La Formes actuelles de l’exploitation & nouvelles possibilités de résistances

Avec Brian Holmes
Francis Juchereau, dans une courte entrée en matière, rappelle l’intervention de Brian Holmes au cercle Gramsci en 1999 à propos des  » formes artistiques de l’engagement « , avec Marc Pataud et Gérard Paris Clavel (dans l’amphi de l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs). Puis il indique que le thème de la soirée, défini en commun, sera mis en débat selon des modalités originales proposées par Brian Holmes : celles d’une enquête collective.
Nous vous livrons ici la première partie du compte-rendu.

Brian Holmes :
intervention liminaire

Le cercle Gramsci porte un nom très fort, celui d’un fondateur du Parti communiste italien. Ce nom est aussi associé au développement créateur de la pensée marxiste et communiste. Par contre, en France, le penchant à vénérer les grands hommes a eu plutôt tendance à brider la pensée créatrice.
Aussi, une sérieuse nécessité s’impose à nous : commencer à faire l’analyse de ce qui est, en évitant de se lamenter sur les choses qui n’existent plus ; mais sans vouloir en « inventer » coûte que coûte de nouvelles. C’est une ambition peut-être folle.

Certaines personnes avec qui je travaille à Paris s’intéressent à la composition de classe. Nous cherchons à mettre en lumière les transformations du prolétariat, au fur et à mesure des mutations techniques, essayant de répondre à la question : en quoi consistent les différents apports au processus de production et qui les effectue ?
Aussi l’expression  » composition de classe  » veut dire beaucoup plus de choses, mais moins précises que par le passé, quand on parlait du travail industriel.
Aujourd’hui la motivation de chacun, c’est-à-dire l’élément subjectif, devient toujours plus important. La production de la  » manière  » dont on produit la  » richesse  » devient un facteur déterminant. Car nous sommes désormais entrés dans un régime de travail aussi bien linguistique que matériel.
Une part importante de la substance du travail contemporain est faite de différentes sortes de langages : le langage parlé, le langage informatique, les différents langages scientifiques, mathématiques, etc. Mais c’est surtout le langage parlé qui intervient le plus, celui sur lequel est fondée la (les) relation(s) de service.

Là est la réalité. Il n’y a donc plus lieu de croire que l’exploration du champ de la production se résume à parler des ouvriers. Partir de cette idée me paraît fondamental !
Mais plutôt que de faire une conférence, j’ai pensé qu’il serait plus intéressant de se poser des questions et de savoir un peu mieux comment les gens s’insèrent aujourd’hui dans la production générale. Et voir aussi comment on peut générer des alternatives et des formes de résistance à partir du lieu qu’on occupe en travaillant, en produisant.
Là est le sujet de notre enquête collective.

En fait, je suis venu vers vous avec une grande curiosité de classe.
Le principe de ce soir sera donc de parler de façon concrète, et de préférence à la première personne, du rapport qu’on expérimente, qu’on connaît, entre la production, l’exploitation et les luttes.
Je vais donc commencer en montrant en quoi consiste ma propre insertion dans le tissu productif et à quoi cela correspond socialement.

Le travail immatériel :
un exemple
Nouvelles aliénations et
nouvelles libertés dans la ville

Je gagne ma vie depuis environ 15 ans comme traducteur. Dans ma profession l’unité de mesure c’est le signe. On compte les signes. On est payé au signe. Je suis donc un travailleur du signe, à la frontière entre les langues, dans le régime de la communication internationale et interculturelle. Je n’ai pas vraiment choisi cette situation. C’est plutôt le résultat d’une fuite J’ai quitté les Etats-Unis parce que je ne supportais plus d’y vivre et, surtout, la perspective d’une carrière universitaire.
Dans les conditions de la fin des années 80 – début des années 90, une telle carrière m’a semblé tellement normalisante et mortifère que je n’en voulais pas. Ainsi je me suis retrouvé en France, travaillant dans ce qu’on appelle le monde de l’art. Intéressé par les mouvements sociaux, j’ai essayé d’écrire d’une façon utile. Alors j’ai commencé peu à peu à remplir la fonction de l’intellectuel sans en avoir ni les garanties, ni l’habitus (cette espèce de caractère qu’ont les intellectuels professionnels).
Dans mon travail, je suis passé par l’usage de l’ordinateur, du fax, des systèmes de courriers express (DHL, Chronopost, etc.) ; je suis passé par internet, bien sûr, et les nouvelles technologies de l’image. A chaque fois ça a été un bouleversement dans mes manières de travailler. Le fax a été, je crois, le bouleversement le plus grand. Je suis donc un télé-travailleur, une personne travaillant à travers le système téléphonique.

