De la lutte contre les Grands Projets aux Zad des ronds-points

De la lutte contre les Grands Projets aux Zad des ronds-points

Après que le mouvement des gilets jaunes a vu éclore une puissance qui a ébranlé le gouvernement sans s’appuyer sur les lieux de production ; et après qu’il a développé sur ses ronds-points occupés une socialité relativement émancipée des impératifs économiques (au point qu’on a pu parler d’une « zadification de la France ») : traiter des luttes de territoire, et d’une manière générale du lien entre le lieu et la lutte, peut contribuer à ouvrir des pistes nouvelles.

« Contre l’Aéroport et son monde », proclamaient les banderoles des zadistes de Notre Dame des Landes, et ce n’est pas un hasard si l’on retrouva semblable formulation dans les « cortèges de tête » du printemps 2016 : « Contre la loi  » Travaille ! » » et son monde ». Car c’est toute une série de pratiques, de comportements, tout un esprit commun déjà développé à Notre Dame des Landes, à Sivens, à Bure, dans la Vallée de Susa, et ailleurs dans le monde qu’on a retrouvés dans les fractions incontrôlées des manifestations contre la loi El Khomry. Le propos de ce livre* est de préciser contre quel monde s’insurge une nouvelle radicalité, et de cerner, à partir des expériences citées, et d’autres sur la planète, les traits les plus marquants d’une nouvelle subjectivité collective, ou pour le dire autrement, le visage d’un nouveau sujet révolutionnaire : hétérogène, multiforme, d’une grande richesse culturelle et réflexive, parcouru de forces contradictoires, et unifié par son ennemi même. Les Grands Projets représentent une nécessité pour un monde qui prétend être le seul possible et reposer en tous ses aspects, sur la raison : la raison de l’économiste, celle du financier, de l’ingénieur, de l’aménageur, du manager. La critique de ces raisons est au cœur des « luttes de territoire ». Contre cette irrationnelle rationalité qui ramène tout à la mesure de l’argent, et réduit donc toutes les qualités à des quantités, il s’agit de rechercher, en ces temps de catastrophe écologique, la juste mesure dans chaque réalité (dans la production de tels ou tels objets aussi bien que dans les échelles de la vie en commun). Cette recherche n’est pas compatible avec l’idée d’une unité de mesure universelle comme l’argent (ou le droit). Dans l’intense activité déployée par les zadistes pour faire exister leur forme de vie, il n’y a pas de place pour un équivalent général qui en ferait un travail exploitable par un capital. Les territoires de ces luttes sont le terrain de développement de savoirs et d’imaginaires qui rendent possible une autre société. Le lien possible entre ces luttes et les résistances à la « révolution managériale » que Macron incarne à son stade ultime, c’est la critique du rapport d’exploitation : exploitation de l’homme (et singulièrement de la femme) par l’homme, et exploitation de la nature procèdent d’un même rapport faussé et mortifère au monde et aux autres. Serge Quadruppani

*Le Monde des Grands Projets et ses ennemis – voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires, La Découverte, 2017.

Serge Quadruppani animera ce débat. Il est romancier, essayiste, traducteur et éditeur littéraire libertaire, auteur notamment de romans policiers et traducteur de la série des Commissaire Montalbano d’Andrea Camilleri.

De la ZAD aux ronds-points

Présentation Francis Juchereau

On est entré dans une nouvelle période. Contrairement à ses habitudes, le cercle Gramsci sera dans l’actualité, puisque Serge va nous proposer un débat qui déborde un peu son dernier ouvrage sur les luttes de territoires, contre les grands projets. On aura l’occasion de parler ce soir de l’événement des « gilets jaunes » (GJ) qui est dans le prolongement de ces luttes qui se sont enclenchées depuis le début de la décennie avec leurs hauts, leurs bas, leurs nouveautés. Serge Quadruppani était déjà venu en 2009 pour animer un débat au moment du comité de soutien aux inculpés de Tarnac. Il habite aujourd’hui notre Limousin.

Serge Quadruppani :

Je suis venu ici parce que j’ai été un des premiers à écrire des choses sur « l’affaire Tarnac ». J’ai été invité par le comité de soutien aux inculpés et tu m’as fait visiter la région. En fait, quand tu m’as proposé de venir parler de mon bouquin, j’ai eu au départ une drôle de sensation : je me suis dit que c’était un peu en décalage avec ce qu’on vit en ce moment. Puis je me suis dit que ce serait peut-être intéressant de réfléchir ensemble à ce qui relie et ce qui différencie ces luttes.

Dans ce livre je traite à la fois de ce qu’on peut appeler les luttes de territoires qui s’opposent à de grands projets, et du mouvement contre la « loi travail » et ce que ce mouvement pouvait avoir d’original et de nouveau. J’essayais de mettre en résonance deux réalités qui pouvaient, de l’extérieur, paraître dissemblables et maintenant j’en ajoute une troisième qui est le mouvement des GJ. Le bouquin Le monde des grands projets et ses ennemis. Voyage dans les nouvelles pratiques révolutionnaires est une réflexion qui est née au plus près de ces réalités. Je parle principalement de la ZAD de Notre-Dame-des-landes et de la Vallée de Suze (bataille des No-TAV contre la ligne Lyon-Turin), bataille que je connais assez bien. Dans le Val de Suze je me sens chez moi. Je dois avouer que mon rapport aux GJ est assez extérieur (j’étais en voyage). J’ai juste discuté avec des GJ et j’ai suivi tout ce qui se disait, s’écrivait, se débattait sur le sujet. Donc je compte beaucoup sur vous pour enrichir le débat. Je ne me sens pas plus qualifié que ça pour apporter aucune espèce de vérité sur le sujet.

Je vais procéder en deux temps. D’abord parler de mon bouquin et ensuite essayer de voir quelles sont les correspondances et les oppositions possibles entre ces problématiques-là et les nouvelles nées avec le mouvement des GJ.

Le monde des grands projets et ses ennemis : le point de départ de ce livre c’est d’avoir vu des banderoles à la ZAD « Contre l’aéroport et son monde » et d’avoir ensuite vu surgir dans les cortèges de tête des manifestations contre la loi travail, « Contre la loi travail et son monde ». Cette récurrence de « et son monde » m‘a frappé et j’ai essayé de réfléchir à ce que c’était que ce monde-là, qui accouche d’une réforme du droit du travail et qui a besoin de construire un aéroport supplémentaire, dans une zone humide, près de Nantes. Donc j’ai essayé d’approfondir.

