Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?

Les nouveaux désobéissants sont-ils de dangereux « hors-la-loi » qu’il convient de traiter et de sanctionner en tant que tels ou, au contraire, sont-ils des « citoyens » exemplaires dont le courage favorise la démocratisation de nos institutions? La citoyenneté est-elle compatible avec la désobéissance et, si oui, à quelles conditions, jusqu’où et dans quel but ? Au cours des trente dernières années, le centre de gravité de la contestation sociale s’est progressivement déplacé du répertoire des actions légales (vote protestataire, syndicalisme, grève, manifestation, pétition) vers des modes d’action qui outrepassent de plus en plus fréquemment les frontières de la légalité (pirates informatiques, zadistes, manifestations interdites, désobéissants civils). Si ces pratiques nouvelles mobilisent les milieux politiques, médiatiques et judiciaires, les sciences sociales et la philosophie politique sont en revanche restées discrètes sur la question. C’est de ce point de vue que j’aborde la question, avec l’hypothèse suivante : loin de menacer la démocratie, la désobéissance civile lui confère un nouveau souffle. Considérer les nouveaux désobéissants comme des «citoyens» plutôt que comme des «délinquants» ou des «fossoyeurs de l’ordre public» contribue au renforcement de la démocratie. George Bernanos n’écrivait-il pas déjà, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : « Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre » ? Ce livre ouvre une discussion qui intéressera essentiellement celles et ceux qui adhèrent à une philosophie de l’émancipation, c’est-à-dire à une pensée pour laquelle l’émancipation se situe devant nous. La liberté n’est pas un acquis des révolutions passées mais une tâche à laquelle nous sommes présentement confrontés. Toute philosophie de l’émancipation part donc d’une critique de l’ordre établi. Ceux qui se satisfont du cours actuel des choses se situent d’emblée à l’extérieur d’une pensée de l’émancipation. Si l’histoire est finie, si la normativité libérale constitue l’horizon indépassable de notre temps, si la question de ce que nous désirons est résolue et qu’il ne reste plus qu’à appliquer correctement l »idéal, alors l’émancipation n’a plus à être pensée, interrogée et discutée. Si l’émancipation est déjà là, il ne reste qu’à en jouir tranquillement. C’est cette tranquillité que nous refusons. Loin de nous être donnée, l’émancipation est le nom d’un combat. Ce combat suppose des combattants. Les ouvriers grévistes, les suffragettes et les manifestants Afro-américains portèrent autrefois haut et fort la banderole de l’émancipation. Ils luttaient contre l’exploitation capitaliste, la domination masculine et la ségrégation raciale. Leurs luttes ne sont pas terminées, tant s’en faut. « Les hommes combattent et perdent la bataille, et la chose pour laquelle ils ont lutté advient malgré leur défaite. Quand elle advient, elle se révèle être différente de ce qu’ils avaient visé, sous un autre nom » (William Morris). Mais où sont aujourd’hui ces « autres hommes » qu’évoque le romancier britannique Willima Morris ? Qui sont les descendants des révoltés d’hier ? Où se cache la marmaille des insurgés d’antan ? Cette question est d’une importance cruciale. Car les partisans de l’émancipation doivent d’abord s’assurer que des acteurs en chair et en os se portent volontaires pour livrer ce combat. L’émancipation n’est pas un slogan sans contenu mais un projet qui ne prend vie qu’en s’incarnant dans des êtres humains. La liberté n’est rien sans ceux qui se sacrifient pour elle et qui, dans les cas extrêmes, donnent leur vie pour elle. Où sont aujourd’hui ces rêveurs de l’absolu ? Qui sont ces sentinelles de l’espérance ? Manuel Cervera-Marzal

Manuel Cervera-Marzal enseigne à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il est l’auteur de Miguel Abensour. Critique de la domination, pensée de l’émancipation, ed. Sens et Tonka, 2013, de Gandhi. Politique de la non-violence, Michalon, 2015, de Pour un suicide des intellectuels, Textuel, 2016 et Les nouveaux désobéissants: citoyens ou hors-la-loi ?, Le bord de l’eau, 2016.

1961, c’est l’année du procés Eichmann, procès d’un bourreau nazi, et du début des expériences de Milgram concernant la soumission à l’autorité, c’est-à-dire : jusqu’où peut-on aller par obéissance « aveugle ». Milgram met en scène un conflit psychique, le déchirement entre la nécessité d’obéir et lenvie de sopposer à des ordres que sa conscience condamne.

Dans les deux cas, cette mise en cause de l’obéissance est un véritable renversement des monstruosités. Jusqu’alors, la désobéissance était vue comme la manifestation d’une animalité revêche, d’une incapacité à maîtriser des instincts anarchiques. Mais les expériences totalitaires du XXème siècle ont fait apparaître des monstres d’obéissance (Eichmann, Douch pour le Cambodge).

Avec leur procès, l’obéissance apparaît comme inhumaine et la désobéissance comme un acte d’humanité.

On parle de désobéissance civile en France depuis une dizaine d’années. Mais des désobéissants, il y en a eu de tout temps. Les 343 femmes qui en 1971 déclaraient avoir avorté étaient des « salopes » désobéissantes. En 1997, 66 cinéastes déclarent avoir hébergé des sans-papiers et appellent à désobéir aux « inhumaines » lois Debré, etc.

Actuellement, c’est les personnes aidant les migrants dans la vallée de la Roya, par exemple, Greenpeace, BDS, Attac …

Nos dirigeants politiques aiment à rappeler la nécessité de protéger les lanceurs d’alerte, expliquant qu’ils renforcent la démocratie. Pourtant, qu’ils dénoncent le risque nucléaire, l’évasion fiscale, les difficultés au travail, les conditions d’accueil des migrants, les lanceurs d’alerte sont systématiquement poursuivis en justice.

Parlons de la circulaire de la tristement célèbre Michèle Alliot-Marie, du 12 février 2010

Cette circulaire de la ministre de la Justice à l’époque est intervenue alors que la campagne BDS rencontrait un fort écho auprès des citoyens suite à l’opération Plomb Durci de l’armée israélienne à Gaza ayant fait plus de 1400 morts.

Elle ordonne aux procureurs de la République d’engager des poursuites pénales contre toute personne qui appelle les consommateurs à ne pas acheter de produits israéliens. (un an d’emprisonnement et 45 000 € d’amende). Sauf erreur de ma part, Taubira n’y a pas touché.

Pour ma part, j’ai plutôt tendance à associer la désobéissance à l’enfance. Peu d’adultes se font traiter de désobéissants alors que les enfants sont « par nature » désobéissants.

Alors pourquoi ce regain de désobéissance de la part des grands ? Zygmunt Bauman nous ouvre une piste :

« Nous nourrissons le sentiment de ne plus avoir le contrôle de nos existences, de n’être plus que des pions déplacés par des joueurs indifférents à nos besoins, sinon franchement hostiles, voire cruels à notre égard, et plus que prompts à nous sacrifier afin de mieux atteindre leurs propres objectifs. »

Pour Frédéric Gros, (Désobéir, éd. Albin Michel) la désobéissance pourrait constituer l’essence même du citoyen.

L’obéissance si vile, c’est confortable d’obéir. Dans son « Discours sur la servitude volontaire », La Boétie dit bien que chacun en rajoute toujours dans son obéissance, la « surobéissance ». La première manière de désobéir serait d’obéir a minima, de manière rétive. Mais cela ne doit pas faire oublier la dureté des rapports de force, au travail, avec son banquier, etc. Le premier moteur de l’obéissance, c’est la soumission. On obéit parce qu’on ne peut pas faire autrement. Mais c’est aussi une excuse magnifique : « Je ne pouvais pas faire autrement ». C’est confortable de se dire qu’on n’avait pas le choix.

On exagère le coût de notre désobéissance.

Notre invité, Manuel Cervera-Marzal est docteur en Sciences politiques, enseigne à l’EHESS.

Il est l’auteur, nonobstant son jeune âge, de plusieurs ouvrages en rapport avec la déobéissance et la non-violence.

