De Belleville à Notre-Dame-des-Landes—Actualité de la Commune de Paris de 1871

Vendredi 4 mars salle Blanqui 2 à Limoges

soirée organisée par le Cercle Gramsci

Non Camarades notre sacrifice n'était pas vain !...       De Belleville à Notre-Dame-des-Landes—Actualité de la Commune de Paris de 1871

Paradigme de la ville insurgée, la Commune de Paris de 1871 a toujours été un point de référence pour la gauche et l’extrême gauche. Ce qui est nouveau, c’est le contexte politique de l’après-1989 : l’effondrement du socialisme d’ état, effondrement qui a enterré avec lui tout un imaginaire politique. La Commune de Paris, qui se voyait entité autonome au sein d’une fédération internationale des peuples, se manifeste de nouveau comme alternative très claire au centralisme de l’état, ainsi que comme élément non intégré dans la fiction républicaine française. En plus, le retour après 2011 d’une stratégie politique de contestation par l’occupation fait entrer la Commune avec force dans la figurabilité du présent comme laboratoire d’invention politique, archive exploitable des idées et des pratiques.

Il ne s’agit pas de refaire un récit linéaire ou progressiste entre les Communards et les mouvements modernes et contemporains qui se voient dans son lignage comme le Larzac et Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit de voir la Commune de Paris comme partie intégrante de son époque historique mais aussi d’une manière qui excède sa propre histoire et nous suggère non pas des leçons mais un avenir possible. A ce propos, la Commune de Paris peut se voir comme une anticipation en acte de toutes sortes de possibilités. Même les projets qu’elle ne pourrait pas mener en terme—comme la fédération ou l’auto-suffisance régionale durable, par exemple—projets qui ont dû rester au niveau d’une intention, un rêve, ont de nouveau une signification profonde au moment des luttes contemporaines.

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Kristin Ross est l’auteur de L’Imaginaire de la Commune (2015), Mai 68 et ses vies ultérieures (2005), Rouler plus vite, laver plus blanc (2006), et Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale (2013).

Kristin Ross sera également présente sur le Plateau de Millevaches le samedi 5 mars à la librairie Le Passe-Temps d’Eymoutiers à 12h, pour l’apéro, et à Tarnac pour une rencontre-discussion à 19h00 au Magasin général.

QUEL UNIVERSALISME AUJOURD’HUI ?

Par Etienne BALIBAR
3 Décembre 1993

INTRODUCTION A LA SOIREE

Gerard BOMBEL : C’est une rude tâche qui m’échoit; le camarade Claude Gobeaux m’a demandé d’assurer cette présentation : spontanément, j’ai répondu positivement parce que j’avais plaisir à retrouver Etienne Balibar, qui lui ne se souvient plus de moi. Mais moi, j’ai eu l’occasion de le voir à l’époque des cours sur la philosophie spontanée des savants qui se tenaient à l’Ecole Normale Supérieure. J’ai même un souvenir tout à fait précis, puisqu’on évoque rapidement le livre des Ecrits pour Althusser, souvenir tout à fait personnel qui ressemble beaucoup au tableau des philosophes du XVIe siècle de la Renaissance. Althusser entrant dans la salle et s’asseyant au bord de l’estrade, et écoutant parler Balibar et regardant la salle : c’est une image de la philosophie qui était tout à fait impressionnante.

Je reposerai un certain nombre de questions qui sont d’ailleurs d’ores et déjà dans les bouquins d’Etienne Balibar et en particulier dans le livre Race, nation, classe, dans lequel se retrouvent un certain nombre de questionnements touchant le sujet de ce soir.(1) Quelle est la spécificité du racisme contemporain ? Comment peut-elle être reliée à la division de classes dans le capitalisme et aux contradictions de l’Etat-nation ? En quoi, réciproquement, le phénomène du racisme nous amène-t-il à repenser l’articulation du nationalisme et des luttes de classes? Et ce triangle -nationalisme, lutte de classe et racisme- d’une certaine manière intervient d’une façon permanente dans toutes les publications récentes d’Etienne Balibar et joue un r“le clé dans l’analyse des phénomènes sociaux, économiques, mais aussi dans l’analyse philosophique qui peut être portée sur les situations que nous vivons; situations qu’on peut évoquer très brièvement: Marc Guillaumie vient de citer un fait de l’actualité immédiate de Limoges (2) qui montre à quel point on est en prise directe avec cette réalité. Je rappellerai simplement, pour ne pas trop en ajouter, quatre ou cinq points qu’ Etienne Balibar souligne comme étant des faits incontournables dans la période actuelle :

– l’effondrement du communisme institutionnel. Comment ne pas évoquer cet aspect-là des choses, y compris le regard qui peut être porté en la matière sur le mode de fonctionnement des organisations qui se référent au communisme en France.

– l’affirmation croissante d’une société multiethnique et multiculturelle.

– la mondialisation de la politique et aussi de la vie quotidienne .

– la réactivation du nationalisme dans l’Ouest et dans l’Est européen sous des formes diverses, peut-être en sera-t-il parlé tout à l’heure.

– la remontée d’une extrême droite fascisante qui peut historiquement rappeler un certain nombre de souvenirs à des gens qui penseraient en particulier à une déclaration d’un grand dirigeant social-démocrate de 1932, six mois avant les élections qui ont porté au pouvoir Hitler : «Les nazis n’existent plus en Allemagne. Ce qui fait prendre la mesure de la lucidité d’un certain nombre de dirigeants politiques d’appareils, qu’il s’agisse d’appareils sociaux-démocrates ou communistes. De ce point de vue, ils n’ont rien à s’envier.

Pour ce qui concerne l’analyse, et j’en terminerai avec cette présentation rapide, on trouve dans la recension des textes, au début, les textes élaborés avec Louis Althusser, donc Lire le Capital (1968), dans le volume 2 où un texte important portait sur les concepts fondamentaux du matérialisme historique, et le dernier en date, publié en France : La philosophie de Marx paru aux éditions de la Découverte 1993. Et si on essaye de rapprocher ces deux textes, ça fait prendre la mesure à la fois des constances de l’analyse et des évolutions de cette analyse, et je crois que dans l’avant-propos des Frontières de la démocratie, il y a une page (page 8) qui montre à quel point c’est un élément important de cette recension : ne rien cacher de son histoire, montrer quelles ont été les différentes démarches, ne pas gommer des éléments d’analyse qui ont été produits à un moment donné, qui ne sont peut être plus retenus dans cette analyse d’aujourd’hui, mais qui comptent dans la construction intellectuelle qui a conduit la démarche d’Etienne Balibar, parmi l’ensemble des philosophes qui, à l’époque -puisque j’y faisais référence tout à l’heure-, entouraient L.Althusser.

Gérard BOMBEL
(1) Le débat s’intitulait initialement : Les mouvements identitaires et l’universalité. Quel universalisme aujourd’hui ?»

(2) Marc Guillaumie, qui présidait la séance, avait informé l’assistance que des agressions de l’extrême droite venaient de se produire, contre les locaux du MRAP et de Point-Rencontre

EXPOSE d’Etienne BALIBAR

Merci, je te remercie du fond du coeur. J’éprouvais un peu d’appréhension à l’idée de m’entendre présenter, et tu as su le faire d’une façon qui m’a mis tout à fait à l’aise et m’a ramené à un passé qui m’est cher, même s’il commence à être un peu lointain et si beaucoup d’événements dont certains étaient assez dramatiques, sont venus s’interposer entre ces souvenirs que tu évoquais et la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. D’autre part, je voudrais vous dire que je suis particulièrement heureux de répondre à l’invitation de ce Cercle. Je suis un enseignant, pas un orateur de réunions publiques ; mais ceci n’est pas une réunion publique au sens électoral du terme : c’est une réunion d’amis, c’est du moins comme cela que je la conçois. Elle est placée sous le patronage de Gramsci, qui, aujourd’hui, force est de le constater, est un nom qui, d’un pays à l’autre, crée ou recrée plus que d’autres peut-être des liens de solidarité, de fraternité, de mise en commun des efforts intellectuels, dans la tradition qui est commune à beaucoup d’entre nous. Je me sens, au fond, chez moi ici d’une certaine façon.

Alors, la question qu’on m’a proposé de traiter ce soir pour introduire la discussion (1) a sans doute une formulation un peu compliquée, un peu contournée, qui reflète la difficulté dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, aussi bien de nous servir sans précaution que de nous passer de ces termes traditionnels, qui appartiennent à la tradition philosophique et à la tradition politique : universalisme, identité, mouvement, lutte, etc… Nous avons besoin de ces termes, mais en même temps nous avons le sentiment que leur signification se transforme et que leur usage ne va pas de soi. Je voudrais simplement partir de l’idée, très générale et abstraite, que je m’efforcerai ici de mettre en cause, au risque de compliquer un peu les choses, d’une opposition frontale entre l’universalisme et le particularisme ou la particularité. Et je veux le faire parce que j’ai le sentiment, sans vouloir caricaturer quiconque, que beaucoup des discours qui nous sont adressés s’enferment et nous enferment dans cette alternative, qui est de plus en plus stérile. Nous sommes sommés de choisir entre l’universalisme et l’affirmation de l’identité ou de l’autonomie culturelle, au gré des événements politiques ; tant“t il s’agit de la préservation de la langue française, tant“t il s’agit de savoir si la construction européenne sous la forme prévue de Rome à Maastricht facilitera ou interdira la solution des problèmes aussi bien économiques que culturels d’un pays comme le nôtre; tant“t il s’agit de désigner le nationalisme comme un recours, tant“t il s’agit au contraire de le stigmatiser, de le diaboliser et d’en faire en quelque sorte le danger principal de la situation dans laquelle nous vivons. Or, je crois que nous devons prendre conscience du fait que ces notions ont toutes une histoire, qui les a chargées d’usages et de significations multiples, en sorte que, en vérité, elles sont profondément équivoques. Il n’y a rien qui ressemble à l’universalisme en général. Il y a des universalismes. Il y a des façons de se réclamer de l’universel. Ceux qui emploient les mêmes termes, qui se référent, par exemple, à l’Europe, voire à l’Occident, ne mettent pas les mêmes significations sous ces termes. Et a fortiori est-ce vrai pour la notion de mouvement identitaire ou de nationalisme. En vérité, cette situation ne date pas d’aujourd’hui et, pour ce qui concerne le nationalisme, ceux de notre génération, a fortiori ceux qui sont un peu plus âgés et même ceux qui sont un peu plus jeunes, en ont vu suffisamment et ont suffisamment de souvenirs ou recueilli suffisamment de témoignages pour savoir que le nationalisme, suivant les situations historiques, suivant l’identité précisément de ceux qui s’en réclament, peut remplir aussi bien des fonctions d’oppression, de répression et d’obscurantisme, que de libération et d’ouverture à l’universel. Il est bien évident que le nationalisme de libération nationale et le nationalisme de conquêtes ne peuvent pas être purement et simplement mis dans le même sac ; cela reviendrait à vider de sa signification des notions comme celles de résistance ou d’indépendance, par exemple, qui ne sont évidemment pas synonymes d’exclusivisme et a fortiori d’oppression. Mais il n’en reste pas moins, et je pense ici à un exemple qui nous touche de prés, qui a touché de prés notre jeunesse et qui va nous concerner à nouveau de façon directe, celui de l’Algérie. L’histoire nous a appris aussi à déceler dans les mouvements de libération et dans les nationalismes libérateurs un élément ou des éléments d’ambigu‹té, des contradictions internes qui, suivant les situations, peuvent se retourner finalement contre les aspirations et les ambitions initiales.

UNIVERSALISME EXTENSIF et UNIVERSALISME INTENSIF

Tout ceci appelle d’abord, c’est ce à quoi je voudrais me consacrer dans une première partie, un travail de clarification du sens des termes. Vous savez, c’est un peu le métier du philosophe, peut-être son péché, que de disséquer le sens des mots et d’essayer de faire passer des lignes de démarcation. Cette notion de ligne de démarcation qui était déjà familière à Platon l’était aussi particulièrement à mon maître Althusser que tu évoquais tout à l’heure. Il me semble que, sous le nom d’universalisme, se sont trouvés en quelque sorte superposés l’un à l’autre deux phénomènes, deux mouvements historiques qui n’ont pas exactement les mêmes racines et n’ont pas exactement non plus les mêmes fonctions. Il se trouve que je participe ces jours-ci à un colloque de l’Association des professeurs de philosophie de l’Académie de Poitiers, où on parle d’universalisme à chaque instant. J’ai donc eu l’occasion de vérifier que mon intuition sur ce point n’est pas complètement fictive. Naturellement, j’essayerai de dire dans un instant pourquoi cette superposition, voire cette confusion, a été possible, et qu’elle n’est pas tout à fait due au hasard. Mais il me semble que la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui est une situation dans laquelle il devient de plus en plus difficile de ne pas dissocier ces deux aspects. Puisqu’il faut bien employer une terminologie abstraite, que chacun s’efforce de forger pour les besoins de la cause, je vous proposerais la distinction suivante. Sous le nom d’universalisme, on peut entendre d’un côté un universalisme extensif ou expansif, et j’emploierai comme formulation quasi synonyme la notion d’hégémonie, même si la référence à Gramsci doit être, ici au moins, provisoirement, laissée de côté, Et d’autre part un universalisme intensif, qui n’est pas un universalisme d’expansion mais un universalisme qualitatif, un universalisme de libération : je crois, je vais essayer de m’en expliquer, que la marque tout à fait typique en est la revendication de l’égalité, ou plus précisément encore, sous une forme peut être plus contraignante, la lutte contre la discrimination, la revendication d’une non-discrimination entre les individus qui appartiennent à l’espèce humaine.

Pourquoi universalisme extensif d’un côté, et intensif de l’autre ? Prenons des exemples, même s’ils doivent appeler la discussion et ne font pas d’unanimité parmi nous. Pour ce qui est des universalismes extensifs, je pense qu’il y a deux grands universalismes qui se sont succédé dans l’histoire des sociétés classiques et modernes. Il y a des universalismes de type religieux et il y a des universalismes de type la‹que qui ont été fondamentalement des universalismes nationaux. Les universalismes religieux, ce sont les grandes religions d’extension universelle qui se sont proposées de rassembler les individus et les peuples autour d’un symbole, pour employer l’expression qui d’ailleurs était canonique dans la tradition catholique ; donc, autour d’un message qui doit faire lien entre les hommes de différentes provenances, de différentes catégories sociales, en dépassant toutes frontières fixées par l’hérédité, la provenance ethnique, les groupements traditionnels. C’est le cas, bien évidemment, – on pourrait discuter sur la tradition juive – de chacune des deux ou trois religions, quatre suivant la façon dont on voudra compter, de la tradition monothéiste occidentale. C’est le cas de l’islam, du christianisme et, à l’intérieur du christianisme, du catholicisme, du protestantisme et de l’orthodoxie. Ces universalismes sont des universalismes de conversion et de prosélytisme. Naturellement, ce prosélytisme peut prendre des formes pacifiques, des formes missionnaires, des formes de conviction qui passent à travers l’exercice d’une solidarité, voire d’une fraternité. Ou bien il peut prendre une forme de conquête et de violence – et en fait historiquement les deux sont étroitement mêlées. Je parle d’hégémonie pour la raison suivante : ce qui caractérise un universalisme en ce sens ce n’est généralement pas, pour l’essentiel, l’ambition d’instituer ou d’instaurer l’uniformité idéologique. Au contraire, ce qui a fait la capacité d’expansion et en ce sens la force d’attraction et de séduction universelle des grandes religions que nous venons d’évoquer (probablement aussi d’autres dans le monde, car il n’y a pas que l’islam ou le christianisme, mais mon ignorance, comme celle de la plupart de nos compatriotes, m’interdit ici de tenir des discours sur le bouddhisme), c’est justement le fait qu’il ne s’agissait pas d’une théologie totalitaire. Je crois très important de faire cette distinction. Il ne s’est jamais agi de provoquer et de créer l’uniformité absolue des consciences, même et surtout si le message d’une religion universelle est un message exigeant, moralement contraignant. Et, en un sens, la preuve ou le critère de cette capacité d’hégémonie, c’est à dire de cette capacité de rassemblement, d’institution d’une communication qui traverse les frontières ethniques et politiques, c’était ce grand idéal de la chrétienté médiévale qui était l’idéal de la paix entre les nations : une certaine forme de cosmopolitisme qui supposait déjà qu’une autorité spirituelle suprême soit capable d’imposer à différents pouvoirs temporels le respect de certaines règles communes. Une idée qui au fond se retrouve sous des formes qui ont varié dans le détail, mais qui ne sont pas contradictoires avec leur origine, aussi bien dans l’idéal de l’institution du droit international que dans celui de la constitution d’une société des nations.

Je prends cet exemple parce que je voudrais faire ressortir une similitude qui me parait très importante. Lorsque Gramsci a réfléchi sur la fonction des intellectuels organiques, le modèle qu’il a pris et dont il a essayé d’étudier ensuite les transformations à travers l’histoire des sociétés la‹ques de l’Europe contemporaine, c’était justement le modèle de la formation des clercs dans la tradition catholique, c’est à dire des porteurs de ce message dépassant les particularismes locaux. Donc, la question qu’on peut se poser c’est de savoir s’il y a eu d’autres universalismes du même type que l’hégémonie des religions universelles, et je pense que l’idéologie nationale, sous la forme où elle s’est répandue en Europe après la Révolution française et où elle a régné, essentiellement sur la construction des Etats européens, pendant environ deux siècles (et ce n’est pas terminé), comporte une part d’universalisme extensif entendu en ce sens-là. Et il ne faut pas craindre, sur ce point, d’évoquer des phénomènes historiques qui sont profondément ambivalents, car ils présentent à la fois une face d’extrême violence ou d’extrême oppression et une face d’ouverture, et à certains égards de libération, en tout cas ils ont contribué à généraliser l’idée de libération et d’indépendance dans le monde moderne. Il est bien évident que chacun des grands empires coloniaux du XIXe et du XXe siècle, que ce soit l’empire français ou l’empire anglais, a construit sa volonté d’hégémonie internationale sur la capacité qui était la sienne, en concurrence avec ses rivaux, de répandre dans le monde entier un certain nombre de notions générales, comme celle de progrès technique, ou de connaissance scientifique ou encore, et ceci est certainement le plus important de tout, la notion de la‹cité, qui, me semble-t-il, joue dans l’histoire de l’universalisme national un r“le assez symétrique à celui que jouait la notion de paix universelle dans la tradition religieuse. Simplement, tout se passe comme si les camps ou les places s’étaient en quelque sorte échangées. Le point d’honneur de l’universalisme religieux, par exemple dans la tradition chrétienne, c’est de contraindre en quelque sorte les pouvoirs politiques ou politico-militaires à mettre bas les armes sur une certaine limite. Tandis que le point d’honneur, inversement, de l’Etat national et de l’universalisme qui lui appartient en propre, construit autour des notions de citoyenneté, de progrès, de scolarisation et de la‹cité, c’est d’établir la paix entre les différentes confessions religieuses. C’est-à-dire de contraindre, là encore au besoin par les moyens du droit et de la force publique, les groupes qui s’entredéchirent et qui se détruisent réciproquement, au nom d’un exclusivisme religieux, à cohabiter les uns avec les autres. Et cohabiter veut dire communiquer ou, en tout cas, s’intégrer à une structure de communication qui est garantie par le pouvoir civil. Voilà donc pourquoi je crois pouvoir dire que nous avons affaire aussi dans l’histoire du nationalisme -c’est le premier aspect sur lequel il faut insister-, à une dimension d’universalisme ou d’universalité extensive. Et, je le répète, il importe essentiellement de ne pas confondre cette dimension d’universalité avec ce qu’on a pris l’habitude d’appeler un totalitarisme. Pas plus que l’universalisme des grandes religions mondiales ne tendait à imposer l’uniformité à leurs fidèles, pas davantage, en principe au moins, l’universalisme la‹que de l’Etat-nation n’est un totalitarisme, c’est à dire ne tend à gommer toutes les différences individuelles ou toutes les différence de groupes. Et dans la pratique si ce principe n’avait pas été respecté la tentative de construire des Etats-nations n’aurait pas duré longtemps.

