Les Chemins de la liberté en questions Histoire et politique de 1848 à Notre-Dame-des-Landes

Les Chemins de la liberté en questions Histoire et politique de 1848 à Notre-Dame-des-Landes

Publié en janvier 2016, le Procès de la liberté reçut le prix Pétrarque France Culture-Le Monde ; ce livre fut pour moi une étape nécessaire me permettant de restituer les enjeux du temps au cours desquels les contemporains assistèrent à la confiscation de la liberté par une minorité de privilégiés qui s’arrogèrent le droit et la fonction pérenne de gouverner le peuple. Ainsi est née ce que fut nommé la démocratie représentative. Cette démocratie très singulière fut fondée non seulement sur l’exclusion de la liberté du plus grand nombre (non seulement les femmes, mais aussi tous les hommes « non libres », les prolétaires en particulier) mais, à l’aide d’un discours « de vérité », les régimes qui s’en réclamèrent se construisirent sur un socle légal de hiérarchie sociale rendu compatible avec les principes égalitaires. (Notons en effet que le préambule de la Constitution révolutionnaire ou Déclarations des droits de l’homme n’a jamais été mis en cause quelque soit le régime en place). En ce sens nous essaierons de comprendre ce qu’était la liberté « authentique » ou la « vraie liberté » en faveur de laquelle nos ancêtres luttèrent. Nous aborderons cette question de méthode historique en s’appuyant sur une critique de l’histoire à partir d’une interrogation théorique de penseurs, comme Walter Benjamin, qui su concilier « le matérialisme historique » avec un messianisme populaire sécularisé. Ce sera l’occasion de développer cette notion qui émergea concrètement en 1848 et qui aujourd’hui est totalement galvaudée par ce qu’il est convenu d’appeler le populisme. Ce détour par le passé du XIXe siècle m’a semblé d’autant plus nécessaire qu’en cette rentrée je prépare un livre sur l’effacement de l’idée d’émancipation en cherchant à comprendre comment les outils utopiques d’hier, au fondement des mouvements pour la liberté de chacune et de tous, et qui animèrent les moments insurrectionnels de la première moitié du XIXe siècle, furent évacués du politique. Les effets de cet oubli sont considérables sur le devenir de l’humanité. Effets directs sur le XXe siècle, trop souvent masqués par le langage trompeur des idéologies et rendus invisibles par le discours « progressiste » du temps. Le bilan des catastrophes successives qui balayèrent une partie des populations n’a pas été véritablement pensé. Si bien que les réflexions de Günther Anders (en particulier dans son ouvrage l’Obsolescence de l’homme, notamment) sont aujourd’hui d’une actualité saisissante si nous voulons bien prendre au sérieux la question posée par les théoriciens de l’Ecole de Francfort qui, dès 1942, s’interrogeaient sur l’inversion de l’histoire du côté de la barbarie. Héritiers de « deux siècles d’illusions et de mensonges » pour reprendre l’expression empruntée à Derrida, il nous importe de faire resurgir les significations et expériences perdues afin de permettre aux multiples expériences utopiques d’aujourd’hui de récupérer les significations oubliées qui sont autant de leviers pour faire renaître les espoirs enfouis sous les décombres des idéologies. Michèle Riot-Sarcey

                                                      Les Chemins de la liberté en questions Histoire et politique de 1848 à Notre-Dame-des-Landes

Compte-rendu du débat du 21 septembre à Limoges avec Michèle Riot-Sarcey.

Celui d’Eymoutiers sera publié dans le prochain numéro de La Lettre. Historienne passionnée par la révolution de 1848, Michèle Riot-Sarcey est aussi quelque part « limogeoise »1. Cette révolution fut en effet fondatrice de l’identité contemporaine de Limoges, dont le remarquable mouvement révolutionnaire quarante-huitard fut relaté par Philippe Vigier2, également historien majeur de cette révolution.

Michèle Riot-Sarcey :

On se tutoie sans se connaître parce qu’on partage une communauté de pensée. Quand on entend des propos proches des critiques qu’on peut émettre sur le monde tel qu’il va, on se dit « Tiens, voilà quelqu’un qui est du même monde », un monde commun qu’on aimerait bien reconstruire. C’est la raison pour laquelle je suis là. Il me semble que le choix de Limoges est celui d’une des villes où le mouvement ouvrier a eu un rôle considérable.