Libération, la semaine dernière, le présentait comme historien des idées alors qu’il intervenait à la Sorbonne pour l’anniversaire, il y a 50 ans, de l’assassinat de Martin Luther King

Cette conférence va porter sur les nouveaux modes de mobilisation. Ce que j’essaye de travailler, c’est la façon dont les modes de mobilisation évoluent au cours du temps, et j’ai failli ne pas être là à cause d’un mouvement qui est, il me semble, sur sa phase ascendante.

On est au début d’un mouvement de contestation. Beaucoup de militants, de journalistes, de citoyens, d’usagers de la S.N.C.F. Le propre d’un mouvement c’est qu’on ne sait pas en réalité ce que ça va donner.

En 2016, il y avait eu cette mobilisation contre la « Loi travail ». On avait été un certain nombre, en tout cas moi j’avais été surpris de voir des phénomènes assez inédits comme les occupations de places. Les « nuits debout », pas juste place de la République à Paris, mais dans 150 villes en France. Quelque chose qui avait été certes déjà expérimenté dans certains pays voisins mais qui en France avait un caractère inédit.

On a vu aussi à ce moment-là apparaître le cortège de tête, quelque chose aussi d’assez inédit puisque traditionnellement la tête des manifestations était dévolue aux confédérations syndicales, qui prenaient le devant. Là on a vu des dizaines, plus que des dizaines, c’est ça qui était nouveau. Parce que des autonomes, des black blocks, il y en avait déjà dans les années 1990/2000. Mais il y avait quelques centaines, voire à Paris jusqu’à deux mille personnes, cagoulées, qui menaient des actions parfois assez violentes contre des symboles du capitalisme, que ce soient des vitrines de concessionnaires automobiles ou des distributeurs de banques.

Ce à quoi j’étais attentif en 2016, c’était ces choses-là : « nuits debout », le cortège de tête. Aujourd’hui je suis vraiment dans l’expectative. J’essaye de voir un peu ce qui se passe en tant que sociologue des mouvements sociaux. Il y a une notion qu’on a coutume d’utiliser entre nous, c’est la notion de répertoire d’actions. Qu’est-ce qu’on veut dire par là ? Ca veut dire simplement que lorsque vous faites partie des contestataires vous n’avez pas une panoplie infinie de moyens à votre disposition. Vous êtes toujours inscrit dans un territoire, un espace donné, à un moment donné. Vous avez une série limitée de moyens d’actions possibles. Un musicien ne peut pas vous jouer n’importe quel morceau, il a son répertoire, il peut vous jouer certains morceaux et pas d’autres. Pour les contestataires c’est pareil.

Chaque époque a son répertoire. Au XVIème siècle, le répertoire dominant ça va être les jacqueries paysannes. A la fin du XIXème siècle ça va être les barricades, les déménagements à la cloche de bois. Au XXème siècle ça va être la manifestation et la grève. Et moi, la question que je me pose, c’est : est-ce qu’aujourd’hui c’est encore la manifestation et la grève, ou est-ce qu’il n’y a pas du nouveau qui surgit ? Sachant bien que le nouveau ne surgit jamais de nulle part et que dans le nouveau il y a aussi de la continuité.

La première partie de mon exposé sera de poser un regard un peu neutre là-dessus, de dresser un constat, regarder ce qui se fait au niveau de la contestation, quelles formes de luttes existent, pour essayer de dégager certaines tendances.

Les grandes tendances que je vois à l’œuvre c’est un essoufflement des formes de contestations légales, du type manifestations, grèves, le vote aussi pour des partis qu’ils soient très à gauche, ou très à droite. Ces formes de contestations légales sont en train non pas de disparaître, mais de s’essouffler. Et en parallèle on voit apparaître des manifestations extra-légales du côté de la désobéissance civile. Tous ceux qui ont vu le film de Robin Campillo, 120 battements par minutes ont une idée assez précise de ce que sont les actions de désobéissance civile de Act-up, en tout cas dans les années 1990 parce qu’après c’est vrai l’association a connu une certaine transformation.

Je peux vous parler aussi des faucheurs d’OGM, de José Bové : vous voyez aussi de quoi il s’agit. Tout à l’heure tu parlais de Greenpeace, bloquer les centrales nucléaires. Tout ça ce sont des actions non-violentes et illégales. A côté de ça il y a aussi les ZAD, les lanceurs d’alerte, l’activisme en ligne. Je vais essayer de revenir sur tout cela pour étayer l’idée qu’on est en train d basculer vers des formes de plus en plus extra-légales et essayer de comprendre pourquoi il y a ce recours à ces formes.

Dans la deuxième partie du propos on va laisser un peu le constat, le diagnostic de côté, pour voir les questions plus normatives, politiques, philosophiques que ça soulève. Parce que contester de manière légale, très bien c’est légal, c’est globalement accepté. Mais contester de manière illégale ça soulève un certain nombre d’objections parce qu’on peut vous dire : au nom de quoi vous vous autorisez à désobéir à une loi alors qu’on est en démocratie ? Le propre de la démocratie par rapport à des régimes non démocratiques c’est que ça permet justement aux citoyens qui ne sont pas satisfaits de manifester, de pétitionner, de boycotter, de voter pour un parti contestataire si ils veulent. Donc en ayant recours à des actions comme les désobéissances civiles, comme les zadistes, etc., en recourant à des moyens d’actions illégaux, vous vous mettez hors du contrat démocratique, vous rompez le contrat social. Et ça c’est une objection sérieuse, solide.

Donc comment ces questions normatives, (j’utilise une étiquette trop englobante et homogénéisante), comment les désobéissants (pour les mettre un peu brutalement tous dans le même sac), défendent la légitimité de leurs actions ?

Pour revenir sur le premier point : l’essoufflement des formes de contestations légales, je peux vous donner quelques chiffres, quelques faits qui sont assez symptomatiques de cet essoufflement. Le PCF, entre la fin de la Deuxième guerre mondiale et quelques années avant l’arrivée au pouvoir de Mitterand, c’est un parti qui fait entre 26% et au plus bas 19% des voix. On a donc un parti de gauche radicale en France qui pèse un quart de l’électorat. Et on a vu comment à partir du début des années 1980 il s’est effondré jusqu’à ne peser plus rien du tout aujourd’hui. Il y a certaines thèses qui disent que ce vote contestataire existe toujours, mais que simplement il serait passé de l’extrême gauche à l’extrême droite. Que les ouvriers, les chômeurs auraient abandonné le parti communiste pour un vote xénophobe, que la critique du patron se serait convertie en haine de l’étranger. Cette thèse-là, moi, je n’y crois pas du tout, car lorsqu’on fait de la sociologie électorale et qu’on regarde plus finement les transformations au niveau de l’électorat, ce dont on se rend compte c’est que l’électorat communiste de plus en plus s’abstient. Il y a en réalité très peu d’électeurs communistes et d’ouvriers qui sont passés au Front National. C’est résiduel, c’est 2 ou 3%. En parallèle de cette chute de l’électorat communiste, ce qui se passe, c’est que nous avons un électorat ouvrier de droite, qui a toujours existé aussi, qui lui s’est radicalisé en allant voter pour le Front national. Ces deux tendances mises ensemble, quand on ne fait pas attention aux détails donnent l’impression, c’est un effet d’optique, que les ouvriers sont passés au Front National pour le dire vite, ce qui à mon avis est une thèse complètement erronée.