Pour continuer à creuser la question du titre, ce n’est pas par hasard si j’ai écrit « le monde des grands projets » et pas « le monde des grands projets inutiles et imposés » parce que je pense que la question se pose. Les luttes de territoires, qu’il s’agisse des deux que j’ai mentionnées ou de beaucoup d’autres, dans la forêt de Hambarg ou en Laponie contre des mines, etc., ces luttes ont eu tendance à se fédérer de manière assez bénéfique autour de la notion de « grands projets inutiles et imposés ». Dans « inutiles » il y a la remise en cause de leur utilité sociale et dans « imposé », le cadre dans lequel ces projets ont été présentés et donc une réclamation de plus grande démocratie dans l’élaboration de ces projets. Cependant, derrière ce que je considère comme une première étape, on peut se poser une question, plus fondamentale et radicale pour moi : avons-nous vraiment besoin de grands projets, tout court ? Quelle est la nécessité de ces grands projets ? C’est aussi ça que j’ai essayé de comprendre. Pour finir avec le titre il y a le mot « ennemi ». J’y tiens. Je ne veux pas dire « adversaire », non pas que je sois devenu un fan de Karl Schmit qui définit la politique par la notion de l’ennemi, qui a des écrits intéressants, mais qui était nazi. Je pense qu’un terme comme « adversaire » ça évoque une espèce de ring avec deux concurrents qui s’affrontent à égalité d’armes et qui partagent un certain nombre de règles. Je considère que nous devons être les ennemis de ce monde. Je n’ai aucun désir de dialoguer avec Macron, ni avec tous les gens dont il est le représentant. Ces gens-là doivent être combattus par tous les moyens possibles, c’est-à-dire sans être entravé par les règles qu’ils veulent nous imposer. Si on ne respecte pas leurs règles cela ne veut pas dire qu’on n’a aucune éthique. Je pense que les moyens doivent contenir la fin. Des moyens dégoûtants ne peuvent atteindre des fins émancipatrices, pour le dire simplement.

J’ai essayé de définir ce monde par ses propres discours. J’ai essayé d’exposer les raisons du monde des grands projets. En discutant avec mes amis de la vallée de Suze, ce qui m’a frappé, c’est un jeune homme étudiant dans une école d’ingénieurs à Turin, qui avait discuté avec un professeur (pro TAV) de son école. Il lui avait dit : « Pourquoi êtes-vous pro-TAV ? » – « Je suis pour le TAV parce que c’est un défi et il faut le relever ». Un défi technique pour l’ingénieur. Je pense que là on touche quelque chose d’important. Il y a les raisons financières, la raison des aménageurs, de l’ingénieur. Le terme raison ne doit pas nous égarer. Ce sont des rationalités qui sont en réalité soutenues par des passions. Je crois qu’il faut rompre avec une vision dominante de l’histoire et des rapports entre les humains qui sous-tendraient que les humains sont animés par une vision rationnelle de leurs intérêts et que c’est en fonction de cette vision qu’ils se déterminent. Ça, c’est une vision de l’économie classique qui est complètement fausse. La motivation fondamentale ce sont des passions. Et là, avec la raison des ingénieurs c’est la passion technique : il y a une espèce d’hubris de la technique, de plus en plus folle, qui a été déjà critiquée largement par beaucoup d’auteurs. C’est vrai qu’il faut la comprendre aussi : un avion qui s’envole, on peut dire que c’est beau. Les voies de chemin de fer qui traversent la campagne, celle entre Limoges et Eymoutiers par exemple, c’est un chef d’œuvre de l’ingénierie. Il y a au fond la raison technicienne telle qu’Ellul la critiquait ; ce n’est pas seulement une raison mais une passion, et c’est important de le comprendre. La raison économique : nous vivons à une époque, celle du TINA (il n’y a pas d’alternative), depuis Thatcher, c’est ce qui est devenu le « cercle de la raison » (Attali). Et c’est vrai qu’on est confronté à des gens qui ont le regard clair (un peu dans le genre témoin de Jéhovah) de Macron, et qui vous disent : « C’est ça le réel, il n’y a rien d’autre ; c’est l’économie », et ces gens-là, ils y croient. Il y a d’excellents auteurs comme Agamben qui ont très bien montré le fondement religieux de l’économie : c’est la religion de notre époque et il faut la combattre comme telle. Elle vous dit quelles sont les lois de l’économie, que les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches et qu’il va y avoir un ruissellement qui, un jour ou l’autre fera que tout va s’arranger ! Je pense aussi au fait qu’on passe son temps à dire qu’il faut toujours plus réduire la part de travail humain dans la production et de l’autre qu’il n’y a que le travail des hommes comme mesure de la richesse humaine. J’ai essayé de montrer la part de folie qu’il peut y avoir derrière ces raisons-là, la part de passions. à la ligne

Quand une passion n’est pas contrôlée elle devient une folie. Je me suis appuyé sur des documents devenus fameux, un document de l’ex-DATAR qui décrivait la France telle qu’elle devait être avec la métropolisation, avec un poids international et des espèces de no mans land où on pourrait développer les grands travaux, les grands axes et (c’était juste après Fukushima) disait qu’aujourd’hui la question n’était pas d’empêcher les catastrophes mais de préparer les populations à leur résister. Que les gens qui écrivent ça, qui sont des grands pontes (en l’occurrence un géographe lyonnais à la fois au Ministère de l’écologie et dans la commission du Grand Paris) montre le degré de folie qu’il y a derrière tout ça. C’est pour ça que je suis convaincu que derrière les explications qu’on peut donner sur les raisons pour lesquelles il y a de grands projets – c’est vrai que sur le plan financier ils sont nécessaires pour les grosses entreprises pour pomper l’argent public avec les PPP et d’autre part, il y a d’énormes masses de capitaux qui circulent dont on ne sait pas trop quoi faire – pour moi il y a une fonction : la raison fondamentale qui est derrière c’est la fonction symbolique des grands travaux. Ils impriment la marque du capitalisme mondial sur la planète, ils en sont l’incarnation. Cette espèce de besoin de retourner le sol pour dresser des espèces de cathédrales des temps modernes est quelque chose qui va au-delà des « rationalités économiques ».

