Vers une civilisation de pairs Le peer to peer (P2P) un nouveau modèle de civilisation ?

Présentation

Avec Michel Bauwens

Assez peu de monde pour cette soirée débat du Cercle pour un sujet pourtant très actuel : une vingtaine de personnes, mais de fait une plus grande proximité entre le conférencier et le public, peut-être une mise en pratique, de facto, de cette dynamique “peer to peer”, c’est-à-dire entre pairs, entre égaux, qu’était venu nous exposer Michel Bauwens.
En guise de compte rendu de la soirée, nous proposons une transcription de l’enregistrement. Nous avons éliminé des redondances et fait quelques corrections nécessaires pour une meilleure compréhension. En ce qui concerne le débat, parfois l’enregistrement était peu audible, en raison de la saturation du son. Dans ce cas-là, nous avons essayé de résumer l’intervention. Par ailleurs, la bande magnétique de la cassette s’est cassée au moment de la transcription du débat. De fait il en manque une dizaine de minutes, environ.

Michel Bauwens est belge, néerlandophone. Une de ses activités consiste à organiser des séminaires pour le monde des affaires. Rédacteur en chef de la revue belge Wave; créateur de deux ‘dot.coms’ belges spécialisées respectivement dans la construction d’intranet/extranet (eCom) et dans le cybermarketing (KyberCo); European Manager of Thought Leadership for USWeb/CKS-MarchFIRST; directeur de stratégie eBusiness Belgacom jusqu’en octobre 2002. Prospectiviste. Co-rédacteur (et enseignant) de deux volumes sur l’Anthropologie de la Societé Digitale (Ichec/ Fac. St. Louis); co-créateur d’un documentaire pour la télévision, TechnoCalyps (sous-titre: the metaphysics of technology and the end of man); ainsi que sur le marketing peer to peer au Japon.
Mais il a été tellement dégoûtée par ce qu’il a vu dans les hautes sphères de ce monde-là qu’il a décidé de prendre deux années sabbatiques pour étudier, pour lire, pour écrire un manuscrit sur le peer to peer, pour développer toute une écologie des sites Web. Depuis mars 2003, il vit à Chaing Mai, dans le nord de la Thaïlande, où il anime la Foundation for Peer to Peer Alternatives, et élabore un manuscrit sur ce sujet.
Le peer to peer est une sorte de communauté, une petite communauté globale locale avec des gens un peu partout dans le monde, en Asie, en Amérique latine, en Europe., aux États-Unis, au Canada, etc..
Il essaye de réfléchir dans ce cadre collectif aux pratiques émergentes qu’il appelle le peer to peer.

L’exposé de Michel Bauwens :

En général, les gens connaissent le peer to peer comme une technique pour télécharger gratuitement, illégalement ou non de la musique sur Internet.
Dans ce cas précis, ça veut dire que le contenu de cette musique est distribué dans les ordinateurs, un peu partout dans le monde, qui sont tous des pairs, c’est-à-dire des égaux, les uns par rapport aux autres.
Internet : C’est un réseau qui, à l’origine, a été conçue comme un réseau peer to peer, le Web, avec toutes ces pages qui peuvent être publiées partout dans le monde.
Le peer to peer, c’est le format que prend l’infrastructure de la société.
Nous sommes déjà aujourd’hui dans ce qu’on peut appeler le capitalisme cognitif, totalement dépendant de cette infrastructure peer to peer, de pair à pair, entre pairs. La dynamique du peer to peer est une dynamique relationnelle dans les réseaux distribués et de plus en plus une pratique au niveau du monde social. C’est une pratique des entreprises mais c’est aussi une pratique des mouvements de jeunes, etc., pour créer de la valeur en commun.

Quelle est la différence entre des réseaux décentralisés et des réseaux distribués ?

Le réseau centralisé hiérarchique : C’est la forme en toile avec quelqu’un au milieu et un cercle autour et encore un cercle autour. Cela a été la façon classique d’organiser la société pendant des siècles, pendant toute la période hiérarchique de l’histoire humaine.

Le réseau décentralisé : Avec l’avènement de la démocratie, au XVIIIème et XIXème siècles, on a commencé à décentraliser. Par exemple dans le système démocratique, il y a une séparation des pouvoirs. Ceux-ci sont décentralisés. Dans les usines, dans les entreprises, on a de plus en plus une organisation décentralisée.
En quoi cela diffère-t-il d’un réseau distribué ?
Décentralisé, ça veut dire qu’il y a plusieurs pouvoirs. Mais il n’y a pas d’autonomie, de liberté pour les agents du réseau, pas de pouvoir. Prenons l’exemple du transport aérien : si on veut aller de la New Orleans à Minneapolis, on est obligé de passer par le hub d’Atlanta. En tant qu’agent voyageur, on n’est pas libre.
Par contre avec la voiture, on peut aller de mille et une façons de Minneapolis à New Orleans. On est libre, en tant que voyageur de choisir sa route.

Le réseau distribué : Un réseau distribué, c’est un réseau dans lequel les agents, les personnes, sont libres d’établir des relations entre elles et où et il n’y a pas de coercition visible. Il y a d’autres formes de pouvoir. Mais il n’y a pas de hub. Il n’y a pas un patron, une structure qui empêche de créer des liens et d’entreprendre des actions.
Dans ces conditions-là, les pratiques humaines deviennent émergentes. Elle partent d’initiative de personnes qui veulent faire des choses ensemble et qui décident par elles-mêmes de comment elles vont le faire.
Linux, les logiciels libres, alternative à Microsoft ou encore Fire Fox ou Wikipedia sont des exemples de la production entre pairs. Ce ne sont ni des entreprises, ni des hiérarchies de l’Etat mais des gens qui ont décidé, à un moment donné, de produire en commun quelque chose considéré comme nécessaire.

Aujourd’hui, il y a trois grands processus sociaux émergents :
La production entre pairs. Ce sont tous les cas d’espèces où des personnes décident de produire ensemble un commun. 98 % du contenu de Google est de la production entre pairs.

La gouvernance entre pairs. Comment les gens qui produisent en commun Linux font-ils pour travailler ensemble et créer un logiciel qui fonctionne ? Idem pour Wikipedia.
Au niveau de la production immatérielle, il y a une compétition asymétrique entre les entreprises qui doivent payer les gens, qui vont produire par exemple des logiciels et qui vont devoir être en compétition avec des projets qui ne s’appuient ni sur une entreprise, ni sur du capital, ni sur du salariat et qui pourtant produisent une valeur d’usage très importante qui est au moins aussi compétitive que la production des entreprises.

La propriété ou la distribution. Des techniques se développent pour faire perdurer les pratiques de la production et de la gouvernance entre pairs : un système auto-immunitaire pour protéger le commun de l’appropriation par le privé avec des licences comme le GNL. On peut employer du commun à condition qu’on produise aussi du commun avec ce qu’on a trouvé gratuitement. Ces pratiques sont importantes.
C’est l’émergence d’un troisième mode de production ni étatique, ni capitaliste, d’un troisième mode de gouvernance ni étatique, ni privé, d’un nouveau mode de propriété ni public, ni privé.