La deuxième grande forme de contestation légale au-delà du bulletin de vote, c’est la grève, et là c’est intéressant parce que le Ministère du travail en France depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale mesure ce qu’ils appellent les journées individuelles non travaillées. Et là, il suffit de regarder la courbe. En 1945-1946 il y a 5 millions de journées de grèves par an, et aujourd’hui il y en a moins d’1 million. On voit la courbe chuter en moins de 60 ans. Il y a quelques pics, quelques sursauts, en 1968, en 1995. Il y a des années de mouvement social. Mais il faut voir que c’est un mode d’action qui s’est effondré, pour différentes raisons qu’il faudrait analyser. La fin des grands centres ouvriers ou vous aviez plus de 30 000 travailleurs réunis sur le même espace ; eh bien il y en a 90% qui ont disparu. Il n’y a plus ces bastions ouvriers, il y a moins de grèves. Ca s’accompagne aussi d’une crise du syndicalisme. Il y avait 50% de syndiqués à la suite de la Deuxième guerre mondiale, aujourd’hui il n’y en a plus que 8 à 10 %. Il n’y a pas de jugement de valeur là-dedans. Il ne faut pas disqualifier la grève, il y a encore beaucoup de conflits au quotidien qui montrent que la grève peut être efficace. Mais on peut juste constater qu’il y a un recours de plus en plus rare à la grève. Il y a aussi une forme de désyndicalisation. Là ça nous entraîne sur un grand terrain de discussion : la crise du syndicalisme français, à quoi est-ce qu’elle est due ? Il y a beaucoup de choses à débattre, depuis le recentrage, aussi bien de la CFDT, qui a connu sa période autogestionnaire, que de la CGT aussi, même si c’est vrai l’élection de Martinez a donné des couleurs un peu plus combatives à cette confédération. Mais il y a des difficultés peut-être aussi avec une certaine incapacité à prendre en compte les chômeurs, à prendre en compte les intermittents, avec aussi parfois un train de vie des directions syndicales qui suscite un certain émoi au niveau de la base. Sans compter toutes les attaques du patronat et des gouvernements contre le syndicalisme.

Et le dernier mode de contestation légal qui s’essouffle un peu c’est celui de la manifestation. La courbe est complètement inverse de celle de la grève et du syndicalisme. Il y a de plus en plus de manifestations en France. Sur les vingt dernières années en région parisienne le nombre de manifestations a doublé en vingt ans. Et ce n’est pas seulement qu’il y a plus de monde aux manifestations, c’est également que lorsqu’on demande aux gens s’ils considèrent ce mode de contestation comme légitime, eh bien ils répondent qu’ils seraient prêts effectivement à participer à ces modes d’actions. C’est un mode d’action qui se porte bien mais pour moi ce qui s’érode c’est la force subversive de la manifestation. Certes aujourd’hui il y a un recours intensif à la manifestation, mais c’est devenu quelque chose d’assez inoffensif. Ca ne fait plus vraiment peur aux gouvernants. C’est quelque chose qui s’est ritualisé, c’est très bien encadré par les autorités préfectorales, par les forces syndicales. C’est plus un mode de contestation des gouvernants. C’est une manière de s’adresser à eux, de signifier qu’on existe. Et, bien souvent, ça passe complètement inaperçu.

Ce qu’on va voir, avec la désobéissance civile par exemple, avec des actions coup de poing (vous bloquez l’entrée d’une centrale nucléaire, vous déployer une grande banderole sur les ambassades d’Israël ou de la Russie pour dénoncer certaines exactions contre les Droits de l’Homme) eh bien avec une dizaine de militants bien organisés, qui ont un sens aigu de la théâtralisation, vous pouvez attirer le regard des médias et du coup à travers les médias toucher des centaines de milliers de téléspectateurs, vous pouvez faire beaucoup plus de bruit qu’une manifestation qui aurait lieu le même jour avec des milliers d’infirmières et d’aides soignantes, qui va passer complètement sous le radar médiatique. Parce qu’en réalité, des manifestations, rien qu’à Paris il y en a 7 000 par an, ça veut dire une vingtaine par jour. On en rend assez peu compte. On peut le regretter, mais quand ça n’existe pas médiatiquement ça n’existe pas. Alors la force de ces mouvements de désobéissance civile c’est de permettre parfois à quelques-uns de faire plus de bruit que celui qu’on peut faire à plusieurs milliers.

Alors justement on va voir un peu ce qui émerge. La désobéissance civile ça a une longue histoire. Tu mentionnais le manifeste des 343. Alors c’est vrai que «  salopes «  c’est à prendre au second degré, ce n’est pas un terme qui avait été revendiqué par Gisèle Halimi ni Simone de Beauvoir. Le mot a été ajouté ensuite par le Nouvel Obs qui avait publié la pétition. Quoiqu’il en soit elles disaient avoir désobéi aux lois qui interdisaient l’avortement. Les premières actions de désobéissance en France, d’inspiration un peu gandhienne, c’est plutôt du côté pacifiste, anti-militariste : ces actions civiles non-violentes dans les années 1950, qui essayaient de s’opposer aux essais nucléaires, au milieu de populations dont on n’avait pas grand chose à faire depuis la métropole. Et puis le Larzac aussi comme mouvement éventuellement précurseur des ZAD, si on regarde les prémisses de la désobéissance civile dans les années 1960 et 1970. Et il y a les années 1980, ce grand creux du mouvement social. François Cusset parle de la décennie cauchemardesque des années 1980. D’un point de vue militant une décennie assez longue et laborieuse. La désobéissance civile, on la retrouve dans les années 1990 avec l’émergence de deux collectifs assez informels : Act-up et les faucheurs d’OGM. Il y a des actions qui ont marqué les esprits : le préservatif géant sur l’obélisque de la concorde en 1993, le démontage du Mac Donald de Millau en 1999. Il y a d’autres collectifs qui se créent, par exemple Droit Au Logement. Il y a aussi en 1996, avec la circulaire Pasqua qui crée le délit de solidarité, et le Réseau Education Sans Frontières qui va apparaître. Ce qu’on voit, c’est que sur tout un tas de causes assez différentes, de la défense des migrants à l’écologie, à la défense des droits sociaux au logement, etc., il y a un moyen d’action commun que l’on semble redécouvrir et qui prend de l’importance, c’est celui de la désobéissance.

Ce n’est pas seulement qu’on a de plus en plus recours a des actions de désobéissance. C’est que de plus en plus le terme même de désobéissance va s’imposer dans le lexique militant. On va parler de désobéissance éthique, professionnelle, institutionnelle, civile. Il y a des pratiques qui étaient déjà désobéissantes auparavant mais qui ne se revendiquaient pas comme telles, et qui, petit à petit, vont s’approprier cette étiquette. Et ça va permettre à des acteurs du mouvement social assez déconnectés les uns des autres de s’apercevoir qu’ils ont quand même une identité commune. Ils partagent quelque chose et c’est grâce à ce recours que vont s’organiser des forums de la désobéissance à Grigny et plusieurs rencontres de ce type qui vont permettre de fédérer les acteurs de la désobéissance civile.

Quand je parle de désobéissance civile pour décrire tous ces mouvements-là je parle de deux points communs : c’est illégal, on n’a pas le droit de faire tout ce que j’ai décrit là, faucher des OGM, bloquer les centrales nucléaires, investir une ambassade, interrompre un match de foot-ball,…, et en même temps ce n’est pas n’importe quelle désobéissance. Ce n’est pas de la désobéissance armée, c’est de la désobéissance civile, c’est-à-dire à comprendre comme non-violente. Il y a un refus ferme de porter atteinte à l’intégrité physique de l’adversaire. Il y a des références à Gandhi, à Martin Luther King et à Thoreau. Moi ça me va très bien de placer cette soirée sous le patronage de Henri-David Thoreau, un citoyen américain qui au milieu du XIXème siècle a refusé de payer ses impôts à l’Etat du Massachussets pour dénoncer la politique esclavagiste de cet Etat ; et pour avoir refusé de payer ses impôts pendant six ans il a passé seulement une nuit en prison parce que sa tante est venu payer tout de suite et donc il a été libéré. Suite à sa libération il a prononcé un discours au milieu de son village. Un discours court mais fort, poignant, qui recèle des trésors d’intelligence politique et philosophique. Il y a un passage que j’aime bien qui dit que, sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la place d’un homme juste est en prison. Et cet autre passage qui me revient souvent à l’esprit, pour défendre l’idée que l’action politique doit être une action directe, au-delà du vote, il ne suffit pas de voter. Il n’est pas anarchiste, si on peut dire ça comme ça, au sens d’un refus du vote. Mais il dit plutôt que le vote est un élément insuffisant pour se prétendre être un défenseur de la justice. Il faut toujours faire davantage. Et il a cette phrase que je trouve belle où il dit : ce qui importe n’est pas le bulletin que vous glissez dans l’urne une fois tous les quatre ans mais l’homme, ou la femme, que vous déposez dans la rue chaque matin. Ce sont les actions que vous menez au quotidien qui prévalent sur le bulletin de vote.

