La Sociologie est un sport de combat

Soirée débat autour du film de Pierre Carles
Les armes de la sociologie

Une fois n’est pas coutume, nous avons refusé du monde. Nous proposions une participation aux frais pour couvrir en partie les importantes dépenses (au regard de notre budget de fonctionnement) engagées pour cette soirée débat. Non seulement les frais ont été couverts, mais il y a eu un bénéfice de 900 F.
On ne va pas raconter ici le film de Pierre Carles. Il vaut mieux le voir. Le titre est étrange : La sociologie serait-elle un sport? On peut deviner un clin d’œil avec les détournements situationnistes de film de karaté La dialectique peut-elle casser des briques ? . Mais aussi une référence à l’ouvrage de Jean Ziegler, Retournez les fusils ! manuel du sociologue d’opposition qui figurait dans des bibliographies de différents cours, à l’IUT de journalisme de Bordeaux où Pierre Carles a été étudiant à la fin des années 80.
Mais revenons au débat qui a suivi la projection du film. Il a été introduit par Frédéric Neyrat, enseignant de sociologie à la faculté des Lettres de Limoges.
On dit que Bourdieu désespère les militants en leur disant que tout est implacable, alors qu’au contraire, comprendre les mécanismes de domination, c’est donner le moyen à ceux qui en ont été victimes de la détourner
Celui-ci a d’abord expliqué sa position par rapport à Bourdieu. Il ne travaille pas avec lui, même s’il se reconnaît dans ses idées. Il le rencontre dans le cadre de l’association de réflexion sur l’enseignement supérieur (ARESER). Ensuite il est revenu au point de départ du débat : le film,  » La Sociologie est un sport de combat » qui veut nous faire réfléchir aux armes que le sociologue peut éventuellement fournir. Quelles sont-elles ? Est-ce qu’elles servent ? Est-ce qu’elles peuvent être utilisées par ceux à qui elles sont destinées ? Frédéric Neyrat constate qu’à certains moments du film, cette approche n’est pas évidente :  » La reprise des armes n’est pas toujours aussi automatique « . C’est sur ce plan que Frédéric Neyrat aimerait qu’il y ait débat : Qu’est-ce que la sociologie par rapport au militant ? Quelle est cette figure de l’intellectuel qu’évoque Bourdieu ? Est-elle de la même veine que la figure de Sartre dans les années 70 ?

1- Le sociologue fournit des instruments de connaissance, c’est une première arme, même si cela paraît dérisoire à certains et même si les ouvrages de Bourdieu sont difficiles d’accès. Par les thèmes abordés (l’école, le goût, la domination masculine…) on peut trouver des instruments de compréhension de ce que l’on vit, les formes de domination dont on est victime. C’est un moyen de partir sur de « bonnes bases » dans des formes d’action militante. On dit que Bourdieu désespère les militants en leur disant que tout est implacable, alors qu’au contraire, comprendre les mécanismes de domination, c’est donner le moyen à ceux qui en ont été victimes de la détourner. Les connaissances produites par Bourdieu peuvent parfois être dérangeantes, même sur le plan personnel, comme le fait de découvrir que ses goûts ne sont pas naturels mais sociaux, par exemple.