Quand on pratique de la production entre pairs, comme Wikipedia, on ne produit pas de la valeur d’échange. On produit directement de la valeur d’usage. Il n’y a pas de marché. On est dans l’abondance de la production immatérielle. Les coûts de reproduction sont pratiquement nuls. En soi, ça n’est pas un mode de production capitaliste. Au niveau de la gouvernance, il n’y a pas d’allocations de ressources pour une bureaucratie, qu’elle soit capitaliste ou étatique. Il n’y a pas de propriété privée. La production entre pairs est innovante par rapport à la production capitaliste ou étatique.

Caractéristiques de la production entre pairs :
Equipotentialité : c’est une vision de l’homme qui est multiple. Chaque personne est considérée par rapport à de multiples étalons. On ne peut plus juger la personne par rapport à des attributs formels comme par exemple un diplôme. Aussi on va distribuer, modulariser, atomiser les tâches.
Auto-sélection : les gens vont s’auto sélectionner pour faire une tâche. Le contrôle est également distribué. La validation de la qualité se fait aussi par les pairs. Il n’y a pas une instance séparée qui fait le contrôle du travail.
Anticrédentialiste* : l’abandon de ses attributs formels.
Ce qui pose la question du statut de la connaissance.

Dans les civilisations pré-modernes, la connaissance est privée et secrète. L’Église ne traduit pas la Bible. Les prêtres ont le monopole sur la connaissance sacrée. Les secrets du travail sont détenus par les guildes ou les corporations. Il y a initiation pour connaître et avoir accès à cette connaissance.
Avec la Modernité, par exemple, avec Diderot, toutes les connaissances doivent être publiques. C’est l’Encyclopédie. C’est le crédentialisme avec des institutions qui vont valider la connaissance.
Chez Linux, il n’y a pas de crédentialisme. C’est un changement très important.
Autre changement : il se passe au niveau de la transparence et du secret.
Dans les entreprises classiques, tout est secret sauf ce qu’on veut partager. C’est le panoptisme. Seule, la hiérarchie a la vision de tout. Puis sur une base de besoin, on accorde des droits restreints pour connaître.
Les projets de production entre pairs sont basés sur la transparence, dès le départ. C’est le renversement de la logique du “tout est transparent sauf ce qu’on ne veut pas partager.” Il y a une innovation sociale très importante dans ce modèle-là.

Dans le capitalisme cognitif, on annule le modèle classique. Production en commun, sans droit d’auteur privatisant, et développement de modèle dérivé, de services dérivés qui vont essayer de monétiser a posteriori la production entre pairs.
Par exemple IBM qui a un intérêt stratégique à la production de Linux, va développer des services dérivés comme de la formation mais sans jamais s’approprier le commun parce qu’ils en sont indépendants. Ils vont créer une écologie des soutiens. Ils vont éviter de s’insérer directement dans le processus de production. C’est là que le capitalisme et la production entre pairs trouvent un arrangement.
Dans tout ce qui concerne la production immatérielle, nous allons vers une situation où la production entre pairs va avoir un développement assez fulgurant. Ça se passe dans l’industrie pharmaceutique, actuellement.

Démocratisation

La production entre pairs est-elle limitée à la production immatérielle ?
Quelle est la condition de l’émergence de la production entre pairs ?

Il y a deux conditions : d’une part l’abondance et d’autre part la distribution. Dans le monde immatériel, on est dans le monde de l’abondance. Il y a pas de coûts de reproduction.
Il y a abondance d’intellect. Il y a un surplus de créativité qui n’arrive pas à s’exprimer dans le monde du travail. Il y a abondance des moyens de production sous le contrôle des travailleurs : le moyen de production principal d’un travailleur cognitif, c’est l’ordinateur.
Le prix d’entrée pour en devenir propriétaire n’est pas très important, comparé au prix qu’il fallait pour lancer une usine.

Première technique :
C’est le Desktop Manufacturing, la capacité de plus en plus de produire chez soi.
L’évolution de la technologie va dans le sens d’une miniaturisation, dans le sens de la distribution.
Les tendances de l’économie vont aussi dans ce sens-là. En effet, il faut qu’il y ait distribution pour avoir de la production entre pairs. Le premier mode de transport aux États-Unis, c’est le covoiturage qui est une forme de production entre pairs. 17 % des Américains l’emploient.

Deuxième technique :
Prenons l’exemple de l’automobile. On peut distinguer le travail de conception du travail de production. Même dans le cas où il faut du capital pour la production, il est possible d’envisager une situation où la conception est assurée par des collectifs volontaires. Il existe des collectifs d’ingénieurs qui font du design collaboratif. Il y a même un avion chez Boeing qui se fait de cette façon-là. Le design, c’est du logiciel, c’est de l’immatériel, donc il y a abondance, donc il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas faire ce genre de production en soi. Cela n’est peut-être pas intéressant en France où dans le secteur de l’automobile il y a des sociétés très bien capitalisées. Mais dans les années à venir, on peut très bien imaginer des modèles économiques qui seront basés sur cette production entre pairs, au niveau du design.

Troisième technique :
Développer, d’une façon intelligente, du commun physique. Par exemple, à Amsterdam, voici une dizaine d’années, on a essayé un projet de vélo blanc. Le but était d’avoir moins de voitures dans la ville. La commune mettait des vélos blancs à disposition des usagers. Ça n’a pas marché. Parce que l’individu ne voit pas nécessairement l’intérêt du commun et les gens ont commencé à voler les vélos, et à les repeindre en rouge ou en vert. Et après, il n’y avait plus de vélo. Aujourd’hui, en Allemagne, il y a un projet similaire qui fonctionne depuis plusieurs années. Il combine un objet physique, le vélo, avec un objet logique, une licence qui dit que c’est pour tout le monde, et un objet digital, une clé reliée à un satellite. Donc on sait où est le vélo. Ainsi les vélos ne sont plus volés.
Il y a des milliers de projets dans ce genre-là.
Par exemple « Book crossing », un projet mondial où on peut laisser son livre et les gens dans le monde entier peuvent savoir où le récupérer.
Idem pour les voyageurs, pour proposer de l’hébergement. Dans le monde entier, il y a une floraison de ce genre de sites d’échange par cette combinaison intelligente du monde physique avec des licences communes et une digitalisation.

Le lien entre Internet, en tant qu’infrastructure peer to peer
et les pratiques sociales
peer to peer ?

Il y a des travaux anthropologiques qui concluent les choses suivantes : l’être humain n’est capable de retenir que 150 liens sociaux. Par rapport à notre structure même du cerveau, nous sommes incapables de gérer plus de 150 liens durables. Idem, on ne peut pas maintenir une cohérence d’un groupe au-delà de 500 personnes sans autoritarisme.
C’est une des raisons pour lesquelles une fois que le monde tribal s’est complexifié, on a toujours eu une hiérarchie parce qu’on a dépassé le seuil qui permet la démocratie participative.
Mais quand on dit que 80 000 personnes travaillent sur Linux, ce n’est pas comme dans une usine. En fait ce sont tous des projets modularisés.
80 % des projets Linux ont pour auteurs une à quatre personnes. Il y a une technologie qui permet la coordination globale de micro-projets et dans ces micros-projets nous sommes en dessous des seuils qui permettent un mode de production où c’est la participation aux projets qui donne le droit à la co-décision.

