Mai, juin 68 : l’insubordination ouvrière

Avec Xavier Vigna
19 juin 2008
Pour sa seconde soirée “autour ou à propos de Mai 68 et de son actualité” (1), le Cercle Gramsci, invite Xavier Vigna, historien, enseignant à l’Université de Bourgogne, autour d’une thèse de doctorat remarquée sur le mouvement ouvrier dans les années 68 (2).
A l’approche du 40ème anniversaire, on a vu se multiplier les commémorations médiatiques à la gloire des acteurs étudiants et intellectuels des évènements de mai. L’aspect sociétal de 68 (la révolte anti-autoritaire, les luttes étudiantes,….), dont l’importance est bien réelle, a occulté une fois de plus, le plus grand mouvement social que la France ait connu. Nous avons donc voulu, à la mesure de nos moyens, c’est-à-dire modestement, contribuer à redonner toute sa place au  » 68 ouvrier « .
Nous vous présentons ici l’essentiel de l’intervention de Xavier Vigna.

En introduction, Xavier Vigna rappelle le contexte social dans lequel il a été plongé au moment où il effectuait ses recherches dans le cadre de la préparation de la thèse de doctorat, dont est issu son ouvrage  » l’insubordination ouvrière « .  » Entre 1995 et 2003, j’étais enseignant à Montreuil, dans le 93, il y avait beaucoup de mouvements sociaux dans les collèges et lycées. Le fait d’avoir été acteur de ces grèves et d’une certaine forme d’insubordination enseignante m’a fait beaucoup réfléchir, et cela a eu une influence forte sur mon travail « .

Quand le monde ouvrier fait irruption dans le mouvement

C’est à partir de l’irruption des ouvriers dans le mouvement (en gros le 13 mai1968) que le mouvement bascule et se leste d’un poids politique déterminant. C’est en effet parce que la classe ouvrière entre dans le mouvement que le sort du pays semble en jeu. Le mouvement de 68 était, jusqu’à cette date, un mouvement important certes (pas uniquement parisien) mais seulement étudiant. A compter du 13 mai, la crise ouverte par les grèves massives, alimente tout un discours (et jusqu’à aujourd’hui) sur une hypothétique situation révolutionnaire.
Xavier Vigna refuse ces termes-là du débat…. Ce qui lui semble important c’est plutôt de regarder ce qui se joue dans ces grèves, en quoi les caractéristiques particulières de ces grèves ouvrent une séquence d’insubordination ouvrière.
Ce qui frappe en mai/juin 1968 c’est la profondeur de la contestation, qui ne se résume pas à la volonté d’obtenir des augmentations de salaire, car c’est l’ensemble de l’univers usinier qui est contesté (conditions de travail, organisation du travail, rapports à la hiérarchie,…), c’est en ce sens que le mouvement peut être considéré comme politique.

Les caractéristiques
du mouvement

Il s’agit bien du plus grand mouvement de grèves ouvrières de l’histoire de la France. Il y des grèves importantes avant mai 68 : Rhodiaceta à Besançon et Lyon, Berliet, St Nazaire, Caen,… mais la grande grève du 13 mai fonctionne comme le coup d’envoi d’un mouvement très long qui va se prolonger jusqu’au début du mois de juillet, après le second tour des élections législatives. Le mouvement est long, ample, généralisé, mais pas général (voir plus loin). Il est aussi plus démocratique. Il n’y a pas comme en 1947, un comité central de grève, piloté par la CGT (qui en décembre 1947 a proclamé la fin de la grève), ce qui explique que le mouvement va prendre des formes diversifiées.
Le mouvement est bien un mouvement national, même s’il est d’une ampleur variable selon les régions (en Alsace, au maximum du mouvement, seulement 6 usines seront occupées), et la grève demeure minoritaire à l’échelle nationale (7 millions de grévistes au maximum). Mais il y a aussi des territoires presque totalement grévistes (dans le Nord, la région parisienne,…). Et ce ne sont pas seulement les grands bastions ouvriers classiques qui se mobilisent (Métallurgie, mines,…), il y a aussi des grèves dans la chimie, le textile, l’alimentation…

La vague d’insubordination va se prolonger au-delà de 1968, en affectant des régions plutôt conservatrices qui n’avaient pas connu de fortes mobilisations en mai : dans les Deux-Sèvres le mouvement démarre en 1972 ; en Alsace en 72/73 (dans la vallée de la Bruche) avec trois grèves avec occupation et séquestration ; en Bretagne, en Normandie,….