2- La sociologie critique peut produire de la contre-expertise. Un certain nombre de sociologues deviennent des experts, tout comme certains économistes. Dans ce cadre-là , cette parole sert le ou les pouvoirs et légitime les formes de domination. D’où l’idée de parler en tant que sociologue ou économiste et de faire une forme de contre-expertise, ce que Bourdieu appelle : « allumer des contre-feux ».
Cela montre alors que le discours d’expert n’est pas le seul possible. D’autres experts, tout aussi légitimes pensent différemment. Si les contre-experts annulent l’action des experts au service des gouvernants, c’est déjà une bonne chose parce qu’après on revient à un débat sain entre ceux qui gouvernent et ceux qui contestent un certain nombre de décisions.
Frédéric Neyrat donne un exemple par rapport à un travail qu’il a fait : « Au niveau de l’ANPE, une politique de mise au pas des chômeurs devient de plus en plus forte, notamment dans le cadre du nouveau contrat PARE , fondé sur un examen préalable de la compétence. Ce discours sur la compétence a été justifié par des experts. On peut montrer, à partir d’une contre expertise, à quels intérêts il obéit ». Ce qui donne des armes aux chômeurs, qui peuvent répondre qu’il y a un autre discours et qu’il est aussi légitime.
Alors que peut-on proposer avec ce film? A quoi sert-il ? Pourquoi les interventions de Bourdieu dans les médias sont-elles des formes de militantisme?
Bourdieu n’est pas médiatique au sens où il le définit, mais en même temps il utilise sa position dominante dans le champ universitaire (Collège de France), reconnue comme telle par les médias, pour y avoir accès. Et même si les médias ne supportent pas Bourdieu, ils lui donnent la parole. Bourdieu utilise une position académique pour forcer l’entrée des médias.

LE DEBAT

L’anti-intellectualisme est dû au fait qu’il y ait eu des intellectuels qui critiquaient les lignes politiques de certaines organisations, partis, ou syndicats.
Un intervenant estime que ce film est un document exemplaire qui nous montre le sociologue en pleine activité. Comment l’idée va-t-elle subir des évolutions ? Quelles sont les étapes d’une réflexion ? Comment accéder à un moment donné au jugement ? Les hésitations du sociologue dans sa façon d’appréhender le réel Bourdieu est vrai. Il est juste, ça dérange, ça nous sensibilise à cette sociologie. Il est près de tout le monde : des militants, des immigrés, des chômeurs, des gens qui sont en colère, des gens bien assis dans leur position sociale. C’est un document pluriel, une sorte d’abécédaire : ça ouvre des voies, des pistes et des grandes avenues de réflexion.

Un intervenant dit que Bourdieu a éclairci beaucoup de choses, mais il trouve qu’il y a quelque chose d’assez ancien dans son travail. Il cite alors Fernand Pelloutier , un syndicaliste du début du siècle, qui disait que les ouvriers avaient besoin d’apprendre la science de leur malheur, c’est à dire connaître les mécanismes de nos propres oppressions. Bourdieu est dans ce prolongement-là. Mais cet intervenant veut surtout aborder la question de l’anti intellectualisme qui a rongé le mouvement ouvrier, question très présente dans le film de Pierre Carles. Pour lui, cette défaite intellectuelle dans laquelle nous vivons aujourd’hui en est la conséquence. Il a pris de multiples formes dans l’ensemble du mouvement ouvrier, aussi bien syndical que politique au sens large. Mais il y a peut-être une explication dans cette hantise du monde ouvrier de voir ses enfants trahir leur classe après avoir fait des études, et devenir ainsi des suppots du capitalisme. Les enfants de la classe ouvrière qui ont fait des études ont trahi. Ils sont devenus des jaunes.

F.Neyrat revient sur une situation du film où on voit des gens qui agressent Bourdieu, au cours d’une réunion publique, dans un quartier populaire de Mantes La Jolie, avec des arguments anti-intellectuels. Or ces gens ne sont pas en situation de domination totale. Ce sont des travailleurs sociaux qui revendiquent le monopole de la parole légitime et la transmission de la parole légitime du quartier. En fait, ils trouvent que la sociologie vient empiéter sur leur territoire.
Quand Bourdieu dénonce cet anti-intellectualisme là, il s’attaque à l’anti intellectualisme de certains organismes militants. Après, que des gens en situation de domination pure fassent preuve d’anti-intellectualisme, c’est effectif. Mais c’est un sentiment mêlé parce qu’en même temps on va pousser le gamin à l’école et même si on s’y prend mal, on va tenter de lui donner les moyens. Il faut faire la différence entre ces deux formes de l’anti-intellectualisme.

