L’Horreur économique

avec Viviane Forrester, le 4 avril 1997

Près de 500 personnes, 500 personnes porteuses d’autant de questions, sont venues écouter V.Forrester. L’attente du public, la tension au départ renvoyait à l’importance du questionnement, mais aussi à la pression de la médiatisation autour de V.Forrester. En l’invitant, le Cercle a tenu sa fonction même si la pression de l’idéologie dominante nous empêche parfois d’imaginer qu’on peut “penser autrement”. Il s’agit de trouver, ensemble, les moyens de rechercher de nouveaux “rapports de vie”. En plus de compte-rendu habituel, vous trouverez la présentation à la soirée-débat du 4 avril, ainsi qu’une réaction provoquée par le débat.

“Certain soir par exemple…”

Ce soir-là ? Ce vendredi 4 avril, en 1997
Il ne s’illumine pas de l’illusion -de ce Mythe qui avait le mérite d’être mobilisateur, révolutionnaire, du- ou d’un grand soir à venir.
Il s’ombre (du verbe ombrer, car on ne sombre pas encore) plutôt de ce que Viviane Forrester dénonce avec une belle vigueur : cette obscurité, cette fin d’un temps -le temps du travail-emploi supposé être- et base de l’édifice économique tout entier – et base du statut social, pour ceux qui en ont un, comme pour ceux qui n’en ont, ou pas ou plus – bref : référence aussi évidente qu’implicite, pour tout un chacun, et pour tous.
Elle nous réveille (même si, aussi, elle nous a sidérés…), nous fait sortir d’un drôle de sommeil où, comme dans les brumes d’un rêve, nous n’avons pas encore admis que…nous sachions, que nous “le” savions, mais ne pouvions, ne voulions pas “la” voir l’Horreur économique.
Se mettre au travail, ce soir-là et après, avec Viviane Forrester : essayiste, romancière, critique littéraire, qui a, pour ce livre l’Horreur économique paru en août 1996, et reçu le Prix Médicis Essai, et trouvé plus de 280 000 acheteurs et plus encore de lecteurs… Combien d’auditeurs, débatteurs aussi, dans une trentaine de villes de France où elle s’est déplacée pour faire bouger quelque chose…mais quoi ?

On peut quantifier, on ne peut ni mesurer ni, encore moins, qualifier les effets -formidables- de la publication de cet ouvrage, et du débat qu’il a “ouvert”, et chez ses lecteurs et dans la cité : un débat enfin à l’échelle des questions qui se posent à nous en cette fin de siècle et de millénaire, à l’aube des prochains. Mais qu’on ne réduise pas cela à une ivresse millénariste, entre naufrage et rédemption. En tous cas, que l’on ne parle pas seulement de naïveté.
Que des économistes, des politologues, des sociologues (et leurs hybrides, tous experts patentés), des hommes politiques, des acteurs sociaux, militants syndicaux et associatifs, ce soient agacés (ou pire) de cet incongru -et radical- questionnement, en sa fondamentalité- fonda-mentalité- dérangeante : rien d’étonnant! Elle n’est d’aucun sérail.
On peut même dire, avec raison, que, avant elle, autrement qu’elle, d’autres écrivains essayistes l’avaient dit, écrit, ce qu’elle écrit, crie et dit…(son abondante bibliographie en fait d’ailleurs foi.). Des littéraires aussi ont fait la fine bouche, n’appréciant pas son style, la profusion des qualificatifs parfois. Mais le mouvement emporte tout cela. L’indubitable et l’irréversible aussi c’est cela, le raz de marée encore déferlant plus de 8 mois après, qui s’est amplifié par “bouche à oreille” avant même que les médias ne s’en emparent. Un travail qui arrive “a point nommé” pour qu’enfin on nomme.
C’est là le caractère unique de ce livre : c’est un révélateur pas une révélation : révélateur comme en photographie. Il est inclassable pourtant. Quelqu’un (quelqu’une) a osé prendre la parole, avec sa propre voix qui se risque et s’expose. Et cette femme, depuis sa place et tranquillement, accompagne depuis des mois ce mouvement qu’elle a, volens nolens, provoqué, comme elle l’a fait à Limoges -par sa présence- sans “solution-recette” a appliquer car : quelles voies, quels chemins ?
Elle suscite donc, sans solliciter ni briguer de poste. Après, à nous de jouer!

Elle a, Viviane Forrester, des accents de Cassandre, de visionnaire, un ton oraculaire et -pourquoi pas?- inspiré…ne disons pas prophétique, mais clairvoyant, et d’une Cassandre qui se trouverait être “enfin crue” : Cassandre, si elle avait reçue le don de dire et de “prédire vrai” les malheurs des temps (du Cheval de Troie et sa cargaison d’assaillants sous forme d’offrande aux dieux -et on peut se demander à quels dieux : Bourse, Marché, Valeurs ? si l’on transpose…-), s’était vue ôter par Apollon, à qui elle s’était à demi refusée, le don d’être crue.
Le livre de Forrester fait date et peut-être même datera-t-il. Date repérable aussi lorsque l’on se retournera pour voir d’où sera-serait (sans origine assignable) parti ce dé-leurrage ?
Sait-elle ? Que sait-elle? Que savons-nous?… A ne plus pouvoir dire, au moins que nous ne savions pas.
“Nous vivons au sein d’un leurre magistral, d’un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas reconnaître tel, et que des politiques artificielles prétendent perpétuer. Des millions de destins sont ravagés, anéantis, par cet anachronisme dû à des stratagèmes opiniâtres, destinés à donner pour impérissable notre tabou le plus sacré : celui du travail.
Détourné sous la forme perverse d’«emploi », le travail fonde en effet la civilisation occidentale, laquelle commande la planète en entier. Il se confond avec elle au point qu’au temps même où il se volatilise, son enracinement, son évidence, ne sont jamais officiellement mis en cause, et moins encore sa nécessité.”[1]

