L’intelligence peut-elle être artificielle ?

L’intelligence peut-elle être artificielle ?

Hubert Krivine, physicien, vient de publier Comprendre sans prévoir, prévoir sans comprendre (Cassini, 2018). Il a été enseignant-chercheur aux universités Pierre et Marie Curie et Paris XI. Une vidéo vous le fera découvrir dans son milieu naturel, le biotope académique : https://diderot-tv.univ-paris-diderot.fr/videos/hubert-krivine-le-hasard-lepreuve-du-temps Mais Hubert Krivine a beau être savant, il ne manque pas d’humour. Il utilise dans son livre des exemples amusants et il cite quelques superbes âneries. Claude Allègre, Luc Ferry, et beaucoup d’économistes libéraux ne s’en tirent pas à leur avantage. Il y a aussi une belle citation de Deng Xiaoping que chacun devrait apprendre par cœur. Dans le texte, bien sûr. Les premières lignes de Comprendre sans prévoir, prévoir sans comprendre donnent le ton et abordent le sujet : « Les nourrissons et les machines sont conçus par des femmes (et des hommes). On sait comment fonctionne un ordinateur, on ne sait pas comment fonctionne une tête de bébé, ni d’adulte. Notons que la machine dont on comprend le fonctionnement dispose de capacités dérisoires par rapport à un cerveau qu’on ne comprend pas. Certes, cette dernière sait faire des calculs gigantesques et battre le champion du monde aux échecs, mais elle ne s’en est pas aperçue. Par contre, Kasparov, lui, sait faire frire des œufs au plat et des milliards d’autres choses encore. » (*) Voici des extraits de la préface de Jean-Claude Ameisen, que les auditeurs du samedi matin sur France-Inter connaissent bien : « A partir d’une exploration de la nature de la démarche scientifique, Krivine aborde la question complexe des différences entre l’intelligence humaine et ce que l’on a nommé, d’un terme ambigu, l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle ouvre sur un nouveau monde, dont il est difficile de préfigurer les contours […] L’une des grandes différences entre nous et les machines, nous dit Krivine, c’est que les machines d’intelligence artificielle sont, pour l’instant, dédiées, focalisées. » Ameisen cite alors le chercheur en informatique Edward Tenner : « Une fascination pour cette extraordinaire efficacité [des machines] qui se déploie dans un champ restreint pourrait, si nous n’y prenons pas garde, nous faire manquer ce que nous aurions pu imaginer, explorer, découvrir, comprendre, si nous n’étions pas aussi focalisés […] » Le chercheur en informatique Pedro Domingos, cité par Ameisen : « Les gens s’inquiètent de ce que les ordinateurs deviennent trop intelligents et prennent le contrôle du monde, mais le véritable problème, c’est qu’ils ont déjà pris le contrôle et qu’ils sont complètement cons. » Pour comprendre la spécificité de l’intelligence humaine, Hubert Krivine cite parfois le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, qui était venu jadis au cercle Gramsci avec Florence Aubenas pour nous parler des médias, dans le cadre du château de Ligoure. Depuis cette époque, Benasayag s’est beaucoup interrogé sur l’« intelligence artificielle » et sur les fantasmes « transhumanistes ». Il a écrit Cerveau augmenté, homme diminué (La Découverte, 2016). Dangers du « Big Data », puissance et limites de l’intelligence artificielle, spécificité de l’intelligence humaine, calculs statistiques contre-intuitifs, histoire des sciences, (im)prévisibilité : avec rigueur mais dans une langue accessible, Hubert Krivine aborde toutes ces questions. La machine pourra-t-elle « apprendre à apprendre » un jour ? C’est l’idée (ou le fantasme) de « l’intelligence artificielle (IA) forte » supérieure à l’intelligence artificielle faible, celle que nous connaissons aujourd’hui et qui fait que les machines sont exclusivement dédiées à des tâches. Voici quelques lignes (p. 124) de la conclusion d’Hubert Krivine : « […] rien ne s’oppose en principe à ce que l’intelligence des machines dépasse celle des cerveaux humains. Un jour. Comme rien non plus ne s’oppose – en principe – à l’explication des événements politiques par les interactions entre molécules […] Avouons que si nous doutons de cette possibilité d’atteindre un jour cette IA forte, nous n’avons aucun argument rationnel pour l’exclure. Tout est dans le ‘‘un jour’’. Éventuellement, combien de fois l’âge de l’univers ? » Bibliographie Hubert Krivine, Comprendre sans prévoir, prévoir sans comprendre, éd. Cassini, 2018, 134 pp., 12 euros. Du même auteur, aux éditions Cassini : – La Terre, des mythes au savoir, 2011. – Petit traité de hasardologie, 2016. Avec Annie Grosman, aux éditions De Boeck : – De l’atome imaginé à l’atome découvert : contre le relativisme, 2015.

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