L’école, entre autoritarisme et démocratie

Avec Dominique Vachelard

Compte rendu de la soirée du mardi 6 novembre 2007 avec Dominique Vachelard

Jean-Paul Lucas introduit la soirée :

Nous allons essayer de faire le plus concis possible pour vous présenter les données, ou plutôt des données, sur le thème de ce soir afin de faire la part la plus large possible au débat.
Et ce pour au moins une raison de fond – et ce sera même je crois le fil conducteur des interventions – c’est que nous ne croyons pas que les  » savoirs  » circulent du haut vers le bas – dans cette optique nos intervenants invités représenteraient le haut et les autres personnes présentes ici seraient censées représenter ceux qui doivent écouter, enregistrer, digérer, appliquer.
C’est ce qui se passe dans une conférence  » classique « , je crois pouvoir dire quoique nouvel adhérent qu’au cercle Gramsci nous fonctionnons avec d’autres visées : enrichir la réflexion de chacun par le débat, y compris celle des intervenant qui ne se veulent pas enfermés dans leurs certitudes, débat qui ouvre et invite au travail de la pensée pour chacun. Nous aurions pu rajouter une synthèse brillante sur toutes ces questions touchant aux ambiguïtés du système scolaire mais cet ouvrage vient tout juste de paraître : de Charlotte Nordmann, L’Ecole entre Domination et Emancipation.
Nous devions recevoir ce soir M.Badiou, enseignant à la retraite, militant AFL, qui vient d’écrire un petit ouvrage sur quelques convictions personnelles sur l’Humanité en général et son école en particulier, mais qui pour des raisons de santé n’a pas pu faire le déplacement. Nous lui adressons évidemment nos meilleurs vœux de rétablissement et nous regrettons vivement cette absence. Pierre, je l’ai rencontré par l’intermédiaire d’une association, REVEIL (Rénover l’Ecole en Valorisant et en Encourageant les Initiatives Locales) qu’il faudrait à mon sens faire connaître un peu plus et qui s’est donné comme but de soutenir tout ce qui bouge du côté de l’école qui souhaite se remettre en question(s). Pierre Badiou, qui souhaite redonner ses lettres de noblesse au terme  » idéologie « , nous aurait sans doute apporté ses éclairages sur les liens intimes qu’il découvrait entre le pédagogique et le politique.
Dominique Vachelard a fait donc seul le déplacement. Enseignant, président de Brioude ville-lecture, chargé de missions de formations auprès d’organismes divers et également militant AFL. Dominique a écrit un ouvrage sur les apprentissages de la lecture. Un peu ardu, – en tout cas pour moi – mais très enrichissant, et le savoir ne mérite-t-il pas un petit effort ? Je crois savoir que Dominique va nous demander de travailler un peu, tout convaincu qu’il est, que pour apprendre, rien ne vaut l’action. Ce travail sur la lecture posera en filigrane la question du rapport au savoir. Et donc en perspective la question de la Démocratie ? C’est une question. Peut-être la première de la soirée.
Mais avant que nous donnions la parole à notre invité venu d’Auvergne, nous allons proposer à M.Sourdioux de dire quelques mots sur les questions qu’il se pose autour de l’école et les problèmes auxquels elle est confrontée d’après lui. Notamment : autoritarismes en lieu et place de l’Autorité. Ou encore : utilitarismes (des pouvoirs en place, des puissances économiques, et en bout de course et pris par leurs légitimes angoisses : des parents et aussi des élèves). M. Sourdioux, président de la FCPE Limousin et Haute-Vienne a gentiment accepté de venir débattre ce soir avec nous autour de ces questions.