Occupations et séquestrations

Comme en 1936, il y a beaucoup d’occupation des lieux de travail. C’est évidemment une transgression, et le patronat réagit vivement, la police aussi. A partir du 6 juin, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur, envoie la police déloger les ouvriers qui occupent les usines : il y de fortes violences (Beauvais), des morts (Sochaux, Flins).
La pratique de la séquestration des responsables d’entreprise débute dès le 14 mai, à Sud Aviation (prés de Nantes), où le directeur d’usine et 5 de ses collaborateurs seront retenus pendant 15 jours…. une équipe de l’ORTF filme la scène. Le modèle va être reproduit à Cléons et ailleurs.
Le 18 mai, ça s’arrête. Au cours d’un débat sur Europe 1, Georges Séguy, secrétaire général de la CGT désapprouve en direct cette forme d’action et demande que ça cesse. Les cadres séquestrés vont progressivement être libérés, ce mode d’action décline, sans toutefois disparaître (par exemple, le 2 juin, une équipe de cadres est séquestrée à nouveau dans une usine d’équipements auto en Haute-Loire) et le phénomène se reproduira les années suivantes. La CGT finira par se rallier à ces méthodes vers 1975. Et bien d’autres formes d’action illégale vont se développer dans ces années-là : mise à sac de locaux, sabotages,… La plus grande forme d’illégalité sera les  » grèves productives  » inventées chez LIP en 1973 : on séquestre, on occupe, on met la main sur les stocks de montres, et on redémarre la production, soit quatre formes successives d’illégalités.

Les femmes et les immigrés.

Chez les ouvrières, la mobilisation est réelle, mais dans les usines de femmes (au début du mouvement) les négociations avec l’employeur sont encore conduites par des hommes. Progressivement on constate que la direction de la grève est assurée par des femmes, la direction gréviste se démocratise, le modèle syndical viril est bousculé. Mais cela ne tarde pas à  » poser problème « , on met en cause le comportement des femmes. A Vesoul (usines Peugeot) par exemple, les dirigeants de l’usine reprochent aux grévistes de transformer le réfectoire en maison close ! Mais chez les militantes syndicales on s’interroge aussi sur le comportement des plus jeunes ouvrières en grève. Cette question de la sexualité n’est jamais posée dans les usines masculines.
Concernant l’entrée en lutte des immigrés, la situation est contrastée. Des Portugais et des Espagnols (10 000 selon les RG) repartent au pays, ils ne comprennent pas ce qui se passe. A l’inverse, à Billancourt, des immigrés algériens, espagnols et portugais rédigent une plate-forme spécifique sur la question immigrée que la CGT refuse de diffuser (la CFDT la diffusera).
Lors des négociations de Grenelle, on n’abordera pas la question des femmes et des immigrés, alors que 250 étrangers seront expulsés en mai/juin. Dans les années 1970 on va voir des mouvements de grève d’ouvriers immigrés comme à Lyon (usines Penarroya spécialisées dans le retraitement du plomb), contre des conditions de travail très dures. On observe aussi les premières grèves en 1972 de travailleurs immigrés pour obtenir leur régularisation.

La question de l’organisation
du travail

La durée de la grève, l’occupation des usines, fait que l’on a le temps de parler, notamment de l’organisation du travail, des cadences,….
Or ces questions ne seront pas abordées dans les négociations de Grenelle, ni dans les discussions par branche qui suivront. En effet, on négocie d’abord sur les salaires, c’est le compromis fordien (hausse des salaires, en échange de l’augmentation de la productivité du travail). Les  » acquis  » de mai 68 ne règlent donc pas cette question-là ! c’est pourquoi la contestation va perdurer dans les années suivantes. Par exemple, à Flins ce qui est contesté c’est le système des salaires, le salaire étant variable d’un poste à l’autre. De juin 1969 à janvier 1973, il y a 28 conflits d’atelier à Flins sur cette question.
On observe la création de comités de base, de comités de lutte, à côté des organisations syndicales, et ceci n’est pas lié particulièrement à l’action de militants  » gauchistes « . Une partie des ouvriers et des militants ont le sentiment que l’heure est à l’offensive et trouvent les syndicats trop timorés. La  » relation d’évidence  » entre ouvriers et syndicats est malmenée, cela aura des effets dans tout le monde du travail.
Si 68 et la reconnaissance de la section syndicale dans l’entreprise ont pour effet d’accroître les effectifs syndiqués (+ 400 000 à la CGT, + 100 000 à la CFDT), dès 1969 les effectifs redescendent, et ceci avant la crise économique des années 70.
On oppose souvent le mouvement étudiant, inventif et joyeux, au mouvement ouvrier, traditionnel, axé sur les revendications quantitatives. 68 montre que les choses sont beaucoup plus nuancées que cela.
Tout mouvement social occasionne des tensions entre organisations syndicales ou politiques et le mouvement lui-même, 68 en est un bon exemple. C’est pour cela que 68 a laissé un souvenir mitigé à la CGT et que la CFDT a beaucoup de mal aujourd’hui à fêter 68 vu ce qu’elle est devenue.
68 c’est aussi un moment court de sécession, avec ce besoin de se parler, d’échanger par delà les classes sociales, notamment par les rencontres entre étudiants et ouvriers, les « portes closes  » de Billancourt sont largement un mythe, il y avait des étudiants des deux côtés des portes…