“…Discours sur discours annonçant « de l’emploi » qui n’apparaît pas, qui n’apparaîtra pas. Locuteurs et auditeurs, candidats et électeurs, politiciens et publics le savent tous, ligués autour de ces incantations pour oublier et nier, avec des motivations diverses, ce savoir. Cette attitude là, qui fuit le désespoir au moyen de mensonges, de camouflages, de fuites aberrantes, est désespérée, désespérante. Prendre le risque de l’exactitude, le risque du constat, même s’ils conduisent à un certain désespoir, est au contraire le seul geste qui, lucide quant au présent, préserve l’avenir. Il offre dans l’immédiat, la force de parler encore, de penser et de dire. De tenter d’être lucide, de vivre au moins dans la dignité. Avec « intelligence ». Et non dans la honte et la crainte, terré dans un piège à partir duquel plus rien n’est permis.Avoir peur de la peur, peur du désespoir, c’est ouvrir la voie aux chantages que nous connaissons trop.”[2]
Dans La Violence du calme, essai que Forrester avait écrit il y a 17 ans, elle parle déjà d’une forme de résistance (mot qu’elle n’a pourtant pas employé) :
“« L’horreur économique » évoquée par Rimbaud sous-tend chaque parcelle du temps, de l’espace, inaugure les systèmes, accapare la langue, camoufle les langages, se donne pour phénomènes naturels antérieur à tous les temps. Se fond avec la religion, s’infiltre dans l’environnement, codifie la morale, crée des catégories.
C’est la vie, dira-t-on. Non. Vous avez donc une solution ? Non ? Peut-être n’y en a t-il pas. Mais ce n’est pas la vie. Et ce n’est pas un « problème », mais un mensonge, une machination, un complot vétuste et délibéré; les « solutions » ne peuvent que les renforcer, leur donner du statut. Alors ? Alors, au lieu d’entrer dans ce jeu funéraire, le refuser en bloc. Si c’est impossible à tous, c’est possible pour quelques-uns (…). Faire ce que l’on a les moyens de faire, dont d’autres sont privés.”[3]
C’est ce qu’il nous reste à faire.
“…Penser n’est pas une morne démission mais une activité autonome, radicalement marginale à l’ordre, au sens imposé, qui excluent la pensée, car elle est au pouvoir ce que sont l’eau, l’ail, le crucifix au vampire.”[4]

Il y a incitation pressante et irrévocable à élaborer, à débattre, à tenter “pour notre propre compte” (nous prenant en compte hors compte économique ou “conte à dormir couché”) et comme citoyens et comme sujets singuliers, au “un par un”, nommément. Poussés donc à penser sans nous abriter derrière les paravents dérisoires du “prêt-à-penser” de l’économie de marché (dit libre) et de la seule lamentation…Alors : un peu moins dupes, un peu plus lucides et plus acteurs ? Sauf à refuser de se colleter avec le désespoir (comme appui) et lutter avec la logique hégémonique et ses automatismes qui nous bercent, nous bernent, nous baignent…
Je ne sais si c’est Pandore, elle même, une femme encore comme Cassandre, qui a ouvert la boîte dans laquelle était tenues enfermées les misères humaines. Les malheurs et le Mal lui-même se seraient dispersés sur le monde. V.Forrester, elle, elle a ouvert la “boîte noire” dans laquelle semblait inscrit le parcours prévu du monde- et même peut-être un “plan de vol”- sa désignation ?
Seule au fond (elle tient toujours la boîte, Pandore…), dit la Mythologie, est restée : l’espérance.
M.F. RICHARD-ELIET

