XXIe siècle : une nouvelle ère pour l’humanité ?

La fin des années 1980 signa l’effondrement du bloc soviétique et du « communisme réel » à l’Est comme à l’Ouest, notamment en Italie et en France. Promue depuis les années 1970 par l’Amérique de Ronald Reagan et le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, l’offensive du capitalisme néolibéral s’engouffra dans cette grande brèche. Sous la houlette du secteur financier et de ses fonds de pension, la globalisation de l’économie et l’hégémonie politique et sociale du modèle néolibéral sur la planète entière semblait assurées. D’aucuns parlèrent alors de « fin de l’Histoire ».

Mais une insurrection indigène zapatiste complètement inattendue, surgie de la jungle mexicaine, signala au début de l’année 1994 que cette fin de l’Histoire n’était pas encore arrivée. Après le déclenchement au Chiapas de ce mouvement « intergalactique » de libération tout à fait original, le début du XXIème siècle fut marqué par l’essor du mouvement altermondialiste avec ses forum mondiaux. Une volonté de riposter à l’énorme offensive lancée par le capitalisme et de renouveler les pratiques et politiques de résistance se faisait donc jour.

Aujourd’hui, vingt ans après, la crise déclenchée par la pandémie virale fait apparaître la nouveauté de l’époque historique ouverte au tournant de ce siècle. Pour reprendre une formule de l’historien Eric Hobsbawm, certains historiens ou observateurs considèrent que le « court XXIe siècle » ne commence qu’aujourd’hui, en ces années 2020. La pandémie en serait le formidable révélateur ou, comme diraient les sociologues, « l’analyseur » planétaire. 

C’est avec Edwy Plenel, observateur particulièrement affûté et engagé dans notre temps, que nous allons envisager cette époque totalement nouvelle de l’Histoire dans laquelle nous sommes certainement entrés, sachant qu’après l’insurrection zapatiste, depuis 2011 et le mouvement démocratique en Tunisie, un vent de soulèvements socio-écolo-démocratiques continue de souffler face aux sociétés néolibérales de contrôle, de « démocrature », ou despotiques dominantes. Ce mouvement, dont le sens et les dimensions paraissent difficiles à saisir, se poursuit par-delà la pandémie, malgré et face aux opportunités de mainmise sécuritaire et de politiques liberticides que l’épisode mondial de confinement a offertes aux pouvoirs en place. C’est de cette situation, de ses possibles, sur fond d’Anthropocène, de réchauffement climatique et de menace sur le vivant, que nous aimerions débattre avec le fondateur de Mediapart.

Edwy Plenel    –  Militant trotskiste dans les années 1970, il est tout d’abord journaliste à Rouge, l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Quelques années plus tard, il s’éloigne de cette dernière et entre au service Éducation du Matin de Paris, puis au journal Le Monde en 1980.

D’abord spécialiste des questions d’éducation, il s’y fait remarquer par ses enquêtes. Ses révélations sur la plupart des affaires de la présidence de François Mitterrand en feront une figure du journalisme indépendant et critique. Principal animateur de la nouvelle formule du Monde apparue en 1995, il est directeur de la rédaction de 1996 à 2004, année de sa démission de ce poste dans un contexte de crise provoqué par la publication en 2003 de La Face cachée du « Monde », réquisitoire implacable sur le fonctionnement du journal.

Depuis 2008, président et cofondateur du site web d’information et d’opinion Mediapart, il a joué un rôle-clé dans la révélation des affaires Woerth-Bettencourt, Cahuzac, Aquilino Morelle et Sarkozy-Kadhafi, mais ėgalement dans des enquêtes internationales comme les Football Leaks ou les Malta Files.

Bibliographie succinte :

Edwy Plenel a publié une vingtaine d’ouvrages, dont L’Effet Le Pen (en collaboration, 1984), La République inachevée sous-titré L’État et l’école en France (1985), Mourir à Ouvéa. Le tournant calédonien (en collaboration avec Alain Rollat), Paris, La Découverte-Le Monde, 1988,.La Part d’ombre (1992), Secrets de jeunesse (2001), qui a été distingué par le prix Médicis essai, La Découverte du monde (2002), Procès (2006), Le Président de trop (2011), Le Droit de savoir (2013), Dire non (2014), Dire nous (2016), Voyage en terres d’espoir (2016) et La valeur de l’information (2018).

Dernière publication : La sauvegarde du peuple. Presse, liberté et démocratie. Editions La découverte, 2020.

Compte rendu : 1ère partie

Crise du Covid révélatrice de l’état du monde XXIème siècle une nouvelle ère pour l’humanité ?

Le cercle Gramsci a maintenant plus de trente ans et c’est une entité spécifique à notre Limousin, pour penser notre temps, pour agir. Ce n’est pas un cercle culturel : on ne fera pas de soirée Giraudoux. Cette salle pleine me rappelle des grandes soirées organisées par le Cercle, comme celle avec Albert Jacquard. Les intervenants que nous invitons sont plus que des intellectuels : ils sont aussi engagés et viennent ici gratuitement. Nous invitons ce soir Edwy Plenel.

Edwy Plenel a été militant dans les années 1968-1970. Il travaille dans le journalisme militant (à Rouge), puis dans la grande presse (Le Monde, où il est spécialiste des questions d’éducation). Figure du journalisme indépendant et critique, il est Rédacteur en chef du Monde de 1996 à 2004, mais des révélations sur son journal provoquent son départ. Depuis 2008, il est cofondateur et dirigeant du site Mediapart. La globalisation économique, dont la mainmise sur le monde entier paraissait assurée après la chute du bloc soviétique, a semblé subir un début de fracture au milieu des années 1990 avec l’irruption zapatiste. Puis il y a eu les forums altermondialistes. Vingt ans après, la crise déclenchée par la pandémie actuelle fait apparaître une nouvelle période, avec ce confinement qui a figé beaucoup de choses dans la vie du monde et qui est un formidable révélateur. Nous avons donc proposé à Edwy d’envisager ensemble cette époque nouvelle.