Donc effectivement il y a ces idées-là qui circulent au sein de l’espace de la désobéissance si on peut appeler ça comme ça.

Dans le même temps, ou plutôt à la suite dans les années 2000, émergent d’autres formes d’actions que j’appelle extra-légales. On ne peut pas dire « les ZAD« , car en réalité il y a la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et par exemple à Bure ils refusent de parler d’une ZAD, même si dans la forme d’action il y a beaucoup de similitudes. Et les personnes qu’on rencontre à Notre-Dame-des-Landes on les retrouve parfois à Bure. Il y a aussi un imaginaire commun. Il y a là quelque chose de très intéressant. On remet en cause la propriété privée, la propriété publique aussi de l’Etat. Et on est dans des formes d’actions non seulement de contestation ou d’opposition, mais de proposition.

A Bure, à Notre-Dame-des-Landes, à Sivens aussi (et quand on recense dans le détail il y a plusieurs dizaines d’expérimentations de ce type en France ; il y en a aussi en Belgique, en Italie, etc.) on est dans cette idée d’expérimenter sans attendre le grand soir les formes de vie, les formes d’éducation, les formes politiques, de cultures, d’habitats, de demain. C’est de l’action, comme on dit parfois, préfigurative. Tout cela se fait dans la plus grande illégalité. Et le rapport à la violence, là, dans les ZAD, est un peu plus discuté, cela fait débat.

Je voudrais dire quelques mots sur les lanceurs d’alerte. Car tous les lanceurs d’alerte ces derniers temps se sont retrouvés au tribunal. De plus, il y a une loi qui vient de passer à la va-vite, il y a une semaine, sur le secret des affaires. Ca va être terrible, et concrètement ça ne va pas toucher que les lanceurs d’alerte. Ca va aussi toucher les journalistes, les militants, le syndicalistes. Mais il se trouve que les lanceurs d’alerte sont en première ligne là-dessus. Dans tous les cas, quand vous lancez une alerte vous violez le secret bancaire ou le secret des affaires. Cette loi sacralise encore un peu plus le secret des affaires, y compris contre d’autre lois comme le principe de précaution, les droits syndicaux, la liberté de la presse, des droits qui sont aussi inscrits dans notre corpus juridique. Mais c’est toujours une question de rapports de forces entre ces différentes lois, et là aussi bien au niveau des directives européennes qu’au niveau français on donne de plus en plus de droits aux entreprises contre tous les autres. En France il y a une loi, la loi Sapin2 qui va plutôt dans le bon sens, mais en réalité cette Loi a de très sérieuses limites. Elle ne défend pas les lanceurs d’alerte qui s’investissent sur des questions environnementales ni d’évasions fiscales. Par exemple, Hervé Falciani (HSBC) n’est pas couvert par cette loi. Et puis si l’information que vous portez au public est sur une question environnementale, là aussi ce n’est pas pris en compte. C’est une loi qui promet de belles choses, une protection des lanceurs d’alerte, mais en réalité derrière il n’y a aucun fonds public prévu pour permettre aux lanceurs d’alertes de retrouver une vie normale. Ils lancent l’alerte et après ils sont mis au placard, ils sont licenciés, on les traîne en procès, etc., c’est énormément de coûts, leur vie ravagée. Il faut si on veut vraiment les protéger prévoir un fonds pour les aider. Cette loi c’est de la poudre de perlimpinpin.

Et puis peut-être une dernier point à mentionner au niveau des actions extra-légales. Simplement c’est maintenant devenu de plus en plus illégal de manifester. Quand on fait la généalogie ça remonte à 2014. La première manifestation interdite, c’est Manuel Valls, l’été 2014, autour de l’opération «  Plomb durci », à paris il y avait 25 000 personnes. Du coup on s’est fait sérieusement attaquer en arrivant à Barbès. Un peu la préfiguration des nasses. L’année suivante il y a la COP 21. Là, à nouveau, on interdit la manifestation. L’année suivante c’est la loi Travail, on a inventé la cagi-festation.

Aujourd’hui, quand bien même vous continuez à agir comme vous le faisiez il y a cinq ou dix ans, vous ne vous êtes pas forcément radicalisés, mais comme le périmètre de qui est légal est en train de se réduire drastiquement dans un Etat qui glisse assez rapidement sur la pente sécuritaire, vous vous retrouvez assez rapidement hors la loi sans rien avoir changé à vos pratiques. Simplement la liberté de manifester est remise en cause. Et pas seulement la manifestation : c’est aussi le boycott avec la circulaire Alliot-Marie qui est toujours en vigueur. A ma connaissance elle n’a abouti à aucune condamnation des militant BDS. Parce qu’en réalité il y a toujours la liberté d’expression en France et que la France elle-même reconnaît que les colonies violent les résolutions de l’ONU. Mais à chaque fois on attaque quand même des militants, du coup ils doivent payer des frais d’avocats et après ils sont asphyxiés. Localement il n’y a plus d’argent, et plus d’actions. C’est une stratégie assez efficace aussi. Le boycott est déclaré aujourd’hui comme de l’incitation à la haine raciale. Ce qui est intéressant, c’est qu’une grande partie de la classe politique était d’accord en 2010 avec cette circulaire., et l’est toujours. Mais les mêmes qui sont à l’origine de cette circulaire, quinze ans plus tôt quand il s’agissait de boycotter les oranges d’Afrique du Sud, ils étaient tous d’accord. Faut voir qu’il y a des mutations assez profondes qui touchent les manifestations, le boycott, le droit de grève aussi avec la loi sur le service minimum de 2007. Avant cette loi vous aviez le droit du jour au lendemain, de lancer une grève, spontanément. Mais depuis 2007, si vous ne l’avez pas déclarée deux jours auparavant, elle est illégale. J’insiste sur tout cela car il me semble qu’on est vraiment dans une période de polarisation, de radicalisation des forces en présence. C’est un peu paradoxal vu qu’on a un gouvernant qui est du centre, mais il est radical en fait de destruction néo-libérale des droits sociaux. Mais également en termes d’attaque autoritaire contre les libertés démocratiques, les droits fondamentaux. Avoir fait passer l’état d’urgence avant le droit commun, nous faire entrer dans un état d’exception permanent, c’est incroyable pour quelqu’un qui se dit libéral. C’est certainement un des gouvernements démocratiques les plus autoritaires à travers cette loi-là. Quand on regarde la loi sur l’immigration, Marine Le Pen déclare que « c’est une victoire politique » pour elle. Derrière un discours qui peut sembler assez humaniste, peut-être moins hargneux qu’un discours de Manuel Valls ou d’autres, il y a vraiment une politique dans le prolongement de ce qui se fait depuis une dizaine d’années, mais plus radicale.

Ce n’est donc pas seulement la contestation sociale qui se radicalise en allant vers des formes de plus en plus illégales, mais c’est en face l’Etat qui est en train de se radicaliser dans sa dérive néo-libérale et sécuritaire. Les deux pôles sont extrêmement liés. On a qu’à regarder au Etats-Unis : le néo-libéralisme c’est de mettre toujours plus de gens en prison, d’être dans le toujours plus policier et répressif. Ca va ensemble. Là-bas il y a deux millions de personnes en prison, une gigantesque manne privée puisque là-bas elle est privatisée. Tout ça conduit à déplacer le centre de gravité de la contestation vers des actions de plus en plus extra-légales.

Il ne s’agit pas d’opposer la contestation légale à la contestation illégale. Ce que je constate sur le terrain en étudiant les trajectoires des militants qui sont sur les ZAD, qui participent à des boycotts et à des actions de désobéissance civile, ce sont des militants qu participent aussi à des formes de contestation légale qui en général vont voter, Europe-écologie, NPA, France insoumise, etc., qui participent à des manifestations. Un jour ils signent une pétition et ensuite on les entend qui disent que les pétitions c’est inefficace et ils ont atterri à Notre-Dame-des-Landes. Ces deux formes vont de pair : plus vous êtes prédisposé à l’une, plus vous êtes prédisposé à l’autre.