Ceci dit, aucun de ces deux universalismes, sous cette forme-là au moins, n’est à proprement parler un universalisme de libération, ni ce que j’ai appelé un universalisme intensif. Alors qu’un universalisme extensif est une idéologie de dominants, l’universalisme intensif ou qualitatif est un universalisme de libération, de non-discrimination, c’est fondamentalement, me semble-t-il, une idéologie de dominés. Ce n’est donc pas, par nature au moins, une idéologie étatique, une idéologie d’appareil ; mais c’est fondamentalement l’expression d’une revendication d’égalité qui commence, par la force des choses, par l’expression d’une révolte. Révolte contre la discrimination, révolte contre les inégalités, révolte contre les interdits, révolte contre les obstacles qui s’opposent à la liberté d’expression, ou à d’autres libertés, individuelles ou collectives.

L’UNIVERSALISME INTENSIF DANS L’HISTOIRE

Je crois qu’il y a une longue histoire des universalismes intensifs, entendus en ce sens-là. Cette histoire connaît un tournant qui aujourd’hui encore n’a pas perdu sa signification fondamentale ; c’est le tournant que représentent les déclarations de droits des grandes révolutions de l’ère bourgeoise. C’est-à-dire la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, mais probablement aussi, déjà avant, des déclarations semblables qui ont servi à mobiliser et à galvaniser les énergies des luttes révolutionnaires du siècle précédent, chez les Hollandais à l’époque de la Révolte des Gueux, pendant la Révolution anglaise et au delà, pendant la Révolution américaine qui d’ailleurs en est une continuation presque directe. Pourquoi la Déclaration des droits nous parle-t-elle d’universalisme ? Pour une raison simple : pas seulement parce que la phrase commence par l’expression Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, ou plus exactement parce que cette phrase vise directement à dénoncer jusqu’à la racine le fait même de la discrimination, en la déclarant impossible parce que contre nature, ce qui est une façon idéologique de la représenter comme un absolu.

Au fond, beaucoup de discussions sur l’universalisme tombent dans l’équivoque et l’obscurité parce qu’on veut confondre les deux phénomènes. Un universalisme intensif, en ce sens-là, n’a pas pour caractéristique principale de devoir s’étendre à la terre entière. Le problème fondamental n’est pas de savoir si l’on va exporter la doctrine des droits de l’homme et du citoyen au-delà des frontières. Ce n’est même pas de savoir si on va en faire un idéal, au nom duquel on se proposera de civiliser l’humanité. L’humanité, en l’occurrence, n’est pas une notion quantitative, ce n’est pas une notion extensive. C’est une notion qualitative. Ce qui est en question, c’est de savoir si on peut considérer qu’à l’intérieur de l’espèce humaine, il y a des catégories différentes qui peuvent et éventuellement doivent être hiérarchisées. C’est pourquoi je pense que, dans l’histoire, on voit surgir un universalisme intensif, entendu en ce sens-là, chaque fois que, sous une forme nouvelle, une discrimination ou une combinaison de discriminations et d’entraves à la liberté devient collectivement insupportable. C’est à dire chaque fois que – par la pratique, dans la lutte, en tout cas dans la combinaison de leurs efforts – des individus découvrent que certains droits individuels imprescriptibles, sans lesquels au fond, il n’y a pas de vie humaine digne de ce nom, doivent être imposés, doivent être conquis et ne peuvent l’être que d’une façon collective. Les droits auxquels nous pensons ici ont naturellement pour support des individus. C’est naturellement l’individu qui s’exprime, c’est l’individu qui a le droit de se déplacer librement par delà les frontières ou bien de bénéficier de certaines garanties par rapport au pouvoir politique ou au pouvoir spirituel. C’est l’individu qui doit pouvoir rechercher un emploi indépendamment de la couleur de sa peau, ou de la sonorité de son patronyme. Et même, en dernière analyse, c’est l’individu qui est le porteur d’une certaine culture. Mais évidemment, si le support des droits est individuel, l’effort pour imposer ces droits, et par conséquent pour faire passer la liberté dans la réalité, dans l’histoire, dans l’effectivité comme aurait dit le philosophe Hegel, cet effort-là est nécessairement collectif, trans-individuel.

Je me suis posé la question, et je ne suis certainement pas le seul, de savoir de quand on pouvait faire dater l’émergence dans l’histoire d’un universalisme intensif, entendu en ce sens-là. Et au fond, plus je réfléchis à cette question, plus j’essaye de m’informer, plus je pense qu’il faut remonter loin. Il faut remonter très loin. En vérité, il semble bien que la revendication de non-discrimination et, par conséquent, d’universalité humaine en ce sens-là, est quelque chose qui date pratiquement des débuts de l’histoire humaine connue. Dans les religions universalistes auxquelles je faisais allusion tout à l’heure, il y a évidemment un élément d’universalisme intensif en ce sens. Le christianisme ne serait jamais devenu la religion de l’Empire romain s’il n’avait pas eu, entre autre, pour doctrine, la suppression, en tout cas la neutralisation de la différence entre les hommes libres et les esclaves. C’est un exemple caractéristique de ce que j’évoquais ici. Mais il y a peut être des exemples encore plus anciens que cela. Il y avait dans le monde grec des groupes, même limités, même petits, non pas à proprement clandestins, mais qui se réunissaient de façon privée, indépendamment des cultes officiels des cités antiques, dans lesquelles les distinctions de castes ou les distinctions entre étrangers et citoyens, voire les distinctions entre hommes libres et esclaves (peut-être même les distinctions entre hommes et femmes) étaient mises entre parenthèses, annulées au regard d’un culte commun. Et peut-être même, si j’en crois la lecture d’histoires de l’Antiquité, l’un des événements les plus anciens de l’histoire connue, le passage de l’Ancien Empire au Moyen Empire égyptien a t-il été lié, au moins c’est l’hypothèse que font certains historiens, à une longue période de troubles et de révoltes populaires dont le mobile et le mot d’ordre, si étonnant que cela puisse nous paraître aujourd’hui, consistait dans la revendication de la part de l’immense masse des paysans égyptiens, des fellahs, du droit à l’immortalité de l’âme qui, jusqu’alors, était reconnue uniquement aux individus de la caste dominante.

Mais pourquoi nous intéresser uniquement au passé le plus reculé ? Il faut nous intéresser aussi, bien entendu, à l’histoire la plus récente. Et puisque la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen servait ici de point de référence privilégié, il faut se poser la question de savoir comment, au delà de la Déclaration, et quelquefois dans des domaines auxquels elle n’avait nullement fait allusion ou même que ses rédacteurs avaient totalement méconnus, manifestant ainsi les limites de leur propre universalisme, cette exigence fondamentale de la non-discrimination s’est fait progressivement jour. Lorsque Marx a écrit en 1864 pour l’Association Internationale des Travailleurs le fameux préambule qui commence par la phrase : L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes, il s’agissait là sans aucun doute d’une nouvelle formulation de cet internationalisme intensif, sur un terrain qui avait déjà évidemment alimenté les luttes sociales de la période révolutionnaire, mais qui n’avait pas fait l’objet d’une expression théorique. Et par là même aussi il s’agissait d’une possibilité qui était mal perçue jusqu’alors d’en dégager la signification politique. La signification politique, en l’occurrence, cela voulait dire que personne n’est libéré par autrui, même si personne ne peut se libérer seul, même s’il n’y a de libération que collective comme je le disais tout à l’heure. La notion paternaliste d’une libération par en haut, y compris sous la forme d’un Etat-providence, est une notion contradictoire dans les termes. C’est par conséquent quelque chose comme un droit universel à la politique qui se trouvait ainsi revendiqué de la part des ouvriers. Mais nous savons que ces mêmes ouvriers (ou une partie d’entre eux) qui revendiquaient ainsi le droit universel à la politique par delà la discrimination de classe, étaient parfaitement capables, d’autre part, de trouver naturelle la division des tâches domestiques, et de considérer l’accès des femmes à la scène publique comme une chose contre nature. C’est pourquoi il a fallu qu’apparaisse à son tour insupportable – et peut-être pas uniquement insupportable pour les femmes, même si sans aucun doute, c’est de là que les choses sont parties et ont d– partir – cette autre forme de clivage à l’intérieur de l’espèce humaine qui consiste à penser que la différence sexuelle, différence évidemment irréductible, doit en même temps être interprétée comme une inégalité constitutive. Et à cet égard les choses ont été plus vite dans l’Angleterre bourgeoise que dans la France socialiste – dans le socialisme français particulièrement misogyne, comme nous le savons sans doute. Et même s’il y avait eu, dés l’époque de la Révolution, la révolte jacobine de Toussaint Louverture et des noirs d’Haïti qui n’ont pas fini, aujourd’hui encore, de payer très cher l’audace qu’il ont eue à cette époque, il a fallu encore quelques décennies sinon davantage pour que la discrimination ethnique ou la discrimination raciale apparaisse, à son tour, comme l’enjeu d’une revendication universaliste en ce sens.

Je me suis longuement étendu sur ces deux notions d’universalité parce que je veux en arriver à une double constatation.

Premièrement, et c’est là que la conjoncture d’aujourd’hui, sans aucun doute, modifie les termes du problème, les universalismes extensifs, qui ont servi à construire de grandes hégémonies, à construire des empires, à élargir les frontières à l’échelle du monde, à dépasser les particularismes locaux, ont toujours été des universalismes d’Etat. En ce sens, ils peuvent être considérés comme des idéologies dominantes. Et cependant, ils ont probablement tiré une bonne partie et même l’essentiel de leur énergie, de l’emprunt qu’ils faisaient de certaines notions clé à des universalismes de libération, à la revendication d’une non-discrimination. Quand on se pose la question de savoir pourquoi la société bourgeoise s’est finalement installée sur les décombres de la société féodale, il ne suffit certainement pas, ni d’une explication idéale, purement idéologique, ni d’une explication purement économique et en ce sens mécaniste. Il faut une combinaison des deux, il faut faire sa part au fait qu’à côtéde la transformation des structures économiques et sociales, a existé aussi la possibilité de mobiliser les masses en faveur d’un nouveau type de société, d’un nouveau régime ; et on n’aurait pas mobilisé les masses si elles n’avaient pas entendu en sourdine et même très explicitement dans la proposition qui leur était faite, l’expression de leur propre volonté de non-discrimination ou de libération. Dans la laïcité, dans la scolarisation, elle ont entendu la conquête de l’égalité du droit à la parole, et même si tout le monde n’a pas usé et ne s’est pas trouvé en position d’user de ce droit à la parole de la même façon, il y avait du moins une différence qualitative avec la société antérieure. De même, bien entendu, et il ne faut pas fuir cette question brûlante, si on se pose la question de savoir pourquoi une société socialiste n’a pas rempli sa promesse de surmonter le mode bourgeois d’organisation des sociétés modernes, pour l’instant du moins et probablement pour longtemps – en tout cas sous ce nom là -, sans doute faut-il se poser la question de savoir comment l’élément d’universalisme intensif, la revendication d’égalité contenue au départ dans le projet socialiste et communiste, s’est trouvée progressivement anéantie, au point de déboucher, à cet égard, sur une forme de communication sociale et d’organisation collective inférieure à la forme bourgeoise elle-même.
L’UNIVERSALITE REELLE

Mais la deuxième observation que je voudrais faire sur ce point, c’est que dans les universalismes mentionnés jusqu’à maintenant, il y a toujours nécessairement un élément utopique, ne serait-ce en ce sens qu’il y a un élément d’anticipation de l’avenir. Ces universalismes expliquent que la situation actuelle se caractérise par l’inégalité, par la discrimination ou par les frontières, mais que, au fond, l’avenir appartient à l’humanité toute entière, ou que l’avenir verra la réconciliation de l’humanité avec elle-même. C’est donc un élément d’utopisme et à la limite un élément de messianisme. Or se représenter l’expansion de la liberté ou de l’égalité à l’échelle du monde entier est aujourd’hui une idée, une aspiration dont les conditions de réalisation et tout simplement de compréhension, d’intelligibilité, ont singulièrement changé de signification. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un troisième terme intervient. C’est ici que je voudrais proposer une nouvelle distinction terminologique. Je voudrais introduire un troisième terme qui n’est pas l’universalisme, mais ce que j’appellerai l’universalité réelle.

L’universalité réelle, c’est tout simplement le fait que pour la première fois dans l’histoire, nous vivons dans un seul monde, lequel est immédiatement en communication avec lui-même. En sorte que tous les individus qui le composent, si divergents que soient leurs intérêts, si incompatibles que soient leurs langages, sont au courant de l’existence les uns les autres et se voient, en quelque sorte, quotidiennement, ne serait-ce que sur les écrans de télévision.

L’historien anglais Benedict Anderson, qui enseigne aux Etats-Unis, spécialiste des sociétés du sud-est asiatique, a écrit un très joli petit livre qui malheureusement n’a pas été traduit en français, un des meilleurs sur la question des nationalismes paru dans les dix ou quinze années (Imagined Communities, Editions Verso, 1983). Il appelle le phénomène de communication sous-jacent à la formation des unités nationales la communauté imaginée. Je dirais, pour ma part, que la communauté imaginée est aussi la communauté imaginaire. Ce qu’il désigne par là, c’est un phénomène extrêmement simple et quotidien : il y a eu dans l’histoire, et il y a toujours, des sociétés qui sont fondées sur des solidarités locales, dans lesquelles les individus se connaissent personnellement. Mais évidemment, le propre d’une nation ou d’une religion – l’oumma des musulmans ou bien la communauté chrétienne, même la société française prise dans son ensemble -, c’est que chaque individu a très peu de chances de rencontrer dans sa vie tous les individus qui appartiennent à la même communauté que lui et de faire leur connaissance personnelle. Quand je dis très peu, en fait les chances sont nulles. En revanche, il les imagine comme semblables, comme prochains, c’est-à-dire comme appartenant à une seule et même communauté. Et il sent avec eux un lien de solidarité, qui est aussi un lien de fidélité, d’allégeance et d’amour envers la même unité nationale, envers la même « patrie ».

Au fond, ce que Benedict Anderson a décrit dans son livre, ce sont tous les moyens qui ont été mis en oeuvre par les sociétés nationales de l’époque moderne pour créer ce lien de solidarité invisible, cette communauté imaginée qui permet à chacun d’entre nous de se représenter, même confusément, le lien qui l’unit à ses compatriotes. Il y a des circonstances historiques dans lesquelles on les rencontre, alors que l’on ne les avait jamais rencontrés (du moins certains d’entre eux). Ces circonstances jouent toujours un r“le important dans l’histoire d’un pays. Certaines d’entre elles sont tragiques. C’est par exemple (pour les hommes) le fait d’être tous mobilisés ensemble pour monter aux tranchées ou pour se diriger vers la frontière. Quand cela prend la forme d’une retraite précipitée, cela crée, évidemment, des effets extrêmement ambivalents. Et si la retraite précipitée est suivie d’une «résistance», ou de l’émergence d’un mouvement collectif, social et national, on regagne ce que l’on avait perdu sur l’autre plan. De toute façon, le plus important, c’est le travail sur le long terme. C’est le travail quotidien, celui qu’effectuent l’école, la presse, les partis politiques, toutes les structures de communication de cette société civile à laquelle Gramsci attachait une importance toute particulière.

Mais quelle est la situation aujourd’hui à cet égard ? C’est une situation tout à fait paradoxale, hautement conflictuelle, pour ne pas dire explosive, au regard précisément de ce critère que je viens d’évoquer. D’une certaine façon, il n’y a plus qu’une seule société mondiale et c’est ce qui suggère aux uns ou aux autres l’idée que la solidarité nationale est en voie de dissolution dans une sorte de solidarité universelle. A la place du journal écrit et publié en français, qu’il soit journal parisien ou journal provincial, ou bien en anglais ou en allemand pour le pays voisin, il y a des satellites de télécommunication et des chaînes de télévision qui couvrent la surface de la terre entière. CNN peut envoyer instantanément les images de la guerre du Golfe dans le dernier petit village du Japon, de la Chine, de l’Italie du sud ou de la pointe de la Bretagne -puisque la pointe de la Bretagne est un symbole d’extrémité géographique, comme d’autres. En ce sens, effectivement, tous les hommes qui constituent l’humanité d’aujourd’hui peuvent se représenter, d’une certaine façon, qu’ils appartiennent à la même espèce. En même temps, c’est ce qui fait le caractère explosif et paradoxal de la situation que j’évoquais, l’humanité qui de cette façon est matériellement unifiée pour la première fois de son histoire par les moyens de communication – et aussi, il faut bien le dire, par d’autres techniques qui ne sont pas toutes pacifiques -, est une humanité profondément divisée avec elle-même. C’est une humanité dans laquelle la hiérarchisation des hommes atteint des proportions que probablement aucune société particulière du passé n’avait exhibées de la même façon.

Que voyons-nous en effet sur les écrans de télévision ? Nous voyons d’autres hommes qui ont la peau cuivrée au lieu d’avoir la peau blanche, qui ont les cheveux crépus au lieu d’avoir les cheveux lisses, etc. C’est à dire que nous «voyons» – comme au spectacle – l’espèce humaine dans sa totalité. Mais nous voyons en même temps des conditions de vie absolument incommensurables, nous voyons qu’il y a quasiment un fossé d’espèce entre l’homme qui vit aujourd’hui dans un village dévasté par la guerre et les catastrophes naturelles du centre de l’Afrique ou de l’Asie du sud-est, et celui qui vit dans une métropole du nord-ouest, tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en Extrême-Orient. Et pour une bonne partie de l’humanité, la question angoissante est justement de savoir si elle appartient à l’une ou à l’autre de ces deux catégories; ou à l’une des nombreuses catégories intermédiaires.

