OÙ VA LA RUSSIE ?

Ce dossier sur la Russie comprend à la fois un compte rendu «sous écoute» de Marie France RICHARD-ELIET de la conférence du 4 décembre et suivi du point de vue de la présidente de Droujba.
Ce qui suit est un compte rendu rédigé par quelqu’une …. qui n’a pu assister à la conférence-débat, et qui s’est donc basée pour l’établir sur l’enregistrement audio de la soirée ( les fameuses K7, en prêt gratuit, du Cercle! ). Je me ( et m’en! ) tiendrai à cette transcription-synthèse, aussi fidèle ( mais kèce à dire? ) que possible, et à 2 ou 3 impressions-réflexions issues de l’écoute attentive et solitaire de l’exposé, des questions, des réponses croisées et entre intervenants et avec le public.
La demande faite au Cercle d’une «soirée sur la Russie» date déjà du sondage de 1994. C’est l’acceptation de J. L. M. qui permet de répondre aujourd’hui, pour la 62 ème conférence du Cercle, à ce voeu. C’est, bien sûr, depuis son point de vue propre, et l’orientation que lui donne son travail, qu’il parlera.
Jean-Louis MOYNOT, présenté par Maïté GIL, a travaillé avec la C.G.T. jusqu’en 81, a été membre du «Conseil Economique et Social» jusqu’en 82, créateur d’un «centre de recherches» jusqu’en 96, tout en étant chargé de mission sur la conversion des Industries de Défense en ( ex ) U.R.S.S. depuis 93, comme Conseiller d’Etat en service extraordinaire
Parole à J.L.M.
( en substance….)

Il y a 6 ans que je vais régulièrement en U.R.S.S., puis en Russie, chargé d’un problème lourd: l’accompagnement de démarches d’entreprises françaises civiles pour envisager des projets industriels en coopération avec des entreprises, civiles ou militaires, sortant du «Complexe de Défense» de l’ex U.R.S.S.
J’ai, donc, une mission publique actuellement, avec la Russie et les pays voisins.
Je ne suis pas un spécialiste, donc, et je m’appuie fortement, pour l’exposé de ce soir sur une conférence de Vadim ZAGLADINE, spécialiste en sciences politiques, ayant vécu la Perestroïka de très près, membre de la fondation GORBATCHEV, connaissant très bien la France. Son point de vue est construit, synthétique, intelligent, critique ( et que l’on peut aussi critiquer ) quant aux limites et aux erreurs de la période précédente.
Cette soirée du 4 décembre sera donc surtout une occasion d’échanger entre nous ce qu’on pense et ce qu’on comprend, les uns et les autres, ici….

Pour se poser de bonnes questions, il est nécessaire de remonter, plus de 10 bonnes (!) années en arrière, à la tentative de PERESTROÏKA. Et, vu la situation difficile et très contradictoire actuelle, il faut chercher d’où viennent ces différents éléments.
1ère question: Est-ce que la Direction de L’U.R.S.S. ( de l’Etat et du Parti Communiste ) avait envisagé une transformation aussi complète, allant aussi loin ?
-Non ! Les principaux dirigeants étaient convaincus plutôt, qu’une amélioration du système et de son fonctionnement était inévitable ( mais sans voir comment l’instaurer ) à moins de faillite, de catastrophe inexorable dès la fin de ce siècle. Mais après 2 ans de travail, de réformes, et d’affrontements, ils ont dû se rendre au constat qu’un aménagement était impossible, que cela ne pourrait pas se faire dans le système, que cela ne serait plus le même système.
Donc, depuis 87, le principe des transformations graduelles et accompagnées a été remplacé par des
interrogations sur : l’abandon du Communisme lui-même, le choix du Capitalisme, ou la recherche d’une «troisième voie»;
celle-ci se cherchant par -et un souci de conserver du passé le plus possible en matière de garanties sociales – et le voeu de
création d’un mode de société qui ne serait pas «importé». Projet du type: Construire un pays «normal», avec un système démocratique réglé par une économie «mixte» ( participation de l’Etat, mais pas trop), un pluralisme politique et idéologique.
But, visé, mais qui, jusqu’en 90, n’a pas été proclamé ouvertement. Et la conviction demeure toujours que, plus tôt, c’eût été prématuré, les objectifs étant à préciser en cours de route, opinion publique, structures et cadres n’étant pas préparés, vu l’ampleur des bouleversements en jeu.

Le système à «mettre à bas» :
1) Le monopole absolu – de l’Etat et du Parti soudés – excluant toute démocratie (et à détruire, dit V.Z. ) – pour établir un système de type parlementaire. Le premier véritable Parlement de toute l’ Histoire de la Russie/U.R.S.S., créé avec élections libres, les premières qui ne soient pas avec un seul candidat pour chaque poste, désigné par le Parti, i.e. : destruction de la base du système politique TOTALITAIRE englobant tous les aspects de la vie de la société et de chaque individu.

2) La base économique = le système administratif de l’économie, avec MONOPOLE, là aussi TOTAL , sur les moyens de production, y compris la terre, sans possibilité d’initiative décentralisée, à remettre en cause. Mesures progressives:
Ÿ création de «petites coopératives agricoles»
Ÿ puis statut juridique d’entreprise ( même si restant la propriété de l’Etat )
Ÿ loi sur la propriété édictée à la fin de la Perestroïka, la 1ère depuis 1917 = Toutes les réformes se basent sur un principe d’égalité en droit de toutes les formes de propriété. Tentative, déjà, de remplacement de la forme exclusive du monopole par le principe de l’économie mixte.
3) Sur le plan idéologique ,en U.R.S.S. on assimilait le «non-conforme» à l’idéologie du Parti ( et même si celle-ci avait dérivé par rapport à la visée de Révolution Prolétarienne, et s’était nourrie d’ambitions autres)…. à une dissidence, ne pouvant se réclamer du Marxisme, et ses tenants à des «ennemis». Ouverture à amorcer, ce qui est lancé dès peu après 1987… Mais, «de l’intérieur», les gens ont mis bien du temps à comprendre ces enjeux. Cela a provoqué des résistances mais aussi des mouvements irrépressibles dans l’ensemble de la société et des métiers. …. Redécouverte aussi d’un monde de la Pensée : des sciences humaines et de la philosophie occidentales. Reparut ion aussi des textes de philosophes et d’auteurs russes, d’une richesse énorme, interdits et restituant au peuple russe sa richesse spirituelle propre.
Tout cela c’est le Bilan positif le plus indéniable, même si pas «idéal» de cette «période de transition» ou la transformation – déjà en 90-91 – était évidente, malgré tout, mais ne représentait qu’un début…..
Si cela n’a pu être «mené à bien, s’il y a eu Echec et Eclatement de l’U.R.S.S., si le «pas réussi» l’a emporté, c’est dû à 2 grands problèmes:
1. Echec du Pouvoir: N’avoir pas su transformer l’Union Soviétique en une fédération de républiques ou d’Etats, vraiment démocratique. L’Union avait le titre «d’Etat fédéral» mais c’était un Etat très unitaire et centralisé ( l’affirmation dans la Constitution de 77 de la souveraineté de chaque état n’était qu’une formule ) . De plus, cette réforme a été commencée dans un très fort courant d’affirmation d’identité des différents peuples, et même des identités nationales, revendiquant souveraineté, et même indépendance. Cela n’a été que commencé. Les conflits finaux, les coups d’Etat se sont joués la-dessus cf. le coup d’Etat d’ août 91 : 48h avant la signature d’un accord, conclu après des difficultés énormes. Nouveau traité, prévu pour le 21 août, d’Union nouvelle; le coup a eu lieu après. Et version inverse – mais identique – en décembre 91 : Eltsine, le Président de la Biélorussie et celui de l’Ukraine décrétaient la fin de l’U.R.S.S. Et c’était alors l’inverse d’un nouveau Traité d’Union : c’est l’éclatement qui a été ratifié.
2. Sur le plan économique l’incapacité du pouvoir à augmenter, ou même à préserver le niveau et les conditions de vie des citoyens. Le prix des réformes entreprises a alors, et c’est normal, paru trop dramatique, insupportable. La popularité du pouvoir est très vite devenue catastrophique. Résistance forte, quelles raisons à ces 2 suites négatives? Des raisons inévitables:
Ÿ Héritage du passé très lourd – difficulté de sortir du système, mais aussi d’en faire sortir les gens, dont la pensée même s’est formée dans un système rigide et s’adapte avec réticence à la promotion de l’initiative, de l’échange, du débat.
Ÿ Luttes politiques internes, résistance des forces liées au système et à ses privilèges, cela dès le début.
La grande qualité de Gorbatchev a été longtemps de «rebondir en avant», de dépasser – dans d’autres directions – les lignes de réforme prévues, en cas de difficulté. Il y a eu changement d’univers, possibilité, enfin, d’apparition de désaccords en public, chose impensable auparavant.
Ajoutons les erreurs commises : Gorbatchev l’avoue – comme étant sous sa responsabilité – et tire dans le sens des leçons pour l’avenir. Ex: Au début – le plus «folklo» peut-être – la loi contre l’alcoolisme, très naïve dans son principe, et impopulaire. Cela restait dans l’esprit d’une conception autoritaire du système critiqué. Or on ne peut changer ainsi d’un seul coup. (Gorbatchev fut surnommé le «secrétaire minéral» ) . Tout cela entraîna des dégâts:
Le plus grave: Les réformes en profondeur ont été engagées avec retard. Quant à la question nationale (U.R.S.S. – fédération), le problème a été sous-estimé, ou alors, comme pour la transformation économique, cela aurait dû être envisagé plus tôt et plus vite. Y aurait-il eu craintes, peur de non-maîtrise du mouvement à amorcer?
L’échec a été consommé là, sur le problème national, avec le Putsch d’août 91 et le coup d’Etat de décembre. La situation est devenue, alors, très différente !

Je vais me centrer sur la Russie, à partir de cet éclatement……
1. Une certaine forme de continuité demeure ( le passage au «Marché» ) mais sur les méthodes politiques, globalement, c’est tout à fait différent. Car la politique est basée sur l’idée d’une Russie Seule, «libérée», «débarrassée» des autres pays. Mais c’est une idée fausse qu’elle peut s’en sortir seule ! : En fait 40% de la chute de la production actuelle est due à la rupture des liens avec les autres pays. ( Heureusement, la «Confédération», même avec peu de consistance, a quand même été un lieu de concertation, de sagesse, de négociation avec certains pays ). La Perestroïka visait, elle, le maintien de la cohésion d’un espace économique, culturel, juridique même, commun.
Les réformes de la Perestroïka étaient prévues graduelles. Or comme il y eut rupture, … les effets en ont été violents dans la situation économique et sociale. La libération des prix + les privatisations, lancées trop vite mais sans réformes de structure ni perspectives de politique d’investissements industriels, et avec des principes relevant du libéralisme, type Fonds Monétaire International, ont entraîné des chutes successives de l’activité, de l’inflation, un Bilan mauvais et même dramatique, pendant quelques années. Ce dont la Presse occidentale s’est complue à faire l’écho.
Aujourd’hui, tout cela est plutôt en voie de stabilisation économique, malgré, c’est vrai, des problèmes considérables.
Ex: L’industrie militaire qui fonctionnait sur commande d’Etat a chuté à partir des accords de réduction des programmes stratégiques conventionnels et d’armement. Puis, après 92, l’Etat s’est avéré incapable de maintenir les forces restantes et même de passer commandes. Pendant longtemps ce problème n’a pas été pris en charge. Puis, par ex en 90-91, : Essai, ( déraisonnable ), de transformation de ces industries = pour la production de biens de consommation – voué à l’échec à cause de la distorsion entre les métiers traditionnels, les compétences, et ce qu’on voulait leur faire faire. De plus : Pas de débouchés des produits par des marchés organisés. Désordre…..
1. La ligne politique devenant plus structurée, l’appui sur un potentiel de ressources technologiques considérables, à double usage, civil et militaire, est possible. Mais cela reste hypothéqué par le manque de définition et de la politique de défense et d’une ligne de développement de la consommation. Rendre les choix effectifs , mais quels choix?
2. Tirer parti des ressources existantes. Le choix de restructurer la Défense Nationale est peu défini encore. Manque de moyens propres à l’Etat : Celui-ci vote un budget, 20% de ce qui est voté est effectivement dépensé ( politique de rigueur du F.M.I. ), salaires pas versés, entreprises travaillant peu, situation misérable de survie.
3. S’ajoute un manque de compréhension de ce que peuvent être besoins et fonctionnement politiques des entreprises. L’équilibre de la gestion chute . La somme des impôts dépasse les bénéfices de certaines entreprises. Une politique d’Etat seule peut redresser cela…..
4. Ces difficultés s’expliquent aussi par:
a. Manque de soutien suffisant des investisseurs de la part du gouvernement, d’ouverture à ceux qui même de l’étranger apportent des capitaux ( pas de couverture convenable de leurs risques, pas de législation fiscale correcte, stable et correspondant aux pratiques internationales… ) Cela freine tout. Diminution du potentiel industriel et de production.
b. Appauvrissement à caractère catastrophique. Revenus individuels 3 fois inférieurs en 96 à ce qu’ils étaient en 90-91 ( années noires déjà ). Le nombre de chômeurs est moindre que «chez nous», mais, selon le Bureau International du Travail : 8%. C’est un phénomène nouveau et il n’y a pas de couverture sociale, c’est donc tragique. De plus : Distorsions de revenus et de salaires entre les salariés, payés peu et avec retard, et faisant plusieurs métiers pour s’en sortir, et les «Nouveaux Riches», ceux qui gagnent l’argent «en dormant», par spéculations, trafics mafieux. La haine de la population à leur égard est très forte, travaille profondément la société et empêche une mobilisation du peuple pour l’avenir. Que d’anecdotes à ce sujet!!
c. Crise grave de la démocratie russe : Depuis 92, crise permanente entre le Parlement et le Pouvoir Exécutif. D’abord, le Président de la Russie Souveraine, celui élu en 90. Crise dure. Si c’était un Parlement relativement «conservateur», il représenterait mieux l’état de l’opinion publique que le Pouvoir Exécutif. Il faut en tenir compte dans la vie politique. En 93, cette crise a été résolue par la force : l’Armée a tiré sur le Parlement… puis, «à la va vite» nouvelles élections, pour faire adopter une Constitution majorant les pouvoirs du Président. Mais …. de nouveau, Parlement d’opposition, et , de nouveau, conflits, après l’élection de 95 ( Parlement très oppositionnel à l’Exécutif, et restant proche de l’Opinion Publique, de ce qu’elle attend )

A l’actif de la politique gouvernementale :

1. La chute de la production s’est ralentie, certains secteurs redémarrent et sont proches de l’équilibre de la croissance
2. Inflation, et taux de change de la monnaie, stabilisés. C’est aussi le fait de la société elle-même.
3. Véritable pluralisme des formes de propriété, et début d’initiative économique: 60 % du Produit National est produit par entreprises privées ou coopératives.
4. Le pluripartisme est devenu une réalité, le pluralisme idéologique plutôt, car ce sont des «protopartis» pour la plupart. Seul, Un des partis communistes ( celui de la fédération russe et celui de Irinovski ) est un «vrai» Parti. Les autres sont peu organisés. On a été jusqu’à 1200 partis déclarés ! 259 ont eu le droit de participer aux élections, 69 seulement ont désigné un candidat, 43 ont pu réellement se mettre sur les rangs (phénomène surtout moscovite ). Les élections par circonscriptions sont mieux situées mais une partie de l’élection du Parlement se fait aussi sur le Plan National avec liste de partis et cela ne clarifie rien pour les provinces ou républiques. Mais il y a une «vie politique» et une expression de celle-ci.
5. La société civile se crée. Beaucoup d’organisations nouvelles se mettent en place hors Parti enfin ( qui ne les «coiffe» plus ). Ex : Organisation des mères des soldats en Tchétchénie, qui a mené une action vigoureuse pour faire éclater la vérité sur ce qui s’y passait. Organisation de consommateurs, résultat d’une situation plus «libre» de la Société, où les initiatives émergent.
6. La psychologie commence à changer. Alors que la résignation était constante, car il n’y avait pas d’autre voie possible qu’appliquer les décisions, les Russes deviennent peu à peu de personnes, des citoyens, avec leur propre conscience, choisissant de s’adapter, d’agir ensemble, ou pas, pour que cela change; en tout cas ça leur est possible de l’envisager. Bien sûr, tout cela traduit une situation de crise, contradictoire : Une part importante de la population souhaiterait un retour au passé, et pas seulement ceux qui y avaient des privilèges, car la protection sociale était générale et c’est mis en cause .Le reste se partage entre une masse flottante et puis ceux décidés à aller de l’avant. Si la crise persiste, est-ce seulement d’origine politique ? ou, alors, plus profondément, cela toucherait à l’histoire particulière de la Russie. Je donne l’opinion de V.Z. ( la mienne aussi ) : La 2ème hypothèse: Les erreurs, OK, sont à rectifier, mais la Russie d’aujourd’hui est un pays absolument nouveau par rapport à son histoire antérieure, avec des frontières qui n’ont jamais été les siennes, lesquelles n’existaient ni physiquement ni géographiquement, avec, pour la première fois, la perte de l’accès à la Mer Noire, avec, enfin, 25 Millions de compatriotes russes vivant dans les pays voisins dont ils sont citoyens! que de difficultés
7. La Russie ne s’est pas encore identifiée comme un Etat nouveau .
8. Il n’y a aucune tradition ( mémoire donnant forme à la capacité d’action ) de l’économie de marché en Russie, . Avant 1917, il n’y avait que des embryons de marchés, et 70 ans ont passé! Le «modèle imposé» du F.M.I. a été «pris en bloc» défauts compris. D’autres modèles correspondant mieux à la spécificité du pays, étudiés par des conseillers-experts occidentaux, plus adaptés auraient pu naître…. Le manque d’expérience propre de la démocratie renforce cette difficulté.

Conclusion: Mais….. où va la Russie ?

Elle ne peut revenir en arrière…. C’est une question qui reste ouverte, les événements sont difficiles à prévoir même à court terme, même si on ne peut pas ne pas commencer à constater les transformations positives profondes et avérées, ainsi que ce qui «rapprochera» la Russie des autres pays du monde d’un niveau comparable. Les jeunes Russes de 20 ans seront davantage prêts à jouer le jeu que leurs aînés, même ceux de 30 ans qui ont été pris dans la situation ancienne. Il faudra au moins «une génération» pour que la pensée se libère en fonction de la situation nouvelle….

Intervention de Danièle CARRANCE
Invitation faite par J.L.M. à D.C. de «donner son sentiment» sur la Perestroïka, le Putsch, la période 91-96, l’avenir

Rappel insistant des liens d’AMITIE que tient surtout à promouvoir DROUJBA, et d’amitié par la culture et les échanges. Pas de formation politique particulière, mais :
Ÿ Une action personnelle depuis plus de 20 ans, déjà à «France-URSS» (qui a pu dire bien des choses « non-dites» à l’époque de la Perestroïka )
Ÿ De très nombreuses rencontres tous les jours en France et en Russie ( + pays voisins ) lors d’innombrables voyages.

D.C. Si Zagladine a été un conseiller de Gorbatchev apprécié au début de la Perestroïka, même déjà en 90-91, et surtout depuis, il ne l’est plus du tout. Quel intérêt à se fier à son témoignage?
Les années 91-92, au moment du Putsch, ont été pour les Russes des années très dures et noires, sans argent, avec des «queues» interminables, des ventes de cigarettes etc… sur le trottoir ( débrouillardise ), puis début 92, perte complète de l’épargne individuelle: Et les Russes ont gardé le sourire ( inertie? ) . En 93 Eltsine se servait de la force pour éliminer le Parlement, les députés lisant tout haut les poètes russes, en attendant qu’on «leur tire dessus». Ce Parlement était-il vraiment démocratique ?
La partie négative du bilan de J.L.M. me parait être «en écho» des média occidentaux. La vision donnée est pire que celle donnée du temps de l’ex-URSS. Or on ne peut nier que «les façons de s’en tirer» sont diverses et inventives. Des questions ? oui: Est-ce que le Parlement actuel représente mieux l’opinion publique que l’exécutif ? Pourquoi y a-t-il eu ce vote massif pour Eltsine, alors ?
O.K. pour la partie positive du bilan. Mais que dire de la privatisation? des Sovkhozes, des Kolkhozes ? Cela reste moins net que dans l’industrie ( 60 % du Produit National ) .
Pour notre association, la Perestroïka en 87-88 a représenté les certificats d’hébergement enfin possibles, des échanges multipliés, l’effervescence, l’ivresse des publications multipliées elles aussi, ceci pendant 3-4 ans. Si, après 90, restait toujours l’envie de lire la littérature russe, ( plutôt que la presse rabâcheuse ) , celle-ci n’apportait pas grand chose face à l’actualité….
La période «révolutionnaire» a été fascinante à regarder : les modes de réaction des nouveaux Russes, les fringales d’achats d’oeuvres d’art à St Petersbourg comme à Moscou. Même s’il y a, depuis, des déceptions la Russie ( les Russes, très riches, eux ) va de l’avant. Ils ont l’impression de «s’en tirer» mieux seuls. Est-ce une idée fausse ? Les Bielorusses se sentent «orphelins» et agressifs envers les Russes.
Mon souhait : Voir naître un pays nouveau

Ouverture du DEBAT :
Libre circulation de la parole

Reprise par J.L.M.: Précision sur l’émergence de la société civile
Sur le plan syndical, à l’Est comme à l’Ouest, on a pensé qu’il y avait en Russie une place pour des syndicats sur une base nouvelle… or non. D’abord, les syndicats, en URSS, étaient plus institutionnels, intégrés qu’en Europe ( Trio d’hommes, souvent : 1 Responsable du Parti + 1 de l’entreprise + 1 du syndicat ) Ils avaient, avant tout, une fonction sociale : Gestion de ressources et de biens sociaux, du type «maison de vacances pour employés». Cette continuité est assurée, même si ce n’est plus pour le compte de l’Etat. Ils tiennent un rôle de mise en valeur économique, à but collectif. Les cotisations, naguère obligatoires, sont moins bien collectées. Si il y a une nouvelle appellation – «Fédération des Syndicats Indépendants de Russie» – …., rien d’autre n’est né ! Il s’agit toujours d’assurer des services aux salariés tout en réalisant des affaires de caractère «économique» avec les biens dont ils ont hérité…. Leur importance est plus grande qu’on ne le dit. Donc les structures ont subsisté ( avec démocratie intérieure ? ), la mise en place d’institutions nouvelles du travail ( où les travailleurs sont associés ) est variable selon les régions ( à Samara par ex, grande région industrielle, qu’en est-il ? ). La situation est donc très diverse mais ne semble pas pervertie, ni mafieuse, elle.

Intervention de Joannès , à l’adresse de J.L.M.

Vous citez, dans le positif, «le retour à l’économie de marché», c’est plutôt du Capitalisme qu’il faut parler: les recettes appliquées sont sorties des poubelles du F.M.I.. Ici aussi on y goûte, dans le tiers monde on en meurt…. Combien de misère et d’injustice le monde peut-il supporter ? Le F.M.I. a une réponse prête pour tous les cas de figure. Mes questions : Voilà un pays disposant d’extraordinaires ressources naturelles, qu’en feront-ils ? Pour les retombées de qui? . Peut-on dire, par le rapport à la justice, que la société russe est «bien partie» ?
Un pays industrialisé va-t-il se développer dans une société juste ?

Questions d’une participante
I. Le Putsch n’a-t-il pas été davantage une «Révolution de palais»? – et c’est à Eltsine que ça aurait profité – que s’est-il passé en arrière en fait ?
II. Qu’en est-il maintenant des putschistes, des KGBistes, de la Nomenklatura ?
III.Que sont devenus aussi, «ceux qui pensaient différemment», qui avaient une vision nouvelle, d’une démocratie renouvelée ? Tout cela, entre 89-91, puis avec le retour en 93 d’un Eltsine populaire, puis la déception ….
IV.Qu’en est-il de la vie intellectuelle et artistique ? A Moscou est-elle restée très intense ?

Réponses de J.L.M.

Se référer à Zagladine, même si Gorbatchev est vomi maintenant, pourquoi pas ? En quoi cela enlèverait-il de l’importance à ce qu’il a fait lorsque le pays s’enfonçait, en particulier sous le poids militaire ? La Perestroïka a été une tentative réelle dont, avec le recul du temps, on saura qu’elle a représenté une conviction vraie, un éveil critique aussi
Ÿ Il me semble que le vote pour Eltsine, faisant suite à celui pour un Parlement d’opposition, a représenté un moment d’interrogation. On ne peut nier que l’élection de parlementaires représente la sensibilité des électeurs. Mais l’élection d’Eltsine signifiait non le choix enthousiaste de l’homme mais celui «d’aller de l’avant», sans retour en arrière possible.
Ÿ J’ai passé ma vie à lutter contre le Capitalisme, je n’en suis pas un chantre, mais quelle est la «solution de rechange» actuellement, pour la Russie et la C E I ( Communauté d’Etats Indépendants ) ? Ce serait malhonnête de dresser un bilan trop noir, comme le font, avec complaisance, les leaders d’opinion en Occident. Est-ce une vengeance à l’égard du poids passé de l’URSS ? Cela m’épouvante. «La grande tentative, de mettre la communauté des hommes en mouvement, vers plus de justice et non par l’intérêt» a été un échec historique. Elle aura duré 70 ans. «On» n’a pas réussi…. Alors ? Et dans le cadre d’un tel échec, quelle place pour que les hommes reprennent leur destin en main ? Les Russes ont un niveau d’éducation élevé, des compétences introuvables ailleurs : c’est la richesse humaine exceptionnelle de ce pays. Ces qualifications sont reconnues, originales Pour que cette richesse se mette en valeur, il faut qu’ elle se mette elle-même en mouvement, maintenant que la société n’est plus bloquée. Les forces se lèveront après les errances et les injustices inévitables au départ, même si énormes !
Ÿ Quant à la conscription, elle fonctionne très mal : Arbitraire, injustice, brutalité ( cf.Tchétchénie ). S’ajoute le problème de l’armée de métier, encore trop nombreuse, sans crédits suffisants même pour lessoldes, et les difficultés de conversion à la vie civile.
Ÿ Le Putsch : A-t-il été une «Révolution de Palais» ? Oui . Mais qu’en sait-on ? Gorbatchev y a-t-il trempé ? Je ne dirai pas tout ce que je pense à ce sujet.( Eltsine, en tout cas, en a bien profité ) Des choses complexes se sont jouées pendant ces trois jours ….
Ÿ Les KGBistes ? Corruption et «mafia» dans l’Ancien Régime surtout sous Brejnev où tout croulait, et sans aucune cohésion interne… On «fermait les yeux»..
Ÿ Nous sommes en Russie actuellement à la «phase d’accumulation capitaliste primitive», période peu maîtrisable.
Ÿ Irinovski ? Il commence à «redescendre», il s’use . Influence idéologique des idées nationalistes «pan-russes». Par ailleurs, hélas, il est évident que l’antisémitisme en Russie est important, profond ….
( films, livres, plaisanteries ) Ces relents, d’origine ancienne, y sont manifestes, même chez « des gens bien».
Ÿ La vie intellectuelle et artistique est riche. ( J’ai rencontré un couple de cinéastes, elle chercheur, lui réalisateur, passionnés et passionnants, logeant dans l’ancien appartement de Lili Brick, plein de reliques d’Aragon, Maiakovsky ). La liberté retrouvée, c’est extraordinaire ! Un ferment pour la société future…. Et pourtant, même à l’époque de la censure violente, les conditions de travail cinématographiques étaient «extra» : que de films merveilleux, peu diffusés en URSS mais produits même si très critiques ! Ces systèmes étatiques se sont hélas effondrés. Et il n’y a pas de grande «cause mobilisatrice» actuellement à la création…. ou alors c’est «caché» ? En phase de troubles, la création «se cherche».
Ÿ D.C. Limoges même a eu récemment et pendant trois ans un «Festival du Cinéma Russe» annuel, avec invitation de réalisateurs. Hélas, il n’existe plus. En Russie la création continue avec des réalisateurs, peu de salles, quelques ciné-clubs. Et la T V ?

Témoignage d’un chercheur du CNRS , Russe, récemment arrivé à Limoges, venu «par le hasard» d’une affiche à la Fac:
105 personnes ici, et par mauvais temps !… Où va la Russie ? Je suis pessimiste. Elle ne va nulle part, elle coule, plus profond toujours comme le Titanic !
Agitation, puis pessimisme, dépression, voyez la fable des «cages du zoo ouvertes» : Sur le trottoir, les zèbres, les girafes ne trouvent rien à manger, mais les loups, les tigres, les panthères : oui et beaucoup….
Après le Putsch, l’URSS divisée, déconstruite, les circulations économiques supprimées, la crise majeure. Et puis alors : Marché libre ? frontières libres ! Articles occidentaux se déversant en Russie comme les chutes du Niagara ? Comment notre économie, de textile par ex, peut-elle «produire» ? Tout vient de Finlande d’Allemagne, même ….les clous !
Notre pays va dans le sens de notre économie. Celle-ci ne bouge pas elle tombe. Les richesses matérielles et le grand Marché, voilà l’essentiel. On est loin de l’enthousiasme démocratique d’il y a 5 ans. Ce n’est plus «La liberté ou la mort», mais «1: vivant, 2 : libre». Ce n’est plus la poésie, mais la crise de la vie, la banalisation du mal ( c’est ça la catastrophe la plus grande de la Russie ). Cf. l’article de Soljenitsyne dans «Le Monde» en Novembre 96, titré «La pré-agonie de la Russie». Quel est l’état qui peut venir après celui-là?
Autre intervention
L’optimisme de «la tribune» en contrepoint ? quid d’un Gorbatchev déconsidéré, d’un Eltsine réélu triomphalement alors même qu’on sait que c’est un pochard ? Est-ce là le progrès de la démocratie ? J’aimerais un point de vue critique et sur Gorbatchev et sur Eltsine. Il me semble que les intervenants ont édulcoré, de toute façon, les points de vue négatifs. La question elle-même, de se poser, dit bien qu’on ne sait où elle va. Est-ce une question que l’on pose pour la Californie, l’Allemagne, la France, les U S A , l’Europe elle-même ?

J M Chalifour

La Russie, comme le phénix, renaîtra-t-elle ? Quel interlocuteur, sur le plan diplomatique maintenant face aux USA ? ( et aux décisions de guerre dépendant d’un arbitre cf. Yougoslavie, Iran, Irak ) il n’existe plus. Qu’en est-il de ce qu’était l’ex-URSS derrière son leader, la Russie ? et autour d’elle ?

Cl Gobeau

Qu’en est-il de Lebed ? Comment est-il perçu ? lui qui se dit l’admirateur de Bonaparte et de Pinochet? Quel poids ? Représente-t-il le complexe militaro-industiel ?
Dans cet immense pays, y a-t-il, au moins, des «poches» de prospérité ? Et l’extrême-orient sibérien ? Et les mineurs ? Comment s’extrait-on de ce qui a été, et si longtemps, une CENTRALISATION et à l’ECHELLE d’un CONTINENT ? ( avec un maillage de moyens de transport défaillant )
Quels sont les axes qui se mettent en place ? ( cf. un Courrier International récent ) : Moscou -Téhéran – Damas, Russie – Iran – Syrie ? contre Turquie – Israël ? Et l’Irak ? Et l’Azerbaïdjan – Caspienne ? Par où passeront les pipe-lines ? Vers le sud de la Russie : Amorce d’une conflagration mondiale !

J L M Que de questions ! Au moins 1 ou 2 réponses…..

L’impopularité de Gorbatchev a été injuste, il a été à l’initiative d’un processus. or : 20% de voix aux dernières élections….. Sa dernière campagne restait intéressante, ses idées ont pu encore être exposées. Mais à l’avenir: Eltsine ? Il se présentait au moins pour la démocratie, contre les putschistes ? N’est plus populaire… et a été réélu ! La presse russe parle aussi de cela…. Lebed ? Sa popularité croît il n’a, au moins, pas trempé dans les histoires d’argent. Mais est-il autoritaire ? directorial ? Il a été secrétaire du Conseil de Sécurité, il a du punch, a eu le courage d’arrêter la guerre en Tchétchénie. Vers quoi basculera-t-il ? Je ne sais.

