» ANTONIO GRAMSCI, CRITIQUE DES MÉDIAS ? « 

Notes de lecture :

 » ANTONIO GRAMSCI, CRITIQUE DES MÉDIAS ? « 

par Yohann DOUET

Dans cette interview1, Yohann Douet (YD) renvoie d’abord à la lecture d’Antonio Gramsci (AG) par André Tosel2. Ce dernier parle d’un « appareil d’hégémonie médiatique ». Gramsci distinguait « une presse d’opinion, lue par les membres des classes dominantes » et les « journaux d’information populaires, de mauvaise qualité » (YD). Ces deux canaux concourent à l’hégémonie, mais de deux façons différentes.

La presse d’opinion traite explicitement des questions politiques et permet aux classes dominantes de confronter des points de vue, de parvenir à une relative unité entre différentes fractions bourgeoises. Gramsci a surtout étudié le Corriere della serra, libre-échangiste et lié (à son époque) à l’industrie textile du nord de l’Italie. Ce journal, qui combattait parfois les options gouvernementales ou celles d’autres intérêts bourgeois, a joué le rôle d’un « état-major du parti organique » (AG) et permis que s’établissent des échanges, un consensus, et dans une certaine mesure une politique commune de la bourgeoisie. C’est le rôle qui revient à la presse d’opinion, quand il n’existe pas de parti bourgeois important doté d’un programme.

YD ne partage pas l’avis de Tosel, qui cite dans le même sens Le Monde d’aujourd’hui. On ne peut pas assimiler Le Monde d’aujourd’hui au Corriere della serra de jadis. En effet, des partis bourgeois existent en France aujourd’hui, « allant au moins du PS au FN » (YD) et si Le Monde suscite certes un consensus dans les milieux dominants, les projets néo-libéraux aujourd’hui sortent plutôt des cabinets ministériels et des think tanks3.

YD ne souscrit pas non plus au jugement de Jean-Luc Mélenchon, qui parle d’un « parti des médias ». Pourtant, le comportement des éditorialistes semble donner raison à Mélenchon : par exemple leur quasi-unanimité en faveur du « oui » au referendum de 2005. Mais d’un point de vue gramscien, il s’agit moins d’un parti des médias de façon indistincte, que de la frange dominante des « éditorialistes, chroniqueurs, experts, présentateurs, etc. » qui promeuvent une « expression médiatique (éditorialiste) de la bourgeoisie néolibérale » (YD). Il ne s’agit pas d’une force politique autonome, qui serait celle des médias en tant que tels. Selon YD, il faut « critiquer les idéologies diffusées par les médias dominants, ainsi que les biais induits par la manière dont l’information ou les débats sont traités ». Il faut donc transformer le monde médiatique, « voire le révolutionner » (YD), mais non pas considérer globalement les médias comme une force politique ennemie.

Mais c’est l’analyse que fait Gramsci des médias du second type, la presse populaire d’information, qui est la plus utile aujourd’hui selon YD. Presse de mauvaise qualité, qui étale des faits divers, des chroniques locales, etc., sans défendre ouvertement des positions politiques. Elle « offre quotidiennement à ses lecteurs les jugements sur les événements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques » (AG), c’est-à-dire qu’elle cadre l’information d’une manière biaisée, assortie de clichés et de préjugés. Elle a un effet de diversion ; en outre, elle distord la réalité sociale, empêchant d’identifier et de combattre les exploiteurs et les dominants ; enfin, elle diffuse le nationalisme, le racisme, etc., et surtout le fatalisme. Ici, l’analyse de Gramsci s’applique parfaitement aux chaînes d’information télévisées d’aujourd’hui !

Cette « presse dominante destinée aux subalternes » (YD) et qui sert à les maintenir dans ce rôle subalterne, n’est cependant pas toute-puissante. Ces derniers, comme l’ont montré les « Cultural studies« , ne sont pas toujours dupes. Ils peuvent recevoir les informations avec un certain recul critique. Une crise d’hégémonie se manifeste par la défiance envers les médias, ou par le détachement envers les institutions politiques.

Très attentif à cette défiance envers les médias écrits et envers le système parlementaire dans les années 1920-1930, Gramsci notait qu’un nouveau média qui jouait davantage sur l’émotion (la radio, utilisée par les fascistes) avait un effet incomparablement plus fort et plus rapide que l’écrit – « mais en surface, non en profondeur » (AG). Le rôle de la presse écrite reste important dans l’argumentation, la réflexion, la construction d’une opinion.