Jamais, par conséquent, l’humanité n’a été plus unifiée et d’un autre côté, jamais elle n’a été aussi profondément clivée par des rapports de domination et d’inégalité. C’est pourquoi il est extrêmement difficile de se représenter ou de forger de nouvelles utopies universalistes. Parce que l’idée de conquérir le monde ou d’unifier le monde est une idée qui a perdu sa signification libératrice. C’est déjà fait : l’universalité existe déjà. C’est pourquoi je parle d’universalité réelle. Et d’un autre côté, il est plus évident et plus nécessaire que jamais de formuler l’exigence de non-discrimination ou d’égalité, donc l’idée d’un droit à la politique. Mais le droit à la politique, cela commence par le droit à l’expression, à défendre en personne ses propres intérêts : le problème est à l’ordre du jour du monde dans lequel nous vivons.
LA LUTTE DES CLASSES

J’ai parlé déjà très longtemps. Permettez-moi cependant de rattacher à ce que je viens de dire quelques réflexions à propos de la situation du communisme ou de l’idée de la lutte des classes dans cette configuration. Je crois que cette configuration historique rend compte à la fois de la profonde inactualité et de la profonde actualité de la tradition socialiste et communiste. Profonde inactualité, parce que dans cette tradition, il y avait au fond tout l’héritage de la vieille utopie, du vieil idéal d’unifier le monde par delà ses clivages, ses particularismes. En ce sens le communisme avait tout simplement repris à son compte l’idéal classique de cosmopolitisme auquel je faisais allusion tout à l’heure. Ceci est tout à fait en porte-à-faux par rapport aux conditions réelles dans lesquelles nous nous trouvons aujourd’hui, qui ne sont pas les conditions dans lesquelles nous avons à mettre les hommes en communication les uns avec les autres – ils le sont déjà – mais plut“t dans lesquelles la question se pose de savoir comment une partie de l’humanité pourrait vivre en en ayant condamné une autre partie, bien plus nombreuse et massive, sinon à la disparition, du moins à une existence misérable et précaire. En revanche, l’autre aspect du communisme est, me semble-t-il, plus actuel que jamais. Je veux dire cet aspect par où le communisme est la pointe de l’idéal d’égalité, l’alternative à la hiérarchisation et à l’organisation de castes à l’intérieur de l’espèce humaine, y compris sous la forme de l’exploitation et de l’utilisation des différences communautaires.

LES MOUVEMENTS IDENTITAIRES

Quant à la question des mouvements identitaires, nationaux ou nationalistes, sur laquelle il faut dire un mot pour finir, je pense que c’est une question plus ambivalente que jamais. Mon ami Immanuel Wallerstein a sur ce point une position extrême. Il pense que les mouvements de revendication identitaire sont fondamentalement des mouvements de contestation de l’ordre hiérarchique établi dans le monde d’aujourd’hui, ou de contestation du systéme-monde dans lequel nous vivons et que, par conséquent, leur fonction est fondamentalement «antisystémique» ou si vous préférez, progressiste. Au fond, il n’est pas loin de penser que dans ce monde où les différences technologiques sont systématiquement mises à profit pour organiser les inégalités de classe, la revendication de l’identité est en soi une forme de résistance à la discrimination et en ce sens fondamentalement libératrice. Cela n’empêche pas que, dans tel cas particulier, il y ait une ambivalence du nationalisme qui peut se retourner contre lui. Je ne suis pas s–r qu’il en aille ainsi pour deux raisons au moins.

La première, c’est que les affirmations d’identité nationale sont à la fois instrumentalisées et perverties par les conditions économiques dans lesquelles elles se font jour. Il suffit d’observer une situation comme celle de la Yougoslavie actuelle, la plus douloureuse de toutes, la plus proche aussi du monde européen dans lequel nous vivons, une sorte de concentré des impuissances et des obstacles de l’unification européenne, pour prendre conscience du fait que les antagonismes qui se vivent eux-mêmes comme religieux ou ethniques, ou linguistiques, ou comme une sorte de mélange de tout ceci à la fois, n’auraient jamais dépassé ce point de non retour au delà duquel une collectivité entière bascule dans l’autodestruction, si la Yougoslavie, naguère située sur la ligne de partage entre les deux systèmes mondiaux, n’était pas prise aujourd’hui dans l’étau de fer de la contrainte économique. Le problème qui est posé depuis le début, c’est, entre autres, de savoir quelle partie de cet ancien Etat «national» est susceptible de s’intégrer à la communauté des riches en Europe, et quelle autre sera rejetée dans cette espèce de «Sud» que constitue l’ancien «Est» socialiste.

La seconde raison pour laquelle je ne pense pas que l’on puisse affirmer purement et simplement le caractère progressiste des mouvements identitaires, ce qui ne veut pas dire qu’il faille poser leur caractère intrinsèquement réactionnaire, c’est le fait qu’il y a dans l’affirmation communautaire, jusqu’à présent en tout cas, un élément profondément conservateur en ce qui concerne les formes d’organisation familiale et la hiérarchie des sexes. Ce qui me conduit à penser, contrairement à Wallerstein, que les «mouvements antisystémiques» ne sont pas spontanément convergents. Les contradictions qui existent entre eux, qu’on appelait autrefois dans le jargon d’un certain marxisme-léninisme, les «contradictions secondaires», ne sont peut-être pas, après tout, si secondaires que cela. Là encore la Yougoslavie, et quelques autres cas presque aussi tragiques que nous pourrions citer, constituent un exemple extrême, mais révélateur. Il y a dans la guerre yougoslave un déchaînement de phallocentrisme et de machisme qui dépasse probablement ce que chacun d’entre nous pouvait imaginer. Je crois que d’une façon générale, les représentations communautaires, et à cet égard l’idée de la communauté nationale n’est peut-être pas aussi moderne qu’on pourrait l’imaginer, trouvent une référence, un point d’appui dans une conception conservatrice des relations entre les sexes, une exaltation du r“le des femmes comme gardiennes et dépositaires de l’identité du groupe. Ce qui impose qu’elles soient assujetties, au moins symboliquement, aux exigences de la reproduction de ce groupe et à l’affirmation identitaire. J’attends encore qu’on mette en évidence des mouvements de libération nationale qui soient aussi, sans la moindre équivoque, des mouvements pour l’égalité des sexes.

La conclusion que j’en tirerai c’est qu’il n’y a pas de mouvement de libération qui représente à lui tout seul la totalité de l’émancipation humaine. Il n’y a pas en ce sens d’universalisme intégral. Il y a un élément d’universalisme intensif dans la revendication d’autonomie ou d’indépendance. Il y a un élément d’universalisme intensif dans la revendication de l’égalité des sexes. Il y a un élément d’universalisme intensif dans la revendication de la dignité du travail, quelque chose qu’on oublie un peu par les temps qui courent et à quoi il faudrait sans doute faire référence plus souvent. Mais il n’y a certainement pas, c’est là que pour une part la tradition marxiste classique s’est profondément illusionnée elle-même et nous a induits en erreur, un discours unique de la libération. Il y a donc un problème permanent de conciliation et d’articulation, d’alliance entre des mouvements de libération dont chacun exprime une partie de l’exigence d’humanité au sens de la non-discrimination. Mais qu’est-ce qu’articuler différentes exigences qui ne sont pas spontanément convergentes, sinon précisément faire de la politique? C’est donner par là-même toute sa valeur à l’idée de la communication, du débat et de l’initiative politique, ce qui suppose de cesser de croire qu’il y a un sens de l’histoire menant inévitablement à la libération de l’humanité, qui réaliserait en quelque sorte sa nécessité dans notre dos.
LE DEBAT.

1er intervenant – Pour ma part, il y a une distinction dont je ne comprends pas vraiment la nécessité, c’est cette ligne de démarcation que vous faites entre l’universalisme intensif et l’universalisme extensif. Cette séparation me paraît, disons, difficile à faire. Prenons, par exemple, l’universalisme républicain. Au départ, on peut considérer d’aprés votre distinction, que c’est un universalisme intensif, libérateur. Puis, avec les guerres révolutionnaires, plus tard avec les guerres de l’Empire, il est devenu hégémoniste. Donc, on est passé à l’autre stade. Puis, avec la IIIe République, également avec la création de l’empire colonial. Mais, ce faisant, il a créé ici ou là, à sa propre image d’ailleurs, un nouvel universalisme qui est à nouveau intensif. Nous penserons, par exemple, aux révolutionnaires du monde entier, comme au Chili, au Vietnam, par exemple, qui reprend l’idéal révolutionnaire pour argumenter et pour fonder son universalisme à lui, parfaitement intensif.

Etienne Balibar – Premièrement, je ne me ferai pas couper la tête pour cette terminologie : intensif/extensif. Et même, pour être tout à fait franc, je n’en suis pas tout à fait satisfait, mais je n’en ai pas encore trouvé une autre. La question de mots, je suis tout prêt à la discuter pour, éventuellement, en changer. Mais cette question de terminologie une fois mise à part, je pense que la distinction est nécessaire parce que ce n’est pas le même phénomène historique que nous observons. D’un côté, lorsque nous constatons qu’une législation, qu’une croyance, qu’un système de repères culturels s’étend à une aire géographique mondiale, en tout cas franchit les frontières ; et d’autre part quand nous observons un mouvement de mobilisation collective, revendiquant l’égalité. Mais, une fois que cette distinction est faite, ce que vous avez décrit est exactement ce que je veux dire, c’est à dire un cycle. C’est la relance de chaque aspect par l’autre dans l’histoire.

La colonisation et la décolonisation, c’est en effet l’exemple le plus frappant. Une entreprise comme la colonisation française n’aurait jamais été possible s’il n’y avait pas eu dans les républiques françaises et plus généralement dans les notions démocratiques européennes, une énergie qui s’enracinait dans l’exigence d’égalité, dans l’idée de citoyenneté, on pourrait dire les choses de cette façon. Maintenant, on sait très bien ce que l’exportation de l’idée de citoyenneté à l’échelle du monde entier a donné : l’Empire français, dans lequel il y avait deux catégories d’individus, des «citoyens» au sens plein du terme et des «sujets» statutairement infériorisés et de toute façon discriminés par l’idéologie raciste, etc… Mais cela a donné aussi – on ne peut pas faire tourner la roue de l’histoire à l’envers – la revendication de libération nationale au nom même des idéaux dont une partie non négligeable venait de la Révolution française. Les colonisés n’avaient pas besoin que nous leur apprenions à se révolter. Ce serait même le comble qu’on en vienne à présenter les choses de cette façon. Mais le fait est qu’une partie essentielle du langage de leur révolte, celui du nationalisme démocratique ou révolutionnaire, était authentiquement héritée de ce noyau d’universalisme intensif, toujours perceptible dans les formes mêmes de l’impérialisme, de la domination, au prix d’une violente contradiction. La réalité, c’est donc bien le cycle dont vous parlez.

Mais pas seulement : l’histoire continue et ne s’arrête pas là. La libération nationale n’est pas non plus la pure réalisation de la liberté et de l’égalité : c’est la tentative de construire un Etat, avec ses propres formes de domination et d’inégalité internes. C’est exactement ce que j’ai voulu dire : que chacun des deux aspects appelle l’autre, lui sert en quelque sorte de présupposé; et en même temps que les signes de valeur s’inversent, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de situation acquise. Maintenant, sur la terminologie, je répète que je ne suis pas fixé. Dés que j’aurais trouvé une meilleure formulation, je remplacerai celle-là.

Mustapha Bouchamda – J’ai tout d’abord une remarque à faire. Je me réjouis que l’élève d’un philosophe aussi connu qu’Althusser nous vienne sans barbe, presque en riant. C’est comme cela qu’on imagine les philosophes dans notre culture à nous. Je n’ai pas besoin de la définir. Cependant, je regrette que le titre donné à votre intervention ne corresponde pas tout à fait aux questions que vous avez traitées. Vous avez été beaucoup plus historique, personne ne pourra vous le reprocher. Mais ne serait-il pas plus efficace d’être actuel, c’est à dire traiter de questions qui nous touchent de plus prés, et je pense notamment à ce que vous avez dit brièvement à propos de l’Algérie ou de la Yougoslavie? Et d’autre part, j’ai constaté depuis peu de temps un retour sur la scène publique et à visage découvert de ce que l’on pourrait appeler les intellectuels engagés. A votre avis, est-ce que c’est d– au fait que ces intellectuels sont touchés, comme dirait Bourdieu, dans quelques intérêts spécifiques, ou est-ce que c’est d– au fait que des choses de l’extérieur les mobilisent et les sensibilisent et les poussent aussi à parler ?

Etienne Balibar – Pourquoi est-ce qu’il faudrait choisir, pourquoi est-ce que cela serait contradictoire ? Je pense que si ce mouvement que vous évoquez existe – on verra bien si l’évolution prochaine le confirme – c’est probablement à cause de la rencontre de deux facteurs. Vous n’avez prononcé qu’un seul nom, celui de Bourdieu, cela tombe très bien : ce n’est pas le nouveau gourou de la scène intellectuelle française, mais enfin, quand il publie La misère du monde, il fait quelque chose d’utile. Il donne des moyens de discuter. Une des choses les plus intéressantes que j’ai apprises ces temps derniers c’est qu’il y avait au moins deux troupes en France qui se sont proposées de tirer de cet ouvrage universitaire des spectacles de théâtre. Cela prouve qu’il a une certaine puissance de mobilisation, non seulement dans les faits rapportés, mais dans la forme sous laquelle ils le sont et qui donne envie à nouveau d’établir des communications, d’adopter un point de vue sur la société française qui ne soit pas technocratique, dans lequel la parole des gens recommence à compter. Les raisons spécifiques qui valent dans le cas de Bourdieu ou dans d’autres se situent probablement à la jointure de l’évolution des institutions universitaires et des institutions de partis. C’est paradoxal de dire les choses de cette façon, mais il y a des hypothèques qui sont levées. Il y a des illusions qui sont tombées. Mais enfin, le facteur principal, c’est quand même le facteur général, c’est ce dont parle Bourdieu. Il ne parle plus des héritiers. Il parle de la misère, d’une situation dont il ne faut pas faire du pathos, mais dont beaucoup se rendent compte que c’est une situation d’urgence : urgence matérielle, urgence en matière de droits de l’homme et du citoyen dans certains domaines fondamentaux. Et il est inévitable, non pas qu’on en revienne simplement aux anciens schémas de l’engagement politique, mais qu’on se pose à nouveau la question de savoir si les situations dans lesquelles nous vivons à l’échelle du monde sont des fatalités naturelles ou bien si ce sont des situations sur lesquelles on peut avoir prise. C’est ce qui semble rendre compte d’un déblocage de l’intervention publique des intellectuels dans la réalité sociale. Maintenant, il faut quand même se rendre compte qu’il y a aussi un élément négatif. Ce qui fait qu’on s’émerveille de l’intervention de Bourdieu ou d’autres moins prestigieux que lui, c’est un peu l’émerveillement devant l’exception, le miracle qui fait espérer un retournement de situation. Ces intellectuels ne sont pas des «intellectuels organiques» au sens où Gramsci l’entendait. Je ne veux pas dire par là qu’il faudrait qu’ils aient une carte de ceci ou cela. Cela fait probablement partie des formes périmées. Mais ce qui n’en reste pas moins, à mes yeux en tout cas, un problème tout à fait névralgique et dont la solution n’est nullement évidente, c’est celui de la communication entre l’intellectuel professionnel, universitaire ou écrivain, et ce qu’on appelait autrefois la masse, c’est à dire finalement les citoyens dans leur ensemble. Le paradoxe des vieilles structures, c’est qu’elles ont à la fois fait énormément pour surmonter des barrières sociales : les formes ossifiées de la division du travail, les préjugés de caste, et en même temps elles ont fini par les reproduire. C’est un des éléments d’explication d’une certaine coupure entre les intellectuels et la masse. Je crois que les plus lucides de ces intellectuels à qui vous pensez sont justement ceux qui se posent la question de savoir à quelles conditions on pourrait reconstituer aujourd’hui les formes de circulation des idées entre les différents groupes, les différentes collectivités qui forment une société. Et il est bien évident que les formes sont à inventer. La révolution dans le domaine des communications – tout à l’heure Claude Gobeaux me disait : c’est la révolution la plus importante depuis le néolithique, il y en a qui disent depuis l’imprimerie ou depuis la presse à grand tirage – est à la fois technologique, économique, politique : elle a détruit toute une partie du langage commun qui avait été fabriqué par la combinaison de la scolarisation, du syndicalisme, de la grande presse et du militantisme politique. C’est là dessus que reposaient les formes du mouvement social que nous avons connues. Elle a aussi produit un autre effet qui ne me semble pas du tout indépendant du premier, qui est de faire tendanciellement éclater à nouveau la culture technique et la culture, disons, philosophique. Ce sont des phénomènes de clivage social nouveaux qui tendent à cantonner les intellectuels dans un petit secteur. Nous, nous entendons Bourdieu, nous voyons que le livre parait, mais ce livre ne circulera pas à la façon dont les brochures de la littérature socialiste, communiste, ou chrétienne sociale, ont circulé auprès de dizaines, voire de centaines de milliers de lecteurs pendant une cinquantaine d’années. Et du même coup, Bourdieu (pour le prendre comme exemple symbolique), sera privé de la possibilité d’apprendre auprès des gens qui l’auraient lu et qui se seraient emparés de ses idées.

Mustapha Bouchamda – Je ne m’attendais pas à ce que le nom de Bourdieu qui n’est pas inintelligent, mais qui n’a rien d’exceptionnel, ni que la notion d’intérêt spécifique évoque tout ce débat-là, mais la question que je me pose c’est celle-ci : par exemple, dans le cas de votre intervention de ce soir qui porte sur des problèmes que je qualifiais tout à l’heure d’actuels, est-ce que ces problèmes-là ne demandent pas que celui qui parle tienne un discours direct et qui porte sur des événements immédiats ?

Etienne Balibar – S’il peut, oui. S’il ne peut pas, non. Oui si celui qui prend la parole, qui est «derrière le bureau», peut proposer une analyse spécifique de ce que vous avez appelé des événements ou des problèmes actuels. Proposer des analyses politiques de l’Algérie ou de la Yougoslavie, si j’étais en mesure de le faire, je le ferais volontiers. Mais si je ne le fais pas, c’est que je n’en suis pas capable.