En se référant à d’autres travaux d’anthropologie, on peut constater qu’il y a quatre façons subjectives entre les personnes pour créer le lien dans toutes les cultures et tous les temps :

1- La réciprocité : l’économie du don, dominante à l’ère tribale.
On produit du surplus. Celui-ci est dépensé au cours d’une fête. Celle-ci crée les conditions d’une surenchère. C’est la compétition du don.  » Je reçois, ça crée de l’inégalité, je redonne pour recréer l’égalité entre nous.  »

2- Le besoin humain de se comparer :
On se compare avec des attributs formels : la filiation, la propriété, le diplôme qui crée des hiérarchies entre les personnes. C’est le mode dominant à l’époque féodale et impériale.

3- L’échange et le marché avec un étalon commun.

4- Réciprocité par le commun :
C’est la logique du communisme décrite par Marx. Chacun contribue selon ses capacités, selon ses volontés, et chacun peut l’utiliser selon ses besoins. C’est exactement le mode de Linux, de Wikipedia et tous les projets de production entre pairs.

Alors se posent deux questions. Quel est le lien entre cette production communiste et le marché ?
Qu’est-ce qu’on peut en penser du point de vue politique ?

Au niveau du marché, le peer to peer ferait partie du marché. Il est immanence. Mais il dépasse aussi le marché. Il est transcendance. Les deux vont de pair.

Pourquoi immanence ? Parce qu’il y a interdépendance entre le peer to peer et le marché.
Le peer to peer dépend du marché : c’est le surplus, le développement technologique qui ont permis son émergence.
Mais le marché dépend de plus en plus du peer to peer. Une étude qui vient de sortir aux États-Unis dit que l’innovation sociale, l’innovation technique n’est plus ni à l’université, ni dans les départements recherche des entreprises. Elle se fait soit chez les utilisateurs, soit chez les employeurs.
Aujourd’hui dans un monde complexe où les gens sont connectés en permanence, on ne peut plus dire d’où vient l’innovation. Elle est diffuse. De plus en plus des modèles d’entreprise ont compris ce phénomène et essayé de mobiliser cette valeur sociale dans le public et essayé de la monétiser, ensuite.
Le capitalisme est de plus en plus dépendant des secteurs de production entre pairs.

Pourquoi transcendance ? On est quand même dans un mode de production post-capitaliste : il y a production d’une valeur d’usage qui n’est pas une production de valeur d’échange. Il n’y a pas d’allocations de ressources par le marché.

Le capitalisme cognitif

On voit se développer un nouveau capitalisme dont le modèle n’est plus basé sur le développement d’une innovation et sa protection avec un droit d’auteur.
Par exemple, E-Bay. Que produit cette entreprise ? Rien. Elle n’est qu’une plate-forme collaborative qui permet aux gens de se vendre des objets entre eux. Ce sont les gens qui créent et échangent la valeur. Il y a une plate-forme qui est faite par une entreprise qui essaie de monétiser, d’agréger et de vendre l’attention, par des encarts publicitaires.
En soi, la valeur n’est pas produite par l’entreprise. Idem pour Google qui représente ce qui a été produit par d’autres. C’est une plate-forme de partage des connaissances.
On a là une nouvelle segmentation dans la classe capitaliste de groupement d’entreprises qui ne dépendent plus du droit d’auteur. L’émergence de la valeur est à a posteriori. Dans la production entre pairs, comme on produit d’abord la valeur d’usage, s’il y a valeur d’échange, elle est toujours a posteriori.

Peer to peer et la politique

Ce qui est important, c’est l’émergence de la démocratie dans le monde de la production.

Si on regarde l’histoire on a :
– Le mode féodal : aucune participation.
– Le mode démocratique : on n’a le droit que de choisir qui va nous gouverner.
– Le mode civil : c’est l’émergence des associations avec une avancée de la participation.

Aujourd’hui on peut produire en commun de façon participative. On n’a plus besoin d’entreprise pour créer de la valeur. C’est très important au niveau politique. Ça n’est pas limité au monde de l’immatériel. Il y a de nombreuses passerelles vers le monde physique.

Encore aujourd’hui, on dit : ou il faut centraliser ou réguler ou privatiser comme Blair, en appliquant les règles du privé dans le public.
On est toujours dans cette dualité entre hiérarchie et décentralisation et on fait comme s’il n’y avait pas d’autre choix de décentralisation que le marché.
Or c’est faux puisqu’on a la preuve qu’il y a production autonome de la société civile.

L’Etat peut devenir un métarégulateur. Par exemple, la mairie de Brest a une section  » démocratie locale « . Elle possède du matériel photo, caméra… Les associations ou les individus peuvent les emprunter pour faire des projets de production en commun. Par exemple, sur leur territoire, il y a 1300 km de chemin de douaniers. A partir de là, les gens eux-mêmes vont produire un enrichissement audiovisuel ou écrit, sur ces chemins. On va demander aux personnes de raconter l’histoire du chemin…
Il y a production d’une richesse culturelle, d’une mémoire collective qui n’est menée ni par l’Etat, ni par le privé, mais par les gens eux-mêmes. La ville de Brest a décidé de soutenir cette production autonome du civil.

On a là un mode de production volontaire et passionné. On est très heureux quand on peut travailler comme ça. Si de plus en plus de gens peuvent faire cela au niveau de la production, c’est une avancée.
C’est un mode de production plus productif que le capitalisme, au niveau de l’immatériel. Il est plus démocratique que le mode représentatif. Il a un mode de distribution plus égalitaire, plus universel que le public et le privé.
Ça va encore plus loin : le peer to peer, en tant que théorie, est une méditation sur la rareté et l’abondance.

Quelle est aujourd’hui le plus grand problème dans notre société ?
On vit dans une société basée sur une pseudo-abondance combinée avec une pseudo-rareté.
On considère que la nature est abondante, infinie. On la détruit. On détruit la biosphère et en même temps on crée des droits d’auteur abusifs sur le flux culturel qui est en fait abondant par nature. C’est cela qu’il faut changer.
On a besoin d’une société qui reconnaît la rareté du monde physique et qui stimule les flux immatériels et qui change la psychologie des gens par rapport à la valorisation, qui ne se fait plus par la matière mais par l’expression, la reconnaissance…

Comment peut-on faire du commun ?

1- Il faut de la matière première, essentiellement culturelle, puisqu’on est dans l’immatériel. Il faut aussi du  » libre  » et du  » ouvert « . Il faut que la matière première culturelle soit libre d’accès, ouverte et gratuite. C’est le programme du mouvement des  » logiciels libres « . C’est le mouvement du  » contenu libre « , c’est le mouvement contre la bio-piraterie en Inde, etc.