A partir de là, j’ai essayé de décrire les forces qui s’y opposaient : ces luttes de territoires ont des histoires singulières, ce qui fait leur force. Elles sont ancrées dans des sols bien particuliers, et elles mobilisent les ressources des lieux, de l’imaginaire qui vient du passé, d’une critique universelle, des réalités du lieu. Dans la vallée de Suze il y a un imaginaire antagonique dans lequel on trouve l’évocation des républiques partisanes qui se sont créées à la fin de la guerre dans les vallées pendant quelques mois, des hérésies religieuses millénaristes, de la nature, de la civilisation alpine, toute une épaisseur à la fois lyrique, poétique et aussi vécue (de vrais savoirs) qui a donné du contenu et de la force à ces luttes. Du côté de la ZAD, c’était aussi de mobiliser toute une histoire passée, que ce soit la lutte des paysans-travailleurs, celle de la commune de Nantes de 1968 pendant une semaine avec un soutien des paysans aux ouvriers et étudiants. Et cette contre-expertise développée est un des traits les plus frappants des luttes de territoires. Un autre aspect important, c’est l’expérience des cortèges de tête pendant les manifestations contre la loi El Khomri : ceux qui prenaient la tête des manifs ont fini par rassembler la moitié de la manif qui était formée, à Paris, Nantes, etc. Une partie des manifestants ne voulait pas rester dans la partie de la manif encadrée par les confédérations. Dans les cortèges de tête il y avait beaucoup de syndicalistes de base qui en avaient marre d’entendre dans les sonos « ça va péter » depuis quarante ans ; ils voulaient voir autre chose et c’était l’endroit où on s’amusait le plus, où il y avait des vitrines cassées, des discussions là-dessus, des bombages… Je n’ai pas cassé parce que je ne suis plus assez jeune pour courir, et au-delà du fait de se faire plaisir ça ne fait pas beaucoup de mal à l’ennemi. Comme beaucoup de monde dans cette partie de la manif, on n’était pas contre le fait de casser par principe, parce qu’il n’y avait pas de quoi en faire une histoire, et parce qu’en face on casse des corps. Casser des corps et casser des vitrines, il faudrait expliquer aux journalistes que ce n’est pas la même chose. Quel que soit le jugement qu’on peut porter, l’éternel bavardage sur la violence, il me semble que la violence sociale subie chaque jour est à une autre échelle. Dans ces cortèges il y avait toutes sortes de gens, jeunes, vieux, des écrivains, des éditeurs… et des syndicalistes. Et il y avait des rapports de bienveillance. J’ai vu plusieurs fois des cégétistes tenter d’arracher aux mains des flics de prétendus casseurs : il y avait une collectivité multiforme et on ne pouvait pas la définir en termes de classe ou purement idéologiques, mais par une espèce de révolte éthique contre ce monde.

Dans les vallées ou les marais près de Nantes, il y avait des tactiques différentes, des analyses différentes, des gens qui n’étaient pas d’accord sur plein de choses mais qui étaient d’accord contre un ennemi et qui voyaient que les différences entre eux étaient moins importantes que la détestation commune de ce monde. Cette belle unité, en ce qui concerne la ZAD, a volé en éclats. Et ça pose la question suivante : Quand il y a une victoire, est-ce que ce n’est pas une défaite ? Tous les ans il y a un festival organisé par les gens de Suze : l’Altafelicita. Il y a 30 000 personnes, il n’y a pas un flic et jamais de problèmes, ni non plus de police supplétive. Dans un débat je leur ai dit : « Méfiez-vous de la victoire car qu’adviendra-t-il de votre alliance ?». Ils n’avaient pas besoin de moi pour y penser, ils y pensent depuis longtemps. La vallée de Suze est devenue une espèce d’université des révoltes et des insurrections, puisque toutes sortes de luttes qui ont lieu ailleurs se retrouvent là-bas régulièrement : du Kurdistan, d’Inde, du Mexique. Des gens sont venus pour parler de la lutte des indiens Patagons contre Benetton, qui est en train de racheter des terres à n’en plus finir, etc. Quel que soit le devenir de ce genre de mouvement, c’est un trait qu’il ne faut pas oublier.

C’est un des points qui me permet de faire la transition avec la question des GJ. J’ai depuis assez longtemps fait mon deuil de la vision ouvriériste de l’Histoire qui disait qu’il y avait quelque part dans la société une catégorie qui, par sa position dans le mode de production, était seule à même de bouleverser le monde. Ça a toujours été faux et là c’est particulièrement visible. Cela ne préjuge pas de l’importance des luttes ouvrières. Le mouvement ouvrier a été porteur d’une utopie, d’un espoir qui doit être repris d’une autre manière, mais il n’existe plus. Il existe toujours des ouvriers mais pas le mouvement comme contre-culture, contre-histoire. Et en même temps, selon beaucoup de témoignages, le cœur des GJ, dans une certaine mesure, est un cœur ouvrier, même si on a beaucoup parlé des petits patrons, de catégories non ouvrières qui participaient à ce mouvement. Je m’appuie principalement sur le témoignage d’amis en garde-à-vue : les gens qui étaient avec eux, c’étaient des ouvriers. C’est un indicateur aussi valable que des travaux de sociologues. Mais on ne peut pas dire que c’est un mouvement de la classe ouvrière avec une affirmation ouvrière ; c’est un mouvement qui a lié toutes sortes de composantes, comme des composantes racistes, fascistes. Le plus grave n’est pas la présence des fachos, comme force organisée, mais le fait qu’il y avait tout de même une forte poussée populaire, du peuple. Et le peuple se définit à l’intérieur de frontières : la forte occurrence de drapeaux français, la Marseillaise, ce n’est pas neutre.

Il était évident que dans ce « Nous sommes le peuple français » il y avait des relents de guerre entre pauvres, envers les étrangers pauvres, ceux pas d’ici. Et c’est là que cette tendance doit être combattue, mais ce n’est pas en les traitants de salauds racistes. Il faut quand même comprendre pourquoi ce genre d’argumentaire a pu être avancé. Dans les premières listes de revendications des GJ il y avait le contrôle de l’immigration, le renvoi des illégaux, etc. Toute une série de mesures qu’on pourrait qualifier de gauche… et puis ça. Ça met mal à l’aise. Mais pour comprendre pourquoi il y a ce genre de revendication, il ne faut pas oublier que depuis quarante ans on nous dit que l’immigration est un problème, et c’est la France officielle qui le dit. C’est devenu le sens commun de la politique publique, y compris de celle dite de gauche. Donc, quand la totalité des médias et des politiques parlent de crise migratoire, alors qu’il n’y en n’a pas, il s’agit plutôt d’une crise de l’Europe qui se conduit de manière immonde. Elle est en train de faire un génocide en Méditerranée, alors que ce n’est pas vrai que si on laissait venir les migrants l’Europe serait dans la misère. C’est totalement faux. Tout ceux qui étudient la question le savent. Le fait qu’on ait introduit dans le sens commun qu’il ne faut pas partager avec les autres (non européens) c’est une défaite, le produit de quarante ans de propagande. Il y a un auteur qui s’appelle Samuel Aya qui a un écrit un article, « Les gilets jaunes, l’économie morale et le pouvoir ». Il explique une notion, l’économie morale, qu’a utilisée Edouard Thomson, le grand historien de la classe ouvrière anglaise : lors des grands mouvements du XVIIIème siècle, les soulèvements étaient faits non pas au nom d’une idéologie très précise avec un discours très articulé, mais au nom d’une forme de morale commune qui, au départ, ne se voulait pas révolutionnaire. Au départ on estimait que les nécessités économiques ne devaient pas se traduire par la misère, que l’inégalité ne devait pas aller jusqu’à être aussi criante et injuste. Quand l’augmentation du carburant a été présentée comme une mesure écologique, c’est quelque chose qui a touché ce que Thomson appelait l’économie morale, c’est-à-dire un ensemble de notions qui sont vécues comme étant la base de la vie commune ; parce que c’est prétendre faire payer aux pauvres, qui n’ont pas d’autres choix que de prendre leur bagnole pour aller au travail, leur faire payer à eux la pollution de la planète, alors que le prix des carburants est totalement détaché de la stricte réalité économique : l’essentiel du prix du carburant tient aux taxes. Donc vouloir faire payer aux pauvres la pollution dont les riches sont beaucoup plus responsables, ça a été ressenti comme une blessure, une attaque contre leur économie morale. Et c’est vrai que dans cette économie morale a été introduite cette idée : c’est embêtant pour les Africains, mais on est le peuple français et on s’occupe d’abord du peuple français. C’est le slogan lepéniste, mais c’est le slogan de tous les gouvernants depuis quarante ans ! Le mouvement des GJ a beau avoir un corps ouvrier qui remet en question la distribution des richesses, il ne pose pas la question du mode de production de ces richesses, ni de sa nature, à la différence du mouvement des luttes de territoires.

