des lits surajoutés dans des espaces déjà confinés, et même de simples matelas posés là où l’on peut. 1 648 personnes dormaient ainsi à même le sol en juillet 2016, triste record. Le nombre de prisonniers a quasiment augmenté de moitié en quinze ans. Une évolution qui n’est en rien liée à celle de la délinquance, contrairement à ce que l’on entend trop souvent. «Ce n’est pas la criminalité mais la politique pénale qui détermine le taux de détention », insiste Sonja Snacken, criminologue et ancienne présidente du Conseil de coopération pénologique du Conseil de l’Europe. Dans le cas français, la politique pénale n’a eu de cesse de privilégier la réponse carcérale. Depuis le début des années 2000, une avalanche de lois, souvent votées sous le coup de l’émotion, a entraîné un alourdissement des sanctions et la pénalisation d’un nombre toujours plus important de comportements, tels l’occupation d’un hall d’immeuble, le défaut d’assurance ou même plus récemment le fait de signaler la présence d’un contrôleur dans les transports. Sans compter le recours massif à la détention provisoire et à des procédures de jugement rapide, qui a abouti à un taux plus important de condamnations à la prison ferme (environ 70 %). Les peines sont aussi de plus en plus longues : la durée moyenne de détention est ainsi passée de 8,6 à 11,5 mois entre 2006 et 2013. Construire des prisons : la fausse bonne idée Pas plus en France qu’ailleurs, la construction continue de places de prison n’a permis d’endiguer la surpopulation carcérale. Car, avec une telle approche, on n’agit pas sur « les mécanismes qui en sont à l’origine » rappelle Sonja Snacken. On traite les symptômes, pas les causes. Or, « si aucune action n’est entreprise dans le même temps sur la politique pénale et les facteurs de hausse de la population carcérale », les nouvelles prisons « se retrouvent tôt ou tard elles-mêmes en situation de surpopulation »*. Aussi, l’annonce récente du gouvernement de lancer la construction de 20 000 nouvelles places de prison désespère les spécialistes français comme européens. Car « construire plus n’a jamais résolu le problème » assène Frieder Dünkel, professeur de criminologie et de droit pénal à l’Université de Greifswald en Allemagne.##« Des méthodes efficaces pour réguler de façon pérenne une population carcérale sont connues et reconnues. De même qu’il y a consensus sur les pires façons de le faire. La solution envisagée par le gouvernement français est l’une d’entre elles », appuie Norman Bishop, fondateur du département de recherche et développement de l’administration pénitentiaire suédoise et également expert auprès du Conseil de l’Europe. Et de poursuivre : « plutôt que de se demander comment faire pour absorber l’augmentation de la population détenue, le gouvernement français devrait réfléchir aux moyens de réduire la demande en places de prison ». Car construire toujours plus n’a jamais permis non plus de mieux protéger la société. Au contraire. La prison produit ce qu’elle entend combattre : elle aggrave l’ensemble des facteurs de délinquance en précarisant des populations d’ores et déjà « fragilisées d’un point de vue socio-économique et psychologique », souligne Sonja Snacken. Elle leur impose une « perte de liberté, d’autonomie, de sécurité personnelle, mais aussi perte de travail, perte de liens familiaux et sociaux, pertes financières, dommages psycho-logiques ». Autant de facteurs qui « rendent la réintégration après libération plus difficile et augmentent au lieu de réduire la récidive » développe la chercheuse. La prison favorise aussi les fréquentations criminogènes et n’offre, particulièrement en France, qu’une prise en charge lacunaire, voire inexistante, face aux nombreuses problématiques rencontrées par les personnes incarcérées. Si bien que près des deux tiers sont recondamnés dans les cinq ans, tandis que le taux tombe de 16 points en cas de peine alternative. Quel que soit le pays d’ailleurs, l’incarcération produit plus de récidive que les sanctions en milieu ouvert. Aussi pour le Conseil de l’Europe, la ligne à suivre est claire : « l’accent doit être mis sur les mesures alternatives à la détention et un moindre recours à l’emprisonnement ». Il l’a formellement rappelé à tous les Etats membres dans son Livre blanc sur le surpeuplement carcéral. #Vague de décroissance en Europe #Si la France reste sourde et aveugle à ces recommandations et accepte un taux de détention croissant, comme la Belgique et le Royaume-Uni, d’autres ont vu leur population détenue décroître. « Beaucoup de pays européens en ont fait l’expérience ces dernières années », observe le criminologue allemand Frieder Dünkel. C’est notamment le cas pour les pays Scandinaves, mais aussi pour l’Allemagne et les Pays-Bas, pourtant connus pour leur approche répressive. D’autres pays de l’Ouest de l’Europe, comme l’Irlande, l’Ecosse, l’Italie ou l’Espagne, après une phase d’augmentation importante jusqu’en 2010, avec un taux avoisinant les 170 détenus pour 100 000 habitants, pour ne citer que le cas espagnol, sont parvenus à inverser la tendance ces cinq dernières années et à réduire le nombre de leurs prisonniers. Même  les États-Unis, champions toutes catégories de l’incarcération, semblent aujourd’hui tourner le dos aux politiques misant sur le recours massif à la prison : sur les 50 États du pays, 28 ont réduit leur population détenue depuis 2008, pour certains dans des proportions importantes.##Un examen approfondi révèle, derrière chaque diminution, une situation bien particulière. Et tous les pays n’affichent pas les mêmes motivations. Si, pour les Scandinaves, portés par la conviction que « les prisons sont un moyen onéreux de rendre des délinquants plus délinquants encore », une approche humaniste, rationnelle et volontariste a prévalu, d’autres pays n’ont emprunté le chemin de la décroissance que parce qu’ils y ont été contraints, comme l’Italie. Après une croissance exponentielle de la population carcérale, le taux d’occupation des prisons de la péninsule atteignait 153 % en 2010. Face à l’ampleur de la surpopulation et devant le caractère systémique du problème, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné le pays par un arrêt-pilote, en 2013, l’obligeant à agir pour remédier à la situation.##En ces temps de crise financière et d’austérité, l’argument économique en a aussi séduit plus d’un. Etats-Unis, Irlande, Pays-Bas : tous voient dans la décroissance de leur taux de détention le moyen de réduire leurs dépenses, le système carcéral engloutissant des sommes faramineuses pour les résultats que l’on connaît. Limites et mort d’une décroissance non assumée Mais le déclin de la population carcérale apparaît aussi, dans certains cas, presque involontaire, ou à tout le moins inattendu. En Allemagne par exemple, la décroissance observée ces dernières années semble la conséquence indirecte d’un changement spontané dans les pratiques des magistrats, et ne résulte pas spécifiquement d’une réorientation de la politique pénale, qui viserait ouvertement à réduire la population carcérale du pays. Une diminution du nombre de prisonniers ne signifie d’ailleurs pas forcément un assouplissement global des législations : aux Pays-Bas et en Allemagne, la baisse du taux de détention masque une sévérité accrue pour certains types de crimes et délits, ainsi que l’abandon d’une approche réhabilitative pour les profils de délinquants qu’on estime irrécupérables. Dans le cas néerlandais, la diminution du nombre de prisonniers s’accompagne même d’un expansionnisme pénal, deux phénomènes apparemment contradictoires. En effet, « si on additionne peines privatives et non privatives de liberté, on se rend compte que le niveau global de condamnation est toujours en augmentation », relèvent les criminologues Miranda Boone et René van Swaaningen. Aussi, « des délinquants qui restaient autrefois en surface de l’appareil pénal sont aujourd’hui soumis à des niveaux de contrôle qu’aucun promoteur des alternatives à la prison dans les années 1960 et 1970 n’aurait pu tolérer », concluent les criminologues. Ainsi, les exemples allemands et néerlandais nous invitent à nous méfier des approches purement comptables. D’autant que, « parce qu’il n’est pas le résultat d’une stratégie politique (réductionniste), le mouvement de décroissance (que ces pays connaissent) peut s’inverser tout aussi spontanément », prévient René van Swaaningen. #C’est d’ailleurs ce qui semble se passer en Italie. Trois ans après l’adoption de l’arrêt-pilote, les mesures prises par le gouvernement italien commencent à montrer leurs limites. La cause ? Le gouvernement s’est contenté de mesures ponctuelles, dont plusieurs n’ont qu’une validité limitée dans le temps, au lieu d’initier la vaste réforme qui aurait été nécessaire, de peur de se confronter à l’électorat italien. Pour l’universitaire italien Giuseppe Mosconi, un changement pérenne doit passer par la remise en question de la place de la prison dans la société italienne et une « transformation profonde de la culture de la punition ». Et donc un changement de perspective de la part de l’ensemble des parties prenantes, autorités policières, judiciaires, responsables politiques et opinion publique. Ce que les Scandinaves semblent, pour l’heure, les seuls à avoir accompli : ils ont en effet adopté, de longue date, une politique ouvertement et résolument réductionniste, c’est-à-dire cherchant à réduire le plus possible le recours à l’emprisonnement. #Ingrédients pour une véritable politique réductionniste Les éléments d’une politique réductionniste sont connus. D’abord, elle doit reposer sur un « scepticisme véritable des législateurs et des praticiens concernant les avantages possibles de la privation de liberté ». Cela requiert une reconnaissance des « effets délétères » de l’emprisonnement, qui ont déjà été largement démontrés par la recherche et sont régulièrement dénoncés par les organisations militantes, ce depuis des dizaines d’années. Aussi, législateurs et praticiens doivent partager « la conviction que la prison ne devrait pas servir de réponse à des problèmes qui sont surtout sociaux (pauvreté) ou sanitaires (alcoolisme, toxicomanie). Or, c’est encore en France trop souvent le cas.##Deuxième caractéristique : l’intolérance à la surpopulation carcérale. Dans un État réductionniste, la « surpopulation carcérale n’est (en effet) ni acceptée, ni considérée comme inévitable ». Une politique pénale réductionniste limite donc « formellement la capacité des prisons » de façon à garantir un « accueil décent des détenus ». Surtout, elle « refuse l’extension de la capacité pénitentiaire », puisque, on le rappelle, « l’extension de la capacité ne pèse aucunement sur les causes de l’inflation carcérale. Au contraire, l’inflation carcérale continue et se traduit rapidement en un nouvel état de surpopulation ». #Il s’agit enfin de mettre en oeuvre une double stratégie de réduction du recours à l’emprisonnement. « La « stratégie de la porte d’entrée » (front door) vise la réduction de l’usage et de la durée de la détention provisoire et des peines de prison, entre autres par la décriminalisation ou la dépénalisation et par la promotion des sanctions et mesures qui s’exécutent dans la communauté », précise Sonja Snacken. Ainsi, la privation devient la « mesure d’exception », celle du dernier recours, « dans l’hypothèse où aucune autre mesure ne peut protéger la société ». Quant à la deuxième stratégie, celle de la « porte arrière » (back door), elle vise à limiter la durée de la détention, par la « mise en oeuvre volontariste de diverses formes de libérations anticipées », avec le recours systématique aux remises de peine, aux aménagements de peine ou à la libération conditionnelle. Cette double-voie, même les États-Unis semblent l’emprunter. Il serait grand temps que la France s’y engage, en « définissant la surutilisation de la prison comme un problème au niveau politique », commente le criminologue finlandais Tapio Lappi-Seppälä.##Le monde de la recherche a également sa part de responsabilité, et doit « être capable de communiquer ses résultats clés au grand public et aux décideurs », comme une centaine de chercheurs l’a récemment fait par le biais d’une tribune. « Pour faire comprendre et accepter que la justice pénale ne peut apporter, au mieux, qu’une réponse partielle au problème de la criminalité. » Encore faut-il qu’il soit entendu par les décideurs, et qu’ils en tirent les conséquences. Quitte à faire des choix qui peuvent sembler impopulaires. Car « les politiciens doivent avoir le courage de résister aux solutions simplistes et populistes », souligne le criminologue finlandais.

Par Laure Anelli et Marie Crétenot

*S. Snacken, « Lutte contre la surpopulation : s’attaquer aux causes, plutôt qu’aux symptômes », Dedans Dehors, N°53, janvier 2006.

Cet article est issu du n°93 de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l’Observatoire intertional des prisons.

 

« Se nourrir : une (re)mise en question du lien au vivant dans nos sociétés contemporaines ? »

                                      « Se nourrir : une (re)mise en question

                                      du lien au vivant dans nos sociétés

                                                                        contemporaines ? »

Sociétés « agro-alimentaires », « assises de l’alimentation », mais que donc signifie s’alimenter aujourd’hui ? Il semble bien que nos sociétés contemporaines ne se nourrissent plus de ce lien nourricier et existentiel à la Terre mais s’alimentent hors-sol, ou avec un sol considéré comme un support, non comme un milieu de vie. En quoi les mots travaillent-ils les choses et les milieux ? En quoi le geste de se nourrir se fonde-t-il sur des choix éthiques, concrets et existentiels qui engagent notre responsabilité vis-à-vis des êtres vivants présents et à venir ?