Avant que je donne la parole à M. Sourdioux je me proposerai très modestement de poser quelques questions, et je vous le promets, j’en ai réduit le nombre au strict minimum, sur lesquelles nous pourrons peut-être rebondir. Je ne poserai pas de questions à nos gouvernants ni à nos décideurs de l’économie, d’abord parce qu’il y a peu de chance qu’ils soient présents dans la salle, et surtout parce que leur but n’est pas la Démocratie. Qu’ils fassent leur travail visant à maintenir les hiérarchies.
Ces questions je les adresse donc avant tout à tous les parents et à tous les enseignants, mais aussi à tous ceux qui ont une aspiration plus ou moins diffuse à construire une société plus démocratique :
Pensons nous vraiment pouvoir nourrir un tel espoir en acceptant l’organisation de l’Ecole autour de la préparation à l’étape suivante des études, études longues et supérieures seulement pour quelques-uns ? L’école conçue comme une course d’obstacles.
Question corollaire : ne devrait-on pas poser au centre des apprentissages la question de la citoyenneté sans plus se soucier du coup de dégager de l’élite ? Le militant de gauche pourra poursuivre la réflexion en se demandant comment il croit encore imaginer qu’un citoyen critique et solidaire émergera de l’école quand il aura passé le plus clair de son temps d’enfant et d’adolescent non pas à construire collectivement des Savoirs et à partager des découvertes mais à essayer d’assimiler solitairement des Savoirs et ce sous la menace ? (de la réussite/de l’échec et le la valorisation/dévalorisation personnelle, du coup de règle ou du regard complice, etc). Sans parler du temps chez lui essentiellement devant un écran.
Et donc ne devrait-on pas centrer les apprentissages à l ‘école autour d’un objectif majeur : l’Autonomie intellectuelle de chaque apprenant ? Et donc du sens que le savoir peut prendre pour chacun des élèves ?
Cela ne pose-t-il pas aussi la question de l’évaluation individuelle et donc individualisante et donc culpabilisante mais tout autant  » masquante  » ? (l’idéologie libérale se nourrit de l’illusion que la société se réduit à une addition d’individus).
Cela ne présuppose t’il pas de remettre certains paradigmes en cause : l’élève serait une terre vierge à civiliser et le Maître disposerait tout puissant du Savoir auquel l’élève devrait accéder, car comment alors lui proposer d’avoir une réflexion critique quand l’ensemble des savoirs qui lui sont dispensés ne peuvent être l’objet de problèmes ouverts ?
Ne serait-il pas urgent, certes articulé aux questions autour de la rémunération des carrières, que le corps enseignant par l’intermédiaire notamment de tout un travail syndical, se pose avant tout la question des finalités de l’école et de l’enseignement ? Et donc des pressions qui nous contraignent à organiser les classes autour de la Discipline ? Et donc de la possibilité d’une école plurielle, ouverte, mutuelle,… contre une école sélective, technocratique et hiérarchisante, contrôlante, etc.
Et enfin, pour être concret, à l’issue de ce débat ne pourrait-il pas se constituer un noyau afin de poursuivre l’action /réflexion autour de ce thème de la Démocratie et de l’école ?
Je ne rallonge pas ma liste, certain que vous aurez vous aussi vos questions et que toutes ces questions rajoutées à ce que chacun nous savons déjà et à ce que nous allons apprendre ce soir si nous sommes très attentifs à écouter nos intervenants, nous permettra d’avoir un débat fructueux.

M. Sourdioux :
Je suis venu, ce soir, pour participer à ce débat, parce que je me suis posé des questions, parce que je me les pose encore. Ce qui me gêne, de nos jours, c’est le retour vers un autoritarisme de plus en plus marqué. Pourquoi ? Parce qu’on dit que les parents réclament plus d’autorité. C’est l’école qui devrait remplacer les parents pour suppléer aux besoins d’autorité. C’est un lieu commun. Les enfants aujourd’hui sont de plus en plus délurés. Les enfants, il n’y a pas qu’à l’école qu’ils apprennent quelque chose. Il y a la télévision, il y a les ordinateurs … Et comme ils apprennent un peu partout de manière libre, il arrive que cela soit un peu difficile pour les parents de maintenir une autorité…
Mais je crois que l’autorité, ce n’est pas quelque chose qui se décrète, c’est quelque chose qui doit émaner des parents tout aussi bien que des enseignants, de façon à ce que l’enfant aime obéir, et qu’il apprenne à obéir non pas par opposition. L’enfant ne doit pas aller jusqu’à ses limites, si cela va trop loin, cela crée un choc.
C’est pour cela que pour les parents, nous voulons de l’autorité mais l’autoritarisme qui nous est proposé du sommet de l’Etat, ça nous gêne un peu, car si l’enfant ne rentre pas dans le cadre de ce qu’il faut faire ou ne pas faire, l’école devient un lieu non de plaisir, mais un lieu douloureux, et alors, il a beaucoup de difficulté à apprendre.
C’est lorsqu’on est heureux que l’on apprend bien. Les enfants iront alors plus facilement vers l’apprentissage de la citoyenneté. Si on veut en faire des citoyens, il faut que l’école leur en donne les moyens ; or ce n’est pas en les soumettant à l’autoritarisme qu’on en fera des citoyens. Ils seront alors plutôt amenés à se rebeller.
Nous ne voulons pas que nos enfants se conforment à un modèle unique de citoyen qui va travailler plus pour gagner plus, quoique en ce moment, c’est plutôt travailler plus pour gagner moins.
On n’est pas tout à fait dans la bonne logique.
Nous ne voulons pas que nos enfants soient tous comme un seul enfant, nous voulons que chacun puisse exprimer son individualité, se développer, s’affirmer dans la vie qu’il aura choisie. Ce n’est pas forcément les études générales longues, bien que la société entraîne à faire cela. Eh bien il y en aura qui préfèreront choisir une voie professionnelle, y compris pour des bon élèves, car cette voie ne doit plus être une voie de garage comme l’Education Nationale l’organise actuellement.
Nous, nous voulons que l’enseignement professionnel puisse se développer, que les enfants puissent s’épanouir, puissent être heureux à l’école, que cela soit le meilleur moyen pour qu’ils deviennent de vrais citoyens et qu’il soient amenés à réfléchir avant tout.