2- Le processus de production doit être participatif. On est dans le domaine de la gouvernance entre pairs. Comment distribuer les tâches ?
Comment abaisser le seuil d’accès ? Comment faire converger les intérêts individuels et collectifs ? Comment faire des projets pour que l’individu sente que son intérêt propre correspond à l’intérêt du commun ? C’est ce qui se passe avec Linux et Wikipedia.
On a fait un design qui fait que les gens sentent que leur participation crée du commun tout en étant intéressant pour leur personne.
On peut avoir un intérêt égoïste à faire du commun.

Qu’est-ce qu’on gagne à produire du commun ?
– De la connaissance. On augmente son capital connaissance.
– Des relations. On augmente son capital relationnel.
– De la réputation. On augmente son capital réputationel.

Ce sont des choses qu’on peut employer dans le marché.

Le gros problème aujourd’hui, c’est que la production entre pairs est durable au niveau collectif mais pas au niveau individuel. Linux existe depuis quinze ans. Wikipedia, depuis cinq ans. Ça marche. Mais ça marche parce que pour 10% de personnes qui partent, il y en a 10% qui viennent. Il y a une circulation dans le projet. Mais au niveau individuel, il y a un problème. On est dans la précarité. Si on veut faire de la production passionnée, volontaire et non payée, il y a un problème.
Mais on voit de plus en plus de la précarité choisie, notamment dans le monde des programmateurs. On voit de plus en plus d’artistes, de créateurs qui travaillent en intermittence.

3- On va créer le commun : l’output. On va le protéger contre l’appropriation privée. Avec le commun, on recrée du libre qui se répand dans toute la société.
Ces trois mouvements séparés sont des mouvements politiques, sociaux qui sont en train de naître dans le monde.
Il est nécessaire de créer du lien entre ces mouvements. Montrer, par exemple, que le mouvement altermondialiste, la production du commun de la politique est liée au mouvement du logiciel libre et aux licences libres. Il faut créer des ponts. Le peer to peer, c’est le socialisme du monde cognitif.
En Occident, il n’y a plus que 17% des gens qui travaillent dans la production matérielle, les autres sont dans les services, l’affectif, le cognitif. Le travailleur en Occident, aujourd’hui, est un travailleur cognitif. On n’est plus ensemble dans de vieilles usines. On est souvent free lance. On est dans ce monde du réseau. Le mouvement peer to peer correspond à ce besoin qu’on a de créer une expression à nos intérêts et de voir comment ceux-ci peuvent rejoindre les intérêts de la classe ouvrière, ici et dans les autres parties du monde ou dans la paysannerie.
Il y a du commun qui existe encore au niveau des paysans. Les paysans ont encore du commun tant qu’il n’y a pas eu d’enclosures. Et les ouvriers ont eu le mutualisme qui est une forme de peer to peer. On peut trouver des formes historiques entre ce format contemporain et les luttes du passé.

Chaque période historique à été dominée par un mode de production particulier :
– Le mode tribal, avec le don.
– La féodalité, avec la hiérarchie et le système tributaire.
Mais tous ces systèmes n’ont jamais été monolithiques. Il y a toujours eu d’autres modes qui subsistaient. Par exemple dans la féodalité, il y avait les dons de la noblesse envers l’Eglise, mais aussi le commun des paysans. Dans le marché, il y a d’autres formes de socialité.

Le peer to peer sera le noyau de la société.

Puisqu’on va vers un monde où la production immatérielle est dominante et que dans ce type de production, on voit que le peer to peer est de plus en plus efficace et dépasse les résultats du monde entrepreneurial. On a le noyau de la société, selon cette dynamique-là.
IIl y aura nécessairement un marché mais pas forcément un marché capitaliste.

Peut-on avoir un marché sans accumulation ?
Le marché est une technique valable pour la rareté, pour des objets non essentiels qui ont une rareté.
Mais il y a aussi moyen de développer toute l’économie du don. Il faut une économie plurielle qui ne sera plus dominée par le marché.
Le peer to peer va influencer les autres modes.
Le capitalisme par exemple influence les autres modes. Si on est dans le New age, on suit des workshops, on reçoit, on paye. C’est religion et capitalisme. Le capitalisme imprègne ainsi d’autres modes d’être que le sien.
Par exemple, qu’est-ce que le commerce équitable ? C’est une forme de marché où on reconnaît que les producteurs et les consommateurs sont des pairs et on va négocier avec les producteurs pour leur demander de quoi ils ont besoin pour avoir un mode de vie digne. On négocie avec les consommateurs pour savoir s’ils veulent payer un peu plus par rapport à cela.
Là on est dans le marché, mais dans un marché influencé par cette idée d’égalité entre producteurs et consommateurs, donc par la dynamique peer to peer.
Au niveau de la gouvernance, on peut avoir de plus en plus de modes différents avec en plus l’idée que tous les gens qui subissent l’effet d’une certaine action, doivent être intégrés dans la prise de décisions qui y est liée. On peut avoir un service public, un niveau public qui soit aussi influencé par cette dynamique sous-jacente, la dynamique relationnelle des réseaux distribués.
C’est vrai que les entreprises profitent du peer to peer. Mais quand on voit le changement qui s’est passé à la fin de la féodalité, le système existant a utilisé le nouveau pour se renforcer. On a eu la monarchie absolue qui a joué la balance entre les nouveaux bourgeois et l’ancienne noblesse. Les nobles ont investi dans le capital. Il y a des ouvrages historiques d’Immanuel Wallerstein qui montrent que les capitalistes étaient des anciens féodaux, dans beaucoup de cas.
En premier lieu, le méta-système voit un nouveau système émergeant et va essayer de l’utiliser.
Mais à un moment donné le sous- système devient méta-système.
Le peer to peer est utilisé aujourd’hui par le capitalisme mais ça ne veut pas dire qu’il sera totalement récupéré parce qu’il y a ce côté transcendant, ce côté dépassement qui est là, évidemment. Cela dépend aussi de nous.
Si on conscientise, si on peut montrer le lien entre le libre, le commun et le participatif, on peut donner un langage aux gens pour qu’ils puissent utiliser le peer to peer dans leur intérêt et pas dans les intérêts d’une autre partie.

Le débat

Un intervenant : J’utilise Internet tous les jours et ça m’a fait prendre conscience que je faisais tout ça [du peer to peer], sans le savoir. J’ai écrit quelques articles pour Wikipedia et quand on y écrit, il faut accepter que quelqu’un puisse passer par derrière et virer ce qu’on a fait, ou le modifier. Depuis toutes ces années, mon ego a dû changer. Je m’aperçois qu’avec le P2P (peer to peer), que ce soit en téléchargeant ou autre, c’est aussi moi qui accepte de m’ouvrir. J’ai le sentiment que le mec que j’étais, fonctionne plus sur un modèle, je ne dirais pas féminin, mais plus matriciel. Je ne vois pas comment si je ne suis pas matriciel, je pourrais marcher là-dedans.