 

Depuis que les êtres humains existent, ils travaillent leur milieu dans un sens éco-techno-symbolique comme le dit le géographe et philosophe Augustin Berque. « Eco », oikos en grec, signifie la maison, l’accueil. En tant qu’êtres vivants, les êtres humains agissent en conscience et leurs actes perceptifs sont ancrés dans un corps, une sensorialité en lien avec les autres êtres vivants et la biosphère à savoir cette couche de la planète qui accueille le vivant, la faune, la flore. « Techno », parce que l’être humain est inventeur d’outils, de techniques qui lui permettent de travailler son milieu et qui sont l’expression de savoirs, valeurs, savoir-faire, cultures. « Symboliques » parce que doué de langages, l’être humain peut se représenter l’absent, rêver, se rappeler, interpréter. C’est un être de sens, de signification en interrelation concrète avec un milieu donné, le sien, qu’il fait évoluer en sociétés.

 

                              L’agriculture industrielle : Une rupture avec le vivant

 

Dans une interrelation très forte entre des milieux et des communautés, les hommes, percevant leur milieu, l’ont rêvé, travaillé, ajusté et ce dernier, réciproquement, les a inspirés, amenés à le faire évoluer. C’est ainsi qu’ont par exemple émergé les cultures en terrasse, les cultures en forêt, et plus proche de nous, le bocage. Une diversité de façons de travailler la terre, de façonner les milieux ont vu le jour, avec des techniques créées ad hoc, par les artisans, paysans, jardiniers, selon leur ajustement à leur milieu. Des outils sur mesure exprimant et générant une manière de percevoir ce milieu spécifique, tissant étroitement cultures culturales et cultures culturelles.

Or, l’agriculture industrielle conventionnelle a coupé ce principe universel du lien éco-techno-symbolique entre les êtres humains et leur milieu, empêchant le paysan de cultiver, dessiner son païs, au sens culturel et cultural, l’amenant à appliquer des règles programmatiques. Ces dernières, dictées par les acteurs de la mondialisation tel Monsanto font abstraction du lien incarné, incorporé et en même temps symbolique, culturel que tout être vivant, tout paysan entretient avec son milieu. Ainsi, l’ « éco », notre maison, la terre/Terre devient un objet à régir, contraindre, exploiter par la sphère techno-symbolique de l’industrie agricole mondialisée. Une rupture avec le vivant qui puise sa source sans doute bien avant la mondialisation, les phases destructrices de l’agriculture mésopotamienne en sont un cas d’école. Cependant, cette dernière reste sans commune mesure avec l’étendue et l’intensité d’une vision unique qui tente de s’imposer partout dans le monde. Cette vision hiérarchique entre le sujet humain et le reste du vivant réduit ce dernier, la biosphère, à des données à exploiter, mesurer, contrôler, contraindre, à des espaces à conquérir.

 

                            Un pouvoir de désensibilisation face à des communautés porteuses d’innovations durables

 

L’agriculture conventionnelle industrielle exprime une pensée schématique de la mesure, un sujet moderne qui fait du vivant un objet. Amplifiée par les recyclages des inventions mécaniques et chimiques de la deuxième guerre mondiale, n’a-t-elle pas pris le parti de plier les paysans à ses règles, à son monde, ne respectant aucune autre manière d’être à la terre, aucune autre culture ? (…)

 

Une question : que peuvent les agriculteurs face à une agriculture de l’anesthésie ?

Ce modèle cultural n’exprime-t-il pas, ne génère-t-il pas une culture de l’anesthésie, de la désensibilisation ? Imposant ses règles aux agriculteurs à coups de subventions et de primes, de menaces et de jugements, permet-il encore à ceux qui cultivent la terre de se sentir vivants parmi les autres êtres vivants, de se sentir en accord avec leur milieu ? N’invite-t-il pas les agriculteurs à coups de force financières et politiques à servir une réalisation utopique, celle de la conquête machinique, numérique des territoires, dans l’exclusion de l’altérité humaine, vivante, sociale ?

 

L’agriculture industrielle conventionnelle exprime une manière d’être au monde incomparable avec les sensibilités culturelles et culturales, qui, dans leur multiplicité, entretiennent toutes une relation éco-techno-symbolique avec leur milieu. L’agriculture industrielle conventionnelle exprime et génère l’anesthésie. (…) Dans de nombreux endroits du monde, des individus, collectivités, communautés s’organisent pour innover, designer avec le vivant et pas contre, dans un lien éco-techno-symbolique entre paysans, habitants, païs, milieux, territoires. Tous tentent d’échapper à l’anesthésie (la COPAGEN en Afrique, coalition pour la sauvegarde du patrimoine génétique, les associations paysannes en France comme le réseau Semences paysannes, les collectivités comme la commune de St-Pierre de Frugie en Haute-Vienne, … ).

 

L’analyse des liens entre cultures culturales et cultures culturelles qui fondent leurs entreprises nous amènent dans Le Design et le Vivant. Cultures, agricultures et milieux paysagers à avancer quelques propositions parmi lesquelles :

 

                              La véritable innovation n’est pas là où l’on croit

 

Enfermés dans le mythe du progrès technoscientifique, nous pensons communément que l’innovation est liée à ce dernier. Par exemple, la mise en place d’un nouvel OGM. On oublie dans ce cheminement que l’innovation techno-centrée nie les manières de vivre, d’exister, des cultures paysannes à qui l’on impose ces plantes modifiées. On nie de fait la capacité des communautés paysannes, culturelles à innover en accord avec leur propre dynamique, animiste, sociale, économique comme au Burkina Faso où la culture d’une plante a un rôle symbolique, sociale, nourricier.

(…) Pour faire émerger des gestes et des techniques en accord avec les besoins du présent et avec l’advenue des générations futures, ces méthodes culturales se fondent sur des compétences paysannes réelles en termes de connaissances scientifiques sur le vivant, la biosphère mais aussi en termes de connaissances culturelles. L’innovation durable, selon moi, est celle qui tisse ensemble la culture, le social, le vivant, le passé et l’avenir dans un lien d’ajustement à un milieu spécifique. Les innovations durables permettent ainsi aux communautés de s’accorder à leur milieu et à la terre dans un lien de sens nourricier et existentiel, lien sémiotique que coupe l’agriculture conventionnelle. (…)

 

                              Une nature à redéfinir

 

Nombreux sont les scientifiques qui ont décrété que l’axe sémantique universel Nature/Culture n’est plus pertinent, tout étant devenu hybride (Bruno Latour, Philippe Descola pour ne citer que les plus célèbres). Mais ne s’agit- il pas là d’un coup de force qui nie ce qui pourtant est une matrice organisatrice de la perception, cette tension entre les gestes des activités humaines (culture) et la nature qui comprend le vivant, la biosphère et le cosmos ? En portant attention à la différence de définition que les occidentaux, les japonais et chinois ont donnée au concept de nature, je propose de sortir du cliché de la nature-objet que l’on a tendance à opposer ou/et hybrider avec la culture pour montrer en quoi la nature est à la fois ce de quoi nous émanons et puisons nos forces créatrices, à la fois une altérité non totalement modélisable, prédictible, technologisable.

Les effets concrets, politiques, éthiques et existentiels liés à la négation des pôles Nature/Culture sont entre autres la modélisation du vivant et la main mise sur le vivant car on disqualifie dès lors les questions de morale et d’éthique. On nie des cultures paysannes qui même en Occident, même en Limousin, ont, par le passé, su tisser un lien cosmique (les rituels de la semence, de la récolte, …), lien au vivant et au cosmos que l’on retrouve dans des formes plus contemporaines comme la biodynamie, la permaculture. Un lien qui justement exprime et fonde une complémentarité interactionnelle entre nature et culture, un respect du vivant en tant que ce qui nous dépasse. Un lien qui compose en même temps une sorte d’humilité des sujets humains que l’on retrouve dans l’expression « bon sens paysan ».

 

                         Sortir les signes et les gestes du « hors-sol » pour les ramener à la Terre/terre

 

L’être humain est un être éco-techno-symbolique, comme le dit Augustin Berque, c’est un être de langage et de symboles (symboliques), de techniques (techno) mais dans un lien charnel, ancré dans le vivant en tant que partie de la biosphère (éco). À ce titre, il tisse avec son milieu des langages, des signes, des discours, des techniques et interprète son milieu vivant, la terre qui le porte en les travaillant, en les façonnant (cf. les paysages de rizières, les bocages, …) de façon spécifique, embrayée et concrète dans la mesure où il prend en compte sa spécificité. Mais à partir du moment où il se coupe du milieu nourricier et existentiel de son milieu pour le travailler et le façonner selon des standards, il sépare l’éco (le vivant, la terre, l’eau) de ses activités techno-symboliques pour appliquer ces dernières sur les premières de façon arbitraire.

 

Il ne reconnaît plus alors le vivant que comme objet à manipuler, à exploiter, il s’en sépare ; il est « hors-sol ». La société de l’information, l’agriculture industrielle, agro-alimentaire, le design du vivant en biotechnologie font ainsi tourner les signes et les technologies dans des utopies, des mondes coupés existentiellement de la terre qui les porte. Les signes et les techniques ne servent plus alors qu’à justifier leurs propres systèmes, à faire en sorte qu’on y adhère. Et les opérations de greenwashing avec les ruches d’abeilles posées entre deux traitements dans des cultures conventionnelles industrielles pour la photo médiatique de vergers et cultures à l’allure « écolo » illustre ce principe. Les signes et discours n’ont plus alors de relation concrète et existentielle au milieu spécifique duquel on parle, duquel on émane et, ce faisant, on travaille les milieux en les coupant de leur histoire éco-techno-symbolique, de celle de leurs communautés. C’est ce que j’appelle l’anesthésie, effet des sociétés contemporaines techno-symboliques, coupées de l’éco.

Et c’est sans doute cette souffrance existentielle qui amène tant d’initiatives de « résistances » paysannes de par le monde.

 

Je dirais donc que dans les processus d’interprétation, de perception, il faut prendre en compte un autre sujet que le sujet humain ; la vie, la Terre, penser une interrelation par ajustement concret, de bon sens plutôt qu’une relation utopique.

Donc, interpréter, symboliser oui mais en interrelation, en ajustement avec le milieu pour que ce dernier évolue de façon favorable à la vie des humains et des autres …

 

Nicole Pignier

 

 

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Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?

Les nouveaux désobéissants sont-ils de dangereux « hors-la-loi » qu’il convient de traiter et de sanctionner en tant que tels ou, au contraire, sont-ils des « citoyens » exemplaires dont le courage favorise la démocratisation de nos institutions? La citoyenneté est-elle compatible avec la désobéissance et, si oui, à quelles conditions, jusqu’où et dans quel but ? Au cours des trente dernières années, le centre de gravité de la contestation sociale s’est progressivement déplacé du répertoire des actions légales (vote protestataire, syndicalisme, grève, manifestation, pétition) vers des modes d’action qui outrepassent de plus en plus fréquemment les frontières de la légalité (pirates informatiques, zadistes, manifestations interdites, désobéissants civils). Si ces pratiques nouvelles mobilisent les milieux politiques, médiatiques et judiciaires, les sciences sociales et la philosophie politique sont en revanche restées discrètes sur la question. C’est de ce point de vue que j’aborde la question, avec l’hypothèse suivante : loin de menacer la démocratie, la désobéissance civile lui confère un nouveau souffle. Considérer les nouveaux désobéissants comme des «citoyens» plutôt que comme des «délinquants» ou des «fossoyeurs de l’ordre public» contribue au renforcement de la démocratie. George Bernanos n’écrivait-il pas déjà, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : « Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre » ? Ce livre ouvre une discussion qui intéressera essentiellement celles et ceux qui adhèrent à une philosophie de l’émancipation, c’est-à-dire à une pensée pour laquelle l’émancipation se situe devant nous. La liberté n’est pas un acquis des révolutions passées mais une tâche à laquelle nous sommes présentement confrontés. Toute philosophie de l’émancipation part donc d’une critique de l’ordre établi. Ceux qui se satisfont du cours actuel des choses se situent d’emblée à l’extérieur d’une pensée de l’émancipation. Si l’histoire est finie, si la normativité libérale constitue l’horizon indépassable de notre temps, si la question de ce que nous désirons est résolue et qu’il ne reste plus qu’à appliquer correctement l »idéal, alors l’émancipation n’a plus à être pensée, interrogée et discutée. Si l’émancipation est déjà là, il ne reste qu’à en jouir tranquillement. C’est cette tranquillité que nous refusons. Loin de nous être donnée, l’émancipation est le nom d’un combat. Ce combat suppose des combattants. Les ouvriers grévistes, les suffragettes et les manifestants Afro-américains portèrent autrefois haut et fort la banderole de l’émancipation. Ils luttaient contre l’exploitation capitaliste, la domination masculine et la ségrégation raciale. Leurs luttes ne sont pas terminées, tant s’en faut. « Les hommes combattent et perdent la bataille, et la chose pour laquelle ils ont lutté advient malgré leur défaite. Quand elle advient, elle se révèle être différente de ce qu’ils avaient visé, sous un autre nom » (William Morris). Mais où sont aujourd’hui ces « autres hommes » qu’évoque le romancier britannique Willima Morris ? Qui sont les descendants des révoltés d’hier ? Où se cache la marmaille des insurgés d’antan ? Cette question est d’une importance cruciale. Car les partisans de l’émancipation doivent d’abord s’assurer que des acteurs en chair et en os se portent volontaires pour livrer ce combat. L’émancipation n’est pas un slogan sans contenu mais un projet qui ne prend vie qu’en s’incarnant dans des êtres humains. La liberté n’est rien sans ceux qui se sacrifient pour elle et qui, dans les cas extrêmes, donnent leur vie pour elle. Où sont aujourd’hui ces rêveurs de l’absolu ? Qui sont ces sentinelles de l’espérance ? Manuel Cervera-Marzal

Manuel Cervera-Marzal enseigne à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il est l’auteur de Miguel Abensour. Critique de la domination, pensée de l’émancipation, ed. Sens et Tonka, 2013, de Gandhi. Politique de la non-violence, Michalon, 2015, de Pour un suicide des intellectuels, Textuel, 2016 et Les nouveaux désobéissants: citoyens ou hors-la-loi ?, Le bord de l’eau, 2016.