En 1999 je suis tombé sur un livre intitulé Le bassin de travail immatériel (BTI) dans la métropole parisienne (l’Harmattan, 1996). Je m’y suis immédiatement reconnu, notamment dans la notion de travail immatériel.
Je vais vous lire un passage :  » On peut définir le travail immatériel comme l’activité produisant le contenu culturel et informatif de la marchandise. La qualification du producteur de travail immatériel résulte d’une synthèse de différentes sortes de savoir-faire : celui des professions libérales pour ce qui concerne le contenu culturel et informatif, celui du travail artisanal pour ce qui concerne la capacité d’allier créativité, imagination et travail manuel et technique ; celui du précaire qui sait recourir intelligemment au travail officiellement rémunéré, au travail au noir et aux allocations de chômage « .
Je me suis reconnu dans ce mixte entre intellectualité formelle apprise à l’école pendant mes études de doctorat et débrouillardise technique avec les machines. Mais aussi avec le fait de s’en sortir, soit formellement soit informellement, parfois en suivant la loi de près, parfois en s’en écartant ou en trichant (le système D du précaire).

La deuxième notion où j’ai reconnu ma pratique et la société où je vis est celle de la ville comme milieu ouvert de la coopération productive et comme première ressource de cette coopération. Non seulement à cause de son infrastructure de communications et de transports, mais surtout à cause de toutes ses formes de cultures partagées.
Dans ce livre on lit :  » Le travail immatériel en tant que capacité productive fondée sur l’activité des sujets faisant surgir la substance de la valeur à partir des réseaux de coopération de la métropole est considéré ici non comme résultat, produit du milieu métropolitain, mais bien comme producteur de ce dernier « .
Cela veut dire qu’il n’est pas nécessaire d’être assigné dans un lieu pour le travail (par exemple une fabrique qui est la forme classique de la concentration du travail) et d’être surveillé de près par des individus, les contremaîtres, qui vous connaissent personnellement et regardent ce que vous faites. La production se passe, non pas dans les espaces fermés, mais dans l’espace ouvert de la ville. Et ça se fait, non pas par containte, mais par coopération. Cette coopération, qui se consacre surtout à élaborer des éléments culturels, des éléments d’invention au présent, finit par créer la ville elle-même. Elle finit par donner à la ville l’aspect qu’elle a aujourd’hui. C’est dire que nous produisons notre milieu de travail.
Nous pouvons alors percevoir comment notre propre (petite) activité rejoint un ensemble d’activités. Et ceci va finalement dans le sens d’une très grande liberté.
C’est une manière de voir le travail à l’inverse des théories qui séparent d’un côté le travail comme situation de pure contrainte et de l’autre l’espace de la liberté qui serait par définition hors travail.

Grâce à ces deux notions (le travail immatériel et la ville comme milieu ouvert de la coopération productive) j’ai immédiatement saisi ma propre position dans une structure de classe.
Position, tout d’abord à l’intérieur du système de pressions financières, mais aussi en rapport avec les dispositifs mis progressivement en place pour le suivi continu des télé-travailleurs : ces systèmes qui empêchent de produire la ville qu’on veut.

Dans un milieu si ouvert il nous faut analyser avec précision les formes du contrôle. Et ses formes premières sont financières.
Les gens, qui sont de plus en plus en situation de précarité, gagnent de moins en moins, mais travaillent aussi de moins en moins. Ils dépendent étroitement, non pas de leur employeur, mais surtout de leur banquier. Aujourd’hui le monde est surtout géré par le crédit ; cela individuellement, mais aussi internationalement. Le crédit – la gestion de l’emprunt – est devenu le premier facteur de contrôle dans le monde de l’abondance. Ce contrôle se répartit entre le banquier qui prête, éventuellement l’Etat qui redistribue (allocations gérées de façon bureaucratique) et l’employeur qui paie.