Edwy Plenel : Je suis très honoré d’être invité ici. J’ai un double souvenir de Limoges : j’y ai fait un bout de mon service militaire en 1978-1979 et en liaison avec des syndicats, j’y ai créé un comité de soldats pour défendre les droits des appelés. Quelques années plus tard, dans le journal où je travaillais j’ai pris la défense de Georges Guingouin face aux attaques répétées qu’il subissait dans un journal d’extrême droite. C’est comme ça que je l’ai rencontré. Avec lui j’ai tissé des liens (je l’ai appelé jusqu’à son dernier souffle « mon colonel ») et je correspondais. Mon regret est de ne pas avoir pu l’accompagner de son vivant aux cérémonies du Mont Gargan. Je viens avec cette résonance. Dans un livre Voyage en terre d’espoir, qui est un hommage au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social, je parle à un moment de ce lien avec toute la longue durée de résistance sociale et de dignité qu’il y a ici dans le Limousin. Par ailleurs, je suis un peu impressionné par cet ordre du jour qui est un peu « la situation politique et nos tâches ». D’où est-ce que je parle ? Je suis un artisan d’une profession, d’un métier dont j’ai fait un engagement. Je suis de ceux qui pensent que si l’on a des convictions, on doit d’abord les défendre là où on travaille. J’ai trop vu de personnes radicales en paroles, en théorie, et qui étaient absentes dans leur travail, pas syndiquées. Même aujourd’hui, patron de Mediapart je ne suis pas syndiqué à la CGT mais je verse une cotisation à la Centrale. Je pense que la question du droit de savoir ce qui est d’intérêt public, objet de mon dernier livre, est une question politique centrale qui préexiste au fait qu’il existe des institutions démocratiques, des gouvernants. C’est notre arme : il y a des droits fondamentaux, comme le droit de se réunir, comme aujourd’hui, de s’exprimer, de manifester, et on voit qu’en ce moment ils sont remis en cause. Pour exercer ces droits il y a le droit de savoir, non pas un privilège des journalistes, mais un droit de tous. Le droit de savoir tout ce qui nous concerne, tout ce qui est fait en notre nom. Ce livre, La sauvegarde du peuple, rappelle que ce droit fut proclamé le 13 août 1789, quinze jours avant l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, par le premier maire de Paris qui fut aussi le premier président du Tiers-État, Jean-Sylvain Bailly : « La publicité est la sauvegarde du peuple ». Le mot « publicité », à l’époque, n’était pas saisi par la marchandise. Cela voulait dire : ce qui est d’intérêt public. Nous devons savoir tout ce qui nous concerne. De ce point de vue cela n’a rien à voir avec le mot « transparence », mot piège, que l’on brandit en disant que nous serions tenants de la dictature de la transparence. Ce mot est fait pour confondre le droit de savoir ce qui nous concerne avec le fait de tout savoir sur tout le monde. Non, nous avons un droit à nos intimités. A ce propos, je voudrais signaler qu’il y a un contresens dans notre langue : l’un des deux mots utilisés à l’époque de Gorbatchev dans la tentative avortée de réforme du socialisme réel, était perestroïka, « réorganisation », et l’autre mot, glasnost, traduit en français par « transparence », alors qu’en russe cela veut dire « publicité » au sens où je vous l’ai expliqué. La publicité des tribunaux, de la justice ; la publicité de tout ce qui est fait en notre nom ; la publicité de l’information. Donc je parle de cet endroit. Cet endroit nous amène à travailler un matériau essentiel pour y voir clair, qui est ces vérités de fait, pas les vérités avec un grand V, pas une Vérité révélée, mais ces vérités qui permettent de comprendre le réel, qui permettent d’avoir un rapport de raison à la réalité. Je le fait à partir d’un atelier. Je me méfie des gens qui ne s’autorisent que d’eux-mêmes, ceux qui en font des aventures personnelles, ces journalistes qui deviennent les héros de leur propre aventure. J’ai toujours pratiqué ce métier comme un métier collectif où la première personne à vous contrôler, c’est votre collègue de travail. C’est important dans ce que nous partageons au fil de nos itinéraires divers et j’ai toujours assumé cette responsabilité douloureuse ; c’est Gramsci et sa fameuse phrase sur la vérité révolutionnaire, cette tâche de penser contre soi-même, au sens de : affronter des vérités qui nous dérangent, qui bousculent nos propres cadres de pensée. Il ne faut pas croire qu’il suffit de penser politiquement juste pour informer vrai. Si on croit ça, bien souvent il y a une part du réel qu’on ne veut pas voir. Un exemple récent : celui des militants qui n’ont pas voulu voir l’originalité et la dimension profondément populaire, diverse, du mouvement des Gilets Jaunes. Ils n’entraient pas dans les cadres, ils débordaient, ils venaient d’un inattendu. On ne voulait pas les voir. Dans ce cas-là, notre rôle à nous, journalistes, c’est de donner à voir ce qu’on ne veut pas voir, y compris pour nous amener à nous engager. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » J’en viens maintenant à ce qu’on m’a demandé dans une causerie : un chemin ensemble. Je vais partir de Gramsci. Dans les derniers livres que j’ai faits, à partir du travail de Mediapart ces derniers temps pour essayer de penser cette époque qui nous semble obscure, incertaine, où l’on n’a pas de programme établi ni de leader naturel et où on a rompu avec cette vision des choses, je me suis aidé de Gramsci et notamment d’une phrase qui était très mal citée. On disait que Gramsci aurait dit que la crise (celle des années 1920-1930), la crise économique, c’est quand un vieux monde est en train de mourir et s’accroche, et un nouveau monde est en train de naître mais il tarde à s’imposer. C’est ce que nous vivons. On voit bien qu’il y a un vieux monde qui va dans le mur et qui ne veut pas mourir. Et nous voyons les linéaments, à travers toutes les mobilisations de ces dernières années, d’une réponse à ce vieux monde. Mais l’intérêt de la phrase de Gramsci est dans sa fin : « …et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Les monstres ! Gramsci écrit cela au moment de l’ascension du fascisme italien, avec le nazisme allemand qui arrive. Mais pour nous aujourd’hui, les monstres, ce n’est pas seulement la figure automatique de l’extrême-droite en France. On pourrait remonter à l’Action française, aux antidreyfusards, à l’antisémitisme français, à la Deuxième Guerre mondiale, à la collaboration, aux guerres coloniales, à la décolonisation, à la guerre d’Algérie et la torture : tous ces moments fondateurs de l’imaginaire de cette force politique. Les vrais monstres, et nous le voyons de jour en jour, ce n’est pas cette extrême-droite, ancienne ou nouvelle, c’est ceux qui lui font la courte échelle, c’est ceux qui prennent son agenda, qui reprennent ses thématiques. On le voit tous les jours sous nos yeux : des personnes qui il y a cinq ans étaient encore au Parti socialiste, se pensaient radicalement de gauche et pensaient être dans le camp du bien, et qui, dans l’affolement de la déliquescence du quinquennat François Hollande–Emmanuel Valls, se sont retrouvées à aller vers le mouvement En marche, et aux dernières municipales ont