Le procès de la liberté – Michèle Riot-Sarcey

Dans cet ouvrage, Michèle Riot-Sarcey fait revivre les idées de liberté surgies au cours des expériences ouvrières et des révolutions sociales du XIXème siècle français. Des idées largement oubliées depuis : minoritaires et utopiques, incomprises à leur époque, elles ont été maltraitées par l’histoire devenue canonique. Leur actualité s’impose pourtant aujourd’hui, à l’heure où l’idée de liberté individuelle a été dissociée de la liberté collective et réduite au libéralisme et à l’individualisme. Ce passé inaccompli est ici revisité à partir de ses traces multiples : publications politiques, archives, romans, poésie, tableau, etc. Avec un souffle singulier, l’auteure restitue l’étonnant parcours de vie de femmes et d’hommes du peuple si nombreux à s’engager dans les chemins de la révolte, révélant ainsi les modalités méconnues de l’effacement de cette histoire. Comme le rôle des idées du « socialiste » Henri de Saint-Simon, qui influença tant de ces acteurs avant de se retrouver au cœur du projet capitaliste et industrialiste du Second Empire. Ou encore celui de Victor Hugo, dont l’immense succès des Misérables contribua à l’oubli de l’esprit de liberté qui avait marqué les insurrections de 1830 et 1848. Cette fresque audacieuse, aussi excitante à lire qu’elle est remarquablement documentée, démontre la pertinence de la pensée de Walter Benjamin sur la nécessité de « faire exploser les continuités historiques ». Et elle invite à comprendre autrement les symboles aujourd’hui en ruines du XIXème siècle français : philosophie du progrès, contrôle de l’ordre social, « mission civilisatrice » de la république coloniale… Afin de libérer la modernité créatrice de la modernité dévastatrice, ce livre entend ainsi donner à voir sous un jour nouveau les rêves du passé, dont l’actualité prend sens au présent dans la quête d’un avenir radicalement autre.

Avec Armand Gatti : Ici, hier, maintenant, ailleurs, demain Pour une deuxième aventure de l’Homme

Avec Armand Gatti : Ici, hier, maintenant, ailleurs, demain Pour une deuxième aventure de l’Homme

 

Le « toujours maquisard » limousin « Don Qui ? » est mort le 6 avril 2017, à l’arrivée du printemps. Fils de prolétaires émigrés, Armand Gatti fit de sa longue existence (1924-2017) une extraordinaire aventure combattante et multiple : la recherche d’une possible deuxième aventure de l’homme, hors des chemins de la catastrophe en cours. Issus du monde des paysans pauvres du Piémont, les parents de Gatti émigrent en Amérique après la Grande guerre. Brutalement de retour en Europe, ils trouvent du travail à Monaco alors que Mussolini instaure le fascisme à deux pas, en Italie. C’est en 1924, année de la (première) naissance du futur maquisard-poète prénommé Dante. . Sa mère, Laetitia, est femme de ménage et admire François d’Assise. Son père Augusto, balayeur-éboueur anarchiste, a connu l’indicible violence des tranchées en Italie du nord, puis l’impitoyable répression patronale dans le Chicago des années 1920, au temps de Sacco et Vanzetti. Dante Gatti naquit pauvre et apatride… à Monaco : paradoxe originel qui le fera rebelle. Sa vie durant, il préservera farouchement cette marque de fabrique qui lui permettra de ne pas succomber. Car l’homme, dit-il, a la possibilité de s’émanciper, mais seulement s’il refuse catégoriquement cette société marchande et spectaculaire qui le happe. Il y réussira à la seule condition qu’il résiste, qu’il se déprenne de ce monde qui le rend « petit » et précipite la catastrophe. L’argent, la richesse, le lucre n’auront pas prise sur la vie et la pensée de Gatti. Et celui-ci se tournera naturellement vers un humanisme cosmopolite. Il s’engagera en faveur de la vie aux côtés des hérétiques, des « vaincus », des pauvres, pour « un homme plus grand que l’homme », par de-là les frontières de l’espace et du temps. L’historien Eric Hobsbawm nomma « Âge des extrêmes » le « Court XXe siècle » (1914-1989). Durant moins d’une vie humaine, surgirent deux guerres mondiales, des génocides (des Arméniens, des Juifs… peu après des Tutsis) et une gigantesque techno-science qui cachera derrière son étiquette « Progrès » des boucheries industrielles de l’homme par l’homme et des saccages de notre planète. Face à cette démesure-ci, des révolutions et des luttes de libération surgirent mais furent interrompues brutalement, ou s’avérèrent des impasses, ou furent terriblement dévoyées. Gatti déploiera avec ferveur sa passion existentielle à travers les tumultes de ce siècle. Il sera journaliste, cinéaste, dramaturge… et toujours poète. En 1968, le milieu culturel officiel (TNP, Avignon…) l’avait quasiment consacré. « Sous les pavés, la plage », slogan culte de 1968, est une réplique issue de son théâtre à l’heure du succès. Mais bientôt une de ses pièces sur le dictateur Franco sera interdite par le pouvoir. Alors Gatti se place délibérément en marge des institutions culturelles et sort définitivement du cadre son théâtre, comme le langage qui s’y crée. Ces vingt dernières années, il élabora au long de ses écrits et de ses « expériences » (une autobiographie « improbable », La parole errante et les 17 textes et pièces de La traversée des langages) une parole exploratrice porteuse d’une vison du monde différente et nouvelle. Cette expression, complexe et d’un lyrisme certain qui cependant participe à une véritable révolution culturelle, passe aujourd’hui quasiment inaperçue (la plupart des médias ne se réfèrent qu’à ses pièces d’avant 1968, éditées au Seuil). Malgré cela, la grande presse qui a largement annoncé son décès, flaire une postérité prometteuse à travers des titres comme, « La légende d’un siècle », « Mort d’un révolutionnaire du théâtre », « Figure du théâtre du vingtième siècle », « Miroir éclaté des utopies ». Mais c’est d’abord sur le montagne limousine, accueilli par des paysans communistes et planqué dans un trou de maquis au cœur de la forêt de la Berbeyrolle près de Tarnac, que Gatti connaît, assure-t-il, sa « seconde naissance ». Arrêté puis interrogé, il découvre alors la parole poétique comme arme. (Prosaïquement, les gendarmes notent sur le procès-verbal de son arrestation : « l’intéressé (…) simule l’idiotie »). « Ô forêt seul langage inventé par la terre pour parler au soleil », déclame-il au même endroit, soixante-trois ans après, amorçant sous l’orage la lecture publique de son poème en hommage à Georges Guingouin, au Limousin et à la longue marche de toutes les résistances. Et de finir le poème par ces mots : « Les lettres d’Antonio Gramsci, lues à haute voix aux arbres pendant les heures de garde, nous remplissaient de la conscience que les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin étaient une barricade, la même que celle de Madrid, le même combat, le même futur à chaque instant créé. » Laissons conclure le poète, devenu à son tour « notre mort ». Ainsi, sur une pierre, au trou de la Berbeyrolle , le Toujours maquisard Don Qui ? a voulu placer ces mots : « Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs. Cherchez-y la vérité. Inventez-là, vous ne la trouverez nulle part ailleurs ». Nestor Makhno. « Nous ne sommes rien, soyons tout ».

Nicole Gompers.

Armand Gatti et le cercle Gramsci – Guingouin-Gatti, une conjonction extraordinaire en Limousin

Armand Gatti et le cercle Gramsci Gramsci-Guingouin-Gatti, une conjonction extraordinaire en Limousin

 

Si le G du logo du Cercle représente naturellement la première lettre du patronyme d’Antonio Gramsci, il a, au fil de sa « carrière » plus que trentenaire, indissolublement incorporé celle des noms Guingouin, puis Gatti. En juillet 2005, Armand Gatti a rencontré pour la première fois le cercle Gramsci en venant tout un week-end à Ligoure fêter les 20 ans du Cercle, avec Hélène Châtelain*. Ce fut un moment mémorable où les salles du château résonnèrent des chants de la Chorale des Résistances Sociales et où ses murs nous permirent d’admirer le film tourné par Hélène à Los Angeles lors de la création dans cette ville de la pièce Chant public devant deux chaises électriques (à partir des derniers moments de Sacco et Vanzetti). Si cette rencontre, permise par Manée Teyssandier et nos camarades de Peuple et Culture Corrèze, fut un moment capital pour la vie du Cercle, elle marquera sans conteste aussi un moment important dans le parcours d’Armand Gatti et de son œuvre. L’automne 2005 fut marqué par la mort de Georges Guingouin, survenue au moment même où Gatti, invité par le Cercle, venait faire une lecture à Gentioux, organisée sur le plateau de Millevaches notamment grâce à un ancien du Cercle, Francis Laveix de Royère de Vassivière. Nous pouvons parler de ce moment en terme de conjoncture extraordinaire, car il marque à la fois un retour créatif de Gatti sur les lieux de son maquis et sa rencontre avec une vie nouvelle foisonnant alors sur le Plateau, laquelle fera beaucoup parler d’elle médiatiquement à partir de 2008 avec l’affaire de Tarnac. En effet, aux lendemains de Gentioux, Gatti écrivit un grand poème en hommage à Guingouin, Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin, poème qu’il confia au Cercle. Grâce aux liens antérieurs noués par le poète avec l’éditeur limousin Jean-Louis Escarfail (éditions Le bruit des autres), le Cercle put co-éditer ce poème. Cette édition fut réalisée en vue d’une lecture mémorable du poème par son auteur devant la ferme de la Berbeyrolle (commune de Tarnac), ferme de la famille Hélie qui, en 1943, avait recueilli Gatti, devenu maquisard-poète dans la forêt éponyme. Après cette lecture, Armand Gatti reviendra très régulièrement dans sa Corrèze. Il sera notamment invité par Pierre Coutaud, maire de Peyrelevade, en vue de fonder un lieu de création international, université véritable ouverte à tous, porteuse d’un culture transformatrice issue des exigences nouvelles de ce siècle. Ce projet ne se réalisera pas en ce lieu et avec Gatti, mais Armand Gatti pourra entreprendre en 2010 avec l’aide d’Henri Roy, maire de Neuvic d’Ussel, sa dernière grande « expérience » qui réunit tout l’été un groupe de 30 stagiaires venant du Limousin, de différents lieux de France et internationaux. Cette pièce, Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un envol d’oiseau des hautes altitudes fut un événement majeur dans la littérature et le théâtre selon Olivier Neveux, présent à Neuvic. Celui-ci écrivit à chaud : « Les mots peinent à dire et décrire ce dont plusieurs centaines de personnes furent, cette fin d’été, les témoins. Comme si les catégories qui permettent l’analyse théâtrale s’avéraient sinon fausses du moins vaines, comme à côté. Quelque chose fut, en effet, à nul autre pareil ». Après 2010 et l’expérience de Neuvic, Armand Gatti reviendra fidèlement en Limousin, n’oubliant pas le Cercle. Le 13 novembre 2010, il fut l’invité d’honneur d’une soirée mémorable, salle Jean-Pierre Timbaud, sur le thème « création littéraire et engagement politique ». Lors de cette soirée, son frère en poésie, le toulousain Serge Pey et sa compagne sarde, accomplirent une performance avec des portraits de Gramsci sur le texte de son poème « Graffiti », puis Serge Pey remit à Gatti un bâton de poète, recouvert d’un texte qu’il avait spécialement gravé. En octobre 2012, Armand Gatti vint à Limoges plus particulièrement pour une soirée du Cercle, salle Blanqui, sur « l’actualité de Gramsci », animée par Ramiz Keucheyan. Il participa tout simplement au débat, avec la même attention, le même intérêt et le même bonheur que celles et ceux venus ce soir-là débattre et réfléchir ensemble à propos de la pensée d’Antonio Gramsci.

Francis Juchereau

*accompagnés de Jean-Jacques Hocquard, l' »amiral » de La Parole errante à Montreuil, d’Olivier Neveux, universitaire spécialiste du théâtre d’Armand Gatti et d’Emmanuel Deléage, son assistant franco-américain, habitant Los Angeles.

 

Actualité de la pensée de Georges Guingouin Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation (2e partie)

Nous publions ici la deuxième partie d’une intervention de Francis Juchereau au colloque Actualité de la pensée de Georges guingouin, le 9 mars 2013 à Limoges Espace CITÉ dont les actes sont à paraître.