Un intervenant ne croit pas que l’anti-intellectualisme du mouvement ouvrier soit une affaire de pourcentage d’enfants du monde ouvrier devenus des suppots du capitalisme, pour la bonne raison qu’à l’échelle du XXe siècle, peu d’enfants d’ouvriers ont eu la possibilité d’atteindre des études supérieures, notamment sur la première moitié du siècle. Il fait donc une hypothése : l’anti-intellectualisme est dû au fait qu’il y ait eu des intellectuels qui critiquaient les lignes politiques de certaines organisations, partis, ou syndicats. Parmi ces intellectuels il ne doute pas qu’il y ait eu des gens qui servaient les intérêts du capitalisme, mais il ne doute pas non plus qu’il y en avait d’autres, sincères, qui militaient pour la classe ouvrière, qui critiquaient les lignes de ces partis et qui dérangeaient.

Frédéric Neyrat répond que l’anti-intellectualisme dans les organisations militantes était le fait d’intellectuels, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Il était le fait de gens qui étaient responsables de partis et quelle que soit leur origine initiale, ils avaient fait l’école du parti, ils avaient quitté l’usine depuis 20 à 30 ans, ils avaient une formation intellectuelle très poussée. C’étaient des intellectuels et c’est aux qui faisaient preuve d’anti-intellectualisme.

Un intervenant répond que ces intellectuels qui faisaient de l’anti-intellectualisme étaient efficaces parce qu’ils avaient un soubassement. Il donne l’exemple de l’agrégé de droit, responsable socialiste qui va faire un discours du genre : « Les intellectuels, il y en a trop, etc… » Ca retentit parce que dans la salle, il y a 60% de la base ouvrière qui se sent en connivence avec ces propos. Il y a une alliance extraordinaire entre l’intellectuel apparatchik, surdiplômé qui va faire un beau discours d’anti-intellectuel et la grande masse d’une salle qui, elle-même, est laissée souvent dans une sorte de crasse intellectuelle délibérée pour écraser les petites fractions contestataires. Cet intervenant se référe à son expérience personnelle, vécue à la fois dans le domaine politique et syndical.

Une intervenante estime qu’il n’y a pas besoin qu’un fils d’ouvrier devienne cadre supérieur pour qu’il y ait une coupure avec le monde ouvrier. Même s’il ne devient qu’employé, pour utiliser une catégorie sociologique, cette coupure aura lieu. Elle trouve intéressante l’explication de l’anti-intellectualisme par la crainte.

Un intervenant trouve malheureux que la recherche intellectuelle, la recherche de culture, de formation, fasse des jaunes. Par contre comme disait Bourdieu, l’anti-intellectualisme a été une des plaies de la classe ouvrière, au XXe siècle. Pour lui, la classe ouvrière existe toujours, contrairement à ce qui est dit. On peut partir sur de nouvelles bases pour la ré-intellectualiser. Les enfants d’une classe ouvrière intellectualisée n’auront pas forcément envie de devenir des jaunes s’ils sont fiers de leur origine, dans la mesure où il y aurait un but,qui serait d’améliorer la société. A la fin du XXe siècle, on croyait dans l’ascenseur social, on pensait que le capitalisme allait s’en sortir à peu près en faisant des places. A ce moment-là, il y avait un consensus. On pouvait être ouvrier, être au parti communiste et avoir envie que ses enfants aient de meilleurs conditions en faisant des études. Donc avoir envie quand même que ses enfants trahissent.
Mais maintenant, on n’en est plus là. Il faut que la classe ouvrière s’intellectualise. Au XXIe siècle on repart sur des bases nouvelles.