YD établit une comparaison avec notre époque : défiance des masses populaires envers les médias dominants et apparition des réseaux sociaux, qui diffusent vite et efficacement des discours parfois complotistes, délirants, antisémites ou racistes. Mais la radio fasciste était au service d’un État centralisé, alors que la crise d’hégémonie d’aujourd’hui se traduit par la prolifération des réseaux. Les militants progressistes peuvent plus facilement les pénétrer.

Beaucoup de politiques, y compris à l’extrême-droite, se revendiquent aujourd’hui de la « bataille des idées » de Gramsci. C’est évidemment pour créer de la confusion. Gramsci était communiste et sa « bataille des idées » n’était pas séparée de la lutte des classes. La lutte d’hégémonie doit permettre « d’accroître l’autonomie et la capacité d’agir collective des classes subalternes » (YD) en coordonnant les luttes, en créant des organisations jusqu’à la prise de pouvoir. C’est dans cette perspective qu’il faut créer des médias autonomes, en débordant le terrain des médias dominants. De même les militants ne peuvent se contenter du terrain électoral, bien balisé par la bourgeoisie : les deux sont liés.

Car « le terrain et la forme médiatiques ne sont pas neutres » (YD). Il faut analyser et mettre en lumière, comme le fait Acrimed4, les mécanismes de la domination dans les médias. Mais doit-on, comme le fait l’extrême-droite, parler de « gramscisme technologique » et se précipiter dans Internet pour y animer des trolls, et espérer donner un contenu de gauche à des méthodes d’extrême-droite ? Non. En revanche selon YD, les podcasts ou certaines chaînes Youtube sont plus adaptées à un discours progressiste et construit. Des réseaux sociaux ont pu jouer un rôle positif, avec MeToo, avec les Gilets jaunes, ou lors du « Printemps arabe ».

Si l’on veut s’inspirer de Gramsci, il faut développer, en lien avec les organisations, des médias qui servent l’autonomie du prolétariat. Le but est d’établir une nouvelle hégémonie, pour renverser le capitalisme. Ces médias doivent porter des témoignages sur la réalité de l’exploitation, proposer des analyses marxistes et des perspectives d’action. Gramsci était avant tout un journaliste, et ce fut son travail pendant sa vie militante5. Pour lui, le « journalisme intégral » (AG) ne répond pas à une demande du public, mais cherche à « créer » son public, à transformer ses lecteurs, à élever leur niveau politique et culturel pour favoriser l’apparition d’intellectuels organiques. Le média doit être un organisme de formation ; mais la rédaction elle-même se forme au contact du public, comme les rédacteurs de l’Ordine nuovo de Gramsci apprenaient auprès des ouvriers des conseils d’usine. Le but ultime est d’effacer l’écart culturel entre rédacteurs et lecteurs, comme sera effacé, dans la société, l’écart entre dirigeants et dirigés.

De nos jours, il est plus facile qu’à l’époque de Gramsci d’intervenir dans la presse bourgeoise, et nous ne devons pas nous en priver. Ni de revendiquer des mesures pour rendre moins nocifs les médias dominants, ou même pour les exproprier. Une autre différence positive entre l’époque de Gramsci et la nôtre, c’est qu’on sait aujourd’hui combien peut être dangereuse la dépendance étroite des médias, « courroies de transmission » du Parti. Gramsci n’a pas pu, en son temps, mesurer tout le danger du stalinisme ; mais il défendait une certaine autonomie des médias progressistes. Ce qui manque aujourd’hui, c’est un « parti révolutionnaire de masse, dynamique et démocratique » (YD) capable, comme a pu l’être le Parti Communiste d’Italie, d’impulser de tels médias.

M. G.

1Yohann DOUET, « Antonio Gramsci, critique des médias ? » in Médiacritiques (revue trimestrielle d’Acrimed) n°38, avril juin 2021, pp. 37-43.

2 André TOSEL, Étudier Gramsci.Pour une critique continue de la révolution passive capitaliste, Kimé, 2016.

3Think tank, mot à mot « réservoir d’idées » : « groupe de réflexion privé qui produit des études sur des thèmes de société au service des décideurs » (déf. Wikipédia) ; outilleur idéologique de la bourgeoisie (déf. M.G.).

4Acrimed (« Action Critique Médias ») : association loi 1901, créée en 1996 en réaction contre le traitement partial du mouvement de décembre 1995 par les « grands » médias. Elle a pour but la lutte contre « la marchandisation de l’information, de la culture et du divertissement […] » et la vérification des faits, et elle publie une revue, Médiacritique(s).

5 Jean-Yves FRÉTIGNÉ, Antonio Gramsci. Vivre, c’est résister, Armand Colin, « Nouvelles biographies historiques », 2017.



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