J.Marc Lavieille – Deux petites remarques très rapides et une question. La distinction entre l’universalisme d’hégémonie et l’universalisme de libération est sans doute importante, intéressante, mais peut-être est-il intéressant de la doubler du critère des moyens. Un christianisme d’hégémonie peut produire ici ou là des pratiques qui se diront de libération, même des théologies de libération, un mouvement de libération peut assassiner des paysans, etc… Donc, que ce soit d’ailleurs pour les universalismes ou pour les identités, les passer au crible du critère des moyens. On dirait aujourd’hui : quels moyens durables, équitables, pacifiques, démocratiques emploie ou n’emploie pas l’universalisme à un moment donné, dans un lieu donné? soit la fin justifie les moyens, soit plut“t : aucun moyen n’est neutre.

J’ai beaucoup aimé aussi l’importance que vous attribuez au principe de non-discrimination qui est souvent très mal enseigné, dans les facultés de droit en particulier, parce qu’il est très intéressant de le relier au phénomène identitaire. La non-discrimination : nous sommes égaux en dignité et en différence, ça n’est ni de l’assimilation ni de l’exacerbation des différences, ni de l’élimination des différences : c’est une ouverture sur la différence et cela montre tout le travail qu’il y a à faire entre des philosophes et des juristes, etc… Ma question est la suivante (rejoignant un peu l’intervention précédente) : par rapport à l’universalité réelle, comment verriez-vous les rapports entre des mouvements identitaires et les intégrismes technologiques ?

Etienne Balibar -Est-ce que vous accepteriez de préciser d’un mot ou deux ?

J.M.Lavieille – D’une façon plus concrète, si vous voulez, est-ce qu’il y a une certaine identité du Limousin, et laquelle ? L’intégrisme technologique qui consisterait à balancer en Limousin une poubelle nucléaire, vous voyez, c’est un exemple d’intégrisme technologique qui me vient à l’idée.

Etienne Balibar – Ce qui me trouble, je ne vous le cache pas, c’est que vous employiez le mot intégrisme. Ce n’est pas pour récuser l’exemple que vous prenez, au contraire, mais pourquoi est-ce que vous appelez cela intégrisme ?

J.M.Lavieille – Des intégrisme peuvent être de type religieux, ici, ou technologiques là, parce qu’il s’agit à la fois d’un discours et de pratiques de vérité qu’on veut faire avaler à des citoyens. Les pouvoirs dominants balancent une technique comme remède miracle. C’est la technique remède miracle. Est-ce que l’intégrisme ne recoupe pas le remède miracle ?

Etienne Balibar – Ce n’est pas pour chipoter sur les mots, mais le mot intégrisme est un mot ultrasensible. Il est utilisé tous les jours pour désigner des phénomènes d’expansion idéologique qui sont généralement décrits comme menaçants et volontiers diabolisés. Alors, je pense qu’il faut peut-être essayer de restreindre l’usage du mot intégrisme, plut“t que de le banaliser. Et dans l’exemple que vous prenez, je vois un phénomène technocratique instrumentalisé par un autoritarisme étatique. Comprenez-moi bien, je ne veux pas restreindre l’utilisation du mot intégrisme à l’intégrisme islamique ou à Monseigneur Lefebvre, ou encore à des sectes protestantes au moyen desquelles l’entreprise d’assujettissement de l’Amérique latine aux intérêts nord-américains se poursuit d’une manière concertée ou spontanée. Je pense qu’il y a effectivement dans le monde actuel, dans des camps très différents, des phénomènes d’intégrisme. Suzanne de Brunhoff, qui est une économiste et philosophe marxiste française, spécialiste des problèmes de la monnaie, que certains d’entre vous connaissent peut-être, avait il y a quelques années décrit l’orthodoxie du monétarisme comme une forme d’intégrisme qui en valait bien un autre. Je serais prêt à discuter tous ces exemples-là.

Ceci dit, sur le fond de la question, c’est-à-dire sur le problème des mouvements identitaires en face de la technoscience, pour ma part, je poserais cela comme un problème de démocratie, je poserais la question de savoir si le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, avec les problèmes de contrôle des technologies et d’environnement que nous savons, est un monde dans lequel certaines formes de l’autoritarisme étatique ne sont pas devenues insupportables. Et je ne suis pas particulièrement étonné que les résistances qui s’y opposent puisent une partie de leur énergie dans le sentiment d’une identité culturelle locale qui est purement et simplement piétinée par les administrations centrales. Maintenant, cela ne veut pas dire, je suppose, qu’on va passer de la revendication d’autogestion – c’est largement de cela qu’il s’agit, me semble-t-il – ou du droit démocratique de déterminer soi-même la politique qui est appliquée sur son propre sol à l’idée de l’indépendance du Limousin. Enfin je ne pense pas que ce soit de cela qu’il est question.

Joannés Billo – Je voudrais aborder plusieurs choses dans votre première intervention. En ce qui concerne le point historique, pour ne pas être trop long, j’aborderai seulement la Révolution française. Il faudrait rappeler quelque chose à mon avis de tout à fait essentiel, c’est que si la Révolution française abolit les privilèges, elle n’en interdit pas la reconstruction, la reconstitution.

Il ne faut pas oublier non plus quelque chose de très important, les historiens sont d’ailleurs tout à fait d’accord avec cette thèse, c’est qu’il y a l’intervention étrangère qui menace d’étrangler la République. On peut dire aujourd’hui, les historiens le disent d’ailleurs, que s’il n’y avait pas eu d’intervention étrangère, ce qui était inimaginable, il n’est pas certain que le premier Empire aurait eu lieu.

En ce qui concerne l’URSS, je vous le dis quand même, il faut faire attention. On assiste à l’implosion d’une société par le haut et non pas par une révolution. D’ailleurs, c’est la suite de l’historique que je viens de faire. Naturellement, on ne verra jamais le capitalisme imploser par le haut. Là dessus, je suis tout à fait tranquille. Je voulais tout simplement rappeler que, pour ce qui concerne le capitalisme, quand il est dans sa phase ascendante, on est tenté de passer Marx au vitriol et dire tout va très bien, il s’est trompé, c’est une société extraordinaire. Il y a l’abondance, il y a la consommation. Et puis, quand il passe, comme c’est déjà arrivé – je ne ferai de dessin à personne- dans des phases descendantes, on se rappelle de ce qu’a écrit Marx, on se souvient qu’il a dénoncé le capitalisme qui provoque cycliquement des crises très graves et même apocalyptiques.

Je terminerai en disant qu’en ce qui concerne le néo-colonialisme que nous vivons aujourd’hui, il est tout simplement l’asservissement des anciens pays coloniaux par les pays du nord, mais également par les minorités opulentes chez eux qui avaient demandé à cor et à cri l’indépendance.

Etienne Balibar – Je suis largement d’accord avec vous. Pour ce qui est de la Révolution française, permettez-moi de me référer, à mon tour, à une vieille formule bien connue dont je prendrai le contre-pied. Je pense que la Révolution française n’est pas un bloc, même si la formule «la Révolution française est un bloc» a joué un r“le politique en son temps, que nous pouvons apprécier positivement. Quand vous dites que la Révolution française abolit les privilèges et n’en interdit pas la reconstitution, je crois que vous touchez un point tout à fait décisif. Presque tous les problèmes de non-discrimination – je reprends ce terme – ont été au moins formulés pendant la période révolutionnaire. C’est vrai pour le problème de l’égalité sociale, c’est vrai pour le problème de l’égalité des sexes, et c’est vrai pour le problème de l’égalité des races, des peuples. Naturellement, cela ne fait pas tout, peut être de nouveaux problèmes sont-ils apparus ensuite, mais ça ne fait quand même pas mal. Seulement, pour certains d’entre eux, ils ont été immédiatement recouverts, pour d’autres purement et simplement réprimés. Autrement dit, la contradiction a commencé de se développer pendant la Révolution française elle-même. Et elle a produit ensuite des effets plus ou moins immédiats, plus ou moins retardés. Mais il est bien évident que le facteur auquel vous avez fait allusion, c’est à dire l’intervention étrangère et plus généralement la situation de guerre qui a conduit à renforcer un certain type d’appareil étatique, n’a pas joué dans le sens des possibilités de prendre à bras le corps chacun de ces problèmes. Il a fallu les retrouver avec un grand retard et pour certains d’entre eux, les imposer contre des résistances qui s’enracinaient dans une sacralisation, une représentation officielle de la tradition révolutionnaire.

Pour ce qui est de l’URSS et de Marx, je pense comme vous qu’on peut parler d’implosion d’une société par le haut et non pas d’une révolution. Seulement, il y a une certaine ironie dans le fait qu’on pourrait appliquer à ce qui s’est passé en Union Soviétique la définition que Lénine avait voulu donner un jour, quand on lui posait la question : qu’est-ce qu’une révolution ? Il avait dit : une situation révolutionnaire, c’est quand ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner comme avant et que ceux d’en bas ne veulent plus être gouvernés comme avant. Force est de constater que, à beaucoup d’égard, c’est cela qui s’est passé en Union Soviétique. Et pourtant, ce n’est pas une révolution, un processus révolutionnaire. La situation qui est sortie du changement de régime en Union Soviétique ne représente à aucun degré une démocratisation de la situation antérieure. En tout cas pas pour l’instant. Maintenant, ce que je pense, c’est que l’histoire de l’Union Soviétique est entièrement à faire. Je suis convaincu que nous avons presque tout à apprendre sur ce qu’a réellement été l’histoire de l’Union Soviétique. Nous ne savons que des choses qui proviennent pour l’essentiel de trois sources : premièrement, la représentation officielle que le régime soviétique a donné de son propre fonctionnement, deuxièmement, la propagande antisoviétique des régimes occidentaux qui a naturellement donné un certain nombre de vérités parce que cela aurait été trop bête de s’en priver, vu qu’elles étaient systématiquement déniées par la littérature officielle du régime communiste, troisièmement, l’ouverture des archives policières et du KGB : c’est sûrement une source très intéressante à étudier, mais ça ne remplace pas l’histoire sociale de l’URSS, le travail propre de l’historien. Une des choses dont on peut le plus légitimement s’inquiéter, c’est effectivement de savoir s’il est possible aujourd’hui en ex-Union Soviétique, de travailler à une histoire réelle des 80 années dont nous parlons.

Quant à Marx, ce que je pense rejoint tout à fait votre point de vue : on recommence à parler de Marx parce que le socialisme n’existe plus et que par conséquent, il n’y a plus que le capitalisme. Sur le socialisme, contrairement à ce que cherchaient à nous faire croire des dizaines de milliers de pages de littérature soi-disant marxiste, Marx n’avait rien à dire. Marx, par définition, ne savait rien du fonctionnement du système socialiste. Il n’avait rien prévu. Et toutes les prévisions qu’on a cru tirer de son oeuvre se sont avérées fausses. Maintenant, sur le fonctionnement du système capitaliste, Marx avait engagé un certain nombre d’analyses. Le fait est que ses analyses prennent d’autant plus d’actualité que le capitalisme n’a pas de contraire, du moins extérieur, il n’y a pas d’autre camp. Et que ce qui se développe sous nos yeux, ce sont les contradictions du capitalisme à l’échelle mondiale. Quand j’étais jeune, je me souviens qu’à l’époque où nous commencions à lire Marx, il y avait une grande discussion sur la «paupérisation relative» et la «paupérisation absolue». Et un certain nombre d’entre nous, sans adopter purement et simplement les thèses sur la société d’abondance et sur la fin de la condition ouvrière, éprouvaient une certaine gène, un certain embarras devant l’idée de la paupérisation absolue ou de l’élargissement des inégalités sociales comme une conséquence inéluctable du fonctionnement du capitalisme. Eh bien, la paupérisation absolue, aujourd’hui on y est. L’élargissement non seulement tendanciel, mais réel, du fossé entre les deux moitiés de l’humanité, le creusement des inégalités comme conséquence du fonctionnement des lois du capitalisme, c’est la réalité d’aujourd’hui à l’échelle mondiale. Cela ne veut pas dire qu’il faut reprendre les vieux manuels et les réciter à nouveau. Cela veut dire qu’on peut être certain que, de ce point de vue, les problèmes posés par Marx n’ont aucune chance de disparaître de la scène avant longtemps.

Philippe Velche – Une remarque et une question. Vous avez parlé d’universalité réelle, ce que d’autres appellent mondialisation. Comme exemple, vous avez cité la communication par télévision. Je dois dire que j’ai été un peu surpris d’entendre de votre part, un philosophe marxiste, que vous n’ayez pas pris comme moteur de la mondialisation l’évolution du capitalisme, la circulation des capitaux, qui est certainement à rapprocher de la communication télévisuelle, mais qui me semble une base plus matérielle. Une question : est-ce que cette mondialisation du capitalisme en fait ne condamnait pas par avance l’expérience ouverte par Lénine en 1917, c’est-à-dire l’expérience de la rupture avec le capitalisme là où le maillon était le plus faible et dans un seul pays ? Et lorsqu’on voit l’évolution du capitalisme mondial, est-ce que ce n’était pas forcément une impasse ? Autre question : vous avez dit : il n’y a pas de sens à l’histoire. Est-ce que malgré tout, il n’y a pas, il n’y avait pas un r“le du capitalisme dans l’histoire mondiale ? Vous avez donné une définition de la politique à laquelle je n’avais pas pensé, mais que j’ai trouvé particulièrement intéressante. Est-ce qu’il ne peut pas y avoir une unité contradictoire entre ce r“le de mondialisation du capitalisme et d’autre part la politique au sens d’intervention tel que vous l’avez défini ?

Gérard Bombel – Je voudrais joindre ma question à celle de Philippe Velche. Elle portait sur le même problème, mais sous un autre angle. Pour ce qui concerne cette notion d’universalité réelle, donc de société mondiale, peut-être serait-il intéressant de creuser l’idée, parce qu’elle peut paraître contradictoire. Dans Race, nation, classe, tu écrivais : il ne peut y avoir ni Etat mondial, ni monnaie internationale unique (ce qui me paraissait un point sensible de l’actualité). Et cette considération aboutissait à l’idée qu’en ce qui concerne l’Europe on était dans un transfert du modèle de l’Etat-nation à un autre niveau. Alors, je souhaiterais savoir si aujourd’hui, deux, trois ans après, tu es toujours sur les mêmes analyses.

Etienne Balibar – Oui, je suis toujours sur les mêmes analyses, à condition qu’on veuille bien me croire si je dis que ces analyses sont des hypothèses, des propositions que je soumets à la discussion. Dans le domaine qui nous intéresse, c’est-à-dire quand nous essayons de saisir non pas le sens de l’histoire, parce que c’est une expression beaucoup trop surchargée de mythes, mais le mouvement de la conjoncture, avec les alternatives qu’elle comporte, c’est-à-dire finalement le rapport de force qui peut faire changer les choses dans un sens ou dans l’autre, il faut bien essayer de tenir les deux bouts de cette chaîne qui a été largement couverte dans la tradition du marxisme orthodoxe par un économisme pesant. D’un côté les facteurs qui viennent d’être évoqués dans ces deux questions : l’existence d’une accumulation à l’échelle mondiale, l’existence d’inégalités sociales qui se creusent à la même échelle, les phénomènes de crise et de contradiction du capitalisme, et de l’autre, ce que je serais tenté d’appeler la matière idéologique de l’histoire. Je pense que sur ce point, le marxisme classique a besoin, non seulement d’être corrigé mais en quelque sorte inversé. Ce qui fait les réactions des individus et des collectivités soumis à la contrainte de fer de l’accumulation du capital, comme je le disais tout à l’heure à propos de la Yougoslavie, ce n’est pas uniquement l’intérêt, ce n’est même pas l’intérêt de classe, ce sont des croyances, des idéaux, ce sont des allégeances et des passions idéologiques. C’est cela qui forme la matière de l’histoire ou de la politique. Ce qui se passe en ce moment en Yougoslavie et dans d’autres parties du monde est absolument inintelligible du point de vue des intérêts matériels. Cela ne correspond à aucune rationalité économique, ni du point de vue des dominants, ni du point de vue des dominés. Je n’en tire pas la conclusion que l’histoire est inintelligible, j’en tire la conclusion que la causalité économique n’explique rien à elle seule. Mais je suis complètement d’accord pour ajouter immédiatement la proposition réciproque : sans la causalité économique, nous n’expliquons rien non plus. C’est pour cela que je me suis hasardé à parler de la monnaie internationale unique et de l’Etat mondial. Alors, pour ce qui est de l’Europe, je n’ai pas changé d’avis : la première chose que j’ai pensée en 1989, c’est que les transformations annoncées dans le sens de l’intégration européenne étaient définitivement irréalisables. C’est exactement ce qui est en train de se passer en ce moment.

En ce qui concerne l’expérience du socialisme et sa place dans l’histoire du capitalisme mondial, peut-être faudrait-il dissocier les deux éléments que vous avez conjoints.

Pour ce qui est du maillon le plus faible, je l’ai toujours compris de la façon suivante : ce n’est pas conformément à un projet idéal de transformation du capitalisme que se déclencheront les révolutions socialistes. Au fond, c’est une très bonne illustration de la phrase que Marx avait un jour prononcée : l’histoire avance par le mauvais côté. Si elle avançait par le bon côté, cela voudrait dire que les solutions sont déjà contenues dans les problèmes. A certains égards, c’est ce que Marx a pensé, à un certain moment, quand il écrit dans la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique en 1859 : «L’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre». C’est une vision optimiste du cours de l’histoire, et finalement, ce n’est pas très différent d’une croyance dans la providence. Quand il écrit que l’histoire avance par le mauvais côté(dans Misère de la philosophie), c’est au contraire une façon de dire qu’il n’y a pas de providence. Le maillon le plus faible relève de cette dialectique, c’est le fait qu’on ne peut pas choisir.

Maintenant, pour ce qui est du socialisme dans un seul pays… sans reprendre tous les débats historiques, on peut constater, après-coup, que le capitalisme a été capable d’évoluer plus vite que toutes les alternatives proposées par le socialisme lui-même. Cela laisse quand même subsister une question pour laquelle je n’ai pas de réponse et que je ne voudrais pas non plus présenter comme un constat de désespérance pure et simple, qui est de savoir pourquoi du côtédu socialisme, à part quelques grandes voix criant dans le désert, on n’a jamais trouvé ni les forces intellectuelles ni les forces militantes permettant de proposer des contre stratégies. Peut-être justement parce qu’on se représentait «le capitalisme» et «le socialisme» comme des mondes séparés, sans points communs, sans interférences. Comme des «systèmes» différents. Dans Les frontières de la démocratie, je dis quelque part que 1968 est probablement le dernier moment où une alternative a été non seulement rêvée, mais discutée simultanément à l’Est et à l’Ouest. Une condition décisive pour que le rapport des forces change, c’était probablement qu’il y ait des mouvements de contestation – pourquoi ne pas les appeler des mouvements révolutionnaires? – à la fois dans le camp capitaliste et dans le camp socialiste. Il y a bien eu quelque chose comme la perspective d’une jonction à l’horizon de 68, mais ça ne s’est pas fait, on n’a pas pris la mesure des conditions qui auraient permis de le faire. Alors, comme l’histoire ne se répète pas, ce qui a été manqué à ce moment là ne peut pas être rattrapé aujourd’hui et c’est plut“t le contraire qui s’est passé : la note a été présentée en 1968 et elle a été soldée en 1989. Il peut paraître démoralisant d’imaginer qu’une génération entière s’est perdue dans cette situation, et pourtant c’est le cas.