D.C. Au nom de quoi «donner des leçons» au peuple russe ? Accepterait-on en France, la réciproque ( sur la montée de Le Pen, etc… )
Et encore : Faisons-nous petits. 25 Millions de morts russes «pour nous» lors de la guerre, or sommes-nous le nombril du monde ? Mon souhait : que la Russie retrouve une vraie fédération, redevienne un grand pays. C’est indispensable à la paix du monde etc…
Lebed ? apprécié dès il y a 2 ans
La jeune génération a à trouver une nouvelle forme de société, mais pourquoi ne pas être plus optimiste que pour la France avec ses 3,5 Millions de chômeurs, et sa jeunesse déboussolée…? En Russie la jeunesse travaille ou cherche. Peu de chômage, beaucoup de «débrouillardise» et de «solidarité» . Est-ce du délire que d’imaginer qu’il puisse y naître une société nouvelle ?

J.L.M. Je n’ai pas de prétention à répondre à toutes ces questions soulevées. Je me garde, même, de donner des éléments d’information qui ont une signification en eux-mêmes, mais trop locale souvent…. que la question reste POSEE ! Tant de choses diverses et complexes restent à l’oeuvre ( malgré les mainmises évidentes japano-coréennes….)
Et je pourrai, pour chaque question effleurée, dire aussi: «je n’en sais fichtre rien !» a fortiori pour les questions internationales, l’apparition des configurations territoriales ? Hypothèses , esquisses, Rien n’est figé. La diplomatie russe est très pro . Mais l’ensemble du pays et de la politique n’est pas fixe …Et les lieux de conflagration sont multiples sur le globe.
Merci à vous tous, si nombreux et à nos amis russes, A bientôt ?
*****

L’Horreur économique

avec Viviane Forrester, le 4 avril 1997

Près de 500 personnes, 500 personnes porteuses d’autant de questions, sont venues écouter V.Forrester. L’attente du public, la tension au départ renvoyait à l’importance du questionnement, mais aussi à la pression de la médiatisation autour de V.Forrester. En l’invitant, le Cercle a tenu sa fonction même si la pression de l’idéologie dominante nous empêche parfois d’imaginer qu’on peut “penser autrement”. Il s’agit de trouver, ensemble, les moyens de rechercher de nouveaux “rapports de vie”. En plus de compte-rendu habituel, vous trouverez la présentation à la soirée-débat du 4 avril, ainsi qu’une réaction provoquée par le débat.

“Certain soir par exemple…”

Ce soir-là ? Ce vendredi 4 avril, en 1997
Il ne s’illumine pas de l’illusion -de ce Mythe qui avait le mérite d’être mobilisateur, révolutionnaire, du- ou d’un grand soir à venir.
Il s’ombre (du verbe ombrer, car on ne sombre pas encore) plutôt de ce que Viviane Forrester dénonce avec une belle vigueur : cette obscurité, cette fin d’un temps -le temps du travail-emploi supposé être- et base de l’édifice économique tout entier – et base du statut social, pour ceux qui en ont un, comme pour ceux qui n’en ont, ou pas ou plus – bref : référence aussi évidente qu’implicite, pour tout un chacun, et pour tous.
Elle nous réveille (même si, aussi, elle nous a sidérés…), nous fait sortir d’un drôle de sommeil où, comme dans les brumes d’un rêve, nous n’avons pas encore admis que…nous sachions, que nous “le” savions, mais ne pouvions, ne voulions pas “la” voir l’Horreur économique.
Se mettre au travail, ce soir-là et après, avec Viviane Forrester : essayiste, romancière, critique littéraire, qui a, pour ce livre l’Horreur économique paru en août 1996, et reçu le Prix Médicis Essai, et trouvé plus de 280 000 acheteurs et plus encore de lecteurs… Combien d’auditeurs, débatteurs aussi, dans une trentaine de villes de France où elle s’est déplacée pour faire bouger quelque chose…mais quoi ?

On peut quantifier, on ne peut ni mesurer ni, encore moins, qualifier les effets -formidables- de la publication de cet ouvrage, et du débat qu’il a “ouvert”, et chez ses lecteurs et dans la cité : un débat enfin à l’échelle des questions qui se posent à nous en cette fin de siècle et de millénaire, à l’aube des prochains. Mais qu’on ne réduise pas cela à une ivresse millénariste, entre naufrage et rédemption. En tous cas, que l’on ne parle pas seulement de naïveté.
Que des économistes, des politologues, des sociologues (et leurs hybrides, tous experts patentés), des hommes politiques, des acteurs sociaux, militants syndicaux et associatifs, ce soient agacés (ou pire) de cet incongru -et radical- questionnement, en sa fondamentalité- fonda-mentalité- dérangeante : rien d’étonnant! Elle n’est d’aucun sérail.
On peut même dire, avec raison, que, avant elle, autrement qu’elle, d’autres écrivains essayistes l’avaient dit, écrit, ce qu’elle écrit, crie et dit…(son abondante bibliographie en fait d’ailleurs foi.). Des littéraires aussi ont fait la fine bouche, n’appréciant pas son style, la profusion des qualificatifs parfois. Mais le mouvement emporte tout cela. L’indubitable et l’irréversible aussi c’est cela, le raz de marée encore déferlant plus de 8 mois après, qui s’est amplifié par “bouche à oreille” avant même que les médias ne s’en emparent. Un travail qui arrive “a point nommé” pour qu’enfin on nomme.
C’est là le caractère unique de ce livre : c’est un révélateur pas une révélation : révélateur comme en photographie. Il est inclassable pourtant. Quelqu’un (quelqu’une) a osé prendre la parole, avec sa propre voix qui se risque et s’expose. Et cette femme, depuis sa place et tranquillement, accompagne depuis des mois ce mouvement qu’elle a, volens nolens, provoqué, comme elle l’a fait à Limoges -par sa présence- sans “solution-recette” a appliquer car : quelles voies, quels chemins ?
Elle suscite donc, sans solliciter ni briguer de poste. Après, à nous de jouer!

Elle a, Viviane Forrester, des accents de Cassandre, de visionnaire, un ton oraculaire et -pourquoi pas?- inspiré…ne disons pas prophétique, mais clairvoyant, et d’une Cassandre qui se trouverait être “enfin crue” : Cassandre, si elle avait reçue le don de dire et de “prédire vrai” les malheurs des temps (du Cheval de Troie et sa cargaison d’assaillants sous forme d’offrande aux dieux -et on peut se demander à quels dieux : Bourse, Marché, Valeurs ? si l’on transpose…-), s’était vue ôter par Apollon, à qui elle s’était à demi refusée, le don d’être crue.
Le livre de Forrester fait date et peut-être même datera-t-il. Date repérable aussi lorsque l’on se retournera pour voir d’où sera-serait (sans origine assignable) parti ce dé-leurrage ?
Sait-elle ? Que sait-elle? Que savons-nous?… A ne plus pouvoir dire, au moins que nous ne savions pas.
“Nous vivons au sein d’un leurre magistral, d’un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas reconnaître tel, et que des politiques artificielles prétendent perpétuer. Des millions de destins sont ravagés, anéantis, par cet anachronisme dû à des stratagèmes opiniâtres, destinés à donner pour impérissable notre tabou le plus sacré : celui du travail.
Détourné sous la forme perverse d’«emploi », le travail fonde en effet la civilisation occidentale, laquelle commande la planète en entier. Il se confond avec elle au point qu’au temps même où il se volatilise, son enracinement, son évidence, ne sont jamais officiellement mis en cause, et moins encore sa nécessité.”[1]

“…Discours sur discours annonçant « de l’emploi » qui n’apparaît pas, qui n’apparaîtra pas. Locuteurs et auditeurs, candidats et électeurs, politiciens et publics le savent tous, ligués autour de ces incantations pour oublier et nier, avec des motivations diverses, ce savoir. Cette attitude là, qui fuit le désespoir au moyen de mensonges, de camouflages, de fuites aberrantes, est désespérée, désespérante. Prendre le risque de l’exactitude, le risque du constat, même s’ils conduisent à un certain désespoir, est au contraire le seul geste qui, lucide quant au présent, préserve l’avenir. Il offre dans l’immédiat, la force de parler encore, de penser et de dire. De tenter d’être lucide, de vivre au moins dans la dignité. Avec « intelligence ». Et non dans la honte et la crainte, terré dans un piège à partir duquel plus rien n’est permis.Avoir peur de la peur, peur du désespoir, c’est ouvrir la voie aux chantages que nous connaissons trop.”[2]
Dans La Violence du calme, essai que Forrester avait écrit il y a 17 ans, elle parle déjà d’une forme de résistance (mot qu’elle n’a pourtant pas employé) :
“« L’horreur économique » évoquée par Rimbaud sous-tend chaque parcelle du temps, de l’espace, inaugure les systèmes, accapare la langue, camoufle les langages, se donne pour phénomènes naturels antérieur à tous les temps. Se fond avec la religion, s’infiltre dans l’environnement, codifie la morale, crée des catégories.
C’est la vie, dira-t-on. Non. Vous avez donc une solution ? Non ? Peut-être n’y en a t-il pas. Mais ce n’est pas la vie. Et ce n’est pas un « problème », mais un mensonge, une machination, un complot vétuste et délibéré; les « solutions » ne peuvent que les renforcer, leur donner du statut. Alors ? Alors, au lieu d’entrer dans ce jeu funéraire, le refuser en bloc. Si c’est impossible à tous, c’est possible pour quelques-uns (…). Faire ce que l’on a les moyens de faire, dont d’autres sont privés.”[3]
C’est ce qu’il nous reste à faire.
“…Penser n’est pas une morne démission mais une activité autonome, radicalement marginale à l’ordre, au sens imposé, qui excluent la pensée, car elle est au pouvoir ce que sont l’eau, l’ail, le crucifix au vampire.”[4]

Il y a incitation pressante et irrévocable à élaborer, à débattre, à tenter “pour notre propre compte” (nous prenant en compte hors compte économique ou “conte à dormir couché”) et comme citoyens et comme sujets singuliers, au “un par un”, nommément. Poussés donc à penser sans nous abriter derrière les paravents dérisoires du “prêt-à-penser” de l’économie de marché (dit libre) et de la seule lamentation…Alors : un peu moins dupes, un peu plus lucides et plus acteurs ? Sauf à refuser de se colleter avec le désespoir (comme appui) et lutter avec la logique hégémonique et ses automatismes qui nous bercent, nous bernent, nous baignent…
Je ne sais si c’est Pandore, elle même, une femme encore comme Cassandre, qui a ouvert la boîte dans laquelle était tenues enfermées les misères humaines. Les malheurs et le Mal lui-même se seraient dispersés sur le monde. V.Forrester, elle, elle a ouvert la “boîte noire” dans laquelle semblait inscrit le parcours prévu du monde- et même peut-être un “plan de vol”- sa désignation ?
Seule au fond (elle tient toujours la boîte, Pandore…), dit la Mythologie, est restée : l’espérance.
M.F. RICHARD-ELIET

La parole à V.Forrester

Pour moi l’Horreur économique découle d’un leurre : nous ne sommes pas dans un temps de crise, mais dans une mutation de civilisation. C’est la première fois que, sur cette planète, l’existence des hommes n’est plus indispensable ni pour la faire fonctionner ni éventuellement pour produire du profit. Le garde fou du nombre d’humains nécessaires est en train de disparaître. On s’aperçoit qu’il y a pire que d’être exploité, c’est de ne plus être exploitable dans une société qui est toujours fondée sur le travail sous forme d’emploi (qui générait cette exploitation). Notre société se veut de plus en plus économique, et dans cette logique on ne nous cache pas que nous en sommes la dépense superflue. Or, bien sûr, en démocratie, on ne fait pas périr des gens, on les laisse dépérir. Dans un régime totalitaire, ce serait, au moins énoncé. Vigilance donc : on peut parler d’entrer en résistance, il en est temps. Si, à l’exploitation par le travail se greffe l’exclusion d’une société toujours fondée sur l’emploi (alors qu’il disparaît) la vie salariée (alors qu’elle disparaît) sous un régime dur on pourrait passer à l’étape suivante : l’élimination. Dans un film, j’ai vu une ouvrière du textile de l’Aisne, jetée comme le sont ceux qui subissent les plans sociaux poser la question : “que pouvons nous devenir alors ? Nous mettra-t-on dans des camps ?”. On parle toujours de rafistoler une ère industrielle révolue qui a disparu au son des mêmes ritournelles : “priorité à l’emploi !” dans les pays du G7 (les 7 pays les plus riches du monde) mais un pays riche n’est pas forcément un pays prospère. Le chômage a doublé entre 71 et 94, et cela empire, mais, sur le fond, on a toujours les mêmes promesses fallacieuses, lesquelles, même si elles étaient tenues, demanderaient des décennies pour qu’il y ait retour à des conditions de vie décentes,…et cela, avec un milliard d’humains de plus dans 10 ans.
Ce que j’ai voulu dénoncer ce, n’est pas la fin de l’emploi, qui, il n’y a pas si longtemps, correspondait d’ailleurs à une utopie- c’est l’exploitation qui en est faite : qu’on nous fasse tourner en rond, dans un système très méthodique, grâce à quoi on parvient à exploiter de plus en plus facilement une population de plus en plus grande. Un salaire est toujours indispensable pour survivre, et il y a moins de salaires, donc on frôle le crime. A notre époque, il devrait se faire le deuil de l’emploi, mais c’est difficile de faire le deuil d’une ère dans laquelle nous sommes encore complètement insérés, où nous avons nos racines et où nous respirons, toujours avec les mêmes critères, les mêmes concepts, comme au XIXème, quand le travail ne manquait pas, que la structure de nos sociétés était effectivement basée sur cela. En tenant donc pour anormal ce qui devient de plus en plus courant (le manque de travail), on culpabilise les gens et on perpétue, on encourage par exemple, la honte de certains chômeurs d’être au chômage, ce qui est de plus en plus aberrant : est-ce qu’on “mal mené sa barque” ? N’a-t-on pas, plutôt, basculé dans des statistiques …qui vous attendaient ? Une partie de la population a honte de n’avoir pas de travail, ou peur de le perdre si elle en a, ce qui les met à la merci de ceux qui peuvent les exploiter. Cette honte et cette peur devraient être cotées en Bourse, car ce sont des éléments très importants du profit. Le profit est toujours le moteur de nos sociétés, mais on n’en parle jamais, pas plus que des vrais privilèges. Il ne s’agit pas d’être radicalement contre les profits : cela correspond à des pulsions humaines et les refouler peut conduire à des fantasmes. Nous sommes dans une société qu’on peut dire symétrique du système soviétique, (pour lequel, s’entend bien, je n’avais aucune sympathie), dans une pensée unique inverse. En schématisant : là-bas, la logique unique était éradiquer le profit ; ici, c’est de le favoriser, sans en parler. Notre société nous est présentée comme obligatoirement sous la coupe d’une Economie de Marché -poule aux œufs d’or- dont la croissance économique créerait des emplois, d’où notre dépendance complète. En faussant, comme souvent, le vocabulaire, on parle de créations de richesses supposées être aussitôt collectives ! C’est ce qu’on appelait avant, tout bêtement, bénéfices et supposés aussi générer de l’emploi. Or des sociétés, largement bénéficiaires, licencient à tour de bras. On les appelle cependant “les forces vives de la nation”. Pour moi ces forces vives d’un pays ne peuvent être que tous ses habitants -pas ses seuls citoyens- ou, plus élitairement, les artistes, les écrivains. Si on appelle ainsi actuellement ceux dont on dit qu’ils “prennent des risques” et sont les seuls à le faire, créateurs car chefs d’entreprises, on sait pourtant que ce sont eux qui, dès qu’ils en ont l’occasion, délocalisent, si cela devient intéressant pour eux. Que devient, alors, la force vive des travailleurs ? Mon livre n’est pas pessimiste, il donne plus d’espoir, il libère : ce qui est plus désespérant, c’est de laisser entendre qu’il n’y a pas d’autres choix, qu’il n’y a pas d’autre alternative, que nous sommes verrouillés dans ce système ; ce qui est faux, hypocrite.
Je suis romancière, essayiste (et La Violence du calme est un essai politique), et pour moi, la politique ne peut se faire qu’en nous référant, chacun de nous, à l’économie ; on ne peut pas ne pas s’y intéresser, sinon on ne peut entendre que les discours que d’autres veulent bien nous dire. L’économie, c’est ce qu’il y a de plus puissant, de plus secret, qui circule, mystérieusement et qui atteint chaque destin : un Shakespeare actuel ne pourrait l’ignorer. Là, j’ai essayé d’entendre ce qui est caché, non par complots, machinations, mais à notre vue et à notre insu en même temps. Quatre exemples.
· En mars 1996, lors de l’annonce aux USA d’une baisse probable du chômage, immédiatement, sur tous les marchés boursiers de la planète, la Bourse dégringole spectaculairement. La première page des journaux titrait “priorité à l’emploi”, mais dans les pages intérieures, en place modeste, le ton est différent : “la chute à la Bourse est due à la panique devant la mauvaise nouvelle de la baisse du chômage”.
· Le langage des organismes internationaux -puissances riches de l’argent de la planète, intermédiaires entre les entreprises économiques privées et les gouvernements- et dont les conseils aux gouvernants se font souvent sous forme d’injonctions, est révélateur, aussi, dans les bulletins internes de ces organismes et pas dans ce qui peut paraître dans la presse publique. Par exemple :
– En 1994, on peut lire dans le bulletin de l’OCDE “pour obtenir un ajustement donné des salaires, il faudra un niveau plus élevé du chômage conjoncturel” .
– Par ailleurs, dans le bulletin de la Banque Mondiale : “Une flexibilité accrue du marché du travail (en dépit de sa mauvaise réputation, le mot étant un euphémisme renvoyant à des baisses de salaires et des licenciements) -est essentielle pour toutes les régions entreprenant des réformes en profondeur.”
– Le Fonds Monétaire International renchérit : “Des gouvernements européens doivent se lancer avec audace dans une réforme profonde des marchés du travail ; l’assouplissement de ceux-ci passe par la refonte de l’assurance chômage, du salaire minimum légal, et des dispositions légales qui protègent l’emploi”.

J’ai des centaines de citations de ce style en réserve. Il ne s’agit pas là de langage électoral, minaudier, en gants blancs, mais de la brutalité de ce qu’on nous fait subir de plus en plus, contre laquelle, en Europe et en France on résiste encore. Le modèle américain et sa fausse prospérité (misère voyante) est riche aussi de dangers : nombreux poor workers. La classe moyenne sortait de la pauvreté par l’investissement et la confiance en la croissance, celle là même dont les financiers disent que “la bulle de croissance va crever”. La Bourse se grippe. Dans cette première puissance mondiale, la classe moyenne se précarise, les “bonnes intentions” de Clinton, il ne les a pas poursuivies. L’ex-Conseiller économique de Clinton, Robert Reech, ( ?) disait au Monde “la disparité des revenus aux USA, et l’absence de protection sociale, sont telles que cela ne serait même pas toléré en Europe”. A la fin de son dernier mandat, la question avait été posée aux américains : “Préférez vous un travail mal payé ou un chômage bien indemnisé (ce qui n’existe pas aux USA) ?”. Est-ce vraiment ce qui est à proposer ? A cette scandaleuse question, vertueuse réponse a été donnée : “travail, même mal payé”. La réponse était prévue dans la question même. La question que moi je crois entendre souvent, posée ou pas, est celle ci : “Faut-il donc mériter d’avoir le droit de vivre ?” La réponse aussi, je crois l’entendre : “Oui, il faut être utile à la société.” Le travail gratuit, pas payé du tout, semble même proposable en France.[5].
Il faudrait être rentable, employable, “profitable au profit”. La preuve : actuellement, on confond complètement utilité et rentabilité. Les mouvements des internes, des médecins et, il y a peu, des enseignants, le manifestent. On supprime des postes alors qu’il en manque et que c’est prioritaire, on ferme des hôpitaux, on enlève aux médecins leurs moyens de pratiquer la médecine, ce qu’on “fait passer” en disant que tout cela -Enseignement et Santé publique, indispensable pourtant à la vie d’un pays- n’est pas rentable actuellement, alors : bon à jeter ?. Il y a assez peu de très grands mouvements sociaux par rapport à cela, à la perspective d’une société sans avenir propre. Le modèle de vie autorisé, licite, qui continue à s’y proposer est celui de la vie salariée, dont les jeunes savent pour la plupart qu’elle est confisquée. Dans les générations précédentes, même quand les jeunes, en cours d’études, avaient des envies de faire autre chose, ils avaient au moins l’impression que dans leurs études il s’agissait d’une initiation à la société, et pas à être jeté par la société ! Ce qu’on propose aux jeunes, c’est des carrières de demandeurs d’emplois, des carrières à l’ANPE (qui elle devrait être complètement périmée, n’aurait pas lieu d’être) : on demande à des gens, semaine après semaine, mois après mois, année après année, pour ne pas perdre des indemnités, de chercher. On leur demande “une recherche de travail opiniâtre et permanente”. Or on sait que, pour la plupart ils n’en trouveront pas, ou que, s’ils en trouvent, ce seront des emplois qui les renvoient à la même ANPE quelques mois après. C’est-à-dire qu’ils passent leur temps à “se faire jeter” à se sentir inutiles, ce que personne n’est. Ce sont des valeurs humaines gaspillées, gâchées d’une façon scandaleuse, et la honte… c’est de là qu’elle s’enracine.
Peut-on encore accepter une société structurée selon un modèle qui n’est plus ? C’est à regarder en face. Même si on ne peut exempter la classe politique d’avoir à “rabibocher” à court terme ce qui peut l’être : ne pas laisser se ravager des destins, cela c’est même à exiger. Ce qu’il faut surtout, c’est réfléchir ensemble -et forcément avec des conflits de pensées autour de ces questions- au fait qu’on ne peut plus continuer à exploiter cette situation actuelle. On ne peut plus prôner la flexibilité actuelle (Banque mondiale) et ceci en employant ces mots “plan social”, pour ce qui est de plus a-social -licencier- et “dégraissage”, mot non plus hypocrite mais abject, ignoble, mot qui rappelle que comme à Auschwitz, de là graisse des personnes peut faire des savons. Tous les termes “sympathiques” sont d’ailleurs récupérés, par exemple marché libre ne renvoie pas à souplesse mais à inflexibilité, férocité. Ce serait comique, ces renversements de sens, si ce n’était pas si dramatique : flexibilité c’est bien licenciement, quand, comme, où on veut…. On raconte que “c’est pour mieux te sauver mon enfant” quand on chasse des immigrés, on raconte maintenant, tout à coup, que c’est pour protéger les “bons immigrés” des autres, “illégaux”, qui leur font de l’ombre à eux, eux qu’on voulait, avant, chasser. Le thème et la méthode sont vieux comme le monde : diviser pour régner. Secteur public contre secteur privé, vieux contre jeunes, “Français de souche” contre immigrés, et immigrés “légaux” contre immigrés “clandestins” (sans papiers plutôt, ils ne sont pas clandestins pour ceux qui les exploitent). On focalise l’opinion, en prétendant que se sont les immigrés qui font le chômage ; ce que faisant, on la détourne du fait que, en vérité, ce sont les délocalisation et les fuites de capitaux qui créent du chômage et cela à très grande échelle. Cette chasse à l’étranger est une chasse aux pauvres : on a rarement vu un émir scotché dans un charter ! Dans le défilé contre les lois Debré, des manifestants portaient à l’épaule un carré de papier : “à qui le tour ?” Ces personnes mêmes que leur voisin encombre, parce qu’il n’a pas tout à fait les mêmes habitudes qu’eux, ne se rendent pas compte que, même si elles votent FN ce seront elles qui “encombreront” peut-être ensuite dans un régime pareil, et ainsi de suite, de plus en plus de gens…!
Avant même de lutter contre, de résister, il y a à savoir d’abord “où nous en sommes”, avec une très grande lucidité, comment, “nous sommes gérés de cette façon là”. Rappelons nous Vilvorde. Cela donne des indications ! Je ne veux bien sûr pas céder au chantage à la Solution, j’ai le droit, vous aussi, de critiquer, de critiquer “à mort”, même si je n’ai pas, si vous n’avez pas de solutions, car cela n’enlève pas le droit et le devoir de dire la vérité. Il y a d’ailleurs, toujours une solution, quant on pose la bonne question, les vrais problèmes. Ce ne sont pas mes “états d’âme” que j’ai donnés dans mon livre, mais j’ai essayé de “faire un constat”, mettre un peu à plat le système et repérer les fausses questions qui masquent les vrais problèmes. Il ne s’agit pas de donner des solutions à des problèmes dénaturés, faussés (et, pas innocemment) : etceux-là, des millions de solutions sont en permanence “trouvées”, on voit avec quels résultats !
Ce qui est indispensable comme moyen d’agir déjà (et mon livre tourne autour de ça) c’est de
· refuser de continuer à vivre dans une société anachronique
· voir quelle est la situation et comment elle est exploitée
· réagir, mais à partir de cela. De plus, avant même d’envisager une autre répartition du travail, voir la nécessité qu’il y ait une autre répartition des richesses, car c’est toujours aux mêmes qu’on demande de partager le peu qu’ils ont, les plus faibles, ceux dont il n’est jamais vraiment question, les “non mentionnés”.

En Corée, pays jeune industriellement, les travailleurs se sont révoltés contre cette flexibilité. A Vilvorde, il y a eu mobilisation, intérieure et extérieure, contre la fermeture, annoncée imminente, d’une usine de 3100 personnes, usine qui venait d’être rénovée à coup de milliards, salariés donnés en modèle à tous les sites Renault car ayant accepté tous les sacrifices qu’on leur avait demandés pour être performant…. La fermeture de Vilvorde est différée pour l’instant, et Renault condamnée symboliquement. Cette fermeture quasi illico concernera (it) 5 à 7000 directement sur la région, et, là aussi, les actions Renault mont(ai) ent en flèche.
On m’a dit, s’opposant à mon propos : “ Ne trouvez-vous pas « logique » cette fermeture ?”
“Si on accepte de la dire “logique”, c’est qu’on vit dans une société qui n’est pas “vivable, licite, possible”, où l’on n’est accepté que si l’on est des “robots ratés”, et qu’on y coûte moins cher que des machines.”
Quant à l’aspect “humanitaire” que représenterait la délocalisation d’usine dans des pays ayant besoin d’emplois, bien sûr ils en ont tous besoin, mais on profite de situations médiévales et on les fait ainsi persister. Ce système, d’ailleurs, a fait faillite chez nous. On n’en est plus, comme il y a peu, à pouvoir espérer que notre prospérité (relative) se répande ; c’est plutôt la misère qui se mondialise.
Je vais arrêter là.

La parole à la salle [extraits significatifs]

Premier intervenant : c’est injuste et dramatique, dans une société comme la nôtre d’en être là, mais je ne partage pas votre analyse du chômage. Vous parlez beaucoup des salariés, de certains “gros patrons méchants”, qui d des artisans, commerçants, petits agriculteurs, professions libérales ? De ceux qui peuvent créer 1 ou 2 emplois dont au moins le leur. Les charges sociales et les impôts, il faut bien les payer. Avec la fiscalité large et pénalisante il y a souvent renoncement à la création où la reprise d’entreprise. C’est mon cas. Je n’ai pas repris le commerce de mon père. En Angleterre, aux USA, en Nouvelle Zélande, où la fiscalité est plus légère, il y a davantage de création d’emplois. Il y en a même 400 000 par an en Italie, moins de 200 000 par an en France, alors que depuis 30 mois le chômage baisse en Angleterre et aux USA [ dans la salle : A quel prix !]. Si les impôts baissent, les salaires vont forcément remonter, on retrouvera un niveau meilleur, c’est une loi économique [V.F : c’était ! Remous dans la salle]. Des copains voudraient, mais n’osent pas se lancer dans la création d’entreprise à cause de la fiscalité et des démarches administratives lourdes.

V.F : Les PME, elles aussi, sont très dépendantes de l’économie de marché, qui d’ailleurs, masque une économie purement spéculative, virtuelle, une économie des “produits dérivés” qui n’est fondée sur aucun actif réel. C’est quelque chose d’hallucinant, d’halluciné, de plus en plus autonome. C’est dans cette économie là qu’investit l’Economie de Marché. Je réfute complètement l’idée : “moins de chômage si les entreprises ou les firmes sont bénéficiaires, bonnes concurrentes”. C’est le contraire ! Quant aux pays en référence, parlons en. En Nouvelle Zélande, pays assez riche et prospère, une protection sociale ancienne et générale, “du berceau à la tombe” était assurée, puis, il y a peu d’années, la misère y a été créée. Cela se rapproche de l’Angleterre. Restriction des soins pour les plus de 60-70 ans, listes d’attente longues pour les consultations, refus de soins pour certaines affections liées à une pratique “déviée” (alcoolisme, tabagisme) ; la misère peut y être scandaleuse. Aux USA, sous le deuxième mandat de Clinton, la subvention pour les soins aux personnes âgées, a été supprimée quasi officiellement. Réduction des impôts. Diversité accrue des revenus. Désastre pour une majorité. On peut reparler des travailleurs, non ou mal payés, des “non-chômeurs” (et aux heures de travail effectif très variables et qui sont seules payées pour une attente aléatoire, à domicile obligatoirement, de convocation). Est-ce alors le choix travailleur/chômeur mal payé qui est à promouvoir ? [Brouhaha, interventions vives et contrastées mais peu intelligibles].

Mme Lacouturier : Je parle en tant que fonctionnaire et aussi femme d’artisan. La première solidarité, c’est d’assurer le Service public. Quant aux artisans, créateurs d’emplois stables ils ont besoin de clients pouvant consommer plutôt que d’une baisse d’impôts…

Une autre intervenante : Mais ne peut-on dire que le Crédit Lyonnais, aussi, est un service public, puisque se sont les contribuables qui paieront le déficit : on a bien, alors, quelque chose à y voir.

Autre intervenant : Votre livre est terrible. La solution, il la faut, on peut plus attendre… Le problème est politique, l’horreur aussi est politique. Même à gauche il y a crise de crédibilité. Exemple : la fable de la Compagnie Générale des Eaux et du sénateur socialiste : on peut pourfendre le capitalisme le matin…, en s’étant fait arroser la veille ! Quant aux sectes satellites des partis, si elles ont raison, ce sera dans un siècle ! Alors, vous, avec le succès qui est le votre, pourquoi n’appelez vous pas à la construction d’une force politique profondément nouvelle ? [Applaudissements, rires, et protestations mêlés dans la salle]

V.F : Parce que ce n’est ni mon métier ni ma vocation. Je suis écrivain, ce qui m’a permis d’être libre d’aller au bout de ma pensée, de n’avoir pas d’autre enjeu que cela. Je ne me vois pas faire autre chose : mettre à plat la situation, les moyens et les méthodes qui ont été employés pour qu’on en soit là et par conséquent, le fait qu’il peut y avoir des alternatives. Cela plutôt que le “résignez-vous !”. Moi je suis indignée. L’indignation est un facteur très important et vaut mieux, même si c’est ringard, que la résignation et l’humiliation. Si, dans mon prochain livre, je pense faire des propositions, j’espère bien que je ne serai pas la seule à en faire (ce serait imposer ma pensée unique). C’est à chacun…Il ne faut déléguer la pensée ni à moi, ni à personne. Et des propositions, il en faut plusieurs, et aussi des conflits d’intérêts, de pensées, de la contradiction. Je ne fais qu’une proposition à faire des propositions. Et moi aussi, j’en ferai, mais parmi d’autres.

Autre intervenant : Comment les partis politiques peuvent-ils avoir une dose d’autonomie, un projet de société ? La dictature économique est pernicieuse, difficilement perceptible dans les régimes qui sont bâtis sur des lois libérales mais avec le diktat des multinationales, le principe de l’économicité, de la fructification de l’avoir.
Les partis politiques aussi fonctionnent comme une industrie ; à partir du moment où on y parle beaucoup d’argent, de financement, ne sont-ils pas alors sous l’emprise de ceux qui ont le pouvoir économique ?
Enfin, l’accent est à porter aussi sur la responsabilité des Puissances Occidentales (notamment les multinationales) dans le sous développement de l’Afrique.