Mais il existe aussi de plus en plus de systèmes de contrôle à distance qui passent par les réseaux électroniques. C’est la voix du client au téléphone. C’est aussi la pression – pression fondamentale pour les personnes travaillant dans ce milieu ouvert – mise par le commanditaire avec les dates de remise du travail fini : échéances permettant à la valeur de se produire (pour le patron) et aux rentrées d’argent de se faire (pour l’exécutant).

Donc, appréhender sa position de classe, c’est à la fois comprendre comment on produit et, en même temps, à quelles sortes de pressions on est soumis ; dans quelles sortes de systèmes de contrôle on évolue.

Pour ce qui concerne les gens travaillant dans les domaines culturels, il s’agit à la fois d’un système d’exploitation : l’accaparement de la force de travail, de la force d’invention de quelqu’un et d’en faire un profit (extraire une plus-value). C’est le rôle classique du patron. Mais on peut parler aussi d’un système de domination, car il faut que les gens n’aient pas trop d’idées sur les manières de changer le système et la ville dans lesquels ils vivent. Car avec une telle liberté dans la gestion de sa propre force productive on pourrait faire beaucoup
de choses.
Donc il y a une pression qui est proprement de l’ordre de la domination pour empêcher qu’on utilise son intellect, son imagination et ses capacités actives pour transformer le système. Cet aspect de domination est très important, sans doute plus important à mesure que les formes du contrôle direct se retirent.

Subvertir nos espaces
de travail et de vie

Le bassin productif, là où la valeur se réalise, est toujours territorial. C’est en général autour d’une ville : les grands lieux de production de la valeur sont des métropoles. Mais le travail qui concourt à cette formation de la valeur n’est pas forcément territorial.

Avec les transformations techniques du régime des communications internationales, les gens qui occupent une position de classe comme la mienne ont pu immédiatement contribuer à déclencher des conflits dans beaucoup d’endroits (villes) presque simultanément.
C’était en 1999. Comme beaucoup de gens qui ont compris cette situation, soit par le raisonnement soit instinctivement, je me suis mis à utiliser ma position dans ce nouveau système de classe et ce nouvel appareillage technique. Des coopérations pour produire la ville autrement se sont alors établies. Elles continuent.
Comment peut-on se saisir de ces outils, comment les utiliser d’une façon autonome et suggérer aux gens que, pendant leur temps libre, ils peuvent faire autre chose que suivre les consignes implicites de la domination ? Telle fut et demeure notre problématique.
Alors surgirent des formes, des événements, des manifestations à Londres, à Prague, à Québec, à Barcelone, à Gênes, etc.
Nous avons été nombreux à expérimenter nos capacités de subversion dans ce nouveau régime de la communication internationale et de la communication du télé-travail. C’est ce qu’on appelle les mouvements sociaux.
Pendant quelques années extrêmement intéressantes, j’ai fait surtout cela.

Ainsi à chaque fois que ça change, il est très intéressant d’essayer de voir comment on va poursuivre ce qui a été commencé, quels vont être les nouveaux problèmes, comment on va se faire avoir et comment on va s’en sortir. Il y a là quelque chose à la fois de nouveau et qui continue.

Un nouveau cycle de luttes

Ces situations sont visiblement le début d’un nouveau cycle de luttes ; quelque chose qui va durer longtemps. Il s’agit d’une première percée qui d’ailleurs poursuit son développement. Mais la France, à cause de sa culture syndicale et de sa culture marxiste relativement fortes et ossifiées, a été un peu lente à se mettre à ces nouvelles formes de subversion. Maintenant ça y est.
Je crois que les gens vont apprendre à se situer dans cette nouvelle configuration ; ils vont passer du temps à cela.