Les classes apparaissent statistiquement. Cela se manifeste par les inégalités de position, la reproduction de ces inégalités et de ces positions, de génération en génération
Un intervenant revient sur l’idée du fils d’ouvrier qui arriverait à franchir des étapes et des difficultés, et qui deviendrait intellectuel. Celui-ci va être en divorce avec sa classe initiale parce qu’on a tellement enjolivé cette classe d’arriviste, la classe de l’intellectuel, la classe des bourgeois. Il devient alors un déraciné. Comment aller au-delà du schéma manichéen ? Comment dire à un intellectuel qui a réussi, malgré tant de difficultés, que sa réussite ne rime à rien car il est devenu un déraciné. Comment faire comprendre à quelqu’un qui a réussi ses études qu’il n’a pas réussi grand chose, car tout reste à faire?

Un intervenant pense que Bourdieu a réagi à cette question de la classe ouvrière et des intellectuels d’une manière très forte, parce que ça lui correspond. En effet, dans le film, il explique qu’il est fils d’un paysan qui est devenu facteur. Il a fait ses études en étant boursier à une époque où il y avait les héritiers et les boursiers. Bourdieu donne l’exemple que l’intellectuel a bien une marge de manœuvre. Il donne du sens à ce qu’il fait en tant que sociologue et contribue au mouvement social.

Un intervenant est touché par la sagesse et la simplicité de Bourdieu que révéle ce film, qui lui a semblé très court. Le sociologue y dit des choses qui lui ont peut-être nécessité un travail très long et très profond mais il les dit simplement et d’une façon intelligible à tous. Dans le titre, il y avait « la sociologie » et il y avait aussi « est un sport de combat ». Il faut penser à ça. Tout y est dit sur le fond du problème.

Un intervenant trouve intéressant ce débat sur « intellectuel – pas intellectuel », mais il trouve qu’il n’y a pas que cela dans ce film, sur Bourdieu et son travail. Il aimerait insister sur sa façon de regarder la société autrement. Quand il parle des coûts de la société, il a tellement raison ; on est d’accord mais on oublie cette vision et on se laisse entraîner jour après jour par le matraquage : la violence des banlieues ! Oui c’est des voyous! Oui, ils brûlent les voitures ! Faut les foutres en taule! Faut leur taper dessus! Et on arrive à trouver normal qu’il y ait des terrorismes à une autre échelle et on va foutre des bombes sur l’Afghanistan. On a toujours cette vision de l’économie immédiate, du confort immédiat. On perd cette analyse qu’il nous explique assez bien sur tous ces phénomènes. On va prendre en compte la pollution quand elle touche tout le monde mais toujours avec une longueur de retard. Qu’on soit intellectuel ou pas, qu’on se lave la tête et les yeux en sortant de là ! Qu’on arrête de regarder le monde comme on essaye de nous faire croire qu’il devrait être. Ca me paraît évident que les problèmes de banlieues sont dus à une injustice sociale parce qu’ils sont les délaissés et que la société dominante marche très bien comme ça, et, de temps en temps, on remet des coups de peinture. Il faut changer notre vision du monde, c’est ça qui me semble important dans ce film.

Un autre intervenant pose deux questions. D’abord il y aurait une espèce d’évidence, un présupposé dans tout ce qu’il a entendu : il y aurait encore des classes. Ensuite, dans le film, par deux fois, Bourdieu semble rencontrer les limites de la sociologie. Il emploie alors le mot « métaphysique ». Au début du film, un animateur de radio lui demande à quoi servent les inégalités. Il répond que c’est un problème métaphysique. Qu’est-ce qu’il veut dire par là ?