Je voudrais maintenant aller vers des questions posées par la normativité. Le grand reproche qui est fait à tous ces désobéissants, c’est d’être de mauvais citoyens, d’être des anti-démocrates, en refusant d’obéir à la loi, entendue comme l’expression de la volonté générale, résultat du travail d’un parlement légitimement élu. Vous refusez le contrat démocratique qui veut qu’un individu = une voix. C’est le principe de majorité. C’est effectivement ça le principe démocratique : vous acceptez que votre avis peut être minoritaire et vous acceptez que l’avis de la majorité s’impose. Vous savez que si demain votre avis est majoritaire, les minoritaires accepteront la décision de la majorité.

Donc le reproche fait aux désobéissants c’est de refuser ce principe et de prétendre à une espèce de souveraineté de la conscience individuelle. Si tout le monde fait comme vous, c’est la démocratie qui disparaît. Face à cette objection il y a deux types de réponses (je schématise évidemment) et ces deux réponses nous orientent dans des voies différentes voire assez contradictoires.

Il y a un premier type de réponse (c’est intéressant que tu cites le livre de Frédéric Gros, un philosophe foucaldien qui vient d’écrire un livre qui s’appelle Désobéir) qui consiste à dire : « eh bien oui, moi je désobéis parce que je considère que ce que me dit ma conscience doit prévaloir sur ce que me dit la loi, ce que me dicte mon fort intérieur est supérieur à ce qu’exige de moi le parlement, la démocratie, la majorité ». C’est une façon effectivement de justifier la désobéissance, et finalement un individu peut avoir raison seul contre la majorité. C’est une idée que l’on trouve très présente chez Henri-David Thoreau. Oui, un héros, avec une clairvoyance particulière, qui aurait percé les mystère de la justice et qui saurait que les autres se trompent, et qui du coup devrait agir du côté de la Justice, avec un grand J, la Justice divine des lois naturelles, pas de la justice des hommes, qui est imparfaite et corrompue. Idée que l’on retrouve chez Frédéric Gros, et dans un certain nombre de discours militants. Elle existe, elle est audible. Mais elle peut aussi être critiquée pour deux raisons. Et là je vais invoquer une autre philosophe, Hannah Arendt. Elle est très méfiante avec ce type d’argument. Elle a une forme de sympathie pour la désobéissance civile, en l’occurrence vis-à-vis des mouvements des Noirs américains des années 1960. Mais elle est très méfiante quant à la souveraineté de l’individu, de la conscience éthique face à la majorité qui se tromperait. Pour deux raisons. Elle dit : « Très bien, vous vous prévalez de votre conscience individuelle, mais moi je n’ai aucun moyen de vérifier que ce vous me dites est vrai, et vous pouvez agir par caprice, par intérêt personnel, par pur égoïsme, par réaction anti-sociale » et donc elle dit que cet argument de la conscience éthique ne peut pas être discuté car vous êtes seul à savoir ce que vous dit votre conscience et les autres ne peuvent rien en dire. Donc, il faut des arguments politiques si vous désobéissez, qui prennent en compte le contexte et qui soient discutables par les autres. Deuxième raison : elle dit que cet argument de la conscience éthique est très puissant quand il s’agit de contester certaines lois, ou de s’attaquer à l’ordre existant. Mais il est très faible après la contestation lorsqu’il s’agit de créer de nouvelles lois ou de fonder un nouvel ordre. Parce qu’il est fort probable, dit-elle, que « ta conscience éthique t’oriente vers certaines lois alors que la mienne me guide vers une préférence vers d’autres lois ». Elle dit qu’il y a comme une certaine incommensurabilité des consciences éthiques de chacun et il y a peu de chance que toutes nos consciences individuelles convergent vers un même projet. Au-delà de la contestation d’un ordre, le nouvel ordre plus juste et plus humain on ne peut pas le fonder sur cette espèce de divinisation de la conscience éthique.

On en arrive au deuxième type de justifications de leurs actions mobilisé par les désobéissants. Les premiers disent : « Oui, on est des mauvais démocrates parce qu’on considère que la démocratie peut se tromper et alors l’individu doit agir selon sa propre loi ». Un deuxième type de réponse très différent consiste à dire : « Non, non, vous qui faites les lois aujourd’hui, vous vous prétendez être les représentants de la démocratie, et nous ne serions que des minorités, des mauvais citoyens. Mais c’est l’inverse, vous n’êtes pas les représentants de la démocratie, c’est vous les représentants de la minorité, parce que lorsque qu’on étudie concrètement comment les lois sont faites aujourd’hui, 50% des lois françaises aujourd’hui sont de simples transcriptions des directives élaborées au niveau européen. Elles sont pré-rédigées par trois mille lobbyistes qui travaillent à Bruxelles d’arrache-pied avec des centaines de millions d’euro de budget ». Sans tomber dans du complotisme, c’est juste décrire la fabrique législative. Les lois sont faites par une minorité et pour une minorité. Elles privilégient le petit nombre sur le grand nombre. Du coup, assez mécaniquement il en découle que les désobéissants on les voit comme les porte-parole, de la majorité qui est privée de son pouvoir, qui en est dépossédée par les institutions oligarchiques de la Vème République. Car n’importe quel philosophe, des plus conservateurs jusqu’aux plus progressistes, de ces deux derniers millénaires aurait été d’accord pour dire que nous sommes dans un régime oligarchique. Confisqué par une oligarchie financière. Du coup les désobéissants, ce n’est pas une minorité, c’est encore moins un individu seul qui se révolte, mais c’est au contraire la majorité qui reprend en main son propre destin. Si je reprends le titre de mon livre, ce sont plutôt des citoyens que des hors-la-loi.

L’autre grande critique, peut-être la plus intéressante, faite à tous ces mouvements de désobéissance : on leur reproche leur caractère anarchique, au sens où ce sont des mouvements qui génèrent du désordre. Si chacun est libre de désobéir à une loi, à partir du moment où il la trouve injuste. Est-ce que ça ne va pas précipiter la société dans le chaos si chacun n’en fait qu’à sa tête ? Ou, d’une manière un peu plus élaborée, on leur dit que leur action ne respecte pas le critère d’universalisation selon la maxime kantienne qui dit que votre action est morale si vous pouvez ériger le principe qui guide cette action en ordre universel. Et c’est vrai que désobéir parce qu’une loi vous paraît injuste, si chacun fait comme ça, il n’y a plus rien qui fait commun, il n’y a plus d’autorité, de loi, et on retombe dans le « chacun pour soi«  et la guerre du tous contre tous, et la violence. C’est l’argument qu’on retrouve dans la voix d’ un personnage de Goethe : « Je préfère une injustice à un désordre ». Il y a différentes réponses à cette objection. Il y a une première réponse, que l’on retrouve chez Thoreau mais aussi chez Gandhi et Martin Luther King, qui consiste à dire que c’est vrai, oui ça crée du désordre ; mais le désordre était là avant nous, il était latent : c’est le néo-libéralisme par exemple qui asphyxie les services publics, tellement que dans les urgences c’est devenu de moins en moins gérable, les cours dans les universités sont sur-bondés, on fait appel à des vacataires, à des contractuels dans l’Education Nationale, qu’on n’a pas pu former. Oui, le désordre préexistait à notre action., qui l’a rendu visible. Le deuxième argument, qui va dans le même sens, c’est de dire que le désordre qu’on crée à travers nos actions est un désordre provisoire et qui vise à créer un nouvel ordre social et politique plus juste que le précédent, plus stable et plus durable. Le point commun de ces deux arguments c’est considérer que le désordre c’est « mal ». Et l’ordre c’est « bien ». C’est ça, l’idée dont on reste un peu prisonnier. Du coup on peut explorer une troisième piste, très minoritaire il faut le concéder, aussi bien par les penseurs que par les acteurs désobéissants : c’est qu’on pourrait aussi essayer de retourner le stigmate, et de réhabiliter le désordre. Et se demander pourquoi l’ordre ce serait le bien et le désordre le mal ? N’y aurait il pas dans le désordre quelque chose de libérateur, de jouissif, de créateur ? Cette espèce de césure dans le long continuum du quotidien, ces brèches, est-ce qu’on ne pourrait pas aller y chercher quelque chose de positif pour réhabiliter le désordre ? C’est une piste intéressante, et qui est à peine explorée.