Les situations deviennent à la fois plus dramatiques – c’est-à-dire plus dures, plus sérieuses – et plus dramatisées par les moyens de communication, par les médias. Cette conjoncture présente autant d’inconnues que de possibles.
Par exemple, ce qui vient de se passer en Espagne [Les attentats de Madrid – NDLR] est quelque chose de relativement nouveau, notamment si on le compare aux horreurs graves produites en Europe au milieu du 20ème siècle. Car cela se passe aussi beaucoup dans les têtes. On voit bien le rôle toujours plus important de la communication, sans qu’on sache quelle prise avoir sur ce phénomène.
Ces mouvements de protestation ne sont pas des mouvements de transformation sociale mais des moments où les gens se lâchent, n’en peuvent plus, et décident que ce jour-là ils vont au moins exprimer leur mécontentement. Cela traduit leur refus absolu de certaines évolutions particulières.

Chaque fois que les gens se mettent en mouvement, ce qui me frappe c’est la transformation des villes.
Ce qu’on voit, ce qu’on ressent, dans ces moments-là est assez extraordinaire. On perçoit, dans un lieu donné, l’émergence d’énergies latentes, de possibilités de coopération et surtout de sociabilités ; lesquelles secouent l’aliénation normale et relativement mortifère des rapports sociaux ordinaires. Ces situations d’émergence où se nouent des échanges, des formes de partage plus ou moins nouveaux pour tout le monde, permettent d’entrevoir une suite possible.

En fin de compte, je crois qu’il nous faut inventer autant que les gens du début de la période du travail industriel. Nous avons d’abord à analyser, mais aussi et en même temps à inventer.

Education populaire,
convergences et redéfinition de la politique

Personnellement – parce que je suis comme vous, quelqu’un qui pense et qui écrit quand il a du temps libre – je me sens vraiment partie prenante de cette notion d’éducation populaire -mise en œuvre dans le cercle Gramsci, dans Peuple Et Culture, etc. – qui permet de poursuivre un certain type d’élaboration de la pensée.
J’ai commencé à travailler avec la revue Multitudes qui aborde la question de la composition de classe. Il y a aussi cette notion de travail immatériel qui est le tout début d’une analyse de la configuration des rapports sociaux qui se met progressivement à fonctionner avec l’établissement de l’Europe, mais plus encore avec l’intégration mondiale. Parce que les grandes régions – l’Amérique (en fait les Amériques, avec l’Amérique du nord qui domine), l’Europe (qui domine sa périphérie) et le Bloc asiatique (qui se forme peu à peu) – se mettent à fonctionner ensemble dans une véritable économie mondiale avec une véritable division mondiale du travail.

Une des manières d’analyser ce phénomène est la voie prise par Multitudes (avec les notions de travail immatériel et de composition de classe). Mais je ne prétends pas avoir la science infuse et je ne pense surtout pas que le profil du travailleur communicationnel ait un quelconque avantage ou privilège en ce qui concerne les luttes.
Je pense même que la grosse erreur faite par certains qui ont suivi les courants italiens autonomistes (dont un des résultats est la revue Multitudes) c’est de dire que le travailleur immatériel occupe le même type de position que celle qu’on croyait pouvoir assigner au prolétariat il y a maintenant presque deux siècles. J’estime que les choses sont beaucoup plus complexes et que la multiplicité de la composition des forces productives est irréductible.
Au fur et à mesure que le travail devient de plus en plus linguistique, de plus en plus articulé avec la culture et les inventions subjectives, la possibilité disparaît de faire une analyse qui situe, qui réduise un type de sujet productif à un rôle clé.
En fait ce qu’on voit concrètement dans les luttes, surtout quand elles sont fortes, c’est beaucoup de positions différentes, même radicalement différentes, et qui convergent sur certaines choses.
Mais la convergence est limitée. Donc la question politique est fondamentale.

Il reste à réaliser des convergences plus importantes et plus puissantes capables, par exemple, de nous défaire de cette droite installée aux affaires. Mais ces convergences doivent aussi nous défaire de toutes ces tendances régressives installées à un tel point dans le discours politique général qu’il n’est plus possible de faire la différence entre la droite et la gauche.