D.Vachelard :
Je suis ravi d’être parmi vous, d’être ici invité par le cercle Gramsci,
ravi aussi parce que l’assemblée n’est pas composée uniquement d’enseignants, il me semble. Je remercie les intervenants précédents qui m’ont ouvert le champ, qui m’ont donné un espace d’intervention. Les problèmes qu’ils ont soulevés sont fondamentaux mais très larges. Pour ce qui me concerne, je vais faire une entrée dans la problématique de ce soir par le biais de l’apprentissage de la lecture.
La lecture, l’écriture, cela concerne tout le monde au delà de l’enseignement. J’aimerais, au delà de cette soirée, non pas apporter de réponse mais que l’on continue à se poser quelques questions sur ce qu’est la lecture : comment on l’enseigne, comment on l’apprend et comment on l’utilise, et faire des constats sur les problèmes politiques que cela pose au delà des querelles de méthodes dont on nous rebat les oreilles dans les médias depuis des décennies. Je vais vous mettre à contribution. Cela ne correspondrait pas à l’esprit de ma démarche de vous faire un discours. Je vais vous mettre en situation de lecture de manière à dégager quelques pistes de réflexion. On va parler non pas d’une théorie de la lecture mais de nos comportements, comment s’y prend-on ?

A partir de la mise en situation en lecture rapide d’une série de diapositives représentant des écrits divers et tenant compte, des réponses et réactions du public présent, l’intervenant, M. Vachelard, conduit la salle à réfléchir sur le fonctionnement de la lecture.
Qu’est-ce que je fais quand je lis ? Bentolila et les linguistes n’ont pas de légitimité pour répondre à cette question.
D. Vachelard nous conduit à penser que la lecture véritable oblige le lecteur à contextualiser le texte à partir de  » prises d’indices  » et non pas de  » combinaison de lettres  » (exemple : la diapositive de l’ordonnance médicale).
Le premier travail du lecteur, lorsqu’il se trouve devant un écrit n’est pas de savoir de quel type d’écrit il s’agit, mais à quoi il sert et qu’est-ce que je peux en faire ?
Car décontextualisé, l’écrit devient illisible. Le lecteur n’adopte pas un rapport technique ou formel de découpage, de déchiffrage face à l’écrit mais doit choisir d’emblée un rapport culturel complexe questionnant le support écrit à partir de ses propres connaissances et expériences personnelles.
Certains textes sont pour cela parfaitement illisibles parce que l’on n’a pas la connaissance préalable qui permettrait de comprendre ces textes-là (exemple de la note technique).
Malgré tout ce qu’on entend sur la syllabique ou pas la syllabique, les questions de méthode, avant de poser ces questions-là, j’ai certes d’abord des signes, oui, mais qu’est-ce que j’essaie de faire avec ces signes ? Du sens. On prend des formes que l’on reconnaît mais on s’appuie sur des connaissances que l’on a déjà.
Plus on va rencontrer une variété d’écrits qui remplissent des fonctions, qui servent à quelque chose pour de vrai, plus on sera apte à orienter son comportement de lecteur en fonction de ce type d’écrit.
Cela veut donc dire que l’on devrait, en tant que formateur, parent, enseignant, consacrer une grande partie de son temps à travailler sur ce que sont les écrits, ce à quoi ils servent, comment ils fonctionnent, où on les trouve et, accessoirement aussi, peut-être chercher comment on fait pour comprendre la langue écrite.
Et donc, ceux qui, dans leur milieu d’origine, leur quartier, leur famille, auront des ressources immédiates de lecture et d’écriture, ceux là auront intégré l’écrit, c’est-à-dire qu’ils auront intégré ce qu’il est nécessaire d’intégrer pour commencer un travail sur le code. Ceux qui n’auront pas cette chance-là seront privés de tout ce capital culturel que l’école est censé apporter mais qu’elle n’apportera pas de manière juste. Voilà par exemple ce que l’on peut se poser comme question par rapport à l’école et à la Démocratie qui y règne, ou n’y règne pas.
Pendant la lecture il faut emmagasiner des indices, faire le lien entre ce qu’on a lu et ce qu’on a en mémoire, ce qu’on va lire.  »
Dominique Vachelard propose ensuite des diapos pour des activités sur la silhouette et sur la signification des mots …
La graphie est secondaire par rapport à la recherche de sens. Le mode de la lecture n’est pas un redoublement de l’oral mais le lecteur, comme chacun de nous dans sa vie quotidienne, fonctionne sur la base de prédictions. Prédictions assez larges d’abord, puis de plus en plus précises sur ce qui va arriver. La limite de la prédiction, c’est la surprise. La lecture fonctionne comme cela : quand le lecteur prend un écrit, par ses connaissances préalables, il sait à peu près de quoi ça va parler. La lecture, c’est donc un mode où il y a des ajustements interactifs permanents entre des attentes, un but, une prédiction et des indices qui sont prélevés.