soutenu des listes de droite conservatrice et épousent sur les obsessions sécuritaires, identitaires du moment, des thématiques qui sont celles de l’extrême-droite ! Donc, nous sommes face à ce moment-là, avec les monstres. Et nous en avons plein d’exemples. Avec l’élection américaine dans un mois, nous avons avec Trump ce produit de l’immobilier rapace, de la spéculation et de la télé-réalité qui se retrouve à la tête de la première puissance économique et militaire mondiale, avec cet imaginaire binaire, néofasciste, qui fait resurgir la violence et faire ressurgir le suprématisme blanc, la peur d’un monde multiculturel qui va le dévorer, croit-il, et qui en même temps a un rapport volontairement construit d’une réalité parallèle, qui affirme qu’il y a des faits alternatifs et qui dit que ce qui est vrai ne l’est pas, que ce qui est vrai c’est ce qu’il dit, ce qu’il croit être vrai. Nous voyons ces monstruosités qui nous tétanisent. Et en France nous avons une télévision (pas besoin de regarder Fox News !) objectivement fasciste, raciste, où un idéologue condamné trois fois pour racisme peut sans problème continuer, avoir de l’audimat, être fréquentable et être appelé 3/4 d’heure par le Président de la République : j’ai nommé Éric Zemmour. Nous avons cette monstruosité sous nos yeux qui prend toutes sortes de visages et de dérives. Je pourrais multiplier les exemples. Le Préfet de police de Paris, Lallement, qui a fait ses classes à Bordeaux et qui incarne une violence étatique tout à fait illégitime et brutale, dans sa jeunesse était au CERES de Chevènement, après un bref passage à l’extrême gauche. L’origine ne protège de rien, en des moments comme ceux-là. Nous sommes au pied du mur. Nous voyons ces monstruosités qui sont des transitions de ce moment de panique morale par rapport à cette époque où le vieux est en train de mourir et le neuf tarde à advenir. Et tous ceux qui raisonnent en termes de pouvoir, de carrière, de certitude sont saisis par la panique et peuvent basculer du côté obscur de la force. L’autre phrase de Gramsci qui nous aide dans un moment comme celui-là, et que je cite dans La mémoire des vaincus, sur le mouvement des Gilets Jaunes, c’est une phrase qui s’en prend à ceux qui veulent des certitudes sur le futur. Gramsci moque toutes ces idéologies de la prédiction. Il défend l’idée que l’histoire est ouverte, comme dans un texte de Frederich Engels : l’histoire ne fait rien, c’est nous qui la faisons. Elle est pleine de bifurcations qui sont liées à comment nous construirons ou pas des rapports de forces, comment nous saisirons une occasion ou pas, etc. C’est là où il dit : « La seule chose que l’on peut prédire, c’est la lutte ». C’est-à-dire que le seul levier pour agir, pour déterminer le futur, c’est de lutter. La promesse des vaincus Tout ça pour rappeler que la phrase souvent citée de Gramsci sur le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté, pour dire qu’il faut être à la fois lucide sur les obstacles qu’on a devant nous et en même temps avoir l’optimisme du combat, cette phrase est reprise de Romain Rolland, l’auteur de Au-dessus de la mêlée, qui fait écho à Jaurès, en 1915. Dans ce texte, que j’ai cité dans la réédition de Pour les musulmans, après l’année terrible des attentats en 2015 (ce livre restera comme un de mes crimes), il dit : « Ils peuvent bien me haïr, ils ne réussiront pas à m’apprendre la haine ». Mais le texte qui s’intitule Au-dessus de la mêlée (son titre initial était Contre la haine) refuse qu’on se barbarise les uns et les autres, qu’on prétende qu’il y a une civilisation supérieure à l’autre, qu’il y a des barbares par essence qui seraient les Allemands comme les Allemands disaient que c’étaient les Français les barbares, les inférieurs. Cette idéologie qui plonge des peuples dans un absolu identitaire pour les amener à s’affronter, vous voyez bien que c’est le mécanisme qui arrive à prendre en bloc l’étranger, le migrant, le musulman, etc. et à le voir comme extérieur à nous-mêmes et du coup comme quelque chose qui serait une menace. Je rappelle tout cela pour dire quelle est la musique que je veux faire résonner ce soir. Il y a un autre auteur qui m’accompagne beaucoup dans un moment comme celui-ci : c’est Walter Benjamin. J’ai fait la préface d’une réédition d’un livre d’une résistante allemande antinazie, Lisa Fittko, qui faisait le passage dans les Pyrénées par lequel Walter Benjamin a essayé d’échapper au nazisme. Mais il n’a pas pu, et s’est suicidé à Port-Bou. Dans ce livre d’hommage, Le chemin Walter Benjamin, je rappelle combien au fond Benjamin, dont l’œuvre a été très peu éditée de son vivant, est un penseur marxiste communiste hétérodoxe et libertaire inclassable, en même temps qu’un prophète messianique. C’est une œuvre qui a une résonance très forte dans notre présent. Au fond, Walter Benjamin, c’est l’idée que nous sommes du camp des vaincus. Le dire ne veut pas dire que nous sommes défaits, mais simplement que nous sommes en charge de la promesse des vaincus. Que les vaincus ne le sont jamais définitivement, ils nous lèguent une promesse. Le vainqueur, il s’arrête, il devient immobile. Y compris celui qui peut être issu du camp de l’émancipation et devient un bureaucrate, une personne de pouvoir et qui oublie d’où il est venu. Nous sommes dans cette longue chaîne depuis Spartacus de la promesse des vaincus : c’est au fond ce que j’appelle les victorieux vaincus. C’est une promesse parce que nous devons toujours reprendre ce flambeau. Walter Benjamin discute l’idée que l’histoire doit être écrite, il discute cette vision qu’avaient les grands partis ouvriers, socialistes ou communistes de la première moitié du XXème siècle : ils étaient à la tête d’une histoire écrite, d’une histoire de progrès économique, industriel, culturel, qui tout naturellement allait amener à l’émancipation, à plus de civilisation. On sait où ça a amené : à ce que l’Europe produise la barbarie en son sein et menace l’humanité elle-même, produise le crime contre l’humanité. Et Benjamin a ces mots fulgurants : Marx dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire. Mais peut-être que ce n’est pas comme ça. Peut-être que les révolutions sont plutôt le moment où les passagers du train, se rendant compte qu’il va dans le mur, tirent le signal d’alarme pour déclencher le frein d’urgence. Tout fait signe dans ces phrases. Dire que les révolutions sont la locomotive de l’histoire, ça veut dire qu’il y a des rails qui sont sûrs, qu’on va dans un sens, et qu’il ne peut pas y avoir de regret, de bifurcation. Il y une locomotive, ça veut dire qu’il y a une avant-garde qui sait où emmener le train. Et Benjamin déconstruit tout ça. Il dit qu’en fait les vraies révolutions (et si on reprend toute notre histoire c’est bien cela, et notamment les révolutions fondatrices du XIXème et du XVIIIème siècle ou les révolutions des indépendances coloniales qui se sont faites contre la domination européenne), eh bien au fond c’est un moment où les passagers du train ont pris le même train mais ils sont socialement divers, ils n’ont pas les mêmes opinions au départ, ils ont des préjugés les uns sur les autres, et à un moment il y a une