Pour cela il nous faudra moins de rhétoriques faciles et beaucoup plus d’analyses.
Il nous faut donc analyser d’abord comment les gens s’insèrent dans le processus productif ; mais aussi pourquoi ils le font et quelles sont leurs aspirations.
Le but est d’instaurer des dialogues positifs entre les différentes formes de motivations qu’ont les personnes quand elles s’adonnent à leurs activités ; activités qui sont finalement productives de notre milieu du vivre ensemble.

Commencer par là où l’on est

Ici, mon hypothèse est qu’on sait très peu de choses sur le fonctionnement de la région de Limoges. Si l’on peut certainement parler d’un bassin de travail limougeaud, on doit aussi se dire qu’il s’agit d’une terre presque inconnue.
Car la majorité des représentations qu’on se fait sont basées sur des schémas obsolètes qui ne prennent en compte ni les formes réelles du travail, ni les formes concrètes et mesurables de l’exploitation. De plus, ces schémas n’intègrent surtout pas les formes structurelles de la domination qui canalisent les gens dans une acceptation de l’évolution des choses.

Ces évolutions sont à mon sens extrêmement mauvaises. On en voit le résultat dans la tendance montante à la généralisation des conflits dans le monde.
Je pense que ces tendances sont directement liées à la manière dont on produit et dont on partage la richesse comme produit. Il y a trop peu de partage, ce qui exclut de plus en plus de gens.
Les systèmes de domination ont permis pendant des années de se dire : c’est très bien ! tout le monde va finir par accéder à la prospérité ; nous allons vers une paix perpétuelle. Mais, au lieu de cela, c’est une nouvelle forme de guerre mondiale qui maintenant apparaît. Elle ressemble à une guerre de basse intensité permanente avec des pics d’occupation militaire (comme actuellement). Et cela va durer, parce qu’une telle tendance ne se renverse pas comme ça.

Donc je crois qu’il y a réellement lieu de faire cette enquête collective et qu’on doit la conduire avec beaucoup de modestie. Car le problème, c’est que les gens réclament toujours une explication complète. Personne ne veut commencer par là où il est.

Ce qu’on pourrait faire au cours de cette soirée serait de partager des récits d’une façon un peu anecdotique, comme je viens de le faire, et essayer de viser à moyen terme la constitution d’un autre discours sur la manière de faire de la politique.

Pour amorcer un peu tout ça, on a, Francis et moi, entretenu un échange par courrier électronique sur ce sujet pendant quelques mois. Francis a fait un récit des grandes lignes qu’il percevait dans la transformation des rapports de travail dans la région de Limoges. Je voudrais lui passer la parole

Intervention de Francis Juchereau

Si mon évocation va vous sembler partir d’élements moins personnels que celle de Brian, elle a cependant pour base ce que je connais, ce que j’ai vécu, ce que j’ai observé à Limoges depuis que j’y habite, c’est-à-dire depuis le tournant des années 70, tournant dont je suis un peu le contemporain : en 1971 j’avais une vingtaine d’années.

A propos des transformations actuelles du paysage socio-économique capitaliste :
un exemple parmi d’autres, Limoges.

Depuis le début des années 70, en France et pas seulement, on constate :
– la disparition ou la régression vertigineuses des concentrations industrielles ouvrières et de branches entières d’industries (automatisées, émiettées, externalisées, délocalisées) ;
– l’explosion des services, de l’éducation et des communications ;
– l’extension des appareils administratifs, de la recherche et du secteur culturel ;
et dans le même temps :
– le développement brutal du chômage et du sous-emploi qui par la suite se maintiennentt à un niveau élevé.

A Limoges et dans ses environs, les industries textiles, de la chaussure, et de la machine-outil ont complètement disparu. Les mines ont définitivement fermé (uranium, métaux rares, kaolin). La porcelaine, fleuron local et gros employeur, est devenue très marginale. Les effectifs de l’industrie métallurgique ont été divisés par deux ou trois.
Dans le même mouvement les entreprises locales moyennes du bâtiment, le petit artisanat et le petit commerce artisanal régressaient très fortement.