Le débat :

Un intervenant : Vous n’avez pas beaucoup insisté sur un autre aspect sociétal de 68, la question de l’autorité des  » petits chefs « . Dans La reprise du travail aux usines Wonder (3) on voit une jeune ouvrière qui refuse de reprendre le travail et des délégués syndicaux qui la poussent à reprendre. Ce phénomène a été assez fort, beaucoup de jeunes ouvriers ont refusé de retourner au travail, sont partis à la campagne, dans des communautés ou d’autres mouvements.
Il y a eu vacance du pouvoir pendant une dizaine de jours en 68, comment peut on expliquer l’attitude de la CGT ou de PCF qui ont refusé de considérer que le pouvoir était à prendre ?

Xavier Vigna :
– Sur l’anti-autoritarisme. Le phénomène n’est pas propre aux jeunes ouvriers. Par exemple, aux usines Renault de Billancourt, on voit des ouvriers (dans un atelier d’outillage) âgés de 40 à 50 ans qui dénoncent l’autorité des petits chefs. Cependant, les organisations syndicales sont mal à l’aise, car le contremaître est un ouvrier comme un autre. Les organisations gauchistes n’ont pas la même difficulté car elles ne recrutent pas parmi les contremaîtres, elles vont donc pouvoir dénoncer le comportement des  » petits chefs « . Ainsi, la Gauche prolétarienne avait édité des autocollants avec le texte suivant :  » Je suis bête, je suis con, je m’appelle XXX , le vais me faire casser la gueule « . Cette hostilité est vieille comme le mouvement ouvrier, il n’y a pas de spécificité de 68 de ce point de vue (cf. les écrits de Simone Weil, Gorges Navel,….).
– Sur la vacance du pouvoir. En fait, il n’y en a jamais vraiment eu, hormis peut être les quelques heures que De Gaulle passe à Baden Baden le 29 mai. Xavier Vigna prend l’exemple du cahier de permanence de la CFDT (siège national), dans la nuit du 29 au 30 mai, des coups de fils signalent que des chars patrouillent en banlieue, cela veut dire que le pouvoir fonctionne. Idem au cabinet du Ministre de l’intérieur, où il n’y a pas de désordre apparent, les préfets ne sont pas alarmistes. Et la droite se remobilise, y compris en renouant des alliances avec l’extrême droite. Sept permanences du PCF sont plastiquées en mai. A Marseille les CDR (Comités de défense de la République créés en 68 par le parti gaulliste) travaillent avec l’extrême droite par anticommunisme. De Gaulle et les gaullistes n’étaient pas prêts à se laisser évincer du pouvoir. De plus, la CGT avait peur de vivre un nouveau 1947 (la scission avec FO et la chute des effectifs liée à l’échec des revendications).  » Si ça va trop loin, ça va mal finir  » disait-on. Les militants syndicaux redoutent aussi la police parisienne, nous sommes six ans après Charonne.

Un intervenant : Quel fut le rôle des syndicats, un moteur ou un frein ? Qu’en était il des négociations souterraines avec Chirac ou Balladur ? N’y avait il pas une alliance de fait entre le PCF, la CGT et De Gaulle pour maintenir l’ordre.