Le point sur lequel je vais finir, c’est la question de la violence parce que dans cette période de radicalisation, aussi bien des forces politiques progressistes que des forces de la conservation, il y a un débat qui a existé pendant les Années de plomb, avec Action directe, les Brigades rouges, et aussi devant la Mutualité quand Ordre nouveau faisait son meeting là-bas et que la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire) essayait d’empêcher le meeting, il y avait de la violence dans les années 1970, mais c’est quelque chose qui avait quand même bien disparu du paysage. Et là, avec des barricades dans les ZAD, avec le cortège de tête, avec les nouvelles stratégies de maintien de l’ordre, sous Hollande c’était vraiment de la provocation permanente, c’était l’usage d’armes létales, il y a eu vraiment un recours accru à la violence de la part des militants aussi bien que de la part de l’Etat. Et aussi le seuil d’acceptabilité de la violence a augmenté, même si la violence dans nos sociétés c’est quand même le « mal ». Et du coup ça soulève un débat entre les partisans de la non-violence et ceux qui sont partisans de ces formes d’actions. Je ne crois pas, moi, personnellement que la violence soit la radicalité. Et les défenseurs de la non-violence (j’en fais plutôt partie, même si je n’en suis pas un inconditionnel, même si on admet que moralement ils peuvent avoir raison) on leur reproche souvent d’être inefficaces, face à un Etat qui possède une armée professionnalisée, des forces de l’ordre, etc. Donc on reproche aux non-violents d’avoir simplement des arguments un peu moraux, un peu philosophiques, même en fait à tendances religieuses, contre la violence. Ce que je voudrais souligner, c’est qu’on peut défendre la non-violence de manière vraiment stratégique, avec l’idée que la non-violence ce n’est pas simplement plus moral que la violence, mais que c’est plus efficace.

Manuel Cervera Marzal

le débat

Un intervenant :

Je voulais savoir quelle était votre définition de la militante ou du militant ?

Un intervenant :

Je voudrais revenir sur quelques petites notions qui m’ont paru un peu squeezées dans l’exposé. En tant que membre de l’Internationale des résistants à la guerre depuis 1978 j’ai participé à beaucoup d’actions non-violentes et directes. Ces actions sont fondées sur une conscience éthique qui s’appelle le droit du refus de tuer. Sans ce droit, il n’existe plus de droit à la vie pour n’importe qui. A partir du moment ou on tolère une armée quelle qu’elle soit on est dans un système d’assassinat légal et c’est pour ça que, comme le disait Boris Vian, l’armée n’a pas le droit d’exister. On est non militariste, on n’est pas anti-militariste. C’est simplement une négation totale d’un fait immoral et qui ne permet pas de construire une société à peu près valable. Depuis Ronan Brown, depuis les années 1920, cette action non-violente est payante et si nous, anarchistes, on ne parle pas du bulletin de vote, c’est tout simplement parce que dans la constitution française le mandat impératif n’existe pas.

Un intervenant :

Vous avez parlé du délit de solidarité institué Pasqua. Vous avez dit en 1996. Ce ne serait pas plutôt en 1986 ou alors sous Jean-Louis Debré en 1996 ? Vous avez parlé de la désobéissance civile. Mais si on prend les groupuscules d’extrême-droite anti-avortement qui vont dans les hôpitaux, on peut très bien dire aussi qu’ils ont une conscience et agissent en fonction de cela.

Manuel Cervera-Marzal (MCM) :

Je distinguerai un militant d’un adhérent. Un adhérent est quelqu’un qui cotise et dans certaines organisations il n’y a besoin que de donner quelques informations sur soi. Pour moi, un militant, c’est quelqu’un qui consacre une partie de son temps personnel aux activités du groupe (association, parti, syndicat…).

Un intervenant :

C’est que par rapport à la discussion sur la non-violence : dans « militant«  j’entends « militaire« .

MCM :

Effectivement c’est la même racine étymologique et je crois que c’est un point important. Le lexique militant est un lexique assez militariste et viriliste (deux choses qui vont souvent ensemble). On ne parle pas que de militant mais de stratégie, de rapport de force, d’« avoir des couilles », l’avant-garde, tout un tas de termes très courants qui sont notre quotidien militant, qu’on ne questionne jamais et qui recèlent un impensé ou un inconscient à la fois militaire et viriliste et c’est dur de remplacer ces mots par d’autres. Si on est dans une perspective un peu féministe et non militariste, il faut faire attention avec les mots qu’on utilise.

Sur le refus de tuer : c’est compliqué parce que je ne veux pas défendre le droit de tuer mais je vais citer un passage de L’Homme révolté de Camus (je ne le connais par par cœur). Il dit : pire que le meurtre, c’est la légitimation du meurtre. Et chez les non-violents j’ai trouvé parfois cette idée. Ghandi dit, pendant le Seconde guerre mondiale, que si certains non-violents se trouvaient en Europe à cette époque-là, ils devaient s’engager dans l’armée britannique pour lutter contre le nazisme. Il disait à son propre fils : si jamais je suis attaqué par une horde de racistes, comme ça a été le cas en Afrique du Sud, si la non-violence n’est pas pertinente dans certains cas (une dizaine de personnes en train de me massacrer), entre la passivité et l’intervention violente, tu dois choisir l’intervention violente. Et il ajoutait : de quelqu’un de passif on ne pourra jamais rien faire (il y a une sorte de lâcheté) alors que quelqu’un qui résiste de façon violente à la violence, on pourra toujours espérer le convertir en un non-violent. Il y a cette idée que dans certaines situations la violence n’est jamais légitime mais parfois nécessaire. C’est ça que nous dit Camus. En réalité le fond du problème ce n’est pas qu’à un moment on puisse arriver à tuer un soldat pour sauver une dizaine de prisonniers innocents, c’est le moment où celui qui a commis cet acte va essayer de légitimer son meurtre, et là on bascule de l’autre côté. Je comprends que ce ne soit pas satisfaisant, mais la violence peut être un état de fait sans être de droit. On peut y être contraint sans qu’elle soit légitime, et c’est en ça que je fais une différence entre la non-violence et le pacifisme qui peut avoir un côté plus ferme dans le refus absolu du meurtre. Sinon je suis plus partisan du mandat semi-impératif.

Sur la désobéissance civile de droit, c’est une excellente question. Quand on traite la chose rapidement on a tendance à prendre des exemples qui nous « plaisent » (écologie, syndicalisme, soutien aux migrants) et on oublie le reste (anti-avortement, maires qui refusent de marier des couples homosexuels au nom de leur conscience). On peut nous dire : si vous légitimez la désobéissance de gauche vous devez le faire avec celle de droite. On peut répondre différentes choses. Dans l’idée de désobéissance civile et de civilité il y a quand même un horizon de démocratie, d’égalité, en tout cas telle que la civilité est pensée notamment par Ghandi, Martin Luther King. Ce n’est pas juste un moyen pour aller vers n’importe quelle fin. C’est un moyen qui contient en germe un certain objectif et cet objectif est une société non-violente, c’est-à-dire qui va vers plus d’égalité. Mais la désobéissance qui refuse d’octroyer à certains les mêmes droits que les autres, ce n’est plus de la non-violence. Peut-être que le moyen d’action peut apparaître identique, mais pas la finalité. En réalité, ni chez les maires qui ont refusé de marier des couples homosexuels, ni dans les groupes de catholiques intégristes opposés à l’avortement il n’y a aucune référence à la non-violence : aux Etats-Unis ils sont allés jusqu’à poser des bombes devant les centres d’IVG, en France des groupuscules vont devant ces centres et maltraitent physiquement les personnels soignants et les femmes.

Un intervenant :

Dans les groupes comme Civitas ou Provie, leur argument c’est le respect de la vie, de l’enfant. C’est un autre argument que la non -violence.