En parallèle on constatait :
– le grand développement des secteurs santé-social et des services aux personnes (notamment création d’un CHRU), ainsi que des secteurs de l’éducation (création d’une université) et administratifs (mise en place de la Région) ;
– l’essor des métiers de la grande distribution, des banques et assurances (multiplication des hypermarchés, des centres commerciaux et des guichets/agences bancaires) ;
– l’expansion des métiers de la vente, maintenance, recherche-développement et production des technologies nouvelles (créations d’une technopole en synergie avec l’université : biotechnologies, céramiques industrielles, électricité-électronique, informatique) ;
– l’extension des métiers de la culture (notamment théâtres : festival des Francophonies et création d’une scène nationale).

On observe aussi un important développement des infrastructures de communication et de télécommunication (nouvel aéroport, autoroute A20, lignes à haut débit, câblage de Limoges, réseau de téléphones mobiles) avec tous les métiers techniques, commerciaux et de services y attenant.
A noter : alors que sa population ouvrière fondait, Limoges se dotait d’une université  » complète « , multipliant au moins par trois le nombre de ses étudiants.

Ainsi, de ville ouvrière plus que centenaire, sociologiquement et aussi politiquement (dès la révolution de 1848, les premières grèves victorieuses des ouvriers porcelainiers remontant même à 1832), Limoges est devenue en une vingtaine d’années (de 1970 à 1990) une cité à dominante administrative et de services, un centre de province pour l’éducation-formation et la culture.

De son côté, le monde rural limousin s’est transformé : départ des exploitants âgés, doublement voire triplement des surfaces par exploitant, gestion des fermes sur le mode de l’entreprise, méthodes productivistes, quasi désertification de grands secteurs.

Ici, à Limoges et ses environs, la majeure partie des institutions locales sont captées depuis toujours par la gauche gestionnaire. Ses politiques sociales de proximité très prégnantes, liées à son clientélisme, ont assurément contribué à amortir nombre d’effets sociaux parmi les plus durs de la restructuration locale du capitalisme.

Bien entendu, la misère et la galère matérielles sont néanmoins présentes. Elles se sont répandues dans ses banlieues, logements sans confort, squats. Mais, si je crois qu’on peut parler d’une extension de ces misère et galère, il ne serait probablement pas juste de dire que celles-ci ont fait un bond quantitatif en 30 ans. Car les milieux modestes et très modestes ont toujours existé à Limoges, même à l’époque du  » plein emploi « .

Dans la même période (1970-2000), malgré la remarquable permanence d’une hégémonie de la gauche, des modifications notables ont marqué le paysage politique de Limoges et ses environs.
A la fin des années 70, le Parti Communiste, particulièrement unitaire, a porté le Programme Commun sur le terrain, d’une manière très militante. La tradition socialiste, laïque, gestionnaire et franc-maçonne, très ancrée connaissait des remous avec l’émergence forte de courants : le Ceres, les rocardiens, les chrétiens de gauche.
L’extrême gauche, vigoureuse autour de 68 avec le PSU, des groupes trotskystes et maoïste, connaissait un passage à vide et pour certains de ses militants des recyclages dans la gauche traditionnelle ou dans le jeune parti Vert.
En Haute-Vienne, avec l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, le Parti Communiste se prévalait de la majorité des députés (il en eut trois sur trois lors d’une mandature), de la mairie de St Junien et d’une position renforcée dans les municipalités rurales et urbaines, etc. Puis ce fut sa chute brutale. Ici, au milieu des années 80, les dissidences furent fortes et nombreuses, avec en tête celle de Marcel Rigout qui entraîna un grand nombre d’élus. Mais elle ne fut pas la seule.
La CGT reçut alors un double choc. D’abord celui consécutif aux fermetures d’usine en série et aux diminutions d’emplois et aussi celui des ruptures au sein du PCF. Ce qui lui fit à la fois renouer avec le sectarisme mais aussi confusément avec une certaine tradition du syndicalisme révolutionnaire.
Le choc des élections municipales de 1989 à Limoges fut un événement considérable.
Ces élections ont généré une grande peur pour la municipalité dominatrice de l’ancien maire socialiste qui persistait à se représenter alors que la bataille de sa succession était ouverte. Les Verts, petit parti sans expérience, rassemblèrent alors 20 % des suffrages. L’alerte avait été chaude.
Les années suivantes furent celles où la fédération socialiste, avec notamment comme outil tactique la  » gauche plurielle « , s’emploiera patiemment à phagocyter les courants au sein de son parti, les dissidents communistes, les Verts, voire le milieu associatif alternatif ; et ce avec un certain succès jusqu’à présent.