 

Des pensées convergentes à propos de « la fin d’une civilisation »

 

« Le court 20ème siècle »1, au cœur duquel le Premier maquisard de France livra ses grands combats, fut intense et bouleversé, notamment par deux guerres mondiales, le fascisme, les fronts populaires, l’expérience dite du « communisme réel », la Guerre froide et la décolonisation. En 2002, dans le livre  Chemins de Résistance 2, Georges Guingouin fait le bilan philosophique et politique d’une vie ardemment et consciemment engagée dans ce « temps des extrêmes » qui a précédé la mondialisation, tout en l’engendrant. Il conclut par ces mots : « les sociétés humaines et les civilisations naissent, grandissent et meurent. Il n’y a rien à faire. Il existe des signes avertisseurs de la fin d’une civilisation » ; puis il fait le pari raisonné de la résistance et de la créativité des hommes et des femmes « d’en bas » en réponse aux dégâts et aux dangers qui caractérisent l’état actuel de nos sociétés3. En 2002, avant même que la grande crise financière du capitalisme néolibéral ne s’abatte sur la planète et agisse comme un brusque révélateur, Georges Guingouin percevait les signes précurseurs, politiques et moraux, de la fin d’une civilisation. Cette appréciation inouïe sur notre temps était le fruit de réflexions approfondies, nourries par une vaste culture et mûries à l’issue d’un long et exceptionnel chemin de combats qui se confondit un temps avec celui de l’Histoire. Cet avertissement historique a rencontré les analyses de certains penseurs contemporains de renom qui, eux aussi, ont pris le parti de « la grande cause de la libération humaine »4. Examinons parmi ces pensées quelques-unes des plus éclairantes produites à partir de 2007, dans le contexte de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la Grande récession (de l’Occident). Dans le cadre de cet exposé, nous ne pourrons que dresser un panorama très succinct et forcément incomplet des recherches actuelles qui font écho au testament politique de Guingouin et ont pour ambition d’aider à penser pour agir dans le contexte exceptionnel d’une fin de civilisation. De Gramsci à Michéa : de nouvelles « Lumières » Dès les années 30 du siècle dernier, Antonio Gramsci nous avertissait par ces mots : « l’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Ainsi, au moment de la Grande dépression (années 1930), du fond des prisons mussoliniennes, Gramsci pressentait l’avènement d’un temps nouveau, en dépit de l’ombre terrible portée alors sur le présent et sur l’avenir par le fascisme. Aujourd’hui, après 70 ans d’expérience historique tumultueuse, accélérée et souvent terrible, nombreux sont les penseurs qui considèrent, avec Guingouin, que l’Humanité est en train de clore un des chapitres majeurs de son Histoire. Quelques-uns, comme Antonio Negri, estiment même que la Transition et sa culture post-moderne sont achevées5. Selon ces auteurs, notre époque se caractériserait par l‘action constituante d’une humanité nouvelle, le « cognitariat », qui se socialise – par et dans la gratuité, les logiques coopératives, l’autoproduction… – indépendamment de l’organisation capitaliste du travail et chevauche « le monde globalisé » qui, en dépit des apparences, appartient au passé. Dans cette veine, André Gorz écrit en septembre 2007 un texte intitulé « La sortie du capitalisme a déjà commencé »6. Selon cet article-testament, rédigé par Gorz très peu de temps avant sa mort, « la question du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe, qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital. (..) Une foule d’indices convergents suggèrent que ce dépassement est déjà amorcé et que les chances d’une sortie civilisée du capitalisme dépendent avant tout de notre capacité à distinguer les tendances et les pratiques qui en annoncent la possibilité ». En octobre 2008, en pleine crise financière, dans une interview à chaud au journal Le Monde, le chercheur américain Immanuel Wallerstein, ex-président de l’Association internationale de sociologie, déclare : « Nous sommes entrés depuis 30 ans dans la phase terminale du système capitaliste (..). Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l’impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun. Dans 30 ou 40 ans un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif »7. Sur un registre moins classique, Gilles Clément, le jardinier planétaire, rédige quant à lui en août 2009 une sorte de manifeste en dix courts chapitres, intitulé L’alternative ambiante8. Ce texte concentre une analyse aiguë et un examen politique très critique de notre monde, à la lumière d’une pensée écologique aux caractères scientifique, pragmaticiste et humaniste. Devant les urgences écologiques et démocratiques, l’auteur appelle tout à la fois à la résistance et à l’invention. Il conclut par une série de propositions économiques et politiques, prenant en compte l’émergence d’une conscience planétaire et les glissements en cours dans les sociétés vers de nouvelles pistes de vie. En 2010, l’économiste et philosophe John Holloway propose dans son ouvrage, Rompre le capitalisme, 33 thèses contre le capital9, une approche originale du changement de civilisation. Celui-ci est conçu comme la « multiplicité de mouvements interstitiels découlant (..) de la transformation à peine visible de l’activité quotidienne de millions de personnes(..) les millions et millions de refus et d’autres-faire, les millions et millions de fissures qui constituent le matériel de base d’un possible changement radical (..). Le problème est que chaque changement significatif dans la configuration (manifestations de la crise, etc.) pose des problèmes de compréhension parce que nos esprits sont habitués à l’ancienne configuration. Notre tâche consiste à apprendre le nouveau langage de la lutte et, tout en apprenant, participer à sa formation. Cet apprentissage est un processus hésitant, une tentative de créer des concepts ouverts qui questionnent plutôt que d’instaurer un paradigme pour comprendre l’étape actuelle du capitalisme » En 2011, le chercheur et économiste belge Paul Jorion publie un ouvrage au titre choc, Le capitalisme à l’agonie10 et, la même année, l’économiste français Frédéric Lordon fait paraître dans Le Monde Diplomatique un papier sur le même sujet, au titre tout aussi éloquent : « Le commencement de la fin »11. Toutefois, ce n’est pas pour produire de nouvelles utopies que ces auteurs, dans une démarche similaire, stigmatisent le capitalisme financier en mettant à nu ses mécanismes dévastateurs et en montrant son épuisement, mais pour favoriser la prise de conscience de la nécessité d’un nouveau système. Nous ne pouvons terminer cet échantillon panoramique, incomplet et laconique, de la pensée alternative contemporaine en Occident, sans mentionner l’article du philosophe Jean-Claude Michéa, « Le trésor perdu du socialisme », publié en 201212. Dans ce texte, Michéa rappelle que « le terme “socialisme” a été fondé dans les années 1840 par Pierre Leroux pour s’opposer à un monde basé sur la concurrence sauvage et l’égoïsme “rationnel” que célébraient les économistes libéraux ». Il répète que « l’idéal socialiste est né d’une révolte morale » contre un ordre détruisant les fondements matériels et culturels de l’autonomie des individus et des communautés ainsi que les bases de toute civilité et de toute vie réellement commune. Il replace au cœur du combat anticapitaliste la common decency défendue par Georges Orwell, ce pouvoir de s’indigner devant « les choses qui ne se font pas », et appelle à réactiver « la conscience que loin d’être indépendant de toute société et de toute tradition, l’homme y prend sa vie » (Pierre Leroux). Ce plaidoyer nous paraît d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’un des très rares textes qui traite de morale, dimension aujourd’hui délaissée voire méprisée par la pensée critique de gauche, mais question capitale si l’on considère la pensée de Georges Guingouin. Il faut noter aussi la place essentielle tenue par les faits et les arguments historiques dans cet article, ce qui le rapproche doublement de la démarche intellectuelle de Guingouin où le couple Histoire et Ethique se situe au premier plan.

 

Francis Juchereau

 

Notes

 

1/ Sous-titre du livre L’âge des extrêmes de l’historien Eric Hobsbawm (1917-2012) ; correspond à la période 1914-1990.

2/ Georges Guingouin – Chemin de résistances de Jean-Jacques Fouché, Francis Juchereau, Gérard Monédiaire, éditions Lucien Souny-cercle Gramsci 2003.

3/ Op.cit. pages 30 et 31.

4/ Op.cit page 26.

5/ Antonio Negri :  » A la recherche du Commonwealth », Revue de philosophie politique de l’ULG (Université de Liège) Dissensus n°1, décembre 2008. http://popups.ulg.ac.be/dissensus/document.php?id=223

6/ André Gorz, Ecologica, Editions Galilée, 2008 – pages 25 à 42 http://www.perspectives-gorziennes.fr/public/pdf/La_sortie_du_capitalisme_a_deja_commenceW.pdf

7/ Immanuel Wallerstein « Le Capitalisme touche à sa fin », Le Monde du 10/11/2008, propos recueillis par A. Reverchon. http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/11/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html

8/ Cf. texte en copyleft sur le site de Gilles Clément. http://www.gillesclement.com/cat-copylefttextes-tit-Textes-en-copyleft

9/ Rompre le capitalisme. 33 thèses contre le capital, Éditions Libertalia, 2012, pour l’édition française.

10/ Paull Jorion, Le capitalisme à l’agonie, Fayard 2011. Voir aussi le blog de PJ (24 juillet 2011). http://www.pauljorion.com/blog/?tag=le-capitalisme-a-lagonie

11/ « Le commencement de la fin » par Frédéric Lordon – Le Monde Diplomatique 11 août 2011. http://blog.mondediplo.net/2011-08-11-Le-commencement-de-la-fin

12/ Jean-Claude Michéa « Le trésor perdu du socialisme », revue du MAUSS permanente, 31 janvier 2012. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article877

La glottophobie comme idéologie hégémonique en France : de la discrimination linguistique à la liberté d’expression

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L’idéologie linguistique nationale : un certain français comme religion d’État

Il est frappant que l’immense majorité des décideurs politiques et juridiques ignorent totalement les textes internationaux ratifiés par la France et ne voient même pas qu’il s’agit de manquements graves au respect des Droits humains : c’est que l’idéologie aveugle. Le français, et plus précisément un certain français normé sur la base d’usages de la bourgeoisie parisienne, a en effet été érigé en véritable religion d’État en France, totem central de l’unité nationale (pensée comme une uniformisation autour d’une langue commune unique et unifiée), depuis la Révolution de 1789 et surtout depuis le régime totalitaire de la Terreur à partir de 1793. De nombreux chercheurs analysent en ces termes de religiosité, à peine métaphoriques, le rapport au français entretenu en France depuis deux siècles, de B. Cerquiglini à H. Walter, d’E. Charmeux à J.-M. Klinkenberg, de P. Bourdieu à L.-J. Calvet. Dans un tweet récent, une députée illustrait cet amalgame : « respecter la France, c’est d’abord respecter sa langue ». C’est d’ailleurs en se réfugiant derrière l’apparence d’un français « correct », voire « soutenu », que les discours dominants installent de façon hégémonique une certaine idéologie politique (en France : nationaliste, capitaliste, élitiste) à travers notamment un lexique piégé, régulièrement dénoncé par des critiques politiques alternatives (du type « charges sociales » au lieu de « cotisations sociales » ou « radicalisation » ou lieu de « fanatisme »).

 

Discriminations et glottophobie

C’est pour insister sur le fait que la glottophobie, comme la xénophobie, entre autres, stigmatise, discrimine, exclut des personnes et non des langues (qui sont des abstractions et ne sont pas sujets du Droit), de façon arbitraire, injuste, illégitime et illégale selon le droit international que j’ai forgé et diffusé ce terme. Il est en effet arbitraire de considérer que telle langue serait supérieure à telle autre ou telle forme linguistique meilleure que telle autre. Il n’y a pas de langue sans et hors des personnes qui les parlent. Nos langues, nos façons de parler et nos plurilinguismes sont constitutifs de notre humanité, de notre singularité, de notre être au monde, de nos existences collectives et de nos solidarités. Elles sont des attributs de nos personnalités et non des outils qui seraient extérieurs à nous. Les rejeter, c’est donc rejeter les personnes elles-mêmes en tant que sujets sociaux et humains. C’est pour faciliter la glottophobie que tout un courant de pensée à installé l’idée que les langues sont des outils extérieurs aux enjeux humains et sociaux qu’on peut et qu’on doit « gérer » et « maîtriser » d’un point de vue technique. C’est en réaffirmant le caractère profondément et indissociablement humain et social des langues que l’on peut en percevoir les enjeux politiques au sens large et humaniste.

 

Langues régionales ou immigrées, parlers populaires ou plurilingues, même combat !

J’ai été frappé de voir à quel point la réception médiatique de grande ampleur de mon livre, tout en contribuant à faire admettre nationalement qu’il y a bien un problème, en a spontanément réduit la portée. La plupart des médias en ont retenu le caractère discriminatoire du rejet des « accents » régionaux et sociaux en français, l’un des plus visibles et des plus répandus. Très peu ont étendu la question au vocabulaire ou à la grammaire, et moins encore mentionné d’autres langues que le français, probablement parce qu’on va alors trop loin dans la contestation blasphématoire de la sacralité du français national unique et unifié. Affirmer que c’est une politique totalitaire, attentatoire aux Droits humains, discriminatoire et condamnable, que d’interdire aux Provençaux de s’exprimer en provençal en Provence pour avoir accès à leurs droits et exercer leur citoyenneté, et de leur imposer de le faire en français (et pas en français de Provence) ou de les exclure, ça reste difficilement audible en France.