V.F. : Oui, pour le rôle prédateur de l’occident dans beaucoup de pays…Pour ce qu’il peut en être des partis : j’avais écarté cette idée qui me laisse un malaise ….mais je ne vois pas comment la réponse politique et syndicale peut être autre qu’internationale, mondiale en fait. Même si le risque Big Brother m’inquiète -des réseaux puissants et mondiaux, pouvant être récupérés- on ne peut, au sein de pays qui respectent des lois, faire face à une mondialisation, qui, elle ne connaît pas de frontières et dérèglement les lois dès que cela lui convient. Les contre-pouvoirs ne peuvent être qu’internationalisés face à une économie plus globalisée que mondialisée. Par exemple, le chantage à la délocalisation est “tenable” dans le contexte syndical actuel. La proposition d’un plan social avec suppression de 1000 emplois, et qui, s’il est refusé par les syndicats, renvoie à un “déménagement” pur et simple de l’usine dans un autre pays, moins “exigeant”, et à 2000 emploois disparus, peut-être “accepté” comme moindre mal, quant à l’idée de “Droit au travail”, s’il est inscrit dans la constitution, elle ne tient pas actuellement. La Corée, l’éveil de la solidarité autour de Vilvorde, encore vague, utopique, pas assez travaillée, renvoie à ce que peuvent être des sacrifices mais “consentis” car ayant un sens, à la différence du “se faire jeter” de la soumission. Serait-ce là une des réponses ?…

Elie Hamesse : Votre ouvrage est un ouvrage de “proximité”, sans qu’il y ait appel à un jargon inaccessible, une brèche originale dans la domination de l’économique sur notre mental par le mythe-emploi (cf. le “non-chômeur”…). Vous prenez une distance juste permettant la compréhension. C’est ce qu’avait fait Zola ; en décrivant un phénomène, on a déjà cheminé vers la solution, même en la contournant. C’est un exposé spontané, ce soir, rajeunissant pour tous. La “pieuvre” est nommée comme cela avait été amorcé il y a 20-30 ans…

Autre intervenant : Je trouve que votre livre assène plus qu’il n’analyse (cf.p.119). J’attends votre deuxième livre. J’ai un parcours politique qui, après le PCF et le PS, m’amène à craquer vers l’anarchisme… ?
Allez vous parler de la refondation de la démocratie ? Il n’y a pas que les 200 000 personnes encartées dans les “4 partis” et leurs amis. Il faut que les citoyens soient “ailleurs” : où ? Comment ? Par exemple, dans les réunions de conseils municipaux même si il n’est prévu que 6 sièges (pour tourner en petit comité) : à partir de 7 citoyens où est la démocratie ? On peut s’interroger aussi sur le choix de dates pour les manifestations syndicales ; si la CGT organise une manifestation le 25, alors FO propose le 24, etc. Ca veut dire qu’on casse toute spontanéité. Où est l’espoir, là ?
Comment faire pour qu’on puisse vous, moi, “reprendre la balle au bond” ? C’est à nous, en démocratie, d’imposer notre vision. Quant à la mondialisation, tout comme les technologies de pointe, elle fait partie de l’histoire. On n’a pas à en être exclu, elles pourraient être “non-néfastes”. On n’est pas des figurants et dans un son et lumière à la Zola, alors que, dans les hautes sphères économiques, la modernisation et la mondialisation s’éclatent et jouent à plein mais avec quelques uns.

V.F : C’est à nous, à chacun de nous et à nous ensemble, d’imposer -même si les structures, les lois, et les personnages politiques sont indispensables- ce qui est prioritaire. A nous de refuser le verrouillage de la seule analyse politique imposée comme primordiale, c’est-à-dire l’économie de marché, et ce dans quoi elle investit : l’économie spéculative.

Autre intervenant : Des éléments de réflexion se croisent entre travail et identité d’une part, économique et politique d’autre part. Je privilégie le point de vue identitaire face à ce qui met l’accent sur le travail permettant l’argent, permettant de nous sentir exister à partir d’objets symboles ; la solution c’est d’obtenir d’autres renforcements identitaires avec d’autres valeurs symboliques (on peut se nourrir très bien avec trois fois rien). Je peux continuer à exister avec la référence, essentielle, à des valeurs de culturel et de relationnel. Mais, peut être pressent-on, craint-on malgré tout, que, sur ces bases, le système actuel s’effondrerait de lui-même. En tous cas je ne suis pas d’accord avec l’appel à la relance de la consommation, répété comme un slogan.

V.F : Je suis d’accord ; mais la nécessité, rappelée par quelqu’un, d’avoir des consommateurs pour ce qu’on crée, ne veut pas dire que la croissance de la consommation est la réponse à tout.
Un intervenant évoque aussi l’actualité d’une “horreur scientifique” et potentiellement, au service de l’horreur économique et/ou politique par le biais du “marquage” et du guidage des vivants par des “micro-puces” (transpondeur) et des “micro cristaux liquides”. Quelles réponses à cela ?

Un intervenant : La troisième voie à trouver, comment la mettre en service ? Les partis, eux, sont bien organisés. Mondialisation, modernisation…faire autre chose, mais quoi ? Si les pistes existent, elles se débattent. On peut reprendre l’analyse de Robin : c’est pas le travail qui manque, c’est l’emploi. Un chômeur de moins c’est un cotisant de plus pour les caisses de la sécu et des retraites. Je pense que les emplois existent aussi. Arrêtons le gaspillage. De toute façon la société ne sera jamais parfaite : l’homme ne l’est pas. Mais améliorons là. Quel rapport y a-t-il entre le droit au travail et la recherche débilitante d’un petit boulot ?

Joseph Lagisquet : La pensée écologiste, vous en avez peu parlé, ne peut-elle être une autre pensée, une piste nouvelle pour dépasser l’économisme ? Votre deuxième livre en parlera-t-il ? Ne peut-elle être la base poour interroger autrement, fondamentalement, la pratique politique en tenant compte d’abord de l’homme, une sorte d’écosphère des opérateurs, un mode d’action ? L’écologie pourrait devenir une éco…sophie.

Francis Laveix : On parle d’emplois, de sacrifices, de solidarité, de licenciements dans les services publics ; or la France ne s’est pas appauvri, elle a prospéré : quand il y a 4 à 5 millions de chômeurs, 4 à 5 millions de salaires sont “non-versés”. Ils existent, puisque le pays ne s’est pas appauvri et même, depuis les années 70, a prospéré dans le même temps que montait le chômage. L’argent correspondant existe donc. Alain Minc, lui-même, le reconnaît ! alors pourquoi pas des taxes sur les salaires non versés, à aligner sur celles correspondant à ceux qui sont versés. [cette réflexion a été développée lors de l’intervention, mais n’a pas été reprise dans le débat. Hélas!]

Autre intervenant : Le PS propose la semaine de 4 jours, de 32 heures[6] avec création de 350 000 emplois dans le Public, de 350 000 dans le Privé. Qu’en pensez vous ? De quel parti vous sentez-vous la plus proche. [Rires]

V.F : …je me sens surtout “plus éloignée de certains” et “très proche” d’aucun. Maintenant on parle plus de répartition du travail que de partage. Dans le court terme c’est peut-être une bonne chose pour traverser ce temps, mais “avec” baisse de salaires c’est aberrant et “sans” est-ce possible ? Ce serait une situation très exploitée, récupérée. Ce n’est pas une panacée ; ce serait continuer sur la même lancée du travail-emploi. Rappelez-vous le livre ancien de Georges Friedmann, Le travail en miettes, mais il s’agissait, alors, d’une autre forme, des miettes d’emploi, des travaux qui n’en sont pas. Tout nous semble préférable à : regarder en face que l’emploi est en train de disparaître. Actuellement on arrive encore à perpétuer cette forme de société, mais elle décline. Et que dire de la crédibilité des emplois proposés comme étant à créer, par le PS ?

Autre intervenant : Ce dont je suis sûr, c’est que, si vous l’aviez voulu, vous auriez “pondu” une solution toute faite, à nous exposer en 2 heures. Là n’était pas votre propos, donc. Il est éminemment important de montrer les choses telles qu’elles sont si nous voulons que les politiques en tiennent compte. Car nous sommes dans un système tel que les politiques ne peuvent nous dire, à nous, gens, électeurs, que ce que nous avons envie d’entendre. Si le PS propose toute une ligne d’action, c’est qu’il croit à la croissance créatrice d’emplois. Tant que nous croirons cela, les politiques nous proposeront des moyens d’accélérer la croissance…Ici, il est question d’éclairer, afin que nous soyons demandeurs, vis à vis des politiques, de ce qui mérite d’être vraiment demandé, et pas de solutions imaginaires, fantaisistes !

Autre intervenant : vous dites parler d’économie mais vous n’avez cité aucun chiffre

V.F : Bénissez m’en ! [Rires]

Un intervenant : Je reviens sur la “béquille identitaire” que représente un emploi, la question elle-même n’est donc pas tant une histoire de croissance mais d’identité. Nous avons à nous redonner une fonction, une identité.

V.F : Il y a “une place pour chacun”…Quelqu’un qui existe est utile en soi. La valeur humaine existe en soi. Là, il y a “gaspillage de valeur humaine” considérable !

Autre intervenant : L’horreur économique, c’est, en fait, que l’économie se veuille une morale et nous aliène sans nous le dire. Alors, le capitalisme, pour éviter d’être rattraper, court très vite et sur toute la planète, même en Corée. Au XIXème siècle la colonisation a été une forme de mondialisation, déjà. On ne s’intéressait pas aux cultures africaines, l’art africain a rattrapé la culture occidentale non engrenée dans l’économique, plus tardivement. Même la musique indienne était considérée comme non structurée, belle uniquement techniquement…
L’erreur, par ailleurs, a été de confondre -et de manipuler ?- le matériel et l’économique : selon la morale chrétienne on pouvait au moins souffrir matériellement mais en conservant une identité. Là, le jeune chômeur, selon un langage prédigéré a son image et son identité prises uniquement dans le miroir économique[7]. Vous, votre démarche, c’est de redonner une notion culturelle à propos d’économie. On n’est, sinon, que des “tiers-mondés” ou des “quart-mondés”. On s’est laissés économiciser…

Une intervenante : Votre livre est bouleversant. Il y a une question de responsabilité du côté des enseignants : qu’il cesse de propager le “si tu travailles bien, tu auras du boulot!”, qu’ils promeuvent l’enrichissement intérieur, que, l’emploi ne soi pas le but mais un leurre; sinon, les jeunes n’en n’ont pas, il seront d’autant plus désemparés que cela aura été leur seule visée induite…

V.F : Oui. Que les élèves puissent au moins lire -et aimer ou ne pas aimer- mais avoir la possibilité de le faire lire, donc Mallarmé par exemple. Même si 99,99% des gens ne connaissent même pas son nom…
Penser est politique, subversif, mobilisateur, pas inerte. Lire, c’est exercer son esprit critique, aimer, ne pas aimer. Même un poème, un roman, où on ne parle pas de politique, c’est politique!
Ce n’est pas un hasard si, dans les municipalités où Le Pen s’installe, les premiers auteurs visés, “retirés” des bibliothèques, sont ceux dont la pensée est dangereuse et essentielle, pas des best-sellers inoffensifs.
Les enfants auraient-ils à basculer directement de l’école dans l’entreprise ? Les former n’est-ce pas les former par rapport à ce qui peut donner un sens à la vie ? Car les entreprises, dont on dit que l’Education Nationale a à préparer directement les enfants à y entrer, n’ont pas besoin (et pas “par méchanceté”!) d’embaucher…alors, cette visée pratique de l’enseignement considérée comme la seule valable, garde-t-elle encore un sens ? Est-ce pour autant que la donne changera parce qu’ils auront été “préparer à pouvoir y trouver place”…s’il n’y a pas de place! C’est stupide et factice.

Roland Macé : Je trouve un article de Robert FOSSAERT dans le journal local de ce 4 avril : ce problème de répartition des richesses, qui l’assurerait ? Partis ? Syndicats ? Hommes politiques ? (élus sur leur petites phrases). Le danger serait que cela arrive par une explosion ; va-t-on revivre des choses comme celles qu’on a connues par les guerres de ce siècle ? Si on n’inculque pas la notion de partage -et pas celui de la misère, le seul qu’on promulgue!- les privilèges seront de plus en plus insupportable et cela comporte en soi-même ce risque d’explosion…
Le “calme” devant des situations comme la situation actuelle m’étonne. La classe politique va-t-elle se réveiller ? Avoir enfin du courage ? Si la solution est politique, pourquoi si peu d’élus, ici, se soir ? [Si, au moins un!] Bien sûr, ils peuvent être en train de travailler ailleurs…

Un intervenant : J’ai eu, à 21 ans, une maîtrise de sciences éco. J’avais donc fait des études et je souhaitais travailler après mon service national -ma part de “don de temps”. Aujourd’hui sur le marché de l’emploi, la seule réponse que me donnent les organismes et les dépositaires de l’Etat, c’est : “Reprenez vos études, dans la mesure, justement, où elles se sont passées brillamment!”. C’est la seule perspective qu’on me présente.

Une intervenante : Que pensez vous de la place des femmes dans la société française ? Sommes nous en démocratie vraiment, dans la mesure où les femmes sont si peu représentées au niveau des instances nationales et dans les entreprises ?

V.F : C’est en effet à la fois stupide, absurde et scandaleux. Non pas qu’elles soient “meilleures que les hommes” mais elles ont à tenir leur place, à elles, “parce qu’elles sont là”, et leur égalité est à tenir, pas à prouver! La parité -je ne suis pas pour- est peut être un moyen provisoire pour y arriver, à cette reconnaissance, mais c’est humiliant…et peu démocratique! C’est même indécent, et pour les hommes et pour les femmes.

Elie Hamesse : Vous avez dit que la pensée, à quoi vous nous invitez, est un acte, et un acte politique et qu’elle est à formuler. Je pense à l’exposé d’un sociologue sur le statut des chômeurs, les poussant à accéder à leur propre formulation, même écrite, de leur itinéraire, à assumer leur propre reconnaissance identitaire par leur propre langage. Ca rejoint la définition d’un statut identitaire. Rappelons nous Bertolt Brecht : “C’est à vous de trouver la solution”, ou Victor Hugo, déjà, par rapport au partage des richesses, du travail et au droit à la dignité. Et ce poème : “Vous avez 20 ans, vous n’avez pas droit au travail, vous avez 30 ans, vous n’avez pas droit au travail, vous avez 40 ans, toujours pas droit au travail, 50 ans vous êtes vieux et n’avez plus droit au travail, 60 ans, vous avez droit à la mort…” (cité de mémoire).

Freddy Le Saux : Il y a quelques éléments qu’on s’est donnés, ce soir, pour pouvoir “entrer en résistance”. Quand nous serons nombreux à être convaincus que les valeurs sont autre chose que des valeurs matérielless et/ou économiques, le vrai partage pourra se faire, et même à l’échelle planétaire : est-ce que ce sera celui de la richesse ou de la misère ? On entendra, alors, un autre discours.

Marie-France RICHARD-ELIET

* * *

[1] L’Horreur économique, Fayard, 1996, p.9
[2] Ib. pp. 202-203.
[3] La violence du calme, 1980, Points Seuil, p.15.
[4] Ib.pp.40-41.
[5] Voir le Contrat d’Accès à l’Emploi (CAE) dont les maîtres d’oeuvre et les modalités d’application sont divers selon les endroits (ville départements ou régions).
[6] lA Rédaction de La Lettre cherche toujours des traces de cette proposition….
[7] On peut relire, à ce propos, les interventions de Didier Lapeyronnie (janiver 96) et d’Anne Kunvari (juin 96).

 

Quelle Justice aujourd’hui ?

C’est en tant qu’ancienne présidente du Syndicat de la Magistrature et non en tant que Présidente du TGI de Limoges que Madame Simone Gaboriau s’est présentée aux cent treize personnes venues partager cette soirée, et ceci, d’abord, au nom de la revendication d’une liberté de parole conquise au long d’un militantisme syndical, ensuite parce que le thème de cette soirée – « Quelle Justice aujourd’hui ? » – en plaçait l’objet ailleurs que dans une institution judiciaire particulière.

Jusqu’à une date très récente, les visions Républicaines sur la Justice en ont toujours fait le bras armé de la souveraineté populaire. En tous cas, cette justice, se devait de transmettre fidèlement les messages du législateur, sans rien y ajouter n’y rien en retrancher. Le plus démonstratif en cette matière étant sans doute la notion de référé législatif : la loi, pure et parfaite ne pouvant être sujette à interprétations, les éventuelles difficultés d’application devaient être renvoyées au niveau législatif.
La méfiance à l’égard de celui-ci à vite fait de faire glisser la notion de souveraineté populaire vers l’exécutif. Ce glissement n’a laissé la place à nul contre-pouvoir.
La méfiance de la Révolution vis à vis des juges professionnels a été entérinée au cours des périodes suivantes ,la Justice étant essentiellement appréciée à l’aune de sa fidélité au pouvoir.
L’histoire contemporaine ne montre pas de grands changements, les fonctionnaires de Justice jouant d’ailleurs en majorité le rôle attendu : Un seul magistrat à refusé de prêter serment au Maréchal Pétain et les positions prises pendant la Guerre d’Algérie n’ont pas témoigné d’orientations plus décisives. Le général de Gaule avait d’ailleurs vigoureusement repoussé l’idée d’une quelconque autonomie de la chose judiciaire.

C’est en ce sens que les récents bouleversements du monde judiciaire sont significatifs : l’image du Juge inféodé aux puissants est en train de se modifier, une véritable « révolution culturelle » est en train de s’opérer, des privilèges – implicites ou explicites – tombent, et des privilégiés sont condamnés pour corruption. Cette évolution ne doit pas être qu’une évolution conjoncturelle, elle doit s’inscrire dans la durée, dans les institutions et faire son lit dans une réflexion républicaine sur la Justice.

Les différents défis que la Justice doit relever ont étés exposés dans le document préparatoire à la soirée et ne seront donc cités que pour mémoire : Défi d’une demande et d’une attente de plus en plus forte, Défi de la crise morale et de la crise sociale, Défi de la légitimité de l’état et de ses institutions.

La Justice doit évoluer et rendre cette évolution concrète et durable. Simone Gaboriau synthétise cette réflexion selon trois axes, fondements de notre démocratie : Liberté, Égalité, Fraternité.

Liberté

Les juges sont , de part la Constitution, les gardiens de la liberté, certes, mais aussi les seuls à pouvoir en priver quelqu’un par le biais de l’incarcération. (Notons toutefois que l’application des peines les plus fortes est effectuée en association avec un jury populaire)
Mais il y a beaucoup de gens en prison, beaucoup trop : En Juillet 1997 on comptait 58366 détenus dont 22699 prévenus, le fait que les condamnés soient majoritaires étant le résultat d’une évolution récente.
Il y a 88,3 détenus pour 100000 habitants (50 en 1975). La durée de détention moyenne est de 7,8 mois (4,3 en 1975). La durée de détention provisoire moyenne est de 4,2 mois (2,4 en 1975)
La prison n’est pas essentiellement une affaire de Justice, mais une affaire de société et de culture. Nous sommes tous sont prêts à critiquer l’inflation carcérale, mais combien hurlent avec les loups contre la laxisme des juges qui laissent tel ou tel présumé coupable en liberté. Papon en est un exemple : ignoré – – en majorité – par l’opinion publique au long d’une instruction débutée en 1981, il s’est vu harcelé par des commandos pro-carcéraux de la vingt cinquième heure. La prison est encore trop souvent vue comme la seule ‘vraie’ sanction.
Qui dit trop de gens en prison dit trop de places de prison disponibles. Il y a environ 50000 places disponibles en France et toute place disponible – en vertu d’un principe absolu -est irrémédiablement remplie.
Il est noter par ailleurs que les détenus le sont à 70% pour des peines ne dépassant pas six mois de détention (ce chiffre passant à 80% pour une durée de un an). Ces détentions ne s’effectuent d’ailleurs pas toujours dans des conditions dignes, la surpopulation pénale étant criante dans certains établissements.(1)
Ce problème de l’inflation des détentions doit être traité, d’une part en se penchant – de la manière la plus imaginative possible – sur l’élaboration de solutions alternatives , et d’autre part en entreprenant un travail destiné à faire évoluer les mentalités sur ce sujet.
Tenter d’appliquer des solutions alternatives à l’incarcération aux 70 ou 80% de peines courtes sans l’assentiment de la population serait suicidaire!

La Justice est par ailleurs concernée d’une autre manière par la question de la liberté : dans sa capacité de réaction à diverses atteintes dont elle est l’objet : Il est essentiel qu’un juge puisse réagir a des atteintes aux droits fondamentaux, par exemple sanctionner les atteintes à la vie privée. Il est également essentiel qu’un Juge puisse s’opposer aux ‘voies de faits’, c’est à dire à l’utilisation par des administrations de droits qu’elles n’ont pas pour porter atteinte à des gens. Récemment, La fermeture du café ‘Le sous-marin’ , muré par décision de la Mairie de Vitrolles, à été déclarée illégale en vertu d’une voie de faits par le Juge des référés. En l’occurrence, la Justice a prouvé sa capacité à sauvegarder un espace de liberté.

Égalité

Notre société est profondément inégalitaire. Comment une de ses institutions peut elle prétendre à y faire respecter cette exigence? Ce problème n’est d’ailleurs pas spécifique à la Justice : L’Éducation Nationale y est confrontée de la même manière, pour ne citer qu’elle.
Dans une approche réaliste, on ne peut que tendre vers un mode de fonctionnement plus égalitaire, sans garantie d’y parvenir.
Il faut un traitement égalitaire – devant la Justice pénale – pour ceux qui ont une situation assise et pour ceux qui sont dans la précarité.
Le chemin à parcourir est encore long mais, néanmoins, des progrès se font jour : la lutte contre la corruption, la fin des privilèges explicites ou implicites. L’effort doit porter notamment sur l’écoute des plus démunis au plan culturel afin de faire passer leur message : pour certains, il est déjà difficile d’établir un communication avec la défense et le problème se renforce encore vis à vis du Juge. Nulle pétition de principe ne permettra un traitement de cet aspect des choses auquel il convient de s’attaquer de front.
L’égalité doit également se prouver dans l’accès à la Justice, par la mise en œuvre d’aides juridictionnelles, de financements, pour les plus démunis.
L’égalité, c’est aussi l’accès à la Justice : une société démocratique doit être imprégnée de droit : nous devons avoir le sentiment que nous sommes des sujets de droit et non les sujets d’un Etat-providence. Pour cela, il faut une politique ambitieuse d’éducation au droit, de diffusion du droit. Tout reste à faire dans cette matière. L’indigence de la connaissance juridique, toutes classes confondues, est vraiment manifeste, ce qui a pour conséquence que la Justice s’enferme dans des modes de fonctionnement professionnels, voire corporatistes.
Un plus large accès au droit ne signifie pas la multiplication des accès à la Justice. Une excessive judiciarisation est révélatrice de la démission, ou de la disparition, des acteurs sociaux. Et, de fait, nous vivons la disparition d’un certain nombre d’institutions qui exerçaient un rôle médiateur : l’église, le parti communiste, les syndicats, les patronages ou encore la famille structurée. En réponse, il faut organiser des lieux de médiation. la Justice, en tant que telle ne pouvant toujours jouer un rôle d’apaisement social, étant structurellement un lieu d’affrontement (même si elle peut apprendre à fonctionner autrement).

Fraternité

Si le mot paraît aujourd’hui galvaudé, on peut lui préférer celui de Solidarité, plus moderne et signifiant aujourd’hui. Participer à des politiques de solidarité, pour un juge, c’est être attentif aux droits des plus faibles, des plus démunis, élaborer un « Droit des pauvres » qui ne soit pas un « Pauvre droit » : droit des délais de grâce, droit des délais de paiement, droit des délais d’expulsion, des problèmes de surendettement. Car, si le droit ne peut modifier la situation de précarité d’une personne, ou résoudre une situation sociale, il peut accompagner une demande sociale globale.
La Solidarité, c’est aussi la proximité, revendication datant des États Généraux, attente très forte des justiciables contemporains. Parfois la distance est trop forte. Les Juges d’instance et surtout les Juges aux affaires familiales répondent en partie à cette attente, mais il faut aller plus loin. La Justice est une machine lourde et il est urgent de réfléchir sur des instances de médiation et de conciliation.

Jamais la Justice ne sera vraiment gardienne des libertés, jamais la Justice ne sera tendue vers l’égalité de tous si elle n’est pas indépendante, autant en ce qui concerne le siège, qu’en ce qui concerne la parquet. La justice indépendante n’est sans doute pas ce que les français réclament en priorité, mais il faut savoir qu’il y toujours deux enjeux fondamentaux dans cette question : l’équilibre démocratique des pouvoirs, et la solution au quotidien des problèmes de société. (2)
Toutes ces questions ne devraient pas être débattues entre Juges, mais faire l’objet d’un vaste débat, de vrais États Généraux de la Justice, afin de faire remonter les attentes des citoyens, afin d’écouter les professionnels et les élus sur un thème dont on sent bien que c’est un enjeu majeur pour la Démocratie et la République.

(1) Voir la Conférence donnée au Cercle par Christine DAURE-SERFATY et Christophe SOULIE le 22/3/95 : « La Prison en question »
(2) En matière de travaux pratiques on analysera en fin connaisseur la subtile dialectique des divers positionnements gouvernementaux de ces derniers jours, entre velléités de satisfaction de certaines des revendications des syndicats de Magistrats et stratégie d’occupation du terrain sécuritaire..

NANEIX P.

DÉSARMER LE POUVOIR FINANCIER A LA RECONQUÊTE DE LA CITOYENNETÉ

Le 25 septembre 1998, Riccardo Petrella vient à l’invitation des Amis du Monde Diplomatique,
du Cercle Gramsci et du Cercle Condorcet. 350 à 400 participants. Le compte-rendu du débat paraîtra dans le prochain numéro de la Lettre. Nous vous présentons, ici, l’exposé de l’intervenant.
Après la présentation des trois associations et de Petrella, Emilie, des Amis du Diplo, a introduit les termes du débat : « Le désarmement implique déjà la guerre, et c’est le pouvoir financier qui a les armes. Les victimes, atomisées, ne disposent ni des munitions, ni de l’argent. Elles ont les mains nues. »

La parole à Riccardo Petrella :

Pour changer le monde, les associations doivent coopérer. Face à la puissance des dominants, ceux qui veulent « raconter une autre narration » – ceux qui veulent une autre mondialisation, ceux qui veulent une autre économie, une autre entreprise, un autre syndicat – ont à travailler ensemble. » La citoyenneté est au coeur de tout. « Dans vingt ans, on sera 8 milliards de gens sur la terre. Combien d’entre eux seront citoyens ? Quels principes, quelles méthodes, quels moyens d’action voulons-nous pour que ces 8 milliards, dans vingt ans, soient, effectivement, des citoyens comme nous pensons, comme nous voulons être ? » La citoyenneté n’est pas un discours, mais une pratique.
Nous allons « aller au coeur de ce que j’appellerai le réacteur de l’économie mondiale et de la société mondiale : à la fois la finance et la technologie, c’est la même chose pratiquement. Mais aujourd’hui, je prends les choses du côté de la finance. »

Quelques questions à propos d’un fait récent

Pour sauver l’un des plus importants fonds spéculatif : Long Term Capital Management (LTCM), qui a un déficit de 4,1 milliards de dollars, le président de la réserve fédérale américaine a convoqué les représentants des seize plus grandes banques du monde, et il leur a demandé de souscrire 300 millions de dollars chacune. Elles ont souscrit 3,7 milliards de dollars sans aucune contrepartie : c’est l’équivalent de 22 milliards de francs français, pour sauver un fonds d’investissement qui avait inventé ce qu’on appelle les fonds de couverture, les « hedge funds »[1], créés pour donner une espèce de sécurité sur les produits dérivés.
C’est révoltant. La banque mondiale et le PNUD[2] avaient calculé, il y a trois ans, que, si le monde allouait à peu près quatre milliards de dollars par an pendant dix ans, de manière intelligente, on arriverait, sur une base coopérative, à donner l’eau et l’alimentation aux six milliards de gens : cela fait 40 milliards de dollars sur dix ans. En quelques secondes, le système financier a donné 4 milliards de dollars pour sauver un fonds spéculatif, mais il est incapable de donner aujourd’hui quoi que ce soit pour l’eau. C’est inacceptable.
C’est un représentant des pouvoirs publics, parce que la réserve fédérale est malgré tout une institution publique, qui a obligé d’autres banques à intervenir pour sauver un acteur privé dont la fonction est de faire de la spéculation. Autrement dit, les pouvoirs publics interviennent pour sauver des mécanismes pervers, et des banques internationales interviennent aussi. Par exemple, ce qu’on a fait, en France, pour le Crédit Lyonnais. Aucun gouvernement, aucun organisme puissant des systèmes qui se disent démocratiques n’a protesté.
Comment se fait-il qu’un système financier, qui se prétend l’instrument de l’allocation optimale des ressources financières du monde, a permis à un énorme fonds d’investissement d’aller à la faillite? (LTCM gérait à peu près 3000 milliards de dollars par mois, alors qu’il y a 2000 milliards de dollars de transactions financières quotidiennes). Où étaient les contrôles ? Comment se fait-il qu’ils peuvent faire des telles bêtises ? Comment se fait-il qu’on leur a laissé la possibilité de pouvoir jouer avec des milliards de dollars chaque jour, qui pouvaient décider de la destinée de dizaines de millions de gens ? Et comment se fait-il que, aujourd’hui, nos dirigeants continuent à parler de notre système en disant « oui, il y a certaines choses qui ne marchent pas, mais le système est bon, fonctionne et assure l’efficacité de la gestion. » ? Voilà mes questions.

Pour comprendre – et répondre à – ces questions, j’aimerais:
7 décrire un peu ce qu’est un système financier, et rappeler les caractéristiques fondamentales du système né après la deuxième guerre mondiale
7 voir pourquoi il a disparu
7 voir pourquoi depuis 20 ou 25 ans, on est dans un système totalement autre
7 voir les caractéristiques et les causes de ce système qui font que l’on parle maintenant de crise du système financier mondial
7 lancer des pistes de réflexion.

Le rôle de la finance

La dette extérieure des Etats-Unis
est le double
de celle des pays africains,
sud-américains et asiatiques réunis
Quand on critique le système financier, on ne critique pas la finance. Elle fait partie de toute société organisée. Quel est son rôle ? La finance, c’est le mécanisme à travers lequel ceux qui ont du capital accumulé – épargné pour des raisons diverses – le donnent à ceux qui ont des besoins, mais qui n’ont pas – provisoirement ou structurellement – assez de capitaux pour pouvoir les satisfaire. Et ainsi c’est normal, c’est juste, c’est bon, la finance. Le marché fait rencontrer ceux qui ont le capital et ceux qui n’en ont pas, ceux qui ont des besoins, et ceux qui les ont déjà satisfaits, et qui peuvent se permettre d’aider les autres, moyennant, non pas la solidarité et la mutualité, mais le prêt et le remboursement.
La finance internationale aussi est bonne. Elle a comme fonction fondamentale de financer le commerce. Elle permet à une entreprise d’acheter une matière première, et de payer plus tard, quand elle aura vendu le produit fini. Ou bien elle sert à augmenter les capacités d’expansion de la production, à aller créer des richesses ailleurs. Tant que la finance internationale finance le commerce ou l’investissement direct à l’étranger, qui est censé augmenter la capacité de production de richesses, elle joue un rôle important.