Frédéric Neyrat : A quoi sert la domination ? C’est difficile de répondre rapidement à ce genre de question. Surtout avec la spécificité d’une émission de radio où le journaliste reproduit tous les travers des journalistes les plus médiatiques. Il pose des questions et demande des réponses extrêmement courtes, de la même façon que Poivre d’Arvor ou un autre quand il font venir un invité. Aussi, Bourdieu se dérobe à cette question qui l’emmènerait assez loin et à laquelle il pourrait répondre rapidement qu’il y a des intérêts à ce que la domination se reproduise, mais à ce moment-là il serait taxé d’être un sociologue de l’intérêt et son discours ne passerait plus.
Sur l’existence des classes : elles apparaissent statistiquement. Cela se manifeste par les inégalités de position, la reproduction de ces inégalités et de ces positions, de génération en génération. Qu’il n’y ait plus d’organisations de porte parole légitime en tant que porte-voix de ces classes, que la conscience de classe soit moins forte, c’est une autre chose, même si certains sociologues prophétisent régulièrement la fin de la classe ouvrière.

Un intellectuel, est-ce celui qui a beaucoup appris, ou celui qui réfléchit par lui-même ?
Un intervenant se dit frappé par la tension de Bourdieu pendant ce film. Il est comme dans une position de créateur. Aussi, cet intervenant se pose la question suivante : quel type de militantisme Bourdieu est-il en train de mettre en œuvre ou veut-il créer ? Il trouve que Bourdieu se sent responsable de quelque chose. Dans le film, il est mis en abyme devant des publics qui ne sont pas habituellement les siens. C’est à nous de tirer la leçon de ce film en nous disant : quel type de militantisme peut-on faire à partir d’une parole savante ? Là, cette parole est un peu hésitante, contrairement à ses livres qui sont bien construits, où tous les mots sont bien pesés. Peut-on créer un militantisme qui s’appuierait sur des repères scientifiques forts, mais qui iraient au-delà, en disant qu’il faut briser la nécessité sociale ?
A un moment Bourdieu parle de brûler des voitures mais il ajoute : « il faut que ça ait un objectif ». Or, l’objectif n’est pas défini par un intellectuel mais par le mouvement social. Cet objectif comportera peut-être de brûler des voitures, peut-être des grèves mais ça n’est pas à un intellectuel de le décider. On voit toute la modestie de l’intellectuel qui balbutie une sorte de militantisme différent, qui prétend donner des armes d’intellectuels à des ouvriers, à des étudiants qui pourraient se mettre en mouvement. Mais on voit bien que là, il y a un pointillé. L’histoire n’a pas prise. Le film se termine sur une espèce d’apesanteur parce que tout est à faire.

Un intervenant dit qu’en écoutant le discours de Bourdieu, il a pensé à Noam CHOMSKY. Aux Etats-Unis, Chomsky agit, critique, dérange. En tant que linguiste il est difficilement accessible, mais dans le domaine de la politique, il est percutant et il utilise le langage comme une arme. Bourdieu ou Chomsky sont des dépoussiéreurs d’idées, de pensées. Ce sont des dérangeurs. C’est suffisant. Militer c’est aussi ne pas tourner en rond, ne pas sombrer dans une routine, dans une sclérose. C’est aussi être créatif.

Un autre intervenant voit Bourdieu comme un penseur de l’aliénation, davantage que comme un penseur de la libération. Il est bien ancré dans une tradition intellectuelle, peut-être bien française, où l’intellectuel pense pouvoir tout cerner, pouvoir tout comprendre. Il se positionne comme un guide quand il lance à ces éducateurs de banlieues : il faut isoler l’ennemi du peuple, vous êtes le peuple, vous n’avez pas à vous bagarrer entre vous… Mais il ne veut pas qu’on se méprenne sur ce qu’il dit. Bourdieu reste une exception et une lumière pour ceux qui veulent faire en sorte que les choses changent.