Après Le Procès de la liberté, je prépare un livre sur sa suite, au XXème siècle. Je réfléchis sur la façon dont l’idée d’émancipation a été mise sous le boisseau des idéologies. Aujourd’hui cette aspiration est travestie par les autorités politiques et économiques qui l’assimilent à l’acte de « se vendre soi-même ». Il faut comprendre pourquoi cette idée si radicale qui a embrassé toute l’Europe a perdu son sens dans les limbes du libéralisme. Avec la perte de sens du langage des combats d’hier, l’histoire elle-même se perd.

Depuis Le Procès de la liberté, j’ai travaillé notamment la pensée de Günther Anders qui a écrit dans les années 1950 L’Obsolescence de l’homme. Il démontre dès cette époque comment l’homme est assujetti non seulement à la machine, mais aux choses : l’humanité devient obsolète alors que les instruments et automates qu’il crée sont de plus en plus beaux et de plus en plus performants. Günther Anders nous aide à comprendre pour quelles raisons il faut réveiller le passé, essayer de restituer son historicité et comprendre son actualité, en particulier celle de la révolution de1848. Ces jours-ci, même si c’est à la marge, la jeune génération d’historien.e.s fête 1848, date oubliée dans les commémorations officielles de l’année 2018 où Maurras (né en 1868), lui, figure.

Anders indique que mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai. Les fausses interprétations du monde sont ainsi devenues le monde. « Nous sommes les héritiers de deux siècles d’illusions et de mensonges » (Derrida). Les mots ont perdu de leur sens et les mots radicaux ou plus ou moins subversifs sont récupérés par la publicité. Pierre Leroux, qui a défini le socialisme, expliquait autour de 1848 que « la liberté, c’est le pouvoir d’agir ». Mais soyons extrêmement vigilants car même lorsque l’on estime que nous avons les moyens d’agir, cela va être récupéré. Ainsi, des publicités montrent aujourd’hui que le pouvoir d’exercer sa liberté, c’est la possibilité de contrôler son compte en banque ou son assurance.

Il ne suffit pas de dresser un récit bien documenté du passé, archives à l’appui, pour aller à l’encontre du mensonge, rétablir la vérité historique et réveiller les consciences. L’histoire n’est pas une simple recension des sources. Il n’y pas d’histoire possible si elle n’est pas préalablement pensée.

Les événements peuvent se lire dans une continuité, c’est-à-dire reliés entre eux d’une certaine manière, du passé jusqu’au présent immédiat. Cette réécriture qui « fabrique l’histoire » événement après événement, fait en sorte de montrer une continuité. Cette linéarité est artificielle car on trouve à travers elle une multiplicité de discontinuités, celle des « événements non advenus ». Alors, pour véritablement écrire l’histoire, il faut comprendre en 1848 que les événements de février ont été porteurs de tous les espoirs populaires puis balayés par la répression de juin 1848. A ce moment, la séparation du social et du politique semble définitive. La liberté devient la liberté du citoyen, c’est-à-dire celle des êtres non assujettis aux nécessités de la vie, totalement distincts de ceux qui travaillent, donc de la grande majorité de la population. La politique va être réservée à ces gens-là.

L’histoire la plus importante à écrire est celle des événements non advenus, c’est-à-dire des « possibles ». Les vaincus d’hier le sont définitivement, excepté le fait que leurs successeurs, immédiats ou lointains vont récupérer ces idées inaccomplies et vont réclamer à nouveau qu’elles soient réalisées. Walter Benjamin, philosophe de l’histoire, a expliqué qu’une idée non achevée renaît jusqu’à ce qu’elle soit accomplie : liberté, égalité, fraternité restent en devenir. Lorsque j’ai lu Qu’est-ce que la philosophie ? de Deleuze, je me suis rendu compte qu’il avait raison de définir l’événement comme étranger à l’historien, parce que ce qui compte dans l’événement c’est son devenir, pas forcément immédiat, mais en progression, c’est-à-dire en infini.

Saisir ce processus historique implique simplement d’essayer de récupérer, depuis le présent où je suis, les éléments du passé qui ne sont pas advenus mais qui sont au cœur du mouvement de l’histoire. Si Limoges est ce qu’elle est, c’est parce qu’à un moment le mouvement de l’histoire a fait que la ville a posé en quelque sorte son pied au cœur de l’histoire. Le mouvement de l’histoire c’est précisément le mouvement des « masses », même s’il s’agit de minorités, qui à un moment ont déstabilisé l’ordre. Il n’y en a pas d’autre. Je différencie le mouvement de l’histoire de la fabrique de l’histoire.