conscience commune que ce train ne va pas vers un avenir radieux mais dans le gouffre. De cette conscience commune naît le moment où on se dit : il faut tout arrêter. Et d’une certaine manière c’est ce que nous avons sous les yeux dans les mouvements populaires auxquels tu faisais allusion, sous les yeux depuis une grosse décennie. Nous avons sans cesse sous les yeux des mouvements de masse, populaires, pacifiques dans des circonstances inattendues et variées, qui disent : ça suffit, il faut arrêter le train. Vous allez me dire que la plupart ont été vaincus, et même de façon terrible si on pense au soulèvement du peuple syrien. Et en même temps, la chaîne ne s’interrompt pas. Au début des révoltes populaires dans le monde arabe, l’Algérie qui sort d’une histoire très douloureuse (non seulement la guerre coloniale mais la décennie noire), l’Algérie était tétanisée dans ces circonstances. Les gens se disaient : on fait attention, on ne sait pas dans quoi ça va nous faire basculer. Et finalement l’histoire syrienne est défaite avec un cynisme total de toutes les grandes puissances autour de ce pays. Finalement le hirak algérien reste massif, y compris avec les ennemis d’hier, y compris avec des héritiers de cette décennie noire qui se retrouvent dans un mouvement populaire de la société. Prenons l’Iran qui est toujours avec le régime théocratique et les emprisonnements, les répressions, les tortures et les condamnations à mort. Mais, on l’oublie, en 2009 c’est la révolution verte iranienne qui a lieu, qui est défaite mais qui est un mouvement populaire profond. Prenons le Liban : c’est un journaliste qui en a été le porte-parole et qui l’a payé de sa vie, Samir Kassir. Il y a eu un printemps libanais qui a commencé avant la première révolution arabe, celle qui a démarré en Tunisie. Récemment, il y a un an, face à une classe politique corrompue, il y a eu un mouvement social au Liban. C’est un événement sans précédent, car c’est un mouvement multiconfessionnel, là où la corruption s’appuie sur les logiques de communautés les unes contre les autres. Tout d’un coup un mouvement populaire crée ses causes communes, met à l’agenda non pas mon identité contre la tienne, chiite, sunnite, chrétien, druze, etc., mais un agenda collectif. Nous sommes dans ce moment-là. Évidemment on peut se dire : Regardez combien c’est dur ! Bien sûr il y a un rapport de force qui est inégal. La chance de la Tunisie est de ne pas avoir de pétrole, donc quelque chose a pu être sauvé; mais autrement c’est la grande violence de ces pouvoirs qui répriment et brutalisent leur société. Et en même temps (c’est pourquoi je prends cette idée des victorieux vaincus), il faut se dire que l’histoire de l’émancipation (« Homme libre toujours tu chériras la mer » disait Charles Baudelaire), c’est ça, c’est la mer, qui n’arrête pas. Bien sûr la falaise tient debout, mais un jour elle tombera, forcément. Il y a cette résonance entre Gramsci et Benjamin, qui pensent, à la même époque et avec les mêmes références. Y compris des références françaises assez hétérodoxes, par exemple Charles Péguy avec lequel Romain Rolland publiait dans Les cahiers de la quinzaine son grand roman Jean-Christophe. Ils lisaient tous ces intellectuels hétérodoxes qui essayaient de penser la déconstruction des idéologies du progrès. Car le mouvement ouvrier a aussi été pris dans la même idéologie que ce qu’il combattait, c’est-à-dire le libéralisme économique marchand, avec l’idée que plus vous allez produire et mieux tout ira. Du coup, plus on produira, plus un jour la classe ouvrière va libérer tout le monde de ses chaînes. Et en rappelant ça, je rappelle que le moment dans lequel nous sommes au XXIème aboutit à la prise de conscience de la menace du tout vivant, du tout monde, c’est-à-dire à la question écologique. Alors ce que nous dit Benjamin, dans un fragment formidable, c’est que la vraie catastrophe serait que tout continue comme avant. La catastrophe, elle n’est pas à venir, elle est là. Et nous, nous devons au fond diffuser cette lucidité : la catastrophe est là. Et la question pour nous est d’avoir l’audace de la regarder en face pour déclencher les freins d’urgence, saisir toutes les occasions qui permettent de déclencher les freins. Quand je dis elle est déjà là, je vais dire des banalités que vous connaissez tous. Il y a au moins trois dimensions dans lesquelles elle est là : la crise immense d’un capitalisme qui ne veut pas tomber mais qui est, aussi rapace soit-il dans la captation des richesses, dans une hiérarchie des inégalités sans précédent depuis la fin du XIXème siècle, dans l’enrichissement d’un petit monde off-shore sans équivalent dans l’histoire de l’humanité, y compris pour les oligarques français qui sont parmi ceux qui se sont le plus enrichis depuis un an. En même temps ce monde-là, dans sa course rapace, est un monde de l’immédiat. Ce sont des gens qui ne pensent qu’à leur survie. Ils ont fait sécession de l’intérêt général, par rapport à ce qu’ont pu être les classes dominantes à d’autres moments. Ce n’est pas la bourgeoisie comme on l’a pensé à d’autres moments historiques, c’est la sécession d’une minorité qui tient les leviers et qui veut tenir aussi les leviers étatiques, tous les symboles. C’est ce que représentent aussi bien les oligarques russes que les oligarques de chez nous, ou les oligarques chinois, ou dans d’autres pays : cette fusion totale entre l’extrême appropriation de la richesse et l’extrême concentration du pouvoir. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont sûrs d’eux, mais c’est parce qu’ils ont peur que ça finisse, que leur monde tombe. D’ailleurs vous en avez un symbole culturel par le fait que certains d’entre eux théorisent le survivalisme, le transhumanisme, c’est-à-dire toutes ces recherches pour vivre le plus longtemps possible. De la même manière certaines de ces fortunes vont acheter des grandes propriétés, de grandes fincas dans la pampa argentine ou dans le nord de l’Europe, parce qu’elles pensent qu’avec le réchauffement climatique elles vont pouvoir se sauver en étant à part dans des propriétés extrêmement surveillées et qui les feront échapper au sort du commun des mortels avec la montée des eaux, la fonte des pôles, etc. C’est un monde qui fait sécession parce qu’il sait qu’il est en danger. Mais il le fait dans un court-termisme total. C’est ce que montrent les pratiques politiques aujourd’hui : des gouvernants sans vision stratégique autre que la préservation de ces intérêts minoritaires, coûte que coûte, on le voit dans les décisions prise face à la crise de l’hôpital. Les interventions militaires françaises, c’est comme ramer sur une barque qui prend l’eau, écoper la mer. Puisque évidemment derrière cette évolution et les mouvements qui sont combattus il y a des enjeux sociaux, des enjeux de prévarication, de dépossession économique. Alors continuons cette course d’un capitalisme totalement rapace et financier qui n’est plus comptable de l’intérêt général d’aucune manière, qui fait sécession ! Fin du mois, fin du monde, même combat ! Et puis évidemment, il y a aussi ce que nous avons appris à notre corps défendant, parce qu’il a fallu beaucoup de batailles pour