Un intervenant revient sur la comparaison faite avec Sartre à propos de l’engagement. Sartre, c’était l’engagement, des engagements successifs, parfois contradictoires. Donc, ça n’est pas du tout Bourdieu. Chomsky et Gunther Grass, ça serait déjà mieux. Bourdieu est entre les deux. Il est moins politique que Chomsky mais plus que Gunther Grass. Tous les trois sont honnis par la majorité des intellectuels au service des puissants. Bourdieu oscille quand même dans sa position intellectuelle : il doit travailler dans son champ spécifique, dans sa spécialité, et fournir des armes plus directement.
La sociologie est un sport de combat … pour les autres mais pour qui ? Dans le temps, l’intellectuel était au service de la classe ouvrière. Bourdieu dit qu’en étant les meilleurs possibles dans leur champ les intellectuels apportent… mais ils apportent à quelle classe ? Il y a une classe qui demeure absolue et que tout le monde connaît, c’est celle qui est personnifiée par le baron Seillière. Ca, c’est une classe : la classe capitaliste, toujours changeante et toujours la même. Mais les autres ? Il y a continuum des plus exploités aux moins exploités. Il n’y a plus de classe qui ait conscience d’elle-même. C’est ce que Bourdieu accepte, sauf qu’en 1995 il se met quand même à parler devant les grévistes, à la Gare de Lyon. Un an ou deux plus tard il essaie les Etats Généraux Européens qui ont été un échec. Il crée Liber-Raison d’agir qui revient à sa spécialité d’intellectuel. Où en est l’évolution de Bourdieu après ces divers essais qui n’ont pas été terribles ?

Une intervenante dit que c’est la première fois qu’elle assiste à un débat sur la sociologie. Comment la sociologie définit-elle le mot « intellectuel » ? En tant qu’employée, elle se trouve face à des personnes qui ont fait beaucoup plus d’études qu’elle et qui ne lui donnent pas l’impression de réfléchir autant qu’elle, qui travaille tous les jours sur le terrain et dans un syndicat et qui doit faire tourner ses méninges. Aussi, un intellectuel, est-ce celui qui a beaucoup appris, ou celui qui réfléchit par lui-même ? Que pense un sociologue à ce sujet?

Neyrat répond que le terme d’intellectuel n’est pas très bon parce que des gens qui sont payés pour ça n’ont pas une approche critique des choses, alors que d’autres qui ne sont pas payés pour ça auront une approche plus critique. C’est un peu, flou mais ça vient peut-être de l’époque de Sartre où on attachait forcément une image politique critique à la figure de l’intellectuel. Mais est-ce qu’aujourd’hui on peut le définir sous cette figure-là ?

Un intervenant explique que le terme « d’intellectuel » est apparu avec l’Affaire Dreyfus. A ce moment-là un groupe de gens de droite ou de gauche se sont dits eux-mêmes intellectuels. C’étaient les intellectuels de la France. Après, le système s’est élargi mais ça renvoie à quelque chose d’extrêmement flou. En fait un intellectuel c’est quelqu’un qui fait fonctionner son intelligence. Aussi tout un chacun est intellectuel, tout le monde étant doué de raison et d’intelligence. C’est un terme très franco-français. On ne l’emploie pas ailleurs en Europe. Il y a des luttes de classes, il y a le capitalisme, mais il n’y a pas d’intellectuel au sens où on l’entend en France.

Mettre le feu aux voitures, comme dit Bourdieu, ça ne sert à rien ; Par contre il faut organiser le mouvement social,
et alors, là si le mouvement social fout tout en l’air, ça servira à quelque chose.

Un autre intervenant estime que, dans le film, Bourdieu propose une réflexion sur sa pratique. Il sait bien que les gens qu’il a en face de lui n’ont pas lu ses ouvrages. Il leur transmet un savoir, une impulsion de pensée. Il le dit d’une manière simple, hésitante. Il est dans une tension créatrice et en même temps devant une vraie responsabilité. Il n’est le porte-parole de personne. Sartre avait une posture de porte-parole. Bourdieu non. Il est le porte-parole d’une critique de la société au sens large du terme. A partir de là il réfléchit sur sa pratique. En tant que professeur cet intervenant estime qu’il réifie Bourdieu, qu’il l’enseigne comme il enseignerait Tocqueville : c’est le contraire de ce que fait Bourdieu dans le film. C’est nous qui en faisons un intellectuel, quand on en fait un système de pensée. Dans ce film il n’est pas identifié par rapport à ses bouquins. Il est identifié à une parole hésitante qui est en train de marcher, de créer. De ce point de vue là, il n’est pas du tout un intellectuel. Il est quelqu’un qui réfléchit sur sa pratique de créateur, d’écrivain, de sociologue, mais aussi sur la critique qu’il fait de la société. Il renvoie la parole aux autres mais elle lui revient d’une manière un peu brutale sous la forme : « tu n’es qu’un sociologue de gouttière », « tu n’es qu’un José-Bourdieu ». C’est quand même réducteur. Il n’est pas quelqu’un qui dit une vérité mais qui invite les autres à faire leur vérité.