C’est quand même aussi la force de ces mouvements : est-ce que c’est si important que ça de détruire des régions entières pour extraire des métaux rares qui serviront à faire le dernier « zinzin » électronique ? Effectivement ce n’est pas le cœur de la revendication GJ. Mais, ce que le combat des GJ a de profondément en commun avec les luttes de territoires ou les luttes qui ont posé la question du travail, c’est, je crois, le rejet de l’exploitation. Pour moi c’est la notion centrale de la critique de notre monde et je pense que c’est une notion qu’il faudra approfondir. Je ne parle pas de l’exploitation seulement au sens marxiste, de l’homme par l’homme, d’abord parce que c’est aussi singulièrement l’exploitation de la femme par l’homme, et l’un ne va pas sans l’autre : il y a eu un excellent bouquin, Caliban et la sorcière, qui montre que la chasse aux sorcières avec tout ce que ça cache comme volonté d’asservir la femme, ce qui pouvait empêcher le cours triomphant de l’Histoire, allait de pair avec l’accumulation primitive du capital. Quand je parle exploitation, je parle aussi du rapport d’exploitation en général du capital, et de celle de la nature, du vivant. Il y a une homologie fondamentale, qu’il faudrait creuser, entre la notion d’exploitation qu’elle s’applique aux rapports avec les humains ou qu’elle s’applique aux rapports avec la nature, avec le vivant. C’est vrai que les GJ se sont révoltés contre leur exploitation et pour ça, quoiqu’on puisse penser ou discuter de leurs positions, ce sont nos frères. Il faut quand même saluer une chose profondément nouvelle : c’est la façon dont ce mouvement s’est organisé, ce lien entre le lieu et la lutte. Alors que les luttes de territoire s’ancrent dans un enracinement historique, les GJ se sont enracinés dans rien : dans les ronds-points, le non-lieu par excellence. Et en même temps ils ont touché à quelque chose d’essentiel : la circulation. Et c’est vrai que depuis un certain nombre d’années pas mal de gens, dont mes chers amis du Comité invisible, ont insisté sur un point : la sphère de circulation du capital est devenue essentielle au capital et donc à la lutte contre le capital. On pourra y revenir ultérieurement si vous voulez.

Les modes d’apparition de ce mouvement sont une nouveauté essentielle. Et malgré des réserves qu’on peut avoir sur certaines composantes de ce mouvement, c’est vraiment un évènement, comme Badiou ou Riot-Sarcey ont pu le définir, c’est-à-dire l’apparition de quelque chose, une sorte de miracle matérialiste, dans le sens où on peut toujours expliquer après coup pourquoi ça s’est passé, mais rien n’explique vraiment sinon qu’il y aurait peut-être une forme de ce que Castoriadis appelle la fondation imaginaire des sociétés : il y a chez les humains une capacité de créativité sociale, malgré toutes les forces de répression, malgré toutes les forces qui tendent à figer ces capacités de création sociale, de création de nouvelles relations sociales, à l’origine d’évènements. Pour moi, il y a le mouvement de 1968 et celui-ci. Entre temps il y a eu de très belles luttes, mais pour moi il n’y a rien de comparable, à part mai 1968. Et ce sont deux choses très différentes. Pour finir, je dois dire qu’un mouvement qui est allé casser un peu dans les quartiers riches de Paris, là où jamais il n’y avait eu ce genre d’offensives, au point où (et c’est ça qui lui a donné cette force d’ébranlement) il y a eu un moment où Macron était retranché à l’Élysée avec un hélicoptère qui attendait et 200 prétoriens autour de lui. A ce moment-là il y a eu des patrons qui ont dit « Ils viennent dans nos quartiers maintenant » ! Donc ils ont commencé à téléphoner à Macron en disant « Maintenant il faut lâcher du lest ». Les défilés Bastille-Nation ou Nation-République, qu’est-ce qu’ils en ont à foutre ? Et un mouvement qui a fait ça, chapeau !

Le débat :

Un intervenant :

Je voudrais savoir trois choses : qu’est-ce que vous pensez de Drouet qui a appelé à l’insurrection générale, de la position du gouvernement italien qui a rencontré des gilets jaunes, et que pensez-vous des propos d’un journaliste de LCI qui disait que la crise des GJ reflétait les vaincus de la mondialisation ?

SQ :

Sur le gouvernement italien : il se reconnaît dans la partie la plus réactionnaire du mouvement GJ. C’est une manière de se donner l’image de porte-drapeaux des droites populistes européennes, mais c’est une manœuvre misérable. L’intérêt du mouvement GJ, c’est que les « représentants » ce sont fait insulter. C’est un fait nouveau, ce refus de la représentation, et ça doit nous faire réfléchir.

Un intervenant :

Une réflexion par rapport à ce que j’ai entendu à la radio : les GJ ont marqué des points parce qu’ils ont revendiqué dans leurs demandes des choses aussi revendiquées, de manière plus générale, par des chefs d’entreprises, des cadres. La France vit au-dessus de ses moyens. Quand dans les sondages 72 % de la population soutenait les GJ il y avait sûrement, non pas comme ils les appellent actuellement, des silencieux, mais aussi une autre partie de la population. Est-ce que vous avez eu la même impression, celle d’un élargissement de la population qui en partie revendiquait certaines choses ?