Suit un travail où M. Vachelard montre que passant par dessus le travail de syllabisation, le lecteur reconnaît des ensembles de signes, (empans), sans manquer de souligner préalablement que les limites de son intervention c’est que justement elle se situe hors contexte réel, qu’elle est donc artificielle.
Au delà de cette reconnaissance d’un ensemble de signes, la motivation du lecteur est de trouver du sens.
Et, autre question, qu’est-ce qui distingue la langue orale de la langue écrite ? Pourquoi a-t-on inventé la langue écrite ? Qu’est-ce qu’elle a de plus performant que la langue orale ? Son invention est en interaction avec l’évolution économique et politique : il a fallu gérer les stocks agricoles et on ne pouvait plus les gérer avec la seule pensée orale. L’écriture est l’outil qui permet de produire, d’organiser de la pensée. L’écriture n’est pas un redoublement de l’oral mais exerce une fonction différente. Plus simplement, par rapport à des élèves : si l’écriture leur sert uniquement à faire des exercices, éventuellement à raconter leurs dernières vacances, au mieux, ils vont produire de l’écrit parce qu’on le leur demande. Ils ne seront pas dans l’utilisation de l’écriture telle que l’histoire de l’humanité l’a finalisée.
Si au contraire on leur propose d’être impliqués dans un circuit où, à un certain moment, on n’a pas l’oralité mais on a le temps de l’écriture pour penser sa vie individuelle, au sein d’un groupe, une classe par exemple, l’écrit peut servir à prendre de la distance par rapport à ce qui se dit au sein d’un groupe. Et là, comment je considère les élèves ? Ce n’est pas moi en tant qu’enseignant qui vais leur dire comment et ce qu’ils doivent penser. Dans l’éducation nouvelle on n’apprend pas à la place de l’Autre. Essayez de penser comment vous avez appris à conduire : il n’y a personne qui peut prendre le volant à votre place. Pour apprendre à nager, à faire du vélo, pour apprendre à marcher et pour apprendre à parler ? Et pourtant les enfants ils y arrivent tous. Par contre pour apprendre à lire ?…
Si on propose à des enfants une activité qui a un sens, qui ouvre par exemple sur un débat, c’est en termes de statut que ça se passe. C’est un problème politique là, ce n’est pas un problème de didactique. Des dispositifs existent et marchent.
Pourtant, les derniers textes en vigueur en France disent que les enseignants ont obligation d’utiliser la méthode syllabique : avec un  » b » et un  » a  » cela fait  » ba  » et si on double ça fait  » baba « . C’est bien. A l’AFL on ne fait pas comme ça. Sachez que c’est obligatoire, sachez que cette loi faisait aussi partie du programme de gouvernement du F.N. Cela doit nous questionner.
Dominique Vachelard illustre par des diapositives que la méthode syllabique rend incapable de lire.
Le travail que doit faire un lecteur qui suit la méthode sylla-bique : décortiquer les mots pour en faire des syllabes, les associer pour en faire un son, regrouper ces sons pour faire un mot, se hasarder jusqu’au mot suivant, et ensuite essayer de regrouper tout ça… Sachant quelles informations prélevées vont via un magasin sensoriel dans la mémoire à court terme qui permet de traiter l’information que l’on reçoit par nos sens et de lui donner du sens…Pensez aux numéros de téléphone. A partir de cinq items, cela devient très difficile. On atteint une limite. Par le son, on ne peut pas être efficace en lecture. Alors on fera des enfants, des adolescents et après des adultes qui seront des lecteurs médiocres, qui liront à la vitesse de l’oralisation intérieure, c’est ce qu’on leur a appris, c’est-à-dire à peu près 80% d’une population, y compris parmi les populations d’enseignants.
Quels sont ceux qui produisent l’écriture dans notre société pour essayer de produire de la pensée nouvelle, pour essayer de prendre de la distance par rapport à leur vie, l’objectiver ? Beaucoup de personnes sont impliquées dans des mouvements associatifs, des partis politiques, des syndicats, dans des cercles divers, dans des milieux où on a pour habitude de passer par l’écriture ne serait-ce que pour communiquer, faire passer des idées, en dehors des médias officiels. Par exemple, les tracts : on sait qu’il y avait très peu d’illettrés parmi les ouvriers parisiens au milieu du 19ème siècle et que cela a très vite inquiété nos bourgeois qui se sont empressés de commander à Jules Ferry une école de la République qui soit capable de verrouiller certaines pensées et d’inculquer à tout le monde les bons savoirs. Pas les autres. Il est temps de clore le temps des révolutions, a dit J. Ferry et donc faire une école qui a permis quand même de mener à la guerre de 14 des gens qui avaient une idée de la patrie et une  » capacité  » d’adhérer à certaines causes.