Dernière chose pour ce qui est du socialisme dans un seul pays. Peut-être ne pouvons-nous pas complètement prendre la mesure de la disproportion entre la capacité d’expansion du capitalisme mondial et la capacité d’auto organisation, d’autocritique et de réforme du camp socialiste. Mais il y a quelque chose qui pourrait servir de critère et je pense que c’est pour cela que beaucoup de gens à un moment ou à un autre se sont distanciés de l’idée du socialisme dans un seul pays (pas nécessairement parce qu’ils avaient rallié des analyses trotskystes que je ne veux pas critiquer du tout ici, mais qui sont une partie du problème) : c’est que le socialisme dans un seul pays était devenu une idéologie nationaliste. C’était devenu l’idée du camp socialiste centré sur la «patrie du socialisme», et l’idée que les intérêts des peuples du monde entier convergeaient automatiquement avec les intérêts de ce centre. Et nous savons que des générations de militants révolutionnaires admirables, dévoués corps et âme à la cause du prolétariat ou des peuples opprimés par le colonialisme, étaient prêts et sont encore prêts, pour certains, à se faire couper en petits morceaux plut“t que de renoncer à l’idée qu’il y avait une patrie du socialisme, un centre mondial de la révolution, et que dans les situations difficiles, il fallait préserver le centre avant tout. Mais il y en avait d’autres qui ont coupé ce cordon ombilical-là, soit à travers l’expérience de la résistance, soit à travers l’expérience des luttes anti-coloniales, soit tout simplement en faisant l’expérience du conflit d’intérêts entre les luttes sociales et la politique de l’Union Soviétique … Quelques-uns ici, qu’ils aient été ou non membres du PCF à l’époque, se souviennent peut-être que vers 77 ou 78 Jean Kanada, pourtant considéré par beaucoup d’entre nous comme un représentant typique de la vieille garde stalinienne, a rédigé un rapport qui n’a pas été rendu public, mais qui a circulé dans les fédérations du parti, dans lequel il expliquait qu’on observait une contradiction grandissante entre les luttes revendicatives des classes ouvrières des pays capitalistes de l’Ouest et la politique d’Etat de l’Union Soviétique. Peut-être que s’il n’était pas mort quelques mois plus tard, les discussions internes de cette organisation en auraient été changées pour une part, mais enfin cela n’aurait pas modifié le cours de l’histoire.

Résistance et libération en Haute-Vienne

Résistance et libération en Haute-Vienne

Avec Michel TAUBMAN
Lors de la soirée du 21 octobre 1994, Michel TAUBMANN a présenté son ouvrage sur « l’affaire Guingouin »(1), fruit de sept années de recherches, ouvrage centré bien évidemment sur l’itinéraire de Georges GUINGOUIN, mais abordant également un certain nombre d’aspects de l’histoire de l’après-guerre dans notre région.
Freddy LE SAULT animait le débat, assisté de Daniel CLEREMBEAU, qui présenta notre invité. Gérard MONEDIAIRE, coauteur avec Georges Guingouin du livre G. Guingouin premier maquisard de France avait accepté de se joindre au débat.

L’EXPOSÉ
LA « FACE NOIRE » DE LA LIBÉRATION
C’est le cinquantenaire de la Libération, et ce cinquantenaire -nous dit M. Taubmann- a suscité bien peu de passions, si ce n’est en ce qui concerne les « révélations » touchant au passé de François MITTERRAND. En fait, les seules passions suscitées en France ces dernières années par ce sujet, l’ont été par des révélations concernant la face « noire » de cette période. On en est même arrivé à une inversion de la vision qui prévalait jusqu’au début des années 70, où l’on valorisait -voire mythifiait- la Résistance, ou plus précisément l’attitude résistante des Français durant cette période.
La découverte de l’action de Vichy, de sa complicité dans le génocide des Juifs, la passivité d’un certain nombre de Français dont -entre autres- le film Le chagrin et la pitié s’est fait l’écho, ont fait basculer cette tendance vers son exact contraire.
L’ÉMERGENCE DES « RÉSISTANCES »
Pourtant ces aspects négatifs ne doivent pas occulter les aspects positifs, et surtout ils doivent faire l’objet d’une analyse plus poussée. Ainsi la nature profondément antirépublicaine du régime de Vichy se révèle plus dans la promulgation du statut des juifs en 1940 que dans la rafle du Vélodrome d’hiver. Le premier élément révélait la mise en place d’un régime d’apartheid, de discriminations imposées à une catégorie
sociale, ethnique ou religieuse, alors que le second s’inscrivait dans le cadre de la « solution finale » (2). A cet égard, dire que la France était composée de « 40 millions de pétainistes » (H.Amouroux) est un raccourci totalement erroné (Comment évaluer l’état d’esprit des individus dans un régime dictatorial ?) et occulte le positif de cette période : la Résistance de la période de 1940 à 1942 qui est quelque chose d’unique dans notre histoire et méritait d’être valorisé. Dès 1940 on voit émerger des actes de résistance qui sont le fait d’individus, qui vont par là contre toutes les institutions et souvent contre leur;groupe social, n’étant motivés que par leur seule conscience, tels De GAULLE, Jean MOULIN, Edmond MICHELET ainsi que 80 parlementaires ayant refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain.
Il en est ainsi pour G.Guingouin qui agit à la fois contre les Allemands et -sans s’en rendre compte au début- contre son institution, le Parti Communiste. Il est de ceux qui ont immédiatement réagi, et en ce sens l’affaire Guingouin est révélatrice de la manière dont les pouvoirs établis ont évincé, après la guerre, ces hommes de la Résistance -ou du moins leurs élites- qui étaient leur mauvaise conscience (ceci indépendamment du fait qu’avoir résisté ne donnait pas nécessairement accès au pouvoir dans un état devenu démocratique).

LES SPÉCIFICITÉS DE L’AFFAIRE GUINGOUIN

« L’Affaire » est une machination politico judiciaire, amenant un homme à être accusé de crimes dont il n’était en rien coupable (G. Guingouin a bénéficié en 1959 d’un non-lieu de la Chambre de mise en accusation de Lyon) à la manière de l’Affaire Dreyfus. On peut d’ailleurs établir entres ces deux événements les liens suivants: 1) Il s’agit non pas d’une erreur judiciaire, mais d’une machination ayant des relais dans différents niveaux de l’appareil d’état -dont la police- et dans les milieux politiques. 2) Comme l’affaire Dreyfus avait servi de prétexte à amener une campagne de dénigrement contre les Juifs, l’affaire Guingouin servira de prétexte à la première grande campagne de dénigrement de la Résistance, dix ans après la Libération. En jetant une bande de résistants en pâture, on va déculpabiliser les non-résistants.
Guingouin va être accusé d’avoir organisé un guet-apens un soir de novembre 1945 « alors qu’il était maire de Limoges » pour exécuter deux paysans rentrant d’une foire, PARRICHOUT père et fils. Ce c.crime sera considéré pendant des années comme étant de nature crapuleuse jusqu’à ce qu’un policier établisse (huit ans après) un « lien » avec un autre crime commis en juillet 1944 par des proches de la Résistance. La « charge » retenue contre Guingouin dans ce crime était d’avoir fourni les armes (armes qui avaient été fournies dans le cadre de la Résistance, comme des milliers d’autres). Pour farfelues qu’aient été ces accusations, il s’agissait de viser la Résistance du maquis limousin dont deux des principales caractéristiques étaient d’être populaires, et dirigées par un personnage atypique puisque ayant réussi à se mettre à dos tout l’establishment de la région.
LA GENÈSE DE L’AFFAIRE GUINGOUIN
Guingouin s’évade en 1940 de l’hôpital de Moulins, ne voulant pas être fait prisonnier. Il rejoint St-Gilles et commence à réorganiser le Parti Communiste clandestin (il était avant la guerre responsable du secteur d’Eymoutiers et membre du bureau régional…). Il va très vite entrer en opposition avec le PC.
D’abord fin sept. 1940, il refuse d’appliquer la ligne officielle de fraternisation avec les soldats allemands -ceci dans le droit fil du pacte germano-soviétique. C’est l’époque des tractations avec Otto Abetz pour la répartition de »l’Humanité » et du soutien à un projet de gouvernement d’union de tous les Français incluant le PC.
Le retournement de tendance du PC se produira le 21 juin 41, avec l’invasion de l’Union Soviétique par Hitler.
La deuxième opposition est à dater de fin 1941 et a pour objet la question des maquis. Guingouin, alors responsable du PC pour la Haute -Corrèze, est partisan de la guérilla, alors que la ligne du parti à cette époque repose sur la pratique des attentats, ligne que Guingouin considère comme prématurée et trop coûteuse en vies humaines. Guingouin se retrouvera alors dans une situation étonnante : condamné aux travaux forcés par Vichy, il se verra exclu du PC et celui-ci lancera un « contrat » sur sa tête (sous le prétexte qu’il s’agit d’un agent anglais !). Guingouin survivra néanmoins et son maquis deviendra incontournable.
La troisième opposition datera de fin mai 1944 : Guingouin va refuser de prendre Limoges, considérant cet assaut comme prématuré. Mais les termes de l’enjeu sont différents pour le PC : la prise de Limoges s’inscrit dans une stratégie qui n’exclut pas -à ce moment- une future prise du pouvoir: Guéret et Tulle étant prises, il est nécessaire de prendre Limages pour constituer une région contrôlée par le Parti. Par conséquent, en refusant de prendre Limoges, Guingouin sauve des vies humaines (compte tenu de l’avancée de la division SS Das Reich) mais dans le même temps se met en travers d’une stratégie internationale de prise du pouvoir (qui ne relevait pas de la seule direction du PC).
LE CONTEXTE DE L’APRES-GUERRE
Après la guerre, le conflit entre Guingouin et le PC va se dérouler dans un paysage politique caractérisé par la compétition entre le Parti et ceux qui veulent restaurer l’état, et par un conflit très dur entre communistes et socialistes ayant pour enjeu la mairie de Limoges et 1e contrôle de la région. Du côté socialiste, les représentants politiques sont peu appréciés des résistants. Les résistants appartenant à la gauche non­communiste ont pour la plupart été tués ou déportés dans les derniers mois de la guerre. Jean LE BAIL a été politiquement inexistant. Léon BETOULLE, en votant comme parlementaire les pleins pouvoirs à PETAIN, a participé à l’étranglement de la République. Quant à CLAVAUD, il a pris régulièrement position pour l’occupant et peut être considéré comme un authentique collaborateur.
C’est à ce moment que va réellement se nouer l’affaire Guingouin. En effet, jusqu’alors il s’agissait d’une de ces affaires internes caractéristiques du fonctionnement du PC dont le réajustement procédait d’une autocritique pratiquées par le « coupable ». Or Guin;ouin, non seulement refusera de procéder à cette autocritique mais il provoquera un débat, mettant à contribution la presse et la justice « bourgeoises », allant jusqu’à intenter un procès en diffamation contre l’Echo du Centre et l’Humanité. A la différence d’autres acteurs de ces affaires, Guingouin dispose d’une base locale, d’une légitimité acquise dans la Résistance. Des milliers de personnes sont prêtes à le défendre. Avec la « résolution » de l’affaire Pamchout par un inspecteur lié antérieurement à Vichy, blanchi à la Libération -et donc redevable-, on va assister à la conjonction d’une affaire politique et d’une affaire de droit commun, et l’on va voir Guingouin subir dans la France de l’après-guerre le sort qu’ont subi beaucoup d’opposants communistes dans les pays de l’Est.
Emprisonné, mis en hôpital psychiatrique, il ne sera que très peu défendu, trouvant face à lui une coalition paradoxale de communistes, d’anti-communistes et de pétainistes.
LE DEBAT
Nestor SPEL : Guingouin était un homme honnête, mais il n’appartenait pas à l’appareil. Il s’est heurté au Parti, mais également à fétat-major anglo-américain, qui avait poussé à des actions immédiates.
Il était naïf de croire à une reconnaissance de la Résistance: elle gêne. Guingouin a été écrasé comme d’autres. Le policier « C.. » a été décoré pour senrices rendus, en juillet dernier…
Il y a eu une commission d’enquête interne au PC sur l’affaire Guingouin. Certains ont continué à le défendre.
Gérard MONEDIAIRE relève que des expressions telles que « Limoges s’est libérée toute seule » peuvent faire oublier que des gens concrets, vivants, se sont levés pour la libérer.
Des gens comme Jean Le Bail -qui n’ont rien commis de légalement répréhensible- ont-ils eu une position légitimabie en ne faisant rien sous l’occupation ?
Guingouin a fait l’objet d’un processus étonnant de diabolisation qui a commencé très tôt. On le surnommait « le fou qui vit dans les bois ». Des gens retrouvent aujourd’hui ce qualificatif de « fou » pour le désigner. Un ancien responsable du PC -qui n’en revient pas d’avoir pu contribuer à l’éviction de Guingouin- rapporte que l’on racontait « qu’il se levait la nuit pour écraser des chiens ».
L’affaire Guingouin est un véritable meurtre collectif, le moyen pour réduire les différences qui prévalent dans un groupe en désignant une victime expiatoire dont la principale caractéristique est de ne pouvoir en aucun cas se défendre. Un exact parallèle peut être établi avec l’affaire Henri NANOT (3) , montée -poticièrement- de manière identique, à cette différence près que là, le but sera atteint: Henri Nanot deviendra fou et mourra.

UN INTERVENANT: M. Taubmann a effectué une « angélisation » de Guingouin en n’évoquant pas l’assassinat de René BUISSON, maire socialiste de Chamberet, et des officiers de l’Armée Secrète.

M. TAUBMANN : Il est question de cette affaire dans mon livre, mais elle n’en constitue pas l’objet. Pour quelle raison Guingouin aurait-il donné l’ordre de faire exécuter ces eens ? D’ailleurs on a cherché à mettre plusieurs fois en cause Guingouin à propos de cette affaire -le fond de l’affaire Parrichout étant de remonter à celle de Chamberet- sans jamais y parvenir.
Michel KIENER : Il faudrait revenir sur la période d’août-septembre 1944. Beaucoup de gens considèrent que la démocratie façon III ème République est périmée, quelle que soit leur appartenance politique. Quel a été l’état d’esprit des résistants quand on leur a demandé de rendre les armes ? Est-ce que les gens se sont sentis floués ?

M.TAUBMANN : La période de confusion politique a duré très peu de temps à Limoges. Beaucoup de mythes sont nés sur
cette période -on a parlé de « République rouge »- mais en fait l’appareil d’état a été très vite restauré. Il n’y a pas eu de « justice sauvage » et l’épuration a été comparable à ce qui s’est passé ailleurs (à situation égale).

G. MONEDIAIRE : Sauf en ce qui concerne certains groupes, les maquisards -qui avaient pris les armes dans une situation précise préoccupaient avant tout de l’avenir et non d’une éventuelle insurrection.

Claude GOBEAUX fait part de lettres et coups de téléphone qui lui sont parvenus, provenant d’amis qui ont lu le livre de M. Taubmann : Alphonse DENIS tient à préciser que sa rencontre avec Guingouin à l’automne 43 dans le maquis avait pour objet une interview pour le journal de `Front National » et qu’il n’était pas l’envoyé du PC. Pour sa part, Paulette DUQUERROIX, veuve d’Adrien, s’inscrit en faux contre l’affirmation de M. Taubmann, selon laquelle ce dernier « ne cachait pas un certain mépris envers les maquisards ».
Il poursuit en soulignant que l’affaire Guingouin ne doit pas occulter le phénomène de résistance de masse du Limousin, seule région où un maquis important n’a pas été réduit par l’occupant. Ce phénomène de masse doit être analysé dans le « temps long ». II se rattache à la tradition d’insoumission naturelle dans le tempérament limousin, et, en ce qui concerne la Haute-Vienne, à la liaison particulièrement forte entre Limoges et sa campagne, particulièrement à l’est de la ville.

UNE INTERVENANTE : S’étonne que peu de députés aient refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain et trouve étrange l’entente entre les autorités, le PC et la police.

M.TAUBMANN : Il n’y a pas entente globale mais conjonction d’intérêts, compromissions. L’intluence du PC était importante dans la police du fait de son prestige dans la Résistance. Représentant 29% des voix peu après la Libération, il était normal que le parti soit influent, et qu’il ait des relais dans l’appareil d’état, la radio, la presse…
Jean-Marie CHALIFOUR : La présentation de l’affaire a pris un tour policier. La tradition anarcho-syndicaliste n’a pas été analysée, non plus que les problèmes de 1a guerre froide. Il ne faut pas se focaliser de manière manichéiste sur le rapport PC/Guingouin, d’autant que les militants communistes ont été divisés sur cette affaire -hormis les hommes d’appareil ; il faudrait également préciser le rôle du trio Betoulle/Clavaud/Le Bail. Ce dernier était animé par un anti-communisme des plus primaires.

M.TAUBMANN:Lelivre n’est pas une thèse sur l’histoire politique du Limousin mais néanmoins les précisions demandées s’y trouvent. La présentation policière est liée à la nature de l’affaire. Elle révèle les « cuisines » de l’appareil d’état, le partage du pouvoir en coulisse par des gens qui se présentent comme des adversaires face aux électeurs.
Michel PATINAUD (question écrite) : Qu’en est-il du poids du caractère de Guingouin ? Peut-on parler de « culte de la personnalité » en ce qui le concerne ? Qu’en est-il de la réalité des tentatives d’assassinat sur sa personne ?

René DUMONT (idem) : Le dossier Guingouin est-il complet ? Y a-t-il des témoignages concernant sa position sur le pacte germano­soviétique ?

Pierre LE BERRE : Ancien militant communiste de lar égion parisienne, arrivé à la SAVIEM après l’affaire, a fait part de sa satisfaction d’avoir pu enfin avoir des éclaircissements sur un passé dont personne ne parlait.
Jacques VALERY, président des Amis du musée de la Résistance, apporte quelques précisions : Jean Le Bail a refusé de prendre un commandement quand Guingouin le lui a proposé.
Les Milices patriotiques ont rendu les armes reçues, à la caserne Marceau.
Le 19 octobre 19994 vient d’avoir lieu au Sénat le premier colloque sur les grands maquis dans lequel il a été enfin question du maquis limousin…

M. TAUBMANN renvoie au livre sur de nombreuses questions posées. Le « caractère » de Guingouin est souvent rattaché au mythe de sa « folie ». On a colporté de la même manière que sa mère était internée en hôpital psychiatrique, ce qui est totalement erroné. Ce qui i a le plus surpris dans les dossiers, c’est le cynisme dont il est fait preuve dans l’acharnement.
Philippe NANEIX

(1) Editions Souny
(2) M. Taubmann cite à ce propos l’ouvrage d’H.Rousseau et E.Connan : »Vichy, un passé qui ne passe pas »
(3) Henri Nanot-Rougerie.