On a encore plus de mal à y inclure des langues venues d’ailleurs, apportées par des personnes dite « immigrées » (par rapport aux « déjà là » qui descendent toujours d’immigré-e-s plus anciennement arrivé-e-s). Par exemple, la France pose comme condition aux enfants d’apprendre d’abord le français pour avoir ensuite accès à l’éducation ou même aux classes dites ordinaires. C’est une discrimination interdite par la Convention des Droits de l’Enfant, ratifiée par la France et affichée dans toutes les écoles. Il suffirait pourtant de laisser les enseignant-e-s leur parler dans une autre langue s’ils le peuvent, ou leur fournir des aides, ou mettre en œuvre des modalités pédagogiques de coopération plurilingue entre les élèves. Ça se fait dans d’autres pays. On sait d’ailleurs que l’État français refuse de signer un contrat d’association avec les écoles régionales à pédagogie immersive (type Diwan) car l’immersion dans une autre langue que le français est interdite. L’École nationale est immersive, mais en français : traitement différent sur la base d’un critère illégitime, c’est ça, la discrimination.

La glottophobie est également exercée dans la vie quotidienne et pas seulement institutionnelle par des personnes à l’encontre d’autres personnes utilisant des formes populaires ou régionales ou non françaises de français : mon livre rapporte de nombreux témoignages de discrimination à l’éducation, à l’emploi, au logement, à l’expression publique, sous prétexte que la personne « a un accent » ou « un français bizarre » ou parle « mal » le français. On m’a même rapporté des cas de discrimination dans l’accès aux soins dans un hôpital.

Les promoteurs d’une certaine diversité linguistique ne sont, du reste, pas tous exempts de glottophobie. On voit des militants qui se soucient juste de défendre, promouvoir leur langue, et non pas un principe éthique général de Droits et de non discrimination linguistique, qu’il s’agisse de francophonistes qui crient avec raison à une certaine domination de l’anglais ou de certains activistes de langues injustement minorées.

 

Une discrète révolution en cours ?

La loi du 18/11/2016 dite « de modernisation de la justice du XXIe siècle » a modifié l’article 225 du Code pénal sur les discriminations, en y ajoutant des discriminations à prétexte linguistique : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes sur le fondement de (…) leur capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français ». Désormais, on ne peut plus exiger en France qu’une personne soit monolingue en français, ou qu’elle s’exprime en français, ou encore à l’inverse qu’elle soit plurilingue et puisse s’exprimer dans une autre langue que le français, sauf, selon la loi, pour l’accès à des emplois où l’un de ces trois cas de figure constitue une exigence essentielle, justifiable et proportionnée pour l’exécution des tâches professionnelles visées.

Lorsque ce projet de loi est déposé en juillet 2015 et lors du vote en première lecture le 6 /11/2015, il n’y a pas d’ajout sur les discriminations. C’est la commission des lois de l’Assemblée Nationale qui a adopté un élargissement après audition et avec l’argument de « l’adaptation au droit communautaire [européen] » (cf. rapport n° 3094 du 30/06/2016). C’est donc entre le 24/05 et le 30/06/2016 que les discriminations linguistiques ont été introduites dans la loi adoptée par l’Assemblée Nationale le 12/07.

La formulation retenue est ambiguë car la « capacité » est une possibilité mais pas forcément une mise en pratique. Il reste à voir comment elle sera interprétée par les tribunaux et quelle jurisprudence sera dégagée. Il y a un risque, dans le contexte actuel de crispation nationaliste, qu’elle fasse l’objet d’une interprétation réductrice retournée au seul profit du français, comme cela s’est déjà produit pour la célèbre ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Mais ce sera plus difficile parce que cet article est moins ambigu que celui de 1539 et parce que son intention est explicite dans les textes institutionnels d’accompagnement. On peut espérer que le contexte explicite de mise en conformité de la loi française avec les textes européens permettra de l’interpréter comme une véritable lutte contre la glottophobie. Il s’agit de restituer dans leurs droits, dans leur dignité, dans leurs capacités de personnes juridiques égales aux autres et dans leur liberté d’expression les usagers d’autres langues et d’autres variétés que le français normatif.

Philippe Blanchet

 

Compte -rendu La langue outil de domination, outil de libération- DEBAT :

Un intervenant :

Est-ce que vous faites vos cours en provençal ?

Philippe Blanchet : Oui, mais pas à Rennes parce qu’il n’y a pas un public qui parle provençal.

Le même intervenant :

Est-ce que vous n’êtes pas en contradiction avec tout ce que vous avez développé ?

PB :

Non, parce que j’ai bien dit que chacun doit faire un pas vers l’autre. Je n’ai pas le droit de leur imposer mes ressources linguistiques. Il faut que j’utilise des ressources linguistiques qui soient en relation avec ce qu’ils peuvent recevoir, en français mais avec l’accent provençal. Et là ils n’ont pas le droit de dire « on dit pas otre mais autre »… Il faut qu’ils acceptent quelque chose et que j’accepte quelque chose : c’est un chemin mutuel.

Un intervenant :

Dans un de vos exemples, est-ce que l’enseignant parlait le breton ?

PB :

Je pense que oui, parce que pendant de nombreuses décennies le recrutement était départemental donc il y a beaucoup de chance que l’instituteur ait parlé la même langue que ses élèves, en plus du français. Mais même s’il ne le parlait pas, la moindre des choses est de mettre en place un système pour que quand les enfants ne parlent que dans leur langue, quelqu’un comprenne ce qu’ils disent. Si l’enseignant ne comprend pas il doit apprendre leur langue et en attendant il doit prendre un traducteur, parce qu’on doit respecter les enfants et leurs droits.

Un intervenant :

Je suis enseignant sociolinguiste à Poitiers, spécialisé en langues régionales. J’ai beaucoup apprécié tout ce que vous avez dit. Notamment les questions d’hégémonie, les variations du français. J’ai grandi en Limousin, j’ai entendu parler limousin, je l’appelle occitan. Par rapport à la question des langues qu’on peut appeler minorées, j’ai bien compris que vous défendiez le point de vue que la norme, en fait, n’est pas quelque chose de nécessaire. Dans quelle mesure ne pas doter ces langues d’un certain nombre de normes pourraient les conduire à rester subordonnées aux langues dominantes, qui sont des langues faites de normes ?

PB :

La question est complexe. Mon point de vue fondamental est qu’on ne lutte pas contre les langues dominantes parce qu’elles ont des normes, mais parce qu’elles sont dominantes. L’objectif c’est de renverser les dominations sans les remplacer par d’autres. Donc l’idée, c’est que quand on travaille à la promotion d’une langue, donc des gens qui la parlent et qui font l’objet de discrimination (glottophobie), ce qu’on essaie de renverser dans le domaine politique c’est le fait qu’il y ait de la domination. L’idée c’est de viser la domination et pas la langue. Si on veut être cohérent on ne peut pas imiter le système de la domination en disant qu’on va lutter contre les dominants à armes égales. Je comprends la stratégie. Le dominant nous dit : une vraie langue c’est une langue qui s’écrit, qui a une orthographe, qui a une norme standardisée, sinon c’est pas une vraie langue. Si je fais ça, de m’adapter aux normes des dominants, des fois ça marche, des fois non. Ça a marché en Catalogne, assez bien au Pays Basque sud. Mais ça soulève d’autres problèmes. Ça va créer, à l’intérieur du groupe qui était dominé, une division entre ceux qui auront accès aux formes normalisées, qui vont devenir les dominants, et les autres qui vont être doublement dominés : par ceux qui dominent avec leur autre langue et par ceux de leur propre langue détenteurs de la norme de cette langue. On va multiplier la minoration linguistique par deux. Ça me pose un vrai problème. Qui sont les gens qui construisent les normes des langues minoritaires ? Ce sont les gens détenteurs du pouvoir, au moins symbolique, clef du pouvoir comme disait Gramsci : ce sont des enseignants, des universitaires, des gens qui ont fait de longues études. Ce ne sont pas les gens que j’ai dû croiser sur les petites routes, ce ne sont pas les ouvriers. Comme toujours, ça va être les dominants symboliques, culturels, économiques, politiques de la société ce qui va leur permettre d’être toujours du bon côté du manche. C’est vrai, que ce que je défend n’est pas simple : défendre les parlers populaires tels qu’ils sont et laisser la population autogérer ses formes linguistiques et ne pas passer par le système de l’ordre linguistique établi, ça peut aboutir à ce qu’on n’arrive pas à réussir le combat. Je me dis qu’il y a deux dangers : tout perdre en voulant garder nos parlers et à un moment donné plus personne ne parlera nos langues et peut-être qu’une forme survivra mais une forme de dominant qui n’empêchera pas les dominés de l’abandonner : tant qu’à apprendre un standard, autant apprendre le français, c’est plus efficace que le provençal ; du coup on n’est pas sûr d’enrayer la perte, il va rester une autre langue partiellement de domination et on va perdre les parlers populaires dans tous les cas, et ce sont les classes populaires qui perdent. Je sais qu’il y a des expériences d’autogestion langagière qui ont marché, c’est l’exemple du corse : Marcellesi n’est pas seulement l’inventeur de la sociolinguistique gramscienne, il a été l’un des principaux promoteur de la langue corse. Ils ont posé un parti pris de départ, c’est : il n’y aura pas de normes, de standard, d’orthographe du corse. Il y aura une transcription phonétique, une limitation des variations (à mon avis ils n’étaient pas obligés) mais bon : tout le monde peut parler corse à sa façon. C’est l’approche polynomique. Et ça a marché. On est bientôt quarante ans plus tard et la situation du corse est bien meilleure et cette autogestion a perduré. J’ai été à une soutenance de thèse de quelqu’un qui a étudié cette approche-là de la langue et ses effets trente ans plus tard. Dans la tête des gens, c’est clair : chacun parle son corse, selon le sud, le nord et si tu as appris le corse à l’école, tu le parles à ta façon et c’est pas grave. Le principal c’est que tu parles corse. Et du coup je me dis que puisqu’il y a des exemples où ça a marché ça me donne espoir que l’on peut imaginer des communautés linguistiques sans norme, sans standardisation, autogérées et donc sans domination. Je crois toujours à cet horizon-là d’une société linguistiquement égalitaire, et politiquement aussi. Mais je suis d’accord que c’est aussi prendre un risque.

Un intervenant :

Je vous remercie parce que votre conférence m’a décomplexé si on peut dire et m’a encouragé à intervenir. Je suis issu de la Kabylie, en Afrique du Nord, et la discrimination linguistique m’a forcé à militer dans un mouvement séparatiste. Donc j’étais un petit peu facho sans le savoir parce que ma langue est mon identité et elle est menacée de disparition vue la domination arabe algérienne, la bourgeoisie nationaliste arabe. Jusqu’à ce que je découvre les idées communistes et anarchistes. Est-ce qu’on peut dire, scientifiquement parlant, que la société communiste du futur va donner naissance à une langue internationale, vu que vous avez souligné une hospitalité linguistique, sans rapports de domination ?

P.B :

Si j’ai bien compris la question, je vais faire un commentaire sur la façon dont vous vous êtes présenté, votre petit parcours : vous avez dit une chose qui est très importante, c’est le fait que quand les gens sont en situation d’être discriminés ça les conduit à des comportements de repli, ça peut (pas toujours) parce que les sociétés qui excluent produisent de l’exclusion chez les exclus. Les exclus produisent de l’exclusion. C’est un phénomène classique. On monte les exclus les uns contre les autres parce qu’ils ont dans la tête l’idée que comme ils n’ont pas de place dans cette société-là il faut qu’ils créent leur société à part des autres, pour que les autres arrêtent de les exclure. Du coup ça donne une vision de l’humanité dramatique qui serait une juxtaposition de petits groupes humains, avec des frontières, des barrières, des murs… On sait à l’inverse, (on a plein d’exemples de ça), que les sociétés inclusives, c’est-à-dire celles qui assument leur pluralité, sont les sociétés qui assument le plus cette dérive-là. Il n’y a pas de démocratie, d’égalité, de société humaine juste et équitable, sans acceptation de la diversité des humains. Si on se dit qu’on peut vivre ensemble malgré nos différences, notre pluralité, qu’on se respecte en tant qu’êtres humains et qu’on partage nos points communs, personne n’est tenté de dire : « Je quitte, j’ai pas ma place, je vais construire quelque chose ailleurs ». Vous avez mis là le doigt sur quelque chose de très important. Le mythe que la société fonctionne bien si elle est homogène : dans ce cas ça devient une société excluante, discriminante, une société des tensions, et ça devient une société qui dysfonctionne gravement. La deuxième bonne question c’est : est-ce qu’on peut imaginer dans une société juste, égalitaire, où on met tout en commun dans le sens étymologique du communisme, l’émergence d’une langue internationale où il n’y aurait pas de domination ? Ça dépend de ce qu’on entend par là. Si on veut dire une langue qui serait en plus des autres langues partagée par tous, on peut l’imaginer. La question qui va se poser est : laquelle ? Et à partir de là ça va se compliquer. A ma connaissance il y a deux solutions : soit on prend une langue d’un certain groupe qui est déjà là et il devient le groupe dominant par rapport aux autres, soit on invente une langue qui ne serait la langue de personne. Ça a été le projet de l’élaboration des langues qu’on appelle artificielles, la seule qui ait un peu réussi étant l’espéranto. Mais là aussi, ce n’est pas une langue qui vient de nulle part, elle n’est pas neutre : c’est une langue occidentale et l’espéranto vu de l’Afrique subsaharienne c’est une langue de blanc, donc elle n’est pas neutre. Il faudrait réussir à inventer une langue qui ne soit la langue de personne, émanent de l’ensemble des communautés humaines, et ,qu’au final, elle n’apparaisse pas comme étant la propriété, l’invention, la façon de penser le monde, d’une certaine partie du monde. Dans ce cas-là, oui. Mais c’est un sacré boulot. Personnellement, si on me demandait d’y participer je dirais que le projet est enthousiasmant mais que je ne suis pas sûr d’avoir l’énergie. Je crois plutôt à la pluralité, au plurilinguisme. Il ne faut pas oublier que tous les humains sont dotés naturellement de cette capacité de parler plusieurs langues. Un bébé, il ne parle rien, donc il peut parler tout. La plupart des enfants du monde grandissent en moyenne dans quatre ou cinq langues premières. Il est assez fréquent de rencontrer des gens qui maîtrisent quatre ou cinq langues, qui se débrouillent pas mal dans deux ou trois, un peu dans deux ou trois de plus et quelques bricoles dans d’autres. L’idée c’est d’éduquer les gens à être plurilingues partout, et qu’on ait toujours quelqu’un qui fasse la médiation quand on n’a pas de langue en commun. Au lieu de se parler à deux on va se parler à trois. Et si on a vraiment envie on va apprendre une des langues de l’autre. Ça me paraît beaucoup plus réaliste que de créer une langue commune à tous.