Jean-Paul :
Ce que tu dis à partir du travail sur la lecture est-il transposable pour d’autres savoirs ?
C’est-à-dire qu’on découperait les savoirs en petits morceaux. Cela les réduirait à des informations simples et techniques et du coup on dépossèderait l’apprenti du sens de ces savoirs ?

D.Vachelard :
Bien sûr, à l’AFL on aborde la lecture de manière à en faire un apprentissage complexe, car c’est une matière complexe et qu’il faut aborder dans toute sa complexité. Si lire c’est comprendre, si je dois enseigner ça, je vais essayer de permettre aux enfants de comprendre et je sais qu’il faut qu’ils se fabriquent une culture écrite, qu’ils se fabriquent une culture générale. Nous, sommes encore dans un système où l’on nous balance des directives sur les bases à acquérir. Il suffit que le bon peuple dispose des bases, écrive à peu près, grifouille quelques trucs, puisse lire des notices. On en est encore là.
On nous dit : il y a plus de 80% des enfants qui savent lire : ils sont capables d’être lecteurs au niveau des compétences de base. Bentolila s’appuie sur ces compétences de base pour fabriquer des tests pour les  » journées citoyennes « .
Etre lecteur de base à l’entrée en 6ème c’est être capable de répondre à des questions simples sur un texte qu’on vient de lire, genre  » de quelle couleur était le petit chaperon dans l’histoire  » ? Au niveau un peu plus élevé, il n’y en a plus que 40% qui sont capables de les maîtriser, par exemple : quels sont les procédés d’écriture, etc. Au niveau des compétences remarquables (remarquables surtout par leur absence) elles ne concernent plus que 15% des lecteurs. Savoir dire par exemple à qui s’adresse tel texte, quelle est sa finalité, quel est son sens philosophique, sa portée… Cela pourtant, les enfants sont capables de le savoir. De même de repérer à quelle autre œuvre un texte fait écho. Et après le lycée, les pourcentages de bons lecteurs n’ont pas changé. Parce qu’il n’y a rien dans notre système pour amener vers d’autres performances un lecteur à partir du CP ou du CE1.
Dans ma classe, en plus des activités de littérature, lecture des journaux, etc…, j’utilise un logiciel produit par l’AFL. Les enfants en y passant quotidiennement pendant 2 ans sont passés de 15000 mots à l’heure (1 fois ½ la lecture orale) à 55000 mots à l’heure. Tout en augmentant la compréhension. Le système ne fait-il pas tout pour que ces dispositifs ne soient pas mis en place ? Il y a des gens qui disposent de la richesse, des pouvoirs, des services, des pratiques culturelles ; eux, ils vont construire des démarches de lecteur. Pour eux, pas de problème.
C’est ce que Bourdieu appelle la violence symbolique, la violence de l’école. C’est l’imposition qui nous est faite par un système qu’on ne peut pas remettre en cause. Et pour les enfants, c’est encore pire.

