Actualité de la pensée de Georges Guingouin Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation (2e partie)

Nous publions ici la deuxième partie d’une intervention de Francis Juchereau au colloque Actualité de la pensée de Georges guingouin, le 9 mars 2013 à Limoges Espace CITÉ dont les actes sont à paraître.

 

Des pensées convergentes à propos de « la fin d’une civilisation »

 

« Le court 20ème siècle »1, au cœur duquel le Premier maquisard de France livra ses grands combats, fut intense et bouleversé, notamment par deux guerres mondiales, le fascisme, les fronts populaires, l’expérience dite du « communisme réel », la Guerre froide et la décolonisation. En 2002, dans le livre  Chemins de Résistance 2, Georges Guingouin fait le bilan philosophique et politique d’une vie ardemment et consciemment engagée dans ce « temps des extrêmes » qui a précédé la mondialisation, tout en l’engendrant. Il conclut par ces mots : « les sociétés humaines et les civilisations naissent, grandissent et meurent. Il n’y a rien à faire. Il existe des signes avertisseurs de la fin d’une civilisation » ; puis il fait le pari raisonné de la résistance et de la créativité des hommes et des femmes « d’en bas » en réponse aux dégâts et aux dangers qui caractérisent l’état actuel de nos sociétés3. En 2002, avant même que la grande crise financière du capitalisme néolibéral ne s’abatte sur la planète et agisse comme un brusque révélateur, Georges Guingouin percevait les signes précurseurs, politiques et moraux, de la fin d’une civilisation. Cette appréciation inouïe sur notre temps était le fruit de réflexions approfondies, nourries par une vaste culture et mûries à l’issue d’un long et exceptionnel chemin de combats qui se confondit un temps avec celui de l’Histoire. Cet avertissement historique a rencontré les analyses de certains penseurs contemporains de renom qui, eux aussi, ont pris le parti de « la grande cause de la libération humaine »4. Examinons parmi ces pensées quelques-unes des plus éclairantes produites à partir de 2007, dans le contexte de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la Grande récession (de l’Occident). Dans le cadre de cet exposé, nous ne pourrons que dresser un panorama très succinct et forcément incomplet des recherches actuelles qui font écho au testament politique de Guingouin et ont pour ambition d’aider à penser pour agir dans le contexte exceptionnel d’une fin de civilisation. De Gramsci à Michéa : de nouvelles « Lumières » Dès les années 30 du siècle dernier, Antonio Gramsci nous avertissait par ces mots : « l’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Ainsi, au moment de la Grande dépression (années 1930), du fond des prisons mussoliniennes, Gramsci pressentait l’avènement d’un temps nouveau, en dépit de l’ombre terrible portée alors sur le présent et sur l’avenir par le fascisme. Aujourd’hui, après 70 ans d’expérience historique tumultueuse, accélérée et souvent terrible, nombreux sont les penseurs qui considèrent, avec Guingouin, que l’Humanité est en train de clore un des chapitres majeurs de son Histoire. Quelques-uns, comme Antonio Negri, estiment même que la Transition et sa culture post-moderne sont achevées5. Selon ces auteurs, notre époque se caractériserait par l‘action constituante d’une humanité nouvelle, le « cognitariat », qui se socialise – par et dans la gratuité, les logiques coopératives, l’autoproduction… – indépendamment de l’organisation capitaliste du travail et chevauche « le monde globalisé » qui, en dépit des apparences, appartient au passé. Dans cette veine, André Gorz écrit en septembre 2007 un texte intitulé « La sortie du capitalisme a déjà commencé »6. Selon cet article-testament, rédigé par Gorz très peu de temps avant sa mort, « la question du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe, qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital. (..) Une foule d’indices convergents suggèrent que ce dépassement est déjà amorcé et que les chances d’une sortie civilisée du capitalisme dépendent avant tout de notre capacité à distinguer les tendances et les pratiques qui en annoncent la possibilité ». En octobre 2008, en pleine crise financière, dans une interview à chaud au journal Le Monde, le chercheur américain Immanuel Wallerstein, ex-président de l’Association internationale de sociologie, déclare : « Nous sommes entrés depuis 30 ans dans la phase terminale du système capitaliste (..). Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l’impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun. Dans 30 ou 40 ans un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif »7. Sur un registre moins classique, Gilles Clément, le jardinier planétaire, rédige quant à lui en août 2009 une sorte de manifeste en dix courts chapitres, intitulé L’alternative ambiante8. Ce texte concentre une analyse aiguë et un examen politique très critique de notre monde, à la lumière d’une pensée écologique aux caractères scientifique, pragmaticiste et humaniste. Devant les urgences écologiques et démocratiques, l’auteur appelle tout à la fois à la résistance et à l’invention. Il conclut par une série de propositions économiques et politiques, prenant en compte l’émergence d’une conscience planétaire et les glissements en cours dans les sociétés vers de nouvelles pistes de vie. En 2010, l’économiste et philosophe John Holloway propose dans son ouvrage, Rompre le capitalisme, 33 thèses contre le capital9, une approche originale du changement de civilisation. Celui-ci est conçu comme la « multiplicité de mouvements interstitiels découlant (..) de la transformation à peine visible de l’activité quotidienne de millions de personnes(..) les millions et millions de refus et d’autres-faire, les millions et millions de fissures qui constituent le matériel de base d’un possible changement radical (..). Le problème est que chaque changement significatif dans la configuration (manifestations de la crise, etc.) pose des problèmes de compréhension parce que nos esprits sont habitués à l’ancienne configuration. Notre tâche consiste à apprendre le nouveau langage de la lutte et, tout en apprenant, participer à sa formation. Cet apprentissage est un processus hésitant, une tentative de créer des concepts ouverts qui questionnent plutôt que d’instaurer un paradigme pour comprendre l’étape actuelle du capitalisme » En 2011, le chercheur et économiste belge Paul Jorion publie un ouvrage au titre choc, Le capitalisme à l’agonie10 et, la même année, l’économiste français Frédéric Lordon fait paraître dans Le Monde Diplomatique un papier sur le même sujet, au titre tout aussi éloquent : « Le commencement de la fin »11. Toutefois, ce n’est pas pour produire de nouvelles utopies que ces auteurs, dans une démarche similaire, stigmatisent le capitalisme financier en mettant à nu ses mécanismes dévastateurs et en montrant son épuisement, mais pour favoriser la prise de conscience de la nécessité d’un nouveau système. Nous ne pouvons terminer cet échantillon panoramique, incomplet et laconique, de la pensée alternative contemporaine en Occident, sans mentionner l’article du philosophe Jean-Claude Michéa, « Le trésor perdu du socialisme », publié en 201212. Dans ce texte, Michéa rappelle que « le terme “socialisme” a été fondé dans les années 1840 par Pierre Leroux pour s’opposer à un monde basé sur la concurrence sauvage et l’égoïsme “rationnel” que célébraient les économistes libéraux ». Il répète que « l’idéal socialiste est né d’une révolte morale » contre un ordre détruisant les fondements matériels et culturels de l’autonomie des individus et des communautés ainsi que les bases de toute civilité et de toute vie réellement commune. Il replace au cœur du combat anticapitaliste la common decency défendue par Georges Orwell, ce pouvoir de s’indigner devant « les choses qui ne se font pas », et appelle à réactiver « la conscience que loin d’être indépendant de toute société et de toute tradition, l’homme y prend sa vie » (Pierre Leroux). Ce plaidoyer nous paraît d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’un des très rares textes qui traite de morale, dimension aujourd’hui délaissée voire méprisée par la pensée critique de gauche, mais question capitale si l’on considère la pensée de Georges Guingouin. Il faut noter aussi la place essentielle tenue par les faits et les arguments historiques dans cet article, ce qui le rapproche doublement de la démarche intellectuelle de Guingouin où le couple Histoire et Ethique se situe au premier plan.