en prendre conscience : notre propre espèce est en train de menacer l’ensemble du vivant. Selon les experts du GIEC, il nous reste dix ans avant que ce soit irréversible, avant le passage vers une dégradation plus rapide du tout-vivant du monde, menaçant notre propre espèce. Cette question, ce n’est pas seulement l’écologie de manière abstraite. On l’a bien vu, même symboliquement, dans le mouvement des Gilets Jaunes que certains ont voulu opposer à l’écologie, alors qu’il a fait surgir très vite ce mot d’ordre « Fin du mois, fin du monde, c’est pour nous le même combat !», avec des convergences avec les mouvements Alternatiba et d’autres sur l’écologie. Il y avait quelque chose de très symbolique dans les Gilets Jaunes : c’est s’arrêter. Bloquer les ronds-points. C’est une symbolique qui refuse ce monde de la vitesse, de la consommation, de l’appropriation, de la compétition. On se pose, on bloque, et je rappelle que la technique du rond-point a eu un écho international. Elle a commencé en Guyane en 2008, a été poursuivie en Guadeloupe et en Martinique : c’était le mouvement contre la « profitation » en créole, contre l’accaparement, mouvement qui s’attaquait aux grandes surfaces, aux tarifs des forfaits téléphoniques, à la façon dont pour les dépenses courantes, les produits de base, les produits de haute nécessité, on s’enrichissait sur notre dos. Un texte formidable paraît lors de ce mouvement : Manifeste pour les produits de haute nécessité. Comment se battre sur le terrain de la vie chère en ayant une vision écologique de ces questions, c’est-à-dire ne pas entrer dans le monde de la consommation, de la vitesse ? Je pense que cette catastrophe qui est déjà là appelle non pas seulement des politiques écologiques par rapport à des enjeux très concrets qui concernent le train, les déplacements, l’agriculture, nos consommations, nos habitudes de vivre, mais appelle (selon moi aucune force politique pour l’instant n’y est encore) une écologie de la politique, c’est-à-dire une vision écologique de la politique. Dans mon dernier livre, à la fin je rappelle, en partant de l’arbre de la liberté que l’abbé Grégoire avait théorisé comme symbole de la Révolution française, combien nous avons à apprendre, y compris politiquement, de la nature. Nous sommes une espèce animale, vivante, mais nous sommes tous des prématurés parce que nous avons un très gros cerveau sophistiqué (c’est encore la terre inconnue de la science de notre corps), et du coup on voit le monde à notre image. Nous sommes sur deux jambes, verticaux, et nous avons ce gros ordinateur. On nous coupe la tête, c’est fini, on nous enlève un organe vital. Les plantes et les arbres, non. On leur coupe des branches, des racines, elles repoussent. Stephano Mancuso a bien expliqué l’intelligence des plantes. Il y a à apprendre parce que les plantes, c’est un univers où le tout et la partie sont totalement imbriqués, la partie est dans le tout et inversement. Tout le système vit sans qu’il y ait un organe dominant. Les plantes savent s’approcher l’une de l’autre, vivre et s’adapter au terrain, aux autres plantes. Les botanistes ont trouvé une formule quand ils étudient les grandes forêts primaires en Amazonie : ils appellent ça la « timidité des arbres ». Les arbres poussent mais leurs branches ne viennent pas se croiser à la cime. Pourquoi s’arrêtent-ils ? Il n’ont pas un cerveau qui leur dit de s’arrêter. J’ai retrouvé la tradition politique qu’il y a derrière, il y a un texte très politique là-dessus. C’est la critique du darwinisme social (idéologie contemporaine des racismes modernes, de l’antisémitisme). On a créé des théories de biologie politique, on a dit que Darwin avait montré que la sélection est la loi de la nature, donc qu’on devait construire une vision du monde fondée sur la compétition, la sélection. Que le meilleur gagne ! Les premiers de cordée, ce monde de l’image, de la compétition. Il y a les sachants, les puissants, les gagnants, les gagneurs, les vainqueurs, tout cet imaginaire-là. En défense de Darwin, un autre botaniste, un savant à la même époque, une figure du mouvement ouvrier anarchiste, Kropotkine, publie en 1902 L’Entraide, un mot qui revient aujourd’hui. Pour lui, la loi de la nature n’est pas la sélection, mais l’entraide. Si les arbres, les plantes ne s’entraident pas, ils meurent. La loi de la nature c’est l’entraide Ce qui revient en imaginaire politique à ce que dit Edouard Glissant, le poète philosophe de mon pays de jeunesse, la Martinique : il n’y a d’identité qu’en relation. L’identité à racine unique, elle meurt. Elle oublie le terreau, elle oublie les autres plantes. Je change en changeant avec l’autre, sans me perdre ni me dénaturer pour autant. Toute identité est de relation, toute identité est faite d’autres identités et de relations avec d’autres identités. Il y a là une écologie de la politique. Ce qui a fondé les imaginaires et les forces politiques dont le cercle Gramsci est issu, c’est un imaginaire très fort. Pas seulement des programmes, pas seulement des partis politiques avec leurs règles, ni des syndicats, mais un imaginaire puissant. Et cet imaginaire, le voici : l’histoire est écrite, on va organiser les bataillons de la classe ouvrière ! Et ça a réussi. Et puis finalement, il y a eu des catastrophes et des chagrins politiques.  Aujourd’hui, il nous faut porter un imaginaire aussi fort, et qui est là dans toutes les luttes et les résistances nouvelles qui s’inventent. Et cet imaginaire très fort, pour moi, il a ce que j’appelle une « question de banquet ». C’est une phrase de Marx, qui disait : toute révolution a sa question de banquet. A l’époque, au XIXème siècle, c’était le suffrage universel. C’est la question qui va faire que tout le monde va dire « il nous faut ce levier », après il y aura des programmes différents. Pour moi la question démocratique est aujourd’hui celle qui nous fédère, pas au sens des institutions, mais au sens d’une question centrale pour nous tous : qu’est-ce que nous avons sous les yeux, y compris sous ce quinquennat et que nous avons dans toutes sortes d’autres pays ? C’est un cours autoritaire de régime démocratique. C’est-à-dire des pouvoirs issus de l’élection, pas des dictatures, pas des coups d’Etat, qui finissent, avec la légitimité démocratique, quelle que soit la qualité du scrutin, par s’attaquer aux droits fondamentaux qui sont les piliers de la démocratie : le droit de se réunir, le droit de s’assembler, le droit de s’exprimer, etc. De la Turquie à Trump en passant par Macron, Orban, Bolsonaro et plein d’autres, c’est ce que nous avons sous les yeux, c’est cette course à des cours autoritaires des démocraties elles-mêmes, où la seule légitimité, c’est le vote. Et donc ça nous oblige à repenser aussi la question démocratique, qui ne s’épuise pas dans la représentation. La démocratie, ce n’est pas simplement choisir les représentants. C’est une vision pauvre, limitée, et c’est aussi une vision confiscatoire. Il faut revenir à la puissance originelle de l’imaginaire démocratique, qui est la question de l’égalité des droits. C’est ça la démocratie, ce n’est pas des institutions d’abord, c’est la proclamation de l’égalité des droits.