Dans les Thèses pour le concept de l’histoire, Walter Benjamin (1892-1940) décrit dans la thèse 9 un tableau de Klee, Angelus Novus. Lorsque Klee imagine la révolution de l’abstraction à laquelle participe Kandinsky, il explique qu’il faut désormais rendre visible ce qui était invisible jusqu’alors. Voici ce que dit Benjamin :

« Il y a un tableau de Klee, dénommé Angelus novus. On y voit un ange qui a l’air de s’éloigner de quelque chose à quoi son regard semble resté rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche est ouverte et ses ailes sont déployées. Tel devra être l’aspect que présente l’ange de l’histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où, à notre regard à nous, semble s’échelonner une suite d’événements, il n’y en a qu’un seul qui s’offre à ses regards à lui, une catastrophe, sans modulation ni trêve, annonçant les décombres et les projetant éternellement devant ses pieds. L’ange voudrait bien se pencher sur ce désastre, panser les blessures et ressusciter les morts, mais une tempête s’est levée venant du paradis. Elle a gonflé les ailes déployées de l’ange et il n’arrive plus à les replier. Cette tempête l’emporte sur l’avenir auquel l’ange ne cesse de tourner le dos tandis que les décombres, en face de lui, montent au ciel. Nous donnons le nom de progrès à cette tempête. »

Réfléchissons à ce que cela peut signifier. L’ange de l’histoire est poussé par le progrès quoiqu’il fasse, quoiqu’il dise. Même si ses regards sont tournés, comme maintenant, sur les bateaux chargés d’humains qui coulent en Méditerranée ou les catastrophes en Syrie, le vent souffle du côté du progrès. La technicité, la technologie est telle que personne ne peut revenir là-dessus, avec ce que cela implique comme résistances, comme critiques, comme lucidité, comme conscience.

Or, il importe de récupérer les « déchets » du passé pour pouvoir saisir ce qui a été oublié, ce qui a manqué et qui est, en quelque sorte, le creuset même de l’histoire. Là, on a un peu le tournis, on se dit que ce n’est pas possible. Mais c’est ça « le procès de la liberté ».

Je suis tombée dans les archives sur une lettre datant de mars-avril 1848, celle d’un normalien, un jeune « brillant sujet » de l’époque, qui montre que la totalité de ses contemporains croyaient dur comme fer que la révolution de 1848 serait définitive, totale. Tout bascule au moment où même les plus hostiles constatent qu’on va transformer le monde. Un monde qui était dominé et avait peur est alors enthousiasmé.

Il me semble avoir vécu cela à des moments divers de ma vie et toujours avoir ressenti, saisi cet enthousiasme. Tout est écrit dans la lettre du jeune « brillant sujet ». C’est ce que Walter Benjamin appelle « le cristal de l’événement total ».

1848 est la seule révolution à avoir été faite par une poignée de révolutionnaires parisiens, une poignée de prolétaires, des anonymes. Vous imaginez cet enthousiasme ! En février il faisait froid, et malgré tout ceux-ci retrouvent les élans de juillet 1830 : ils se souviennent de ces trois grandes journées.

La lettre du Normalien nous dit : « La révolution de 1789 a été purement politique, celle de 1848 est bien plus grande et hardie parce qu’elle est à la fois politique et sociale. Et c’est de ce second point de vue qu’elle doit surtout nous préoccuper. Changer la forme du gouvernement, abattre la fiction constitutionnelle pour y substituer la vérité démocratique c’est toucher seulement au sommet de l’édifice. La réforme sociale s’attaque, elle, aux fondements mêmes sur lesquels tout repose. C’est une œuvre aussi périlleuse qu’elle est sublime et d’où peut sortir l’ordre ou l’anarchie ».

Il félicite alors tous les socialistes, la générosité des sentiments qui anime l’école socialiste. « Je les honore tous, qu’ils s’appelle Saint-Simon, Fourier ou Louis Blanc mais leur doctrine m’effraie1. Sans mesure, l’excès de bien est quelquefois bien pire que le mal. Mais si la subversion et la reconstruction sociale telle que l’entendent les chefs exaltés du fouriérisme et du communisme sont une déplorable utopie, l’idée de ce progrès lent, paisible qui corrige plutôt qu’il ne transforme, n’est-elle pas aussi un rêve d’un autre genre, n’est-elle pas un lointain espoir dont les classes heureuses ont de tout temps bercé celles qui souffrent pour étouffer leurs cris, pour les tenir docilement courbées sous la servitude ?