Un intervenant :

On dit souvent que le système scolaire, que les Français, ne savent pas parler anglais, qu’on connaît peu d’autres langues. Comment améliorer ce côté plurilingue à l’école, comment permettre une ouverture aux langues qui fonctionne et qui donne envie ?

PB. :

Cette question a été beaucoup étudiée, il y a beaucoup de propositions qui ont été faites. Ce qui se fait à l’école fonctionne toujours en continuité et en prise, même s’il y a des discontinuités et des oppositions, avec le monde autour. Une des choses que l’on sait c’est que pour que l’école arrive à développer des plurilinguismes il faut d’abord et parallèlement que la société développe du plurilinguisme. Dans une société française qui donne comme modèle dominant le monolinguisme, c’est parfaitement incohérent et contradictoire de dire qu’à l’école on va apprendre plusieurs langues. On vit dans une société qui dit : la légitimité c’est d’avoir une seule langue ; et puis après on leur dit : apprenez-en plusieurs. Il faut renverser cette hégémonie du monolinguisme par l’idée d’une pluralité linguistique et éduquer tout le monde en disant que c’est parfaitement normal de grandir, de vivre, de développer sa vie à travers plusieurs langues. Du coup ça mettra en place des dispositifs où les enfants trouveront normal d’apprendre plusieurs langues. Après on sait : il y a les activités plurielles, les stratégies d’éveil aux langues, de didactique des langues. Ces choses fonctionneront efficacement à condition que tout le corps social soit convaincu de passer au plurilinguisme. Je dis à ceux qui ont des enfants : faites grandir vos enfants dans plusieurs langues. N’importe lesquelles. Le principales c’est qu’ils ne grandissent pas avec une seule langue. Quand ils grandissent avec une seule langue, vous oblitérez leurs capacités plurilingues et vous contribuez à construire un monde monolingue. J’ai toujours parlé à mes enfants en provençal, ils ont entendu à la maison parler arabe, espagnol, italien,… cela leur paraît normal ; juste pour les amener à cette disposition. Après ils en font ce qu’ils veulent. Créer l’idée d’une société plurilingue.

On peut s’amuser au niveau des distributeurs de billets. En France, en Bretagne il y a quelques distributeurs qui proposent le Breton. Si un distributeur propose l’italien et que vous choisissez cette langue, il refuse parce que votre compte est en France et vous n’êtes pas sensé être italophone. Mettez du plurilinguisme et vous verrez que la société va changer.

Un intervenant :

J’aimerais savoir ce que vous pensez de la langue des signes et de la définition et des connotations contenues dans l’expression « langue morte ».

PB. :

Je vais essayer de vous proposer des pistes : ce qu’on appelle la langue des signes, est complétée en France par française parce qu’en général il y en a une différente élaborée dans chaque État. Mais il y a des différences : les sourds de la moitié Nord de la France ne signent pas comme les sourds de la moitié Sud, ils ont des « accents ». Cette langue a une particularité : ce n’est pas une langue orale mais visuelle.Le principe a été de remplacer la communication orale par visuelle. Ça fonctionne comme les autres langues, mais là aussi, pour des raisons de domination des normes sociales il y a eu une longue période, en Europe en général, et en France en particulier, où l’enseignement de la langue des signes a été interdit par la loi. Il a fallu attendre la fin du XXème siècle pour qu’elle soit à nouveau autorisée. Vous imaginez dans quelle difficulté on met les enfants qui pourraient très bien communiquer en langue des signes, à qui on impose une langue orale qu’ils ne peuvent pas entendre ! Comme discrimination, on fait fort. C’est l’idée aussi que tout le monde doit passer au même moule. Et puis, en 2002 ou 2004, un texte a été voté qui reconnaît la langue des signes comme une langue comme une autre, dont les usagers bénéficient des mêmes droits et protections que les autres face aux discriminations.

Langue morte : ça s’appelle une métaphore biologique, le fait qu’on parle des langues comme si c’était des organismes vivants. Et là aussi c’est une façon de construire une idéologie. On fait croire qu’il y a des langues vivantes, donc des langues mortes, qu’il y a des langues maternelles. Les langues ne sont jamais ni maternelles, ni vivantes, ni mortes, parce que les langues ne relèvent pas du biologique mais du culturel. C’est des trucs inventés par les humains que les humains se transmettent par l’éducation. C’est la définition même de ce qui est culturel chez les humains. Le contraire de culturel c’est naturel, c’est-à-dire biologique, ce dont les humains sont porteurs par leur organisation biologique, leur ADN. Les langues ne sont pas dans nos ADN. Les langues sont des choses qu’on a inventées pour vivre ensemble. On peut arrêter de les utiliser, les abandonner, en inventer. Je préfère dire qu’il y a des langues qui apparaissent et d’autres qui disparaissent, ça oui. Il y a des gens qui ont arrêté de parler une langue ou alors l’ont énormément transformée, comme le latin qui a donné l’occitan, le corse, l’espagnol… Mais jamais le français n’est né, ni le latin. Il ne mourra jamais. Par contre, a un moment donné une langue émerge d’autres langues et à un moment donné son usage disparaît. Ça c’est plus juste. L’idée d’une langue maternelle qui serait transmise comme une donnée génétique, c’est une position idéologique : c’est pour enfermer les gens dans des identités linguistiques pensées comme ethniques dans le sens le plus racial. Comme si ça faisait partie de votre physique. Tout ceux qui s’intéressent à ces questions ne parlent pas de langues vivantes, mortes, maternelles parce qu’ils pensent les langues comme des pratiques sociales.

Un intervenant :

Vous parliez de la discrimination par rapport à la manière de parler. Cela revient souvent un peu comme une blague. Je pense notamment à l’écriture des SMS, l’écriture des adolescents, du coup c’est un peu une manière d’infantiliser, d’estimer qu’ils ne sont pas encore adultes parce qu’écrivant d’une certaine manière. C’est un peu revenu avec la réforme de l’orthographe.

Comment considérez-vous cette écriture : est-ce que c’est un moyen de résistance, est-ce une langue ?

P.B :

C’est un moyen de transcrire à l’écrit, de rendre visuel une langue qui au départ est une langue orale. La confusion est souvent faite et quand il n’y a pas longtemps, quelques milieux réactionnaires se sont rendu compte qu’on avait intégré depuis de nombreuses années l’orthographe rectifié dans les programmes de l’Éducation nationale, ils ont poussé de hauts cris pour dire qu’on massacrait l’orthographe et qu’on allait modifier la langue. En modifiant l’orthographe on ne modifie pas la langue sauf dans des cas particuliers, à l’inverse je pourrais vous expliquer comment l’orthographe compliquée du français a modifié la prononciation quand les gens prononcent des choses qui s’écrivent mais qui au départ ne se prononçaient pas, dans ce sens-là. Mais quand vous simplifiez l’orthographe pour la rapprocher de la forme orale vous ne transformez pas la langue orale, au contraire. Ça ne concerne pas la langue mais sa forme écrite. Il faut toujours se poser la question de la pratique sociale. Qu’est-ce qui socialement la justifie ? Qu’est-ce qui fait que notamment des jeunes, mais pas uniquement, ont inventé une façon d’écrire le français avec un système d’abréviations qu’on va retrouver surtout dans les SMS, textos, « chat » et autres forums ? Deux raisons principales. La première, comme les langues, la façon de les parler, de les écrire sont une façon de dire qui nous sommes, elles ont une fonction de marquage identitaire. Chaque génération, pour marquer son appartenance à une nouvelle génération, a toujours inventé des marques linguistiques d’identité de sa classe d’âge. Il y en a eu dans la mienne, il y en a dans la vôtre, il y en a toujours eu parce que chaque groupe humain, dès lors qu’il a conscience d’être un groupe, développe des marqueurs linguistiques de son identité. Ils abandonneront ces marqueurs quand ils passeront dans le groupe des adultes installés. En général il faut attendre trois ou quatre générations et il va être réutilisé des formes linguistiques des anciens quand on est jeune. Un grand classique : c’est daron et daronne (le père et la mère). C’était du français populaire des jeunes des années 1920 – 1930, c’est passé dans l’argot dans les années 1940 – 1950. On le retrouve souvent dans les romans policiers de cette période. Et puis ça a disparu. Et à la génération de mon propre fils j’ai entendu un jour mon fils, en parlant de moi, dire le daron. Ouah ! il parle français comme quatre générations plus tôt ! Le deuxième facteur c’est que ces jeunes-là (ils sont plus inventifs que les autres et heureusement, sinon on en serait encore à la préhistoire) se sont retrouvés avec un moyen de communication, un support du message linguistique tout à fait nouveau qui n’existait pas précédemment (portable). A la fin des années 1990 ils se sont retrouvés avec la première génération de téléphone portable c’est-à-dire avec un clavier avec les chiffres et si vous appuyez plusieurs fois sur les touches vous faites apparaître plusieurs lettres ou signes et la possibilité d’écrire un message avec un clavier à chiffres et ils ont eu cette inventivité, car un texto c’était limité en nombre de caractères. Du coup, pour prendre en compte ce nouveau support de communication il fallait faire court et ils ont inventé une nouvelle façon d’écrire le français à partir de sa forme orthographique : ils l’ont adapté à une situation particulière. Par exemple, bcp pour « beaucoup », (et on se demande pourquoi il y a un p à la fin). Ils sont revenus aux structures consonantiques (cf. l’arabe, l’hébreu), ils ont utilisé certains chiffres à la place de mots. Comme le 1 pour un. Moi qui vais beaucoup au Maghreb, je vois qu’ils ont été très inventifs parce qu’en plus ils l’ont utilisé pour écrire l’arabe marocain ou algérien, qui normalement ne s’écrit pas. Ils se sont mis à l’écrire en utilisant les caractères de l’alphabet latin plus les signes et les chiffres pour s’envoyer des textos en marocain ou en algérien avec des téléphones où il n’y avait pas les symboles de l’alphabet arabe et avec des sons qu’on ne peut pas transcrire avec l’alphabet latin. Ils sont allés prendre des chiffres pour écrire des sons. Ce qui est admirable c’est l’inventivité développée. C’est un bel exemple d’autogestion des pratiques langagières. Après ça a été utilisé aussi dans les « chats » ou il faut faire vite et court. C’est plus de l’oral, donc la forme orthographique devient secondaire. Dans les méls aussi. On utilise plus des formes de la relation orale qu’écrite, avec des raccourcis. Les méls sont des formes courtes aussi.

C’est encore un bon exemple de l’adaptation des gens aux codes sociaux de la langue. Il y a une pluralité de normes et on invente des formes linguistiques qui correspondent aux pratiques : un mél ça doit être court, on invente les formes linguistiques adaptées. J’ai beaucoup d’admiration pour ces gens qui ont inventé ces nouvelles formes.

Un intervenant :

La grande machinerie linguistique qui les entoure, la novlangue, comment ils y réagissent ?C’est comme la langue nazie qui avait subverti les mots.