La parole à V.Forrester

Pour moi l’Horreur économique découle d’un leurre : nous ne sommes pas dans un temps de crise, mais dans une mutation de civilisation. C’est la première fois que, sur cette planète, l’existence des hommes n’est plus indispensable ni pour la faire fonctionner ni éventuellement pour produire du profit. Le garde fou du nombre d’humains nécessaires est en train de disparaître. On s’aperçoit qu’il y a pire que d’être exploité, c’est de ne plus être exploitable dans une société qui est toujours fondée sur le travail sous forme d’emploi (qui générait cette exploitation). Notre société se veut de plus en plus économique, et dans cette logique on ne nous cache pas que nous en sommes la dépense superflue. Or, bien sûr, en démocratie, on ne fait pas périr des gens, on les laisse dépérir. Dans un régime totalitaire, ce serait, au moins énoncé. Vigilance donc : on peut parler d’entrer en résistance, il en est temps. Si, à l’exploitation par le travail se greffe l’exclusion d’une société toujours fondée sur l’emploi (alors qu’il disparaît) la vie salariée (alors qu’elle disparaît) sous un régime dur on pourrait passer à l’étape suivante : l’élimination. Dans un film, j’ai vu une ouvrière du textile de l’Aisne, jetée comme le sont ceux qui subissent les plans sociaux poser la question : “que pouvons nous devenir alors ? Nous mettra-t-on dans des camps ?”. On parle toujours de rafistoler une ère industrielle révolue qui a disparu au son des mêmes ritournelles : “priorité à l’emploi !” dans les pays du G7 (les 7 pays les plus riches du monde) mais un pays riche n’est pas forcément un pays prospère. Le chômage a doublé entre 71 et 94, et cela empire, mais, sur le fond, on a toujours les mêmes promesses fallacieuses, lesquelles, même si elles étaient tenues, demanderaient des décennies pour qu’il y ait retour à des conditions de vie décentes,…et cela, avec un milliard d’humains de plus dans 10 ans.
Ce que j’ai voulu dénoncer ce, n’est pas la fin de l’emploi, qui, il n’y a pas si longtemps, correspondait d’ailleurs à une utopie- c’est l’exploitation qui en est faite : qu’on nous fasse tourner en rond, dans un système très méthodique, grâce à quoi on parvient à exploiter de plus en plus facilement une population de plus en plus grande. Un salaire est toujours indispensable pour survivre, et il y a moins de salaires, donc on frôle le crime. A notre époque, il devrait se faire le deuil de l’emploi, mais c’est difficile de faire le deuil d’une ère dans laquelle nous sommes encore complètement insérés, où nous avons nos racines et où nous respirons, toujours avec les mêmes critères, les mêmes concepts, comme au XIXème, quand le travail ne manquait pas, que la structure de nos sociétés était effectivement basée sur cela. En tenant donc pour anormal ce qui devient de plus en plus courant (le manque de travail), on culpabilise les gens et on perpétue, on encourage par exemple, la honte de certains chômeurs d’être au chômage, ce qui est de plus en plus aberrant : est-ce qu’on “mal mené sa barque” ? N’a-t-on pas, plutôt, basculé dans des statistiques …qui vous attendaient ? Une partie de la population a honte de n’avoir pas de travail, ou peur de le perdre si elle en a, ce qui les met à la merci de ceux qui peuvent les exploiter. Cette honte et cette peur devraient être cotées en Bourse, car ce sont des éléments très importants du profit. Le profit est toujours le moteur de nos sociétés, mais on n’en parle jamais, pas plus que des vrais privilèges. Il ne s’agit pas d’être radicalement contre les profits : cela correspond à des pulsions humaines et les refouler peut conduire à des fantasmes. Nous sommes dans une société qu’on peut dire symétrique du système soviétique, (pour lequel, s’entend bien, je n’avais aucune sympathie), dans une pensée unique inverse. En schématisant : là-bas, la logique unique était éradiquer le profit ; ici, c’est de le favoriser, sans en parler. Notre société nous est présentée comme obligatoirement sous la coupe d’une Economie de Marché -poule aux œufs d’or- dont la croissance économique créerait des emplois, d’où notre dépendance complète. En faussant, comme souvent, le vocabulaire, on parle de créations de richesses supposées être aussitôt collectives ! C’est ce qu’on appelait avant, tout bêtement, bénéfices et supposés aussi générer de l’emploi. Or des sociétés, largement bénéficiaires, licencient à tour de bras. On les appelle cependant “les forces vives de la nation”. Pour moi ces forces vives d’un pays ne peuvent être que tous ses habitants -pas ses seuls citoyens- ou, plus élitairement, les artistes, les écrivains. Si on appelle ainsi actuellement ceux dont on dit qu’ils “prennent des risques” et sont les seuls à le faire, créateurs car chefs d’entreprises, on sait pourtant que ce sont eux qui, dès qu’ils en ont l’occasion, délocalisent, si cela devient intéressant pour eux. Que devient, alors, la force vive des travailleurs ? Mon livre n’est pas pessimiste, il donne plus d’espoir, il libère : ce qui est plus désespérant, c’est de laisser entendre qu’il n’y a pas d’autres choix, qu’il n’y a pas d’autre alternative, que nous sommes verrouillés dans ce système ; ce qui est faux, hypocrite.
Je suis romancière, essayiste (et La Violence du calme est un essai politique), et pour moi, la politique ne peut se faire qu’en nous référant, chacun de nous, à l’économie ; on ne peut pas ne pas s’y intéresser, sinon on ne peut entendre que les discours que d’autres veulent bien nous dire. L’économie, c’est ce qu’il y a de plus puissant, de plus secret, qui circule, mystérieusement et qui atteint chaque destin : un Shakespeare actuel ne pourrait l’ignorer. Là, j’ai essayé d’entendre ce qui est caché, non par complots, machinations, mais à notre vue et à notre insu en même temps. Quatre exemples.
· En mars 1996, lors de l’annonce aux USA d’une baisse probable du chômage, immédiatement, sur tous les marchés boursiers de la planète, la Bourse dégringole spectaculairement. La première page des journaux titrait “priorité à l’emploi”, mais dans les pages intérieures, en place modeste, le ton est différent : “la chute à la Bourse est due à la panique devant la mauvaise nouvelle de la baisse du chômage”.
· Le langage des organismes internationaux -puissances riches de l’argent de la planète, intermédiaires entre les entreprises économiques privées et les gouvernements- et dont les conseils aux gouvernants se font souvent sous forme d’injonctions, est révélateur, aussi, dans les bulletins internes de ces organismes et pas dans ce qui peut paraître dans la presse publique. Par exemple :
– En 1994, on peut lire dans le bulletin de l’OCDE “pour obtenir un ajustement donné des salaires, il faudra un niveau plus élevé du chômage conjoncturel” .
– Par ailleurs, dans le bulletin de la Banque Mondiale : “Une flexibilité accrue du marché du travail (en dépit de sa mauvaise réputation, le mot étant un euphémisme renvoyant à des baisses de salaires et des licenciements) -est essentielle pour toutes les régions entreprenant des réformes en profondeur.”
– Le Fonds Monétaire International renchérit : “Des gouvernements européens doivent se lancer avec audace dans une réforme profonde des marchés du travail ; l’assouplissement de ceux-ci passe par la refonte de l’assurance chômage, du salaire minimum légal, et des dispositions légales qui protègent l’emploi”.