Xavier Vigna : La CGT, tout comme la CFDT ont favorisé l’extension du mouvement. L’analyse des écoutes téléphoniques le prouve. Le problème de la CGT, plus que celui de la CFDT, est d’assurer un débouché politique au mouvement, pour éviter l’échec des grèves de 1947. Dans ce contexte-là, les négociations de Grenelle satisfont les organisations syndicales. On est dans un schéma classique : grèves + négociations.
Les négociations de Grenelle commencent le samedi 25 après-midi et se prolongent jusqu’au lundi 27 mai à 7h du matin. Au début de la négociation et jusqu’au dimanche 26 à minuit, la CGT campe sur des positions très fermes. Mais au milieu de la nuit, la nouvelle du déroulement du meeting de Charléty parvient rue de Grenelle (4). La CGT a peur de se faire doubler sur sa gauche, elle adopte alors une position beaucoup plus conciliante. Ce revirement explique, que le 27 mai au matin la grève soit reconduite à Renault Billancourt, peu avant le début du fameux meeting. Séguy et Frachon (son prédécesseur à la tête de la CGT) sont partisans de la reprise du travail. Avant l’arrivée de Séguy au meeting, Benoît Frachon intervient et plaide pour une attitude raisonnable, il essaye de préparer le terrain pour Séguy. Le matin même sur le perron de Grenelle, devant les caméras, Séguy indique que  » la reprise du travail ne saurait tarder « .
La CFDT est également mal à l’aise face à un mouvement qui lui échappe. Eugène Descamps, dans une conférence de presse le 29 mai semble avoir peur de la CGT et du PCF et craindre un nouveau  » coup de Prague « , l’homme providentiel pour lui c’est Pierre Mendès France. A partir du 30 juin, CGT et CFDT poussent au niveau national de plus en plus fortement à la reprise du travail.

Un intervenant : Ne pensez vous pas que, 13 ans après mai 68, l’arrivée de la gauche au pouvoir a contribué à casser le mouvement social ? Le mouvement ouvrier n’est il pas prisonnier de l’illusion de la prise du pouvoir par le haut de 68 jusqu’à Besancenot aujourd’hui ?

X.VIGNA : En 68, la CGT pose la question du pouvoir en demandant la constitution d’un  » gouvernement populaire « . La signature en 1972 du programme commun renforce cette tendance, il s’agit d’une  » étatisation des luttes ouvrières « , seule la conquête du pouvoir permettra de changer les choses. A partir de 1977/1978, la conflictualité régresse dans les usines, on attend la victoire dans les urnes. Le mouvement s’est donc rogné les ailes dès avant 1981 ; même la CFDT participe aux  » assises du socialisme  » en 1974.
Cependant, il y deux secteurs où les luttes ont perduré ; l’automobile et la sidérurgie où le pouvoir socialiste s’est montré très brutal. En 1985 à Talbot Poissy, les non grévistes attaquent les grévistes au cri de  » les bougnoules au four « , et le préfet laisse faire. Pendant les grèves à Flins en 1983, Gaston Defferre, Ministre de l’Intérieur qualifie les grévistes de  » chiites, étrangers aux réalités sociales de la France  » et Pierre Mauroy, Premier Ministre, de même.
Dans la sidérurgie en 1984, il y a 8000 suppressions d’emploi (dont 3000 à Longwy). A Usinor, il y a des grévistes CGT qui mettent à sac la permanence du député socialiste et veulent faire de même avec le bâtiment de la Mairie communiste. Cet épisode marque une forte défiance et de fortes frictions entre les ouvriers, et les partis de la gauche traditionnelle.

Un intervenant : Xavier Vigna est invité à apporter des précisions concernant les  » révélations  » de Georges Séguy, dans son dernier livre de mémoires (5).

X. Vigna : D’un côté à propos de 68, Séguy a tendance à se répéter, tout en étant de plus en plus déconnecté de la réalité. D’un autre côté, il a évolué, ainsi il qualifie aujourd’hui les grèves de 68 d’autogestionnaires, alors qu’il affirmait à l’époque que l’autogestion était  » une formule creuse « . Cependant, il dit des choses nouvelles sur la période 1978/1982. En 1978, c’est le 40ème congrès de la CGT et la tentative de rénovation qui s’appuie sur une partie de l’appareil du PCF, contre une autre partie (notamment Krazuky). Quand Séguy se retire en 1982, il avait été convenu que son successeur Henri Krazuky ne devait faire qu’un seul mandat en tant que secrétaire général de la CGT. 1982, c’est aussi le moment où toute une série d’initiatives sont mises au pas : Radio Lorraine cœur d’acier, le magazine Antoinette,…. Séguy le souligne dans son livre.