Ce n’est pas par les armes que nous voulons être conquérants, c’est par les idées. Il faut que notre patrie soit à la tête de l’Europe dans cette lutte pacifique de la régénération sociale comme dans les sanglantes batailles, aujourd’hui comme toujours. Espérons que l’égoïsme et la routine ont disparu avec la royauté, espérons que nos représentants se rallieront au parti le plus généreux qui est aussi le plus politique. Espérons que nous ne nous ne verrons jamais plus cette désolante devise, ce cri de la faim que les ouvriers à Lyon en 1834 avaient inscrit sur leur drapeau “ Vivre en travaillant, mourir en combattant. . »

Ce texte c’est le cristal de l’événement total, parce qu’il rassemble à la fois le doute et magnifie les espoirs. La grande majorité des ouvriers, des gens démunis croyaient à la transformations des rapports sociaux. En mars-avril 1848 des délégations entières de corporations de métiers, d’associations, viennent donner leur obole au gouvernement provisoire, pour sauver non pas la république tout court mais la république démocratique et sociale. On croyait à la non-séparation du social et du politique. Il ne pouvait pas y avoir de bouleversement autre qu’un bouleversement et une transformation des rapports sociaux. Les femmes s’y mettent. Elles sont partie-prenante de la révolution de 1848. Elles sont dans les associations, elles demandent leurs droits, on ne leur accordent pas.

Après 1789, Dieu est déjà mort, la transcendance divine n’a plus cours, l’efficacité du sacré se dissipe, c’est une période où l’on réécrit l’histoire en cherchant une référence qui permette de légitimer ce qui est entrain de se passer.

Ainsi, au cours de la première moitié du XIXème siècle, les autorités libérales avec leurs historiens, Tocqueville, Guizot etc., s’efforcent de réécrire l’histoire en faisant remonter les racines de la liberté au Moyen-âge. Il faut comprendre le choc provoqué par la Révolution française sur l’ensemble de la société. On n’a pas simplement tué le roi, le peuple qu’on méprisait est venu à l’avant-scène, mais ceux qui travaillaient ont été mis de côté. Ce processus se devait de s’achever. Ainsi, en 1848, ce peuple prolétaire (les domestiques, les petits artisans …), très hétérogène mais soudé pendant les moments révolutionnaires, ne se retrouve pas dans l’histoire des libéraux qui parle d’un peuple abstrait, confondu avec la bourgeoisie et la propriété. Ces prolétaires ne sont pas propriétaires. Ils cherchent une autre légitimité. Leur histoire n’est pas écrite. Ils vont la chercher au-delà de l’histoire.

Les lettrés du peuple écrivent alors pour dire que la rédemption du peuple est arrivée, qu’il faut sauver le peuple. On va inventer, bricoler, avec les théories utopiques, avec la religion et les théories de l’Eglise. On relit les Épîtres aux Romains, on invente en 1848 un « christ des barricades », premier communiste. La religion est sécularisée. On croit à la rédemption du peuple par les plus démunis. Le peuple qui n’est pas libre, qu’on traite de prolétaire (sa seule capacité étant de se reproduire lui-même) va chercher une légitimité qui va de soi, liée à la nature même de l’humanité. En 1848 on réinvente des droits naturels : les droits humains. Imaginez la peur qui saisit les nantis.

En juin, alors que la crise économique s’accroît, les autorités se pensent contraintes de supprimer les ateliers nationaux. Et c’est l’insurrection de juin 1848 qui fait encore plus peur que celle de février. La répression, féroce, sera symbolisée par des tentures noires dressées sur les monuments de Paris pour « saluer » l’anéantissement des utopies, de tout rêve. Après 1848 l’utopie est assimilée à l’illusion. Et le principe espérance n’a plus lieu d’être. Résurgence d’un processus oublié, il va cependant renaître de manière incongrue pour la grande majorité de la population à travers la Commune.

Après juin 1848, la république qui a triomphé n’est pas la république démocratique et sociale que tous voulaient. Ils voulaient que les mots deviennent vrais : La vraie république (journal de l’époque), la vraie liberté. Les femmes qui réclamaient leurs droits font entendre leur voix dans L’Opinion des femmes (publication de la Société d’éducation mutuelle des femmes), le journal de Jeanne Deroin.