Nous naissons libres et égaux en dignité et en droits. Cela contient toutes les questions. A partir du moment où l’on dit « nous sommes égaux, sans distinction d’origine, de condition, de sexe, de genre, d’apparence, de croyances », on emporte tout. La question sociale, la question de la domination masculine sur les femmes, la question des discriminations sur les populations racisées. L’ensemble des questions pose cette question de l’égalité. La démocratie, c’est la proclamation de l’égalité des droits Le levier, le moteur que nous devons défendre, c’est cette question de l’égalité. Vous voyez bien (y compris dans les annonces d’hier, quand un Président benoîtement vous dit qu’il faut faire le couvre-feu parce qu’il n’y a pas assez de lits à l’hôpital) que la question sociale et la question des libertés sont totalement imbriquées. Voilà ce que le mouvement des Gilets Jaunes a posé comme question. Il n’est jamais trop tard pour se rattraper. Il y a eu un moment, non pas loupé par les militants à la base, mais par les forces politiques. Parce qu’il y a eu tout d’un coup un mouvement spontané qui posait ces questions et qui a fait convergence, malgré le poids des violences policières, avec d’autres causes. Tout d’un coup, d’autres se rendent compte que ce que vivaient les jeunes des quartiers populaires, c’est la même chose que ce que vivait cette population des zones périphériques, et tout d’un coup, on se retrouve et on comprend qu’on est dans la même condition par rapport à la violence qui est en face. Défendre intégralement la question démocratique, c’est comprendre que nous devons être au rendez-vous de toutes celles et tous ceux qui apparaissent comme des minorités, parce que c’est sur le sort fait à ces minorités que se juge le respect de cette règle de liberté. La construction de l’autre en minorité, c’est une façon de le construire en inférieur. Les femmes sont construites comme une minorité politique, encore aujourd’hui. Elles ne sont pas une minorité. La classe ouvrière a demandé à un moment à ne plus être en statut de minorité et donc à avoir ses propres représentants. Comme aussi la question des migrants, des demandeurs de refuge. Ce ne sont pas des questions annexes par rapport aux questions centrales, parce que c’est autour de ces questions que se fait la pédagogie de l’égalité pour tous. Il y a un formidable exemple sur les migrants : j’ai préfacé leur livre à Briançon (ville la plus haute d’Europe, à la frontière de l’Italie) : ils ont en cinq ans avec l’association « Tous migrants » sauvé, recueilli, et aidé dans leur parcours en France plus de demandeurs de refuge qu’il y a d’habitants dans la ville. Il y a 10.000 habitants à Briançon, ils en ont à peu près récupéré pratiquement 11000, qui pouvaient mourir, comme les marins de SOS Méditerranée, mais dans le col de l’Echelle, par moins 20 degrés. Ils ont réussi à le faire sans conflit dans la ville, en mobilisant, en expliquant l’Histoire et en expliquant comment sur cette question-là se jouait l’imaginaire commun et aussi l’histoire d’un pays, la France, qui est fait de migrations intérieures, puis venues de l’ensemble du monde. Donc cette question de l’égalité est au coeur de l’émancipation, c’est le moteur de l’émancipation, la clef des causes communes que nous devons défendre. On ne peut pas barguigner là-dessus. C’est pour ça qu’on ne peut pas céder, même une seconde, aux discours qui sous prétexte des menaces terroristes, en viennent à stigmatiser en bloc une minorité composée de celles et ceux en lien peu ou prou avec les mots « musulman » ou « Islam », par l’histoire, la culture de leurs familles ou par leurs pratiques religieuses. Parce que là, c’est la brèche. N’oublions jamais qu’en France, ce n’est pas l’extrême-droite qui a gouverné en 1940-1944 ; non ; c’est la majorité des élites politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles françaises qui ont accepté la capitulation, accepté de se résigner face à une Europe nazie qui leur semblait éternelle. C’est quand même ça qui s’est passé, cette réalité-là : ce n’est pas l’extrême-droite en terme de forces politiques, c’est cela qu’il faut voir à Vichy. Regarder comment un monde s’effondre, mais ce monde c’est le nôtre. Quand on nous dit « la République » aujourd’hui… il ne faut jamais laisser dire « la République » sans mettre des adjectifs ! La conquête dans la Constitution faite à la Libération, a été de préciser que la République est démocratique et sociale. Une République sans adjectifs peut être conservatrice, réactionnaire, colonisatrice, violente, répressive et raciste, et elle l’a été. Le chef de la police de Vichy, l’homme qui a organisé l’ensemble de tout ça et qui s’appelait René Bousquet, Secrétaire général avec rang de Ministre de l’Intérieur, assistant au Conseil des ministres, haut fonctionnaire, préfet, était bien noté, et a été remarqué pendant son procès à la Libération pour collaboration. Il sortira avec seulement cinq ans d’indignité nationale, qui seront amnistiés. N’eut été le geste d’un fou, il serait mort probablement dans son lit, à moins que le procès qui l’attendait ait eu finalement lieu. Sa première phrase devant le tribunal (je l’avais retrouvée dans les années 1990, quand on avait mené le combat pour qu’on regarde ça en face comme d’autres ont mené le combat pour regarder les crimes coloniaux en face) sa première phrase a été : « Monsieur le Président, la police de Vichy était républicaine ». Quand on dit aujourd’hui dans nos débats politiques « la République », sans mettre d’adjectifs à côté, dressez l’oreille et méfiez-vous ! La République, avec les adjectifs, c’est ce moteur de l’égalité. On habitue un peuple à une inégalité, en l’habituant au fait qu’il y ait des boucs émissaires. C’est-à-dire qu’on commence à lui dire : « C’est pas de toi que je parle, c’est du terroriste musulman ». Le « séparatisme », ce mot terrible. Rappelez-vous quand il a été utilisé avant d’être utilisé aujourd’hui : contre le parti communiste vu comme « séparatiste » c’est s’arrêter. Bloquer les ronds-points. C’est une symbolique qui refuse ce monde de la vitesse, de la consommation, de l’appropriation, de la compétition. On se pose, on bloque, et je rappelle que la technique du rond-point a eu un écho international. Elle a commencé en Guyane en 2008, a été poursuivie en Guadeloupe et en Martinique : c’était le mouvement contre la « profitation » en créole, contre l’accaparement, mouvement qui s’attaquait aux grandes surfaces, aux tarifs des forfaits téléphoniques, à la façon dont pour les dépenses courantes, les produits de base, les produits de haute nécessité, on s’enrichissait sur notre dos. Un texte formidable paraît lors de ce mouvement : Manifeste pour les produits de haute nécessité. Comment se battre sur le terrain de la vie chère en ayant une vision écologique de ces questions, c’est-à-dire ne pas entrer dans le monde de la consommation, de la vitesse ? Je pense que cette catastrophe qui est déjà là appelle non pas seulement des politiques écologiques par rapport à des enjeux très concrets qui concernent le train, les déplacements, l’agriculture, nos consommations, nos habitudes de vivre, mais appelle (selon moi aucune force politique pour l’instant n’y est encore) une écologie de la politique, c’est-à-dire une vision écologique de la politique. Dans mon dernier livre, à la fin je rappelle, en partant de l’arbre de la liberté que l’abbé Grégoire avait théorisé comme symbole de la Révolution française, combien nous avons à apprendre, y compris politiquement, de la nature. Nous sommes une espèce animale, vivante, mais nous sommes tous des prématurés parce que nous avons un très gros cerveau sophistiqué (c’est encore la terre inconnue de la science de notre corps), et du coup on voit le monde à notre image. Nous sommes sur deux jambes, verticaux, et nous avons ce gros ordinateur. On nous coupe la tête, c’est fini, on nous enlève un organe vital. Les plantes et les arbres, non. On leur coupe des branches, des racines, elles repoussent. Stephano Mancuso a bien expliqué l’intelligence des plantes. Il y a à apprendre parce que les plantes, c’est un univers où le tout et la partie sont totalement imbriqués, la partie est dans le tout et inversement. Tout le système vit sans qu’il y ait un organe dominant. Les plantes savent s’approcher l’une de l’autre, vivre et s’adapter au terrain, aux autres plantes. Les botanistes ont trouvé une formule quand ils étudient les grandes forêts primaires en Amazonie : ils appellent ça la « timidité des arbres ». Les arbres poussent mais leurs branches ne viennent pas se croiser à la cime. Pourquoi s’arrêtent-ils ? Il n’ont pas un cerveau qui leur dit de s’arrêter. J’ai retrouvé la tradition politique qu’il y a derrière, il y a un texte très politique là-dessus. C’est la critique du darwinisme social (idéologie contemporaine des racismes modernes, de l’antisémitisme). On a créé des théories de biologie politique, on a dit que Darwin avait montré que la sélection est la loi de la nature, donc qu’on devait construire une vision du monde fondée sur la compétition, la sélection. Que le meilleur gagne ! Les premiers de cordée, ce monde de l’image, de la compétition. Il y a les sachants, les puissants, les gagnants, les gagneurs, les vainqueurs, tout cet imaginaire-là. En défense de Darwin, un autre botaniste, un savant à la même époque, une figure du mouvement ouvrier anarchiste, Kropotkine, publie en 1902 L’Entraide, un mot qui revient aujourd’hui. Pour lui, la loi de la nature n’est pas la sélection, mais l’entraide. Si les arbres, les plantes ne s’entraident pas, ils meurent. La loi de la nature c’est l’entraide Ce qui revient en imaginaire politique à ce que dit Edouard Glissant, le poète philosophe de mon pays de jeunesse, la Martinique : il n’y a d’identité qu’en relation. L’identité à racine unique, elle meurt. Elle oublie le terreau, elle oublie les autres plantes. Je change en changeant avec l’autre, sans me perdre ni me dénaturer pour autant. Toute identité est de relation, toute identité est faite d’autres identités et de relations avec d’autres identités. Il y a là une écologie de la politique. Ce qui a fondé les imaginaires et les forces politiques dont le cercle Gramsci est issu, c’est un imaginaire très fort. Pas seulement des programmes, pas seulement des partis politiques avec leurs règles, ni des syndicats, mais un imaginaire puissant. Et cet imaginaire, le voici : l’histoire est écrite, on va organiser les bataillons de la classe ouvrière ! Et ça a réussi. Et puis finalement, il y a eu des catastrophes et des chagrins politiques.  Aujourd’hui, il nous faut porter un imaginaire aussi fort, et qui est là dans toutes les luttes et les résistances nouvelles qui s’inventent. Et cet imaginaire très fort, pour moi, il a ce que j’appelle une « question de banquet ». C’est une phrase de Marx, qui disait : toute révolution a sa question de banquet. A l’époque, au XIXème siècle, c’était le suffrage universel. C’est la question qui va faire que tout le monde va dire « il nous faut ce levier », après il y aura des programmes différents. Pour moi la question démocratique est aujourd’hui celle qui nous fédère, pas au sens des institutions, mais au sens d’une question centrale pour nous tous : qu’est-ce que nous avons sous les yeux, y compris sous ce quinquennat et que nous avons dans toutes sortes d’autres pays ? C’est un cours autoritaire de régime démocratique. C’est-à-dire des pouvoirs issus de l’élection, pas des dictatures, pas des coups d’Etat, qui finissent, avec la légitimité démocratique, quelle que soit la qualité du scrutin, par s’attaquer aux droits fondamentaux qui sont les piliers de la démocratie : le droit de se réunir, le droit de s’assembler, le droit de s’exprimer, etc. De la Turquie à Trump en passant par Macron, Orban, Bolsonaro et plein d’autres, c’est ce que nous avons sous les yeux, c’est cette course à des cours autoritaires des démocraties elles-mêmes, où la seule légitimité, c’est le vote. Et donc ça nous oblige à repenser aussi la question démocratique, qui ne s’épuise pas dans la représentation. La démocratie, ce n’est pas simplement choisir les représentants. C’est une vision pauvre, limitée, et c’est aussi une vision confiscatoire. Il faut revenir à la puissance originelle de l’imaginaire démocratique, qui est la question de l’égalité des droits. C’est ça la démocratie, ce n’est pas des institutions d’abord, c’est la proclamation de l’égalité des droits.