SQ : Je ne comprends pas cette affirmation: « La France vit au-dessus de ses moyens ». Qui vit au-dessus de ses moyens ? Je ne sais pas si les gens qui sont sur les ronds-points vivent au-dessus de leurs moyens.

Le même : Le déficit français existe !

SQ :

Mais parce que tu acceptes d’entrer dans ce genre de discussion.

Un intervenant :

Je reviens sur la lutte des No-TAV. Tu la connais principalement du côté italien, moi, plutôt du côté français et ce n’est pas du tout le même rapport de force dans cette guerre, de ce côté-ci de la frontière. La lutte chez nous n’a jamais eu cette résonance qu’elle a en Italie. Et tu es mieux placé que moi pour en parler. Les Italiens ont un passé de guerre, de résistance surtout dans le Val de Suze, plus important que chez nous dans la Maurienne. Je passe régulièrement dans le Val de Suze et la ZAD de Notre-Dame, à côté, c’est du pipi de chat. Ils sont en état de guerre, on dirait un camp de concentration avec les barbelés et les flics partout. Ça fait un peu peur. Pour revenir à la ZAD que je connais bien : tu as parlé des grands projets. Je fais partie de la Commission nationale contre les grands projets inutiles. Avec les journalistes je me suis souvent battu parce qu’ils disaient : « Pourquoi inutiles ? Ils ne le sont pas pour tout le monde » et ils avaient raison. Donc je me suis battu pour qu’on parle plutôt de GPN, grands projets nuisibles. Sur Notre-Dame c’est une belle victoire, en demi-teinte. On a gagné sur l’aéroport, mais son monde, il est toujours là et peut-être pire encore. Il y en a qui sont aux aguets : comment on va récupérer les terres, se les répartir ? Du ménage a été fait. Les copains continuent à se battre, avec des comités locaux. A mon avis il y a eu une trahison. Je ne pensais pas qu’ils évacueraient une partie de la ZAD. Je pensais qu’on pourrait tous vivre là avec nos différences. Une partie de la population, y compris des combattants historiques, ont accepté ça et ont laissé faire la préfecture. Ça fait mal. Les luttes ne sont jamais gagnées, jamais perdues, il faut les mener à longueur de temps. Le mouvement des GJ envers lequel j’étais méfiant au début (puis, en discutant, j’ai changé d’avis) a bougé, les syndicats ont un peu bougé du fait de la base. Quand on parle d’ouvriers, moi, en tant que syndicaliste je parle de salariés. Hier il y a eu des élections à la Chambre d’agriculture et je suis « content » parce que la FDSEA – qui tenait tout, la chambre, la MSA etc. – a été virée par la Coordination rurale. C’est quoi un exploitant agricole ? Qui exploite qui ? La terre, les animaux ? Pour moi, la FDSEA c’est l’image type de l’exploitant. La Coordination rurale, la Confédération paysanne, sont plus proches des paysans. Le fait qu’il y ait eu chez nous, et ailleurs, un gros rejet de la FDSEA qui soutient les exploitants au profit de groupe qui défend plus les paysans, me paraît plus sain. Mais je me méfie de la Coordination, même si ce ne sont pas tous des fachos. Les GPN, les GJ font bouger les lignes, mais des luttes il y en a tout le temps et des victoires il y en a aussi : dernière en date, le triangle de Gonesse où les terres vont rester à l’agriculture. Le contournement de Beynac (en Dordogne) est tombé au Conseil d’État mais le soir même des engins coulaient les premières piles en béton. Donc il faut se battre tout le temps.

SQ :

Une défaite encaissée aujourd’hui, celle de l’Amassada dans l’Aveyron qui a été évacuée. C’est une lutte contre une méga centrale éolienne. C’est du capitalisme vert. Au nom de l’écologie on reproduit le même modèle industriel surdimensionné, sur-centralisé et aussi destructeur de terres que le modèle précédent. Mais être évacué ne veut pas dire qu’on a perdu.

Un intervenant :

Sur la Coordination rurale, je crois qu’il n’y a pas lieu de se réjouir : les ennemis de nos ennemis ne sont pas nos amis. Et c’est le cas de la Coordination rurale qui est une scission de la FNSEA des gros céréaliers du Sud-Ouest. Ce sont eux qui ont formé des milices pour attaquer la ZAD de Sivens. Et ici en Haute-Vienne je les ai entendus prendre position contre l’interdiction du glyphosate. Peut-être qu’on peut les assimiler à la CGPME et la FNSEA au MEDEF. C’est un peu ça la différence.

Un intervenant :

Dans trois jours on commémorera la disparition de mon camarade Ollier dit Kendal tombé sous les bombes turques, sous l’uniforme des brigades internationales au Kurdistan. Je fais le lien avec le débat parce que ce camarade était actif sur la ZAD de Notre-Dame et s’il y a un lieu dans le monde qui incarne les luttes auxquelles on croit, c’est le Rojaïa ; C’est exemplaire en terme de confédéralisme, de féminisme et ce territoire est encerclé par le fanatisme religieux et le fascisme turc avec la complicité des Occidentaux qui ne font pas ce qu’il faut pour défendre ce territoire. Je suis un internationaliste et ce que tu as dit tout à l’heure sur les GJ avec les drapeaux français fait partie des choses qui m’ont beaucoup heurté en tant qu’écolo et internationaliste : voir des gens dont le seul lien apparent était la Marseillaise et le drapeau français était insupportable pour moi, et je pense que pour beaucoup de gens de gauche c’était difficile. Même quand les centrales syndicales comme la mienne, la CGT, me disaient qu’il fallait aller discuter sur les ronds-points, c’était difficile d’aller discuter avec des gens qui avaient le drapeau, la Marseillaise et « Non aux 80km/h » sur leur pare-brise. Ça ne m’a pas empêché d’aller avec d’autres à la gare le jour de son blocage pour défendre la ligne Ussel-Limoges. Ce jour-là la police a empêché les gens de sortir du train et en a arrêté certains sur présomption de dangerosité de participation à une manifestation. On était quelques-uns d’Attac, de la CGT, de la CNT, etc., à venir au contact des GJ et des camarades du collectif de défense de ce service public, alors qu’à quelques mètres de là une marche pour le climat venait de se terminer, à laquelle j’ai participé en tant qu’écolo. Les trois quarts des gens de cette marche ne voyaient pas l’intérêt d’aller soutenir l’action de défense du service public à la gare. C’était une pure honte. Et là, j’ai dit à des gens d’Europe écologie et de la France insoumise : « Vous êtes des lâches ». De la lâcheté, j’en ai eu moi aussi, mais quand j’ai été élu dans cette ville je me suis opposé à de grands projets comme la piscine, le stade, la LGV. Ça m’a parfois coûté très cher. On n’était pas très nombreux. Et les GJ, en allant bloquer le rond-point de Grossereix, ils avaient bien raison, parce que combien de fois on s’est opposé à cette zone qui allait continuer d’affaiblir le centre-ville ? Et je pense, tu l’as dit tout à l’heure, qu’il faut s’attaquer à des trucs économiques et aller de l’autre côté de Paris, et nous les gauchistes on n’osait pas.