Michel B. : J’essaie, moi aussi, de faire la promotion du peer to peer. J’ai créé une fondation pour cela. Le grand danger, c’est que tout le monde soit dans mon ombre et ainsi, ne participe pas. Une des raisons pour participer, c’est que c’est valorisant. Donc je suis obligé comme vous d’essayer de m’effacer. Par exemple, j’ai créé des sous sections dans le Wiki et des gens peuvent en devenir responsables. Au niveau de l’autorité il y a du leadership mais il n’y a pas d’autorité. Je peux faire des propositions. Je peux avoir ma vision mais je ne peux pas dire : faites ceci, faites cela. On est dans une dynamique comme dans Wikipedia. Les gens n’acceptent pas a priori votre autorité donc on est vraiment des égaux. Alors comment fait- on pour quand même faire quelque chose ensemble ? Eventuellement s’il y a des conflits, on va essayer de trouver un processus émergeant. Par exemple, Wikipedia a des règles qui ont été créées a posteriori dans le processus même de la création de l’encyclopédie.
Un autre exemple : au niveau physique, il y a de plus en plus, au États-Unis, des conférences où il n’y a pas une personne qui parle et d’autres qui écoutent. Il y a des gens qui partagent leur travail et leurs idées. J’ai même assisté à une réunion où il y avait quelqu’un qui avait comme job d’écouter les voix dominantes pour les réguler. Même dans le monde physique, cette dynamique entre pairs devient de plus en plus une idée. C’est aussi une question de génération. Ce sont des jeunes nés après 1980 qui ont cette mentalité de partage et de refus d’écouter quelqu’un passivement. Ils veulent participer. Ils veulent créer et ils veulent s’exprimer. D’une façon naturelle, ils entrent sans difficulté dans cette logique alors que pour des gens plus âgés, c’est peut-être plus difficile. Il y a beaucoup d’éléments que je trouve intéressants pour la gauche. Il y a trois sortes d’approches qu’on peut avoir au niveau politique :
1- L’approche transgressive :
On se moque de la loi. Par exemple, on télécharge sans se soucier de savoir s’il y a un copyright. Ce sont des pratiques transgressives. Elles sont nécessaires parce que, sans ce genre de pratiques, l’autre partie n’a pas envie d’écouter ce qu’on veut.
2- L’approche constructive :
C’est de ne pas être dans le ressenti, dans l’envie mais dans la construction. Avec Wikipedia ou Linux, nous sommes dans la construction d’un nouveau monde. C’est inhérent au projet lui-même. On est dans la création d’un autre monde, à l’intérieur du monde existant.
3- L’approche ou bien réformiste ou bien révolutionnaire :
La question qui est alors posée est comment changer les institutions existantes.

Selon les a priori des personnes ou leur caractère, elles choisissent l’une ou l’autre de ces approches qui sont toutes les trois liées.

Une intervenante : C’est une vision révolutionnaire extrêmement séduisante. Si ça permet à l’humanité d’évoluer dans ce sens-là, je trouve cela remarquable. Seulement ça suppose une évolution des mentalités qui me paraît difficile et en tous les cas pas accessible pour tous. Je comprends comment vous pouvez fonctionner mais je ne vois pas comment d’autres peuvent s’y intégrer. Cela suppose un certain niveau culturel, une certaine conception des relations sociales et ça, c’est une acquisition qui n’est pas encore faite. Je crois que si vous pouvez permettre qu’elle se fasse, c’est déjà beaucoup. Personnellement, cela me touche. Je trouve que c’est important.

MB : Je comprends ce souci qui est légitime. Mais si on se déplace dans la situation des ouvriers, en 1850, la plupart étaient analphabètes, venaient de la paysannerie. Pourtant il y en a eu qui voulaient bouger et qui ont aidé les ouvriers à s’organiser.
De la même façon, il faut faire la différence entre les gens qui sont éduqués et ceux qui ne le sont pas. Il faut savoir lire et écrire, pouvoir s’acheter un ordinateur, apprendre comment l’utiliser. Ce sont des étapes nécessaires mais c’est ça, la lutte. Cette technologie peut avoir pour effet de tirer par le haut. Quand les Français ont fait la Déclaration des droits de l’Homme, c’était un rêve. Mais ce rêve a institutionnalisé une sagesse qui a tiré la situation vers le haut. Il n’y a aujourd’hui que 2% de la population qui peuvent utiliser ce genre de pratique. Il y en 25% qui sont plus ou moins prêts. Il y a eu des études qui le montrent. Ceux qui peuvent le faire doivent l’utiliser pour avancer. Mais on doit trouver les modalités qui permettront à tout le monde de participer. Il y a toujours quelques jeunes qui s’y connaissent et qui peuvent aider leur communauté à utiliser ce genre d’outil. Il faut être pragmatique.

[La cassette s’est cassée à peu près à cet endroit-là. Toute une partie du débat est ainsi passée à la trappe. (Note du transcripteur)]
Une intervenante : (…) Même si on comprend ce qui se fait, il faudrait que ça soit possible pour d’autres. On se dit qu’on partage aussi la vie de ceux qui luttent…

Un intervenant : Vous avez parlé de l’optimisme de la volonté et du pessimisme de la raison. Il faut avoir les deux. Autant je suis pessimiste, autant je crois qu’il faut se battre. Je pense, avec Benasayag, que résister, c’est créer. En fin de compte, il y a trop peu de gens qui résistent.

Un intervenant : Résister, c’est créer, ça n’est pas simplement faire face. Quand Benasayag dit  » résister, c’est créer « , il y a l’aspect  » création « . Dans son bouquin, il donne des exemples concrets, des initiatives qui se passent dans des quartiers. Il donne des exemples en Argentine. Ce sont des organisations sociales qui se mettent en place et promeuvent une autonomie par rapport au système, sans théorie préétablie mais avec une vision révolutionnaire.
Ce qui m’a frappé dans ton exposé, c’est ton côté  » matérialisme historique « . C’est même une version assez “ manuel d’histoire de l’Union soviétique “ que tu nous as servie sous une forme branchée. Parce que les âges esclavagistes, etc. et le nouvel âge qui arrive, moi, là-dessus, je n’en suis pas très sûr. Autant je crois que cette observation est vraiment précieuse par rapport au fait de savoir discerner, saisir, défendre, s’engager dans des formes de vie sociale émergente dans la civilisation d’aujourd’hui qui vont dans le sens du progrès et qui peuvent, d’une manière décisive, (mais ça n’est pas joué), faire en sorte que finalement cela soit mieux pour la masse des gens par rapport à ce qu’ils avaient derrière eux. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps, nos ancêtres étaient des paysans analphabètes. Quand leurs enfants ont eu les 30 Glorieuses, ils ont trouvé cela formidable d’avoir des WC à l’intérieur de la maison, d’avoir une voiture. Et on comprend que le communisme, version révolution prolétarienne, en ait pris un coup. Il n’avait plus rien à offrir, sinon sur le plan moral.