Nous naissons libres et égaux en dignité et en droits. Cela contient toutes les questions. A partir du moment où l’on dit « nous sommes égaux, sans distinction d’origine, de condition, de sexe, de genre, d’apparence, de croyances », on emporte tout. La question sociale, la question de la domination masculine sur les femmes, la question des discriminations sur les populations racisées. L’ensemble des questions pose cette question de l’égalité. La démocratie, c’est la proclamation de l’égalité des droits Le levier, le moteur que nous devons défendre, c’est cette question de l’égalité. Vous voyez bien (y compris dans les annonces d’hier, quand un Président benoîtement vous dit qu’il faut faire le couvre-feu parce qu’il n’y a pas assez de lits à l’hôpital) que la question sociale et la question des libertés sont totalement imbriquées. Voilà ce que le mouvement des Gilets Jaunes a posé comme question. Il n’est jamais trop tard pour se rattraper. Il y a eu un moment, non pas loupé par les militants à la base, mais par les forces politiques. Parce qu’il y a eu tout d’un coup un mouvement spontané qui posait ces questions et qui a fait convergence, malgré le poids des violences policières, avec d’autres causes. Tout d’un coup, d’autres se rendent compte que ce que vivaient les jeunes des quartiers populaires, c’est la même chose que ce que vivait cette population des zones périphériques, et tout d’un coup, on se retrouve et on comprend qu’on est dans la même condition par rapport à la violence qui est en face. Défendre intégralement la question démocratique, c’est comprendre que nous devons être au rendez-vous de toutes celles et tous ceux qui apparaissent comme des minorités, parce que c’est sur le sort fait à ces minorités que se juge le respect de cette règle de liberté. La construction de l’autre en minorité, c’est une façon de le construire en inférieur. Les femmes sont construites comme une minorité politique, encore aujourd’hui. Elles ne sont pas une minorité. La classe ouvrière a demandé à un moment à ne plus être en statut de minorité et donc à avoir ses propres représentants. Comme aussi la question des migrants, des demandeurs de refuge. Ce ne sont pas des questions annexes par rapport aux questions centrales, parce que c’est autour de ces questions que se fait la pédagogie de l’égalité pour tous. Il y a un formidable exemple sur les migrants : j’ai préfacé leur livre à Briançon (ville la plus haute d’Europe, à la frontière de l’Italie) : ils ont en cinq ans avec l’association « Tous migrants » sauvé, recueilli, et aidé dans leur parcours en France plus de demandeurs de refuge qu’il y a d’habitants dans la ville. Il y a 10.000 habitants à Briançon, ils en ont à peu près récupéré pratiquement 11000, qui pouvaient mourir, comme les marins de SOS Méditerranée, mais dans le col de l’Echelle, par moins 20 degrés. Ils ont réussi à le faire sans conflit dans la ville, en mobilisant, en expliquant l’Histoire et en expliquant comment sur cette question-là se jouait l’imaginaire commun et aussi l’histoire d’un pays, la France, qui est fait de migrations intérieures, puis venues de l’ensemble du monde. Donc cette question de l’égalité est au coeur de l’émancipation, c’est le moteur de l’émancipation, la clef des causes communes que nous devons défendre. On ne peut pas barguigner là-dessus. C’est pour ça qu’on ne peut pas céder, même une seconde, aux discours qui sous prétexte des menaces terroristes, en viennent à stigmatiser en bloc une minorité composée de celles et ceux en lien peu ou prou avec les mots « musulman » ou « Islam », par l’histoire, la culture de leurs familles ou par leurs pratiques religieuses. Parce que là, c’est la brèche. N’oublions jamais qu’en France, ce n’est pas l’extrême-droite qui a gouverné en 1940-1944 ; non ; c’est la majorité des élites politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles françaises qui ont accepté la capitulation, accepté de se résigner face à une Europe nazie qui leur semblait éternelle. C’est quand même ça qui s’est passé, cette réalité-là : ce n’est pas l’extrême-droite en terme de forces politiques, c’est cela qu’il faut voir à Vichy. Regarder comment un monde s’effondre, mais ce monde c’est le nôtre. Quand on nous dit « la République » aujourd’hui… il ne faut jamais laisser dire « la République » sans mettre des adjectifs ! La conquête dans la Constitution faite à la Libération, a été de préciser que la République est démocratique et sociale. Une République sans adjectifs peut être conservatrice, réactionnaire, colonisatrice, violente, répressive et raciste, et elle l’a été. Le chef de la police de Vichy, l’homme qui a organisé l’ensemble de tout ça et qui s’appelait René Bousquet, Secrétaire général avec rang de Ministre de l’Intérieur, assistant au Conseil des ministres, haut fonctionnaire, préfet, était bien noté, et a été remarqué pendant son procès à la Libération pour collaboration. Il sortira avec seulement cinq ans d’indignité nationale, qui seront amnistiés. N’eut été le geste d’un fou, il serait mort probablement dans son lit, à moins que le procès qui l’attendait ait eu finalement lieu. Sa première phrase devant le tribunal (je l’avais retrouvée dans les années 1990, quand on avait mené le combat pour qu’on regarde ça en face comme d’autres ont mené le combat pour regarder les crimes coloniaux en face) sa première phrase a été : « Monsieur le Président, la police de Vichy était républicaine ». Quand on dit aujourd’hui dans nos débats politiques « la République », sans mettre d’adjectifs à côté, dressez l’oreille et méfiez-vous ! La République, avec les adjectifs, c’est ce moteur de l’égalité. On habitue un peuple à une inégalité, en l’habituant au fait qu’il y ait des boucs émissaires. C’est-à-dire qu’on commence à lui dire : « C’est pas de toi que je parle, c’est du terroriste musulman ». Le « séparatisme », ce mot terrible. Rappelez-vous quand il a été utilisé avant d’être utilisé aujourd’hui : contre le parti communiste vu comme « séparatiste » parce que lié à l’Union soviétique et contre les forces qui réclamaient l’indépendance des colonies. Donc parler de « séparatisme » aujourd’hui, c’est commencer un discours de guerre civile, c’est affirmer qu’il y a des opposants politiques qui sont en fait des ennemis, qui sont étrangers à la communauté nationale. C’est l’écho idéologique de la déchéance de nationalité. Laisser dire ce poison, c’est faire la courte échelle à l’extrême-droite. On habitue un peuple à se dire qu’il y a parmi nous des ennemis, et ces ennemis évidemment, on les voit comme différents parce qu’on pense que nos valeurs sont supérieures, que notre culture, que notre civilisation, que notre religion sont supérieures, voire que la religion de l’athéisme est supérieure. Et du coup, on habitue et c’est les poupées gigognes : à partir du moment où on a habitué à l’infériorité d’une minorité, on habitue à l’infériorité d’autres. Face à ça, se lèvent les mouvements de jeunes, Me-too, sur les femmes, sur les violences policières, le racisme qui nous étouffe, etc. Il faut faire des causes communes, ne pas accepter ces poupées gigognes. Je voudrais terminer par deux choses. Mettre fin à cette captation de la volonté de tous par le pouvoir d’un seul Pourquoi je dis que c’est « la question de banquet » ? C’est qu’en France nous avons un levier qui est au coeur du réacteur nucléaire de ce qui nous bloque. Et finalement, si on arrive à toucher le réacteur nucléaire, peut-être qu’on pourra débloquer la situation. Cette question, c’est celle du Président, du présidentialisme, du bonapartisme, du césarisme. Nul hasard si les deux pays à prétention universaliste, disant que leurs valeurs sont celles du monde (c’est-à-dire issues des révolutions américaine et française) sont aussi ceux qui ont fait ce système présidentiel. Les Etats-Unis qui pensaient avoir un système de check and balance, de pouvoir et contre-pouvoir bien sophistiqué, voient combien il peut dériver et leur révéler la violence de leur société. De la même manière nous, nous sommes piégés par cela. Les forces politiques de la représentation (pas celles de la mobilisation populaire) se laissent piéger là-dedans. Et en se laissant piéger là-dedans, elles nous font piétiner. Voyez comme aujourd’hui nous en sommes déjà à parler de qui va être candidat, comment éviter qu’il y ait trop de candidats, etc. Alors qu’en fait la vraie question est : Comment faire pour sortir de ce système ? Comment faire levier de la mobilisation populaire, y compris pour une élection présidentielle ? Pour moi, je le dis aujourd’hui après tant de déceptions, on voit des personnes très différentes, toute une classe politique qui a été happée par cela. Aujourd’hui, la seule dynamique politique pertinente pour la présidentielle à venir est celle d’une campagne où on s’engagerait à défaire cette présidentielle, à défaire ce système-là. Et à la défaire dans les deux ans, c’est à dire non pas en disant « Faites-moi confiance et je vais le défaire », mais en disant : « Voilà ce que je vais faire en deux ans qui défera ce système et qui permettra de repartir sur de nouvelles bases dont je ne serai pas le propriétaire ». C’est-à-dire comment faire une campagne présidentielle qui soit une campagne collective, même si