SQ :

Il y avait quelque chose de très naïf chez les GJ au début, parce que c’était des gens non politisés. La référence au drapeau bleu-blanc-rouge et à la Marseillaise : ils ne savaient pas l’Internationale, donc ils ne risquaient pas de la chanter et au départ ce n’étaient pas des casseurs. J’ai des amis très proches qui étaient là dans les moments les plus chauds. Ils disaient que dans les plus grands saccages, la nuit, c’étaient des gens outrés qu’on les traite de cette manière-là. Ils criaient au départ « Les CRS avec nous !» et ils se sont fait massacrer et se sont énervés. La force du mouvement, c’est que pour l’essentiel ce sont des gens naïfs qui se sont énervés, qui ont montré et montrent encore beaucoup de courage pour aller encore dans ces manifs d’où il y a le risque de revenir avec un œil en moins. En même temps c’est un processus de politisation extraordinaire qui s’est passé. Et il y a aussi un dégoût des médias, ce mur de la honte avec l’augmentation de la violence policière à un degré jamais vu.

Maintenant, avec la tentative des syndicats, trois mois après la CGT se réveille, je crains que ce ne soit le baiser de la mort.

Une intervenante :

Moi, je suis gilet jaune du rond-point de Grossereix. Je fais partie de Gilets jaunes unis 87. Mardi, on n’a pas du tout répondu à la CGT. On a répondu à un appel des GJ, Monsieur Boulot, qui appelait à une grève de la consommation. On s’est unis avec la CGT, parce que depuis le départ on souhaitait que les syndicats se joignent à notre mouvement et ce qu’on regrette c’est que ça ne s’est pas fait. Avec les routiers, en décembre, la CGT a fait machine arrière. On était très déçu, on n’attendait que ça. En fait certains GJ n’avaient jamais connu la manifestation. Le drapeau français et la Marseillaise, ça m’a choqué, mais ils apprennent ce que c’est d’avoir des convictions, de manifester. Ils ont le courage de descendre dans la rue. C’est un mouvement qui va continuer d’évoluer. Ce qui nous manque depuis l’évacuation des ronds-points par le gouvernement, ce sont nos cabanes. On y était bien, il y avait des échanges, du partage, une chaleur humaine que je n’avais jamais connue… Samedi on veut reprendre un lieu pour échanger, partager. Donc rendez-vous aux Casseaux, avec ou sans gilet jaune. Pour moi c’est un super mouvement. Et moi, je ne peux pas dire que j’ai rencontré des fachos.

Un intervenant :

De t’entendre parler je n’ai pas trop envie de le faire derrière. C’est une parole franche, et je crois que c’est aussi ça qui caractérise ce mouvement. Nous qui avons beaucoup brassé de la politique, de l’idéologie, de l’analyse, des sciences humaines, etc., on n’est plus capable de ce langage et même de cette force politique. J’ai vu, il n’y a pas longtemps, un débat qui a eu lieu sur la chaîne Le média, avec des représentants de Commercy, le sociologue Aya, et un gars d’Orléans. Au niveau politique ils ont dit gentiment à Aya : « Arrête de mettre en avant cette histoire de racisme ». Il y avait un processus, un débat. Les gens se sont unis en faisant abstraction de leur appartenance. Le pire qui pourrait se passer, c’est de devoir se positionner sur nos affections politiques. Sur le fond ils disaient qu’il n’y a pas cette idéologie de rejet, de racisme, mais une détermination à rester sur l’essentiel, à rester ensemble à partir de ce qui faisait le noyau dur de leur lutte. Il y avait aussi un retour d’une certaine forme d’humanisme. Il y en a qui voient la révolution se profiler, ce n’est pas vraiment le problème.

Un intervenant :

Il y a quelque chose dont on n’a pas parlé : c’est la présence des femmes dans cette lutte. C’est nouveau : la reconnaissance, la parole, l’écoute. Je vais revenir sur le côté rond-point. Sur la partie dérisoire, j’ai été en Vendée. En France on est champion des giratoires : 5,5 millions a minima ! On devrait revendiquer leur suppression ! Il se trouve que là-bas les réunions ne se faisaient pas sur les giratoires. Ils ont été le catalyseur, ce sont des lieux de vie, d’échange et d’écoute. On nous a coupé cette parole. Elle est en train de revenir. C’est le fusible et c’est ce qui évitera peut-être que le couvercle pète (mais faudra peut-être qu’il pète). Les gens n’ont plus de possibilité d’expression, dans les usines, au travail. Les autres n’ont plus de boulot donc ils la bouclent. On s’éclate sur les réseaux sociaux. Ces lieux d’échange manquaient. Et ce qui a fait la richesse des giratoires, c’est la convivialité. On le voit dans les mouvements syndicaux où faire le tour de la ville en distribuant des tracts, c’est comme Bastille-Nation : ça va un moment. Il faut qu’on trouve autre chose. Et ce qui a sauvé Notre-Dame-des-Landes, c’est cette convivialité, cette émancipation, ce mélange. On a appris beaucoup des autres. Et ça, ça donne de la force. Et le gouvernement a peur de ça et de savoir que les gens n’ont plus rien à perdre. Le pouvoir d’achat, le prix de l’essence, c’est autre chose. Je pense qu’on est en train de s’émanciper et les GJ sont un catalyseur.

Une intervenante :

A propos des GJ de Commercy. Ici en Nouvelle Aquitaine on n’a pas encore de délégués. Vu qu’on n’a plus de rond-point pour se retrouver. C’est ça la grosse demande des GJ : avoir un endroit pour se retrouver. En ce moment on a une salle à Rhilac-Rancon, mais c’est une petite salle. Et là c’est magique. Il y a un réseau qui est en train de se créer, Les Abeilles. Ils vont d’une ruche à l’autre, d’un groupe à un autre. Et tout ça vient de Commercy.

Un intervenant :

Il était question mardi d’ouvrir la salle des fêtes de la Maison du peuple.