PB :

Ça nécessite une éducation linguistique, c’est-à-dire que les gens sont éduqués à ne pas remettre en question les terminologies circulantes. Ce que vous avez appelé la novlangue, c’est la traduction de New Speech chez Orwell. Les gens ne sont pas éduqués à décortiquer ça, c’est-à-dire que c’est une façon de faire passer de l’idéologie cachée sous les mots (mon prochain bouquin s’appelle Les mots piégés de la politique, il parle de ça, je cite Victor Klemperer* dont vous avez parlé à propos de la langue du IIIème Reich). Les dominants sont très forts pour imposer à travers leurs formes linguistiques une certaine façon de penser le monde, et une certaine idéologie du monde cela fait partie de la mise en place de l’hégémonie. On connaît bien, parce qu’on a une certaine conscience politique, les trucs du genre « charge sociale », plutôt que cotisation sociale, cette façon de voir les choses et d’essayer de nous les mettre dans la tête. Ça nécessite une prise de conscience. Ces jeunes-là, parce que c’est eux la société de demain, on peut leur montrer que ce qu’ils ont élaboré c’est une forme linguistique particulière et qu’il faudrait qu’ils aient sur les autres qui parlent différemment, la même conscience que ce n’est pas universel, que cela ne s’impose pas de soi, qu’il faudrait déconstruire la façon dont ça a été construit de façon à éveiller leur vigilance. « Vous voyez, vous avez été capables de construire une façon d’écrire, eh bien il y en a qui sont capables d’inventer une façon de nommer les choses. Et, faites gaffe parce qu’à la façon dont ils nomment les choses, ils vous piègent ». Donc on pourrait les éduquer à cette vision critique-là de ces discours dominants en faisant le lien autour de l’inventivité langagière et de l’idée que la langue est un moyen de pouvoir. Du coup, il faut se méfier des messages parce qu’ils peuvent servir à prendre le pouvoir ou à exclure du pouvoir.

Le même intervenant :

Regardez le titre de la conférence : « la langue outil de domination, outil de libération ! »

P.B :

L’idée de résister aux discriminations, de se retourner contre les discriminations c’est la dynamique même de la libération. Se libérer de l’hégémonie, se libérer des mots piégés dont on vient de parler, de leur idéologie embarquée, se libérer des inégalités instaurées dans la société y compris par les inégalités linguistiques mais pas seulement, et donc retrouver une liberté d’expression et d’exister en tant qu’être digne et égal des autres.

Le même intervenant :

C’est repenser la dialectique qui me semble pas tout à fait au centre de votre réflexion, entre l’universel et le singulier.

P.B :

L’universel, c’est ce qu’on se fabrique de partagé. On peut rêver, et moi je rêve aussi de choses qui deviendraient universelles. Tout au long de ma carrière dans les sciences sociales je n’ai jamais rien trouvé d’universel de fait, et donc je me dis que puisque ce qui caractérise avant tout l’humanité ce n’est non pas uniquement la singularité mais la pluralité, parce que la singularité cela voudrait dire que les sociétés ne seraient que des juxtapositions d’individus différents les uns des autres. Or je pense que les individus sont différents les uns des autres et semblables pour partie, que les sociétés sont aussi différentes les unes des autres et en partie semblables aussi. Il n’y a pas d’universel mais tous ces gens-là peuvent partager quelque chose et se fabriquer du commun.

J’ai assisté à une conférence d’un psychanalyste autour de l’inclusion des enfants en situation de marginalisation sociale et il a eu une belle phrase. Il disait que la question n’est pas d’inclure, parce qu’inclure c’est prendre tout à l’intérieur, la vraie question c’est celle de l’intersection. L’intersection c’est la partie partagée par deux ensembles qui, par ailleurs, ont des parties différentes. Cette notion d’intersection c’est ça le commun, ce qu’on est capable de partager. On ne peut pas tout partager. Poser le problème en termes de singulier/universel ou relativisme/universalisme, c’est une mauvaise façon de poser le problème. La seule façon, à mon avis, de poser le problème pour qu’on puisse lui trouver une solution (parce qu’il n’y a pas de solution à un problème mal posé), c’est de poser le problème en termes de : qu’est-ce qui est commun et qu’est-ce qui ne l’est pas ? On peut avoir du commun sans parler la même langue. Moi qui parle des langues romanes, j’ai du commun avec des gens qui ont des langues romanes que je n’ai jamais apprises. Quand ils me parlent je suis capable de comprendre, quand ils écrivent je suis capable de lire. On a du commun sans le savoir. Donc je vais cultiver ce commun. Je comprends du portugais parce qu’en mélangeant l’italien, le provençal et l’espagnol, ça se ressemble et j’arrive à comprendre. Du coup je crée du commun. Qu’est-ce qu’on va trouver à partager ? Cela me paraît une chose fondamentale. Si on est dans l’alternative singulier/universel on est toujours dans l’alternative du renoncement. Et on ne peut pas renoncer à qui on est, à son histoire… La question n’est pas de renoncer à qui je suis pour devenir l’autre (ça, c’est le fantasme de l’assimilation) c’est de dire : qu’est-ce que je peux partager avec l’autre ?

Un intervenant :

Je suis aussi pour le plurilinguisme dès l’enfance. Dans l’État français, il me semble me souvenir qu’il y a une trentaine d’années le Cercle Gramsci avait fait un débat sur le sujet, et je constate qu’on refait un débat : les choses, au niveau du limousin (parce que je suis Limousin et je parle limousin, (l’occitan d’ici) les choses n’ont pas avancé, au contraire. C’est la décrépitude. Il y a peu de temps je suis allé dans un café philosophique à Limoges et le sujet de la soirée c’était le fameux mythe de la langue universelle. Je me suis dit : la langue universelle c’est la langue des signes, celle qui n’a aucun support linguistique écrit et ce que vous avez dit complète et infirme en partie ce rêve. C’est vrai que vous êtes un rêveur et on est tous, peut-être, des rêveurs.

Quelques remarques à propos du français : un grand linguiste occitan a fait un travail gigantesque sur le provençal et toutes les formes d’occitan et il avait eu l’audace d’écrire le français en supprimant le th, le ph, le y. C’est resté sans suite. Les démêlés des pauvres élèves dont 30 % ne savent plus lire ni écrire en français, on aurait pu l’éviter si cela avait été adopté et le français aurait pu faire un pas en avant énorme qui aurait permis l’intégration sans problème de toutes les communautés (ce mot n’est pas péjoratif) qui ont pu arriver ou qui étaient déjà là dans l’État français. A propos de cette idéologie française que vous avez considérée comme une religion, c’est vrai, la langue est sacralisée. Je ne vois pas pourquoi le problème de l’identité est liée au Front National. Ce ne sont pas mes idées. Quand on parle, je pense à M Valls qui est trilingue et qui est absolument contre les langues de France, ce n’est pas la peine de penser à Marine Le Pen et la plupart des gens, des Français et des hommes politiques sont comme ça. On les appellera fascistes ou pas, mais malheureusement je crois que ce n’est pas le lot en particulier d’un parti ou d’un groupe politique.

A propos de l’autogestion. Je suis occitaniste et je pense, et vous en tant que provençal vous devez comprendre un peu mieux, que la langue, quels que soient ses dialectes, ses parlers, elle doit aboutir à un moment donné à une sorte d’écriture, parce que les locuteurs de ces langues ils ont, à un moment donné, besoin d’un support écrit. Il doit être élastique, relatif. Il y a sans doute une façon d’imaginer une écriture globale avec des normes mais qui soient assez souples pour accueillir une diversité, qui est celle que vous revendiquez et que je revendique aussi, qui fait l’humanité. Donc l’idée de l’écriture, de la langue écrite, quelle que soit la langue, je pense que c’est un passage obligé et je signalerai que dans cette Europe, dont on parle beaucoup et qu’on veut détruire, il y a 54 langues qui existent (il faudrait définir le mot), de la plus petite jusqu’à la plus grande (territorialement) : c’est une diversité, une richesse et la plupart des gens ne sont pas conscients de cela.

A propos de ce concept de langue morte, en général on parle du latin et du grec ancien, elles se sont régénérées. Il vaudrait mieux parler de langue disparue, en voie de disparition. En tous cas en ce qui concerne le limousin, elle est en voie de disparition. Depuis plus de trente ans Limoges est capitale de la francophonie et dans cette instrumentalisation de la francophonie on ne parle que du francophone et donc elle est un instrument de notre disparition, élimination sur place. Il faudrait que les Limousins soient un peu conscients de cela. Ils n’ont aucun enseignement dans leur langue autochtone, s’y j’ose dire, elle n’existe nulle part. Alors qu’en Bretagne, elle est présente.

PB :

Merci d’avoir complété mes propos. J’ai effectivement été frappé, parce que je voyage dans beaucoup de régions de France : on voit en Limousin très peu de présence publique de la langue limousine. J’ai vu un panneau à l’entrée d’un petit village, doublé en occitan. En Bretagne c’est quasiment tous les panneaux, partout. Chez nous en Provence ce sont les municipalités qui les installent. C’est tout un combat. Lutter contre cette glottophobie qui fait que dans ce pays on a chassé la langue locale, qu’il ne reste quasi plus, en tous cas pour ces gens-là, que le français. On voit bien pourquoi il faut une prise de conscience, un combat pour que les gens, dont c’est la langue, aient le droit de l’avoir, de la parler, de l’écrire comme les autres, ni plus, ni moins. C’est un bon exemple de revenir à du local.

Un intervenant :

C’est à peu près ce que disait le précédent intervenant, avec des nuances. Quand on interroge le Rectorat il dit : l’occitan, oui on en fait. Il y a une calendreta avec deux emplois payés par la République. C’est merveilleux ! On a écrit au Défenseur des droits au mois de novembre, parce que tous les ans, le 20 novembre il y a la journée internationale des droits de l’enfant, que la France a signés, ratifiés sauf l’article 30 qui dit que tout enfant d’une minorité linguistique a droit à une éducation dans sa langue. On vient de recevoir la réponse qui dit que ce n’est pas possible parce que la Constitution s’y oppose. On est dans une idéologie qui est confortée par quelque chose de très solide. C’est difficile de s’adresser aussi bien à la population qui est formatée : je les vois à la Fête de l’amitié entre les peuples, à la Ligue des droits de l’homme et je leur ai dit : « ça ne vous dirait pas de vous investir dans la lutte contre cette discrimination-là ? – D’où tu tombes toi ? Ça n’existe pas ça. » Dernière anecdote que je voulais vous servir : par rapport aux Jeux olympiques. Il n’y a pas très longtemps il y a eu des jeux olympiques d’hiver à Sestrière en zone occitane. Et là l’occitan avait une place. On n’aura jamais les jeux olympique d’hiver sur le plateau de Millevaches. Les prochains se tiennent à Paris, il paraît que la partie maritime se tiendra à Marseille. Quelle place pour le provençal dans les jeux olympiques de 2024 ? C’est pas possible parce qu’on est en France. Quand les gens on créé des Calendretas, en 1979-1980, à l’époque ils disaient : on va montrer l’exemple et l’Education Nationale française va suivre l’exemple. Au bout de 10 ans elle a fait quelques classes bilingues mais c’était plutôt la politique du contre-feu, pour éviter que ça marche trop bien. Maintenant c’est très intéressant parce que ceux qui ont fait ça qui étaient amoureux de leur langue, de leur culture. Ils ont découvert, à l’occasion, qu’il faut s’organiser soi-même, de manière citoyenne, prendre ses affaires en main et avancer, donc ça a un impact sociétal important. C’est aussi en cela que la langue est un outil de libération. Si on aime sa langue, on s’aime, ça permet d’être des êtres humains dignes.

Je trouve que c’est une très belle conclusion. Merci beaucoup.

*Victor Klemperer, né le 9 octobre 1881 à Landsberg et mort le 11 février 1960 à Dresde, est un écrivain et philologue allemand.

Romaniste éminent, il est l’auteur notamment d’une Histoire de la Littérature française au XVIIIe siècle et d’un essai, Lingua Tertii Imperii, décryptage de la novlangue nazie utilisée comme moyen de propagande.

 

 

 

 

Actualité de la pensée de Georges Guingouin « Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation »

Actualité de la pensée de Georges Guingouin

« Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation »

 

Nous publions ici la première partie d’une intervention de Francis Juchereau au colloque Actualité de la pensée de Georges guingouin, le 9 mars 2013 à Limoges Espace CITÉ. dont les actes sont à paraître.