J’ai des centaines de citations de ce style en réserve. Il ne s’agit pas là de langage électoral, minaudier, en gants blancs, mais de la brutalité de ce qu’on nous fait subir de plus en plus, contre laquelle, en Europe et en France on résiste encore. Le modèle américain et sa fausse prospérité (misère voyante) est riche aussi de dangers : nombreux poor workers. La classe moyenne sortait de la pauvreté par l’investissement et la confiance en la croissance, celle là même dont les financiers disent que “la bulle de croissance va crever”. La Bourse se grippe. Dans cette première puissance mondiale, la classe moyenne se précarise, les “bonnes intentions” de Clinton, il ne les a pas poursuivies. L’ex-Conseiller économique de Clinton, Robert Reech, ( ?) disait au Monde “la disparité des revenus aux USA, et l’absence de protection sociale, sont telles que cela ne serait même pas toléré en Europe”. A la fin de son dernier mandat, la question avait été posée aux américains : “Préférez vous un travail mal payé ou un chômage bien indemnisé (ce qui n’existe pas aux USA) ?”. Est-ce vraiment ce qui est à proposer ? A cette scandaleuse question, vertueuse réponse a été donnée : “travail, même mal payé”. La réponse était prévue dans la question même. La question que moi je crois entendre souvent, posée ou pas, est celle ci : “Faut-il donc mériter d’avoir le droit de vivre ?” La réponse aussi, je crois l’entendre : “Oui, il faut être utile à la société.” Le travail gratuit, pas payé du tout, semble même proposable en France.[5].
Il faudrait être rentable, employable, “profitable au profit”. La preuve : actuellement, on confond complètement utilité et rentabilité. Les mouvements des internes, des médecins et, il y a peu, des enseignants, le manifestent. On supprime des postes alors qu’il en manque et que c’est prioritaire, on ferme des hôpitaux, on enlève aux médecins leurs moyens de pratiquer la médecine, ce qu’on “fait passer” en disant que tout cela -Enseignement et Santé publique, indispensable pourtant à la vie d’un pays- n’est pas rentable actuellement, alors : bon à jeter ?. Il y a assez peu de très grands mouvements sociaux par rapport à cela, à la perspective d’une société sans avenir propre. Le modèle de vie autorisé, licite, qui continue à s’y proposer est celui de la vie salariée, dont les jeunes savent pour la plupart qu’elle est confisquée. Dans les générations précédentes, même quand les jeunes, en cours d’études, avaient des envies de faire autre chose, ils avaient au moins l’impression que dans leurs études il s’agissait d’une initiation à la société, et pas à être jeté par la société ! Ce qu’on propose aux jeunes, c’est des carrières de demandeurs d’emplois, des carrières à l’ANPE (qui elle devrait être complètement périmée, n’aurait pas lieu d’être) : on demande à des gens, semaine après semaine, mois après mois, année après année, pour ne pas perdre des indemnités, de chercher. On leur demande “une recherche de travail opiniâtre et permanente”. Or on sait que, pour la plupart ils n’en trouveront pas, ou que, s’ils en trouvent, ce seront des emplois qui les renvoient à la même ANPE quelques mois après. C’est-à-dire qu’ils passent leur temps à “se faire jeter” à se sentir inutiles, ce que personne n’est. Ce sont des valeurs humaines gaspillées, gâchées d’une façon scandaleuse, et la honte… c’est de là qu’elle s’enracine.
Peut-on encore accepter une société structurée selon un modèle qui n’est plus ? C’est à regarder en face. Même si on ne peut exempter la classe politique d’avoir à “rabibocher” à court terme ce qui peut l’être : ne pas laisser se ravager des destins, cela c’est même à exiger. Ce qu’il faut surtout, c’est réfléchir ensemble -et forcément avec des conflits de pensées autour de ces questions- au fait qu’on ne peut plus continuer à exploiter cette situation actuelle. On ne peut plus prôner la flexibilité actuelle (Banque mondiale) et ceci en employant ces mots “plan social”, pour ce qui est de plus a-social -licencier- et “dégraissage”, mot non plus hypocrite mais abject, ignoble, mot qui rappelle que comme à Auschwitz, de là graisse des personnes peut faire des savons. Tous les termes “sympathiques” sont d’ailleurs récupérés, par exemple marché libre ne renvoie pas à souplesse mais à inflexibilité, férocité. Ce serait comique, ces renversements de sens, si ce n’était pas si dramatique : flexibilité c’est bien licenciement, quand, comme, où on veut…. On raconte que “c’est pour mieux te sauver mon enfant” quand on chasse des immigrés, on raconte maintenant, tout à coup, que c’est pour protéger les “bons immigrés” des autres, “illégaux”, qui leur font de l’ombre à eux, eux qu’on voulait, avant, chasser. Le thème et la méthode sont vieux comme le monde : diviser pour régner. Secteur public contre secteur privé, vieux contre jeunes, “Français de souche” contre immigrés, et immigrés “légaux” contre immigrés “clandestins” (sans papiers plutôt, ils ne sont pas clandestins pour ceux qui les exploitent). On focalise l’opinion, en prétendant que se sont les immigrés qui font le chômage ; ce que faisant, on la détourne du fait que, en vérité, ce sont les délocalisation et les fuites de capitaux qui créent du chômage et cela à très grande échelle. Cette chasse à l’étranger est une chasse aux pauvres : on a rarement vu un émir scotché dans un charter ! Dans le défilé contre les lois Debré, des manifestants portaient à l’épaule un carré de papier : “à qui le tour ?” Ces personnes mêmes que leur voisin encombre, parce qu’il n’a pas tout à fait les mêmes habitudes qu’eux, ne se rendent pas compte que, même si elles votent FN ce seront elles qui “encombreront” peut-être ensuite dans un régime pareil, et ainsi de suite, de plus en plus de gens…!
Avant même de lutter contre, de résister, il y a à savoir d’abord “où nous en sommes”, avec une très grande lucidité, comment, “nous sommes gérés de cette façon là”. Rappelons nous Vilvorde. Cela donne des indications ! Je ne veux bien sûr pas céder au chantage à la Solution, j’ai le droit, vous aussi, de critiquer, de critiquer “à mort”, même si je n’ai pas, si vous n’avez pas de solutions, car cela n’enlève pas le droit et le devoir de dire la vérité. Il y a d’ailleurs, toujours une solution, quant on pose la bonne question, les vrais problèmes. Ce ne sont pas mes “états d’âme” que j’ai donnés dans mon livre, mais j’ai essayé de “faire un constat”, mettre un peu à plat le système et repérer les fausses questions qui masquent les vrais problèmes. Il ne s’agit pas de donner des solutions à des problèmes dénaturés, faussés (et, pas innocemment) : etceux-là, des millions de solutions sont en permanence “trouvées”, on voit avec quels résultats !
Ce qui est indispensable comme moyen d’agir déjà (et mon livre tourne autour de ça) c’est de
· refuser de continuer à vivre dans une société anachronique
· voir quelle est la situation et comment elle est exploitée
· réagir, mais à partir de cela. De plus, avant même d’envisager une autre répartition du travail, voir la nécessité qu’il y ait une autre répartition des richesses, car c’est toujours aux mêmes qu’on demande de partager le peu qu’ils ont, les plus faibles, ceux dont il n’est jamais vraiment question, les “non mentionnés”.