Tous ces mots, ces espoirs ont été complètement mis à l’écart de l’histoire parce qu’on considérait, comme Tocqueville, que les utopistes étaient responsables de l’insurrection. Plus de 20 ans après, la IIIème République sera, elle, aussi totalement construite envers et contre la Commune, résurgence des espoirs de 1848 qu’on n’admet pas. C’est à cette époque que la République (et non l’Eglise) décide la construction du Sacré-Cœur, à l’image des tentures noires de juin 1848. Mais cet espoir enfoui va ressurgir dans des lieux différents, notamment en Amérique latine, en Espagne en 1936 et pour partie en 1968. Et à chaque fois une autre forme d’utopie sera enfouie sous les décombres. Mais ses mots renaissent…

En 1849, dans le journal L’Opinion des femmes qu’elle fonde avec une autre militante Désirée Gay, Jeanne Deroin présente sa candidature aux élection législatives, alors que la IIème République avait maintenu les femme sans droits (sous la tutelle maritale ou paternelle). Elle coordonne également L’Association des associations qui, après juin1848, va continuer à croire à l’auto-organisation populaire. Ces révolutionnaires sont certaines que la vérité des mots va se traduire dans les actes. Ainsi Jeanne Deroin déclare : « Nous n’aurons plus besoin d’une législative permanente pour comprimer la liberté mais nous aurons des assemblées de travailleurs s’occupant sérieusement de tous. Vous avez associé vos intérêts, vous avez formé des associations industrielles mais vous n’avez pas encore fondé l’association des associations, complètement fraternelle et solidaire. Le capital est dans les mains de vos adversaires, c’est la chaîne dans laquelle il est. Ils enrayent le progrès et vous arrêtent à chaque pas ».

En 2011, au moment du « printemps arabe », invitée en Tunisie dans une université, j’ai été ébahie par le récit de la révolution qu’on m’en faisait. Le moment utopique, le moment éphémère qui est le mouvement de l’histoire en son cœur, avait retrouvé les mêmes mots. Un historien tunisien les avait systématiquement relevés sur le murs de l’avenue Bourguiba. A peu près identiques à ceux de 1848, les mots étaient devenus vrais. On ne parlait pas d’égalité abstraite mais de liberté et de véritable révolution sociale. J’ai appelé ce processus « la mémoire souterraine », mémoire retransmise de manière traditionnelle (de fille en père) mais aussi à la faveur d’un événement. Quelque chose qu’on croyait oublié resurgit, comme avec la madeleine de Proust.

Cette résurgence d’un autre monde, d’un autre idéal qui s’offre à nous se produit de diverses manières et pas seulement à la faveur d’une insurrection. Je me souviens avoir un peu vécu ce genre de remémoration en lisant aux Archives une lettre d’un contemporain des Canuts après la répression de 1831.

Dans les années 1840, alors qu’il est interdit de se réunir à plus de vingt personnes, les gens se constituent en sociétés de secours mutuel et font des grèves, anticipant 1848. On ne sait pas comment ces prolétaires se sont organisés. C’est ça l’histoire. Les choses ne viennent pas des idées. Elles se mettent en place et se théorisent à partir d’une expérience réelle.

Le potentiel émancipateur, utopique de 1848, est largement encore présent.

En profitant de la résurgence actuelle des associations, j’essaie de retrouver cette idée d’émancipation telle que Jeanne Deroin l’imaginait possible en 1849 avec l’Association des Associations. Nous travaillons, universitaires et militants associatifs, avec les associations et organisons un séminaire : L’an II de l’émancipation. On essaie ainsi de retrouver à la fois des outils théoriques et ce passé qui permet d’imaginer un autre monde possible.

DÉBAT (Limoges)

Une intervention :

Votre exposé, que j’ai beaucoup apprécié, m’a déconcerté. Les fils ténus auxquels vous venez de faire allusion, qui courent tout au long de ces deux siècles sans être advenus, c’est séduisant, mais je n’ai pas réussi à comprendre le point de vue de départ du « non advenu » qui doit advenir. J’aimerais que vous précisiez un peu cela.

MRS :

On a tellement vécu dans cette linéarité historique qu’on a l’impression que je complique les choses. Tous les partis politiques sans exception ont construit des idéologies pour laisser croire, de manière progressive, à un avenir meilleur. On a oublié une chose élémentaire : la réalité et l’origine de l’histoire est construite par les uns et les autres, par nos ancêtres toutes catégories sociales confondues. Qui a fait la révolution de 1789 ? Et que pouvaient discuter le Comité de Salut Public, Robespierre et autres, s’il n’y avait pas eu pas ce « processus de fond » ? En Haute-Ardèche, au village où je passe mes vacances, on fait la fête le 4 août, mais plus personne ne sait pourquoi. Au moment de la révolution il y a eu là une insurrection paysanne d’une radicalité à la hauteur de la domination extrême de la féodalité locale. C’est ça, la révolution. Donc, si vous voulez retrouver ce mouvement qui fait l’histoire il faut tenir l’événement dans ce qui advient, et aussi dans ce qui n’advient pas.