MB : J’ai trois hypothèses sur le futur. J’ai concentré mon exposé sur une vision mais il y en a trois possibles.
1- Le système capitaliste utilise le système P2P. Alors on a un système, et c’est tout à fait possible, qui profite du travail gratuit des gens et qui va employer de plus en plus de licences. Il va mettre en place un féodalisme informationnel. Si on n’a pas d’argent, on n’a pas accès à des réseaux.
2- La coexistence pacifique. Il y a une sphère de production capitaliste et une sphère de production immatérielle. Les gens peuvent voyager d’une sphère à l’autre, comme en Thaïlande, où on peut être moine pendant trois ans, puis retourner travailler.
3- Le sous-système devient méta-système. C’est la thèse que j’ai développée.
Mais j’ai quand même une réflexion : est-ce qu’on peut croire que ce système est durable ? Peut on imaginer une victoire du capitalisme qui ne va pas détruire la nature ?
Je crois que la vision positive est la seule possible. Socialisme ou barbarie. On peut avoir une crise et descendre vers le bas. Ou on peut aller vers une complexité plus haute et là, c’est la vision P2P. Rien n’est joué.

Un intervenant: Au niveau de l’immatériel, sur la potentialité du P2P, vous m’avez convaincu. Par contre, pour l’aspect matériel, je n’ai pas trouvé d’exemples qui m’aient convaincu. En effet le capitalisme est tout à fait capable d’englober ce phénomène dans son système. Par exemple, on va pouvoir télécharger la musique. Ca ne fera pas baisser les profits d’entreprises qui iront investir ailleurs. Le P2P restera dans certaines sphères particulières du capitalisme.

MB : C’est sans doute une hypothèse. Mais la grande victoire du capitalisme, c’est de faire penser qu’il n’y a pas d’autres alternatives. Et avant de commencer, on a décidé qu’ils vont gagner. Là aussi, je suis matérialiste historique. Le capitalisme est un phénomène historique. Il a un début et il aura une fin. Quand ? Je ne sais pas. C’est cela que j’aimerais bien changer et que j’ai changé pour moi, c’est-à-dire ne plus avoir cet a priori. Je déteste le capitalisme mais j’ai été capitaliste. J’ai eu deux entreprises. Mais on fait ce qu’on peut pour vivre et pour survivre. Et maintenant il y a plein de gens qui vont de l’un à l’autre. Ils ont été employés, ils ont été free lance, ils ont travaillé pour des multinationales. Cet aspect constructif m’intéresse parce qu’il permet de se détacher, c’est-à-dire de laisser le capitalisme pour ce qu’il est. Et si on ne gagne pas d’énergie à quelque chose, ça meurt. Ca n’a plus de raison d’exister. C’est une autre approche. Il ne faut pas se laisser obséder par le capitalisme, par la lutte anti-capitaliste. Oui, je suis contre mais ça n’est pas parce que je suis contre que ça va changer. Mais ce que je peux faire, c’est de créer autre chose, d’autres dynamiques. Etre différent avec les gens, dans la vie, avec mes amis et créer du commun. Et après, on verra bien ce qui se passera. Il ne faut pas se laisser obséder par la réalité unique.

Un autre intervenant donne l’exemple d’Agora Vox, un projet monté par Joël de Rosnay qui correspond aussi à quelque chose qui se passe en Corée, avec des milliers de personnes qui sont journalistes et qui collaborent à la circulation de l’information. Il prend aussi l’exemple du référendum pour le Traité constitutionnel européen où le non a triomphé grâce à toutes les contributions qui ont circulé sur le Net et qui ont participé à un débat qui était verrouillé.

MB : Bové en est un autre exemple. Au départ il y a deux personnes qui lancent une pétition puis il y a une dynamique de réseau. C’est un enjeu de lutte. C’est certain que l’autre côté l’emploie aussi.

Un intervenant : Moi, je suis du côté des optimistes. J’attends avec impatience, j’espère avant dix ans, une interface où on pourra poser une question dans une oreille et dans le monde entier, on trouvera une réponse. Et si je crois que si le Parti communiste, en France et sûrement ailleurs, et les syndicats ont perdu la partie, ou la perdent, c’est qu’ils n’ont pas mis les jeunes avec eux, dans leur structure dirigeante et je suis bien placé pour le savoir : quand je vois comment était mon père, stalinien à mort, je pense qu’ils se sont sclérosés en virant les homos, les gauchistes, tout le sang neuf qui était là. C’est dommage. Et avec Internet, il y a beaucoup de jeunes. Il y a une grande égalité entre les gens de 18 à 60 ans. Je viens d’un milieu pauvre. C’est le savoir qui m’a fait monter. A l’époque, je cherchais sur les ondes courtes, le monde entier et ça ne m’a jamais quitté. Je ne suis pas un consommateur sur Internet. Je ne cherche que du gratuit. Pour la musique, je trouve Béranger, Abrial, Mamma Béa. Je découvre plein de choses. C’est un univers fabuleux. C’est vrai que c’est compliqué et qu’il faut se former un petit peu. Je fais cette analogie avec les ondes courtes et cette ouverture sur le monde entier. Ca me rappelle beaucoup le fonctionnement des alcooliques anonymes, un système qui fonctionne sans chef, sans leadership…

MB : C’était une préfiguration. Aux Etats-Unis, il y a des millions de self aid groups qui fonctionnent de cette façon où des gens avec des maladies différentes s’entraident. C’étaient déjà des préfigurations dans le monde physique de ce qu’Internet rend possible au niveau global.
Avec ma communauté, je suis capable de créer 3000 pages d’encyclopédie, en 9 mois, avec des personnes d’Amérique latine, d’Asie, d’Europe. Ca, c’est la nouveauté. Il n’y a pas uniquement les multinationales qui le peuvent mais nous aussi. On peut aller vivre au soleil, en Thaïlande et vivre de ses conférences en Europe.

Un intervenant : C’est une révolution, un changement, comme l’imprimerie. Sur Internet, il y a une foultitude de forums avec des communautés. Ce sont de grands refuges, des grands nids de 15 000 personnes. C’est le nouveau monde, avec tout ce que ça pose comme problèmes. Et on n’en est qu’au début.

Compte rendu proposé par Christophe Soulié.

Si on s’inscrit dans la dynamique P2P, il serait intéressant que tous les gens présents au débat mais aussi tous celles et ceux qui ont quelque chose à dire sur la question, envoient des contributions, constituant ainsi un véritable compte rendu P2P.
Courrier des lecteurs :

Lettre-adresse au libelliste-auteur des
célèbres Chronicques de l’Escholier Lemosin