En Corée, pays jeune industriellement, les travailleurs se sont révoltés contre cette flexibilité. A Vilvorde, il y a eu mobilisation, intérieure et extérieure, contre la fermeture, annoncée imminente, d’une usine de 3100 personnes, usine qui venait d’être rénovée à coup de milliards, salariés donnés en modèle à tous les sites Renault car ayant accepté tous les sacrifices qu’on leur avait demandés pour être performant…. La fermeture de Vilvorde est différée pour l’instant, et Renault condamnée symboliquement. Cette fermeture quasi illico concernera (it) 5 à 7000 directement sur la région, et, là aussi, les actions Renault mont(ai) ent en flèche.
On m’a dit, s’opposant à mon propos : “ Ne trouvez-vous pas « logique » cette fermeture ?”
“Si on accepte de la dire “logique”, c’est qu’on vit dans une société qui n’est pas “vivable, licite, possible”, où l’on n’est accepté que si l’on est des “robots ratés”, et qu’on y coûte moins cher que des machines.”
Quant à l’aspect “humanitaire” que représenterait la délocalisation d’usine dans des pays ayant besoin d’emplois, bien sûr ils en ont tous besoin, mais on profite de situations médiévales et on les fait ainsi persister. Ce système, d’ailleurs, a fait faillite chez nous. On n’en est plus, comme il y a peu, à pouvoir espérer que notre prospérité (relative) se répande ; c’est plutôt la misère qui se mondialise.
Je vais arrêter là.

La parole à la salle [extraits significatifs]

Premier intervenant : c’est injuste et dramatique, dans une société comme la nôtre d’en être là, mais je ne partage pas votre analyse du chômage. Vous parlez beaucoup des salariés, de certains “gros patrons méchants”, qui d des artisans, commerçants, petits agriculteurs, professions libérales ? De ceux qui peuvent créer 1 ou 2 emplois dont au moins le leur. Les charges sociales et les impôts, il faut bien les payer. Avec la fiscalité large et pénalisante il y a souvent renoncement à la création où la reprise d’entreprise. C’est mon cas. Je n’ai pas repris le commerce de mon père. En Angleterre, aux USA, en Nouvelle Zélande, où la fiscalité est plus légère, il y a davantage de création d’emplois. Il y en a même 400 000 par an en Italie, moins de 200 000 par an en France, alors que depuis 30 mois le chômage baisse en Angleterre et aux USA [ dans la salle : A quel prix !]. Si les impôts baissent, les salaires vont forcément remonter, on retrouvera un niveau meilleur, c’est une loi économique [V.F : c’était ! Remous dans la salle]. Des copains voudraient, mais n’osent pas se lancer dans la création d’entreprise à cause de la fiscalité et des démarches administratives lourdes.

V.F : Les PME, elles aussi, sont très dépendantes de l’économie de marché, qui d’ailleurs, masque une économie purement spéculative, virtuelle, une économie des “produits dérivés” qui n’est fondée sur aucun actif réel. C’est quelque chose d’hallucinant, d’halluciné, de plus en plus autonome. C’est dans cette économie là qu’investit l’Economie de Marché. Je réfute complètement l’idée : “moins de chômage si les entreprises ou les firmes sont bénéficiaires, bonnes concurrentes”. C’est le contraire ! Quant aux pays en référence, parlons en. En Nouvelle Zélande, pays assez riche et prospère, une protection sociale ancienne et générale, “du berceau à la tombe” était assurée, puis, il y a peu d’années, la misère y a été créée. Cela se rapproche de l’Angleterre. Restriction des soins pour les plus de 60-70 ans, listes d’attente longues pour les consultations, refus de soins pour certaines affections liées à une pratique “déviée” (alcoolisme, tabagisme) ; la misère peut y être scandaleuse. Aux USA, sous le deuxième mandat de Clinton, la subvention pour les soins aux personnes âgées, a été supprimée quasi officiellement. Réduction des impôts. Diversité accrue des revenus. Désastre pour une majorité. On peut reparler des travailleurs, non ou mal payés, des “non-chômeurs” (et aux heures de travail effectif très variables et qui sont seules payées pour une attente aléatoire, à domicile obligatoirement, de convocation). Est-ce alors le choix travailleur/chômeur mal payé qui est à promouvoir ? [Brouhaha, interventions vives et contrastées mais peu intelligibles].

Mme Lacouturier : Je parle en tant que fonctionnaire et aussi femme d’artisan. La première solidarité, c’est d’assurer le Service public. Quant aux artisans, créateurs d’emplois stables ils ont besoin de clients pouvant consommer plutôt que d’une baisse d’impôts…

Une autre intervenante : Mais ne peut-on dire que le Crédit Lyonnais, aussi, est un service public, puisque se sont les contribuables qui paieront le déficit : on a bien, alors, quelque chose à y voir.