Le système financier de l’après-guerre

Après la deuxième guerre mondiale, selon les Accords de Bretton Woods, on avait créé un système financier et monétaire mondial. On s’était mis d’accord sur les règles qui devaient diriger les échanges commerciaux et les échanges de capitaux entre pays en fonction de leurs besoins. Le fonds monétaire international (FMI) devait régler la liquidité entre pays. Un pays faisait de grands investissements, avait des besoins et n’avait pas assez de capitaux ? Il allait au FMI, qui prêtait à bas taux d’intérêt. Et c’est pour cela qu’on a augmenté les capacités de tirage que chaque pays avait sur les capitaux gérés par le FMI. Et le FMI, la banque mondiale, c’était aussi des prêts aux pays sous-développés, après la décolonisation, en fonction de leur politique de reconstruction- ou de construction – de leur économie nationale.
Pour cela, il y avait un principe fondamental : l’existence d’une monnaie de référence, le dollar, moyen de paiement international. Un Coréen, qui achetait quelque chose en Argentine ne payait ni en won ni en pesos, mais en dollars. Le dollar était monnaie de référence parce qu’il était convertible en or. C’était surtout la France qui avait imposé la convertibilité, cette possibilité d’échanger des dollars contre de l’or, et vice-versa.
De plus, les taux de change entre les monnaies était fixes ; toutes les monnaies avaient un taux de change par rapport au dollar. Chaque fois qu’il fallait surévaluer ou dévaluer une monnaie, les banques centrales, dans le club de Paris, devaient donner leur accord.
Tertio, dans le système financier de l’époque, la monnaie était un instrument aux mains des pouvoirs publics. A travers les banques centrales ils établissaient les taux d’escompte et les taux d’intérêt qui servent de robinets de circulation de la monnaie. Quand on ouvrait le robinet, en baissant les taux d’intérêt, on favorisait la consommation. Quand on voulait empêcher qu’on consomme trop – pour éviter l’inflation et favoriser l’investissement – on fermait les robinets par des taux d’intérêt élevés. Donc, l’Etat contrôlait les grandes masses macro-économiques, l’investissement, le niveau de consommation.
L’Etat contrôlait alors la politique fiscale, parce que, en contrôlant la monnaie, il pouvait aussi affecter, à travers les taxes, la redistribution des richesses. Si les taxes sur le capital étaient élevées, ça permettait de financer l’Etat, qui avait des revenus à répartir, sous forme de pensions, d’allocations chômage, de Sécurité sociale, etc… Et, donc, l’Etat pouvait contrôler l’économie. Et, à travers les douanes, les taxes, les tarifs, etc., l’Etat contrôlait les interactions de l’économie nationale avec l’économie internationale. On pouvait faire une politique monétaire nationale et donc une politique de développement social et une politique de sécurité sociale. C’était la politique keynésienne, c’est à dire de manoeuvre de la dépense publique, et donc du capital ; elle était possible parce que les Etats contrôlaient la monnaie. Ce système a fonctionné jusqu’à la fin des années soixante, début septante…

La fin d’un système

Qu’est-ce qui a mis fin à ce système? Les Etats-Unis avaient inondé le monde de dollars, en particulier à cause de la guerre du Viêt-nam, et ils commençaient à avoir une dette extérieure particulièrement élevée. Ils se sont dit: « Si nous devions rembourser toutes ces réserves en dollars qu’a le monde entier, on va à la banqueroute. » Les conseillers de Nixon l’ont poussé à déclarer la non convertibilité du dollar en or, et c’est ce qu’il a fait en 1971. Un principe fondamental du système monétaire et financier du monde a craqué. Ca ne signifie pas que les dettes des Etats-Unis ont disparu. Je me permets de vous rappeler que la dette extérieure des Etats-Unis est le double de celle des pays africains, sud-américains et asiatiques réunis. Elle s’élève à 4700 milliards de dollars, alors que celle de tous les pays pauvres est de 2400 milliards de dollars. Donc, le plus grand pays endetté du monde, c’est les Etats-Unis. Seulement, personne ne va leur réclamer même un dollar…
Deuxième événement, en 1973 : la « crise du pétrole » : nous avons donné 5% de notre richesse de pays développés aux pays de l’OPEP[3] parce qu’ils avaient augmenté les prix du pétrole. Alors, il y a eu une masse énorme de ce qu’on a appelé les pétrodollars, qui étaient un surplus fantastique. Nous, on les appelait « surplus pour les pays de l’OPEP », parce qu’ils ne savaient pas comment les utiliser. Ils n’avaient pas de banques, d’assurances, de sociétés financières… Et c’est nous qui avons géré ces pétrodollars et nous les avons prêtés aux pays d’Afrique et d’Amérique Latine. On les a prêtés à 1,2% de taux d’intérêt, et, en 78, on avait 6 ou 7% de taux d’intérêt, c’est pourquoi on a endettés ces pays, et nous sommes devenus de nouveaux riches. L’augmentation des prix du pétrole n’a profité, ni aux pays de l’OPEP, ni aux pays pauvres, mais à nous…

La « liberté des mouvements de capitaux »

L’Afrique pourrait disparaître aujourd’hui, l’économie mondiale
ne le saurait même pas. Seulement, il y a 750 millions de gens qui disparaîtraient…
A partir de 74, Nixon a déclaré la « liberté des mouvements de capitaux ». Tous les capitaux pouvaient entrer ou sortir des Etats-Unis sans contrôle de la part des autorités monétaires et politiques. Et tous les autres pays ont dû faire la même chose. On nous a dit qu’il fallait libéraliser les mouvements de capitaux, parce qu’on était dans une nouvelle ère financière qui allait favoriser le commerce. Et, plus ça augmenterait le commerce international, plus ça apporterait de richesses… et tout le monde aurait été content et heureux !…
On a obligé tout le monde à libéraliser les mouvements de capitaux : le Japon en 87 et l’Europe en 89. Et puisque – les Etats-Unis, le Japon et l’Europe – nous représentons 92% des transactions financières, quand on dit « mondialisation des finances », c’est la mondialisation des nôtres. Vous savez, les marchés financiers, c’est pas l’Afrique… L’Afrique représente 0,9% du produit mondial, « ma » Belgique représente 1,1%. Nous, les 10 millions, on pèse plus que l’Afrique sur l’économie mondiale ! L’Afrique pourrait disparaître aujourd’hui, l’économie mondiale ne le saurait même pas. Seulement il y a 750 millions de gens qui disparaîtraient…

Le système actuel

Et donc on a tout libéralisé. Après la libéralisation des mouvements de capitaux, il fallait que le commerce des marchandises soit libre. Le GATT a eu la fonction historique d’accélérer toutes ces négociations, pour éliminer les barrières douanières, les tarifs, pour permettre que tous les biens puissent circuler. Inutile d’avoir des capitaux qui circulent librement si les marchandises ne le font pas. Alors, on a libéralisé le commerce, et cela a augmenté la mondialisation du système de production. Les entreprises ont commencé à s’implanter partout et elles avaient besoin de capitaux. La libéralisation du commerce a appelé davantage de mondialisation des capitaux et des marchés financiers.
On est alors entré dans un système financier d’instabilité monétaire. Avant, les monnaies étaient des instruments, à partir des années septante, les monnaies sont devenues des marchandises. On les achète comme on achète du pétrole, du cacao, du blé, etc. Le prix des monnaies varie : on est passé du système de taux fixes des changes à celui des taux de change flottants, c’est-à-dire que toute monnaie flotte dans sa valeur par rapport aux autres monnaies. Ces fluctuations se font, non pas en fonction de l’économie réelle d’un pays, mais en fonction du marché financier. Le franc français est quelque chose qu’on achète et qu’on vend, indépendamment de ce qui se passe dans « votre » économie. C’est pour cela que, à l’heure actuelle, plus que par le passé, l’action Renault peut changer, en quelques secondes, sans que les ouvriers ou les ingénieurs de Renault produisent mieux ou moins bien. Il y a une distanciation croissante entre l’économie financière et l’économie réelle. Puisque les monnaies sont des marchandises, elles ont des prix. Donc, on dit : « tiens ! le dollar ne vaut plus tellement… tiens ! la couronne suédoise a augmenté de 10%… » Et tout ça en quelques secondes ou minutes.
Plus tout cela a été libéralisé, mondialisé, plus on a développé les technologies de l’information et automatisé les transactions financières.
L’informatisation croissante des marchés financiers accélère le changement de valeur des monnaies. Les bourses s’automatisent. On va vers la virtualisation de la monnaie, car la valeur des monnaies est donnée simplement par des évolutions de transactions. Faites par qui ? Justement, par ceux qui gèrent les fonds d’investissement comme LTCM. Les marchés deviennent « volatils ». On est entré dans un système où le long terme c’est : trois jours, cinq jours, dix jours. Le court terme : c’est à la seconde.
On a 2000 milliards de dollars de transactions par jour, et personne ne contrôle plus ces mouvements. Les pouvoirs publics ont accéléré tout ça et disent : « Ah, mais nous on n’y peut plus rien ! » Désormais, nos économies doivent se soumettre aux contraintes des marchés financiers mondialisés, libéralisés, déréglementés, privatisés.
Une fois qu’on a libéralisé, on a déréglementé. Ca veut dire que l’Etat n’intervient plus pour fixer les règles du système. L’assurance est un produit financier. Donc, on a déréglementé les assurances et les banques, et on les a ensuite privatisées. Vous êtes maîtres, en France, de la privatisation des assurances, puisque vous avez le number one de l’assurance. Donc vous appelez ça un « secteur géostratégique », et aucun gouvernement, même le plus socialiste qui soit, ne va aller contre la logique de la privatisation de l’assurance. Vous y perdriez un avantage géostratégique important pour l’économie française. Comme aucun gouvernement, aussi socialiste qu’il puisse se prétendre, ne modifiera jamais la privatisation de l’eau, parce que les deux plus grandes sociétés mondiales de l’eau sont françaises. Et ça donne un pouvoir important à l’économie française. La Lyonnaise des eaux, Vivendi (ex-Générale des eaux), et la SAUR (Bouygues) sont en train de conquérir le marché de l’eau à l’échelle mondiale. Les banques et les assurances ont été déréglementées et privatisées, et maintenant, partout dans le monde, les banques s’unissent. Parce que, désormais, dans tout ce mouvement – libéraliser, déréglementer, privatiser – il n’y a que les « gros » qui survivent et peuvent manger les autres.
Et c’est pour cela que le système financier actuel est composé, de plus en plus, de structures oligopolistiques, de grands oligopoles[4] bancaires. Maintenant, on a déréglementé et on a fait ce qu’on appelle la « total bank », la banque totale. C’est-à-dire que les banques, les assurances, les sociétés de distribution font la même chose. Une société bancaire peut faire de l’assurance ou de la distribution, et vice-versa. Et toutes ces sociétés se concentrent et deviennent des fonds fantastiques. Lorsque l’une ou l’autre est en crise, toutes les autres ont peur, et la solidarité égoïste se manifeste de la manière la plus belle. Parce que, si jamais ils laissaient tomber LTCM, eux aussi, ils pourraient tomber. C’est le prix de l’irrationalité qu’ils payent.

Perte de contrôle du politique

La logique financière tue
la logique industrielle.
Le politique, ayant perdu le contrôle de la monnaie, déclare que la monnaie devient un problème technique de marché, de gestion du marché, de gestion des portefeuilles, des avoirs financiers. La monnaie devient un problème de « gestion optimale des portefeuilles d’avoirs financiers » au niveau mondial. Le politique déclare alors que les banques centrales doivent être indépendantes et souveraines. Il leur donne la tâche d’assurer la stabilité des prix. S’il y avait inflation et si votre monnaie s’affaiblissait, aucun investisseur des fonds d’investissements – comme LTCM – n’investirait en France. Donc la France, comme tous les pays, cherche à avoir une monnaie forte pour que les gens achètent, investissent, fassent des transactions financières en francs français. Parce que, après, il leur faut payer les services financiers, ce qui rapporte de l’argent. La libéralisation a impliqué la politique du franc fort.
Pour faire un franc fort, une monnaie forte, il faut la stabilité des prix. Les banques centrales, autonomes, sont garantes de la politique de stabilité des prix qui est devenue une politique autonome. Aucun autre objectif ne peut changer cela. Vous voulez faire une politique économique de développement, pour les vieux, pour la santé, une politique sociale, une politique culturelle ? Rien ne doit affecter la politique de stabilité des prix ! Au contraire, tout autre objectif doit y être subordonné. Tout autre objectif, sauf le militaire… Finance et armée, ce n’est pas l’objet de ce soir, mais vous devriez y réfléchir…
L’Etat, ayant affirmé la politique monétaire comme une politique indépendante de toute autre politique, ayant donné l’indépendance à la Banque centrale, n’a plus la maîtrise des politiques macro-économiques. Pour obéir aux logiques du marché financier, ne pouvant plus autant taxer les capitaux et les transactions financières, ses revenus diminuent, et il doit diminuer les dépenses publiques. Sinon, il créerait un déficit, mauvais, pour la monnaie. Tout gouvernement actuel, même se disant de progrès, chaque fois qu’il prend une mesure politique, financière ou sociale, attend la réaction des marchés financiers. S’ils réagissent bien, tout le monde est content. S’ils réagissent mal, c’est la catastrophe.
Aujourd’hui, tout se passant en fonction de la valeur des monnaies, il y a une mutation des comportements d’épargne de la part des ménages européens. Déjà, aux Etats-Unis, 60% des ménages américains n’ont jamais investi leur épargne pour l’achat d’un bien. Nous, les Européens, on n’avait pas tendance à acheter des actions ou d’autres produits financiers, mais, plutôt, des maisons, du solide quoi !… Désormais 27% des ménages européens n’achètent plus, avec leur épargne, des biens, mais des produits financiers. Ceux-là ont tout intérêt à ce que la valeur de leur monnaie augmente, à ce que l’action de leur entreprise augmente. L’augmentation de la valeur des avoirs des actionnaires est devenue le paramètre pour mesurer si l’économie est bonne. Après les journaux du soir à la télévision, vous regardez deux choses : la météo, et le Cac 40. La ménagère française, même si elle ne sait pas ce qu’est le Cac 40, sait qu’elle doit le regarder pour savoir l’état de sa richesse.

Capital contre travail

Désormais, la répartition des gains de productivité va de plus en plus vers le capital, et de moins en moins, à l’Etat, à la société et aux revenus du travail. On diminue les salaires, les allocations; on augmente les revenus du capital. Ces cinq dernières années, la quote-part des revenus du capital sur le revenu total des pays de l’OCDE a augmenté de 49%, et celle venant des revenus du travail total a diminué de 18%. Ceux qui ont des revenus à partir du capital deviennent plus riches. Ceux qui n’ont que leurs salaires, ceux qui n’ont que leurs pensions, deviennent plus pauvres. Et tout ça, au niveau mondial !
C’est ça le désastre du système financier. Désormais ce sont des logiques financières qui déterminent la redistribution des gains de productivité au plan mondial et l’allocation de ressources. Le désastre de notre démocratie, c’est que ce n’est pas « nous », les citoyens, qui décidons. Ce n’est pas l’Assemblée nationale française, qui décide de la valeur du franc français. Ce n’est pas du tout le Parlement européen. D’autant plus que le Traité de Maastricht dit que la Banque centrale européenne doit être absolument indépendante de tout pouvoir politique national et européen.
Je n’ai pas le temps d’expliquer toutes les conséquences mauvaises, pour les entreprises par exemple. La logique financière tue la logique industrielle. Toutes les entreprises doivent compenser l’incertitude industrielle par la maîtrise financière, et elles ont développé un portefeuille financier. Celles qui ne pensent qu’à la logique industrielle risquent de disparaître du jour au lendemain, mais celles qui ne pensent qu’à la logique financière aussi…

Il n’y a plus aucune entreprise mondiale de 750.000 personnes travaillant par sites de 20 ou 30.000. Les grandes entreprises mondiales deviennent des fédérations de petites et moyennes entreprises sous-traitantes, qui se localisent là où les taxes sur le capital sont basses, où les syndicats ne sont pas puissants, les conditions de travail pas contraignantes pour eux, etc. Elles se disent, « c’est fini l’entreprise, vive la fédération! ». ACCOR, encore une « forte » française, a lancé, dans tous les journaux anglo-saxons, la campagne « Global brands /local citizens », c’est-à-dire « produits (commerciaux) globaux »/citoyens locaux. Ils se disent des structures de production mondiales, mais avec une citoyenneté locale. Et ils disent que c’est eux la citoyenneté !
L’indépendance des banques centrales est un leurre. Les banques centrales, même Greenspan et la Federal Reserve Bank, sont soumises aux contraintes du marché financier mondialisé. Parce qu’aucune banque centrale n’a assez d’avoirs financiers pour pouvoir contrer des mouvements spéculatifs, qui peuvent mobiliser 500 ou 1000 milliards de dollars en quelques secondes.

Alors, que faire ?

Face à tout ça, il me semble qu’il y a des mesures importantes qui doivent être prises immédiatement.

Je propose
de ne plus élire les parlementaires européen…
et d’élire les six gouverneurs de la Banque centrale…
La première, c’est qu’il faut arrêter la liberté de mouvement des capitaux. Il faut effectivement aller à la substance. Et la substance, dans le réacteur, c’est cette liberté du réacteur. Il faut que les mécanismes de la démocratie représentative récupèrent la maîtrise de la finance. De sorte que la finance soit remise au service de la création du welfare, de la création de la richesse partagée. Comment ? Il faut que nous, les citoyens, nous revendiquions les droits, pour les parlements, d’avoir des pouvoirs d’orientation et de contrôle sur les banques centrales.
Et maintenant, nous avons une occasion : le 13 juin de l’année prochaine, nous allons élire de nouveau le Parlement européen. Ma proposition c’est de dire que nous, comme citoyens, nous devons commencer à faire une campagne de pression sur les parlementaires actuels – et sur les directions des partis politiques – pour dire que nous n’allons pas élire un parlement si les membres de ce parlement ne changent pas les rapports avec la Banque centrale européenne. Si le Parlement européen continue à dire que l’indépendance de la Banque centrale est l’un des principes fondamentaux de la politique monétaire européenne, moi je propose de ne plus élire les parlementaires européen… et d’élire les six gouverneurs de la Banque centrale… Eh ! c’est la démocratie représentative… élisons ceux qui ont le pouvoir ! Au moins, ils seront nos représentants. Mais vous riez… c’est normal, parce que c’est absurde… C’est absurde d’aller élire les six gouverneurs. Elisons des membres du Parlement européen qui puissent avoir un pouvoir d’orientation et de contrôle sur la Banque centrale, sur les six gouverneurs. Nous devons, avec nos associations, exercer cette pression sur les politiques. Si nous ne faisons rien, la droite et l’extrême droite ont raison de dire : « A quoi sert ce parlement de bla-bla et ces élections fictives ? » Et c’est nous qui aurions contribué à faire avancer le discrédit du politique. Parce que, nous, nous acceptons… que les politiques acceptent qu’ils n’aient « rien à dire » sur la Banque centrale européenne.
C’est une idée que je reprends, c’est possible, ce n’est pas seulement une déclaration idéologique de principe. Ca reste évident que nous ne sommes pas organisés pour ça, que les mouvements associatifs ne sont pas prêts pour le 13 juin. Je vous signale qu’on a lancé ce matin, en Belgique (mais je n’étais pas là), on a lancé l’idée du 13 juin, l’association du 13 juin, pour dire : « il faut que »… Ce n’est pas l’appel du 18 juin, c’est le 13 juin. C’est pour dire qu’il faut faire quelque chose…

Deuxième chose qu’il me semble qu’il faut faire : convoquer – faire pression pour qu’on convoque – une conférence mondiale, un sommet mondial, mais un vrai… pour établir un Conseil mondial de la sécurité financière. Ce n’est pas possible qu’un fonds d’investissement comme LTCM puisse perdre 3,700 milliards de dollars en affectant la vie de millions de gens. Aucune banque n’a le droit de fragiliser une économie nationale. Aucune banque, aucune assurance, n’a le droit de fragiliser une ville. Aucun système financier n’a le droit de fragiliser des centaines de millions de gens.
Peut-on accepter le cynisme des Européens qui, alors que les pays du Sud-Est asiatique ont perdu 20 à 30% de leur richesse, caracolent, arrogants et fiers, en disant : « Nous, avec notre Euro, on se porte très bien… On n’a rien à craindre…. On est très heureux parce que notre Euro… » ? On ne fait rien pour empêcher des choses pareilles, mais « nous, on est très fiers. Nos journaux, nos dirigeants, nous disent que désormais l’Europe, l’Union Européenne avec l’Euro, est devenue une île de prospérité… Et de stabilité des prix… ». Alors qu’on a 52 millions de pauvres ! Pareil aux Etats-Unis où le gouvernement reconnaît qu’il y a 37 millions d’américains en dessous du seuil de pauvreté, et qu’il y a 41 millions d’américains exclus de toute protection médicale. Mais les Etats-Unis, c’est le « number one », c’est la puissance financière !…

Troisième chose qu’il faut faire : taxer toutes les transactions financières spéculatives. Il n’y aurait pas eu cette crise des 3,7 milliards de dollars de LTCM, si on avait taxé ces transactions. Donc il faut que nous nous battions pour ATTAC. ATTAC, c’est, comme l’avait suggéré le prix Nobel d’économie de 1981, Jack Tobin, mettre 0,5% de taxe sur toute transaction financière internationale. Nous, dans ATTAC, on a un peu plus développé ça : par exemple, si votre gain de capital s’effectue en moins d’un mois, il faut taxer 100% ; si, au contraire, vous avez fait un gain de capital sur une année, on le taxe normalement, à 10 ou 15%. C’est-à-dire qu’on module la taxation en fonction du lien avec l’économie réelle.
Partout, il faut éliminer les paradis fiscaux. Il y a 37 paradis fiscaux de par le monde qui ont permis à LTCM et à tous les fonds d’investissements équivalents d’exister sans aucun contrôle. Il faut éliminer aussi toutes les « zones franches » qui se multiplient de par le monde. « Votre » pays n’a fait que multiplier les « zones franches » ces dernières années, ces zones où toute entreprise étrangère s’établissant est très peu taxée. La France est le deuxième grand pays au monde qui attire les investissement directs étrangers. Pourquoi Toyota a-t-il choisi Valenciennes ? Parce que les ouvriers de Valenciennes sont meilleurs que les ouvriers mexicains ? Ou parce que les Japonais aiment davantage la couleur des yeux des femmes de Valenciennes ? Non, mais parce que c’est là, à Valenciennes, que le taux de productivité de leur investissement est le plus élevé pour leurs actionnaires, parce que le taux de profit du capital est plus élevé. Et c’est parce que le gouvernement français a donné tout : « zone franche » et autres facilités.

Donc, il faut éliminer les paradis fiscaux et les zones franches. Et finalement, il faut récupérer les contrôles nationaux de la monnaie. Après, comment faire tout ça ? On peut en débattre… J’espère que le débat me permettra de clarifier des choses que j’ai survolées à toute vitesse.

Alain DOBIGNY.

[1] Fonds de couverture, fonds d’arbitrage, ou même fonds de spéculation. Ce sont surtout des firmes d’investissement qui, pour le compte de particuliers (à plusieurs centaines de milliers de $ la mise initiale…), ou d’investisseurs institutionnels, font de la gestion spéculative ultra-sophistiquée. Elle ne sont soumises à aucune réglementation prudentielle, ni à aucune autorité de tutelle, ce qui leur permet de « jouer » des sommes sans rapport avec les fonds propres qu’ils détiennent. C’est donc – idéologiquement la seule « discipline du marché » qui est choisie, avec aussi la peur d’une fuite de capitaux vers les centre offshore, ou extraterritoriaux. Combien y en a-t-il ? 4000 ? Quels sont les montants qui y sont investis ? Quelque 200 milliards de $, contre 4 il y a 5 ans ! NDLR, d’après le Monde Diplomatique, nov.98, Ibrahim Wiarde.
[2] Programme des Nations Unies pour le Développement.
[3] Organisation des pays exportateurs de pétrole.
[4] Marché dans lequel il n’y a que très peu de vendeurs face à un très grand nombre d’acheteurs (à l’inverse de l’oligopsone).

Résistances et alternatives à la mondialisation

Le 21 novembre 1997, environ 400 personnes se retrouvent autour de Bernard CASSEN, rédacteur et directeur général au Monde diplomatique, afin de débattre sur le thème des résistances et alternatives à la mondialisation.
La soirée s’organise en trois temps : d’abord l’intervention de B.Cassen, puis le témoignage de trois organisations ou entreprises (la Confédération paysanne, Artisans du Monde et Ambiance bois) -trois modes de production et de commercialisation où l’autre est reconnu comme un partenaire de dialogue et non comme un concurrent à détruire- et enfin, bien sûr, le débat entre la salle et la tribune.

UN MOT SUR L’HOMME À LA RICHE PALETTE DE COMPÉTENCES QU’EST B.CASSEN :
Enseignant à l’Institut d’études européennes (Paris VIII), il est aussi écrivain, européen et universaliste, comme l’atteste sa fonction de secrétaire général de la Maison de l’Amérique latine, à Paris, enfin il incarne avant tout, par la rigueur et l’honnêteté de son analyse, l’idée même du journaliste. Le 7 mai dernier, à Londres, le débat contradictoire sur le thème : « la mondialisation est-elle inévitable? », qu’il co-anime avec Serge Halimi et Ricardo Petrella, avec, pour interlocuteurs, les journalistes du Financial Times (FT) en est une parfaite illustration…

LA PAROLE À BERNARD CASSEN :

..A propos de cette rencontre à Londres, justement :

Il faut savoir que les journalistes du FT ne sont pas acquis, ou résignés, à la mondialisation, mais franchement enthousiastes, « frénétiques » de cette dernière. Le débat a donc été un choc culturel entre deux visions du monde qui se sont affrontées, sans jamais se retrouver. En fin de compte, ce sont les « anti-mondialisation » qui, mieux préparés, sachant qu’ils allaient opérer en terrain hostile, ont eu l’avantage sur les journalistes du FT, très imbus de leur personne et qui ont récité une sorte d’abstract de Que sais-je? néo-libéral. Avantage très peu apprécié des Anglais…qui ont quitté la salle sans dire au revoir. L’histoire, au-delà de l’anecdote, montre à quel point ces journalistes, qui sont pourtant de grande qualité, sont habitués à être écoutés respectueusement, à n’avoir aucune contradiction, allant jusqu’à haranguer les ministres.

Mon exposé sera centré sur 4 points :
1- La thématique du nouvel état supranational : un Etat sans société et donc des sociétés sans pouvoir
2- La posture et l’imposture libérale
3- L’intégrisme libre-échangiste
4- La manière dont nous pouvons « jeter quelques grains de sable dans la circulation du capital financier ».
La mondialisation, dont le moteur est la formidable dynamique du capital financier -désormais délivré de toute entrave à l’échelle internationale- est renforcée par les technologies récentes de l’information et de la communication, qui abolissent à la fois l’espace et le temps. Il est important de faire la distinction entre la mondialisation et l’internationalisation, souvent confondues.
L’internationalisation est un passage entre le sentiment d’appartenance à une communauté nationale et l’aspiration à l’universel. En revanche, la mondialisation ne veut rien savoir des ensembles organisés, elle contourne, et nie même, les Etats en tant que lieux pertinents d’exercice de la démocratie et, par là, garants du bien commun.

La thématique du nouvel
Etat supranational

Dans son dernier livre, Misères du présent, richesse du possible, André GORZ écrit que, en contournant les Etats existants, la mondialisation crée son propre Etat. Il existe donc un Etat supranational de facto, qui est la constellation FMI, Banque mondiale, OCDE, OMC, avec, comme relais régional, la Commission européenne.
Ces institutions parlent d’une seule voix, celle du marché. Marché qui, pour le FT est « ce qu’il y a de plus achevé dans l’aventure humaine » (sic). Ce pouvoir supranational est un pouvoir sans sociétés, avec, pour conséquence, le fait que les sociétés se retrouvent sans pouvoir. Pour Gorz, cela s’explique par l' »exode » du capital qui s’est détaché des Etats avec lesquels il a fait bon ménage pendant les « trente glorieuses », mais dont il n’a plus besoin.
Désormais, on considère la mondialisation comme une chose acquise. Le débat politique électoral ne porte même plus sur cette question, l’attention étant détournée sur les questions dite de société. Pensons aux élections américaines, ou même britanniques, durant lesquelles les questions économiques et financières, considérées comme trop sérieuses pour relever de la capacité d’intervention du citoyen, ont été complètement évacuées au profit d’autres sujets tels que la
violence, le droit à l’avortement, le statut des homosexuels, la drogue, etc., problèmes majeurs certes, mais qui, le débat se circonscrivant à eux, occultent la mondialisation qui, pourtant, est peut-être leur cause première.
Comment lutter contre cet Etat supranational? La solution n’est évidemment pas le repli sur soi, mais l’internationalisation, c’est-à-dire l’articulation entre des volontés s’exprimant dans des cadres surtout nationaux -seuls cadres permettant actuellement à la démocratie de s’exercer- cadres qui, bien sûr, doivent s’élargir.
En ce sens, il existe bien quelques tentatives, que ce soit en Amérique du Nord, dans le Sud, ou en Europe. Malheureusement, si l’on prend l’exemple de l’Union européenne, on constate qu’elle n’a qu’une ambition, celle de se diluer, de se suicider dans la mondialisation.

La posture et l’imposture
néo-libérale

Ce qui se passe sur les bourses asiatiques aurait dû amener à une saine auto-critique tous les thuriféraires des marchés. En effet, contrairement à ce que radote le FMI, lorsqu’il déclare sans le moindre humour : « En facilitant la canalisation des flux d’épargne vers leurs usages les plus productifs, les mouvements de capitaux augmentent l’investissement, la croissance et la prospérité », nous ne pouvons que constater, notamment à la lumière du krach asiatique (qui est très loin d’être terminé, et peut se transformer en véritable cataclysme financier) que la libre circulation des capitaux et la globalisation ne réduisent pas du tout les inégalités, mais ne font que les augmenter.
En réalité, il n’y a aucune corrélation entre les flux d’investissement et les besoins. Par exemple, les mouvements de capitaux ne s’intéressent pas du tout à l’Afrique où les infra-structures de tous ordres font défaut. Ce qui veut dire que la mondialisation n’est pas mondiale. Elle n’affecte que les régions du monde où le capital peut s’optimiser, se reproduire, soit un tiers ou la moitié de la planète. Certains diront que les flux financiers ont repris vers le Sud. C’est exact. Mais où vont-ils? La plus grande partie va vers l’Asie orientale, et plus précisément vers la Chine. Quels sont-ils? Il faut distinguer deux types de flux financiers : les investissements directs et les investissements de portefeuille. Ces derniers sont ultra-volatils, puisqu’ils sont réalisés principalement par les fonds de pension américains, britanniques, japonais, etc., qui manient des sommes colossales, qu’ils retirent d’un jour à l’autre, sans se soucier de ce qu’il advient du pays dont ils se retirent, l’objectif de ces fonds de pension étant l’optimisation la plus rapide et la plus élevée, au plus court terme.
Cette façon d’opérer concourt à ce qui s’est passé récemment en Asie du Sud-Est, événements qui mettent à mal le miracle asiatique dont on nous a rebattu les oreilles.

L’intégrisme libre-échangiste

La mondialisation comporte deux articles de foi : la libre circulation des marchandises, c’est le laisser-passer, et la libre circulation des capitaux, c’est le laisser-faire.
Ces principes ont préséance sur toute autre considération, qu’elle soit culturelle, politique, citoyenne, écologique ou autre.

L’OMC a érigé en valeur suprême la libre circulation des biens et des marchandises, indépendamment des degrés de développement des pays qui les achètent ou les vendent. Sur quoi portent ces échanges? En Europe, où le commerce est surtout intra-européen, on se vend et on s’achète les mêmes choses, on achète des voitures aux Allemands, qui nous achètent pratiquement les mêmes voitures. On assiste ainsi à un mouvement brownien de marchandises, aggravé par le système du flux tendu, les stocks étant en permanence sur la route. Tout ceci conduit à la thrombose des transports, mise en évidence encore dernièrement par le conflit des routiers.
La formidable augmentation du commerce intra-européen est donc parfaitement irrationnelle, d’autant plus que tout cela a un coût : la pollution généralisée.
Passons à une autre absurdité du libre-échange : la théorie du commerce international repose fondamentalement sur celle des avantages dits comparatifs. Etant donné que les produits de base sont à peu près tous remplaçables par des produits de synthèse -ce qui ruine d’ailleurs les pays producteurs de ces produits de base- on peut « tout faire n’importe où », trouver le même niveau de qualification pointue n’importe où dans le monde, ce qui fait que la localisation géographique n’a plus grand sens.
Mais au nom de cette localisation devenue caduque, est-ce que les pays développés doivent abandonner, parmi leurs industries celles sur lesquelles ils n’ont pas « d’avantages comparatifs » à cause des coûts de main-d’oeuvre, comme les industries du textile, de la chaussure, etc.? Est-ce qu’ils doivent se concentrer sur les points où ils sont les meilleurs, c’est-à-dire les nouvelles technologies de l’information et de la communication? C’est cette dernière idée que prône Touraine, qui pense qu’avec les excédents ainsi dégagés, il sera possible de fournir le filet de sécurité sociale à la masse de gens laissés pour compte (tout le monde ne pourra pas être ingénieur, directeur de recherche au CNRS ou journaliste au Monde diplomatique). Il faut savoir que cette masse représentera, tout de même, environ 80% de la population.

La libre circulation des marchandises pose une autre question : faut-il être être de plus en plus dépendant des débouchés extérieurs, ou, au contraire, des économies plus auto-centrées sont-elles préférables?
La frénésie exportatrice des pays du Sud-Est asiatique, la croissance de ces pays (Thaïlande, Malaisie, etc.) tirée de mono-exportations dans des secteurs limités -et qui font qu’en cas de crise on assiste à l’écroulement des politiques- feraient pencher pour la deuxième solution.
La question se pose avec une acuité particulière en matière alimentaire. En effet, doit-on faire confiance aux mécanismes du marché mondial pour régler le problème de la faim?[1] Ou, au contraire, faut-il que les pays aient un minimum de sécurité alimentaire?[2]
Dernière remarque sur la libre circulation des marchandises : la bulle commerciale.
Il y a une complète déconnexion entre la croissance de la production et celle -3 à 5 fois plus rapide- du commerce. On échange de plus en plus les mêmes choses pour des raisons d’optimisation fiscale. C’est-à-dire qu’on produit, là plutôt qu’ailleurs, en fonction des jeux de prêts de transfert, des prix de cession, évitant ainsi de payer des impôts dans les pays où ils sont le plus élevés. Mais les partisans de la liberté des marchés devraient raisonner non en termes de prix, mais en termes de coût. En effet, quel est le véritable coût du transport si on lui ajoute le prix des autoroutes, des accidents et de la pollution? Toutes ces réflexions, c’est certain, sentent le protectionnisme à plein nez, et, dès lors, sont disqualifiées par la plupart. Pourtant, des études montrent qu’il n’y a pas de rapport entre la croissance et un degré moins élevé de protection. C’est plutôt le contraire. Les Etats-Unis, par exemple, ont développé leur puissance industrielle au XIXème siècle, à l’abri des barrières tarifaires. Quant à tous ces pays que l’on nous présente comme des modèles (Japon, Corée, Taîwan), ils ont, eux aussi, édifié leur puissance industrielle sur le contrôle absolu du marché intérieur et des exportations, et c’est seulement lorsqu’ils ont été en position de force qu’ils ont décrété le libre-échange, surtout pour les autres.
De toute façon, il ne s’agit pas de promouvoir un protectionnisme au sens où on l’entend habituellement, mais de protéger des niveaux de vie au sein des sociétés, de les tirer vers le haut et non vers le bas. C’est pourquoi la liberté du commerce international doit être subordonnée à des clauses culturelles, sociales et écologiques.