Lecteur assidu des “Chroniques de L’Escholier Lemosin”, y puisant matière à m’instruire autant qu’à rire, je me dois de réagir à la dernière en date, encore sous le choc des propos fielleux visant à salir une profession où il me fut donné jadis de compter de nobles et généreux amis.
Comment un si bel esprit, chroniqueur de talent, rompu aux grandes joutes métaphysiques, n’ignorant ni le latin ni même le bas limousin, peut-il à ce point déraisonner lorsqu’il s’agit pour lui de s’aventurer en terre philosophique et de jeter l’opprobre sur ses plus fidèles administrateurs ? Mais assez de bavardages, venons-en aux faits, et ils sont graves ! L’auteur nous gratifie, dès l’abord, d’une méchante et moyenâgeuse analogie pour faire se conjoindre Pétain et Staline mais, en vérité, sous le plat comparatisme furétien se dissimule une attaque frontale contre les zélateurs de notre cher René. N’oubliant jamais qu’un esprit n’est grand qu’à dévoiler ses turpitudes en feignant de les peindre chez autrui, voilà notre bel esprit risquer la référence cartésienne. Et quel culot ! Nous pouvons mesurer à ce stade tous les dégâts qu’une éducation peu soignée, à la peine dans quelque obscure turne mal aérée du lycée du Parc, a pu produire sur un esprit, hélas trop longtemps éloigné d’une lecture franche et sans détour du Traité des Passions. Croyant sans doute s’en tirer à peu de frais avec une vague allusion aux « esprits animaux », notre chroniqueur ne recule pas, un instant, devant l’infâme anachronisme. Comment, sans honte, affubler ces chères petites bêtes, responsables de tant de belles choses et notamment de nos si chères passions, de notre goût immodéré, quoique ancien, pour le pétun et la lecture des œuvres complètes de Jean Kanapa, de ce qualificatif sentant son Freud hypokhâgneux, je veux parler bien sûr de ce syntagme cauteleux, « l’hystérie mystique », que même le plus farouche de nos inquisiteurs romains ne se serait pas cru en droit d’employer. Faut-il avoir tiré sur sa bouffarde plus que de raison, avoir fumé pétun de contrebande dans la mauvaise saison pour en arriver à pareils excès ?
Nous ne savons que penser ! En même temps, le soin que nous apportons à soutenir une gazette très estimable nous incite à prodiguer un conseil ou deux au chroniqueur. Et d’abord de relire le très important article 155, dont nous nous permettons de livrer quelques passages, espérant ranimer une mémoire défaillante autant que stimuler un entendement desséché par les récentes chaleurs estivales :
« Les plus généreux ont coutume d’être les plus humbles ; et l’humilité vertueuse ne consiste qu’en ce que la réflexion que nous faisons sur l’infirmité de notre nature et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou sommes capables de commet-tre, qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d’autres, est cause que nous ne nous préférons à personne, et que nous pensons que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous, ils en peuvent aussi bien user. » Traité des passions, p. 1069, Bordas 1989.
Nous n’aurons pas cependant la naïveté de penser que quelques bons préceptes puissent venir à bout de tant de malice, aussi faudra t-il encore user de prudence car nous savons le chroniqueur retors autant que perfide. De la sorte, nous conclurons sur une ultime recommandation, nous souvenant de ce mot que le jeune René dut s’appliquer à lui-même pour mener à bien la belle carrière que l’on sait :
« Les comédiens, appelés sur la scène, pour ne pas laisser voir la rougeur sur leur front, mettent un masque. Comme eux, au moment de monter sur ce théâtre du monde où, jusqu’ici je n’ai été que spectateur, lavartus prodeo. » Cogitationes privatae, 1619, p.45, Bordas

Henri DEVERS-NEJOUX
Journiac, le 19 Mars 2007

Réponse de l’Escholier : “Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!”

Fin du capitalisme : décroissance et alternatives
Dernière partie
Autonomie et choix de ses dépendances

L’exemple du pain détaillé ci-dessus est sans doute simple, un peu  » facile  » même. Peut-être, mais il n’est ni anodin ni isolé. En fait, dès l’instant où l’on examine plus attentivement tous les actes de sa vie quotidienne, on se rend compte que ce même questionnement (et son éventail de solutions entre l’autarcie et la dépendance complète au système) se retrouve en permanence. Cela demande seulement à faire l’effort de se poser ces questions régulièrement.
Un tel examen montre deux choses capitales : tout d’abord il montre que l’organisation de notre vie quotidienne nous rend dépendants d’un très grand nombre de personnes et de structures… mais aussi qu’un grand nombre d’autres personnes et structures dépendent de nous. C’est en soi une excellente chose car elle est potentiellement créatrice de lien social (l’être humain étant, comme on le sait, un animal social). Ensuite il montre à quel point ces liens de dépendance sont subis dans leur (très) grande majorité, et qu’ils s’inscrivent complètement dans les rouages du système capitaliste marchand. Et nous voici de nouveau face à cette évidence que le capitalisme existe grâce à chacun d’entre nous, au coeur même de nos gestes quotidiens.

Une telle prise de conscience permet d’ouvrir des horizons insoupçonnés de lutte contre le capitalisme dont nous parlons depuis le début. Nous avons changé de terrain : d’impossible sur le plan d’une action de masse, elle redevient possible sur le plan de son champ d’action personnel, au travers de ce qu’on appelle une démarche de simplicité volontaire. La méthode est sur le principe d’une simplicité biblique : à chaque fois que je le peux, je substitue une dépendance choisie (personnelle ou collective) à une dépendance subie imposée par le cadre du système capitaliste. Il s’agit en quelque sorte de préparer peu à peu sa  » désertion « , sa fuite hors du système, tout en commençant à construire son autonomie au travers de cette myriade de solutions innombrables évoquées un peu plus haut. C’est la mise en pratique du non-agir (tel que décrit par Philippe Godard), qui est tout sauf de la passivité, mais bien un acte, de sabotage en l’occurrence, à l’encontre du capitalisme.

Dans la réalité de notre quotidien c’est évidemment plus compliqué que cette simple position de principe. La première question qui vient à l’esprit est celle du travail. C’est généralement la plus difficile à résoudre pour chacun d’entre nous, car c’est par le travail et sa marchandisation que le système capitaliste nous tient le plus fermement, s’arrogeant une part substantielle de notre temps éveillé, de notre énergie et de notre créativité, pour nous donner en échange le carburant monétaire dont nous avons besoin… et dont lui aussi a besoin pour que nous assurions son fonctionnement et sa propre pérennité.
La mondialisation financière pousse à la concentration économique et réduit sans cesse les espaces possibles pour des structures à taille humaine. La division internationale du travail (et sa machine productiviste à broyer l’humain) a mis sur la touche, dans des pays comme le nôtre, des millions de paysans, d’artisans, de travailleurs aux savoir-faire concrets, dont nous aurons de nouveau besoin à la disparition du capitalisme. Sauf qu’il est aujourd’hui extrêmement difficile d’anticiper en choisissant massivement de tels métiers pour quitter un emploi que sa dépendance au système va rendre obsolète à l’avenir. Qui peut aujourd’hui se lancer dans la chaussure ou le textile sans prendre le risque de mourir de faim, au vu des prix pratiqués par la grande distribution et ses ateliers d’esclaves chinois ?

L’une des solutions possibles pour réduire sa dépendance liée au travail est de réduire son temps de travail (et donc son salaire), et de construire, sur le temps repris au système, ses solutions d’autonomie (qui peuvent être monétaires ou non d’ailleurs, il faut apprendre aussi à reconsidérer les richesses). Mais il n’est pas toujours simple de pouvoir réduire son temps de travail, ni de trouver rapidement les solutions qui vont répondre à ses besoins en substitution à l’argent du salaire.
Une autre solution peut aussi passer par un changement de structure sans changer de métier, en privilégiant des structures à taille réduite (si possible des collectifs choisis, justement). Ce sujet du travail illustre bien à quel point la décroissance échappe à toute généralisation quant à sa mise en oeuvre pratique.