Les gauchistes ont été faibles mais pas marginaux…

Un intervenant : Quel a été le rôle, le poids des gauchistes dans les événements de mai, et également dans les années 1970 ?

X. VIGNA : Le rôle des militants révolutionnaires a été minime en 1968 même, car ils sont très peu nombreux (600 personnes à la JCR au maximum), probablement 3000 à la Gauche prolétarienne (GP). Mais le pouvoir les redoute énormément.
Exemple : le préfet du Vaucluse en 1973 établit la liste des organisations dont il se méfie. Pour lui, cela va des écologistes, des milieux occitannistes aux maoïstes. Un fichier des militants révolutionnaires est constitué, il y a des filatures (Cohn Bendit, Krivine,…). Les Renseignements Généraux pratiquent l’infiltration, ainsi un indic est infiltré au sein du Bureau de la Gauche Prolétarienne, c’est d’ailleurs le seul ouvrier. En même temps, les gauchistes ont un rôle tout à fait crucial dans la diffusion de l’insubordination. Les  » établis  » (6) n’ont pas échoué de ce point de vue. Ils jouent le rôle de ferment, ils opèrent des liaisons par delà les clivages syndicaux. Les Cahiers de mai (7) contribuent à la diffusion d’idées, notamment sur ce qui se passe ailleurs (Italie,…). Ce sont les animateurs des Cahiers de mai qui vont chez Lip en 1973 et réalisent le journal de la grève Lip unité, qu’ils vont diffuser dans toute la France. S’ils jouent un rôle dans la lutte des Lip, on ne peut pas dire que la lutte des Lip ait été portée par les organisations révolutionnaires. En résumé les gauchistes ont été faibles mais pas marginaux.

Un intervenant : Y a-t-il eu des exemples de communication forte entre jeunes ouvriers en grève d’une part, et lycéens ou étudiants en lutte d’autre part ?

X. Vigna : Il y a eu des rencontres, favorisées par des évolutions sociologiques. Les effectifs étudiants ont plus que doublé dans le courant des années 60 (de 200 000 à 500 000), il y a donc de nouvelles catégories d’étudiants, issus des classes non favorisées. Exemple à Sud Aviation (en grève depuis le 14 mai). Dès le premier jour des étudiants de Nantes vont à la rencontre des ouvriers en grève dans leur usine, ils passent la nuit à discuter. En région parisienne, le Mouvement du 22 mars, l’UNEF encouragent les étudiants à aller à la rencontre des ouvriers (Flons, Hispano-Suiza). A Billancourt, le 16 mai, les grilles de l’usine restent fermées, cependant il y a au même moment dans l’usine des étudiants du Conseil d’Administration de l’ENS de Fontenay qui sont à l’intérieur en train de discuter avec des militants ouvriers. Ces échanges-là on les retr-ouve également dans l’autre sens : des ouvriers vont dans les facs (à Montpellier, à Rouen,…), et ce n’est pas un phénomène marginal.

Un intervenant : Un participant témoigne de ce même phénomène à Limoges en 68, il s’interroge sur la poursuite de ce mouvement dans les années 70.
X. Vigna : La proximité d’âge favorise les échanges, mais il y a aussi une communication inter générationnelle. Cela se poursuit dans les années 70, avec les  » travailleurs paysans « , les catholiques également (Action Catholique Ouvrière, Jeunesse Ouvrière Chrétienne) vont à la rencontre des ouvriers (8). Après 1980, la hausse du chômage, le développement des luttes défensives entraînent un net reflux de ce mouvement.

L’héritage de 68…

Un intervenant : Que reste-t-il aujourd’hui de cette expérience d’insubordination ouvrière ?

X. Vigna : Aujourd’hui, nous sommes dans une toute autre séquence historique. Il n’y a pas de transmission à attendre de quoi que ce soit ! Les porte-paroles auto proclamés de 1968 ne cessent aujourd’hui de cracher sur ce qu’ils ont fait de leur jeunesse. Il y a toutefois quelques éléments de bilan à tirer : une espèce d’insolence envers les organisations instituées,… c’est le seul héritage de 68 ! une prise de distance avec cette obsession de la conquête du pouvoir, le souci d’une gestion démocratique. Mais cela traverse l’histoire sans qu’il y ait besoin de se référer à 68.

Un intervenant : On parle beaucoup des anciens de mai 68 qui ont fait carrière, mais beaucoup de militants de ces années-là sont restées fidèles toute leur vie à leur engagement.