Autre intervenant : Votre livre est terrible. La solution, il la faut, on peut plus attendre… Le problème est politique, l’horreur aussi est politique. Même à gauche il y a crise de crédibilité. Exemple : la fable de la Compagnie Générale des Eaux et du sénateur socialiste : on peut pourfendre le capitalisme le matin…, en s’étant fait arroser la veille ! Quant aux sectes satellites des partis, si elles ont raison, ce sera dans un siècle ! Alors, vous, avec le succès qui est le votre, pourquoi n’appelez vous pas à la construction d’une force politique profondément nouvelle ? [Applaudissements, rires, et protestations mêlés dans la salle]

V.F : Parce que ce n’est ni mon métier ni ma vocation. Je suis écrivain, ce qui m’a permis d’être libre d’aller au bout de ma pensée, de n’avoir pas d’autre enjeu que cela. Je ne me vois pas faire autre chose : mettre à plat la situation, les moyens et les méthodes qui ont été employés pour qu’on en soit là et par conséquent, le fait qu’il peut y avoir des alternatives. Cela plutôt que le “résignez-vous !”. Moi je suis indignée. L’indignation est un facteur très important et vaut mieux, même si c’est ringard, que la résignation et l’humiliation. Si, dans mon prochain livre, je pense faire des propositions, j’espère bien que je ne serai pas la seule à en faire (ce serait imposer ma pensée unique). C’est à chacun…Il ne faut déléguer la pensée ni à moi, ni à personne. Et des propositions, il en faut plusieurs, et aussi des conflits d’intérêts, de pensées, de la contradiction. Je ne fais qu’une proposition à faire des propositions. Et moi aussi, j’en ferai, mais parmi d’autres.

Autre intervenant : Comment les partis politiques peuvent-ils avoir une dose d’autonomie, un projet de société ? La dictature économique est pernicieuse, difficilement perceptible dans les régimes qui sont bâtis sur des lois libérales mais avec le diktat des multinationales, le principe de l’économicité, de la fructification de l’avoir.
Les partis politiques aussi fonctionnent comme une industrie ; à partir du moment où on y parle beaucoup d’argent, de financement, ne sont-ils pas alors sous l’emprise de ceux qui ont le pouvoir économique ?
Enfin, l’accent est à porter aussi sur la responsabilité des Puissances Occidentales (notamment les multinationales) dans le sous développement de l’Afrique.

V.F. : Oui, pour le rôle prédateur de l’occident dans beaucoup de pays…Pour ce qu’il peut en être des partis : j’avais écarté cette idée qui me laisse un malaise ….mais je ne vois pas comment la réponse politique et syndicale peut être autre qu’internationale, mondiale en fait. Même si le risque Big Brother m’inquiète -des réseaux puissants et mondiaux, pouvant être récupérés- on ne peut, au sein de pays qui respectent des lois, faire face à une mondialisation, qui, elle ne connaît pas de frontières et dérèglement les lois dès que cela lui convient. Les contre-pouvoirs ne peuvent être qu’internationalisés face à une économie plus globalisée que mondialisée. Par exemple, le chantage à la délocalisation est “tenable” dans le contexte syndical actuel. La proposition d’un plan social avec suppression de 1000 emplois, et qui, s’il est refusé par les syndicats, renvoie à un “déménagement” pur et simple de l’usine dans un autre pays, moins “exigeant”, et à 2000 emploois disparus, peut-être “accepté” comme moindre mal, quant à l’idée de “Droit au travail”, s’il est inscrit dans la constitution, elle ne tient pas actuellement. La Corée, l’éveil de la solidarité autour de Vilvorde, encore vague, utopique, pas assez travaillée, renvoie à ce que peuvent être des sacrifices mais “consentis” car ayant un sens, à la différence du “se faire jeter” de la soumission. Serait-ce là une des réponses ?…

Elie Hamesse : Votre ouvrage est un ouvrage de “proximité”, sans qu’il y ait appel à un jargon inaccessible, une brèche originale dans la domination de l’économique sur notre mental par le mythe-emploi (cf. le “non-chômeur”…). Vous prenez une distance juste permettant la compréhension. C’est ce qu’avait fait Zola ; en décrivant un phénomène, on a déjà cheminé vers la solution, même en la contournant. C’est un exposé spontané, ce soir, rajeunissant pour tous. La “pieuvre” est nommée comme cela avait été amorcé il y a 20-30 ans…

Autre intervenant : Je trouve que votre livre assène plus qu’il n’analyse (cf.p.119). J’attends votre deuxième livre. J’ai un parcours politique qui, après le PCF et le PS, m’amène à craquer vers l’anarchisme… ?
Allez vous parler de la refondation de la démocratie ? Il n’y a pas que les 200 000 personnes encartées dans les “4 partis” et leurs amis. Il faut que les citoyens soient “ailleurs” : où ? Comment ? Par exemple, dans les réunions de conseils municipaux même si il n’est prévu que 6 sièges (pour tourner en petit comité) : à partir de 7 citoyens où est la démocratie ? On peut s’interroger aussi sur le choix de dates pour les manifestations syndicales ; si la CGT organise une manifestation le 25, alors FO propose le 24, etc. Ca veut dire qu’on casse toute spontanéité. Où est l’espoir, là ?
Comment faire pour qu’on puisse vous, moi, “reprendre la balle au bond” ? C’est à nous, en démocratie, d’imposer notre vision. Quant à la mondialisation, tout comme les technologies de pointe, elle fait partie de l’histoire. On n’a pas à en être exclu, elles pourraient être “non-néfastes”. On n’est pas des figurants et dans un son et lumière à la Zola, alors que, dans les hautes sphères économiques, la modernisation et la mondialisation s’éclatent et jouent à plein mais avec quelques uns.

V.F : C’est à nous, à chacun de nous et à nous ensemble, d’imposer -même si les structures, les lois, et les personnages politiques sont indispensables- ce qui est prioritaire. A nous de refuser le verrouillage de la seule analyse politique imposée comme primordiale, c’est-à-dire l’économie de marché, et ce dans quoi elle investit : l’économie spéculative.

Autre intervenant : Des éléments de réflexion se croisent entre travail et identité d’une part, économique et politique d’autre part. Je privilégie le point de vue identitaire face à ce qui met l’accent sur le travail permettant l’argent, permettant de nous sentir exister à partir d’objets symboles ; la solution c’est d’obtenir d’autres renforcements identitaires avec d’autres valeurs symboliques (on peut se nourrir très bien avec trois fois rien). Je peux continuer à exister avec la référence, essentielle, à des valeurs de culturel et de relationnel. Mais, peut être pressent-on, craint-on malgré tout, que, sur ces bases, le système actuel s’effondrerait de lui-même. En tous cas je ne suis pas d’accord avec l’appel à la relance de la consommation, répété comme un slogan.