1848 c’est la République, la deuxième. Ce qui fait bouger l’histoire ce n’est pas les institutions qui sont construites après les insurrections, c’est ce moment. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit avec Mauricio Ribaudi au jour le jour, heure par heure La révolution de 1848- une révolution oubliée. Là c’est du concret.

Comment expliquer, comment comprendre la Commune de Paris si vous ne saisissez pas ce qui est inachevé en 1848. Comment comprendre le succès extraordinaire de Louise Michel si on ne saisit pas ce qu’elle porte et pourquoi. Le procès de la liberté montre ces moments exceptionnels qui ressurgissent à un moment ou à un autre (on peut faire la même chose avec 1936, 1968).

Si vous lisez Les Misérables (livre de chevet de Chavez), il n’y a rien sur 1848, rien sur 1830 : aucun personnage révolutionnaire, aucun théoricien, aucun homme des barricades. Les seules femmes que Victor Hugo met sur les barricades sont des prostituées. C’est un peuple mythique. Le populisme nait de l’idée abstraite du peuple émise par ceux qui ont fabriqué l’histoire : Guizot, Tocqueville, De Gaulle, Victor Hugo… Ils n’ont pas fait l’histoire et ont écrit une histoire mensongère. On a fait croire que la république de 1848 était la continuation de 1792. Non, cette dernière était une république institutionnelle qui a changé l’institution mais pas les rapports sociaux.

Je pense encore que le devenir de l’humanité est un devenir où tous seront égaux. La révolution de 1848 était le fruit de cette volonté là, celle d’une république sociale (« La Sociale »). A la fin du XIXème siècle ce processus révolutionnaire, cette utopie qui produira la révolution russe, allemande, le mouvement des conseils en Italie, renaît. A cette époque (le tournant du XXème siècle), Picasso expliquait : « Jamais nous n’avons vécu une période si extraordinaire parce que notre travail était collectif ». Ces peintres (Malevitch, Klee, Kandinsky, Picasso…) ont inventé l’abstraction, souvent peu compréhensible, non pas pour faire suer les étudiants mais pour faire advenir une réalité invisible.

Pour nous historiens, cette réalité invisible est plus simple. Il suffit de repérer les mouvements de l’histoire et faire en sorte de ne pas être impressionné par les grands de ce monde (l’intelligence de François Guizot, celle d’Alexis de Tocqueville etc.).Tocqueville a expliqué qu’il était impossible d’éduquer le peuple au même titre que l’aristocrate et le bourgeois, parce que le peuple travaille. C’est ce qui est advenu. Aujourd’hui la composition sociale de l’Assemblée est à peu près la même que sous la Constituante de 1789 ou la Législative de 1791 (les femmes députées d’aujourd’hui sont toutes de ce même milieu, la parité étant l’égalité entre personnes issues de la même « école » – les pairs).

Parce que je crois au devenir de l’humanité, le souterrain des choses c’est de retrouver cet espoir, celui que chacun est égal à l’autre, aussi différent soit-il : celui des individus conscients qui se constituent en collectifs. Je suis devenue spécialiste de l’utopie parce qu’avec d’autres, j’ai besoin de penser au devenir autre de celui qui est dans l’histoire telle qu’elle nous a été transmise. Et ce souterrain, j’en ai conscience, est difficile d’accès. Mais reprenez les événements : chaque fois qu’une idée reste inaccomplie elle ressurgit dans l’espérance qui fut la leur.

Une intervention :

Dans un livre récent, l’historien Jérôme Baschet critique le « présentisme », « régime d’historicité » où il s’agirait d’effacer l’idée même d’Histoire. Baschet présente cette situation comme une réalisation du capitalisme depuis les années 1980. On vivrait dans une sorte d’éternel présent et l’histoire des luttes sociales serait terminée. Je voulais savoir votre position d’historienne sur ces notions.

 

Une intervention :

Je voulais savoir si j’avais bien compris le fait qu’une idée non accomplie se représente toujours. Par exemple les Kanaks ne vivent pas le référendum en Nouvelle Calédonie comme une simple élection mais comme le moment de réaliser quelque chose. Ils seront peut-être déçus du résultat qui leur rappellera un peu le moment d’Ouvéa (sans le dénouement tragique), mais ça se manifestera peut-être aussi d’une autre façon.

