De la lutte contre les Grands Projets aux Zad des ronds-points

De la lutte contre les Grands Projets aux Zad des ronds-points

Après que le mouvement des gilets jaunes a vu éclore une puissance qui a ébranlé le gouvernement sans s’appuyer sur les lieux de production ; et après qu’il a développé sur ses ronds-points occupés une socialité relativement émancipée des impératifs économiques (au point qu’on a pu parler d’une « zadification de la France ») : traiter des luttes de territoire, et d’une manière générale du lien entre le lieu et la lutte, peut contribuer à ouvrir des pistes nouvelles.

« Contre l’Aéroport et son monde », proclamaient les banderoles des zadistes de Notre Dame des Landes, et ce n’est pas un hasard si l’on retrouva semblable formulation dans les « cortèges de tête » du printemps 2016 : « Contre la loi  » Travaille ! » » et son monde ». Car c’est toute une série de pratiques, de comportements, tout un esprit commun déjà développé à Notre Dame des Landes, à Sivens, à Bure, dans la Vallée de Susa, et ailleurs dans le monde qu’on a retrouvés dans les fractions incontrôlées des manifestations contre la loi El Khomry. Le propos de ce livre* est de préciser contre quel monde s’insurge une nouvelle radicalité, et de cerner, à partir des expériences citées, et d’autres sur la planète, les traits les plus marquants d’une nouvelle subjectivité collective, ou pour le dire autrement, le visage d’un nouveau sujet révolutionnaire : hétérogène, multiforme, d’une grande richesse culturelle et réflexive, parcouru de forces contradictoires, et unifié par son ennemi même. Les Grands Projets représentent une nécessité pour un monde qui prétend être le seul possible et reposer en tous ses aspects, sur la raison : la raison de l’économiste, celle du financier, de l’ingénieur, de l’aménageur, du manager. La critique de ces raisons est au cœur des « luttes de territoire ». Contre cette irrationnelle rationalité qui ramène tout à la mesure de l’argent, et réduit donc toutes les qualités à des quantités, il s’agit de rechercher, en ces temps de catastrophe écologique, la juste mesure dans chaque réalité (dans la production de tels ou tels objets aussi bien que dans les échelles de la vie en commun). Cette recherche n’est pas compatible avec l’idée d’une unité de mesure universelle comme l’argent (ou le droit). Dans l’intense activité déployée par les zadistes pour faire exister leur forme de vie, il n’y a pas de place pour un équivalent général qui en ferait un travail exploitable par un capital. Les territoires de ces luttes sont le terrain de développement de savoirs et d’imaginaires qui rendent possible une autre société. Le lien possible entre ces luttes et les résistances à la « révolution managériale » que Macron incarne à son stade ultime, c’est la critique du rapport d’exploitation : exploitation de l’homme (et singulièrement de la femme) par l’homme, et exploitation de la nature procèdent d’un même rapport faussé et mortifère au monde et aux autres. Serge Quadruppani

*Le Monde des Grands Projets et ses ennemis – voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires, La Découverte, 2017.

Serge Quadruppani animera ce débat. Il est romancier, essayiste, traducteur et éditeur littéraire libertaire, auteur notamment de romans policiers et traducteur de la série des Commissaire Montalbano d’Andrea Camilleri.

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