X. Vigna : Le discours sur les soixante-huitards qui ont réussi masque la réalité ouvrière de l’époque, les conditions de travail très dures et l’engagement militant très fort et très sérieux des militants ouvriers. Quant aux étudiants, ils ont fait après 68 la carrière que faisaient habituellement les étudiants de l’époque, ni plus, ni moins. N’importe quel étudiant, même médiocre finissait cadre après 1968.

Un intervenant : Le terme ouvrier est devenu presque indécent, comme s’ils n’y en avait plus. Les ouvriers ont été rendus invisibles et muets, écrasés par une  » énorme classe moyenne « .

X. Vigna : Selon les recensements de l’INSEE, l’apogée du monde ouvrier c’est 1975, c’est après que l’on observe une baisse, mais lente. L’UIMM publie en 1971 une note dans laquelle elle propose d’appeler les  » OS « , agents de production : il y a là une bataille idéologique sur le nom. Mais avant cela, les syndicats avaient également englobé les ouvriers dans le terme de  » travailleurs « , de  » salariés « . Progressivement l’usage du mot ouvrier a reculé, avant même que les effectifs ne régressent.

Un intervenant : Des quantités d’usines existent encore et emploient beaucoup d’ouvriers, avec des conditions de travail qui sont encore très difficiles. La classe ouvrière existe donc bel et bien.

X. Vigna : Le monde ouvrier existe bel et bien, mais il est beaucoup moins visible qu’auparavant.

Un intervenant : L’intérim est une forme d’esclavage moderne. Là où il n’y a plus de présence syndicale dans l’entreprise, il y a régression sociale.

X. Vigna : Après 1968, on reconnaît les sections syndicales d’entreprise, mais on ne met pas fin à la répression anti-syndicale, y compris dans les grandes entreprises.

Un intervenant : Il faut poser la question du débouché politique des luttes sociales. On disait en 1936, en 1947, en 1968 que  » l’on n’était pas prêts « , que  » ce n’était pas le moment « . On a dit la même chose en 1995, en 2003…

Un intervenant revient sur la question de la vacance du pouvoir en 1968. Il souligne que les classes possédantes ont eu très peur en 1968, et ont organisé au plan idéologique une dissolution apparente de la classe ouvrière : par la dispersion des usines, la fin des concentrations ouvrières. Le travail des think tanks libéraux ont nourri le discours de la droite d’aujourd’hui.

X. Vigna : C’est un vrai problème que les organisations syndicales calquent leur agenda sur les échéances politiques, car cela a des effets démobilisateurs très forts.

Compte rendu réalisé par
Christophe Nouhaud.
_________
(1) Le 29 avril, le Cercle invitait Jean Pierre Duteuil, co-fondateur en 1968 à Nanterre (avec Daniel Cohn Bendit), du Mouvement du 22 mars. Voir la Lettre du Cercle n° 135.

(2) Xavier Vigna : L’insubordination ouvrière dans les années 68, essai d’histoire politique des usines, Presses universitaires de Rennes, 2007, 22 €. Xavier Vigna a également collaboré à plusieurs ouvrages collectifs concernant 68, parmi lesquels Les années 68, le temps de la contestation, Complexe, réed. 2008, et le numéro de la revue L’Histoire, avril 2008.
(3) La reprise du travail aux usines Wonder film de Jacques Willemont et Pierre Bonneau, séquence d’une dizaine de minutes, tournée le 10/06/68, jour de la reprise du travail à l’usine Wonder de St Ouen, par une équipe d’étudiants de l’IDHEC.

(4) Le meeting du 27 mai au stade Charléty, réunit les principaux leaders du mouvement étudiant et de la gauche non communiste (Sauvageot, Geismar, Rocard, Mendès France,…)

(5) Georges SEGUY : Résister, de Mauthausen à Mai 68, éditions de l’archipel, 2008.

(6) Voir notamment Les établis, la chaîne et le syndicat. Pratiques, Mythes et Croyances d’établis Maoïstes. Monographie Lyonnaise, de Marnix Dressen chez L’Harmattan

(7) Les Cahiers de mai ont été créés en mai 1968 par Daniel Anselme, le journal a paru jusqu’en 1974.

(8) L’Association nationale des paysans-travailleurs (ANPT) est créée en 1974, par des paysans de la gauche non communiste, elle se transforme en 1981 en Confédération nationale des syndicats des travailleurs paysans (CNSTP). Les travailleurs paysans contribueront à la création de la Confédération paysanne en 1987.

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