Avec Armand Gatti : Ici, hier, maintenant, ailleurs, demain Pour une deuxième aventure de l’Homme

Avec Armand Gatti : Ici, hier, maintenant, ailleurs, demain Pour une deuxième aventure de l’Homme

 

Le « toujours maquisard » limousin « Don Qui ? » est mort le 6 avril 2017, à l’arrivée du printemps. Fils de prolétaires émigrés, Armand Gatti fit de sa longue existence (1924-2017) une extraordinaire aventure combattante et multiple : la recherche d’une possible deuxième aventure de l’homme, hors des chemins de la catastrophe en cours. Issus du monde des paysans pauvres du Piémont, les parents de Gatti émigrent en Amérique après la Grande guerre. Brutalement de retour en Europe, ils trouvent du travail à Monaco alors que Mussolini instaure le fascisme à deux pas, en Italie. C’est en 1924, année de la (première) naissance du futur maquisard-poète prénommé Dante. . Sa mère, Laetitia, est femme de ménage et admire François d’Assise. Son père Augusto, balayeur-éboueur anarchiste, a connu l’indicible violence des tranchées en Italie du nord, puis l’impitoyable répression patronale dans le Chicago des années 1920, au temps de Sacco et Vanzetti. Dante Gatti naquit pauvre et apatride… à Monaco : paradoxe originel qui le fera rebelle. Sa vie durant, il préservera farouchement cette marque de fabrique qui lui permettra de ne pas succomber. Car l’homme, dit-il, a la possibilité de s’émanciper, mais seulement s’il refuse catégoriquement cette société marchande et spectaculaire qui le happe. Il y réussira à la seule condition qu’il résiste, qu’il se déprenne de ce monde qui le rend « petit » et précipite la catastrophe. L’argent, la richesse, le lucre n’auront pas prise sur la vie et la pensée de Gatti. Et celui-ci se tournera naturellement vers un humanisme cosmopolite. Il s’engagera en faveur de la vie aux côtés des hérétiques, des « vaincus », des pauvres, pour « un homme plus grand que l’homme », par de-là les frontières de l’espace et du temps. L’historien Eric Hobsbawm nomma « Âge des extrêmes » le « Court XXe siècle » (1914-1989). Durant moins d’une vie humaine, surgirent deux guerres mondiales, des génocides (des Arméniens, des Juifs… peu après des Tutsis) et une gigantesque techno-science qui cachera derrière son étiquette « Progrès » des boucheries industrielles de l’homme par l’homme et des saccages de notre planète. Face à cette démesure-ci, des révolutions et des luttes de libération surgirent mais furent interrompues brutalement, ou s’avérèrent des impasses, ou furent terriblement dévoyées. Gatti déploiera avec ferveur sa passion existentielle à travers les tumultes de ce siècle. Il sera journaliste, cinéaste, dramaturge… et toujours poète. En 1968, le milieu culturel officiel (TNP, Avignon…) l’avait quasiment consacré. « Sous les pavés, la plage », slogan culte de 1968, est une réplique issue de son théâtre à l’heure du succès. Mais bientôt une de ses pièces sur le dictateur Franco sera interdite par le pouvoir. Alors Gatti se place délibérément en marge des institutions culturelles et sort définitivement du cadre son théâtre, comme le langage qui s’y crée. Ces vingt dernières années, il élabora au long de ses écrits et de ses « expériences » (une autobiographie « improbable », La parole errante et les 17 textes et pièces de La traversée des langages) une parole exploratrice porteuse d’une vison du monde différente et nouvelle. Cette expression, complexe et d’un lyrisme certain qui cependant participe à une véritable révolution culturelle, passe aujourd’hui quasiment inaperçue (la plupart des médias ne se réfèrent qu’à ses pièces d’avant 1968, éditées au Seuil). Malgré cela, la grande presse qui a largement annoncé son décès, flaire une postérité prometteuse à travers des titres comme, « La légende d’un siècle », « Mort d’un révolutionnaire du théâtre », « Figure du théâtre du vingtième siècle », « Miroir éclaté des utopies ». Mais c’est d’abord sur le montagne limousine, accueilli par des paysans communistes et planqué dans un trou de maquis au cœur de la forêt de la Berbeyrolle près de Tarnac, que Gatti connaît, assure-t-il, sa « seconde naissance ». Arrêté puis interrogé, il découvre alors la parole poétique comme arme. (Prosaïquement, les gendarmes notent sur le procès-verbal de son arrestation : « l’intéressé (…) simule l’idiotie »). « Ô forêt seul langage inventé par la terre pour parler au soleil », déclame-il au même endroit, soixante-trois ans après, amorçant sous l’orage la lecture publique de son poème en hommage à Georges Guingouin, au Limousin et à la longue marche de toutes les résistances. Et de finir le poème par ces mots : « Les lettres d’Antonio Gramsci, lues à haute voix aux arbres pendant les heures de garde, nous remplissaient de la conscience que les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin étaient une barricade, la même que celle de Madrid, le même combat, le même futur à chaque instant créé. » Laissons conclure le poète, devenu à son tour « notre mort ». Ainsi, sur une pierre, au trou de la Berbeyrolle , le Toujours maquisard Don Qui ? a voulu placer ces mots : « Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs. Cherchez-y la vérité. Inventez-là, vous ne la trouverez nulle part ailleurs ». Nestor Makhno. « Nous ne sommes rien, soyons tout ».

Nicole Gompers.

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