La libre circulation des capitaux est le deuxième article de foi de la mondialisation. pour avoir une idée de son importance, il faut savoir que les 4300 milliards de dollars représentés par les facturation du commerce international réel, sont l’équivalent de trois jours de spéculations financières. L’argent de ces spéculation est uniquement virtuel, sa seule réalité étant… les écrans des ordinateurs. Le même volume d’argent change parfois 10 fois d’affectation au cours d’une journée. La durée moyenne d’une opération est de 10 minutes, quand ce n’est pas 10 secondes, le grand maximum étant la journée. Le capital n’a donc pas de long terme.
Les échanges se succèdent à un rythme démentiel jour et nuit au niveau de la planète, puisque, avec le décalage horaire, les bourses fonctionnent en continu. Cette circulation effrénée du capital fait courir des risques systémiques, d’autant plus que le capital est « moutonnier ». En effet, si le cours d’une action baisse, elle est mise en vente par tout le monde à la fois, ce qui provoque sa chute massive. Depuis le krach de 1985, des coupes-circuits ont été introduits pour empêcher cette spirale infernale qui peut faire s’écrouler tout le système.
Les banquiers centraux eux-mêmes sont inquiets des risques encourus, puisque les capitaux mis en jeux sur les marchés financiers sont beaucoup plus élevés que la totalité des réserves des banques centrales. Les fonds de pension, pour ne citer qu’eux, sont cent fois plus « riches » que les Etats.
…Etats qui se sont auto-démunis à grands coups de décisions politiques, le point de départ en étant la désindexation du dollar sur l’or, décrétée par Nixon en 1971, la deuxième étape, la dévaluation du même dollar en 1973, ceci suivi de divers mouvements de « libération », d’innovations financières qui ont gagné l’Europe. C’est ainsi qu’en France, sous l’impulsion de Bérégovoy, en 1988, le contrôle des changes est supprimé, avec comme conséquence un coût important pour le contribuable. En effet, étant donné que, parallèlement à cette libération, il n’y a pas eu d’harmonisation de la fiscalité entre les différents pays, afin que les capitaux français ne partent pas dans les Etats fiscalement plus intéressant, il a bien fallu alléger l’impôt sur les revenus des capitaux placés en France. « Cette grandiose conquête démocratique » qu’est la libre circulation des capitaux s’est ainsi soldée par 20 milliards de francs payés par les contribuables.

Comment jeter
« quelques grains de sables
dans la circulation du capital financier »

Pour retrouver un peu de morale dans le système financier international, le phénomène majeur contre lequel il faut lutter est l’instabilité des changes. Pour rétablir un système de parité fixe comme avant 1971, il faudrait que tout le monde soit d’accord. Or, les Etats-Unis, qui utilisent le taux du dollar comme une arme commerciale, n’ont aucun intérêt à cela. Seule une monnaie européenne, en étant une monnaie de réserve pour d’autres pays, et en permettant que certaines facturations se fassent en euros, pourrait constituer un contrepoids et devenir un élément de stabilité monétaire.
Malheureusement, l’euro tel qu’il se présente actuellement, soulève bien des inquiétudes : sur la façon dont il va être géré, sa mise en place, telle qu’elle se prépare, risquant d’entraîner de très graves tensions sociales et un accroissement des disparités au sein de l’Europe.
D’autre part, pour que l’euro contre le dollar, il faudrait qu’il y ait une volonté de l’Europe-puissance. Mais, apparemment, il n’y a que le gouvernement français qui soit vraiment européen. Le test, c’est la défense : ou un pays se considère comme une entité capable de se défendre, ou il se met sous le parapluie américain. Or, force nous est de constater que l’atlantisme est une seconde nature pour la quasi totalité des gouvernements d’Europe.
Un autre moyen de lutter contre la mondialisation serait la suppression de ces zones de non-droit que sont les paradis fiscaux tels Gibraltar, l’île de Malte, Andorre, le Luxembourg, etc. Si on prend le cas du Luxembourg, il est évident que, s’il s’oppose à la levée du secret bancaire, c’est qu’il vit largement du recyclage de l’argent pas toujours très net. Les sommes correspondant à l’argent sale, à la corruption, au trafic de drogue, sont énormes et elles sont partout, dans toutes les banques, au point qu’on peut se demander si les trafics en tout genre ne sont pas un lubrifiant nécessaire au fonctionnement du système.
Le troisième point à développer pour lutter contre la mondialisation serait la taxation des revenus financiers. Quelques modestes essais en ont été faits par Juppé et Jospin, provoquant un scandale au nom de la « spoliation des épargnants ». A la suite de ces mesures, certains hebdos, tels Le Point, n’hésitent pas à parler de l’exode des cerveaux qui vont tous s’établir dans les Silicon Valley, des jeunes écoeurés par la France, des chefs d’entreprises taxés à mort, obligé d’aller s’installer en Suisse, aux Etats-Unis, etc. Ceci nous renvoie au type de construction européenne que nous voulons. Serait-ce cette Europe où le capital taxé dans peu d’endroits est tout à fait à l’aise, mais où, en revanche, le travail quand il en subsiste, est de plus en plus imposé?
Une autre mesure souvent avancée est la taxe James Tobin (J.T, prix Nobel d’économie), qui représenterait 0,1 à 0,25% des transactions, et qui s’appliquerait à tous les mouvements de capitaux, afin d’éviter la spéculation effrénée à laquelle nous assistons. En face de cette taxe, la presse a trois attitudes : « c’est scandaleux » (FT), « on n’en parle pas », « d’accord,… mais ce n’est pas possible ».
Si, « c’est parfaitement possible, puisque toute opération laisse une trace informatique. La décision ne dépend donc que du bon vouloir des principaux Etats. En faveur de cette taxe, il faut rajouter que, en plus du fait qu’elle diminuerait l’instabilité, elle susciterait un surcroît de ressources non négligeable, environ 290 milliards de dollars par an.
Voilà donc, énumérées dans le désordre, quelques solutions qui pourraient permettre de revenir sur les aspects les plus négatifs de ce que Viviane Forrester appelle « l’horreur économique ». Malheureusement, dans l’état actuel des choses, si ces solutions sont « connues », elles sont loin d’être appliquées ou même reconnues.

LA PAROLE AUX INTERVENANTS RÉGIONAUX

la Confédération paysanne

C’est un syndicat émanant de 2 branches principales, les Paysans travailleurs, souvent très modernisés et très endettés, et le Mouvement national des travailleurs et artisans ruraux, qui existait surtout dans le Massif central.
Dans l’appellation « confédération paysanne », l’adjectif paysanne est bien choisi, car c’est la première fois que, dans un syndicat agricole, on fait référence au paysage.
Quels sont les effets de la mondialisation sur l’agriculture?
Les échanges alimentaires européens représentent un taux très faible (5%) de la production européenne. La mondialisation ne se fait donc pas sentir au niveau des échanges, mais au niveau de la concurrence qu’elle implique. L’évolution de l’agriculture en France résulte du protectionnisme -national d’après guerre, puis européen- dans la visée d’arriver à l’autosuffisance alimentaire. Des prix garantis, des facilités bancaires devaient permettre l’industrialisation de la production et l’amélioration du revenu des agriculteurs. Cette politique, à part la question des revenus, a réussi, au point que l’on est passé de l’autosuffisance à la surproduction dans les années 60, ce qui a nécessité des financements compensatoires à l’exportation. Ces financements publics ont créé, dans les années 70, une euphorie, que la chute des cours mondiaux, provoquée par l’arrivé sur le marché de la Chine, de l’Inde, du Brésil, a tôt fait de dissiper, à l’aube des années 80. Finalement, l’Europe n’a pas pu écouler sa surproduction, les paysans du Tiers-Monde devenant concurrents des paysans européens. L’amélioration n’est pas pour demain. Ainsi, à l’initiative de la commission européenne, la production de viande bovine devrait baisser de 30%. Dans le même temps, les actifs en agriculture sont passés de 2,5 millions en 1944 à environ 800 000 actuellement.
L’unité spécialisée liée, en aval, à un gros industriel s’est substituée à la petite exploitation familiale qui écoulait ses produits sur le marché local. Selon la fertilité des sols, leur topographie, telle zone agricole est abandonnée, telle autre surexploitée. Ainsi, 10 départements du nord produisent autant que 45 du sud de la France. Le modèle industriel s’est imposé, le parangon en étant la porcherie en bord de mer, approvisionnée en tel ou tel composant alimentaire …au gré des fluctuations de son cours à la bourse de Chicago, saisies par l’ordinateur qui commande la composition de l’aliment distribué aux pensionnaires! Dans ces conditions, et compte tenu de la baisse de prix des produits agricoles, la rentabilité du capital investi devient problématique, s’il n’est intégré à l’industrie d’aval ou d’amont, voire à la grande distribution.
Avant d’être un moyen de gagner de l’argent, l’objectif d’une agriculture est de nourrir durablement les populations, pour les conserver en bonne santé et leur ménager un espace agréable pour se mouvoir. Par rapport à ces perspectives, on voit les limites du système en ce qui concerne la santé (pensons aux récentes crises de la vache folle et des veaux hormonés), aussi bien qu’en ce qui concerne l’espace, tantôt pollué, tantôt désertifié, qui, de moins en moins, assure sa fonction nourricière. C’est dans ce contexte que sont présentées quelques alternatives d’agriculture, biologique, paysanne, durable. Ces alternatives permettent d’une part au consommateur, en retrouvant le paysan, de revenir à une nourriture saine, et d’autre part à l’agriculteur, en préservant le sol, de le transmettre à ses descendants.

Artisans du monde

Il s’agit d’une chaîne de magasins dont le premier a été créé au Pays-Bas en 1969. Aujourd’hui, on compte 75 magasins en France, 3000 dans le monde, qui emploient 2000 bénévoles et 50 salariés (à Limoges, rue Haute-Vienne).
L’objectif d’Artisans du Monde (AdM) est de promouvoir un commerce équitable pour aller vers un développement durable et solidaire. Pour ce faire, plusieurs moyens sont employés. D’une part, ce réseau de magasins créés à travers le monde, magasins dont la particularité est d’appliquer un prix équitable, tenant compte des conditions de travail et de la nécessité pour les producteurs, d’avoir un projet de développement local. En outre, ces magasins font, à leurs fournisseurs, un préfinancement aux producteurs (50% du prix à la commande, 50% à la livraison), afin d’éviter les problèmes d’endettement, et adoptent une politique contractualisée en s’engageant à acheter pendant une certaine durée, ce qui permet aux pays du Sud de mener des projets à long terme. De plus, les permanents et les rattachés à AdM accomplissent un travail d’accompagnement en termes de commercialisation.
D’autre part, afin de promouvoir ce commerce équitable, des campagnes d’information sont lancées régulièrement. Elles ont pour but de faire pression sur les grands groupes, pour qu’ils soient plus attentifs aux conditions de travail des femmes et des enfants dans les pays du Tiers-Monde, et qu’ils signent des chartes avec leurs fournisseurs. En ce sens, en essayant de construire une économie solidaire qui se situerait entre l’économie administrée et l’économie libérale, Artisans du Monde est bien une forme de résistance à la mondialisation. De là à dire que c’est une « alternative », il reste un grand pas à franchir, compte-tenu de tous les problèmes non résolus (dérapage vers une assistance entraînant la dépendance, difficulté d’avoir un partenariat équilibré, question de la distribution en grande surface, question du label « produit équitable »).
On ne pourra parler d’alternative que si AdM arrive à se désenclaver, à tisser des liens avec d’autres entreprises de l’économie solidaire (entreprises d’insertion, épargne de proximité, régies de quartiers, etc.). Ce n’est que dans l’union que l’on pourra jeter quelques grains de sable dans la logique libérale, telle qu’elle vient d’être présentée.

Ambiance bois

Installée depuis 10 ans sur le plateau de Millevaches, c’est une scierie-raboterie, qui fabrique, à partir des bois du pays, du parquet, du lambris, du bardage, de la charpente, etc., et qui construit, avec ces produits, des maisons à ossature bois.
L’objectif d’Ambiance bois (AB) était et est encore d’être une entreprise dans laquelle on travaille autrement. Cet objectif est atteint, puisque c’est une entreprise gérée collectivement dans laquelle les tâches manuelles ne sont pas séparées des taches intellectuelles et où les salaires sont égaux.
Pour s’opposer à la mondialisation, AB ne mine pas le système de l’intérieur mais construit plutôt à côté. En ce sens, elle constitue, à son échelle, une alternative. Son rapport à l’argent est très intéressant. L’argent devant rester un outil au service d’objectifs, l’autonomie financière est assurée par un réseau d’actionnaires qui ne cherchent pas à faire des spéculations mais à faire fonctionner l’entreprise. Son statut, peu répandu, de Société anonyme à participation ouvrière, permet à l’argent de ne pas avoir tout le pouvoir. En effet, avec une telle formule, lors des assemblées générales, 50% des décisions appartiennent aux gens qui ont amené les capitaux, et les 50% restant à ceux qui travaillent.
Une autre originalité d’AB est sa notion de filière. Ayant constaté que la répartition de la valeur ajoutée ressemble à une pyramide inversée, le point sur lequel repose la pyramide étant le producteur de matière première, avec au-dessus, le transformateur, puis tous les intermédiaires commerciaux, l’entreprise décide de ne pas rester à un seul endroit de cette pyramide et, petit à petit, se met à couvrir l’ensemble de la filière, prenant le bois à sa plantation et le menant le plus loin possible…
Ambiance bois est aussi très attaché à l’idée de réseau de communication : il faut sortir de l’anonymat de l’échange. Aller chercher ses produits frais chez le voisin agriculteur qui, inversement, achète son bois à la scierie est un plaisir perdu qu’il est bien agréable de retrouver.
Et, enfin, il s’agit d’aider d’autres à se lancer sur des projets économiques dits « alternatifs ». A cet effet, un parcours pratique a été mis en place l’année dernière, s’inspirant des Compagnons du tour de France, au sein des diverses entreprises du réseau.

Michèle MANDON.

LE DÉBAT :

Joannès Billo, qui introduit le débat, parle des “capitaux apatrides”, évoqués par Marx.

Question : Y aurait-il 2 choix? Deux types de socialisme? Un socialisme libéral à la Tony Blair, un socialisme social-démocrate : contraindre l’économie, les financiers à “faire du social”? Reste-t-il un débat au sein même du Parti socialiste? Où est le débat quand 60 000 personnes suivent comme des moutons. Il y a un verrouillage, un blocage, même dans les partis de gauche. Comment peut-on entrer dans le champ du politique, trouver les moyens de créer un rapport de force, et, pour l’instant, on “se fait rouler”, qu’on soit au PC, au PS, ou ailleurs. Quels moyens le peuple, sans mandat, a-t-il de se faire entendre.? Quant aux syndicalistes professionnels et hommes politiques même ceux dont le discours sur la lutte est très dur pratiquent le cumul des mandats : il serait temps que des mouvements, partant de la base, structurés manifestent leur refus et interfèrent dans le champ du politique.
D’autre part, n’auriez-vous pas une certaine fascination pour cette mondialisation sur laquelle vous insisté tant, avec une “répulsion humoristique” ? Qu’en est-il d’une alternative politique, d’un projet de société positif? On n’attend pas que vous nous parliez d’alternatives modestes, mais de vos idées sur un projet radicalement différent et sur les forces politiques autres qui soient capables de le porter.

Bernard Cassen : Je ne suis pas sûr de pouvoir vous répondre. Je suis un journaliste, je propose des analyses, je ne suis pas en train de faire un programme de gouvernement. Et il y a d’autres lieux, d’autres contextes où on peut élaborer des projets. Quant aux dégâts de la mondialisation j’en parle et je les vois, en France, en Asie, en Amérique Latine, où je voyage beaucoup. Il ne faut pas se tromper de rôle! N’attendez pas que quelqu’un qui vous parle 45 minutes vous dise : “et voilà l’analyse, et voilà la solution clefs en mains”. Ce serait d’ailleurs contraire à l’esprit qui nous réunit pour discuter. Vous avez, vous, un avis, et le mien n’a pas, a priori, plus de valeur. Elaborer ce projet de société, c’est effectivement la question et il n’existe pas actuellement un tel projet de rechange global 8 ans après la chute du Mur de Berlin. Quant à celui qui en a fait figure, personne ne tient à ce qu’on le retrouve. En revanche, on peut avancer des éléments, (valeurs, lexique, …), non pas ceux de la mondialisation, mais ceux d’une société alternative. Aux valeurs médiatiquement dominantes comme la flexibilité, la compétitivité, la concurrence, le libre-échange, l’employabilité, la liberté de circulation des capitaux, on peut opposer des valeurs employées par nos amis à cette table [intervenants régionaux] comme, ce qui est équitable, la solidarité, le partenariat, la justice, la fraternité. De là à en faire un système cohérent, un pas énorme reste à faire. C’est l’échec patent du système totalitaire dans lequel nous vivons actuellement qui, fatalement, provoquera le rejet et, je l’espère, des solutions alternatives. Quant aux idées que j’ai avancées ici, ne pensez pas que ce sont des petits trucs. Dès que vous touchez au libre-échange, vous touchez le système en plein coeur, et à mort. Des petites luttes, par exemple pour le commerce équitable, qui remettent en cause la logique dominante des échanges, ne sont pas des luttes marginales. Elles sont modestes dans leur ampleur, locales. Mais, au niveau mondiale, il y a des millions d’associations (pas seulement des ONG, représentées, elles, au niveau des organismes internationaux). Il y a les bases d’un rejet mondial de ce système, simplement on ne le sait pas et nous ne nous connaissons pas! C’est ici ce que j’apprends. Ce qui fait la logique de la Confédération paysanne va dans le sens de ce que nous préconisons au Diplo : le concept d’agriculture paysanne, opposée à l’agriculture productiviste prônée pendant tant d’années par la FNSEA. Donc, les forces existent. Là, nous sommes 400. A Nantes, Rennes j’ai vu un même rassemblement : des milliers de gens qui veulent “faire quelque chose”. Là-dessus, le couvercle médiatique est particulièrement bien resserré et ces opinions n’ont jamais droit de cité dans les très grands médias où, d’ailleurs, elles seraient noyées, banalisées, passées à la moulinette. Parler 30 seconde à la télé, avec 14 personnes, sur la mondialisation, …Le système, si vous ne le contrôler pas de A à Z, ne sert qu’à faire valoir le producteur ou le réalisateur de l’émission. La vraie communication de proximité, j’y crois, par contre. Il s’agit de trouver des gens qui sont dans des logiques semblables, mais dans des secteurs différents. Ce phénomène de capillarité peut faire avancer les choses. Le terrain d’intervention majeur : l’Europe qui surdétermine absolument tout. Le combat est là! Ce qu’on a perdu -c’est majeur- la signature du pacte de stabilité. Ou on veut une autre Europe, ou seulement la continuité. Ce n’est pas la mascarade du Conseil européen sur l’emploi qui va changer quelque chose. L’habillement d’aujourd’hui ne trompe personne. On est, actuellement, “dans la seringue” . Tant qu’il n’y a pas de remise à plat de cela, je vois mal les choses. Il y a un énorme décalage, dénoncé dans un livre, paru il y a peu chez Arléa, Le bluff républicain, dénonciation du mécanisme qui fait que, alors que les gens sont anti-libéraux à 60%, ce sont toujours des libéraux qui gouvernent. Il y a donc un problème avec cette démocratie, vous aurez toujours, en gros, la même politique quoi que vous votiez. Même si Juppé/Jospin ce n’est pas pareil, sur l’essentiel on est dans la même logique. Quant à savoir si les gouvernants sont traîtres par nature ou si, ce que nous disons, ils ne le savent pas, …au moins certains le savent, ceux qui ont le temps de réfléchir, de lire autre chose que les revues de presse les concernant, pas ceux qui pratiquent le cumul des mandats. Mais, en tirant un peu le bout de la ficelle, on est en train de dévider toute la pelote, on touche à quelque chose et tout vient avec. C’est tout le système qui est à repenser alors qu’on en n’a pas un autre de prêt! Alors, je comprend que les hommes politiques paniquent ; ils préfèrent, à la limite, se suicider collectivement, faire comme tout le monde et comme les marchés boursiers. On va tous dans le mur, mais on y va ensemble! Personne ne dit “je sors de cela, je dis non, et je fais autre chose”. Il est vrai qu’on leur demande d’abjurer ce à quoi ils ont toujours cru et qu’ils ont adoré ; pour le PS et le marché c’est comme si on demandait au Pape d ’abjurer l’Immaculée conception! C’est dur culturellement et

politiquement. Ils n’osent pas franchir le pas par peur de l’inconnu. Ils se réfugient derrière les “contraintes”.

Q : Ce qui m’a frustré, dans votre exposé, c’est l’absence des hommes. Si la “découverte” du Nouveau monde a coûté à l’humanité 70 millions d’indiens, que coûte au monde latino-américain la mondialisation ? Vous qui en êtes un spécialiste, comment pouvez-vous continuer à dire que pour nous c’est en France et en Europe que cela se joue, et ne pas voir le lien nécessaire, indispensable pour la libération de toute l’humanité, qui passe aussi par l’Asie, par l’Afrique, pour sortir de l’hégémonie américaine? Des moyens? Le boycott des produits et des films américains. Le Che, ministre de l’industrie, n’a pas dit aux gens : “faites la safra”[3]”, il a pris sa machette et a été la faire avec eux.. Les gens ont besoins que le médecin, le prof soit un véritable citoyen et donne l’exemple. L’éducation peut passer par le refus, pour un enseignant de donner des notes, moyen de sélection poussant à la compétition. Les démarches possibles, il s’agit d’y penser et d’avoir un certain courage. (applaudissements).

R : Ce qui m’intéresse dans la démarche de la Confédération paysanne et d’Ambiance bois, c’est qu’il s’agit là de ce que nous avons à développer au terme d’une évolution qui risque d’être encore longue et douloureuse. Si compétitivité est devenu le maître mot de notre société, peut-on dire qu’une société peut se bâtir sur la compétitivité ? Si nous commencions par la refuser, par nous fixer quelques objectifs simples, et par apprendre à nos enfants la solidarité, plutôt qu’à définir un projet de société, ce qui est trop ambitieux et même dangereux. En revanche, la mise en avant de valeurs qui, petit à petit, pourraient délimiter un projet, oui. Il y a une antinomie entre l’idée même de société et celle de compétitivité : entre individus, cela ne pourra jamais former une société. Ce sont deux ordres contradictoires. Ce qu’on a à mettre en avant, ce sont les démarches solidaires, ce sont les pas en avant, ceux qui changent beaucoup de choses ; le commerce équitable, il ne faut pas croire que cela soit si simple que ça de le faire.
Pour l’autre interrogation , vous me reprochez un européocentrisme, voire un hexagonalisme, ainsi qu’une supposée absence des hommes de mon analyse ! Si j’apprécie le travail de Bourdieu et Gorz, mon positionnement est différent. Je suis de ceux qui croit que “je peux faire quelque chose là où je suis”, c’est-à-dire en France, et en Europe. Je ne voudrais pas me faire, moi, le porte-parole, de ce qu’il faudrait faire en Bolivie ou au Zaïre. C’est surtout à ceux qui y sont de le faire. Mon objectif, c’est de faire en sorte que nous, en France, et nous, en Europe, nous élaborions, de notre place, des concepts, des valeurs, voire des projets qui ne soient pas seulement des projets pour nous, mais qui soient des projets pour l’ensemble, et c’est beaucoup plus compliqué.
Aujourd’hui, au niveau des Etats ou des regroupements régionaux, les endroits d’où peut surgir quelque chose d’alternatif, ça ne peut pas être l’Asie, ni les Etats-Unis, pour l’instant, mais l’Europe.
Pourquoi l’Europe ?
Parce qu’elle est déjà “entre elle” d’une extrême diversité.
Elle a, de plus, un passé colonial, et, à cet égard c’est un atout. Il nous oblige, que nous le voulions ou non, à raisonner autrement, aujourd’hui. Je me sens, pourtant, rigoureusement sans culpabilité, je ne suis ni redevable, ni comptable de ce qu’on fait les esclavagistes. Ce n’est pas un hasard, si la France a toujours été en tête de l’aide publique au développement : elle a une autre expérience et une autre responsabilité.
Donc, agir en Europe et en France mais en pensant Monde, à notre niveau mais en faisant des leviers. Et l’Europe aurait -a- les moyens financiers, géopolitique d’être elle-même un levier pour une transformation qui aille dans le sens contraire. Si les outils sont là, il s’agit de s’en emparer, de tenter de les retourner contre ceux qui les manient actuellement.
Quant à vos sympathique recettes de boycotter les produits américains, ce n’est pas jouable : qu’est-ce qu’un produit américain, ou français aujourd’hui ? Rien que dans ma montre il y a des composants d’au moins 10 pays différents, peut-être des 4 coins du monde, et on ne peut plus dire “made in…quelque part” mais “made by…” -fait par- avec des identification comme Coca Cola ou Mac Do. Alors boycott? Il est vrai que par principe je ne veux pas être vu à Euro Disney ou dans un Mac Do.
On a “tout lâché” à Euro Disney, et c’est un scandale financier, commencé sous Fabius et terminé sous Chirac. La signature de l’accord aurait dû se faire entre Chirac et Disney représenté par Mickey. Là, Chirac, il a refusé, résisté!

Q : En France, pour lutter contre la montée du chômage, liée au système mondialiste, les socialistes proposent la réduction du temps de travail (RTT) à 35h, d’autres comme les écolos, à 32h, l’extrême droite, elle, a une autre recette : partager le travail “entre les Français”! Comment juger vous ces initiatives? Par ailleurs, j’aimerais connaître votre position par rapport au marxisme.

R : D’abord, je ne dis pas que j’ai lu tout Marx, mais j’ai lu Marx. Je ne sais pas si on adhère -ou pas- au marxisme. Mais il est évident que c’est une influence majeure pour moi et sans doute pour beaucoup d’autres qui ne le savent même pas. Aujourd’hui, d’ailleurs, le capital lui-même est extrêmement marxiste, la lutte des classes sévit sous une forme inouïe. Mais elle est menée surtout par l’autre camp. Le 150ème anniversaire de la publication du Manifeste, va être une occasion importante de redonner, en 1998, vie à des concepts marxistes. J’ai lu le livre de Samir Amin, Chroniques du temps présent. Pour lui, et avec raison, certains des textes de Marx sont d’une particulière actualité. C’est formidablement pertinent, d’où l’intérêt, pour tous de lire ou de relire Marx. Certaines analyses sont lumineuses et éclairent magistralement la situation actuelle.
Sur les remèdes au chômage, pas la peine que je parle des thèses du FN, mais sur la RTT, je n’ai pas plus que vous la science infuse, n’étant qu’un spécialiste du général, mais je lis énormément, par exemple le livre d’André Gorz[4] et celui de Roger Sue sous-titré Vers une économie quaternaire. Ils ont en commun, avec les travaux de Jacques Robin et de bien d’autres, de montrer que le volume de travail nécessaire pour la production de biens et de services marchands est en baisse constante. Pour Sue, le travail que nous avons intériorisé comme une valeur centrale de la socialisation, ne l’est plus dans les faits, dans le temps en tout cas.
Il faudra de moins en moins de main-d’oeuvre…pour produire de plus en plus. A la limite, on produit trop, déjà, et le problème n’est plus du tout, pour le libéralisme, de produire, il est que le capital, pour s’optimiser a besoin d’un nombre de gens de plus en plus réduit. L’armée de réserve, on n’en n’a plus besoin.. En ce sens, certains concepts du marxisme ne sont plus du tout pertinents. Car, en créant ce chômage de masse, le capitalisme en vient aussi, progressivement à s’autodétruire. S’il n’y a plus de pouvoir d’achat, toute cette surproduction de biens et de service, ne va plus trouver preneur. Aussi les remèdes envisagés ne peuvent avoir du sens qu’à partir d’une analyse de la situation.
Globalement, et ce n’est pas un diagnostic théorique, les études des cabinets de reengineering aux Etats-Unis le montrent, en supprimant 25% des emplois, il ne se passe rien, à part 25 millions de chômeurs de plus, pour la même production. En Allemagne même chose. Un quart des gens “ne servent à rien” en termes de production. Cette réduction du nombre de travailleurs ne va aller qu’en augmentant. Alors, 2 attitudes face à cela, ou bien c’est la catastrophe, ou bien c’est formidable. C’est ce que, comme Gorz, je pense! L’aspiration a être libérés du travail est séculaire et si on peut produire assez pour satisfaire tous les besoins mais avec beaucoup moins de temps occupé, tant mieux. Il faut organiser la société en fonction de ça ; cette amenuisement du temps de travail, avec explosion du temps libéré implique évidemment aussi une redistribution des revenus. et je rappelle que ce n’est pas du tout comme ça que c’est en train de se présenter. Gorz ajoute même que, vu l’évolution du travail nous sommes condamnés à être tous précaires. C’est la précarité qui est le fait dominant. 70 à 80% des contrats qui se concluent, en France, sont des CDD. Ailleurs, c’est pire.
Les chiffres du chômage dont on nous bassine ne veulent d’ailleurs rien dire, il sont faux. Aux Etats-Unis, le département du travail a étudié comment on qualifie le chômage pour le quantifier ensuite. Les critères ne sont les mêmes nulle part. S’il y a 9 critères répertoriés, l’un n’est pas pris en considération, c’est le nombre de travailleurs découragés, écoeurés, ne se manifestant pas ils ont disparu des statistiques. Quant au temps partiel subi, si vous le comptez comme un emploi, vous n’avez plus qu’à diviser tous les emplois à temps complets par 2 et vous n’avez plus de chômeurs. Il y aura même une demande! Aux Pays-Bas, exaltés comme un paradis de “la solution”, il y a plus de 30% de temps partiel (17% en France). Si vous prenez en compte le temps partiel, l’accès des femmes au travail, par exemple, en prenant tous ces paramètres, il y a autant de chômage au Japon qu’en Europe, et encore plus aux Etats-Unis, et plus en Angleterre qu’en France….Alors, fustiger la France pour ces 12% et proclamer les Etats-Unis et le Japon “machines à créer des emplois”, c’est une farce. La presse et les hommes politiques, imperturbables, continuent à citer les mêmes chiffres, alors que les organismes sérieux et même l’OCDE, rétablissent les faits. Comment peut-il être fait une politique pour régler un problème dont les données sont totalement fausses à la base ? Les responsables le savent-ils ou pas, je n’en sais rien.
Toujours est-il que la précarité est inscrite dans la logique des emplois de demain. Alors, retournons-là en avantage, acceptons la discontinuité des emplois pour chacun mais avec une continuité dans le revenu. Gorz propose une thèse qu’il contestait (le revenu garanti, à tous, qu’on travaille ou pas). il dit que cette thèse peut choquer mais est défendue par un nombre de plus en plus grand d’économistes. Elle existe, d’ailleurs, déjà en partie : les intermittents du spectacles, ça n’est pas très loin de ça. Quant aux agriculteurs, 45% des revenus agricoles sont d’origines publiques (aides européennes et nationales). Ils sont devenus, en quelque sorte des fonctionnaires à mi-temps, mais pourquoi ne pas étendre, même, cette garantie de revenus aux petits commerçants et à beaucoup d’autres. Les 35h, elles, ne servent à rien, car très insuffisantes. Dans le meilleurs des cas, ça peut maintenir des emplois là où il y en a, mais ça ne peut pas en créer. Même pas les 32h! La rupture, là-dessus, doit être beaucoup plus forte et implique une rupture sur tout le reste. De plus, on ne peut pas prendre des mesures radicales en France seulement : en raison de l’intégration énorme de la France au sein de l’Union européenne, s’il n’y a pas coordination, surtout financièrement, on peut faire des choses, mais pas jusque là. Les marges de manoeuvres nationales ne sont pas pour autant inexistantes mais nous sommes maintenant dans un périmètre européen et c’est ce niveau là qu’il faut prendre le problème.