 

Trois événements significatifs des années 2000 (2004-2005) Le soixantième anniversaire de la Libération : « recadrage » En 2004, le soixantième anniversaire de la Libération se traduisit par une série de célébrations tout à fait particulières : elles furent la « dernière occasion pour les survivants de parler avant de laisser la place aux historiens »1. A ce moment crucial, Francis Marmande, universitaire et journaliste au quotidien Le Monde, se rendit à Sainte-Savine dans l’Aube pour recueillir les paroles et les souvenirs de Georges Guingouin. Il en résulta un long article circonstancié de l’histoire de ce dernier et de son maquis limousin. Ce récit, qui débute par un étrange et fascinant grand portrait-photo de Guingouin tiré par Gérard Rondeau2, sera publié dans un hors-série Le Monde 2, novembre-décembre 2005 particulièrement soigné intitulé : « 1945, de la victoire des alliés au début de la guerre froide ». Dans ce grand dossier historico-journalistique sur la fin de la seconde guerre mondiale, qui se déploie du débarquement de Normandie (juin 1944) au procès de Nuremberg (octobre 1945 – décembre 1946), se côtoient et se croisent : acteurs de l’Histoire, journalistes, historiens, reportages, souvenirs, photographies, entretiens, archives, analyses, choix de temps forts. Entre le chapitre sur l’offensive des Alliés, illustré par l’opération Overlord, et celui des camps relatant Auschwitz, s’intercale la séquence sur la Résistance, exclusivement consacrée au Grand maquis limousin et à la figure de son chef irréductible. Ce chapitre de 16 pages, bâti à partir de l’article de Francis Marmande, s’achève avec bonheur sur une série de « portraits de maquisards » faits à Limoges à la Libération par le photographe Izis3. Avec cette publication, un événement inédit est intervenu, dans la mesure où ce journal réputé pour son sérieux a choisi, à l’occasion de cet important anniversaire, le maquis limousin et son dirigeant communiste hétérodoxe comme emblèmes de la Résistance intérieure toute entière. Ainsi, pour la première fois dans une publication nationale, la figure de Georges Guingouin sort de la mémoire historique périphérique pour recouvrer une place éminente. Il aura fallu attendre le 21ème siècle pour qu’une telle reconnaissance advienne. De plus, on notera sans ironie que la préface de ce grand dossier, signée par André Fontaine4, a pour exergue le mot « recadrage ». (2008) L’affaire de Tarnac : Guingouin et la nouvelle génération militante En 2007-2008, le gouvernement du président Sarkozy traque un mystérieux adversaire qu’il nomme « anarcho-autonome », ennemi censé menacer la sécurité intérieure. Au même moment, une affaire de sabotage de caténaires sur une ligne TGV, sans risque pour les usagers, déclenche une procédure antiterroriste accompagnée d’une massive, violente et médiatique intervention policière. Cette répression, qui s’abat principalement sur de jeunes habitants du village limousin de Tarnac, projette au premier plan un livre attribué à ces personnes. Cet opuscule, qui dénonce radicalement et avec un style recherché le système-monde actuel, a pour titre L’insurrection qui vient et pour auteur un « Comité invisible »5. Mais l’agitation effrénée, par le pouvoir de Sarkozy, du fantasme sécuritaire se révèle être une pantalonnade ; le dossier des interpellés s’avère sans consistance, le procès s’enlise et tourne court. D’autant que les errements du capitalisme financier déclenchent alors une crise mondiale sans précédent qui rappelle la juste mesure des choses et n’aura pas comme moindre mérite de contribuer au succès international de librairie de L’insurrection qui vient. Ce nouveau « Manifeste communiste », qui évoque avec acuité le crépuscule de notre civilisation, porte la parole et les perspectives de militants de la nouvelle génération. Après avoir pointé de manière elliptique, en sept petits chapitres, les pierres de touche d’un monde contemporain qui se délite, le Comité invisible, dans un capitule intitulé EN ROUTE !, annonce : « Nous nous situons d’ores et déjà dans le mouvement d’effondrement d’une civilisation. C’est là qu’il faut prendre parti ». C’est au chapitre suivant, « SE TROUVER », que la « rencontre » de ces nouveaux communistes avec Georges Guingouin s’annonce de façon tout à fait spécifique. En effet, aucune autre personnalité n’est prise nominalement pour référence dans cet ouvrage, si ce n’est Alexandre Kojève6, de manière moins directe. L’épigraphe du passage, « S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai. Partir de là », est lui aussi très signifiant. Et quelques lignes après, sur fond d’un rapport à la vérité conditionné par la praxis, la filiation avec Georges Guingouin est présentée en ces termes : « Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient lié à lui de façon irréductible (..) pas quelque chose que l’on détient mais quelque chose qui nous porte (..) Elle m’apparente à ceux qui l’éprouvent. L’être isolé qui s’y attache rencontre fatalement quelques-uns de ses semblables. Tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas. (…) Georges Guingouin, le « premier maquisard de France », n’eut en 1940 pour point de départ que la certitude de son refus de l’occupation. Il n’était alors, pour le Parti communiste, qu’un « fou qui vit dans les bois » ; jusqu’à ce qu’ils soient 20 000, de fous à vivre dans les bois, et à libérer Limoges » (fin de citation). (janvier 2013) « Le Grand Georges » : Guingouin et la génération 1968 Le 7 janvier 2013, Edwy Plenel, co-fondateur du journal en ligne Mediapart, publie sur la toile un long article sous le beau titre Georges Guingouin, en souvenir des résistances à venir 7. Ce grand journaliste français de la génération 1968 rend dans ce papier un hommage à la fois solennel, personnel et émouvant au Libérateur de Limoges. Edwy Plenel a  posté ces mots à l’occasion de la sortie nationale du téléfilm Le Grand Georges  de François Marthouret et Patrick Rotman8, évocation sensible et juste de l’homme Guingouin à la Libération et au temps de « son affaire », même si par trop romancée et biaisée politiquement9. Ces propos de Plenel indiquent par leur éloquence simple et leur profondeur la force de sa filiation idéologique, morale et historique avec le Libérateur de Limoges. En voici quelques bribes faisant particulièrement sens : « Guingouin, en souvenir des résistances à venir » (titre d’anthologie, à retenir !). « Moment trop ignoré de la mémoire française, l’histoire de vie que (le film) nous remémore est de celles qui, par leur modeste grandeur, sauvent l’espérance pour demain ». « Un homme dont le ressort n’était pas de l’ordre du pouvoir mais de celui de l’idéal ». « Un de ces imprudents qui, devant l’événement, ses défis et ses paris, choisissent d’inventer le chemin inconnu que leur dicte leur conscience, plutôt que d’arpenter les routes trop fréquentées des calculs, des renoncements et des carrières ». A l’instar des écrits du Comité Invisible, les mots d’Edwy Plenel et le film écrit par Patrick Rotman attestent que l’esprit, la pensée ou l’exemple de Guingouin se sont effectivement transmis aux générations militantes ultérieures, celle de 1968 mais aussi celle, bien différente, des années 2000. A la lumière d’une époque nouvelle et bouleversée qu’il s’agit autant que possible d’appréhender, essayons d’esquisser une approche des ressorts et de la pertinence de cet héritage. Caractériser notre époque  « Transition », un mot marqueur du temps présent Depuis les années 1980 et la chute du bloc soviétique, le mot « transition» suivi d’un qualificatif (économique, énergétique, démographique, écologique, climatique, technologique…) revient de plus en plus souvent sous la plume des journalistes, des économistes, des démographes, des climatologues, des responsables politiques. Sans conteste, la fréquence et l’étendue du champ de ce vocable dans les « récits » de notre époque, signalent que nous vivons un moment-charnière de l’Histoire. Fin du 20ème siècle : la « transition » néo-libérale En réponse à la double crise, pétrolière et des profits, des années 1970, puis à la disparition de l’URSS en 1989, le capitalisme en Occident s’est reconfiguré en néolibéralisme et emparé de la planète entière. Cette incroyable conquête, appelée de manière métonymique « mondialisation », s’est effectuée avec une telle rapidité qu’un universitaire américain, Francis Fukuyama, s’autorisera en 1989 à annoncer dans un article à succès que « la fin de l’Histoire », concept élaboré par Hegel, était advenue par la grâce de l’économie et de la démocratie libérales10. Ainsi, dans les années 1980, le mot « transition » était surtout utilisé par les économistes ou les politistes libéraux pour désigner le processus de passage massif à l’économie de marché des ex pays socialistes ou la conversion à la démocratie libérale de nombre d’entre eux. Les transitions au 21ème siècle 20 ans après, si cette transition économique, la « mondialisation », peut être considérée comme achevée, il n’en sera pas de même avec l’Histoire humaine, loin s’en faut. Dans un laps de temps historique extrêmement court, ce mot, qui continue plus que jamais à être utilisé, change de destination. Il s’applique en particulier dorénavant à des initiatives locales discrètes qui développent « par en bas » une transition d’une autre nature. Ces « villes en transition » ou ces « initiatives de transition » paraissent effectivement s’engager dans une voie les éloignant du mode de développement néolibéral. Ainsi, de telles communautés réduisent drastiquement leur consommation énergétique, relocalisent l’économie, expérimentent un ensemble de micro-politiques et de stratégies dites « de résilience »11. Les transitions du début du 21ème siècle sont clairement apparues au moment où la mondialisation libérale, qui s’achève, ouvre dans son sillage une pléiade de crises à l’échelle de la planète : crises climatique, écologique, alimentaire et énergétique ; crises financière et de la dette ; crise des dictatures, crise des valeurs morales et civiques, etc. Aujourd’hui le mot « transition » désigne des processus qui affectent à la fois les sociétés et l’environnement (humains et biosphère) à l’échelle planétaire, qui les dégradent ou les transforment rapidement, profondément voire radicalement et irrémédiablement. Ce vocable est aussi associé aux programmes établis par des institutions, des organisations ou des communautés afin de résister ou de remédier à ces crises systémiques complexes. Les formules « transition climatique », « transition énergétique », « transition écologique », « systèmes financiers et transition », « transition démocratique », etc. en sont devenues les locutions consacrées. L’idée de transition est par ailleurs très présente dans les travaux des intellectuels et des militants qui explorent aujourd’hui les pistes d’une alternative historique au néo-libéralisme, recherches qui connaissent un réel renouveau. Chaos et nouveautés historiques La première décennie du 21ème siècle ouvre une période troublée, particulièrement complexe : difficile à saisir. Au sein d’une écomomie-monde régie par le capitalisme néolibéral et sur fond de crises systémiques, de grands bouleversements s’opèrent à l’échelle de la planète pour une humanité quasiment interconnectée et interdépendante. Ces mouvements historiques ont comme caractéristique de se développer et de se décliner, dans tous les domaines et tous les endroits, sur le mode de la « guerre de basse intensité » : une guerre permanente et généralisée. Ce processus tectonique se déploie à travers un complexe de crises planétaires interactives déterminé par trois éléments structurels inséparables : – la crise économique néo-libérale, alimentée par l’hégémonie historique des marchés financiers mondialisés et surdéterminée par les mécanismes pervers (fuites en avant) inhérents à ce capitalisme de la démesure : plus-value fictive, dette, croissance-expansion sans limite, etc. – la crise écologique, sans précédent, qui impose la sortie de l’anthropocène12 et met l’humanité au défi de transformer radicalement son rapport avec la biosphère. – la crise culturelle qui interroge la modernité jusque dans ses fondements philosophiques, techno-scientifiques, politiques et moraux. Dans cette conjoncture, le sentiment de vivre la fin d’une époque et d’entrer confusément et chaotiquement dans une période historiquement et nécessairement nouvelle, « un temps où des limites seraient nécessaires », se répand à travers le monde.

Francis Juchereau

 

Notes :

1/ Le Monde 2, nov-déc 200 5 « 1945, de la victoire des alliés à la guerre froide » (132 pages, 170 photos), introduction page 3.

2/Guingouin pose debout dans son intérieur, à Sainte-Savine, tenant, poing serré en avant, la hampe du fanion de sa brigade de partisans, fanion derrière lequel apparait le masque au regard grave, fermé, résolu et étrangement pénétrant du libérateur de Limoges.

3/«A la fin du mois d’août 1944, le maquis du Limousin parvient à libérer Limoges. Izraëlis Bidermanas, alias Izis, photographe parisien, juif d’origine lituanienne, qui a rejoint les FFI, choisit ce moment pour faire poser un groupe de résistants, ‘ceux de Grammont’ (..). Ces photos, présentées à Paris en 1947, vont également changer la vie de leur auteur » (J-M Normand, Le Monde 2 nov-déc 2005 page 27).

4/ Historien et journaliste français ( 1921- 2013), journaliste au Monde dès 1947, rédacteur en chef de ce journal de 1969 à 1985. Il en est le directeur de 1985 à 1991.

5/ Comité Invisible, L’insurrection qui vient, La Fabrique éditions, 2007. http://www.bloom0101.org/pdf_Insurrection.pdf

6/ Alexandre Kojève (1902 -1968), philosophe français d’origine russe, est une figure importante dans la réflexion sur la philosophie politique ; il a renouvelé l’étude de Hegel en France. 7/http://blogs.mediapart.fr/blog/edwy-plenel/070113/georges-guingouin-en-souvenir-des-resistances-venir

8/Patrick Rotman, auteur scénariste-réalisateur, docteur en histoire, a réalisé plusieurs documentaires sur des grands événements de l’histoire et de la politique française aux XXe et XXIe siècles. Ses parents, réfugiés juifs en Limousin pendant la 2ème guerre mondiale, ont participé à la Résistance avec Georges Guingouin.

9/Voir article « Quelques remarques après la projection du Grand Georges » Per Lou Grand, bulletin n°92-2013 de Les Amis du Musée de la Résistance de Limoges.

10/Francis Fukuyama « The end of History ? » revue The National Interest, été 1989, article repris dans la revue française Commentaire n°47, automne 1989 puis développé dans La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Flammarion, coll. Histoire, 1992, pour l’édition française.

11/Cf., notamment, Rob Hopkins, Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Les Éditions Écosociété, pour l’édition française, 2010, Montréal Québec.

 

A paraitre : ACTUALITÉ de la PENSÉE de GEORGES GUINGOUIN Actes du colloque tenu le 9 mars 2013 Limoges, Édition, Amis du Musée de la Résistance. Avec les interventions de : Marcel PARENT : Les années d’apprentissage de G. Guingouin (1913-1935) Elsa EBENSTEIN : La municipalité Guingouin (6 mai 45 – 19 octobre 47) Francis JUCHEREAU : une philosophie de la praxis qui aide à agir en temps de fin de civilisation Geneviève HUTTIN : Le point de vue du peuple Gérard MONÉDIAIRE : Les pensées politiques de Georges Guingouin, hypothèses Pierre LABROT : « L’école du terrain ou le maquis de l’universel