 

Francis Juchereau

 

Notes

 

1/ Sous-titre du livre L’âge des extrêmes de l’historien Eric Hobsbawm (1917-2012) ; correspond à la période 1914-1990.

2/ Georges Guingouin – Chemin de résistances de Jean-Jacques Fouché, Francis Juchereau, Gérard Monédiaire, éditions Lucien Souny-cercle Gramsci 2003.

3/ Op.cit. pages 30 et 31.

4/ Op.cit page 26.

5/ Antonio Negri :  » A la recherche du Commonwealth », Revue de philosophie politique de l’ULG (Université de Liège) Dissensus n°1, décembre 2008. http://popups.ulg.ac.be/dissensus/document.php?id=223

6/ André Gorz, Ecologica, Editions Galilée, 2008 – pages 25 à 42 http://www.perspectives-gorziennes.fr/public/pdf/La_sortie_du_capitalisme_a_deja_commenceW.pdf

7/ Immanuel Wallerstein « Le Capitalisme touche à sa fin », Le Monde du 10/11/2008, propos recueillis par A. Reverchon. http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/11/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html

8/ Cf. texte en copyleft sur le site de Gilles Clément. http://www.gillesclement.com/cat-copylefttextes-tit-Textes-en-copyleft

9/ Rompre le capitalisme. 33 thèses contre le capital, Éditions Libertalia, 2012, pour l’édition française.

10/ Paull Jorion, Le capitalisme à l’agonie, Fayard 2011. Voir aussi le blog de PJ (24 juillet 2011). http://www.pauljorion.com/blog/?tag=le-capitalisme-a-lagonie

11/ « Le commencement de la fin » par Frédéric Lordon – Le Monde Diplomatique 11 août 2011. http://blog.mondediplo.net/2011-08-11-Le-commencement-de-la-fin

12/ Jean-Claude Michéa « Le trésor perdu du socialisme », revue du MAUSS permanente, 31 janvier 2012. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article877

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