Q : Faudrait-il changer de mode de vie? N’est-ce pas une politique malencontreuse qui a aboutit à dépeupler nos campagnes? N’avons nous pas en Limousin -partiellement désertifié- une qualité de vie autre que dans les mégapoles? Au lieu de rassembler les populations dans les ZUP où on vit en fin de compte très mal, ne vaudrait-il pas mieux revenir à une meilleure répartition dans le territoire?
En parlant de la démographie galopante, ne peut-on dire que c’est un bon terreau pour l’intégrisme comme en Algérie (8 à 9 millions en 1962, 25 à 30 aujourd’hui)?

R : Comme la Confédération paysanne, je suis à fond les thèses de “l’agriculture paysanne” : la conception du monde rural a évolué. il y a bien, d’ailleurs, un retour de population vers les zones rurales mais pas forcément agricoles, et les citadins y arrivent avec des désirs et des goûts de citadins. La campagne doit être à la fois un lieu de production -et non pas un parc naturel et sans paysans- et aussi un lieu de ressourcement pour les citadins. Ce retour, on en a besoin mais pas pour “retermiter” la campagne.
Quant à la surpopulation, les démographes pensent que nous allons vers une transition démographique : la population mondiale va augmenter jusque vers 2050 et atteindre les 10 milliards d’humains puis se stabiliser. En attendant cela, l’Inde va vers les 1 milliard 800 millions d’habitants, l’Amérique latine va croître de 3 fois sa population actuelle, l’Afrique, de 5! Les flux migratoires aussi vont s’intensifier énormément. La baisse de la démographie passe, et on le sait, par l’éducation des femmes. Ce sont elles qui, en quelque sorte, “tiennent le robinet!” (Rires)
La corrélation est nette entre l’accès à la santé et la démographie. Ces problèmes doivent nous amener aussi à veiller à la sécurité alimentaire, d’autant plus nécessaire qu’il y aura des zones du monde surpeuplées et qu’on ne laissera pas l’arme alimentaire à quelques-uns.
Q : Les forces existent, dites vous, mais dispersées et inorganisées. Il y a quand même un phénomène nouveau, même limité, mais porteur d’espoir : au moment des grandes conférences internationales, les ONG se réunissent, des contre-sommets se tiennent où s’entendent d’autres voix de la planète…

R : Cette opinion publique mondiale commence à apparaître. il n’y a pas encore d’espace public européen ni mondial, mais des aires, des prises de conscience, surtout aux Etats-Unis, au Canada ou en Belgique où le dynamisme et l’ampleur du mouvement associatif est fantastique. Un inventaire des associations travaillant dans le même sens est-il à faire? Le Diplo y travaille. Günter Holzmann a proposé au Diplo de constituer un premier états des lieux des grands mouvements, des grandes associations ou ONG qui, aux quatre coins du monde, oeuvrent pour des changements de société. Avec Ricardo Petrella qui suit cela de près, la première estimation s’élève à plus d’un million. C’est là-dessus qu’on va commencer à travailler : montrer à chacun que, nous croyant isolé, nous sommes pourtant nombreux. Par exemple, l’audience du Monde diplo s’étend en Europe, en Amérique Latine (de plus en plus d’éditions en langues étrangères).
Marie-France Richard Eliet.

Sur ces thèses, lire Géopolitique du chaos, d’Ignacio Ramonet
et pour une critique radicale du “journalisme de marché” lire Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Liber, 104 pages, 30F.
[1] Pour l’instant tout est fait dans ce sens, mais on voit le résultat : 800 millions de personnes qui souffrent de disette.
[2] ce qui, du reste, a motivé en 1962 la création de la Politique Agricole Commune -PAC- qui avait pour but de retrouver l’auto-suffisance alimentaire en Europe,auto-suffisance qu’elle a plus que retrouvée puisqu’elle est devenue largement excédentaire.
[3] Safra : récolte de la canne à sucre
[4] Misères du présent, richesse du possible, Galilée, 1997.

L’AFRIQUE CENTRALE, ENTRE TERREUR ET ESPOIR…

Soirée du 3 avril 98,(80 participants), avec Colette BRAECKMAN, journaliste reporter au quotidien Le soir à Bruxelles, collaboratrice du Monde diplomatique, et auteur de Terreur africaine, chez Fayard. La conférence-débat clôturait le forum sur “Le devenir de l’Afrique Noire”. Les deux autres intervenants apporteront leur contribution dans le numéro d’été de la Lettre.

4 ans après le déclenchement du génocide rwandais, près d’un an après la chute de MOBUTU, et au moment même de la mise en place, à Paris, d’une « mission d’information parlementaire » sur l’attitude de la France au Rwanda, la présence de Colette BRAECKMAN à Limoges venait à point pour aider à la compréhension d’un des drames les plus tragiques qu’ait eus à connaître l’humanité.

L’exposé

Dans son introduction, C.BRAECKMAN rappelle le mot de Bill Clinton saluant dans sa récente tournée « commerciale » sur le continent noir, « la renaissance africaine » . Il peut sembler paradoxal de parler de renaissance en Afrique centrale, alors que cette région semble toujours plongée dans la terreur et la malédiction. Est-ce une fatalité ? Y-a-t-il une issue ? Le génocide de 1994 est strictement contemporain de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud…toujours entre terreur et espoir……

Elle va ensuite dans un long rappel historique, rechercher les origines du génocide.

La colonisation belge : aux racines de la violence…

Le colonisateur allemand (puis belge) trouve à son arrivée au Rwanda et au Burundi à la fin du siècle dernier, des royaumes anciens, structurés, ayant un forte identité, avec une langue, des rites religieux communs. Les différences, elles, étant essentiellement basées sur des critères économiques et de statut social, et non sur des critères ethniques.
Les Tutsi sont éleveurs, donc plus riches que les Hutu, cultivateurs. Mais un Hutu qui s’enrichit, acquiert du bétail devient Tutsi et inversement un Tutsi qui s’appauvrit devient Hutu.
Le colonisateur belge, successeur des Allemands après la première guerre mondiale, arguant des différences physiques entre Tutsi (plus grands) et Hutu (de plus petite taille), va donner une lecture raciale de ces différences. Il va comptabiliser, arbitrairement, 15% de Tutsis et 85% de Hutu. Les Hutu sont présentés comme les vrais autochtones, ils ont été dominés par les « envahisseurs » tutsi venus d’Ethiopie ou d’Egypte.
Pour affermir leur pouvoir, les Belges vont chercher à se constituer une clientèle et trouver des relais dans la population tutsi. En 1930, ils décident que les Hutu, « catégorie inférieure », ne pourront être chefs ; on destitue alors ceux des Hutu qui occupent des positions de pouvoir, pour les remplacer par des Tutsi. S’appuyant sur l’Eglise catholique, fortement présente, le pouvoir belge ouvre des écoles réservées aux Tutsi. La fracture au sein de la société rwandaise s’approfondit, les Hutu se sentant de plus en plus discriminés.

Après la seconde guerre mondiale, au Rwanda comme dans toute l’Afrique, les mouvements favorables aux indépendances se développent, particulièrement chez les Tutsi. Sentant le vent tourner, le colonisateur va se chercher de nouveaux alliés. Il va s’appuyer sur la majorité hutu au nom du principe « démocratique » et dans l’espoir de se constituer une nouvelle clientèle, lui garantissant, une fois l’indépendance acquise, le maintien de liens privilégiés.

Lors de la « révolution sociale » de 1959, les Tutsi sont violemment chassés du pouvoir par la majorité hutu, avec le concours de l’armée belge (il y a de nombreux massacres). Une partie de la population tutsi part en exil au Congo, en Tanzanie, en Europe ou aux Etats-Unis. C’est la revanche des « opprimés » d’hier.

L’enfant chéri de la coopération belge…

Sous l’autorité des présidents Kayibanda puis Habyarimana, un pouvoir hutu autoritaire s’installe, avec la bénédiction des Belges, basé sur la différenciation ethnique (pratiquant une politique de quotas tutsi dans les différentes professions) et interdisant le retour des exilés tutsis. Le Rwanda devient l’enfant chéri de la politique de coopération belge, un pays chrétien, stable, un modèle….
Au Burundi voisin, on assiste à un phénomène inverse. Afin de prévenir une évolution à la rwandaise, l’élite tutsi instaure une dictature militaire. En 1972, une révolte hutu est réprimée sauvagement par l’armée (100 000 tués), ce qui renforcera, en réaction, la tendance autoritaire au Rwanda.
A la fin des années 1980, comme dans toute l’Afrique, une opposition démocratique se constitue, au Rwanda, et conteste le pouvoir du président Habyarimana.
En 1990, le FPR (Front Patriotique Rwandais), à majorité tutsi, entame une guérilla sur une partie du territoire. La Belgique, prudemment, se désengage, remplacée par la France qui entraîne et renforce l’armée rwandaise (laquelle passe de 12 000 à 50 000 hommes).
Le président rwandais, qui entretient des relations privilégiées avec François Mitterrand, est contraint, en 1993, de négocier avec le FPR et l’opposition démocratique. Un accord est signé à Arusha (Tanzanie) en août 93 qui prévoit le partage du pouvoir à Kigali. Mais ces accords sont fortement contestés au sein même du gouvernement rwandais.

La machine à tuer…

Une véritable « machine à tuer » va progressivement et méthodiquement se mettre en place, en s’appuyant sur l’antagonisme Hutu-Tutsi hérité de l’époque coloniale.
D’abord, par une préparation psychologique de masse. La « radio des mille collines » basée à Kigali va diffuser un message de haine rendant les Tutsi responsables de tous les maux, prophétisant le retour des « seigneurs tutsi » pour prendre leur revanche. La presse rwandaise reprend ce discours : les Tutsi sont des « cancrelats », des « mauvaises herbes » qu’il va falloir détruire, déraciner pour achever le « travail » commencé en 1959.
Ensuite, au Burundi voisin, l’assassinat du premier président démocratiquement élu (Melchior Ndadaye) par des extrémistes tutsi va déclencher

une vague de répression anti-tutsi (octobre 1993) qui va exacerber au Rwanda le sentiment de haine.
A la suite des accords d’Arusha, les militaires français doivent être progressivement remplacés par par des Casques bleus (Minuar).
Depuis janvier 94, des informations alarmantes (circulant sur la préparation d’un plan d’élimination de masse) sont transmises à plusieurs reprises à l’ONU et au gouvernement belge. Les opposants hutu et les Tutsi ont été systématiquement recensés, des milliers de miliciens recrutés et entrainés spécifiquement aux massacres de masse. Les coopérants militaires français pouvaient-ils l’ignorer ? quelles informations ont-ils transmises à leur gouvernement ? Ont-ils eux-mêmes participé à l’entraînement des futurs génocidaires ?
En avril 1994, la machine à tuer est prête à entrer en action.
Le président Habyarimana accepte le partage du pouvoir avec le FPR. Le 06 avril, l’avion qui le transportait (avec son homologue burundais) est abattu au dessus de Kigali.
C’est le signal du massacre : le soir même, des barrages sont érigés dans Kigali, on commence méthodiquement l’assassinat des responsables de l’opposition hutu et des chefs tutsi. Dès le lendemain, 10 Casques bleus belges sont assassinés, dans le but de provoquer le départ des troupes de l’ONU. Dans les jours qui suivent les Français et les Belges évacuent le pays, abandonnant les Rwandais à leur sort. Entre 800.000 et 1 million d’entre eux périront dans les massacres, qui se poursuivront pendant 4 mois.

Pendant le génocide, la guerre continue…

La guérilla du FPR progresse. Tardivement l’opinion mondiale s’émeut. La France décide en Juin (4 mois après le début du génocide) d’intervenir, c’est l’Opération Turquoise à justification humanitaire. En fait, ce sont des unités de combat qui partent, ce qui tend à donner du crédit à l’idée que l’objectif premier était de secourir l’armée gouvernementale rwandaise en déroute. Devant l’ampleur de la tâche et les risques encourus, l’opération s’est limitée à constituer dans le Sud-Ouest du pays une zone de sécurité qui a permis de sauver quelques milliers de Tutsi, mais aussi de protéger les cadres du régime et les auteurs du génocide avant leur fuite vers le Zaïre.

Dans les camps au Zaïre, à la frontière du Rwanda, s’établit donc une masse de réfugiés – fuyant l’avance des troupes de FPR – parmi lesquels se trouvent nombre d’acteurs et de responsables du génocide. Ces derniers s’organisent politiquement, conditionnent la population et préparent la revanche.

Zaïre, la fin de Mobutu, victoire africaine…

En octobre 1996, le Rwanda intervient au Zaïre afin de démanteler les camps, d’assurer le retour des civils et de chasser les miliciens hutu.
Cette intervention révèle la faiblesse de l’armée zaïroise. Les troupes de « l’alliance » de Kabila entament leur longue marche, qui les conduit à Kinshasa en mai 97.
Cette victoire « historique » marque aussi la défaite des anciennes puissances coloniales dans leur tentative de sauver Mobutu. C’est aussi une victoire africaine, sans ingérence européenne ou américaine, à laquelle ont contribué les pays voisins (Rwanda, Angola, Zimbabwé) . Le temps semble révolu où les changements en Afrique étaient décidés à Washington, Paris ou Bruxelles.

Le Rwanda aujourd’hui…

Le Rwanda subit aujourd’hui les attaques des vaincus de la guerre, qui opérent toujours sur le modèle du génocide -massacres de civils,…- et qui font régner la psychose d’un nouveau génocide, dans le but probable de radicaliser le nouveau régime en place à Kigali, pour accréditer la thèse du « double génocide » : cela permet de renvoyer dos à dos les victimes et les bourreaux, et aussi d’exonérer ceux qui, en Occident, n’ont rien fait pour prévenir et arrêter les massacres.

Vers une seconde indépendance ?

Ainsi, pour Colette Braeckman, se dessine un tableau qui n’est pas en “noir et blanc” mais tout en nuances : une Afrique plus autonome vis à vis des anciennes puissances coloniales, allant vers une seconde indépendance, mais aussi avec des facteurs de déstabilisation.
Le pire danger semble être celui de la manipulation de l’“ethnie” à des fins de guerre, ce qui n’est pas inscrit du tout dans la réalité profonde des sociétés africaines . Voilà qui n’est pas sans rappeler une actualité toute récente au cœur même de l’Europe….

Le débat…

Question : Il m’a semblé que vous aviez un double point de vue dans votre appréciation de l’attitude des pays occidentaux : d’une part, vous dites – notamment en parlant de l’opération Turquoise – que la France avait envoyé, non pas de l’aide à une population opprimée, mais plutôt un armement offensif contre le FPR. D’autre part, vous la présentez comme, soit craintive, soit inconséquente, face au danger alors croissant de génocide, y a t-il contradiction ? Ou alors, les grandes puissances ont-elles agi dans un but néo-colonial en soutenant des pays contre d’autres, des « ethnies » contre d’autres…?
Vous parlez d’une « nouvelle coopération » en Afrique, mais enfin !… On sait de quelle « coopération » sont capables ces grandes puissances pour contrôler des marchés, des matières premières. Bref, les logiques néo-coloniales sont toujours à l’œuvre.

Colette Braeckman : En effet, qu’elles fassent quelque chose ou qu’elles ne fassent rien, les grandes puissances ne sont aucunement désintéressées. Si les Etats-Unis s’interessent à l’Afrique, ce n’est pas pour rattraper leur non-intervention à l’époque du génocide, mais pour avoir accés au marché qu’elle représente. Elle est pour eux une nouvelle « nouvelle frontière ». L’Afrique est la dernière région du monde qui n’est pas assujettie totalement à la règle du marché.
Quant à la timidité des Occidentaux, c’est surtout les Américains que je visais. L’Occident ne veut plus risquer de « soldats blancs » en Afrique. Si, en 94, les diplomates n’avaient pas le droit de prononcer le mot génocide, c’est en vertu du droit international. Si la réalité d’un génocide est reconnue, il y a obligation juridique à intervenir pour l’arrêter.
La France, elle, avait plutôt les yeux fixés sur les difficultés militaires des ses alliés au moment où ceux-ci avaient presque partie perdue. La motivation principale de l’Opération Turquoise était de sauver les alliés militaires de la France, mais l’intervention a dû être limitée à ses aspects politico-humanitaires.
Quant à la question économique, les progrés sont extrêmement lents, paralysés par le fait que ces pays (le Rwanda et le Congo surtout) sont exprêmement fragiles, dépendants.

Par exemple, le Rwanda a une dette extérieure qui représente 60 à 70% de ses exportations, or une part importante de cette dette correspond à des achats d’armes opérés par l’Ancien régime. Ainsi le pays doit aujourd’hui rembourser les armes qui ont servi à exterminer sa propre population ! La logique du FMI et de la Banque mondiale impose de présenter un plan de remboursement : 14 milliards de dette pour le Congo, alors que pas un dollar n’a été utilisé pour le développement du pays. L’argent emprunté a servi à asseoir la fortune de Mobutu, et de son clan, ainsi qu’à équiper l’armée. Le gouverneur de la banque centrale du Congo est actuellement en conflit avec le gouvernement : il a dû accepter le principe du remboursement, alors que le Gouvernement refuse de payer le 1er arriéré (de 500 millions de dollars) exigible à la fin mars. Le chois possible consiste soit à rembourser le FMI soit à payer les fonctionnaires.
Le Rwanda, lui, est soumis au plan d’ajustement structurel du FMI, qui le pousse à réduire de moitié les effectifs de la Fonction publique, alors que 1,8 millions de réfugiés, revenus des camps, parmi lesquels de nombreux cadres, d’intellectuels attendent un emploi. D’où des sentiments d’aigreur, de rage, qui risquent de prendre une coloration ethnique, alors qu’ils sont le résultat de la politique du FMI. Les survivants, les rescapés au Rwanda n’ont reçu aucune aide. Chaque fois que je vais au Rwanda, j’essaie de rencontrer des veuves, des orphelins,… On voit des des personnes mutilées, seules, ayant tout perdu, survivant dans des abris à moitié en ruines, sans beaucoup d’aide des ONG. L’aide est allée aux camps de réfugiés, dans les ministères, dans les villes, mais peu dans les campagnes, les quartiers pauvres des villes,… Il y a seulement un mois que le gouvernement français a ouvert un fonds d’aide aux victimes, et ce fonds est toujours vide ! les vraies victimes ne sont aidées par personne , même pas par leur gouvernement.

Question : Quelle action concrête a eu l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) ?

C.B : L’OUA a protesté contre le retrait des Casques bleus, mais, alors, l’influence encore grande de Mobutu a un peu paralysé l’OUA. Des forces contraires s’exerçaient, neutralisant l’action de l’OUA.

Question : Quel est exactement son champ d’action ?

C.B : Très limité ! malheureusement l’OUA est faible, divisée entre des pays qui avaient des allégeances envers telle ou telle grande puissance, elle n’a pas beaucoup de moyens économiques ou matériels.

Question : La plupart des génocidaires coulent des jours heureux à Londres, Bruxelles, Washington ou à Paris, on aimerait les voir en Afrique. Pourquoi ne pas mettre en place une politique de coopération judiciaire visant le rapatriement de ces gens et leur jugement devant un tribunal international ?

C.B : En Belgique, le responsable qui a permis l’achat des toutes les armes habite le même quartier que moi . Ce fait est connu, a été dénoncé dans la presse, mais certains bénéficient de protections au plus haut niveau. Par exemple, Vincent Tezmiana aujourd’hui universitaire à Louvain, a livré la liste de ses collègues tutsi aux tueurs. Une instruction judiciaire a été ouverte contre lui, mais le juge a été dessaisi de l’affaire, obligé de la classer sans suite. Le juge a convoqué une conférence de presse, au cours de laquelle il a déclaré avoir subi des pressions de la part des pouvoirs, politique et judiciaire. Pourquoi ces protections ? La peur de certaines révélations qui pourraient venir devant un tribunal ? L’Eglise catholique a organisé des filières d’exfiltration de criminels, certains prêtres rwandais suspectés de crime se trouvent, dans leur ordre, au Vatican ou en Belgique.

L.. de Crisenoy : Cela me gêne quand on parle de développement en Afrique. Pour moi, le développement, c’est le chômage chez nous et la misère en Afrique. Ne faut-il pas plutôt poser l’exigence de justice ? Les « dettes » honteuses, abominables doivent être annulées…
Je reviens sur la Mauritanie, elle représente un aspect caricatural de la politique africaine de la France, qui consiste, depuis les indépendances, à soutenir les pouvoirs en place quels qu’ils soient et quoi qu’ils fassent. Or, la Mauritanie est un petit, pays isolé, en conflit avec ses voisins du Nord (Maroc, Algérie) comme du Sud (« noirs » et donc « inférieurs »). Or, ce pays – raciste et xénophobe, pratiquant un apartheid, sournois et insidieux, mais bien réel – que la France soutient et, ce, malgré les déportations massives de centaines de milliers de Mauritaniens noirs. Notre propre responsabilité est engagée. On ne peut bâtir durablement un avenir sur l’injustice…

M.Bikai : Les banquiers internationaux ne prêtent… qu’à ceux qui peuvent « rendre », dit-on. Lorsqu’on a prêté à Mobutu, on voyait bien que la régime, pourri, allait à la catastrophe. On a prêté à Hbayrimana en sachant que c’était pour l’achat d’armes… les fournisseurs des dites armes prévenant d’ailleurs les banquiers que ce pays n’était pas solvable ! on a donc prêté en toute connaissance de cause, aujourd’hui on leur demande de rembourser… c’est un jeu de dupes !
Pour revenir sur la question de la justice, n’est-on pas en train de mettre en place, au Rwanda, les bases d’un autre génocide ?
Enfin comment l’ex-Zaïre peut-il s’en sortir ?

C.B : La justice c’est en effet fondamental. Kabila n’a pas tellement besoin d’aide, si seulement on pouvait récupérer l’argent qui a été détourné, volé et qui dort dans les banques suisses. Alors il n’y aurait pas besoin d’aide internationale, et le Zaïre pourrait alors redresser son économie. Mais on préfère évoquer « aide et assistance » que « justice et équité ».
On a parlé cet après-midi de l’opposition artificielle entre Noirs et Arabes en Mauritanie. Les déportations ont été le fait d’une politique résolument discriminatoire, pas d’une fatalité historique. Au Rwanda, les gens eux-mêmes disent « on a toujours vécu ensemble ». Les Américains, eux, d’une façon simpliste, parlent de “séparer radicalement les Hutu et les Tutsi, les uns au nord, les autres au sud”, en constituant “deux morceaux de pays différents”. Tous, sur place, y sont hostiles. Mis en antagonisme, mais historiquement “interpénétrés”, ils sont actuellement en recherche d’identité : de plus en plus, des groupes cherchent à parler entre eux de leur histoire, de ce qu’ils ont vécu avec le génocide, tentent d’aller plus loin, de retracer l’histoire, en remontant celle des familles, des unions, des clans. Il y a une tentative réelle de bâtir un nouvel avenir, avec une bonne entente possible, puisqu’il y a eu un passé. Si le génocide a été effectué à une telle échelle, c’est que, pendant les décennies qui ont précédé, il y avait eu impunité : on pouvait agir sans risque.
Quand on parle de “rétablir l’état de droit au Rwanda”, c’est une vaste blague car il n’y a jamais eu d’état de droit réel. Il n’y avait pas de Barreau, pas d’avocats avant 1994, pas de système judiciaire… Tout y est à construire. La priorité est la lutte contre l’impunité, sinon, on peut être sûr que ça recommencera. Comment peut-on imaginer des victimes pacifiées, pouvant pardonner, s’il n’y a pas eu le moindre châtiment des tueurs ? 4 ans après, personne au Rwanda n’a encore eu de sanctions, de procès ? S’il y a eu des condamnations à mort, personne n’a été exécuté (NDLR: Quelques semaines après ce débat, une vingtaine d’exécutions capitales simultanées ont eu lieu, ostensiblement. Cela a-t-il calmé le jeu ?…).
En France, 50 ans après des faits enfin reconnus (procès Papon), les blessures n’étaient (ne sont) pas encore refermées ; en Belgique, pas même 5 ans après les faits, la question de l’amnistie est bien plus sensible encore.
Mais, par ailleurs, quelle solution trouver à l’emprisonnement de plus de 130 000 personnes ? Que faire ? On ne peut les y garder éternellement, et l’on sait, de plus, que les plus grands responsables sont, eux, à l’étranger. Une des propositions consisterait à séparer, parmi les détenus, les présumés responsables de crimes de sang, et de libérer les autres. On a déjà libéré les vieux, les malades, les jeunes… Ne peut-on libérer les autres et leur imposer un travail communautaire utile, par exemple de reconstruire les maisons des veuves ?
Il faut réfléchir à ces mesures, qui peuvent, seules, permettre à la fois de combattre l’impunité et de sortir de cette situation, insoutenable, d’emprisonnement massif.
Pour répondre au dernier point : Kabila n’est-il pas prisonnier de tous ceux qui l’ont aidé ? Je crois que son grand problème aujourd’hui, c’est de montrer qu’il est un Président “indépendant”, mais il est plutôt ingrat à l’égard de ceux qui l’ont aidé. Il a renvoyé les militaires tutsis au Zaïre, rétrogradé ses conseillers tutsis de haut niveau… Il l’est aussi, ingrat, avec l’Angola, l’Ouganda… Les Américains sont furieux ! Clinton a annulé l’étape de Kinshasa en quittant Prétoria. Kabila n’a-t-il pas été, aussi, absent, alors qu’invité, au sommet de la francophonie à Hanoï, sommet qualifié par lui de “forum néocolonial” ?

Q : Quel combat mener pour imposer que les vrais responsables, à l’abri, comparaissent physiquement devant le Tribunal d’Arusha ? Enfin, sur quelles bases peut-on éviter tout génocide à l’avenir… même si cela paraît utopique ?

C.B. : J’ai …oublié de répondre sur ce que l’Occident peut faire. J’ai envie de dire : d’abord ne pas nuire, être prudent ! Dans les camps, l’aide apportée a peut-être aidé, mais : à des préparatifs de guerre.
Le plus utile, c’est de réfléchir, c’est de privilégier la Justice, d’empêcher l’impunité. Comment faire pour que les responsables, français et autres, soient traduits en Justice ?
Le rôle essentiel est celui de la Presse : en Belgique par exemple se multiplient les articles du type : “Est-il normal que X, que Y, soient encore là?”. Il faut exercer, via l’opinion, une pression sans relâche. Les plus grands responsables de la garde rapprochée de Mobutu, par exemple, opèrent, depuis le territoire belge, pour acheter des armes à l’étranger. La seule chose qu’on puisse faire : l’écrire, le dénoncer ! La politique des étrangers est à questionner : à côté des charters qu’on remplit de malheureux innocents… est-ce que le compte en banque tiendrait lieu de passeport ?

Claude Gobeaux : La France se distingue par sa bassesse et son aveuglement. Bassesse en s’alliant avec le Soudan (le pire des Etats islamistes, avec l’Afghanistan et la Mauritanie) pour combattre l’Ouganda, et en tentant de faire “porter le chapeau” aux casques bleus belges, alors qu’elle est, elle, la principale complice. Aveuglement, en soutenant (jusqu’au bout et seule contre tous) Mobutu, qualifié d’incontournable, juste avant sa chute, par Charette[1].
Dans 50 ans, dira-t-on qu’on ne savait pas ? Certains font appel au complexe de Fachoda…[2]. Ce qui apparaît évident, c’est que militaires et diplomates marchent main dans la main, et nos gouvernants font tout ce qu’ils peuvent pour que dure, encore quelques années, le pillage du continent noir.

C.B. : On n’a pas fini d’analyser le rôle de la France avant, pendant, et après le génocide… Mais la question la plus cruciale, actuellement, est celle-ci:
– qui tue aujourd’hui, dans les camps ?
– qui y a parachuté des armes ?
– qui a rassemblé, rééquipé, réentraîné des miliciens hutu rwandais, en République Centrafricaine et au Congo-Brazzaville ? Qui les a fait re-traverser pour attaquer le Rwande ?
– bref : qui arme actuellement ?
L’investigation est nécessaire. Les monstres qui ont parrainé le génocide au Rwanda sont toujours à l’œuvre dans la région.

Q : 1) Auriez-vous eu confirmation de l’hypothèse selon laquelle l’Opération turquoise -qui était dite à visée alimentaire- servait à “donner des armes par derrière” ? De toute façon, les opérations à

caractère dit strictement humanitaire ne peuvent pas être, je crois, des opérations neutres.

2) Je veux dénoncer par ailleurs le rôle de l’Etat français, et celui des pays impérialistes… Partout, on tente d’isoler les victimes. Au Zaïre, les camps de réfugiés civils sont tenus en otages par les militaires hutu responsables du génocide. En France, les sans-papiers sont tenus isolés de ceux qui les soutiennent -et même, à Roissy, des simples passagers scandalisés par la violence des embarquements forcés-, et on tente de criminaliser leur lutte.

C.B. : Je suis entièrement d’accord. L’humanitaire n’est pas neutre, mais le plus grave, c’est qu’on essaie de le présenter comme neutre. L’humanitaire, qui n’est pas accompagné d’une analyse politique sereine, ne sert à rien, ou, pire, peut être nuisible… De plus en plus, il est l’objet de manipulations. Et même, en-deçà de la générosité qui l’alimente, on joue avec l’émotion des gens. Par exemple, au moment de la constitution des camps de réfugiés, et sans dire l’ensemble de la vérité à propos de ces camps, on a présenté les réfugiés comme étant, tous, des victimes innocentes et affaiblies, alors que s’y mêlaient des victimes… et des tueurs !

Marie-France Richard-Eliet
Christophe Nouhaud

Maintenant que, depuis un mois et demi (juste au moment de la venue de Colette Braeckman à Limoges), les dossiers -enfin ouverts- sur le génocide du Rwanda se font lourds, et que les principaux journaux français en reconstituent l’histoire ; maintenant que la “mission parlementaire d’information” -qui n’a qu’un rôle… d’information, et non d’enquête comme en Belgique- recueille des témoignages ;
maintenant que le colonel Lanxade -ancien chef d’état-major des armées- récuse les accusations portées contre l’action de la France aux côtés du pouvoir hutu au Rwanda de 1990 à 1994, en justifiant ses propres actions comme “exécutant strictement les ordres du pouvoir politique” ;
maintenant que Kofi Annan -Secrétaire général de l’ONU- vient de se voir violemment pris à partie et très explicitement confronté, en Afrique même, à la question : « Où étaient passées les Nations-Unies pendant le génocide ? » ;
maintenant que Jean Kambanda – ex-Premier ministre rwandais en place lors du génocide – est disposé à tout dire au Tribunal international, et que, plaidant coupable, il devient un témoin précieux ;
maintenant que beaucoup de langues se délient, et que l’opinion publique frémit, l’exposé de Colette Braeckman et le débat qui a suivi, le 3 avril à Limoges, n’en gardent pas moins toute leur actualité et toute leur acuité.

L’analyse de celle qui a été la première -et avec quelles rigueur, clarté et opiniâtreté- à ouvrir les consciences et les esprits, à traquer les faits, à les articuler, reste irremplaçable, imparable.
Que (de) la vérité -pas toute, jamais toute, bien sûr- se fasse jour dans les médias, et que les “instances” ne soient pas épargnées, cela ne fait que corroborer, tardivement hélas, ses investigations.

M-F. – R.E. et C.G. – 15 mai 1998

Eléments de bibliographie :

â Medhi Ba, Rwanda, un génocide français, L’esprit frappeur, 1997. 10F
â Dominique Franche, Rwanda, généalogie d’un génocide, coll.Les petits Libres, Mille et une nuits, 1997. 10F
â Colette Braeckman, Rwanda, histoire d’un génocide, Fayard, 1994.

â Et les premiers numéros de Maintenant, à l’époque mensuel, trimestriel aujourd’hui, dont un des motifs de création a été l’implication de la France dans le génocide.
Adresse : Agora International, 105 rue de l’Abbé-Groult, 75015 Paris/
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Abonnement 60F.

[1] alors ministre des Affaires étrangères de la France
[2] NDLR : En 1898, une expédition française remontait le Nil pour conquérir le Soudan, et dut s’incliner devant une mission anglaise… et ce pays devint colonie britannique. Aujourd’hui encore, cet épisode alimente chez nos généraux et nos diplomates une “paranoïa africaine” permanente

Le Mouvement social et les intellectuels

L’exposé de Frédéric Lebaron, lors de la soirée du 5 juin 98 est, ici, repris dans ses articulations essentielles. Le débat qui a suivi sera retransmis dans la prochain numéro. On peut aussi, avec profit, (re)lire le texte original, écrit pour la Lettre par Lebaron dans le n°76.