MCM :

Oui. C’est pour ça que l’étiquette « désobéissance civile«  je suis assez sceptique pour l’appliquer à ce genre de groupes. Et eux-mêmes ne l’utilisent pas, ne la revendiquent pas.

Si vous apportez votre concours, facilitez l’entrée, le séjour de personnes en situation irrégulière c’est deux ans de prison et 35000 euros d’amende. Je ne crois pas que ça ait beaucoup changé depuis 1996.

Un intervenant :

Vous avez parlé de l’évolution des différents moyens de manifester. Et vous avez très rapidement parlé des activistes sur internet. Est-ce qu’il y a des recherches sur cet espace mondial ultra démocratique ou libéral (je ne sais pas trop), sur la neutralité d’internet pour essayer de contrôler le flux des idées ? Sur le vote, il y a des questions sur l’abstention : les gens refusent de participer à ce jeu des oligarques et voter pour l’un ou l’autre alors que c’est l’Europe qui gouverne… Et s’intéresser un peu plus au développement de l’informatique, j’entends, sur internet, aurait été une bonne solution, mais l’abstention va précipiter l’arrivée du vote électronique et il va être compliqué à contrôler. Donc il faut aller aux urnes pour voter blanc ou nul, pour empêcher l’arrivée du vote électronique.

MCM :

Vous me lancez sur des terrains qui sont hors de mes compétences. Je vais être assez bref. Internet, de ce que j’en comprends est un formidable espace de liberté, de rencontres, d’échanges d’informations sans passer par l’intermédiaire des médias qui sont aussi un filtre de ce qui peut se dire ou pas. Snowden dit : j’ai acquis le goût de la liberté dans ma jeunesse en passant ma vie sur internet, en discutant avec des gens qui étaient à l’autre bout du monde, sans se connaître. En même temps c’est ambivalent, avec la surveillance généralisée. La plupart des Etats qui en ont les moyens surveillent leurs citoyens, d’autres pays… L’espace de liberté se réduit mais il y a aussi les logiciels libres, il y a la plus grande encyclopédie de l’histoire de l’humanité, écrite de façon collaborative.

Le deuxième élément, la question de savoir si internet et les réseaux sociaux ont favorisé par exemple les Printemps arabes (avec Facebook), les Indignés, en Espagne (où tout le monde utilise wadsape), les Nuits debout avec Périscope. Est-ce l’ère des révolutions 2.0 ? Le mouvement étudiant a décollé quand les violences d’hommes cagoulés ont été retransmises sur Facebook live. On voit que cela peut avoir une influence, en même temps – c’est un sujet qui fait débat parmi les sociologues – il faut aussi apporter un peu de nuance dans le discours dominant qui affirme que les réseaux sociaux seraient facilitateurs des mouvements de contestation : les mouvements sociaux n’ont pas attendu les réseaux sociaux, et quand on voit comment s’organisent les militants les plus investis (pas les 2.0 qui militent sur leur clavier), ceux qui organisent des AG, la logistique, fonctionnent beaucoup avec des groupes de discussions, beaucoup plus longues qu’il y a 15 ans. C’est plus déstructuré,chacun dit son truc. Il n’y a pas vraiment d’échange. Avant on se retrouvait au café pendant une heure, on réglait les problèmes et on avançait. Parfois le virtuel vient en complément du face à face, mais parfois l’échange virtuel se substitue complètement à cet échange. On est un certain nombre de sociologues à penser que lorsqu’il y a un mouvement de contestation ce n’est pas parce que quelques personnes ont échangé sur Facebook, mais parce qu’ils sont descendus dans la rue et qu’ils ont fait des choses qui laisseront plus de traces dans l’histoire. C’est un vrai débat.

Un intervenant :

De quoi les nouveaux désobéissants sont-ils le signe ? Tu as analysé certains phénomènes dans la période. Mais en quoi ces phénomènes ont-ils du sens, dans l’époque, au niveau des mouvements sociaux, de la politique, etc ? Tu n’as pas parlé de phénomènes qui me semblent singuliers quand on parle de la violence et de nouvelles manières de la considérer, à partir de la pratique et de la transformation sociale : par exemple l’Armée zapatiste, avec la conception du « commander en obéissant ». Je ne suis pas sûr que la désobéissance, ce soit de la nouveauté. Avant 1864 et le droit de grève, c’était désobéir que de faire grève.

Un intervenant :

Je ne contesterai pas la mesure d’une contestation et son retentissement médiatique, ni l’existence d’une oligarchie. Elle a bien compris l’importance des médias. On le voit avec Vincent Bolloré qui d’un côté investit dans des médias, et de l’autre n’hésite pas à attaquer en justice et à abuser d’outils démocratiques pour casser une certaine contestation. Il y a un manifeste qui est sorti de la part de journalistes, « Informer n’est pas un délit », ou « Informer n’est pas un crime », mais pour autant en démocratie comme la nôtre, les médias restent avant tout une entreprise d’offre et de demande et aujourd’hui est-ce que le problème n’est pas le manque de demande de la part du consommateur-citoyen ? Est-ce qu’il n’y a pas un échec de la part des désobéissants ? Que reste-t’il de Mai 68, à part des commémorations, que reste-t-il de Notre-Dame-des-Landes ? Aujourd’hui on a l’impression que c’est déjà très très loin. La raison d’être de Notre-Dames-des-Landes ce n’était pas seulement que cet aéroport ne se fasse pas, mais aussi l’existence d’alternatives, le fait qu’un autre monde était possible et l’opposition au monde productiviste. Aujourd’hui c’est un échec de la part de la ZAD qui n’a pas suscité dans la société l’idée qu’un autre monde était possible, en tout cas je ne le vois pas.

MCM :

Mais c’est quoi l’échec ? Il y a une victoire : avoir réussi à faire échec à ce projet d’aéroport. Et ils n’ont pas déserté. Ils sont toujours là-bas les centaines d’habitants.

Un intervenant :

C’est peut-être ma tendance pessimiste. Effectivement l’aéroport ne se fait pas mais aujourd’hui dans la société personne ne va plus loin.

MCM :

Alors si c’est pour dire qu’il n’ont pas réussi à faire la révolution et à abattre le capitalisme, oui, c’est un échec ! Mais ça, ce n’est pas leur faute. Ils proposent une stratégie, des modes d’actions, des alternatives mais ils ne sont que quelques centaines et quelques milliers à travers la France en comptant les comités de soutien. 40.000 personnes à la dernière manif.

Un intervenant :

En fait, c’est plus sur l’indifférence de la population. Est-ce que c’est la faute aux médias ou à la population ?

MCM :

C’est l’éternel débat. C’est un peu l’œuf et la poule. Si les gens préfèrent du Hanouna plutôt que du Elise Lucet, on ne peut pas incriminer les médias. On ne peut pas dire : les médias ils proposent une offre et si il n’y a pas la demande… Non, il faut lire Serge Halimi sur les « nouveaux chiens de garde », Noam Chomsky sur la «  fabrique du consentement. » Les « médias », ça ne veut pas dire grand-chose, il y a plein de nuances (déjà entre presse écrite, télé, radio,…) à faire là-dedans. Les grands médias nationaux possédés par des marchands d’armes qui prodiguent la doxa libéral à longueur de journée, ils n’offrent pas de manière neutre, libre et désintéressée. Et souvent ce ne sont pas ces gros patrons qui censurent. Dans la chaîne de fabrication il y a beaucoup d’autocensure. Il faut avoir une critique des médias, pas complotiste. Il y a une responsabilité des médias mais il y a aussi une responsabilité de la « population ». Il y a quelque chose qu’on retrouve très souvent dans le discours des désobéissants : ne rien faire c’est laisser faire, la passivité est une forme de complicité. Les vrais responsables des injustices qui perdurent dans notre monde ce ne sont pas tant les oppresseurs (ils oppriment, c’est leur boulot!) mais tout un tas de gens, qui déclament éventuellement devant les injustices, mais comme dit Soro, après avoir râlé le matin vont passer la journée en se comportant en petits capitalistes. C’est nous aussi, c’est notre inaction qui est responsable, le désajustement entre nos pratiques et nos convictions. Martin Luther King dit : le courage c’est de transformer une position intellectuelle en conviction réelle et en action. Pour moi aujourd’hui on n’est pas dans une situation où les gens seraient aliénés et imagineraient que le capitalisme est le plus beau des mondes possibles. Ce monde n’est désirable par personne. Ce qu’il fait qu’il tient debout, ce n’est pas qu’on y adhère, mais qu’on ne voit pas quoi mettre à la place. Au siècle passé, le communisme a été pulvérisé avec l’effondrement de l’URSS et l’idéologie qui l’accompagnait. Donc on n’a plus rien à opposer au « projet » néolibéral. Ils n’ont rien à proposer. Ils ont instauré leur ordre économique, social, politique. Il y a un vrai travail au niveau de l’imaginaire, de l’utopie, des fictions, de tout ce qui est culturel, à faire. Un cercle Gramsci.