forcément il y a un porte-parole, mais non pas un candidat unique, un porte-parole d’une dynamique collective, qui soit aussi un engagement sur dix mesures immédiates. Parce qu’il faut bien agir immédiatement sur les urgences dont nous parlons. Un engagement à mettre en route tout de suite un processus constitutionnel qui mette fin à cette captation de la volonté de tous par le pouvoir d’un seul. Et avec l’engagement que celle ou celui ou ceux qui en profiteront, s’effacent. C’est-à-dire qu’au bout de ces deux ans, la règle du jeu change et l’on passe à une autre dynamique. Car sinon, les institutions sont plus fortes que les hommes. C’est quand même ça, toute l’Histoire. En 1981 Mitterrand a été élu sur cette promesse-là. Et comme vous le savez il a augmenté la monarchie républicaine. Il a augmenté cette confiscation, qui est une particularité française. J’ai employé cette formule de « crétinisme présidentiel », car elle nous rend stupides dans le débat politique. Alors que la délibération nous rend intelligents. Que le partage nous rend intelligents. Que la discussion collective nous rend intelligents. Imaginez un système parlementaire aujourd’hui. Eh bien, jamais sur les questions de la santé ou de la justice, les choses ne pourraient se passer ainsi. Des gens auraient dû démissionner en temps et en heure, au moment du premier mensonge sur les masques. Et M. Dupont-Moretti ne pourrait pas rester Ministre de la justice. Et je dirais même, peut-être que M. Macron lui-même, avec une affaire Benalla, bien évidemment que le Parlement renverserait cette situation. L’égalité c’est d’abord être du côté des opprimés, des dominés, des exploités. La question démocratique n’est pas du luxe. C’est la question dont on doit s’emparer. Premièrement parce qu’ils mettent à mal la démocratie. Ils piétinent les libertés fondamentales. Et parce qu’elle est le cœur du réacteur de la confiscation. Un mot de conclusion pour essayer d’insuffler non pas de l’optimisme, mais de l’énergie. Je parle d’un journal qui a épousé cette révolution numérique sans être du tout l’ennemi du papier. Ce n’est pas le papier, c’est l’idée qu’il y a une révolution de la communication, qui est une révolution industrielle, une révolution culturelle et économique. Et comme toute révolution industrielle qui modifie notre rapport au temps et à l’espace, elle est contemporaine d’une révolution démocratique. La machine à vapeur c’est la Révolution française, et l’appel à des régimes parlementaires. L’électricité c’est l’installation de ces républiques parlementaires, la fin ultime des empires et des anciens régimes européens. Et nous vivons une troisième révolution avec le numérique, qui appelle un autre imaginaire démocratique, plus approfondi. C’est ce que portent, et c’est pour ça qu’on leur en fait payer le prix cher, ces figures d’avant-garde que sont Julian Assange, Edward Snowden, Chelsea Manning, et d’autres. Ils ont compris ça. Qu’il y avait une arme pacifique. Que l’on pouvait bombarder la puissance pour la mettre à nu. Ils ont compris cette arme du partage, cette culture du monde des hackers, qui nous permet de faire des révélations. Et c’est pour ça que leur sort, symbolique, quelles que soient les solitudes, les erreurs, les personnalités, est un sort qui nous concerne. Ce sont des figures d’avant-garde d’un imaginaire démocratique nouveau. Pourquoi je vous dis ça ? Parce qu’au-delà des trois révolutions industrielles et démocratiques de notre modernité, il y a un nouveau rapport au temps et à l’espace. Nous étions jusqu’à la Révolution française dans un monde plus immobile. L’espace se rétrécit et le temps se raccourcit : le train, l’avion, et maintenant la communication sans frontières. Eh bien, il n’y a pas que ces révolutions de la modernité. On peut se demander si ce que nous vivons n’est pas équivalent à la révolution de l’imprimerie au XVe siècle : voilà ce que représente le partage du savoir. On peut entendre les leçons du Collège de France, on peut se cultiver sans frontières, sans la frontière du diplôme non plus. La révolution de l’imprimerie, cela a emmerdé les clercs. Avant elle, ils étaient propriétaires du savoir, c’est eux qui savaient lire et écrire, qui travaillaient les manuscrits, qui en étaient les détenteurs. Et tout d’un coup ils se disent : « Le peuple va lire et écrire, le peuple va apprendre ! » Et c’est ce qui s’est passé. Alors c’est long, bien sûr, parce que ce temps de la Renaissance est un temps à la fois terrible et formidable. Il va donner les guerres de religions, les conquêtes, l’esclavage, l’appropriation, tout ce qui va fonder notre richesse. Et en même temps, il va fonder tous les idéaux des Lumières, l’Encyclopédie, et même avant c’est Montaigne, La Boétie… Quand je pense à Julian Assange, je pense à Giordano Bruno, à Michel Servet, à ces gens qu’on brûlait, qui ont été des prophètes de la laïcisation du monde, de la pensée de la question de l’autre. Ce qui rend notre monde complexe et en même temps excitant, si nous restons des lutteurs, c’est que nous vivons quelque chose de la même ampleur. Et c’est pour cela que c’est troublant dans nos contrées : c’est la fin d’une histoire dont nous avons prétendu être les maîtres. Qu’est-ce qui se passe dans ce temps de la Renaissance ? 1492, la projection de l’Europe sur le Monde : elle devient propriétaire du monde. Elle dit que la modernité c’est elle et que le Monde c’est elle. Et qu’aucune culture, aucune nation, aucune histoire ne pourra échapper à ses idées, à ses armées. Et c’est ce monde-là qui est fini. Pourquoi y a-t-il des théories racistes nouvelles autour des peurs des Blancs ? Par exemple le suprématisme blanc aux USA, ou la théorie du « grand remplacement » qui est française. Des terroristes qui se disent « Nous sommes assiégés, nous les Blancs ». C’est l’expression terrible, barbare, et la panique de ceux qui ne veulent pas en finir avec une domination automatique. Je le rappelle souvent : le passeport français est, en droits qu’il donne, le sixième passeport au monde. C’est-à-dire que lorsque vous le possédez, vous pouvez aller sans visa vers un très grand nombre de nations. Si vous avez un passeport afghan, vous êtes tout en bas du classement. Nous sommes des touristes du monde, cela va de soi, nous ne sommes pas des terroristes. Nous pouvons aller partout dans le monde, nous sommes vus comme ça. C’est un rapport au monde. Le monde nous appartient. Et quand vous voyez les jeunes demandeurs de refuge (car ce n’est pas la misère du monde qui frappe à notre porte, mais c’est la jeunesse du monde), quand vous allez voir le bouillonnement des mouvements citoyens en Afrique, vous voyez une vitalité, pas du tout la dépression que l’on ressent ici. Dieu sait s’ils ont de problèmes ! Sécuritaires, alimentaires, économiques, écologiques, mais il y a une vitalité, une force, parce qu’ils sont poussés, le vent est dans leur dos. Nous, le vent est contre nous. Mais contre nous si nous nous plaçons du point de vue d’une domination que nous devrions sauver. Et c’est cela que nous devons aussi dénouer. Car le mouvement ouvrier a profité de cette domination. Evidemment, à partir du moment où il y avait l’exploitation des peuples colonisés, il y avait plus de marge pour partager la plus-value, ici même. Il y a eu une inégalité plus profonde : à partir du moment où l’on exploite un autre soi-même, on peut en profiter, même si soi-même on est exploité. Et donc c’est ça qui se défait. Et c’est pour ça que loin d’être dans l’aigreur, la crainte, il faut se dire qu’on est libéré en retrouvant la tradition internationaliste. Celle du chant fondateur, et qui est d’origine française, du mouvement ouvrier. Nous sommes sans frontières. Nous ne sommes pas propriété d’une Nation, propriété d’une classe dominante qui s’approprie cette Nation. Et je termine par une citation, dans cet exposé beaucoup trop long, qui est justement d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, dans le Manifeste qu’ils ont publié quand il y a eu la théorisation première du poison, qui est toujours présent en France, de « l’identité nationale ». Je vous rappelle le Ministère de l’immigration et de l’identité nationale dont le détenteur, six mois avant, était chargé des questions de programme, de formation et d’idéologie au Parti socialiste. C’est ça, le temps des monstres, des gens qui passent à l’ennemi avec armes et bagages. Et voilà ce qu’écrivent Glissant et Chamoiseau : « Le temps viendra où le désir de dominer, de dicter sa loi, de bâtir son empire, la fierté d’être le plus fort, l’orgueil de détenir la vérité, seront considérés comme des signes les plus sûrs de la barbarie à l’œuvre dans l’histoire des Humanités ». C’est une phrase qui a la même puissance que celle de La Boétie qui dit, face à la monarchie : « Un jour on dira mais comment ont-ils pu accepter que leur volonté collective, que la volonté de tous soit confisquée par le pouvoir d’un seul ? » Voilà. Je n’ai pas les réponses programmatiques, électorales, mais je suis convaincu que c’est cet imaginaire-là qui peut nous aider, nous armer, et nous donner envie de continuer à résister. Merci. La partie débat dans le prochain n° de la Lettre.

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Nom *
Adresse de contact *
Site web