Cette réflexion ne se réduit pas au travail, bien sûr, on peut la poursuivre sur nombre d’autres sujets : alimentation, logement et chauffage, déplacement et transport, culture, médecine et soins… Simples à trouver dans certains cas, quasi-impossibles dans d’autres, ces solutions alternatives dépendent en fait de son propre environnement, et de sa propre volonté de les construire. Mais attention, le monde ne s’est pas (dé)fait en un jour. Le plus important est de se mettre en route, ce n’est pas de se focaliser sur la destination ni sur le caractère imparfait de ses actes. Le purisme est une tentation à repousser à tout prix (on retombe alors dans la honte prométhéenne), au profit d’un pragmatisme tout-terrain. La décroissance, ce n’est pas  » rien « , c’est  » moins  » : inutile de brûler tout de suite notre voiture, réfléchissons plutôt aux manières d’utiliser plus souvent notre vélo et les transports en commun, et de réduire nos déplacements superflus.

Puisque nous en sommes aux questions de Technique et de Progrès (chères à Jacques Ellul), il est important d’évoquer quelles sont les réponses technologiques compatibles avec une démarche de décroissance. Le repli obscurantiste au fond de sa caverne avec sa bougie (dont nous bassinent les détracteurs de la décroissance) n’a aucun intérêt, car ce serait faire l’impasse sur des créations parmi les plus intéressantes de l’intelligence collective humaine. Le principe est au fond toujours le même : choisir et maîtriser son lien de dépendance aux objets et aux technologies plutôt que de le subir.
Ce type de solutions se retrouve sous le terme générique de SAFTI : systèmes à faible technologie intégrée. Le principe des SAFTI permet d’exclure a priori tout un ensemble d’innovations techniques dont la maîtrise à une échelle locale est impossible. Mais il ne s’agit pas ici d’établir le catalogue du décroissant moderne : là encore c’est à chacun d’évaluer son degré de dépendance pour tel ou tel objet, selon sa propre compétence ou celle de son entourage.

Car oui, agir en tant qu’individu ne signifie pas agir seul en se repliant sur soi, soit au fond de sa caverne, soit derrière les remparts de son château-fort (transformé en coffre-fort). Redevenir autonome passe par des solutions collectives, locales, à une échelle humaine suffisamment grande pour profiter des bienfaits de l’entraide et de la mutualisation, mais suffisamment réduite pour éviter les méfaits de l’indifférence et de la centralisation. Multiplier régulièrement ses liens avec de tels collectifs choisis permet d’être en mesure de pouvoir intervenir sur leur fonctionnement, de participer aux décisions, d’être dans une posture de responsabilité.

Une décroissance digne
et porteuse de sens

Et le capitalisme dans tout ça, alors, qu’en fait-on ? Eh bien, laissons-le poursuivre sa route vers le mur puisque ça lui fait plaisir ! Au moins le fera t-il avec une collaboration minimale de notre part. Quant à la politique, au sens d’une action de masse unifiée pour tenter de changer notre société, elle ne présente plus guère d’intérêt concret. J’ai assez insisté sur le fait que la recherche d’une solution globale pour remplacer le capitalisme n’a aucune chance d’aboutir. Mettons plutôt notre précieuse énergie au service de la construction de solutions hyperlocales qui, elles, existent bel et bien… et sont, l’air de rien, éminemment politiques puisqu’elles nous ramènent aux origines mêmes de la polis grecque.
Mais alors, à quelle Utopie pouvons-nous nous raccrocher ? A défaut d’un grand soir qui n’arrivera pas, la véritable Utopie à notre disposition serait d’imaginer que la désertion individuelle d’un grand nombre de personnes délite le capitalisme, qu’il se décompose faute de carburant et de rouages pour le faire tourner, et finisse par disparaître (sur le principe  » là où plus personne n’obéit, plus personne ne commande « ).
Mais restons lucides, cette désertion en masse est hautement improbable, car certains traits fondamentaux de la nature humaine dont nous avons parlé demeurent, et s’y opposent. Servitude volontaire, besoin d’accumulation et de sécurité, blocages sociologiques et psychologiques ne résolvent en rien la question de vouloir lutter contre le capitalisme.

La mise en oeuvre soutenue d’une démarche de décroissance s’adresse donc dans les faits à une minorité de personnes, qui sont à la fois :
– conscientes de la catastrophe environnementale qui se profile à l’horizon et menace la survie de l’espèce humaine, et conscientes de la responsabilité du système capitaliste.
– prêtes à franchir le pas dans leur vie quotidienne, tout de suite, sans attendre un mouvement global et structuré qui n’arrivera pas, et prêtes à  » lâcher prise « , à être acteurs de leur propre vie et faire les efforts nécessaires pour déconstruire leurs dépendances au système tout en créant leurs solutions de rechange à leur échelle.

Etre acteur de sa vie dans un monde qui ne cherche qu’à vous en rendre consommateur demande un certain courage, et pas mal d’abnégation, en choisissant de se mettre en route avant les autres. En choisissant une voie moins confortable qui ne changera rien à la marche du monde, et peut-être rien à sa propre existence : la chute du capitalisme étant capable de faire disparaître l’humanité dans son ensemble, les acteurs de la décroissance n’y échapperont peut-être pas. Au moins aurons-nous augmenté nos chances de survivre à cette crise annoncée tout en ayant la sérénité morale d’en être le moins responsable possible.
Dans ce XXIème siècle qui sera chaotique ou ne sera pas, voilà en tout cas un projet de vie des plus dignes et porteurs de sens…
Christophe Bellec

Bibliographie

Jean-Marc Jancovici – L’avenir climatique (2002)
Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean – Le plein s’il vous plait (2005)
Jean-Pierre Dupuy – Pour un catastrophisme éclairé (2002)
Groupe Krisis – Manifeste contre le travail (1999)
Philippe Godard – Contre le travail (2005)
Sur la critique de la société capitaliste :
Jean Baudrillard – La société de consommation (1970)
Jacques Ellul – Le système technicien (1977)
Jean-Luc Porquet – Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu (2003)
Oeuvres de François Partant, d’Ivan Illich, de Bernard Charbonneau, de Serge Latouche, d’Hannah Arendt
Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois – Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2002)
Stanley Milgram – Soumission à l’autorité (1974)
Günther Anders – L’obsolescence de l’homme (1956, éd. française 2001)
La Boëtie – Discours sur la servitude volontaire (1548)
Serge Moscovici – L’âge des foules (1981)
Matthieu Amiech et Julien Mattern – Le cauchemar de Don Quichotte (2005)
René Barjavel – Ravage (1943)

Sites internet :
www.ledecroissantlunaire.com (mon site perso avec de nombreux autres articles)
www.manicore.com (le site de Jean-Marc Jancovici, incontournable sur les questions de réchauffement et d’énergie)
www.decroissance.info
www.decroissance.org
www.piecesetmaindoeuvre.com (hyperdocumenté sur l’emprise technique sur notre société – à lire absolument l’article  » De la popullulation « )
www.les-renseignements-genereux.org
www.lalignedhorizon.org

Revues :
S!LENCE (la plus intéressante sur la mise en pratique de la décroissance)
L’Ecologiste
La décroissance
IPNS

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