Un intervenant :

Je t’entends parler, mais, d’une certaine manière, je subis aussi une violence. Ce que tu critiques, ne le reproduis-tu pas ? J’ai moi aussi d’une certaine manière l’impression de me retrouver dans un jeu où j’écoute sans pouvoir prendre la parole.

D.Vachelard :
Il faut analyser les processus sur un temps historique. Dans un temps de deux heures est-ce que je peux te donner le temps dont tu aurais besoin pour ne pas subir mon discours ? Ce sont les contraintes de ce genre d’intervention.

Un intervenant :
On n’a pas l’habitude au cercle Gramsci de fonctionner de manière si magistrale.

D.Vachelard :
J’accepte la remarque.

Un intervenant :
Pour vous, quelle est la place de la méthode syllabique ?

D.Vachelard :
Pour l’apprentissage initial des enfants, on utilise la littérature jeunesse et on met les enfants dans des situations où à l’aide de ce qu’ils connaissent déjà, bien souvent des images, quelques mots, collectivement, on essaie de prédire le sens d’un écrit. Ensuite l’enseignant lit, ou regarde ce qui n’a pas fonctionné, on mesure les écarts. Il y a toute une démarche comme ça à partir des écrits sociaux et non des manuels.

Un intervenant :
Cette méthode dont vous nous parlez ce soir ne favorise-t-elle pas les élèves qui au départ n’ont aucun souci et ne rejetterait elle pas les élèves qui n’ont pas le meilleur contexte social pour anticiper et donner du sens à l’écrit ? C’est le discours que j’entends dans l’Education Nationale. Les méthodes de rééducation pour dépasser les problèmes de dyslexie sont basées justement sur les méthodes syllabiques qui apparaissent comme un remède.

D.Vachelard :
Pour nous la dyslexie n’existe pas. Dès lors que l’on apprend à des enfants à comprendre le sens d’un écrit, il n’est plus question de dyslexie. Ces enfants ne sont pas dyslexiques, ils ont des difficultés pour transformer une chaîne écrite en chaîne orale. La plupart du temps ces enfants comprennent ce qu’ils lisent. Mais on leur demande de faire quelque chose qui n’a aucun sens.

Un intervenant :
Vous avez mis l’accent sur la vitesse de lecture. Quel est l’intérêt de vouloir lire vite ? Mais on peut également lire lentement et volontairement, et travailler de même volontairement en prenant son temps. Notre société veut que tout se fasse vite. Pouvoir prendre son temps, c’est aussi une question de société.

D.Vachelard :
Entièrement d’accord. Mais s’il sait lire vite il peut choisir de lire lentement. Par contre s’il ne sait lire que lentement cela risque de le mettre en difficulté, notamment dans la concurrence avec d’autres médias. Et cela m’inquiète, car si le citoyen n’a pour s’informer que la télévision, je me pose des questions.

Un intervenant :
Quelle position a l’Education Nationale par rapport à l’AFL ?

D.Vachelard :
Une position d’ignorance et d’indifférence. Même si l’AFL s’est fait récupérer tous les thèmes que l’on a développés : la BCD, des cycles scolaires, etc. On n’a aucun soutien du ministère.

Un intervenant :
Quelle est votre implantation ?

D.Vachelard :
Nous sommes peu nombreux et souvent ignorés. On publie et on a peu de retours. Mais l’école n’est-elle pas un lieu où l’on fait semblant de faire des choses que l’on fera peut-être un jour quand on sera plus grand ?