Frédéric LEBARON rappelle en premier lieu l’origine des éditions « LIBER Raisons d’agir » et de l’association « Raisons d’agir ».

Les éditions LIBER ont vu le jour en 1996, à l’initiative de Pierre BOURDIEU. 5 ouvrages ont été publiés à ce jour (voir bibliographie) avec le succès de vente que l’on connaît, ce qui a suscité très rapidement la réaction violente de certains éditeurs commerciaux. Le projet est en effet clairement associatif et autogestionnaire : à l’origine Pierre BOURDIEU voulait créer une sorte d’ encyclopédie populaire accessible, pour le plus grand nombre, par le prix mais aussi par le manière d’aborder les sujets traités.

L’association « Raisons d’agir » est un collectif de chercheurs en sciences humaines (on y trouve des sociologues mais aussi des historiens, des économistes, des philosophes, des chercheurs en sciences de l’éducation,…etc.) ayant la volonté de publier des ouvrages et d’intervenir, de manière originale, dans les débats publics : par des textes courts (par exemple la pétition de soutien aux chômeurs ou encore l’appel « pour une gauche de gauche » publié par le Monde),…etc. ;

Pour introduire le débat, Frédéric LEBARON va tenter de définir cette nouvelle figure de l’intellectuel qui se constitue aujourd’hui et qui entretient avec le mouvement social des relations originales…

Elle se veut une composante propre du mouvement social, à la fois engagée et autonome, et s’inscrivant dans une démarche collective et réaliste.

Elle se définit d’abord à ses yeux par ce qu’elle n’est pas : ni l’intellectuel « organique », ni l’expert (économique le plus souvent), conseiller du prince, ni enfin l’intellectuel médiatique.

La crise des figures de l’intellectuel issu du mouvement ouvrier.

Le modèle de l’intellectuel « organique », qui est investi dans les organisations politiques ou syndicales, et dépendant de ces organisations, – au plan financier (il en est parfois le salarié) mais aussi au plan intellectuel (il est chargé de préserver et de transmettre un patrimoine intellectuel : grands auteurs, textes fondateurs,…) – ce modèle est remis en cause.
D’abord par les intellectuels eux-mêmes, qui ont organisé des dissidences au sein de leur organisation, ils se sont rendus plus autonomes (ex : l’IRM[1] est devenu « espace Marx », et c’est plus qu’un changement de nom).
Ensuite, la crise de légitimité des organisations y a largement contribué.

Crise il y a, car depuis les actions de novembre./décembre 1995, où les intellectuels liés à des organisations du mouvement ouvrier n’ont pas eu de rôle moteur dans les mobilisations collectives ou dans les prises de position publiques.
Par exemple, c’est grâce à la Fondation St Simon, expression d’une certaine « société civile », que les intellectuels défenseurs du plan Juppé ont obtenu l’impact que l’on sait. A l’opposé, les intellectuels qui ont lancé la pétition de soutien aux grévistes, ont été dépassés par son succès.
De même, en février 1997 (pour le soutien aux « sans papiers ») et en janvier 98 (mouvement des chômeurs), les intellectuels des organisations n’ont pas joué de rôle important.
Cette tendance semble s’accélérer : beaucoup de chercheurs appartenant aux partis de gauche gardent leur distance vis-à-vis du gouvernement de gauche.

Le discrédit de l’expert
économique dominant

La toute-puissance de la science économique est remise en cause, parce que l’économie évacue de ses préoccupations la souffrance des hommes.

Le mouvement des chômeurs a contribué à ce discrédit. Auparavant, les chômeurs constituaient un « groupe objet », ils n’avaient pas la parole, mais « étaient parlés ». La rhétorique néo-libérale a même fait des chômeurs un instrument de son argumentation (le chômage devant remettre en cause la permanence de l’Etat-providence).
La grande revendication pour le mouvement des chômeurs est celle d’un relèvement des minima sociaux ; cela a porté au grand jour des arguments qui n’avaient pas leur place dans le débat médiatique, parce que en opposition avec la rationalité économique.

Pour Frédéric Lebaron, la critique de la domination de l’économie « ne peut prendre la forme de la construction d’une métaphysique globale (comme le marxisme) », mais doit se traduire plutôt par « un travail de sociologie de la production des discours économiques » : les économistes étant les premiers « producteurs de croyance économique », de par le réseau de diffusion dont ils disposent. Il faut donc mener un travail scientifique sur les origines sociales de l’économiste, sa trajectoire de formation, sa position institutionnelle,… savoir « d’où il parle », d’où vient cette autorité dont il est doté (« l’argument économique n’est-il pas devenu aujourd’hui, le paradigme de l’argument d’autorité ? »). Il faut donc élaborer une science de l’économie, qui « analyse les pratiques, les institutions économiques, comme le produit d’une construction sociale dans laquelle les économistes sont, eux-mêmes, partie prenante ».

L’incapacité de l’intellectuel médiatique

La nature de la relation entre l’intellectuel et les médias est un enjeu déterminant.
Les journalistes sont, eux aussi, des acteurs intellectuels, et pas seulement les spectateurs désengagés qu’ils prétendent être. Ils réduisent l’intervention de l’intellectuel à leur propre temporalité de journaliste et parfois sur des aspects marginaux, (par exemple l’hypothétique « liste Bourdieu » aux élections européennes).
Ainsi, « les intellectuels à fort capital médiatique » vont subordonner leur stratégie intellectuelle à l’accumulation d’une notoriété médiatique externe aux champs scientifique ou artistique qui sont les leurs (ex : dénoncer les crimes commis dans les pays les plus éloignés, sans proposer d’explication causale de ces crimes, se limiter à une condamnation morale,…) ; et subordonner cette stratégie au profit dérivé qu’ils peuvent en tirer (chroniques dans les journaux qui font l’opinion. Cherchez des noms… !).

Que peuvent donc être les intellectuels efficaces d’aujourd’hui ?

Ils doivent d’abord persister à approfondir leur spécificité de producteur culturel. C’est là qu’ils acquièrent leur autorité, fondée sur des travaux, des résultats de recherche. C’est à partir de cette position acquise qu’ils ont autorité à parler, à intervenir dans certaines circonstances.

Ainsi ils peuvent, dans un certain contexte « sortir de leur champs » pour tenter d’avoir un effet social plus direct, plus rapide que celui qu’ils attribuent à leurs travaux habituels (par exemple, si le médecin repère des pathologies sociales, il va sortir de son « champ » de recherche pour proposer un ensemble de directions qui peuvent apporter des réponses, des remèdes).

Mais, dès qu’il sort de son « champ », l’intellectuel est soumis à une demande sociale très forte, et il est alors menacé d’un double risque :
* d’instrumentalisation de sa notoriété, de son « capital symbolique »,
* d’utilisation comme expert du mouvement social.

Une réponse possible est la création de collectifs d’intellectuels, afin d’éviter une trop grande personnalisation.

L’intervention des intellectuels peut ainsi être à la fois plus modeste et plus spécifique, si elle se donne des buts explicites :
– contribuer à définir les priorités de l’action politique ou syndicale : par exemple la construction d’une véritable Europe sociale. Le rôle des sociologues peut être, dans ce domaine, d’étudier les obstacles sociaux à la construction d’une Europe sociale avec un syndicat européen, un mouvement européen des chômeurs, la synchronisation des luttes à l’échelle européenne, avec les difficultés linguistiques et autres.

– combattre la vision médiatique dominante des problèmes sociaux : c’est-à-dire réagir régulièrement aux interprétations dominantes d’un événement (ex : les « problèmes des banlieues »), lutter contre le faible impact médiatique de certains mouvements sociaux (ex : les employés de commerce, un groupe de « Raisons d’agir » travaille sur le sujet).

Ainsi, les points de contact entre intellectuels et mouvement social sont voués à se multiplier dans les années qui viennent, à se diversifier, et à devenir constitutifs de la nouvelle alternative qui s’élabore peu à peu.

Christophe NOUHAUD.

[1] Institut de recherches marxistes.

ALIMENTATION ET MODES DE VIE La politique dans notre assiette

Voici le compte-rendu, proposé par Francine Atanassov-Villaret, de l’exposé d’Alain Desjardin, invité, le 8/12/98, par le cercle Gramsci et avec la participation de a Confédération paysanne de la Haute-Vienne. Malgré nos résolutions de début d’années, nous sommes contraints, pour des raisons techniques, de reporter le CR du débat lui-même, au n°81 (mars-avril 99). La soirée a rassemblé environ 60 participants.
Le problème de nutrition que traite Alain Desjardin requiert de plus en plus d’attention de notre part ; les porcheries industrielles (cf. encadré) qui se multiplient – notamment en Limousin – la question des organismes génétiquement modifiés, le développement inquiétant de toute la restauration rapide (MacDonald, Quick, etc.) nous interpellent de plus en plus, car nous réalisons qu’une mainmise des multinationales sur le vivant s’accentue, et qu’un nouveau modèle de société – disons totalitaire – pourrait en découler. Alain Desjardin, par son parcours, ses engagements très nets, sur le nucléaire en particulier, semble bien placé pour nous éclairer sur ces sujets dont l’actualité frise l’urgence.

Alain Desjardin (AD) nous dit, en préambule, qu’il n’est pas un spécialiste de l’environnement, mais que les étapes de sa vie professionnelle l’ont conduit, naturellement, à des prises de position dans ce domaine, d’autant plus que, dès 1981, il retrouvait en quelque sorte ses racines. Il occupait, sur le Larzac (et en s’y installait), une des 26 fermes qui avaient été reprises à l’armée après le long combat que nous connaissons. Il précise que, sur cette ferme, se conjuguent : la production (petits fruits et maraîchage de plein champ, poulets en plein air), un accueil à la ferme (en gîtes, chambres, camping) et une démarche culturelle (par exemple, il a accueilli des Biélorusses, des gens de Tchernobyl) … Il rappelle qu’il s’est solidarisé, en août 1995, avec les 15 Tahitiens qui furent condamnés à de lourdes peines, en 1998, pour leur lutte antinucléaire ; il espère, avec ses 3 amis, faire réviser le jugement inique, qui a été rendu. Les Tahitiens ont subi plus de 200 explosions nucléaires !
AD n’avait pas hésité, d’autre part, à faire une « descente » avec 90 personnes sur un site NOVARTIS[1] pour détruire des stocks de maïs transgénique. Il lui semble que c’est un problème de société qui ne doit laisser personne indifférent, et il a, avec quelques uns, osé affronter les multinationales pour limiter leur pouvoir par tous les moyens. Il n’est pas inutile d’inviter les scientifiques, les chercheurs, à intervenir avant le lancement commercial d’un produit… c’est l’obligation de précaution.

Première question d’importance : qui choisit son alimentation aujourd’hui ?
Des chaînes alimentaires qui s’imposent, même à l’alimentation biologique.
Qui peut maîtriser son alimentation ?
On le peut, mais plus ou moins suivant son niveau social et culturel, suivant son budget, suivant que l’on vit à la campagne ou à la ville.
La tendance actuelle : l’Etat légifère, pour orienter, de plus en plus, les productions alimentaires. Le phénomène se précise depuis 1960. Ainsi, c’est la naissance, à partir de 1962, de sociétés nationales et multinationales, qui investissent d’énormes sommes, et on voit que le prix du pain, a alors, en quelques années, été multiplié par 18, et le prix de la viande par 7 ou davantage. C’est malheureusement l’organisation de la dépendance qui s’installe, y compris pour les pays dits sous-développés ou en voie de développement. C’est par la suite la transformation du GATT en OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce qui fixe, par exemple, les prix d’achat des matières premières, comme le cacao, le soja, le riz. La nouvelle loi d’orientation agricole engendre le développement d' »ateliers » : ateliers porcins, ateliers de poulets. Le terme est à retenir, puisqu’il traduit l’industrialisation à outrance : on parle de 5.000 poulets par « chambre » et on va jusqu’à 250.000 poussins par « chambre »!, ce qui nécessite des précautions sanitaires. On n’écarte pas le risque de contamination humaine à ce stade.
Cette dépendance s’étend aux pays « sous-développés » et, pour prendre un exemple, Tahiti, qui était autonome, dépend maintenant à 92% de l’extérieur. Les produits finis entraînent, paradoxalement, une malnutrition (mauvais équilibre alimentaire) et on note même une recrudescence de maladies graves, voire incurables. On voit comment se dessinent ainsi, la surproduction d’un côté, le manque de l’autre. Les grandes chaînes de supermarchés se sont emparées de ces nouveaux marchés, ce qui entraîne la baisse des prix, mais aussi la mauvaise qualité des produits, de plus en plus « modifiés » : d’énormes quantités d’adjuvants, et d’antibiotiques parfois, sont introduites dans ces aliments transformés ; les édulcorants, les colorants, les conservateurs, les acidifiants, les correcteurs et exhausteurs de goût… la liste serait longue. La consommation carnée qui augmente, le goût des aliments crus qui disparaît, c’est toute une culture alimentaire, traditionnelle et saine, qui s’en va. S’ajoutent à cela les mauvaises habitudes des consommateurs que nous sommes : on grignote devant la télévision… Les pollutions de toutes nature augmentent sans cesse, sans reparler de la « vache folle » et d’autres faits aberrants, dus à la nourriture à base de poulet donnée aux poissons[2], à la nourriture à base de poisson donnée aux poulets, à l’équarrissage (production d’où l’on tire la gélatine…)…
Mais le phénomène devient mondial ; la moitié des forêts tropicales aura disparu d’ici 20 ans, ce qui accentuera le déséquilibre de la chaîne alimentaire. On suppose que 27.000 espèces animales et végétales auront disparu de la planète d’ici quelques décennies. Nous savons, d’autre part, qu’un grand nombre de maladies sont liées à ce déséquilibre alimentaire. Faut-il craindre l' »apocalypse » de la vie sur terre par cette dégradation générale de nos modes d’alimentation et de nos modes de vie ? Heureusement, un besoin de retour à la nature et à l’équilibre nutritionnel se dessine. La culture biologique aura beaucoup augmenté d’ici peu, même en Haute-Vienne, et une bio-diversité semble se dessiner à nouveau. Mais, pour lutter contre l’emprise des multinationales et de la politique, il faudra rapidement, opérer un rapprochement producteur-consommateur. Il existe de plus en plus d’associations qui soutiennent ces projets, ces idées : il ne faut pas attendre, sous peine de perdre notre santé et notre capacité à prendre les décisions nous concernant.

Francine Atanassov-Villaret o

* Pour aller plus loin sur ce sujet un livre :
Des poubelles dans nos assiettes, F.Perucca et G.pouradier, ed. Michel Lafon, 1996.
Jusqu’à 80% de nos maladies prennent naissance dans nos assiettes. Les auteurs, dans ce livre explosif, « décortiquent » le panier de la ménagère. Ils nous donnent des éléments pour apprécier la dose journalière de produits toxiques tolérable dans nos casseroles, ou « comment éviter les cocktails qui tuent ». Ils tentent de réveiller les consciences sur ce problème fondamental.
F A-V.
*La Lettre eau, mai 1998, n°7. Revue du réseau eau de France Nature Environnement. Dossier : en Bretagne, fracture sociale autour des questions d’eau et d’agriculture.
Adresse : 71, av. Charles Péguy, 45800 St Jean-de-Braye.
(Disponible au Château de Ligoure)

LE DEBAT

Alimentation et modes de vie
La politique dans notre assiette

Nous avons choisi de vous présenter un compte-rendu du débat où ne transparaît que ce qui est lié au sujet proprement dit de la soirée (alimentation, modes de production, modes de vie,…), sans relater les expériences militantes de Alain Desjardin, dont il a émaillé, de façon vivante, ses réponses.
Freddy, avant de laisser la parole à la salle, renvoie au Monde diplomatique[3] où l’on peut lire un article sur les OGM (Organismes génétiquement modifiés). Monsanto[4] y déclare que les problèmes de santé ne le regarde pas. Les OGM, c’est une filière où il y a du fric à faire et c’est tout. Un second article aborde la question du monopole sur le vivant par rapport aux semences hybrides.

4500 céréaliers touchent, chacun,
plus de 750.000 francs
d’aide publique

Fabrice Lacroix (Confédération paysanne) : On a beaucoup parlé de la fonction de production de l’agriculture. Si on veut être un peu positif, la première question qu’il faut se poser aujourd’hui, c’est : quelle est réellement la fonction du paysan? C’était une évidence avant les années 60 : il ne produisait pas que des biens alimentaires mais il occupait l’espace. La question se pose différemment maintenant : le nombre de paysans a diminué, les espaces ont des proportions différentes. Donc, être agriculteur au sein de la Confédération paysanne, ça n’est pas uniquement produire des biens alimentaires, ça n’est pas avoir comme unique vocation la mise sur le marché d’un bien. A partir de cette fonction essentielle, se greffent la fonction sociale, qui nous paraît prioritaire (agriculture/emploi), la protection de l’environnement, et une réflexion territoriale, d’occupation en termes de relations humaines. Lorsqu’on s’est posé ces 3 questions, je pense qu’on ne peut plus produire des biens alimentaires de la même manière. Il y a une relation directe entre ces deux orientations.
Pour être positif, deux mots sur la loi d’orientation qui est en discussion au Parlement. Elle intègre une innovation : le Contrat Territorial d’Exploitation (CTE). C’est une proposition pour qu’on puisse, en tant qu’agriculteur, passer un contrat avec la société via le Ministère de l’agriculture, pour respecter la multifonctionnalité de l’agriculture (mais on peut y mettre n’importe quoi). C’est-à-dire respecter la fonction sociale, environnementale et économique de l’agriculture. Ce sont de grands mots, et ça peut se vider de son sens, mais d’autant plus que c’est aussi une porte ouverte qui nous est donnée. Au niveau de la Confédération, c’est essentiel de faire nos propositions, notamment sur les fonctions de l’agriculture. Tous ces problèmes se posent – aussi et surtout – en termes politiques.

Alain Desjardin : A propos du CTE. C’est pertinent de se positionner. On est invité à réfléchir du point de vue (dans un premier temps) du consommateur. Les CTE sont subordonnés à la mise en place de comités départementaux d’orientation agricole, ce qui n’est pas acquis. Si, en termes de rapports de force, les associations de consommateurs, de défense de l’environnement, du champ social, de précaires, etc., peuvent être reconnues différemment selon l’optique du responsable du comité départemental, c’est politique. De plus il faut compter avec la DDA et la DDE[5]. Les choses sont loin d’être acquises avec la majorité de la gauche plurielle (PS), qui est plutôt favorable aux autoroutes, aux porcheries industrielles, aux grandes surfaces… L’alimentation de qualité n’est pas acquise, du point de vue de l’accès possible, pour toutes les couches de la population. Il va falloir se battre tous ensemble.

Pierre Fosséprez rappelle que, ne pouvant, comme éleveur de moutons, honorer ses engagements financiers, il a été poussé à la faillite. On a mis aux enchères publiques ses brebis… Comme beaucoup d’exploitants agricoles, il avait été « incité » à s’endetter pour agrandir son exploitation et à augmenter son cheptel, alors que se profilait déjà la crise du mouton. Les jeunes qui s’installent sont souvent la proie du Crédit Agricole et des techniciens qui les poussent à des choix aberrants, et ils ne peuvent résister à cette pression, du fait de leur isolement, d’une information partielle, etc. Tous ceux qui subissent ces processus sont morts socialement, et il n’y a personne pour les ressusciter.

AD rappelle qu’il faut des « réactions citoyennes associées », évitant l’isolement, pour qu’une défense et un combat soient possibles. On n’a pas d’autres choix : une solidarité de plus en plus grande doit se manifester, pour que puisse se créer une fraternité solide. Il est nécessaire d’appartenir à des réseaux forts pour résister.

Un intervenant : Il n’y a que l’opinion publique qui peut faire quelque chose, alors ! Il faudrait la renseigner. Je m’intéresse à la santé. J’évite le plus possible les grandes surfaces, mais on ne peut pas tout éviter : on est ce que l’on mange. Et ça engraisse les lobbies pharmaceutiques.

AD : Ma réponse est essentiellement sociale. On est dans une société de l’image. Il faut voir comment on peut diffuser un message, inviter à la réflexion puis à l’action. Mais ça, ça vaut pour tous les terrains.

Jean-Pierre Juillard : On voit que l’espérance de vie augmente, et on se demande si la nourriture n’y serait pas pour quelque chose. J’ai l’impression qu’on a du mal à vivre, en nous, à concilier le consommateur d’un côté, le citoyen de l’autre. Si j’achète 1kg de pomme de terre à 1F je ne devrais pas le faire. Ce n’est pas possible qu’il arrive à 1F à la vente. Or on le fait, et en permanence. On achète souvent en deçà du coût réel.
Par ailleurs, est-ce qu’on se souvient de la vie des paysans il y a 50 ans ? Les choses ont quand même changé…

AD : Il ne faut pas nier ce que le progrès peut apporter en termes de bien-être, de temps libre… On n’est pas contre le progrès, à condition qu’il soit au service de l’homme. Il ne l’est plus quand il est repris par Novartis, par le PDG d’Auchan, etc. Le progrès, exploité par le système, parcellise les tâches et tire le maximum de ce qu’un homme ou une femme peut donner, et puis on jette… Aujourd’hui, le progrès s’est tellement accéléré qu’on n’a presque plus besoin des gens : par exemple, au Japon, à Suzuki, tout est robotisé. Le système est pervers et arrive à une impasse. Les riches n’ont plus besoin des pauvres : les pauvres on peut les tuer ! Et on ne sait même plus quoi faire des marchandises. Mais, on commence à lire ici ou là (par exemple dans le Diplo), que le système libéral a ses limites (voir les axes d’analyse et de revendication d’ATTAC).

P.F : Je voudrais ajouter une petite note d’espoir. Depuis la vente aux enchères de mes brebis, je reçois beaucoup de gens chez moi. Ces personnes, qui viennent de partout, savent ce qu’elles ne veulent pas, et, en repartant, elles savent ce qu’elles veulent. Et ça, ça vaut tous les salaires du monde.

AD : Je vais citer un passage du livre de Rifkin qui aborde le problème des OGM.
« La révolution biotechnologique obligera chacun à réfléchir sur ses valeurs les plus intimes, et à se poser la question, ultime, du sens et du but de la vie. Il se pourrait que ce soit là sa contribution la plus précieuse, tout le reste dépend de nous… ».

Freddy : C’est vrai que la nouvelle religion c’est produire et consommer. Quelle est la liberté des paysans pour le choix de leur production dans la mesure où il faut toujours produire moins cher, et avec tout un tas de critères d’esthétique (des produits beaux avant d’être bons). Est-ce que maîtriser la commercialisation (je pense à la Petite ferme) apporte une certaine liberté, plus de liberté que de contraintes ?

La petite ferme : Depuis le début il y a dans la salle 2 publics : des paysans, dont je fais partie, et des citadins – vous – donc des consommateurs. On est tous des consommateurs. Ce qui est intéressant c’est, pas tant “ l’assiette au champ ” que la relation paysans-citadins au travers de notre alimentation. Ce choix de commercialisation, avec 12 agriculteurs, c’est pour proposer les produits de nos fermes, mais il y a aussi, derrière tout ça, un besoin de rencontre, le besoin aussi de sortir de nos exploitations, de trouver d’autres échanges : parce que, dans notre métier, même si on a choisi une forme d’agriculture différente, on a aussi des impératifs économiques sur les exploitations, et c’est pas évident de résoudre tout cela. A partir de là, on voudrait aussi sortir de cet engrenage de l’exploitation, du stakhanovisme de notre métier, et découvrir d’autres milieux, d’autres associations. Ca ouvre la possibilité d’agir sur d’autres mouvements, plus généraux. Pour en revenir au problème de “ se nourrir ”, nous aussi on cherche à le faire le moins mal possible. On vend nous-mêmes nos produits et on peut expliquer comment on les a produits, on peut faire visiter nos exploitations, et expliquer ce vers quoi on aimerait tendre.
A propos de « l’ancien temps », on garde, de toute façon, toujours les bons souvenirs et, quels que soient les milieux, ce qu’on regrette, en fait, c’est les relations humaines qu’on avait alors les uns avec les autres.

AD : L’Accueil paysan est né en 1987 du refus du développement, par les gîtes de France, d’un tourisme haut de gamme. Selon la charte, l’accueil doit être complémentaire d’une activité agricole, avec ce que cela représente de savoir-faire, des réalités animales et végétales, et la capacité d’organiser et de faire découvrir ces choix, de maîtrise et de production, depuis la semence jusqu’au consommateur. Le paysan d’à côté, qui a un troupeau 10 fois plus gros, avec des ateliers hors sol a des possibilité de congé que n’a pas celui qui fait le choix du bio, d’une plus petite exploitation. On refuse de ne plus avoir de lien social. On veut des relations avec les autres, les citadins, ce qui nous entoure en dehors de la seule production. On refuse d’être des “ performants ”. On parle de paysans et non d’exploitants agricoles (terme récent), ce qui équivaut au passage de la notion de métier à celle d’emploi. La politique qui mène à ce qu’on a dans notre assiette a plusieurs facettes. Elle produit un conditionnement, et on a à réagir sur ce qui nous est offert en termes de produits.

Claude Gobeaux : Mes grands-parents fauchaient à la main. L’eau est arrivée chez eux en 1965. C’est pas vieux. Pourquoi est-ce que ça a tellement changé ? On est passé d’un effort musculaire à la mécanisation complète (pendant les 30 glorieuses), mais cette évolution ne s’est pas faite pour tout le monde (15 à 20% de la population mondiale). De 1945 à 1975, la part des profits a diminué de 10%. Maintenant, c’est l’inverse (changement d’équilibre Est/Ouest).
Le sens et le but de notre vie, c’est une lutte solidaire…

AD : Je crois beaucoup en l’homme, en l’action collective. mais il ne faut rien attendre “ en retour ” de ce que l’on fait.

A.V o
[1] Multinationale issue de Ciba-Geigy et Sandoz.
[2] Pauvres poissons d’élevage, déjà bourrés d’antibiotiques déversés par tonnes dans leurs bassins surpeuplés, quand ils développent des furonculoses. Les survivants se retrouvent dans notre assiette! Mais tout n’est pas perdu, d’autres modes de production sont possibles, comme le pratique le Lycée d’Ahun (Creuse)…

[3] Monde diplo n°537, décembre 98 : “ La menace du complexe génético-industriel ”.
[4] La firme la plus avancée dans les applications des “ sciences de la vie ”.
[5] DDA : direction départementale de l’agriculture. DDE : direction départementale de l’équipement.

Sortir de l’économie, sortir du développement ? POUR EN FINIR AVEC LA MARCHANDISATION

Conférence – débat, le 5 mars 1999, avec Serge LATOUCHE – 70 participants

Jean –Jacques Gouguet, enseignant à la Faculté des sciences économiques de Limoges, introduit la soirée par une présentation de l’œuvre de Serge Latouche, montrant son ampleur au travers des titres de ses écrits. Il s’agit pour J-J.G d’un des intellectuels qui compte en cette fin de siècle, en raison de ses apports et de son originalité : ce qui contraste avec la plupart des économistes qui écrivent… pour ne rien dire, confinant leur travaux dans des élaborations mathématiques aussi stériles que sophistiquées.
Aujourd’hui, l’un des éléments les plus frappants est le décalage qui existe entre la vie telle qu’elle pourrait être, eu égard à l’état de la technique, des sciences etc.., et la vie telle qu’elle est.
Ainsi Serge Latouche, qui a établi un bilan peu glorieux de ce siècle (génocides, guerres, atteintes à l’environnement, pauvreté au milieu de l’abondance..), nous projette dans une double direction.
Son premier objectif est de penser autrement ; car il nous est difficile de penser le 21ème siècle avec les instruments du 19ème ; l’autre consistant à anticiper et imaginer un nouveau projet de société à long terme.
J-J. G relève dans les travaux de Serge Latouche, deux types essentiels d’apports. Il s’agit, d’une part, de ses travaux d’épistémologie : étude critique de la science, en l’occurrence économique, illustrée notamment par l’ouvrage collectif L’économie dévoilée. Son autre apport essentiel concerne le développement et les propositions qu’il énonce à partir de sa remise en cause.
Nous vous présentons, dans ce numéro, la partie « exposé » de la soirée.
Serge Latouche nous confie qu’il aurait préféré comme titre du débat « Pour en finir avec l’omnimarchandisation du monde». Parce que, si la marchandisation n’est pas un phénomène nouveau, au stade actuel on assiste, et ceci est nouveau, à la transformation de tous les aspects de la vie en marchandise (il cite l’exemple tout récent des randonneurs réfugiés dans un igloo en montagne).

Sortir du développement

Aujourd’hui, parler du développement c’est prononcer un requiem pour un mort en survie artificielle prolongée.

On peut dire du développement, comme du progrès, qu’il est une maladie qui se prend pour son propre remède…
A l’origine, en 1948-49, le développement était une entreprise paternaliste et transitive. Les pays riches s’engageaient à concourir au développement des pays moins avancés. Mais ce développement-là est très mal en point. Ainsi, les pays les plus riches, qui devaient consacrer à l’assistance technique et au développement 1% de leur Produit Intérieur Brut (P.I.B), ont, au fil des années, ramené leurs prétentions à un taux avoisinant 0,25%. Autre signe manifeste de cette décrue : les instituts d’étude et de recherche sur le développement ont fermé leurs portes.

Mais, au fond, si le développement s’est volatilisé (y compris du paysage intellectuel), ce n’est pas en raison de ses échecs, ou de son refus par les victimes, mais au contraire de son accomplissement : accomplissement de sa mission historique, qui était de réaliser l’économie mondialisée.
En effet, dans une économie mondialisée il n’y a pas de place pour une prise en considération spécifique d’une région de la planète (le Sud). Il n’y a place que pour une seule théorie économique, valable à la fois au Nord, comme au Sud, du village planétaire.

Toutefois, le développement survit, en particulier avec « l’ère du développement à particule », c’est à dire celle du développement assorti d’un qualificatif comme : durable, supportable, soutenable, viable. Véritable bricolage intellectuel, ce recentrage est mystificateur. Il correspond en fait au déplacement opéré par la mondialisation à l’issue des « trente glorieuses » (1945-1975).
Ainsi, au cours de ces années de croissance vigoureuse, les miettes des riches permirent de nourrir, non seulement les nouvelles bourgeoisies des Etats « indépendants », mais même leur clientèle élargie. Cela permettait d’assurer une cohésion nationale. Ce fut la glorieuse époque du welfare (l’abondance, la providence) de la société salariale. On s’aperçoit que le développement d’alors était toujours national. Car c’était l’existence d’une régulation nationale qui permettait de passer de la croissance au développement.
Mais la transnationalisation de l’économie et, du reste, les 3 D (dérèglementation, décloisonnement, désintermédiation), ont fait voler en éclats le cadre étatique de cette régulation qui permettait un certain saupoudrage, un certain amortissement des inégalités. Et la polarisation des richesses, les inégalités se développèrent, à nouveau sans limites selon la dynamique capitaliste dure et classique qu’on connaissait au début du 19ème siècle. Un seul chiffre, en donne la mesure : les 225 plus grosses fortunes (1000 milliards de $) possèdent l’équivalent du revenu annuel des 2,5 milliards d’habitants les plus pauvres de la planètes (47%). Au développement, succèdent alors les ajustements structurels, et aux politiques sociales, le « SAMU mondial » (Organisations Non Gouvernementales – O.N.G. – humanitaires, urgenciers).

Au développement , poursuite de la colonisation par d’autres moyens, succède donc la mondialisation, poursuite du développement. Les Etats-nations qui s’étaient déjà faits plus discrets dans le passage du témoin de la colonisation au développement (avec les indépendances) quittent carrément la scène au profit de la dictature des marchés (Fonds Monétaire International, plans d’ajustement …)
Derrière tout cela on retrouve toujours le mouvement long d’occidentalisation de la planète poussé aujourd’hui à son point ultime : la colonisation de l’imaginaire par le progrès, la science, la technique, l’économicisation, la technicisation .
Finalement, on peut dire du développement, comme du progrès,qu’il est une maladie qui se prend pour son propre remède.