LA PRISON EN QUESTIONS

Avec Christophe SOULIE et Christine Daure-Serfaty
De 1971 à 1974 une série de révoltes se sont développées dans les prisons françaises. Parallèlement à cette émergence spectaculaire, s’en opérait une autre : celle d’un discours original qui a pris sa forme la plus structurée au niveau du Comité d’Action des Prisonniers (CAP). C’est par le biais de l’écoute attentive de cette parole que notre ami Christophe SOULIÉ a entrepris de s’interroger sur le rapport que la société entretient avec ses prisons. Son ouvrage, Liberté sur paroles, approfondissement d’un mémoire de journalisme soutenu en 1986, retrace la naissance d’une véritable conscience en-deçà et au-delà des barreaux.

La prison sans questions
Face à cette révolte des prisons, les gestionnaires ne virent qu’un banal problème de surpopulation, et la réponse résida dans l’augmentation de l’espace carcéral. Le plan Chalandon entérina la construction de 13000 places supplémentaires. Cette logique n’a pas été remise en cause depuis lors. Tout au plus quelques voix autorisées firent-elles remarquer qu’il s’agissait peut-être là d’argent mal placé, dans la mesure où il existe une relation exponentielle entre le nombre de cellules mises en service et le nombre de mises en détention. Or la question ouverte à partir de 1972 était précisément celle de la légitimité du système carcéral, question posée d’abord de « l’extérieur » par un certain nombre d’intellectuels regroupés autour de Michel FOUCAULT, puis de « l’intérieur » par les membres du CAP.
La prison sans histoires
La prison est un monde clos, le domaine de l’administration pénitentiaire qui entend que rien ne lui échappe de la gestion des choses et des hommes, surveillants, prisonniers, visiteurs. Ce monde ne peut exister que par la soumission de tous à un ensemble de règles qui doivent être parfaitement intériorisées ‘et ne souffrent pas de remise en cause. Le rapport au milieu extérieur doit donc être parfaitement contrôlé et limité au strict nécessaire, la prison tendant vers l’autarcie, reflet inversé de la société qui l’abrite, avec sa propre justice (le prétoire), sa propre prison (le mitard), ses propres moyens de fonctionnement (administration, entretien, imprimés). La prison peut d’autant moins supporter le regard extérieur qu’elle s’avère être le lieu de tous les échecs et d’abord du sien propre. La prison n’est en mesure d’atteindre aucun des objectifs qui semblaient la légitimer : elle ne répare aucun dommage, elle n’amende pas le détenu, elle ne protège même pas la société contre « les éléments dangereux » puisque tout détenu finit toujours par sortir.

Quelle est la vraie raison qui fait perdurer cette institution ?
Après 68, de nombreux militants proche de la Gauche Prolétarienne ont été incarcérés et ont ainsi découvert la réalité de la prison. Michel Foucault assisté de Pierre VIDAL-NAQUET et de JeanMarie DOMENACH a alors lancé le Groupe Information Prison (GIP) qui a produit un certain nombre de documents. Fin 71 le GIP s’est dissous et le journal du CAP est apparu. Foucault a alors commencé une recherche plus théorique sur la constitution de l’idée de prison.
En historien il a pu mettre à jour que l’idée de lier la durée d’incarcération à un délit ou à un crime n’est née qu’à la fin du XVIIIème siècle et que son présupposé théorique -la prison est en mesure d’amender le criminel- a été démenti quasi immédiatement. Mais si la prison en tant que réponse sociale au problème de délinquance était mort-née, certains de ses effets de bord intéressèrent au plus haut point la bourgeoisie industrielle naissante : la prison pouvait utilement servir « à briser la continuité des illégalismes populaires en isolant un petit nombre de gens que l’on pouvait contrôler, surveiller, connaître de bout en bout et qui sont en but à l’hostilité et à la méfiance des milieux populaires dont ils sont issus ». Par là on crée d’un côté un milieu que l’on va pouvoir contrôler et utiliser à diverses fins, de l’autre on isole une partie de la classe ouvrière à qui l’on pourra confier la manipulation des instruments de production en toute confiance.
Le mouvement des prisonniers des années 70 a précisément essayé de rappeler cette genèse de la prison pour dire que tout incarcéré l’est d’abord à des fins politiques, indépendamment de la nature de ses actes.
Serge LIVROZET, un des fondateur du CAP, nous dit que la délinquance n’est pas le fruit d’un hasard, d’un quelconque gène de la violence, mais bien le résultat d’une production sociale au même titre que les accidents du travail, les retraites dérisoires ou l’augmentation des prix. En conséquence, si les revendications du CAP visaient par certains aspects des objectifs relevant du respect de l’individu, par nombre d’autres il revendiquait des droits de base du citoyen et notamment le droit d’association. L’Observatoire international des Prisons (OIP) L’OIP, représenté lors de cette séance par sa présidente Christine DAURE-SERFATY, préfacière de l’ouvrage de Christophe Soulié, se préoccupe des conditions de détention de tout individu (à la différence d’ Amnesty), quel que soit le motif avoué ou avouable de son incarcération. « Les politiques » représentent souvent dans les dispositifs carcéraux une sorte d »`aristocratie » qui se bat pour la reconnaissance de son statut, ce qui est parfaitement légitime, dans la mesure ou la reconnaissance d’un tel statut entraîne celle, symétrique, des insuffisances du régime d’incarcération. Mais l’OIP estime que chaque individu a droit à sa dignité et tente d’identifier et de dénoncer toute violation des droits de l’Homme, notamment grâce à la mise en place d’un réseau d’observateurs attaché chacun à une prison proche de son domicile. Ce n’est évidemment pas par hasard que Christine DAURE-SERFATY a préfacé le livre de Christophe, la démarche de celui-ci faisant écho aux pratique de 1’01P et à la reconnaissance de chaque incarcéré dans l’objet d’une stratégie plus globale qu’il convient d’analyser et de dénoncer.

DEBAT
Q : Aux USA, l’aggravation des peines et le nombre d’incarcérations vont croissant. La condamnation à perpétuité est appliquée à la troisième incarcération. Par ailleurs les prisons deviennent de véritables entreprises dont certaines sont cotées en bourse. D’énormes projets
de construction de lieux d’incarcération sont en cours. Doit-on craindre ce genre d’évolution en Europe?

C.Soulié : Aux USA on envisage de rétablir dans certains états l’enchaînement des prisonniers et la bastonnade. Cette société est très inégalitaire. Le secteur privé est entré dans le monde pénitentiaire en France sous l’impulsion d’A.CHALANDON, lequel avait été très séduit, en ce domaine, par le modéle américain (programme des ‘13000’) , mais en fait, que la prison soit privée ou publique ne change pas la nature du problème. ( cf. Chair Prison ouvrage publié par L’O.LP. sur le coût des prisons. )

Q : Quel est « l’état des lieux » en ce qui concerne les détenus politiques en France?

C.D.Serfaty : Il n’y a pas de statut de prisonnier politique en France. D’ailleurs très peu d’Etats
reconnaissent un tel statut à des détenus. On peut dire qu’en France les condamnés pour raisons politiques sont essentiellement des Basques. Ceux-qui sont incarcérés dans des lieux extrêmement dispersés du point de vue géographique, ce qui rend les visites des familles très
difficiles.

C.Soulié. : G.CIPRIANNI, incarcéré depuis six ans, vient d’être placé en psychiatrie et se trouve coupé de tout lien avec sa famille. Dans quel but?

Q : L’existence de la prison est-elle une mise en cause des Droits de L’Homme, et – si oui – comment repenser ces Droits? L’existence de la prison n’est-elle pas une insulte à l’intelligence et à la conscience humaine?. Comment les pays occidentaux – se revendiquant de ces Droits – peuvent-ils être cohérents alors qu’ils ont si souvent bafoué le droit international par des actions colonialistes?

C.D.Serfaty – Il faut effectivement être d’une extrême modestie et pratiquer un véritable « travail de fourmi ».

C.Soulié – Il faut ranger le droit d’association en prison dans les droits fondamentaux qu’il est nécessaire de promouvoir.

Q : Faut il vraiment supprimer les prisons? N’est ce pas manichéen de voir d’un côté des prisonniers ‘bons’ et une société « mauvaise »? Les prisonniers politiques et de droit commun ne peuvent être assimilés sur le plan de leurs motivations. Par ailleurs, au sein de ces derniers, il faut distinguer petits délinquants et « gros bonnets ».

C.Soulié – Combien y a t’il de « gros bonnets » en prison? La prison n’est pas une réponse en ce sens qu’elle ne fait que reproduire les tares de l’extérieur. Elle ne fait que masquer les problèmes et empêche de les dépasser.
C.Soulié cite à ce propos A.Jacquard : « Une société sans prisons est une société qui n’a pas besoin de prisons ». Une société fondée sur la compétition et la violence ne peut
générer que celles-ci. Comment la prison pourrait-elle modifier cette situation?

Il s’agit avant tout de toujours ramener la prison à son contexte économique. Des catégories entières de population peuvent se voir criminalisées du jour au lendemain ( cf. Interdiction de partis, lois anti-squatts etc. ) .

Q : Quand et comment changer la prison ? La prison est liée de façon étroite au capitalisme ou à son symétrique soviétique. On ne peut donc penser l’abolition de la prison que dans le cadre d’une autre société. N’est ce pas reporter aux calendes grecques la résolution du problème que d’attendre le dépassement du capitalisme? Ne faut-il pas s’attacher à résoudre le problème aujourd’hui?

Q : La prison peut-elle être considérée comme un baromètre de la démocratie? Y a t’il des pays plus « avancés » que d’autres dans le domaine de la prison?

C.D.Serfaty – les prisons au Danemark répondent à un certain nombre de critères mais il y a également dans le tiers-monde des exemples intéressants, à côte d’ailleurs de prisons affreuses. Par ailleurs les conditions de détention sont effectivement un reflet de la situation du point de vue de la démocratie : au Sénégal l’état alloue une somme de quatre ou cinq francs par jour et par personne pour l’entretien des prisonniers alors que celle-ci n’atteint qu’un quart de franc au Togo.

De nombreuses questions ont été posées au sujet de la condition des femmes en prison et de la prise en charge des problèmes de santé. II y avait, en 1994, 2107 femmes pour 48133 hommes incarcérés en France. L’accès aux soins peut être problématique car dépendant parfois du bon vouloir des gardiens. La prévention à l’égard du Sida pose également des questions : dans certaines prisons, les préservatifs ne sont distribués que lors des sorties en permission, l’homosexualité n’y étant pas prise en compte.

Q : Quel intérêt les citoyens portent-ils à leurs prisons. Comment peuvent-ils intervenir ? Quelle est le population pénale. le type de peines, la nature des problèmes ayant entrainé les incarcérations? Quels sont les lieux d’incarcération et de transit (Notamment en ce qui concerne les étrangers en situation irrégulière)? Les droits des détenus y sont-ils respectés? A Limoges des groupes de visiteurs de prison existent ainsi qu’une aumônerie.

Toutefois C.D.Serfaty souligne la nécessité de la création de groupes totalement externes à la prison ,ceux-ci pouvant être plus libres de parole à l’égard de l’administration.

C.Soulié : La nature des peines évolue. Il n’y a pas plus de condamnations actuellement mais la durée d’incarcération augmente, et – par voie de conséquence – la population pénale.

C.D.Serfaty : Le droit de visite, et ses conditions est un grand sujet de préoccupation pour l’O.LP. : Quelle
image du père l’enfant peut-il retirer de ces visites?

L’usage des peines de substitution a également été évoqué par l’assistance : Il semblerait que les condamnations a des Travaux d’Intérèt Général, créées pour se substituer à l’incarcération, prennent en fait la place qui était antérieurement celle des peines avec sursis.

Par ailleurs, on été soulignés la nécessité du « travail de fourmi » et de la nécessaire réflexion sur les aides à
apporter aux sortants de prison afin de permettre leur réinsertion.

Philippe NANEIX
Observatoire Internationale des Prisons : Durcissement des régimes de détention dans le monde (1994)

L’OIP vient de publier son troisième rapport, portant sur la situation des prisons de quarante pays, pour 1994.
Partout, l’OIP constate d’une part un durcissement des politiques et des régimes de détention et d’autre part une surpopulation carcérale quasi générale.

L’OIP constate qu’aussi bien au Nord qu’au Sud, les Etats répriment et punissent par l’enfermement plutôt que de rechercher des solutions alternatives à la prison. En 1994, le Rwanda est le pays qui compte le plus de prisonniers pour 100 000 habitants (720) devant la Russie (586) et les Etats-Unis (557). Par ailleurs, les Etats Unis sont montrés du doigt pour les discriminations raciales : les prisonniers noirs étant 6 fois plus nombreux que les blancs, 6% des hommes de couleur noire, agés de 18 à 44 ans sont détenus dans ce pays.

En Europe, le taux d’incarcération se situe entre 80 et 120 pour 100 000 habitants.

L’OIP s’est également intéressé au sort des demandeurs d’asile ou des étrangers en général. Les violences ou les discrimination à leur sont particulièrement marquées en Allemangne, en France, au Portugal, en Hongrie. en Russie et en Suisse.

Pour ce qui est des étrangers en situation irrégulière. l’OIP constate que les centre de détention
spécifiques qui leur sont attribués connaissent souvent des conditions matérielles exécrables. L’Allemagne utilise des containers comme lieux de détention. Les Hongrois, d’anciens camps construits par les nazis. La France est aussi épinglée pour le mauvais état de ses centre de rétention administrative.

C.S
OIP. Rapport annuel, 16 av Berthelot,
BP 7083, 6931 Lyon cedex 07.
Christophe Soulié : Liberté sur paroles, contribution à l’histoire du Comité d’Action des Prisonniers, préface de Christine Daure-Serfaty.
Ed Analis (BP 28, 33031 Bordeaux Cedex) 1995, 285p

Pour I’emploi, autrement

Compte-rendu de la soirée du 17 mai 1995. avec Jacques Robin (120 participants)

Aujourd’hui. on ne peut parler d’emploi, de travail, d’activité ou d’exclusion sans faire une analyse plus générale de la situation. Depuis une dizaine d’années nous entrons effectivement dans une période de mutations considérables. (les grandes mutations qui s’entremêlent sont si importantes que nous pouvons parler d’un changement d ‘ère pour l’Humanité. Depuis le néolithique jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire 10000 ans d’Ère énergétique pendant laquelle l’Humanité sédentarisée a su transformer la matière en utilisant des énergies de plus en plus puissantes, aucun événement historique n’a eu une telle portée.

Changement d’Ère, les trois grandes mutations :

La mutation technologique
Jusqu’au milieu du XXème siècle, les humains ne sont capables de connaître et de maîtriser que deux caractéristiques de la matière : sa masse et son énergie. Avec cela ils font des armes. des vêtements. des machines …bâtissent des empires.
Mais en 1942, des ingénieurs américains, avec à leur tête Shannon, étudiant pour l’effort de guerre les signaux radioélectriques, font une découverte considérable. Ils constatent l’existence d’une troisième grandeur physique portée par la matière inanimée, qu’ils mesureront (en BIT) et qu’ils appelleront malencontreusement « information » (celle-ci n’a rien a voir et ne doit pas être confondue avec l’information-communication, signifiante, du langage ou de l’ écriture). On se rend compte rapidement que cette caractéristique existe également dans la matière vivante (ADN, protéines).
Par la suite> en une vingtaine d’années, quatre technologies majeures, issues de cette découverte, vont brusquement se déployer et transformer le monde : les technologies de l’information et de la commande :
-L’informatique, cette  » information » qu’on a su stocker. organiser dans des programmes et mettre dans des calculatrices se concrétise aujourd’hui par une génération d’ordinateurs si puissants qu’on parle d’eux en termes d’intelligence artificielle.
-La robotique, ces machines commandées par des programmes informatiques. vont rapidement être capables de programmer leurs actions selon le type d’environnement qu’elles auront elles-mêmes reconnu.
-Les télécommunications. Depuis 1970 on assiste à une grande commutation électronique. Les télécommunications s’appuyant sur de nouveaux matériaux et les satellites, permettront de mettre instantanément les hommes et leurs connaissances en communication (; texte. son et image ensemble) sur toute la planète. Ainsi les inforoutes et le multimédia n’ont pas fini de révolutionner les mentalités.
– Les biotechnologies. On est capable aujourd’hui de faire dans ce domaine des choses aussi fabuleuses que terriblement redoutables pour l’espèce humaine : procréation artificielle, modifications génétiques etc…En Agriculture, l’application de ces technologies aux semences et aux animaux permet des productions fantastiques qui s’accompagnent d’ailleurs d’un effondrement de l’emploi agricole. Dans l’industrie, la plupart des grands produits chimiques peuvent maintenant être faits au moyen des biotechnologies, etc.
Ainsi, pour la première fois depuis 10 000 ans (début de l’ère énergétique) on assiste à un changement de la nature du progrès technique. Car ce progrès transforme :
– notre rapport au temps, les vitesses en jeu sont de l’ordre du milliardième de seconde:
– notre rapport a la diffusion et l’échange : si une information est mise sur le terrain tout le monde repart avec elle. alors qu’un objet produit par les technologies énergétiques doit être partagé:
– notre rapport au travail et à l’emploi. car ces technologies vont remplacer le labeur humain dans tous les secteurs (agricoles, industriel, services).
C’est donc cette mutation technologique, sans commune mesure avec les progrès techniques antérieurs (mécanisation, automatisation)- qui explique fondamentalement l’apparition dans les pays industrialisés d’un phénomène de non-emploi chronique. Ainsi, depuis 1990. dans tous ces pays. 10% environ de la population active ne trouve plus d’emploi (un rapport de I’OCDE occulté par les grands médias a récemment prouvé que les statistiques américaines et japonaises étaient fausses).
Dans le même temps une vague d*innovations a surgi dans les quatre secteurs technologiques de l’information (banques de données géantes, logiciels performants. capteurs multipliés, fax. cartes à puce sélectives etc.). Le croisement de ces innovations dans l’entreprise est en train de transformer l’organisation du travail et remettre en cause, y compris. l’emploi des cadres et ingénieurs.
Le remplacement du travail répétitif par la machine dans tous les secteurs devrait être considéré comme une libération. Mais dans nos sociétés fondées sur le travail, l’état des mentalités, le discours des politiques et des économistes. notamment sur la réduction du chômage par la croissance, tournent le dos à cette perspective. On s’engage ainsi plus avant dans une société où le non-travail va produire toujours plus d’exclusions.
Au sein d’une économie mondialisée dominée par les lois du marché. I’organisation de l’ensemble des entreprises est en train de se transformer : production à flux tendus. reingeneering…Mais cette réorganisation s’effectue de manière à ce que le chômage proprement dit apparaisse dilué. sous peine d’explosion sociale. Ainsi on voit les entreprises ne conserver qu’un petit noyau fixe de salariés et autour d*elles un nombre considérable de gens qui travaillent temporairement, saisonnièrement ou à temps partiel contraint. Dans le même but, des politiques de retour de la femme au foyer resurgissent. Ces stratégies de camouflage sont d’autant plus accentuées que les technologies informationnelles (microprocesseurs. etc.) sont facilement produites par les nouveaux pays industrialisés d’Asie. par exemple. dans des conditions de concurrence insoutenables et dans des conditions sociales intolérables pour les populations concernées.