Une intervenante :
Je ne pensais pas que le débat serait aussi centré sur l’apprentissage de la lecture. Mais on peut dire, c’est vrai, que tout ce qui s’est dit dernièrement sur la lecture passe à côté de la réalité, tant c’est vrai que dans les classes les enseignants tout en faisant de la syllabique la mélangent avec du global et ont souvent dans la tête qu’il faudrait que les élèves donnent du sens à l’écrit.
Mais on peut dire aussi, c’est vrai, que les élèves à l’école s’ennuient : n’éteint-on pas plus de lumières qu’on n’en allume ? Mais l’école ne peut pas changer la société, les rapports sociaux, et n’est-ce pas l’histoire de l’œuf et de la poule ?

D.Vachelard :
Oui, par rapport à l’échec scolaire par exemple. Je ne dis pas que l’échec scolaire est une problématique qui ne me concerne pas mais je ne me sens pas responsable. C’est une problématique politique qui dépasse le fonctionnement de l’école et la réflexion doit se penser au niveau politique : l’école qu’on a sert à quoi et à qui ?

Un intervenant :
C’est cela le cœur du problème. En partant trop des questions techniques sur les apprentissages de la lecture on l’a gommé ce soir du débat. Mais revenons à la lecture, sur un livre que j’ai lu récemment : le livre de Stanislas Dehaene préfacé par Changeux : Les neurones de la lecture qui ouvre sur plein de questions, notamment sur la dyslexie et sur des découvertes récentes sur le cerveau. Qu’en penses-tu ? Mais je suis d’accord pour dire que le souci de ceux qui nous gouvernent n’est pas que les enfants s’épanouissent et deviennent acteurs et accèdent à des capacités de décision. Ils nous parlent de citoyenneté, mais, pour eux, être un citoyen, c’est juste apprendre à mettre un bulletin dans l’urne et à devenir un esclave volontaire du système.

Jean-Paul :
Oui, est-ce qu’il y a vraiment échec scolaire ? Si pour reprendre Foucault la mission première de l’école est de discipliner les esprits et les corps, à leur insu, les enseignants ne font-ils pas alors fonctionner cette école qui n’a plus du tout pour visée d’émanciper ? A notre insu, c’est-à-dire à partir de notre formation, des pressions et des contrôles de toutes parts, et en partant de la volonté de maîtriser les savoirs, de les pré-découper, de les programmer, n’empêche-t-on pas les élèves de se les approprier véritablement pour leur donner du sens ? N’est-il pas temps que les enseignants pensent ces contradictions et qu’ils tentent de l’intérieur de l’école, avec les parents, d’envisager l’école autrement qu’à travers des techniques pas si neutres que cela imposées par nos gouvernants ?

Un intervenant :
J’ai bien aimé votre intervention, ce sont des rappels nécessaires. Je rajoute : sur l’objectif, la mission de l’école, c’est une grande usine à trier. Plus on avance dans la scolarité et plus on voit que l’on repousse le moment de trier, c’est tout.

D.Vachelard :
Cette privation, c’est ce que j’ai essayé de vous montrer ce soir. Ils apprennent une mécanique qui fonctionne pour certains, qui ne fonctionne pas pour d’autres.

Jean-Paul :
C’est vrai pour la lecture, c’est vrai aussi par exemple pour l’histoire et pour la citoyenneté qui ne s’apprend pas en quelques chapitres ou quelques leçons. La citoyenneté, c’est comme la lecture, ça s’apprend en se pratiquant. Et pour ne pas conclure, il faut continuer à réfléchir, à débattre. Pour cela, il faut se rencontrer et quand je dis qu’au niveau syndical on ne s’enthousiasme pas à réfléchir autour de ces questions, je me dis qu’il faudrait construire un noyau entre parents, enseignants, acteurs sociaux divers pour, que l’école ne soit plus utilisée telle qu’elle est utilisée par certains, les mieux informés sur le fonctionnement de l’école car la réussite des uns se paie par l’échec des autres.

Un intervenant :
Entre l’AFL et d’autres mouvements d’éducation nouvelle, quelles sont les convergences concrètes au niveau de l’action et de la conviction nécessaire de faire entrer toutes ces réflexions sur la place de l’Enfant, et donc de l’Homme bien sûr, dans les formations ? Car tant qu’elles n’entreront pas dans les formations, on tournera en rond. On est passé sous des couleurs politiques différentes depuis 1980 et ça n’a pas bougé. On ne peut pas se dédouaner de l’échec scolaire comme on l’a fait. Ne sommes nous pas, au fond, défaitistes ?.

Compte-rendu réalisé par
Jean-Paul Lucas

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