Par son action corrosive sur l’Etat, sur le politique, sur l’environnement, sur l’éthique, sur la culture, la mondialisation constitue un danger planétaire. L’intégration abstraite de l’humanité dans le marché se fait au prix d’une destruction du tissu social au Nord, et correspond, en plus, au Sud, à une déculturation d’autant plus dramatique que le Sud n’a souvent pour seule richesse que sa culture.
Faute de trouver sa place nécessaire, son épanouissement légitime, la culture fait son retour de manière explosive, et parfois sous des formes insidieuses. On reconnaîtra ainsi le terrorisme identaire qui se manifeste par le morcellement et le nationalisme (Kosovo, Rwanda, Irlande du Nord, Corse..) ainsi que la montée des intégrismes religieux musulmans (Algérie, Iran..), mais aussi brahmanistes et chrétiens.

Démystifier la mondialisation

Si le monde est entré dans sa mondialisation depuis Christophe Colomb (1492), l’actuelle phase (mondialisation des marchés) est la pointe ultime d’une marchandisation du monde, autrement dit de son économicisation.

Quand on a un marteau (l’économie) dans la tête, on voit tous les problèmes sous la forme d’un clou (économique)

Avant la Renaissance, l’Européen et, jusqu’à une époque récente, les autres hommes donnaient très peu de place dans leur vie à l’économie. Chacun accomplissait ses tâches, le plus souvent domestiques, et se préoccupait, pour l’homme du Moyen-âge, de la religion, pour l’indigène d’Afrique, de fêtes ou de rituels. D’ailleurs le mot « économie » était alors absent de la plupart des langues.
Mais, aujourd’hui, chacun participe à la vie économique et possède un minimum de connaissances, surtout de croyances, voire de mythes, concernant l’économie. Le chef d’entreprise s’intéresse aux taux d’intérêts et aux prélèvements fiscaux, et la ménagère au prix du beurre et aux versements de la Sécurité sociale ; tout cela étant des catégories économiques. Cette situation de l’homme moderne est bien illustrée par le proverbe : « Quand on a un marteau (l’économie) dans la tête, on voit tous les problèmes sous la forme d’un clou (économique) ». Le revenu est devenu la condition normale – en tout cas de survie – de l’homme moderne.

Le projet de la modernité repose sur cette prétention de construire la vie sociale sur la seule base de la raison, en s’émancipant de la tradition et de la transcendance. Dans une vision héritée des Lumières, l’économie n’est au fond que la réalisation du plan de la Raison. Cette montée en puissance de la rationalité (calculatrice) se manifeste, de façon indissociable, dans la technique et dans l’économie : il s’agit d’accroître l’efficience en économisant au maximum les moyens pour obtenir les résultats les plus importants suivant la norme du « toujours plus ». Cela tourne à l’absurde, et renvoie à la rumination bavarde de la science économique actuelle dont parlait J-J Gouguet.
L’actuelle expansion des firmes transnationales, ces nouveaux maîtres du monde, a rendu possible aujourd’hui, le triomphe apparent de la pensée unique , pointe avancée de l’économicisation des esprits, qui se présente, avec l’ultra libéralisme, comme une déferlante réactionnaire sur notre imaginaire.

Depuis l’effondrement des pays de l’Est et la faillite du projet socialiste, l’économie de marché connaît un triomphe quasiment exclusif. Ce succès apparaît comme la plus belle réussite de l’économie des économistes (les lois sacro-saintes du marché).
Mais, plus l’imaginaire de la grande société du marché mondial et pacifique (la fin de l’Histoire !), devient planétaire, plus la misère, plus l’exclusion, semblent gagner du terrain.
Ces dysfonctionnements de toute nature favorisent l’émergence de contre dogmes, de fondamentalismes ethniques, plus ou moins bricolés avec les séquelles idéologiques du passé et l’énergie du ressentiment.
Toutefois, ces réactions nient plus le rationalisme qu’elles ne le dépassent, et continuent, souvent, à s’en nourrir. Elles n’attentent pas à la majesté de la pensée unique impliquée dans l’universalisme occidental. Car elles ne s’attaquent pas à ses racines, qui sont celles de l’économisme et celles de l’utilitarisme.
Seule la remise en cause de l’empire du rationnel peut ouvrir la voie à une pensée moins intolérante qui pourrait être dite plurielle. Car il y a plusieurs chemins pour chercher le raisonnable ; de même qu’il y a pluralité conflictuelle et indépassable des fins ultimes.

Que faire ?

Il faut commencer par voir les choses autrement pour qu’elles puissent devenir autres. En d’autres termes : des solutions originales, vraiment novatrices, seront concevables dès lors que l’on aura commencé à se sortir le marteau économique de la tête.
On devrait ainsi aspirer à une société dans laquelle les valeurs économiques auraient cessé d’être uniques ou centrales ; où l’économie serait remise à sa place, comme un simple moyen de la vie humaine, et non pas posée comme une fin ultime.

L’alternative historique

L’alternative historique existe lorsque la situation n’offre aucun choix ; quand on est condamné à construire malgré soi, de manière plus ou moins inconsciente, une autre société.
Cette réalité est aujourd’hui perceptible dans les laboratoires de l’après-développement africains relatés et étudiés dans l’ouvrage L’autre Afrique : entre don et marché (1998).

L’économie mondiale, avec l’aide des institutions de Bretton Woods (Fonds Monétaire International., Organisation Mondiale du Commerce..) a chassé des millions de personnes des campagnes, les condamnant à disparaître : ce sont les naufragés du développement. Mais, paradoxalement, ils se multiplient et survivent mystérieusement. C’est le cas des 700 millions d’Africains au sud du Sahara, qui n’existent aujourd’hui pratiquement plus statistiquement (moins de 2% du PIB mondial).
Pour ne pas disparaître, ils n’ont eu d’autre choix que de se débrouiller, d’organiser leur survie en dehors de l’économie, en dehors du développement, donc selon une autre logique. Même si ce n’est pas fait par tous et pas toujours très bien, Ils inventent donc, effectivement, un autre système, une autre vie.
Mais considérer qu’il s’agit de laboratoires de l’après-développement, et non de sociétés transitoires (« l‘économie informelle », « les entrepreneurs aux pieds nus ») vivant d’expédients, implique de se munir d’un autre regard, d’autres normes, de se mettre dans la peau des acteurs de cette innovation sociale.

La société vernaculaire

Il s’agit, non pas d’une autre économie, mais d’une autre société. L’économique n’y est plus autonome. Il est dissous, incorporé dans le social ; en l’occurrence, dans les réseaux complexes qui structurent les cités africaines.
Il s’agit donc, surtout, de la façon dont ces naufragés du développement, œuvrant dans un archipel de petits métiers et entreprises, produisent et reproduisent leur vie, hors du champ officiel, grâce à des stratégies relationnelles. C’est à travers le lien social qui reste extrêmement fort et vivant, et qu’ils savent réinventer, que se réalise le miracle de cette survie. Cependant l’expérience étudiée (Grand Yoff, banlieue de Dakar de 100.000 habitants), très intéressante à ce point de vue, ne doit pas être considérée comme un paradis retrouvé.

Toute cette population vit en auto-organisation. Elle se désigne elle-même comme composée de reliés en grappes (chaque individu a tant de reliés qui forment sa grappe). Cette société est également néo-clanique car elle invente de nouveaux réseaux sociaux plus riches, dépassant les cadres traditionnels ethniques, villageois et religieux.
Ces stratégies, jeux subtils de tiroirs sociaux et économiques (que chaque membre ouvre ou ferme selon ses besoins), s’apparentent à celles des ménagères qui tirent le diable par la queue : mais ce sont les pratiques de ménagère d’une famille qui comprend plusieurs centaines de membres.

La société vernaculaire africaine apparaît avant tout féminine, fondée sur la pluriactivité (non sur le professionnalisme) et sur les stratégies relationnelles. Le phénomène est d’importance car on assiste, là, à un processus de « réenchassement » de l’économique par rapport au social, processus inverse de celui décrit par le grand anthropologue Karl Polanyi analysant les débuts du monde moderne dans La grande transformation.
L’échange,
avec ou sans monnaie,
repose plus
sur la réciprocité
que sur le marché
La vie s’y caractérise par l’importance du temps, de l’énergie des ressources qui sont consacrées aux relations sociales (rencontres, visites, réceptions, discussions) avec, au bout, des opérations qu’on peut qualifier d’économiques (prêter, emprunter, donner, recevoir, s’entraider, passer des commandes, livrer, se renseigner) ; sans parler du temps, non moins considérable, consacré à la fête, à la danse, au rêve.
Ce qui frappe, c’est que tout ce qui est reçu (denrée ou argent) est immédiatement placé (pour rembourser une dette ou en faire profiter ses proches) à l’intérieur du réseau. Car chacun est conscient qu’un bienfait n’est jamais perdu ; chaque « relié » vivant dans le sentiment qu’il reçoit plus qu’il ne donne.
Une conséquence de ce fonctionnement est le contrôle de l’argent par le groupe. Contrôle social pouvant nous paraître insupportable, mais qui a pour conséquence de favoriser des pratiques financières communautaires – comme les tontines – et de mettre hors-jeu les banques, considérées ici comme impersonnelles et peu sûres.

Nous voyons donc que l’économie néo-clanique, forme de l’alternative historique et invention sociale, fonctionne selon une logique très différente de la logique marchande. L’échange, avec ou sans monnaie, repose plus sur la réciprocité que sur le marché. On est en présence de cette triple obligation, analysée par le sociologue Marcel Mauss dans son Essai sur le don : obligation de donner, de recevoir, de rendre. Dans une telle logique qui s’apparente à celle du don, le lien social est plus important que le bien.

L’alternative volontariste

Il s’agit des individus qui, refusant totalement ou partiellement le monde dans lequel ils vivent, tentent de vivre autrement, de travailler ou de produire autrement, au sein d’entreprises différentes, ou d’inventer une monnaie pour la faire servir à une autre façon de vivre, et selon une autre logique que celle de l’accumulation illimitée.
Il y a des liens entre les deux formes de l’autre société. Car au Sud les « bricolages de la survie » ne sont jamais tout à fait spontanés. Ils incorporent des aspirations et projets, on y détecte les traces de modèles et d’utopies. Quant aux alternatifs du Nord, de plus en plus souvent chômeurs (de fait ou en puissance), ils n’ont, eux aussi, pas toujours le choix .
Les entreprises coopératives en auto-gestion, les communautés néo-rurales, les systèmes d’échanges locaux (SEL), des mouvements associatifs, doivent être mis en liaison entre eux et avec l’auto-organisation des exclus du Sud ; se féconder mutuellement. Leur cohérence et leur intérêt proviennent d’abord du fait qu’il s’agit de formes de résistance et de dissidence à l’omnimarchandisation.

Créneau et niche

Le danger qui guette la plupart des initiatives alternatives est de se cantonner dans le créneau qui leur a permis de prospérer, au lieu de travailler à la construction d’une niche ; c’est-à-dire de tout un environnement, un milieu porteur différent du marché mondialisé (dissident). Le créneau est un concept de stratégie militaire de conquête, lié à la rationalité économique dominante (l’efficience) ; il sera nécessairement occupé à son tour, un jour, par un concurrent. Seule la niche peut garantir la pérennité de l’entreprise alternative (l’efficacité sociale).
S’agissant du commerce équitable et solidaire, par exemple, il est plus important de s’assurer du caractère équitable de la totalité de la filière, depuis le transport jusqu’à la commercialisation. Ce qui exclut, certes, la distribution en grandes surfaces, mais qui, en contrepartie, élargit le tissu porteur.
Cette extension-approfondissement du « champ des complicités » doit aussi être liée à l’éducation et à la formation des consommateurs-citoyens. C’est cette cohérence qui représente une véritable alternative au système.

Il s’agit, semble-t-il, de coordonner la protestation sociale avec la protestation écologique, avec la solidarité envers les exclus du Nord et du Sud, avec toutes les initiatives associatives, pour articuler résistance et dissidence, afin de déboucher à terme sur une société autonome.

Survivance, résistance et dissidence

Nous sommes au centre d’un triangle dont les trois sommets sont : la survivance, la résistance et la dissidence. Nous ne devons ni oublier ni privilégier aucune de ces trois dimensions, toutes trois nécessaires et essentielles.
Survivre, signifie que nous devons, dans une certaine mesure, nous adapter au monde dans lequel nous vivons. Même si nous refusons de l’accepter comme tel, nous passons nécessairement des compromis dans l’action quotidienne. Il s’agit donc, surtout et d’abord, de refuser la compromission dans la pensée ; de résister mentalement à la domination ravageuse de la pensée unique.
Résister s’impose aussi, dans la mesure où l’on a conscience d’être embarqué sur un bolide, mégamachine
techno-économique, qui fonce sans pilote droit dans le mur. Nous devons résister, c’est à dire freiner le monstre, changer la direction, passer la marche arrière, si cela est encore possible.
Mais nous devons également songer à quitter l’engin en délire. Il faudra faire sa niche ailleurs, dans ce monde mondialisé. C’est cela la dissidence.

Ingénieux, industrieux, entreprenant

Dans ces trois cas ( de survivance, résistance, dissidence), le territoire, le local est très important, car c’est le patrimoine local qui est à la base. Si la rationalité est liée au triptyque ingénieur-industriel-entrepreneur qui est caractéristique de la mondialisation du système de la rationalité économique, le raisonnable quant à lui est lié au triptyque ingénieux-industrieux-entreprenant. C’est ce triptyque qui caractérise la société vernaculaire et qui s’ancre dans le territoire, voire le terroir, à reconstruire.
Francis Juchereau o

PALESTINE, KURDISTAN Quelle paix juste et durable au Moyen-Orient ?

Le 23 avril dernier, en pleine guerre des Balkans, le Cercle GRAMSCI recevait trois hôtes de marque, pour débattre de la situation au Moyen-Orient, et particulièrement de deux questions majeures : la question kurde et le conflit israélo-palestinien. Quelques mois après l’arrestation du leader kurde Abdullah ÖCALLAN, et à quelques semaines de la grande échéance de mai 99 pour l’avenir du processus de paix en Palestine, ces deux questions ne manquaient pas d’intérêt.
KURDISTAN, PALESTINE,
deux problèmes européens

Bernard RAVENEL, historien, spécialiste de la Méditerranée, s’attache à situer les conflits kurde et palestinien, au sein de cet « arc des crises » qui court du Golfe Persique aux Balkans.
L’Europe se trouve aujourd’hui, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, impliquée dans un conflit sur son propre sol. Or le conflit du Kosovo touche particulièrement la Turquie, membre de l’OTAN, impliquée elle aussi depuis 15 ans dans le conflit kurde.
Le problème kurde tend à devenir de plus en plus européen :
· la Turquie, acteur principal de ce conflit, est candidate à l’entrée dans l’Union Européenne, et fait partie du Conseil de l’Europe,
· plusieurs centaines de milliers de kurdes vivent en Europe et l’Europe a une responsabilité historique dans la situation faite aujourd’hui au peuple kurde, puisque les pays d’Europe ont redessiné la carte de la Région au moment du démembrement de l’Empire ottoman (voir plus loin l’exposé de Kendal Nezan) .
La question palestinienne et le conflit israélo-arabe impliquent aussi particulièrement l’Europe : la région subit encore les conséquences des décisions prises par les puissances européennes dans les années 1917-1920 (voir plus loin l’exposé de JP. Chagnollaud).
Deux situations différentes, mais deux situations comparables, qui posent la question du droit à l’autodétermination des peuples, et qui impliquent deux puissances régionales d’ailleurs alliées (la Turquie et Israël).
Les européens ont du mal à dégager une ligne indépendante de celle des américains. Les USA ont en effet construit un système d’alliances – afin de maintenir leurs intérêts stratégiques dans la région – qui s’appuie sur la Turquie et Israël. L’Europe, si elle veut exister, doit prendre ses distances avec le projet américain (comme elle l’a fait le 23 mars dernier en reconnaissant pour la première fois la légitimité de la proclamation de l’Etat palestinien, sans le lier au résultat de la négociation avec Israël). Le projet euro-méditerranéen (défini à la conférence de Barcelone en 1995) – zone de libre échange, sur tout le bassin méditerranéen – va dans ce sens, il suppose l’établissement d’une paix durable sur les deux rives de la Méditerranée.

L’Europe est-elle capable de peser en faveur d’une solution juste à ces conflits ? pour la Palestine elle s’y essaye, pour le Kurdistan, elle ne s’en préoccupe pas ; l’arrestation récente de ÖCALLAN, lui fournit pourtant une occasion supplémentaire (sur le plan de l’ingérence humanitaire : conditions de détention, de déroulement du procès,…)

UNE IDENTITÉ FORTE ET ORIGINALE
AU MOYEN-ORIENT

Kendal NEZAN, président fondateur de l’Institut kurde de Paris.

Les Kurdes représentent numériquement la 3è nation au Moyen-Orient (après les arabes et les persans), avec une population de 25 à 30 millions de personnes, répartie sur le territoire de 4 Etats : Turquie, Irak, Iran et Syrie.
Leur présence est attestée dans la région depuis l’Antiquité, c’est à dire avant l’arrivée des Arabes et des Turcs. Ils parlent une langue appartenant au groupe iranien, donc indo-européenne, c’est à dire plus proche, dans sa structure, du français que du turc ou de l’arabe ! Les kurdes sont en majorité musulmans (sunnites ou chiites), mais avec là encore des particularités importantes (les alévis par exemple[1]), avec la présence d’importantes minorités chrétiennes (nestoriennes notamment[2]) , juive (au moins jusqu’au début des années 1950) qui a émigré par la suite en Israël (I. MORDEHAÏ, l’ancien ministre de la Défense israélien en est issu), mais aussi Yezidis (religion un peu mystérieuse, exemple de syncrétisme entre les cultes chrétien, musulman et zoroastrien[3]) .

Les Kurdes comptent des figures importantes dans l’Histoire, tel SALADIN, le conquérant de Jérusalem en 1187, fondateur d’une dynastie (les ayyûbides) dominante dans la région au cours de XIIè et XIIIè siècles.
Le Kurdistan a connu par la suite un morcellement en principautés, aux marges de l’Empire ottoman, qui respectait leur autonomie au moins jusqu’au XIXè siècle. Après la disparition de l’Empire ottoman, le Traité de Sèvres en 1920, préconise la création d’un Etat arménien et d’un Etat kurde indépendants. Le rapport des forces sur le terrain (favorable aux armées turques), ainsi que les choix stratégiques (voir la question du pétrole de Mossoul) opérés par les puissances occidentales (française et britannique en particulier), conduisent au Traité de Lausanne (1924) qui annule les engagements précédents.

Les Kurdes en Irak : des insurrections à l’autonomie

Au lendemain de la 1ère guerre mondiale, le Kurdistan irakien (région de MOSSOUL), représente un enjeu stratégique important, la région est à la fois riche en eau et en pétrole. Contre l’avis des populations kurdes, les britanniques présents en Irak décident de rattacher la région à l’Irak (en contrepartie d’une promesse d’autonomie interne) . Français, Britanniques et Américains se partagent le capital de l’« Irak petroleum Cie. », ils en conserveront la propriété jusqu’au début des années 1970.

La promesse de l’autonomie ne sera jamais durablement respectée par l’Etat irakien indépendant en 1930. De multiples insurrections kurdes feront des centaines de milliers de tués. La dernière (de 1961 à 1991), entraînera la mort de 400.000 kurdes, la destruction de 4500 des 5000 villages kurdes par l’armée de Saddam Hussein. L’offensive menée en 1991, après sa défaite au Koweit, par S. Hussein s’est traduite par 1,2 millions de réfugiés, malgré la présence dans le golfe de l’imposante armada occidentale. La pression des opinions publiques ont quand même contraint les gouvernements occidentaux à proposer la mise en place d’une zone protégée dans le nord de l’Irak (juin 1991).
Cette zone, dont la superficie est proche de celle de la Suisse (40.000 km2), compte 3,5 millions d’habitants. Avec l’aide des ONG, 70 % des villages ont pu être reconstruits.

Un quasi Etat fonctionne aujourd’hui au Kurdistan d’Irak, avec son gouvernement, son parlement, sa monnaie. Malgré les difficultés et le faible soutien des pays occidentaux (qui craignent toujours l’installation d’un Etat kurde, ce qui remettrait en cause les frontières existantes), ses performances économiques sont même supérieures au reste de l’Irak.

Les kurdes en Turquie : 54 ans d’état de siège

Le sort des kurdes est surtout dramatique en Turquie, l’Etat kémaliste bâti sur un modèle centralisateur a nié l’existence même d’une spécificité kurde (les baptisant « turcs des montagnes »). Depuis 1923, on a compté 29 insurrections kurdes. Depuis 1984, 4000 villages kurdes ont été rasés par l’armée turque, trois millions de personnes ont été déplacées de force.
Les pays occidentaux continuent quand même à vendre à la Turquie (membre de l’OTAN), des armes qui seront utilisées contre le peuple kurde. La guerre au Kurdistan turc conduit au surarmement de la Turquie, entretien le nationalisme turc et peut conduire à des dérapages (avec la Grèce ou la Syrie, notamment).

Dans les autres pays

EN IRAN, vivent 8 à 10 millions de Kurdes. Ils ont contribué à la chute du régime du Shah, mais dès l’été 1979, le pouvoir islamiste a engagé la guerre contre les Kurdes jugés hérétiques (en majorité sunnites). Cette situation de guerre se poursuit jusqu’à maintenant.
EN SYRIE, vivent 1 million de Kurdes, qui n’ont aucun droit spécifique politique ou culturel.
Enfin, 850.000 Kurdes vivent EN EUROPE (dont 600.000 en Allemagne et 120.000 en France), avec près de 2 millions de Turcs, ce qui atteste que la question kurde est devenue aussi une question européenne. Une chaîne télévisée kurde (actuellement suspendue) émet depuis le sol européen, plusieurs revues et un quotidien sont également publiés.

PALESTINE,
UNE TERRE POUR DEUX PEUPLES

Jean Paul CHAGNOLLAUD, professeur de relations internationales à l’Université de Cergy-Pontoise, directeur de la revue « Confluences Méditerranée » débute son exposé en détaillant les 4 moments-clés de l’histoire des rapports entre Juifs et Arabes en Palestine.

1917-1922 : Là encore, l’origine du conflit remonte à la dislocation de l’Empire ottoman en 1917/18. La communauté internationale (la SDN) confie à la France l’administration provisoire de ce qui deviendra la Syrie et le Liban, et à la Grande-Bretagne, la Palestine et le territoire à l’est du Jourdain, qui deviendra la Jordanie. Au début du mandat britannique (1920), il y avait 90 % d’Arabes (musulmans et chrétiens) et 10 % de Juifs en Palestine. Les vagues successives d’immigration juive en Palestine vont modifier progressivement ce rapport démographique, pour atteindre les 30 % de population juive et 70 % arabe en 1937.
Le premier conflit très grave éclate en 1936, il se prolonge jusqu’en 1939, les Arabes s’opposant à l’arrivée massive d’immigrants juifs, à l’achat de terres et à la colonisation. La Grande-Bretagne va tenter de résoudre le conflit en proposant dès 1937 (Commission PEEL) le partage de la Palestine en deux Etats (l’un juif, l’autre arabe). Au lendemain de la 2nde guerre mondiale, c’est à l’ONU qu’est confié le règlement de la question. L’ONU propose ainsi le plan de partage de 1947 (résolution 181), avec un Etat arabe (sur 46 % du territoire), un Etat juif et une zone internationale (Jérusalem).

1948-49 : Le refus arabe de la partition et la proclamation de l’Etat d’Israël en mai 1948, entraînent le premier conflit israélo-arabe au cours duquel le nouvel Etat victorieux conquiert par la force les ¾ de la Palestine. Les Juifs réalisent ainsi en Palestine le projet de constitution d’un Etat juif, lancé dès 1897 par Théodore HERZL lors du premier congrès sioniste à Bâle.
800.000 Palestiniens prennent le chemin de l’exode, chassés de leur terre par la politique de « purification ethnique » menée par Israël (pour exister l’Etat d’Israël doit comporter une nette majorité de Juifs). La population arabe se trouve rejetée en Cisjordanie (bientôt annexée par la Jordanie) et à Gaza (sous contrôle égyptien), ou dispersée dans des dizaines de camps de réfugiés au Liban, en Syrie et en Jordanie.

1967 : La guerre des six jours entraîne l’occupation par Israël du quart restant de la Palestine (la Cisjordanie et Gaza).
1993 : Après plus de trente ans d’affrontements entre deux nationalismes antagonistes (juif et palestinien), chacun refusant à l’autre le droit d’exister, les Accords d’Oslo (préparés par un long processus de rapprochement) marquent une vraie rupture :
· reconnaissance mutuelle
· ouverture d’une période intérimaire de 5 ans pendant laquelle doit se construire l’autonomie des territoires palestiniens (avec retrait militaire israélien), qui devrait s’achever le 04 mai 1999,
· la Cisjordanie et Gaza se trouvent découpées en trois zones : une zone A sous autorité palestinienne (sur un territoire morcelé représentant seulement 3 % du territoire de la Cisjordanie et 60 % de Gaza), une zone B sous autorité partagée (27% de la Cisjordanie) et une zone C toujours occupée (sur les 70 % restant de la Cisjordanie et les 40 % de Gaza).
L’objectif des palestiniens est de gagner lors des négociations à venir, l’extension des zones A et B, progressivement à toute la Cisjordanie. La dynamique d’Oslo pouvait sans doute y conduire, mais l’assassinat de RABIN (en novembre 95) a entraîné le reflux des forces de paix en Israël, et conduit à la victoire de la droite nationaliste aux élections législatives en 1996. Depuis cette date, tout a été fait pour torpiller ce processus.

JP CHAGNOLLAUD évoque les enjeux du mois de mai 99 :
· le 04 mai, s’achève la période intérimaire ouverte par Oslo, les Palestiniens sont donc en droit de proclamer leur Etat, au risque de subir la réaction violente d’Israël (blocus ? reconquête militaires des zones autonomes ?). L’alternative la plus probable semble être la prolongation de la période intérimaire. La déclaration de l’Union européenne du 23/03 encourage les palestiniens à aller dans ce sens,
· le 17 mai auront lieu l’élection du premier ministre et et celle du parlement israéliens : l’enjeu principal est la poursuite ou non du processus d’Oslo.

JP Chagnollaud évoque ensuite les principales questions en débat :
l la question des colonies juives : Israël depuis 1967, mais surtout depuis 1982-93, a implanté un réseau de colonies, réparties sur tout le territoire de manière à le contrôler. Réservées à la seule population juive, elles sont reliées entre elles par des routes à accès réservé qui contournent les zones peuplées par les Arabes.
Cette politique n’a pas été interrompue par OSLO, il y a aujourd’hui 170.000 colons en Cisjordanie (ils étaient 15.000 en 1973). Plus le temps passe, plus les colonies s’étendent et rognent un peu plus la terre palestinienne, rendant difficile la continuité territoriale du futur Etat,
l la question des réfugiés : ils sont aujourd’hui plus de 3 millions, dont le tiers vit encore dans des camps. Le problème a été renvoyé aux futures négociations sur le statut définitif des territoires occupés. Ils ne sont pas concernés par Oslo,
l enfin la question de JERUSALEM, revendiquée comme capitale par les Palestiniens. La population israélienne, majoritairement favorable aujourd’hui à un Etat palestinien, reste très opposée à toute concession sur Jérusalem.

Le débat…

Question : un premier intervenant pense que la situation au Kurdistan d’Irak est particulièrement critique, il insiste sur la forte rivalité existant entre les forces politiques kurdes qui défendent des positions antagonistes. Un second s’interroge sur les conséquences des dernières élections générales en Turquie.
Kendal NEZAN souligne le caractère pluraliste des élections au Kurdistan d’Irak en 1992, où deux forces politiques principales se sont affirmées (le PDK et l’UPK) et ont formé un gouvernement d’union nationale. Cette expérience démocratique aurait pu fonctionner si l’Union Européenne (UE) et les USA avaient été présents, mais les occidentaux n’ont pas reconnu le gouvernement autonome au Kurdistan d’Irak. Néanmoins, depuis 1997, la Région du Kurdistan irakien vit en paix et se développe, grâce pour une part à l’accord « pétrole contre nourriture » (résolution 986 de l’ONU), qui assouplit le blocus de l’Irak.
En Turquie, la répression est toujours aussi féroce : 12.000 prisonniers politiques, la création de tout groupe (même culturel ou sportif) s’affirmant comme kurde est interdite, organiser un concert de musique kurde est passible de 5 ans de prison. Toutefois, le HADEP, parti politique kurde, a réussi, malgré la répression et la fraude, à remporter un succès important dans une quarantaine de municipalités.
Le dernier scrutin turc a révélé une forte polarisation ethnique. Les médias turcs matraquent la population d’images et de propos guerriers et entretiennent ainsi un climat nationaliste qui s’est traduit dans les urnes : victoire du parti nationaliste de gauche du Premier Ministre Bülent ECEVIT, et du parti d’extrême droite des « loups gris ».

Question : un intervenant qui se revendique du mouvement Bahaïe souligne la nécessité d’édifier une citoyenneté mondiale, dans le respect de la diversité. Un autre pose la question de la présence de la Turquie (qui viole les droits de l’homme) au sein du Conseil de l’Europe (organisation dont la vocation est de défendre les droits de l’homme).
Pour Kendal NEZAN, cette présence s’explique essentiellement pour des raisons de « real-politique », la Turquie est le pilier de l’OTAN dans la région.

Question : Peut on établir un lien entre la disparition du bloc soviétique et la conclusion des accords d’Oslo ?
Pour J.P. CHAGNOLLAUD, il n’y a pas de lien direct entre les deux événements, toutefois, c’est la guerre du Golfe « guerre du droit » (permise par l’affaissement de l’un des deux blocs) qui a conduit les USA à imposer aux Israéliens la conférence de Madrid en 1991, qui allait aboutir deux ans plus tard à Oslo, donc à un processus fondé sur le droit.
L’enjeu des élections de mai 99 en Israël est vraiment décisif pour l’avenir du processus. Si Nétanyahou est reconduit, cela voudra dire qu’une majorité d’israéliens valide sa politique de négation des droits des palestiniens.

Question : Un intervenant s’interroge sur la capacité de l’Europe à mener une politique étrangère indépendante de celle des Etats Unis.
J.P. CHAGNOLLAUD souligne que depuis 1991, l’UE et les pays qui la composent sont les principaux bailleurs de fonds en Palestine (ils ont notamment financé la construction de l’aéroport de Gaza). Au plan politique, l’Europe depuis 1980 (sommet de Venise) a fait la preuve de sa capacité à tenir un discours indépendant, la récente déclaration de Berlin (le 23 mars 99) sur la légitimité de l’Etat palestinien en est la démonstration. Cela constitue un réel point d’appui pour les palestiniens.
Bernard RAVENEL pense que les USA sont entrés dans une phase de déclin. Face à l’axe Etats Unis-Turquie-Israël, est en train de se constituer un vrai axe arabo-européen.

Question : quelles relations entretiennent les palestiniens avec la gauche israélienne ?
J.P. CHAGNOLLAUD estime que des liens très forts ont été tissés entre militants de l’OLP, certaines personnalités travaillistes, et des mouvements comme « la paix maintenant ». Plus largement, beaucoup de tabous sont tombés en Israël (celui de l’Etat palestinien en particulier).

Question : quelqu’un souligne le paradoxe qui conduit simultanément, dans une région du monde, à l’affirmation des nationalismes (au moyen orient en particulier), et ailleurs (en Europe) à la construction d’institutions supranationales fortes. Une autre personne pose la question de l’avenir du peuple kurde.

Pour K. NEZAN, jamais toutes les parties du monde n’ont vécu au même rythme, il en est de même aujourd’hui à propos de la question nationale. Il cite Waclav Havel, « les frontières des Etats ne doivent pas être sacrées, ce qui compte c’est le bonheur des peuples », il y a des moments où les peuples aspirent à l’union, d’autres moments où ils souhaitent se séparer, cela doit pou
voir se réaliser pacifiquement.
La tragédie du peuple kurde a renforcé son identité, ce peuple connaît un réel dynamisme démographique. L’instabilité au Moyen orient est de nature à favoriser l’obtention d’un statut permettant aux kurdes de maîtriser leur destin.

Christophe Nouhaud.

[1] Alévis : issue du Chiisme (majoritaire en Iran), mais ayant fait de nombreux emprunts aux autres religions, la religion alévie comprend de nombreux adeptes en Turquie. Les alévis militent pour un Etat démocratique et laïc.
[2] Nestorianisme : doctrine prêchée au Vème siècle par un prêtre d’Antioche (en Turquie actuellement), Nestorius, devenu patriarche de Constantinople, et condamnée par le Concile oecuménique d’Ephèse en 431. Les nestoriens postulent que Jésus est bien Dieu fait homme, mais qu’en lui, c’est la nature humaine qui l’emporte.
[3] Zoroastrisme : religion ancienne des perses.