Il y a un ouvrage, Constellations, où sont montrées les relations entre différents événements, comment ça se répète mais de façon différente à des époques différentes, et cette idée d’histoire qui n’est pas linéaire mais qui se répète quand l’idée n’est pas accomplie. C’est un peu ce que Marx disait avec le « spectre qui hante l’Europe », cette idée que la voie de l’évolution naturelle de l’homme est d’arriver à cette forme de communauté de vie (communisme), mais pas du jour au lendemain. Et, tant que cela n’arrive pas, cela prendra des formes de résistance différentes selon les points de vue et des chemins différents en fonction de chacun.

MRS :

C’est exactement ça.

Une intervention :

Je n’ai jamais pu encadrer l’histoire qu’on a voulu me faire apprendre à l’Educastration Nationale. Je me suis aperçu en 1967, en découvrant Pierre-Joseph Proudhon, que quelque chose s’était néanmoins passé, grâce aux individus que vous évoquez. Mais pour moi, il n’y avait pas ce sens si fort de la collectivité ; il s’agissait avant tout de sauver des choses, des idées fondamentales. L’Émancipation, c’est aussi une revue anarchiste. Le problème est que nous, anarchistes, n’avons pas cette notion de patrie, de passé sanglant. Je pense aussi que l’on peut construire un monde sans armes, sinon ce n’est pas la peine.

MRS :

C’est François Hartog2 qui a inventé la notion du présentisme et qui a contribué à forger le concept de « régime d’historicité » . Pour ma part, je critique ce point de vue car c’est méconnaître la pluralité des opinions. Nul individu n’est libre tout seul, il faut un collectif et les collectifs se constituent dans des contextes particuliers. Dans chaque moment historique il y a globalement un point de vue sur le passé, c’est cela que signifie « régime d’historicité ». Mais ces points de vue sont différents et c’est toujours une opinion dominante qui l’emporte.

Nous-mêmes pouvons nous situer par rapport à 1968, aux événements de l’islamisme, etc. à

toutes sortes d’événements qui orientent notre réflexion sur le présent en imaginant l’avenir. Et chacun d’entre nous a une interprétation sur les évènements passés. Balzac expliquait dans ses romans, en particulier dans Une ténébreuse affaire, où il rend compte de la révolution française, qu’aucun des individus contemporains n’a la même opinion sur la Révolution. Mais en 1830 il y en a une qui l’emporte et qui explique l’historicité de la Révolution française. Ce régime d’historicité est construit après coup par ceux qui imposent un point de vue sur le passé.

Vous parliez de la Nouvelle Calédonie. Aujourd’hui, le résultat de l’élection est attendu, il n’y aura pas d’indépendance, mais ce qui s’est passé il y a quelques années comme violences et comme insurrections va rester. Les élections ne vont pas résoudre la question, quelle que soit l’idée globale du passé qu’on se fait en fonction d’un présent.

Avec le présentisme, on a l’impression que plus personne ne s’imagine l’avenir, qu’on a perdu l’histoire. En réalité la perte de repère est simplement due au fait que tous les espoirs ont été perdus et qu’il faut retrouver chaque fois cette énergie individuelle et collective pour essayer de faire resurgir cet idéal. Je pense qu’il y a suffisamment d’expériences pour montrer que cet idéal n’est pas perdu. A nous de récupérer ces passés fragmentaires pour redonner sens à l’histoire.

Ni le présentisme, ni le régime d’historicité ne nous permettent de penser l’actualité.

Une intervention :

En t’écoutant, on a le sentiment qu’on serait condamné à l’inachèvement, à l’impuissance. On n’aurait pas trouvé un processus qui permettrait « d’achever » l’émancipation (reste à savoir si la chose est achevable). Je crois qu’aujourd’hui il faut affirmer qu’on peut avoir les prises permettant d’effectuer les transformations souhaitables. Il faut expérimenter ici et maintenant et pas seulement aller à l’assaut du ciel à la manière de ceux dont tu as parlé à propos de l’inachèvement de leur idéal social (ceux de 1848, de la Commune…).

On ne saurait penser la transformation, l’émancipation possible que par l’insurrection, le mode explosif c’est à dire attendre, souhaiter et œuvrer pour que la gangue casse (le grand soir) et permette de trouver l’espace où se réaliser personnellement et collectivement… Je crois qu’aujourd’hui il y a quelque chose dans l’histoire qui ne se pose et ne se pense plus exactement dans les mêmes termes qu’au moment « classique » des révolutions considérées comme le lendemain qui chante.