La mutation économique
Ainsi. une formidable déflation salariale est en passe de déferler sur les pays occidentaux. Avec la généralisation des technologies informationnelles (l’immatériel)_ toutes les bases du calcul économique classique (les ratio comme la productivité marginale, par exemple) perdent leur sens. Récemment. le patronat allemand a constaté qu’en 1994, pour une croissance entre 2 et 3%, il n’avait pas été nécessaire d’augmenter les investissements.
Depuis un siècle l’idée désastreuse qu’il n’existe qu’une seule économie «naturelle», l’économie de marché, s’est imposée. Ces lois dites naturelles (la main invisible ») prouvent pourtant qu »elles sont toujours plus inadéquates, dans la mesure où elles ne permettent plus de solvabiliser la demande alors que les biens produits ont perdu leur caractère de relative rareté pour devenir abondants ou semi-abondants (du fait de la mise en oeuvre des technologies informationnelles).
Alors on assiste à une fuite en avant de l’économie marchande dans deux directions :
– la première, c’est d’envahir des secteurs qui répondaient auparavant à une autre logique comme le sport, la culture, l’art, la santé, le patrimoine. L’environnement.

– la deuxième est de devenir une économie capitaliste mondialisée monétaire et financière : ces «bulles financières» issues des trésoreries des multinationales qui grâce au « temps réel » offert pan l’informatique et les télécommunications jouent avec les cours sur toutes les places boursières du monde, déstabilisent monnaies et économies nationales.
Au moment où la mondialisation de l’économie de marché est en train de ruiner toutes les régulations existantes ( politiques keynésiennes, Etats providence). le refus de reconnaître le bouleversement. par les technologies informationnelles, des assises de la production, de l’échange, de l’économie, a des conséquences dramatiques en plongeant dans l’appauvrissement et la misère l’écrasante majorité de l’Humanité.

La mutation socioculturelle

(la fin du travail comme temps social dominant en Occident)
Jusqu’à la Renaissance, l’existence sur Terre avait comme mobile la religion. Celle-ci considérait que la vie du chrétien devait être principalement consacrée au salut de son âme (temps religieux = temps social dominant).
A partir du XVIIème siècle, la Révolution industrielle et la modification des conceptions religieuses (notamment grâce au protestantisme) mettent le travail industrieux et l’enrichissement au centre de la vie. Il devient alors 1e temps social dominant qui structure la vie individuelle (matérielle. psychique) et sociale.
Mais depuis une trentaine d’années, un brusque changement est intervenu dans ce domaine. A ce moment, le travail, c’est-à-dire essentiellement l’emploi salarié à vie, pour lequel chacun reçoit une formation et qui constitue la base de tous les acquis sociaux, est déstabilisé. Car grâce aux grandes luttes ouvrières. notamment. le temps de travail annuel est passé de 5000 heures par ans en 1850 à 1600 heures en 1980. Le temps ainsi libéré sur le travail a fait découvrir aux hommes qu’ils pouvaient réussir leur Vie. s’accomplir (dans le sport, la famille, l’art, etc.) en dehors du travail. Ainsi aujourd’hui. pour 80 à 90% des gens, le travail n’est vécu que pour les revenus qu’il procure. Il n’est plus le lien social formidable qu’il a été effectivement pendant plus de deux siècles.
Nous vivons de ce point de vue une période de transition très difficile car, malgré une réalité où le travail perd sa place centrale, toute la reconnaissance sociale, les revenus. les acquis sociaux continuent d’en découler.
Nous entrons dans une période de mutation où peu à peu le travail (salarié) va disparaître de notre société. Malgré cela nous n’avons pas inventé les systèmes de répartition des richesses et des services qui permettraient aux gens de se prendre en main et d’avoir une vie à eux qui ait du sens.
Deux formidables défis
En même temps que ces trois grandes mutations surgissent deux formidables défis.
D’abord le défi écologique. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité nous comprenons que la nature n’est pas à notre disposition et que nous ne pouvons pas faire n’importe quoi avec elle. Nous apprenons ainsi de plus en plus, le lien complexe que nous avons avec la nature (l’homme est de la nature et dans la nature).
Le deuxième défi est démographique. D’ici 25 ans il y aura environ 10 milliards d’habitants sur la planète (6 aujourd’hui). Appliquée à une aussi vaste humanité, la croissance quantitative qui caractérise l’économisme de marché ne peut se développer sans provoquer des désastres. La question est posée aux pays du nord de remettre en cause leur modèle de développement basé sur le gaspillage ainsi que leur idéologie de la compétition et du gagneur.
Quatre grands axes pour une alternative
En instaurant :
– une économie plurielle, c’est-à-dire une économie, non pas de marché, mais avec marché qui ferait sa place à l’utilité sociale, au développement durable, à une nouvelle distribution des biens et des services abondants (avec une deuxième monnaie « distributive » par exemple).
– Des arbitrages politiques. Les pouvoirs publics actuels, basés sur la démocratie représentative, sont opaques, trop délégataires, insuffisants. Il faut les transformer en dynamisant la citoyenneté au moyen de la démocratie participative. Cette dernière permettrait l’avènement d’une citoyenneté active, source de pouvoirs publics nouveaux à la mesure des défis de notre temps.
– des espaces géopolitiques cohérents. On ne parviendra pas à des solutions si, sur le plan mondial, certaines limitations ne sont pas apportées à l’hypercompétition économique destructrice qui se développe. Pour ce faire, il s’agirait de délimiter des espaces géopolitiques cohérents (ex: l’union européenne et les nouveaux pays industrialisés du sud-est asiatique) qui observeraient entre eux un certain nombre de règles pour leurs échanges afin de ne pas laisser les multinationales et l’OCM (ex GATT) décider de tout (voir à ce sujet les travaux du groupe de Lisbonne autour de Patrella sur les contrats mondiaux à la fois sociaux, économiques et écologiques).
– Une éthique renouvelée. Les Droits de l’Homme, conquête ininterrompue depuis deux siècles, doivent être prolongés par la responsabilité et la solidarité : c’est à la fois à l’échelle locale, nationale, européenne. planétaire et au plan citoyen et inter-générationnel que la responsabilité et la solidarité, vécues, doivent s’exercer, si l’on veut faire face à l’ampleur des problèmes posés.
Francis Juchereau

La sexualité et les jeunes

Résumé et extraits de la conférence de Didier Lapeyronnie :

Il s’agit de ces émissions de radio où les gens viennent déverser une part de leur désespoir et les problèmes qu’ils ne peuvent faire entendre ailleurs.
Il s’y agit essentiellement de jeunes, de sexualité, et de femmes.

L’enquête et son contexte

Je vais situer cette enquête, entamée début 94, inachevée : circonstances liées au “fond du problème”.
La demande d’un membre du CSA (Comité Supérieur de l’Audiovisuel), s’inquiétant de la “dérive” de radios interactives orientées vers un public jeune sur les grands réseaux nationaux, au succès considérable alors, d’émissions semblant correspondre à un besoin apparent du public. On me demandait un petit rapport “vite fait”, à partir de l’écoute, sur ce que je pouvais en penser : fallait-il condamner, interdire, laisser faire, encadrer ?…
J’ai démarré banalement : entretiens avec “ceux qui fabriquaient les émissions, ceux qui écoutaient, ceux qui téléphonaient”, ainsi qu’une analyse assez serrée du courrier reçu. Sur Fun Radio (FR), 400 lettres par jour, 6 à 10 pages où les gens racontent leur expérience sexuelle ou tout autre problème, courrier que la radio ne peut “traiter”. 15 jours après, décision du CSA de censurer l’émission Lovin’Fun sur l’accusation de pornographie. Réaction de FR, appel à l’opinion publique, le directeur me demande comment on peut défendre son émission. Je rédige un texte de 2 feuillets sur “pourquoi cette émission n’est pas de la pornographie”. Le directeur publie cela comme un “rapport de chercheurs du CNRS justifiant pleinement ce type d’émissions”. Cela permettait de dire que le CSA ne tenait aucun compte des conclusions d’un rapport par lui-même demandé parce qu’elles ne confirmaient pas son approche. A partir de cette publication l’enquête est “perturbée et complètement faussée”. Nous la recentrons sur l’interactivité : pourquoi les gens se confient aussi facilement sur une radio alors qu’ils ne peuvent pas le faire dans le privé. L’étonnant : leur refus de reconnaître leur propres propos lorsqu’un des chercheurs les appelait individuellement au téléphone, alors qu’ils avaient pu parler de leur propre sexualité devant ou pour un million d’auditeurs…
Nous avons pu, sur une radio parisienne pendant un mois parler de la question très politique : “qui a le droit de parler de sexualité, et de le faire publiquement et qui a le droit de définir ce que doit être et ce qu’est la sexualité ?”
La réponse du CSA était institutionnelle : que l’émission ne soit plus interactive, que les propos sur la sexualité soient tenus exclusivement par un -pas une- médecin. La parole des jeunes eux-mêmes était renvoyée à de la “pure provocation”, et comme du non-sens ou relevant de l’obscénité.

L’obsession du président du CSA : empêcher que les jeunes parlent de ça et comme ça, avec des mots insupportables. Ce qui a fait éclater cette affaire qui a éclairé les rapports de pouvoirs de classes ou de genres qui structurent notre société, ce qui a créé et appelé la censure : les paroles d’une jeune fille appelant FR et se plaignant de “la volonté incessante des mecs d’enculer les femmes” (dit au premier degré et crûment); elle posait un problème social très clair : qui définit la sexualité? Pourquoi les jeunes filles sont-elles soumises à une sexualité définie et construite essentiellement par les hommes? Et pourquoi auraient-elles à se soumettre à des pratiques, des normes, une vision des choses qui sont celles des hommes? Paroles d’une femme, et, dans ce type d’émissions s’exprime très fortement, et très directement, une parole féminine qu’on n’entend pas ailleurs : Demande de vocabulaire, demande technique. “Nous n’avons pas les mots nécessaires pour dire notre expérience”. Idem dans le courrier (40 lettres par jour, la moitié sur la sexualité, 70% provenant de femmes dont 25% font état d’agressions sexuelles subies allant jusqu’à l’inceste ou au viol caractérisé). Dans ce cas elles font toujours état d’abord d’un problème d’ordre technique dans les relations actuelles puis évoquent, à part, l’agression subie dans l’enfance.
Pour moi, une des raisons de “défendre” avec force, au moins publiquement et malgré ses défauts cette émission, c’est qu’elle a permis l’expression de cette parole-là, de la violence subie par les femmes, physique mais surtout plus diffuse portant sur “ la définition même de ce qu’est la sexualité et de ce que sont les pratiques sexuelles légitimes ou non”.
Question : pourquoi cette émission favorise-t-elle une expression de la sexualité qui soit plutôt féminine ?
Ce serait par son fonctionnement même et les propos qui y sont tenus par les animateurs : ils disent “toujours la même chose” et non un message pour chaque individu. Propos extrêmement rodés et de deux ordres :
Dire à tout le monde : la sexualité n’est pas un problème technique, c’est un problème relationnel. … et donc elle doit s’inscrire dans le cadre d’une relation
A partir de cela : “Vous pouvez vous éclater, pratiquer ce que vous voulez, à condition de respecter votre propre intégrité et celle de votre partenaire”. Sans cesse le même message.
L’hypothèse que nous, chercheurs, avons défendue : si ce n’est pas de la pornographie, c’est que le message recontextualise toujours la sexualité, et, ainsi, permet l’expression des catégories dominées : les femmes, les homosexuels…
De ce point de vue-là, les questions de sexualité sont des questions sociales et socio-politiques. Et il y a dans notre société une difficulté très grande à parler de ça et à admettre la violence subie par les catégories dominées.

Ces émissions offrent un forum, un espace d’expression, alors que ces espaces sont très réduits et très faibles. Plus brutalement : le développement de ce genre d’émissions s’explique par la faiblesse de notre système politique et sa fermeture.
Notre définition de ce qui est politique, public, est très étroite et très “positive”, cela va de pair avec l’absence des femmes dans cet espace. En contrepartie : dévalorisation des questions privées.(…)
Or elles sont de moins en moins acceptées comme des questions privées et envahissent de plus en plus tout notre espace et notre espace politique. (…)
Sauf que notre espace politique, institutionnel, système masculin, a beaucoup de mal à traiter et prendre en charge ce type de questions. (…) Alors, la catégorie sociale qui sait faire ça, les marchands, les médiateurs ont su saisir “l’air du temps” et ont su offrir les espaces nécessaires à l’expression de ces problèmes, à leur reconnaissance comme problèmes publics, mais pas forcément à leur traitement.
Leur logique est évidente : renforcer leur entreprise, faire des bénéfices, donc être efficace : d’où recherche du spectaculaire, du vendable, du choc émotionnel plus que de la réflexion. La radio permet plus que la télé débat et ouverture. S’ils sont là pour faire de l’argent ils ont une conscience de classe assez forte de leur rôle social, des conséquences de ce qu’ils font.

 

Résumé du débat : Un débat comme celui qui a suivi l’exposé de Didier Lapeyronnie (1h25 /1h25 ..) ne peut « se reprendre » mais on peut tenter de « redonner » ici en les citant (“ ”) ou résumant , certains de ses moments.

D L : Lovin’Fun ne se soumet pas à la logique marchande pure, pornographique, de « l’impact émotionnel » à tout prix, de la surenchère de « sexe » hors du contexte, particulier, d’une histoire telle qu’elle se dit à l’antenne. Il y a place faite à la parole des femmes -personnes et parole que nient, en leur faisant violence, les films, les émissions T.V. et Radio, les « blagues » de type porno. C’est, d’ailleurs, la parole d’une jeune femme elle-même sur la violence masculine à l’égard des femmes, qui a déclenché « l’affaire » C.S.A (Fun Radio) -dénonciation crue et provocatrice (manque de mots ?)

D L : La montée du nombre de plaintes pour viol ou inceste – on ne peut dire leur nombre réel- atteste le besoin de « reconnaissance » de leur propre histoire qu’ont les jeunes, les femmes; ces « événements destructeurs » ne pouvant prendre sens que si réparés (Procès) ou reconnus publiquement comme tels (émissions T.V. ou Radio).

D L : L in F (Love in Fun) permet « une distance entre moi et moi » qui me fait, via animateur et public, obtenir ma « reconnaissance » comme individu particulier.

D L : La radio a cet avantage, pour ceux qui appellent, de leur permettre d’échapper au regard, à l’image, au « look » : d’où une parole, plus vraie ou plus « bidon », mais par laquelle chacun peut se situer hors du contrôle que les autres imposent à partir de l’apparence. « Je suis libre de l’image que je veux donner, sans la dictature du regard des autres qui invaliderait ma parole si je ne suis pas « conforme « » . et sans que personne ne s’arroge, sur l’antenne, le droit de contrôler ou d’interpréter ma parole.

D L : Les journaux féminins, type « jeune et jolie » sont, à l’inverse, destructeurs dans la mesure où ils poussent les femmes à intérioriser les modèles (Top Models), à se laisser coloniser elles-mêmes par le regard masculin et ces images de la femme auxquelles elles se soumettent, acceptent d’être « conformes » (maquillage, décorporéisation). Là c’est la « femme comme image » et pas la recherche d’ «images de femmes ».

“Si j’ai arrêté le travail amorcé, tout un mois, toutes les nuits, sur une radio parisienne où s’interrogeait, en direct, la relation des auditeurs à la radio, c’est qu’il me semble qu’il me faut inventer des nouvelles catégories ou méthodes d’analyses. Mon sentiment est de ne plus être capable de le faire de façon nette et claire. Les lunettes qui sont les miennes ne sont pas les bonnes lunettes. J’ai le sentiment très net qu’il faut que j’en change, que j’aille chez l’oculiste, fasse mesurer ma vue – c’est long – ,que je fasse choisir la monture, la couleur des verres (…). J’entendais mais je n’y voyais pas clair. Je reprendrai ce travail quand j’aurai le moyen de rendre mes idées sur la question plus opérationnelles.”

D L : De même que le processus de rationalisation (cf. le vieux langage marxiste) a « cassé » le travail des ouvriers (logique marchande des échanges, calculs…), de même, aujourd’hui, les processus de rationalisation vous cassent « au coeur même de votre identité » plus fondamentalement par des mécanismes de « globalisation ». Alors le recours est de « zapper », bricoler. Il subsiste peu de communautés « irrationnelles » qui permettent des appuis sur une solidarité.

D L : L’échappée se fait par des accentuations ( avec les bons et les mauvais côtés ) de choses non sociales: Amour, sexualité, « port du voile », appartenance ethnique. La traduction politique devient impérative !
Ex: Le non-usage du préservatif représente parfois ( cf. Travaux et action de « ACT.UP » ) la revendication d’un « intime » sans immixtion du « social » dans cet intime…

D L : La T.V. (le Journal Télévisé qui, mis à plat, est complètement incompréhensible) nous impose des « images sans point de vue » …

D L : C’est tout cet univers qu’il y a à «conflictualiser ». La logique politique est trop conçue comme une logique de « mobilisation » (donner espoir, aller dans un autre sens, promouvoir un but précis), à gauche, plutôt que de s’appliquer, pour elle-même, à la démocratie : permettre l’expression, par les gens eux-mêmes de leur expérience spécifique, l’élaboration de leur propre langage. Ce qu’ont tenté les « groupes de femmes », dans les années 70 , et d’autres « groupes de conscience ».

D L : Que ces émissions radio soient « satisfaisantes »…ou pas, la question est: satisfaisantes… pour qui ? Les écoutants et les appelants semblent y trouver ce qu’ils cherchent, puisqu’ils appellent, écoutent… une « parole non interprétée ». La référence morale de base, actuelle, respectée dans ce cadre, étant : « Je suis le seul juge de ce que je fais » et « je suis le seul juge de ma satisfaction ». L’absence de prétention à l’interprétation respecte cela.