V.F : Je suis d’accord ; mais la nécessité, rappelée par quelqu’un, d’avoir des consommateurs pour ce qu’on crée, ne veut pas dire que la croissance de la consommation est la réponse à tout.
Un intervenant évoque aussi l’actualité d’une “horreur scientifique” et potentiellement, au service de l’horreur économique et/ou politique par le biais du “marquage” et du guidage des vivants par des “micro-puces” (transpondeur) et des “micro cristaux liquides”. Quelles réponses à cela ?

Un intervenant : La troisième voie à trouver, comment la mettre en service ? Les partis, eux, sont bien organisés. Mondialisation, modernisation…faire autre chose, mais quoi ? Si les pistes existent, elles se débattent. On peut reprendre l’analyse de Robin : c’est pas le travail qui manque, c’est l’emploi. Un chômeur de moins c’est un cotisant de plus pour les caisses de la sécu et des retraites. Je pense que les emplois existent aussi. Arrêtons le gaspillage. De toute façon la société ne sera jamais parfaite : l’homme ne l’est pas. Mais améliorons là. Quel rapport y a-t-il entre le droit au travail et la recherche débilitante d’un petit boulot ?

Joseph Lagisquet : La pensée écologiste, vous en avez peu parlé, ne peut-elle être une autre pensée, une piste nouvelle pour dépasser l’économisme ? Votre deuxième livre en parlera-t-il ? Ne peut-elle être la base poour interroger autrement, fondamentalement, la pratique politique en tenant compte d’abord de l’homme, une sorte d’écosphère des opérateurs, un mode d’action ? L’écologie pourrait devenir une éco…sophie.

Francis Laveix : On parle d’emplois, de sacrifices, de solidarité, de licenciements dans les services publics ; or la France ne s’est pas appauvri, elle a prospéré : quand il y a 4 à 5 millions de chômeurs, 4 à 5 millions de salaires sont “non-versés”. Ils existent, puisque le pays ne s’est pas appauvri et même, depuis les années 70, a prospéré dans le même temps que montait le chômage. L’argent correspondant existe donc. Alain Minc, lui-même, le reconnaît ! alors pourquoi pas des taxes sur les salaires non versés, à aligner sur celles correspondant à ceux qui sont versés. [cette réflexion a été développée lors de l’intervention, mais n’a pas été reprise dans le débat. Hélas!]

Autre intervenant : Le PS propose la semaine de 4 jours, de 32 heures[6] avec création de 350 000 emplois dans le Public, de 350 000 dans le Privé. Qu’en pensez vous ? De quel parti vous sentez-vous la plus proche. [Rires]

V.F : …je me sens surtout “plus éloignée de certains” et “très proche” d’aucun. Maintenant on parle plus de répartition du travail que de partage. Dans le court terme c’est peut-être une bonne chose pour traverser ce temps, mais “avec” baisse de salaires c’est aberrant et “sans” est-ce possible ? Ce serait une situation très exploitée, récupérée. Ce n’est pas une panacée ; ce serait continuer sur la même lancée du travail-emploi. Rappelez-vous le livre ancien de Georges Friedmann, Le travail en miettes, mais il s’agissait, alors, d’une autre forme, des miettes d’emploi, des travaux qui n’en sont pas. Tout nous semble préférable à : regarder en face que l’emploi est en train de disparaître. Actuellement on arrive encore à perpétuer cette forme de société, mais elle décline. Et que dire de la crédibilité des emplois proposés comme étant à créer, par le PS ?

Autre intervenant : Ce dont je suis sûr, c’est que, si vous l’aviez voulu, vous auriez “pondu” une solution toute faite, à nous exposer en 2 heures. Là n’était pas votre propos, donc. Il est éminemment important de montrer les choses telles qu’elles sont si nous voulons que les politiques en tiennent compte. Car nous sommes dans un système tel que les politiques ne peuvent nous dire, à nous, gens, électeurs, que ce que nous avons envie d’entendre. Si le PS propose toute une ligne d’action, c’est qu’il croit à la croissance créatrice d’emplois. Tant que nous croirons cela, les politiques nous proposeront des moyens d’accélérer la croissance…Ici, il est question d’éclairer, afin que nous soyons demandeurs, vis à vis des politiques, de ce qui mérite d’être vraiment demandé, et pas de solutions imaginaires, fantaisistes !

Autre intervenant : vous dites parler d’économie mais vous n’avez cité aucun chiffre

V.F : Bénissez m’en ! [Rires]

Un intervenant : Je reviens sur la “béquille identitaire” que représente un emploi, la question elle-même n’est donc pas tant une histoire de croissance mais d’identité. Nous avons à nous redonner une fonction, une identité.

V.F : Il y a “une place pour chacun”…Quelqu’un qui existe est utile en soi. La valeur humaine existe en soi. Là, il y a “gaspillage de valeur humaine” considérable !

