Gilets jaunes : pour un nouvel horizon social

Le mouvement des Gilets jaunes est un événement au sens fort : son surgissement a pris tout le monde, quidam ou spécialiste de la pensée, par surprise. On peut toujours en expliquer les causes factuelles – une histoire de taxe sur les carburants -, lui dresser de manière plus ou moins convaincante une généalogie historique, enquêtée et argumentée sur sa composition sociale, mais ce sera un travail d’interprétation a posteriori, et nul ne peut prétendre l’avoir prévu. Cet événement a donc un sens fort, mais lequel ? Pour répondre, il faut le replacer dans une temporalité plus longue, celle des luttes sociales dans le capitalisme français (et donc mondial) depuis 1968. […] La socialité née sur les ronds-points, qui échappe au temps de l’économie et aux rôles sociaux (notamment genrés), est déjà en elle-même une piste pour combattre ces normes et elle favorise aussi les échanges d’expériences qui permettent de dépasser l’opposition entre la question de la fin du monde et celle des fins de mois. Pour que nous ayons le temps d’avancer sur ces pistes-là, il faut tenir bon sur les points forts du mouvement : sa magnifique solidarité face à la répression, et le refus obstiné de la représentation (malgré les porte-parole médiatiquement fabriqués). Plutôt que de céder à la tentation du Grand Babla national, du dialogue obligatoire avec les autorités comme s’il allait de soi qu’on leur déléguait la tâche de décider de tout à la fin, c’est à nous de continuer à avancer à notre rythme. Continuer à prendre le temps. C’est le propre de l’événement de nous obliger à repenser aussi bien nos outils de pensées que nos priorités d’actions et, d’une façon très générale, au niveau des groupes comme de l’ensemble de la société, notre manière d’employer le temps. Source : Lundimatin.fr Revu et amendé pour le présent ouvrage, 4 mars 2019. Nous ne sommes ni périphériques, ni invisibles Marion Messina […] Il n’y a pas plus ringard que cette mentalité d’avarice teintée de dégoût pour le peuple. Pas plus anachroniques que ces ex-maoïstes réclamant le respect des institutions et le maintien de l’ordre. Pas plus ridicule que ces bonnes consciences de l’anti-racisme, si promptes à dégainer la carte du racisme d’État, qui restent de marbre face au passage à tabac d’un homme noir désarmé à Toulon, par un gendarme décoré de la Légion d’honneur quelques jours plus tôt. Tout comme ces défenseurs acharnés des minorités et les chasseurs d’injustice qui laissent un gitan au casier judiciaire vierge être placé en prison avant toute forme de procès pour avoir frappé un gendarme. Christophe Dettinger a eu la dignité de se rendre et de reconnaître la laideur de la violence qui l’a submergé. Pour nous, il n’y a pas d’immunité parlementaire. Il n’y a pas plus insupportable que ces gens qui se réjouissent de la « bonne santé du marché de l’immobilier » qui laisse à la porte ou pousse à la rue des gens de plus en plus nombreux, qui maintient chez leurs parents des jeunes adultes de moins en moins jeunes, les confinant dans une humiliation symbolique et un désespoir affectif absolus à l’âge où ils pourraient élever leurs propres enfants. Ces mêmes bonnes gens qui semblent sortis d’un autre siècle et voient le revenu sur le patrimoine exploser en même temps que le revenu du travail, le seul dont disposent les classes laborieuses, s’effondre. Ces citoyens modèles qui lisent les pages saumon en s’inquiétant de la fuite des touristes des beaux quartiers, qui réclament leurs sels en voyant des manifestants, qui exigent la diminution des dépenses publiques pour les enseignants et le personnel hospitalier mais ne trouvent aucune objection à ce que l’État paye une fortune les équipements de guerre anti-émeutiers. L’État dépensier qui ne pose aucun problème à leur porte-monnaie quand il peut mutiler des travailleurs participant à leur premier mouvement social et faire taire de trop grandes gueules longtemps fermées. […] Média-Presse.fr, janvier 2019 La fraja des gilettes jaunes Minna Sif […] Ce jour-là, je défilais avec mon amie d’enfance Taous, en soutien aux huit personnes mortes sous les décombres des taudis marseillais du quartier Noailles et aux milliers de Marseillais contraints de quitter leurs logements frappés d’un arrêté de péril. Tout un exode du centre ville s’organisait. Des familles entières éparpillées dans les hôtels, jetées par-ci par-là, hébétées, anéanties par la violence des politiques du logement. Des années pour s’en remettre sous le coup des dépressions nerveuses. Des vieux abattus, ayant perdu tous repères. Des enfants qui font leurs devoirs sur un lit de chambre d’hôtel. Les casseurs venaient d’en haut. Tout à coup le peuple en prenait conscience devant les ruines fumantes de la rue d’Aubagne et devant les portraits lumineux des victimes. Les casseurs du système social s’organisaient pour reprendre le ventre de la ville à coups de morts et d’expulsions. C’était cela la violence inouïe. La république c’est quand même avant tout la préservation des êtres humains. Voilà qu’il n’en est rien. On tord l’humain, on le brise. L’enjeu mercantile est que le centre ville devienne un déambulatoire à touristes. Me sont alors revenues en mémoire mon enfance et mon adolescence dans ces mêmes taudis. Rien n’avait changé depuis les années 1970. Cette même indifférence pour les plus pauvres perdurait jusqu’au dégoût de la part des élites urbaines. On découvrait avec stupeur que des notables marseillais étaient marchands de sommeil. Des suçons de pauvres qui paradaient dans les conseils municipaux. La haine du pauvre légitimait les profits les plus orduriers. Mais cela avait toujours été. J’en suis témoin. Je crache à la figure de ceux qui se réveillent de cette hypocrite amnésie et palabrent aujourd’hui sur Marseille et son habitat sinistré. Ils savaient. Tout le monde savait. Personne n’a jamais rien fait, ni rien dénoncé car personne ne se serait risqué à défendre des immigrés, des noirs, des Arabes, des plus pauvres que les pauvres. […] « Quand à Macro, dit ma mère, il fait donner le bâton aux gilets jaunes. C’est l’homme qui tue les vieux et les vieilles de France. Il nous hait. On n’est plus bonnes à rien. J’ai travaillé 36 ans comme femme de ménage. J’ai élevé seule quatre enfants. Je touche 900 euros par mois de retraite. Macro m’en mange 500 euros en charges diverses. Il me reste 400 euros pour vivre. Quand j’ai réclamé 1000 euros d’aide sociale à ma caisse de retraite complémentaire pour m’acheter une machine à laver et une cuisinière, ils m’ont répondu que je touche assez pour me les acheter d’occasion. Moi aussi je suis une gilette jaune ! » […] Les droits d’auteurs de l’ouvrage Gilets jaunes, pour un nouvel horizon social, éditions Au Diable Vauvert, sont versés aux Gilets jaunes.

Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l’Assemblée « Nous avons insuffisamment expliqué ce que nous faisons. Et une deuxième erreur a été faite : le fait d’avoir probablement été trop intelligent, trop subtil, trop technique dans les mesures de pouvoir d’achat. » (17/12/2018, Public Sénat)

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