Une intervenante :

Tout d’un coup ça m’est venu : il faut savoir qu’à Rilhac il y a une maire, communiste. En 2020 ça va être les 100 ans du PCF. Et pour notre région qui a été très marquée par ça, c’est important. Je repensais à ce que vous disiez sur le mouvement ouvrier qui n’existe plus. En fait, je pense qu’il existe, mais les gens ne se définissent plus comme prolétaires. Et ça, ce n’est pas venu comme ça : c’est vraiment une bataille terrible qui fait que les gens sont très spécialisés de plus en plus dans des tâches et ne se reconnaissent plus comme ouvriers.

SQ :

Quand je dis que le mouvement ouvrier n’existe plus, je veux dire qu’il y a eu un mouvement ouvrier avec des organisations très puissantes, ce qui n’est plus le cas, et avec une contre-culture. Ce n’étaient pas seulement des organisations politiques, ou syndicales, c’étaient aussi des organisations culturelles, sportives, des intellectuels organiques, avec une convivialité, une culture ouvrière qui a disparu. Et ça donnait une force réelle au mouvement ouvrier. Ce qui s’est constitué dans les luttes de territoires, ça ressemble à ça avec une contre-culture qui s’est enracinée dans ces luttes. Mais c’est une contre-culture locale qui n’a pas la prétention à l’universalité de la contre-culture ouvrière. Qu’elle ait eu pour référence un stalinisme assassin, c’est quand même un petit problème et ça peut expliquer qu’ensuite elle ait pu entrer en crise ; mais évidemment ce n’est pas juste à cause de ça. Ce qui est entrée en crise, c’est l’identité ouvrière. Aujourd’hui le travail moderne est tellement éclaté, les statuts tellement pulvérisés, avec cette escroquerie des auto-entrepreneurs !

Dans l’identité ouvrière il y a les mêmes intérêts. On demande tous une augmentation pour tel statut. Là, il y a tellement de différences que c’est très difficile de référer une identité précise. Tout à l’heure tu parlais des salariés, mais il y a des gens marxistes purs et durs qui disent que les ingénieurs font partie de la classe de l’encadrement et que leurs intérêts sont différents de ceux des ouvriers.

Une intervenante :

Il n’y a pas que la mairesse de Rilhac-Rancon qui nous aide, il y a aussi Saint-Junien qui a accepté qu’une cabane soit recréée dans le centre de la ville. Donc si vous avez envie de les aider pour la construction, normalement en bas du Champ de foire ; Le groupe de GJ de Saint-Junien est petit mais convaincu. Ils sont branchés sur Commercy. La place du rond-point est essentielle comme le café du village, pour se retrouver, boire un café, discuter. Il y a eu des dons énormes, de toutes sortes de gens.

SQ :

Je voulais parler de ça, de la convivialité. On crée une contre-société qui ne respecte pas les impératifs économiques, notamment de temps. On le ralentit. Le fait d’empêcher la circulation ou de la ralentir, c’est primordial. Comme les dons : ça sort de la pure logique économique. Et ça c’est très présent à NDDL avec La Cagette, système de distribution sur des luttes.

Une intervenante :

Il y a une catégorie de la population qui est encore plus en galère que les GJ, qui ne se manifeste pas beaucoup et pour cause, ce sont les étrangers, qui subissent une loi de plus en plus restrictive, des traitements de plus en plus inhumains. Je parle des personnes en demande d’asile, ou déboutées, qui sont expulsables, qui ont des interdictions de revenir sur le territoire français. Je parle aussi des personnes qui sont en France depuis longtemps et qui se retrouvent, avec la loi, dans l’impossibilité d’avoir des papiers et avec des risques d’expulsion, alors qu’elles sont là depuis très longtemps. J’en aurais comme ça pendant une heure ! J’ai un appel à faire en leur nom : regardez, renseignez-vous sur la réalité de ce qui se passe pour les personnes étrangères en France. Peut-être qu’en discutant avec ces personnes, vous vous rendrez compte qu’effectivement un Etat avec un hymne « merveilleux » (« qu’un sang impur abreuve nos sillons »), ça produit une certaine image.

Un intervenant :

C’est important ces histoires. C’est plus que de la solidarité internationale, puisque ça se passe chez nous. Quand on a eu écho du blocage d’un camion avec les types qui appellent les flics, ça a jeté une ombre sur cette mobilisation. Mais on s’est rendu compte que ce sont des épiphénomènes. On a vu aussi sur des gilets « fâché, pas facho ». La mobilisation pour venir en soutien aux sans-papiers, c’est maintenant. Se battre contre les OQTF (Obligation de quitter le territoire français : il faut faire du chiffre avant les européennes !), contre la nouvelle loi asile. C’est vrai que si c’est repris par un mouvement comme les GJ, de partout, tous ensemble… il y a de belles choses à tisser. J’ai vu des gens, des lycéens passer en chantant la Marseillaise ; ils sont arrivés devant le lycée Gay-Lussac, environ 300, les flics flippés, des passants se demandant ce que c’était, et ils n’avaient pas vraiment de mot d’ordre. Il y avait une ambiance de stade avec la Marseillaise à fond. Il n’y a pas de chanson pour dire merde, on en a marre, on a envie de rigoler, on a besoin d’air, d’autres perspectives. Je me suis dit : il faudrait y aller avec des chansons bien senties. Pendant la loi loppsi on avait fait un campement au jardin d’Orsay et il y avait aussi un mouvement lycéen. Ils venaient là faire leur atelier banderoles, tracts, etc. Et c’était sympa : ça montre qu’il faut des lieux sur l’espace public où on peut partager, échanger.

Une intervenante :

Chez nous les GJ, on est ouvert à toutes les luttes. On a passé énormément de coups de fil mais il y avait beaucoup de méfiance. Mardi après la manif on était au centre de tri postal. On pensait être rejoint par les syndicats, mais apparemment ce n’était pas la bonne heure ! On veut bien se battre pour plein de trucs, mais à un moment donné il faut que les autres viennent vers nous. Et certains GJ ont besoin, non pas d’éducation, mais… C’est tout nouveau pour eux, ils ont besoin de voir autre chose.

Un intervenant :

Attention à la manipulation des médias ! Vous êtes tous ici dans des mouvements de luttes depuis assez longtemps pour savoir qu’il faut y regarder à deux fois quand il y a un article qui dit « Ah les gilets jaunes sont des racistes » ! Il y a beaucoup de peur là-dessous.

Après, la Marseillaise : faites des manifestations où il y a des milliers de personnes, faites-vous canarder comme des lapins à coups de bombes lacrymo, de balles en plastique et vous verrez qu’il y a une arme, c’est le bruit. Pour être ensemble, ils chantent la Marseillaise. Je ne suis pas plus nationaliste que ça, mais je me suis retrouvé à chanter la Marseillaise dans ce genre de cas où ça canarde de tous les côtés. La seule arme, ça a été de faire du bruit massivement en chantant la Marseillaise.