Autre intervenant : L’horreur économique, c’est, en fait, que l’économie se veuille une morale et nous aliène sans nous le dire. Alors, le capitalisme, pour éviter d’être rattraper, court très vite et sur toute la planète, même en Corée. Au XIXème siècle la colonisation a été une forme de mondialisation, déjà. On ne s’intéressait pas aux cultures africaines, l’art africain a rattrapé la culture occidentale non engrenée dans l’économique, plus tardivement. Même la musique indienne était considérée comme non structurée, belle uniquement techniquement…
L’erreur, par ailleurs, a été de confondre -et de manipuler ?- le matériel et l’économique : selon la morale chrétienne on pouvait au moins souffrir matériellement mais en conservant une identité. Là, le jeune chômeur, selon un langage prédigéré a son image et son identité prises uniquement dans le miroir économique[7]. Vous, votre démarche, c’est de redonner une notion culturelle à propos d’économie. On n’est, sinon, que des “tiers-mondés” ou des “quart-mondés”. On s’est laissés économiciser…

Une intervenante : Votre livre est bouleversant. Il y a une question de responsabilité du côté des enseignants : qu’il cesse de propager le “si tu travailles bien, tu auras du boulot!”, qu’ils promeuvent l’enrichissement intérieur, que, l’emploi ne soi pas le but mais un leurre; sinon, les jeunes n’en n’ont pas, il seront d’autant plus désemparés que cela aura été leur seule visée induite…

V.F : Oui. Que les élèves puissent au moins lire -et aimer ou ne pas aimer- mais avoir la possibilité de le faire lire, donc Mallarmé par exemple. Même si 99,99% des gens ne connaissent même pas son nom…
Penser est politique, subversif, mobilisateur, pas inerte. Lire, c’est exercer son esprit critique, aimer, ne pas aimer. Même un poème, un roman, où on ne parle pas de politique, c’est politique!
Ce n’est pas un hasard si, dans les municipalités où Le Pen s’installe, les premiers auteurs visés, “retirés” des bibliothèques, sont ceux dont la pensée est dangereuse et essentielle, pas des best-sellers inoffensifs.
Les enfants auraient-ils à basculer directement de l’école dans l’entreprise ? Les former n’est-ce pas les former par rapport à ce qui peut donner un sens à la vie ? Car les entreprises, dont on dit que l’Education Nationale a à préparer directement les enfants à y entrer, n’ont pas besoin (et pas “par méchanceté”!) d’embaucher…alors, cette visée pratique de l’enseignement considérée comme la seule valable, garde-t-elle encore un sens ? Est-ce pour autant que la donne changera parce qu’ils auront été “préparer à pouvoir y trouver place”…s’il n’y a pas de place! C’est stupide et factice.

Roland Macé : Je trouve un article de Robert FOSSAERT dans le journal local de ce 4 avril : ce problème de répartition des richesses, qui l’assurerait ? Partis ? Syndicats ? Hommes politiques ? (élus sur leur petites phrases). Le danger serait que cela arrive par une explosion ; va-t-on revivre des choses comme celles qu’on a connues par les guerres de ce siècle ? Si on n’inculque pas la notion de partage -et pas celui de la misère, le seul qu’on promulgue!- les privilèges seront de plus en plus insupportable et cela comporte en soi-même ce risque d’explosion…
Le “calme” devant des situations comme la situation actuelle m’étonne. La classe politique va-t-elle se réveiller ? Avoir enfin du courage ? Si la solution est politique, pourquoi si peu d’élus, ici, se soir ? [Si, au moins un!] Bien sûr, ils peuvent être en train de travailler ailleurs…

Un intervenant : J’ai eu, à 21 ans, une maîtrise de sciences éco. J’avais donc fait des études et je souhaitais travailler après mon service national -ma part de “don de temps”. Aujourd’hui sur le marché de l’emploi, la seule réponse que me donnent les organismes et les dépositaires de l’Etat, c’est : “Reprenez vos études, dans la mesure, justement, où elles se sont passées brillamment!”. C’est la seule perspective qu’on me présente.

Une intervenante : Que pensez vous de la place des femmes dans la société française ? Sommes nous en démocratie vraiment, dans la mesure où les femmes sont si peu représentées au niveau des instances nationales et dans les entreprises ?

V.F : C’est en effet à la fois stupide, absurde et scandaleux. Non pas qu’elles soient “meilleures que les hommes” mais elles ont à tenir leur place, à elles, “parce qu’elles sont là”, et leur égalité est à tenir, pas à prouver! La parité -je ne suis pas pour- est peut être un moyen provisoire pour y arriver, à cette reconnaissance, mais c’est humiliant…et peu démocratique! C’est même indécent, et pour les hommes et pour les femmes.

Elie Hamesse : Vous avez dit que la pensée, à quoi vous nous invitez, est un acte, et un acte politique et qu’elle est à formuler. Je pense à l’exposé d’un sociologue sur le statut des chômeurs, les poussant à accéder à leur propre formulation, même écrite, de leur itinéraire, à assumer leur propre reconnaissance identitaire par leur propre langage. Ca rejoint la définition d’un statut identitaire. Rappelons nous Bertolt Brecht : “C’est à vous de trouver la solution”, ou Victor Hugo, déjà, par rapport au partage des richesses, du travail et au droit à la dignité. Et ce poème : “Vous avez 20 ans, vous n’avez pas droit au travail, vous avez 30 ans, vous n’avez pas droit au travail, vous avez 40 ans, toujours pas droit au travail, 50 ans vous êtes vieux et n’avez plus droit au travail, 60 ans, vous avez droit à la mort…” (cité de mémoire).

Freddy Le Saux : Il y a quelques éléments qu’on s’est donnés, ce soir, pour pouvoir “entrer en résistance”. Quand nous serons nombreux à être convaincus que les valeurs sont autre chose que des valeurs matérielless et/ou économiques, le vrai partage pourra se faire, et même à l’échelle planétaire : est-ce que ce sera celui de la richesse ou de la misère ? On entendra, alors, un autre discours.

Marie-France RICHARD-ELIET

* * *

[1] L’Horreur économique, Fayard, 1996, p.9
[2] Ib. pp. 202-203.
[3] La violence du calme, 1980, Points Seuil, p.15.
[4] Ib.pp.40-41.
[5] Voir le Contrat d’Accès à l’Emploi (CAE) dont les maîtres d’oeuvre et les modalités d’application sont divers selon les endroits (ville départements ou régions).
[6] lA Rédaction de La Lettre cherche toujours des traces de cette proposition….
[7] On peut relire, à ce propos, les interventions de Didier Lapeyronnie (janiver 96) et d’Anne Kunvari (juin 96).

 

Laisser un commentaire

Nom *
Adresse de contact *
Site web