Une intervenante estime que les mots « intellectuel », « manuel » ne veulent rien dire. Ce qui est important dans ce film , c’est plutôt une recherche de sens, de la conscience culturelle, une sorte d’identité collective qu’on aurait tous en fonction de notre vécu, de notre histoire personnelle, de nos racines. Est-ce que finalement la sociologie ça ne serait pas chercher ce qui a du sens pour essayer de vivre ensemble ?

Un intervenant dit qu’il n’a aucune connaissance en sociologie, qu’il n’est pas intellectuel. Il a retenu une chose dans le film : Bourdieu parle d’écologie intéressée, notamment de l’hygiène. La classe dominante étant touchée par la peste, elle s’est intéressée à cette maladie pour l’éradiquer. Alors, à propos des banlieues, ne faut-il pas pousser la classe dominante à plus d’insécurité pour qu’elle s’intéresse aux jeunes, ne faut-il pas pousser les jeunes à la délinquance ?

Neyrat : Pour le moment cette violence s’exerce sur ceux qui sont un peu plus établis que ceux qui l’exercent. Elle s’exerce sur des populations elles-mêmes défavorisées. Quand on habite un quartier bourgeois on n’a aucun problème. Mais ceux qui habitent les quartiers défavorisés vont recevoir cette violence en pleine figure, pour le moment. Un peu plus de violence sera le risque d’un peu plus de violence vis à vis de ces populations qui sont déjà victimes. Ceux qui sont violents sont aussi eux-mêmes victimes de la violence. F. Neyrat pense que souffler sur les braises n’est pas une bonne stratégie.

Un intervenant reprend cette question en l’interprétant différemment. Il pense que l’intervenant précédent a voulu dire que si cette violence va jusque dans les quartiers bourgeois, si au lieu de brûler les bagnoles de banlieues, ils allaient brûler celles des grandes avenues parisiennes, ils seraient peut-être mieux entendus. On s’occuperait peut-être d’eux. Parce que justement, c’est le pli de cette société qui s’enferme toujours dans une seule vision des choses. On en arrive à l’exemple que cite Bourdieu, de ces villages californiens entourés de bunkers, de barrières de sécurité et de chiens de garde où s’enferment les bourgeois pour se protéger de la violence parce qu’ils n’ont rien trouvé d’autre. Au lieu de dire « je vais remettre en cause la violence que j’ai engendrée moi-même par mon comportement, donc je vais sortir de mon village ghetto », ils fortifient les forteresses. Malheureusement y mettre le feu ne serait pas une solution.

Un autre intervenant : Mettre le feu aux voitures, comme dit Bourdieu, ça ne sert à rien ; Par contre il faut organiser le mouvement social, et alors, là si le mouvement social fout tout en l’air, ça servira à quelque chose.

Un intervenant répond que le recours à la violence est une tentation qui a travaillé le mouvement ouvrier. Mais il se demande si ça n’est pas la politique du pire. Pour lui il ne faut pas oublier que le fascisme s’est construit en canalisant la violence des masses. Il estime qu’il faut être extrêmement attentif à ce genre de choses.

Compte rendu réalisé par Christophe Soulié.

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