Une intervenante :

Sur Limoges, comme il y avait le problème de la Marseillaise avec un membre de notre groupe, on crée des chansons mais ça prend énormément de temps. On a des vies de famille, un boulot. Il ne faut pas nous juger aussi sévèrement. La Marseillaise, il faut la voir comme un élément de défense. Comme les gens ne sont pas habitués aux manifestations, ils ne connaissent que ce chant-là.

SQ :

Peut-être que pris dans un grand mouvement de foule où tout le monde chante la Marseillaise, peut-être que je la chanterai avec eux, même si c’est un hymne qui me débecte. Mais peu importe. Ce qui compte, c’est l’élan à ce moment-là. On ne va pas non plus faire du purisme. Je trouve que c’est exagéré de dire : « Chantez autre chose », s’ils ne connaissent rien d’autre !

Une intervenante :

Ce qui m’a surprise, c’est la surmédiatisation du mouvement quand il a commencé. Je me suis juste dit : comment ça se fait que les médias, qui sont si prompts à tirer sur le moindre mouvement qui commence, semblent pleins de mansuétude (au début) ? J’entendais parler tout à l’heure sur les usines, les ouvriers. Maintenant ce sont beaucoup de machines, avec quelques techniciens qui les dirigent. Les ouvriers, il y en a quand même beaucoup moins. Ce sont les employés qui sont les ouvriers d’hier, mais ils sont tellement atomisés qu’ils ne se ressentent pas d’esprit communautaire ou syndical, d’esprit de classe, quoi. Ceux-là ne luttent pas.

Une autre chose : est-ce que le mouvement des GJ ne risque pas de déboucher sur un président d’extrême-droite, un gouvernement encore plus dur ? Parce qu’une partie de la population voudra mettre de l’ordre dans le bordel ambiant.

SQ :

Si on perd, on perd. Je crois que c’est aux révolutionnaires, aux gens de gauche si vous y croyez encore, aux gens partisans de la transformation sociale, c’est à eux de s’affirmer. Et ce n’est pas parce qu’on bouge une oreille qu’il va y avoir les fachos. On nous a fait le coup avec Macron. Il fallait voter pour lui pour faire barrage. Le seul mouvement antifasciste, c’est le mouvement révolutionnaire. Je crois qu’on est dans une période où il n’y a plus de réformisme possible, au sens ou le réformisme ça a été quelque chose, la Sécurité sociale par exemple, de vraies améliorations. Mais ce n’est plus possible aujourd’hui. Il y a l’ultralibéralisme déchaîné ou la révolution. Et je pense que c’est quelque chose qui se posera dans les décennies à venir. Et il ne faut plus se laisser intimider par « Attention avec vos conneries, on va finir par avoir les fachos au pouvoir ».

Une intervenante :

Nous les GJ sur Limoges (dans d’autres villes aussi) on se bat parce qu’il y a de la manipulation. Les gens ont l’impression qu’on est divisé parce qu’il y a des personnes qui essaient de nous manipuler. Sur Grossereix on a été catalogué parce qu’on n’a pas de chefs. On prend des décisions en assemblées. Mais c’est une bataille parce qu’il y a des politiciens qui cherchent à s’approprier le mouvement.

Un intervenant :

Tu peux expliquer, ces trois groupes sur Limoges ?

L’intervenante précédente :

Nous, on a un état d’esprit où on ne veut pas avoir de chef. On est une assemblée citoyenne. Quand on voit ces personnes débarquer et essayer et dire qu’il faut qu’on soit organisé et qu’il y ait des gens qui prennent des décisions pour nous, on leur a dit stop depuis le début. Il y a certains gilets jaunes qui ne comprennent pas. Les gens voudraient qu’on soit unis mais ils ne voient pas tout ça, et ça nous gêne dans nos actions. On voudrait aller vite. Il y a un collectif qui voudrait mettre la main sur les GJ et une association.

Un intervenant :

Je ne suis ni GJ ni militant où que ce soit, je respecte les deux. J’admire les GJ tels qu’ils sont aujourd’hui. Je suis simple citoyen, je n’ai pas d’autres moyens de me définir. Je crois que le reproche qui est fait sur la Marseillaise est déplacé. Si elle a été chantée c’est qu’elle était connue et que les gens n’avaient pas d’autre chant plus révolutionnaire à leur disposition, ni des drapeaux avec seulement du rouge, ou du noir ou je ne sais quoi, mais des drapeaux français qui étaient là depuis la dernière compétition de foot. Que ce soit utilisé comme signe de ralliement, ça ne me choque pas. Pour ce qui est du mouvement tel qu’il est aujourd’hui, on peut s’interroger pour la suite, comment ça va évoluer. C’est très bien d’être ouvert à toutes les luttes, je souhaite que des gens vous rejoignent. Il y a quand même l’usure, j’allais dire de récupération. Vous y êtes attentifs. Sur la crainte de l’arrivée d’un fasciste, suite au mouvement, je ne dirais pas qu’on en a déjà un, mais on y va quand même assez fermement, année après année, avec des lois qui réduisent les libertés. La question que j’aurai aujourd’hui : quelle est la chose importante à obtenir comme sortie du mouvement, le changement important à obtenir dans la société pour que le mouvement ait aboutit à quelque chose de concret, durable ?

Un intervenant :

La première chose c’est de faire tomber le gouvernement actuel. Vous parlez de fascisme. On est dans un fascisme économique, il y a une ségrégation entre les gens riches et les pauvres. C’est pareil (à peu près), blancs, noirs ou riches, pauvres.

Par la suite faire tomber des pouvoirs locaux. On se bat tous pour ça, non ?

Un intervenant :

Dans notre vocabulaire il y a des choses qui ont évolué. On dit « les gilets jaunes », c’est un peu péjoratif. Je pense qu’il vaut mieux parler du mouvement des gilets jaunes, et comme dans les syndicats avec plusieurs composantes. Sur le volet fasciste, depuis longtemps avant Macron cette évolution a commencé.

Tu parlais de la solidarité, de la convergence. On veut souvent converger quand on est directement concerné. Sur le vote, l’histoire du fascisme qui nous menace, je suis méfiant. Je suis partisan du vote blanc. Depuis deux ans ils sont décomptés. Macron commence à parler du vote blanc. Pourquoi ? Parce que ceux qui ont voté blanc n’ont pas volé pour lui et ne voteront pas Le Pen. Donc il commence à faire monter la mayonnaise. Faut s’en méfier. Et tous les fachos ne sont pas au FN (RN).

Un intervenant :

Merci pour cette parole de GJ qui montre que la politique c’est l’affaire de tous, de chacun, de chacune.

 

 

 

 

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