Je livre ici un rapide aperçu des modifications socio-économiques et politiques intervenues ces trois dernières décennies à Limoges, de leur impact. Modifications résultant des restructurations actuelles du capitalisme.
L’exemple de Limoges, isolat urbain industrialisé très précocement, n’est qu’un système socio-économique historique concret particulier. Mais il peut servir de support -parmi d’autres- à notre réflexion, dans la mesure où c’est un système complet à lui seul qui participe au mouvement réel général.

Question et hypothèse

Une identité totalement nouvelle de Limoges, en rupture avec celle prise au 19ème siècle sous le capitalisme industriel (avec ses périodes primitive, taylorienne, puis fordienne), serait-t-elle survenue à partir de 1980 ?
Je crois que non, car mon hypothèse est que nous n’avons pas changé de  » régime « . Le régime bourgeois est toujours et totalement là ; et dans bien des cas (au niveau de l’exploitation du travail) il y a même retour à certaines de ses formes anciennes : assujettissement aux et des personnes, tentatives de contrôle psychologique des gens…

Hypothèse et questions

Mais j’aurais tendance à croire (comme Mao ou Guingouin à leur époque) qu’actuellement encore c’est la campagne qui peut  » libérer  » la ville (ce raccourci est évidemment exagéré). En tout cas, les  » zones autonomes  » que je perçois ici et qui se développent le mieux ne se situent pas/plus dans l’ex  » ville rouge  » , mais dans des berceaux-refuges rescapés du communisme rural : sur une partie importante du plateau de Millevaches, par exemple.

Problématique
de la composition de classe

Il s’agit de cerner les degrés de contestation et de radicalité exprimées par les nouvelles et anciennes couches urbaines exploitées et opprimées par le système capitaliste actuel, d’appréhender les convergences issues de ces contestations.
Quelles sont ces couches d’individus ? Par quoi et pour quoi sont-elles portées à la revendication-contestation et/ou à la recherche d’un nouvel ordre politico-social ? Quelles demandes formulent-elles ? Ont-elles des revendications qui se ressemblent, des perspectives et stratégies communes ? Peuvent-elles converger, s’unir temporairement, durablement ; s’opposer durablement ou non : dans quelles conditions ? Ont-elles des organisations, des idéologies nettement formalisées, et en quoi leur sont-elles ou non attachées ?

Brian Holmes :
Ce que j’ai trouvé très intéressant dans cette contribution c’était d’essayer de se faire le film de tout ce qui a bougé : le triplement de l’Université, l’énorme expansion du secteur des services (particulièrement abondée dans cette capitale régionale par les différents échelons du gouvernement local, régional, national), et aussi la venue de toute ces infrastructures de transports et de communications.
Ça ne veut pas dire qu’on a changé de régime ; on est dans le même régime capitaliste. Mais maintenant c’est beaucoup plus un capitalisme financier qu’avant. C’est-à-dire qu’on gère, on canalise l’abondance produite par les avancées du machinisme. Le fait que l’activité des gens est devenue tellement plus productive veut dire qu’on passe moins de temps à gérer la matière première et beaucoup plus de temps à essayer de contrôler la liberté des personnes.
Je crois que tu as raison quand tu dis qu’on ne trouvera peut-être plus de grandes innovations politico-sociales dans l’ancienne ville rouge. Parce que maintenant les dirigeants ont très bien compris comment contrôler ça.
En revanche, ceux qui innovent le plus  » politiquement  » viendraient à la fois des zones à l’extérieur de la ville et peut-être aussi de ce triplement de la population des étudiants. De ce point de vue il serait très intéressant d’entendre parler ici différentes personnes, notamment des personnes provenant de ces zones de la région de Limoges et d’autres que je ne connais pas.

Compte-rendu réalisé par Francis Juchereau.

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