Ce qui est illégal finit par devenir légal quand il y a des victoires. Sur le parallèle avec les zapatistes, il y a beaucoup de différence entre une ZAD, des Nuits debout, des lanceurs d’alerte, mais il y a peut-être un point commun, je le verrais dans la critique des structures hiérarchiques (partisanes ou syndicales), on n’y prend pas vraiment de plaisir (côté « moine-soldat »), donc une recherche de formes plus informelles, plus horizontales.

Un intervenant :

Le plaisir, effectivement, dans les techniques de résistances non-violentes, c’est avant tout la subversion, l’innovation, la créativité qui sont les valeurs premières, donc l’humour, et c’est pour ça qu’il existe des brigades activistes de clown et aussi un collectif des désobéissants qui va régulièrement, notamment le 11 juin, bloquer le salon des ventes d’armes, Eurosatory à Paris.

Un intervenant :

Je travaille avec les conseils citoyens avec la ville de Limoges dans les quartiers prioritaires et j’ai été amené à découvrir les écrits de Saul Alinsky qui a travaillé à Chicago dans les années 1960 et qui a développé le communityte organizing.e. Je me dis que c’est un peu le travail pour lequel j’ai été recruté. La façon dont il a mobilisé les habitants des quartiers exploités (aujourd’hui on dit défavorisés) ça rejoint la discussion de tout à l’heure Ce n’est pas tant faire le constat que les gens aujourd’hui ne se mobilisent pas ou qu’ils sont tellement sur-saturés d’informations qui noient les informations pertinentes. Est-ce que cela ne passe que par le travail organizer comme à Chicago en passant du temps avec les gens dans les bars, en discutant sur le bord des routes, dans la rue, etc., de prendre connaissance de leurs problématiques et après de les organiser en groupes et faire de petites actions ? Cela prend beaucoup de temps. Et je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui on ait tant de temps que cela. Cela se fait sur des générations. L’école a forcément un rôle à jouer là-dedans. Peut-être que d’étudier Henri David Thoreau ou Hannah Arendt, ailleurs qu’à l’université, au collège-lycée, de façon pédagogique, cela aurait une influence ? Est-ce que l’on peut former les enfants à la désobéissance civile ? Je ne connais qu’une enseignante qui a réussi à organiser une manif de CM1 qui protestait contre une punition infligée à une petite camarade, dans la cour de récréation. Ils ont obtenu gain de cause. Est-ce que la désobéissance civile doit faire partie de la formation des enfants, parce qu’il y a aussi la dimension non-violente et le côté critique du système dans lequel je vis, pour soit l’accepter, soit refuser de m’y soumettre ?

MCM :

Sur la méthode Alinsky, son travail de terrain et ce qu’il a mis sous forme de livre : il y a plein d’associations culturelles, de quartiers qui font du Alinsky sans le savoir. C’est vrai que chez lui il y a l’idée de partir des problématiques concrètes des gens pour aller vers un changement social d’ampleur. C’est peut-être essayer de ne pas prendre la posture dogmatique de certains militants qui arrivent avec leur catéchisme et vont essayer de le faire accepter et apprendre par ceux à qui ils s’adressent. C’est plutôt partir des problèmes des gens et élargir sur des généralités. Si c’est ça, oui, c’est toujours mieux de partir du concret. Il y a des gens qui s’y réfèrent, à Grenoble il y a Alliance citoyenne, à la France insoumise il y a quelques groupes d’actions qui expérimentent ça. L’idée que j’ai retenue dans le livre d’Alinsky, c’est aider les gens à prendre conscience de leurs capacités d’action. C’est ça, en fait. Vous êtes lycéen, on installe des machines, distributeurs de coca. Comment est-ce qu’on peut lutter contre ça ? Vous prenez votre chewing-gum que vous mettez dans la fente. C’est sans risque, simple, ça met la machine HS pendant quelques jours. En répétant cet acte ils vont finir par enlever la machine. C’est simple et efficace. Alinsky donne plein d’exemples comme ça, astucieux et ludiques. Le terme à la mode c’est empoverment, en français il n’y a pas vraiment de mot : c’est l’émancipation, en fait.

Sur l’éducation, je ne sais pas trop quoi dire. On a parlé de la désobéissance et là vous faites le parallèle avec le domaine pédagogique. Il faut le faire, mais j’ai trop d’incertitude sur ce sujet pour m’exprimer dessus.

Freud faisait un parallèle entre les deux. Il y a trois métiers impossibles sur terre : celui de psychanalyste, de pédagogue et de militant. Pourquoi ? Parce qu’à chaque fois l’objectif c’est d’aider la personne en face de vous à accéder à l’autonomie mais en pariant sur le fait qu’il est déjà autonome, libre, alors qu’il ne l’est pas. Donc il y a un paradoxe insoluble. Je pense que, derrière cela, il y a une vraie idée forte sur une symétrie entre la pédagogie et la politique.

Un intervenant :

Sur l’enseignement de la révolte dans le cadre de l’éducation, il y a deux films que je mets en parallèle, c’est le Cercle des poètes disparus où il y a une espèce de prof qui autorise l’élève à se révolter, je trouve ça insupportable, et If qui est sorti en 1968 où les élèves montent sur les toits et tirent sur les vieux et c’est beaucoup plus jouissif.

Un intervenant :

Si il y a quatre personnes qui veulent la machines à coca et six qui n’en veulent pas, ceux-ci peuvent ne pas l’utiliser et ceux qui en veulent peuvent l’utiliser sans obliger les autres à le faire.

Un intervenant :

Par rapport à la machine à coca, c’est une réaction à l’ingérence du marketing.

Par rapport aux groupuscules d’extrême-droite, un acte de désobéissance civile porte en germe des lois à venir, qu’on pressent ou qu’on a déjà en tête. Or, il me semble qu’une grosse différence avec la réaction par rapport à une loi inique, quand on est de gauche, réaction au sens politique, c’est que en fait on est dans le registre du sentiment, de l’émotion. Et une idée de droite va provoquer une réaction individuelle (je le refuse pour moi). Par rapport à la machine à coca c’est vrai que ceux qui n’en veulent pas peuvent s’abstenir d’en boire. Mais j’ai un peu lu Camus : la vraie notion c’est le crime légal. Il fait une hiérarchie entre les crimes et le pire, c’est le crime légal ; donc c’est celui qu’il faut combattre et éventuellement par le crime, ça apparaît dans Lettres à un ami allemand (là on est au cœur de la guerre). A vérifier si une idée de droite provoque une réaction individualiste alors qu’une réaction de gauche ne provoque qu’un réaction épidermique.

La seule opposition de gauche, c’est : ça ne marchera jamais ; ou : attention c’est du stalinisme. Le jour ou les penseurs de gauche intégreront leurs pensées, là sortiront de nouvelles formes de désobéissances, subversives, non violentes, efficaces. Et on n’a pas parlé de clandestinité. La ligne entre action publique et clandestine.. On n’a pas parlé de terrorisme. Ca fait partie des arguments de l’État pour justifier des lois que beaucoup de désobéissants rejettent.

Manuel :

Ce que vous avez dit ouvre des portes , des discussions autres mais dans le prolongement.

 

 

 

 

 

 

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