MRS :

Ce n’est pas l’insurrection à laquelle les gens du XIXème siècle croyaient. Ils se sont organisés non pas pour faire la révolution mais pour tenter des associations, pour faire en sorte que chacun d’entre eux s’empare de la citoyenneté. Les associations ont été mises sous le boisseau pour renaître par la suite. On avait oublié l’essentiel : la liberté ne se donne pas, elle se prend par soi-même. On ne se libère que soi-même.

Une intervention :

Pour moi l’important, c’est l’espace de pensée. Au quotidien, quand on est pris dans des associations, un conseil municipal, cet espace devient de plus en plus réduit, par le fait qu’il faut aller vite, décider de choses qui toutes paraissent importantes. On a peu de temps pour réfléchir. Donc je suis touchée par l’importance de la question du temps disponible et des outils nécessaires pour penser. Votre travail en histoire redonne confiance en une évolution possible et dans la nécessité de continuer le chemin, même si on n’est pas sûr. Il permet de penser et d’agir.

Une intervention :

C’est la question de l’aliénation qui m’interpelle. Des gens ressentent spontanément l’oppression et se mettent ensemble pour la dépasser. Mais pour cela il a fallu quand même des penseurs, notamment Marx, qui a bien posé les termes de l’aliénation, à savoir le contrat, l’étrangeté et l’objectivité comme identification. Il me semble que vous avez laissé cela un peu de côté. C’est intéressant, cette sensibilité que vous avez de l’événement, mais c’est comme en science : d’abord on ressent et ensuite on amène à la théorie.

Une intervention :

Je pense que la pensée systémique est un des facteurs qui enterre la liberté.

L’avant-dernier intervenant

Excuse-moi, mais partir des analyses sur l’aliénation ce n’est pas une pensée systémique

L’intervenant précédent :

Je ne parle pas d’analyses mais de pensées qui font système. La pensée occidentale dans laquelle on baigne ainsi que deux siècles de capitalisme ont développé des manières de penser qui se posent comme réponse à tout, faisant accroire en notre pouvoir de pénétrer et dominer toute chose. Contre ce point de vue, je défends la démarche intellectuelle modeste de Jérôme Baschet qui, dit-il, consiste à, ensemble, « tracer le chemin en marchant, tout en pensant ».

Par ailleurs, avec l’exposé de MRS, j’ai sur certains plans quelques frustrations. Nous sommes un certain nombre ici à militer pour le renouveau du coopérativisme et d’autre formes associationnistes – sans en faire une idole de plus. Nous sommes quelques-uns à considérer qu’il se passe en Limousin, en particulier ces dernières années sur le Plateau de Millevaches, quelque chose d’assez exceptionnel. Dans l’ensemble cela ne fait pas de bruit même si tout récemment la chaîne Al-Jazira a mentionné Télémillevaches et Faux-la-Montagne à propos d’une lutte relative aux réfugiés soudanais accueillis par les habitants du Plateau. Nous avons affaire ici à une tentative conséquente de construction sociale nouvelle, avec une volonté de « décolonisation » interne, dans un pays pauvre et subalterne : une revitalisation alternative post-exode rural. Pour moi cette situation résonne et s’articule avec la révolution démocratique et sociale de 1848 comme avec les riches heures solidaires et résistantes de l’histoire de cette région.

Une intervention :

La réification, l’aliénation et l’obsolescence de l’humain, la transformation de l’humain en machine, c’est ça qui m’interpelle.

Une intervention :

A partir de là, ce qui m’intéresse c’est : comment peut-on se libérer ?

MRS :

C’est très compliqué. Ce que je fais actuellement, sur le XXème siècle, c’est essayer de repérer les expériences qui permettent de penser à un avenir meilleur. Il s’agit d’expériences réelles permettant de sortir de l’impuissance liée à la domination des machines sur l’homme, au point que l’homme voudrait lui-même s’identifier à la machine, avec toujours plus de performances, de liens directs homme-machine, de « mécanisation » de son propre corps… Tout cela fait d’ailleurs actuellement un peu partout l’objet d’une critique systématique. Je mène aussi en parallèle un travail sur la critique des idéologies, c’est-à-dire pourquoi on en est arrivé là.

1 Il ne connaissait pas le Manifeste de Marx et Engels qui sortit cette année là

2 Historien français né en 1946, auteur de Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Le Seuil, 2003.

 

 

 

 

 

 

 

 

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