P B : Il ne s’agit ni de satisfaction, ni d’insatisfaction – car selon quels critères ? Les mécanismes en jeu sont plus subtils – il n’y a pas à être naïfs à l’égard des médias – Dans ce contexte, qui sait seulement s’il dit vrai ou faux ? Ils parlent dans un lieu construit pour eux. Mais parlent-ils vrai ou disent-ils quelque chose qui répondrait à des appels, à des normes de l’espace de parole, et « qui leur est fait pour ». Il est fait appel à certaines normes insidieuses de l’espace. Ceux qui appellent après des mois, voire des années d’écoute vont-ils « exprimer leur problème »?…Ils vont plutôt, aller prendre leur place à l’intérieur d’un système qui fonctionne, auquel ils sont bien rompus. Il n’y a pas « moralisation », mais « normalisation ».
Par ailleurs la psychanalyse n’a pas à se défendre « en tant que telle » – relèverait-elle d’un processus (type « confession ») qui reposerait et sur l’aveu et sur une réponse prête d’avance (ce qui serait la réponse ou du curé ou de Doc et Di fool, stéréotypée selon quelques axes) : “ Si vous connaissez un psychanalyste dont vous pouvez dire les réponses qu’il va vous faire, n’allez pas le voir, ce n’en est pas un ”.

D L : Les jeunes ne sont pas forcément dupes du média, ils le jugent, ils le manipulent, ils bidonnent l’histoire – on n’a aucun moyen de contrôler (si la parole est vraie ou fausse…) Pourquoi , d’ailleurs la parole vraie serait plus vraie que la fausse ? C’est un espace ouvert , c’est tout , avec des « moyens » (comme tout média, « moyen de médiation ») , lieu
de suridentification par des langages auxquels s’identifier et moyen de désidentification aussi – cela se renforce par cette logique même.

P B : Quelle possibilité de faire que le départ entre parole vraie et parole fausse soit préservé ? N’est-ce pas surtout « un espace de bruit » ? Si chacun peut duper tout le monde, ce n’est pas un espace de parole, c’est sa destruction. Le fonctionnement même des médias accélère  » la guerre… du faux « (Umberto ECO)- Qu’il s’avère, à travers le faux, qu’il y ait une incidence du vrai, et il peut y avoir « parole » (il y a quand même des interstices de parole) mais on va vers le déroulement d’un espace de bruit – Il n’y a pas de « pieuvre manipulatrice » mais une liberté apparente… circulaire en fait.

Alors un média parmi d’autres, simple « moyen de médiation », indicateur et amplificateur…, ou alors « opérateur » que les émissions dites interactives ?
Autour de l’exposé de D L , plusieurs « espaces de parole » ont été ouverts : le débat en soirée, et les deux numéros de « la lettre du cercle », de février et de mars. Prolongements , reprise … par la bande (F.M.…?) avec ce compte rendu 1° de la conférence et 2° de la discussion, partiel et partial,…forcément. Et les textes qui les suivent. Dans ces deux cas de figure ( salle J.P.Timbaud , ces pages « de journal ») il y a aussi « dispositif de parole » mais …pas pour un simple renvoi « en échos », en miroir (l’écho c’est le miroir sonore ?). Ce n’est pas le « tout retentit de tout » qui fait…résonner comme tambour mais l’effort, la tentative de raisonner (pas de « rationaliser ») un tant soit peu .
Si les « jeunes du Lycée du DORAT » (une trentaine venus en car) n’ont pu – contraintes d’horaires – assister ou participer à plus de 15 minutes du débat, si le mode d’approche, ce soir là, de « Lovin’ Fun » a pu les déconcerter, décourager et/ou… ennuyer (!), peut-on à leur propos, parler …d’insatisfaction ? La question a à leur être posée. Elle l’est ! (R.S.V.P.)
« J’interprète », bien sùr, mais, il me semble, leur degré d’insatisfaction (supposée) n’est pas l’unique indice à prendre en compte…: il me semble qu’ils n’ont pas…perdu leur temps. Les émissions qui, je pense, les intéressent et dont il n’a pas été traité, comme ils pouvaient s’y attendre, ont été prétexte à une interrogation plus profonde, même si pas toujours accessible. Il y a eu des « réflexions » et pas des paroles « à tout va ». Cela, une fois les réactions (supposées, je le répète) d’agacement dépassées, n’est-il pas aussi « constructeur » que l’accumulation « d’échanges verbaux » satisfaisants mais répétitifs dans un espace radio « construit pour eux » mais pas forcément pour les faire réfléchir, seulement pour qu’ils s’y réfléchissent.
Des questions à mon tour : D.L insiste sur le fait que : – la « liberté » de parole est liée à ceci : l’appelant ne laisse pas contrôler son image, dit tout vrai ou tout faux et qu’importe… – D’autre part le sociologue, le politologue (ou pire) n’a aucun moyen de contrôler la vérité – ou la véracité ? – des paroles et que cela importe peu (bidonage …)… Le premier élément ne concourt-il pas à cette « parole désarrimée ». Le second à une sorte d’indifférence au sens dont des paroles pourraient se vouloir (sans le savoir ?) porteuses. Une « parole de seconde zone » finalement, des émissions concédées comme lieu de déversement de ces « paroles-n’importe-quoi » (peu importe ce qu’elles sont…)
Lieu de « normalisation insidieuse » (P B.) uniformisant peu à peu le langage même de ceux qui penseraient s’exprimer et qui s’y conformeraient. La question est politique aussi. Comment pouvons-nous nous satisfaire de ces seuls espaces ? Ce serait trouver le « dépotoir » docte ou rigolard, suffisant pour que s’y mêlent « désespoir et problèmes » en direct, en canulars ou pas, pendant que les vrais débats se tiendraient…-ou pas- ailleurs. Mais Fun Radio a, huit jours après la conférence de D.L. lancé la « Fondation d’entreprise pour la nouvelle génération » chargée de prolonger le dialogue avec les jeunes par des moyens très diversifiés et avec des partenaires institutionnels etc.…( Le Monde 22/02/96 ).
La voie(x) des médias est-elle la seule « réponse » à ce qui se vit, se dit ? Cette angoisse, cette violence, cette suridentification-désidentification , prégnantes, patentes même, D.L. appelle, il est vrai, à les « prendre en compte » politiquement (s’il y a invasion de l’intime par le public… et vice-versa, comment le conflictualiser ?). Quant aux autres prises en compte, de la parole singulière elles tiennent compte d’une « autre scène »….
Marie France RICHARD-ELIET.

UN ESPACE, N’EST-CE-PAS…
Questions pour Didier Lapeyronnie

C’est depuis son rapport à ce qu’il peut en être de la parole, dans la pratique psychanalytique, que Pierre Boismenu était intervenu le 13 février, lors d’un débat vif et nourri avec Didier Lapeyronnie (la parole, ce qui peut s’en entendre, ce qui peut s’en dire, ses possibles “effets de vérité”). Si parler est “témoigner qu’on pense ce qu’on dit”, qu’en est-il du “bidonnage”, des réponses“ toutes prêtes”, d’une supposée “libre parole” dans un dispositif médiatique.
Par ailleurs, quels repères possibles pour des actes de parole politiques?…A lire.

Nous sommes redevables à D.Lapeyronnie d’une analyse sociologique courageuse et passionnante de ce phénomène nouveau et symptomatique de notre époque que constitue l’usage « interactif » par des jeunes de radios telles que Fun radio.

Passionnante parce que grâce à la rigueur du travail d’enquête et à la finesse de l’interprétation qui en a été faite, elle aura bousculé nos réticences a priori de « gaucho-résiduels » à voir dans ce genre d’émissions autre chose qu’un produit démagogique de commerçants des ondes; et nous aura fait découvrir que certains, certaines surtout, pouvaient sans doute,

en effet, s’en servir comme une occasion de manifester du désir. Au point de parvenir, peut-être, à arracher ponctuellement le media à sa boursouflure d’appareil de pouvoir, et à le ramener à sa fonction stricto sensu de faire tiers, distance, entre soi-même
et soi-même (comme l’a formulé entre autres le conférencier). Et donc de créer un espace de parole, une aire de jeu pour dire qui échappe, ne serait-ce que « intersticiellement », aux « définitions » dominantes d’un langage « normalisateur ».
Courageuse, cette analyse, parce qu’elle n’évite pas la responsabilité politique de ce qui constitue une intervention

sociologique dans le champ conflictuel de l’Histoire, et qu’elle n’abrite pas son enquête derrière une ces affectations de neutralité supposée scientifique auxquelles nous ont habitués ces dernières années tant d’éminents « politologues », « spécialistes », et autres « chercheurs » (dont on a pu d’ailleurs démasquer pour beaucoup en décembre 95 le service idéologique auprès de la « pensée unique »)… Analyse courageuse parce qu’elle n’évite pas non plus de répondre éthiquement de son « point de vue », en ne laissant pas oublier ce point de vue sous les images de la société qu’elle nous présente; d’où la mise en question de ses « lunettes théoriques » du moment dont Didier Lapeyronnie a eu l’audace de nous confier le souci.

Mon propos n’est pas de contester ces analyses dont j’accueille le résultat avec reconnaissance. Je ne prétends pas non plus proposer à D.Lapeyronnie un exemplaire de ces autres « lunettes » pour mieux réfléchir ce qu’il a vu, qu’il cherche à acquérir. Il ne s’agit pas de donner à voir, ni mieux ni autrement. A chacun ses lunettes. Mais plus incidemment, de proposer quelques interrogations (à partir de ce que j’ai pu entendre dans ce qui s’est dit), et qui se sont inscrites pour moi comme des points de suspension faisant césure ici ou là dans la plénitude du discours tenu. De simples lignes de fuite pour aider à continuer ce travail…

D.L. souligne à juste raison que la radio est un media qui comme tel offre moins prise que la télé à la captation imaginaire, et donne donc plus l’occasion d’en user comme médiation entre (se) dire et (s’)entendre. Elle se prête davantage à introduire un peu de distance, de JEU au sens d’interstice entre soi et soi. Que l’émission de Doc et Difool (?) offre occasion à la création (au moins ponctiforme) de tels espaces de parole, constitue si j’ai bien compris sa thèse essentielle, et convaincante.
Reste à déterminer quel effet, en vérité, est produit. Dans quelle mesure s’agit-il d’un effet de subjectivation, d’un effet sujet?
Il est clair qu’on ne répondra pas à cette question par la mesure d’un fait, telle qu’elle pourrait découler d’une procédure sociologique. On n’y répondra qu’en en répondant d’une certaine manière de dire, qui en donne (en suppose) une signification, selon le risque d’une « interprétation » et l’exigence d’une éthique.
Ce terme d’interprétation, DL s’en méfie: à juste titre s’il s’agit pour l’interprétant de prétendre savoir « définir » ce que l’autre ne saurait dire de lui-même et qui donc le « définit » de force, depuis un langage qui n’est pas le sien. Procédure qui a pour vecteur privilégié la confession, dont D.L. n’hésite pas à généraliser le champ: du prêtre au…psychanalyste, tous écoutants dont « on sait bien d’avance ce qu’ils vont nous retourner », quel langage éprouvé ils vont imposer au dire qui se cherche -disons: le Père, le Fils et le saint Œdipe…

Doc et Difool auraient précisément cette vertu de tellement dire à leur tour toujours la même chose, le même discours attendu, que ceux qui s’adressent à eux, non-dupes de leur caricature d’interprétation, s’en trouveraient affranchis par là-même. Et seraient en mesure de déjouer la normalisation habituelle, celle qui par exemple fait modèle imposé de silhouette féminine dans tel magazine pour jeunes filles -selon l’exemple de D.L…. A l’interprétation qui normalise, s’oppose alors ici l’art du « bidonage », par lequel l’usager de l’émission -dans les cas réussis- trouve dans le jeu l’occasion de porter sa parole comme hors langage, dans l’entre-deux d’un jeu, au sens cette fois d’amusement ludique dont la règle implicite serait de rouler l’autre (« bidonner ») de le mettre dans son jeu sans se laisser prendre soi-même. Jeu de à qui ne sera pas dupe de l’autre, où D.L. identifie un espace de PAROLE effectif.

Il y a là décrit subtilement un mécanisme à prendre très au sérieux. Raison de plus pour ouvrir l’écart, en apparence infime, entre le fait descriptible, et son incidence, c’est-à-dire l’effet qu’on lui suppose. Quelques remarques donc pour en amorcer la discussion.
Il est extrêmement séduisant de supposer ainsi un lieu de parole comme « hors langage », un espace ludique pour un dire circulant comme à « l’état libre » entre l’intervenant interactif et son public invisible à travers l’inconsistance des répliques convenues des « animateurs ». Et de concevoir que, de ce jeu de paroles « pures » de définition langagière imposée, revienne à l’intervenant le bénéfice d’une mise à distance de soi à soi où on peut localiser un effet sujet, une émergence de pur « point de vue », de position désirante affranchie des normes comportementales et langagières, en particulier celles de « LA sexualité » (cf l’étudiante de la MNEF).
Je formule là pour mon compte ce qui m’a semblé être la pointe de la pensée de D.L. lors de la discussion qui l’a amené à préciser ses conclusions. Or, si c’est en effet le cas, si l’émission en question (qui nous sert ici de référence) est l’occasion d’un tel événement de « parole pure » (de tout langage, ou au moins d’un langage dominant), et qui serait aussi bien avènement d’un « désir pur » (de toute demande), on ne peut qu’en saluer la figure exceptionnelle: Antigone, le tragique en moins. Ou une psychanalyse réussie, en une séance et sans le transfert …

Il me semble toutefois que c’est là une interprétation idéale de ce qui se passe. A tenir compte d’un certain nombre de points qui compliquent la situation, le bénéfice n’est peut être pas si évident, s’il n’est pas perdu pour tout le monde….

1. Que le media-radio soit affranchi de matière visuelle, cela ne prévient pas les mots eux-mêmes de pouvoir FAIRE IMAGE, non au sens de métaphoriser, mais de fonctionner comme des images sonores langagières. Notre époque, publicité et américanicismes en avant, sait particulièrement manier les morceaux de discours comme autant de stéréotypes sonores qui font miroir aussi surement que les lieux communs photographiques ou graphiques. Il n’est en particulier pas sûr que la présence des animateurs « bidon-nés » se réduise à l’inconsistance du sens (pour nous) de leurs répliques, et que les plaisanteries bien rituelles voire ritournelles de Difool par exemple ne fassent pas d’autant plus renvoi de matériel langagier qui fera norme.

2- Certes pas « norme » au sens de « Définition » qu’évoque D.L., càd de la fourniture imposée de modèles à imiter -le plus souvent à l’insu du défini, en tout cas à son corps défendant. Mais norme beaucoup plus diffuse, qui s’impose petit à petit à chacun, selon une moyenne beaucoup plus que depuis un idéal, et qui ne suppose pas même une intention ni même une invention (à un moment donné) localisables en une instance de Pouvoir particulier (rédactionnel ou autre). A écouter ce genre
d’émission sur la durée, on peut en effet supposer que c’est bien au-delà des propos de Doc et Difool, que c’est à partir des interventions des auditeurs eux-mêmes que, petit à petit, se fabrique en circuit fermé un langage (vocabulaire, syntaxe, ton, débit…) pour intervenir qui fait impératif et code. Mode de normalisation très différent d’une « modélisation », et qui fonctionne plutôt comme une « auto-régulation ». Du moins à la limite de ce mécanisme médiatique très « moderne », qui est massivement à l’oeuvre, par exemple dans la logique du sondage généralisé.
Alors, il y aurait un langage-funradio non pas, certes, imposé « d’en dessus » mais produit par « en dessous » (par « immanence »). On dira alors: et pourquoi pas ? En effet. Mais cela réduit à l’illusion l’idéal interprétatif d’un lieu de parole hors langage, ou aussi bien ramène au leurre le mythe d’un « langage propre, « intérieur » à celui qui parle, tel qu’il se définirait dans ses propres mots.

3- Par ailleurs, à supposer effectif cet espace de paroles en jeu libre où triomphe l’art du « bidonage », comment peut-on y parler encore de parole? Cet espace de jeu est similaire en cela à ceux de la télé où par exemple le « chauffeur de public », celui qui donne le rythme des rires de fond et autres « participations » du public, non seulement est devenu « officiel », mais paraît-il devient aussi célèbre que l’animateur en titre de l’émission : est-ce à dire que dans cette mise à jour des « ficelles » c’est la vérité, en l’occurrence la vérité du faux, du factice de la fabrication d’émission, qui fait surface ? C’est plutôt, dans ces mises en scènes où le public est enrôlé dans son propre rôle, c’est l’abolition de toute démarcation possible entre le vrai et le faux, qui s’impose. Si tout le monde « bidonne » tout le monde, c’est toute place pour le vrai qui s’abolit, y compris et c’est le plus triste, sous la forme du rire. Car le rire effectif suppose du sous-entendu, contrairement aux sinistres tics orchestrés de dérision systématique qui, mettant tout en abyme, met tout à plat aussi bien.
Or, si parler veut dire quelque chose -par exemple, « témoigner qu’on pense ce qu’on dit » selon une méconnue définition de Descartes- cela suppose que, comme témoignage, elle puisse être OU fausse OU vraie, la possibilité du vrai fondant celle du faux et vice-versa, interdisant que vrai et faux soient indifféremment réversibles, que « vrai ou faux, ça soit équilatéral » comme dit un idiome d’enfants.
Si donc il se passe quelque chose dans ce jeu de langage interactif interprété comme « bidonnage », cela ne pourra s’appeler de la parole que s’il y a place pour du vrai OU du faux, que vrai ou faux, ça ne revienne pas strictement au même. Ou alors ce n’est qu’un espace de BRUIT, un chahut distractif.
Et précisons bien, pour lever un malentendu: il ne s’agit pas de réduire l’espace de parole à la seule « parole vraie », celle qu’authentifierait une interprétation autorisée. D.L. a raison de dénoncer cette prétention, et de rappeler qu’aucune autorité n’est jamais en mesure de garantir un « vrai sens ». Il s’agit de reconnaître ce qui fait non une parole vraie mais une vraie parole (y compris trompeuse, illusoire, fausse…) par opposition à un bruitage, un vacarme écholalique (à la limite).

4. Ce qui se précise mieux si on s’avise qu’une parole s’adresse. Parler suppose d’être entendu, de se le figurer au moins. Qu’en est-il sous cet exemple des émissions de Fun Radio? C’est poser plus généralement la question du media dit INTERACTIF dont D.L. privilégie le mode.

Un détail remarquable que nous apporte D.L.: téléphonant après coup à des personnes ayant téléphoné auparavant sur l’antenne, et leur demandant ce qu’ils ont dit, l’enquêteur a la surprise de se heurter au refus indigné de ses interlocuteurs. Quel est donc ce public d’un million d’auditeurs anonymes « à qui » on ose raconter son intimité via le bruitage-tamis de Doc-et-Difool, alors qu’il n’est pas question de se confier à UNE personne particulière? Quelle sorte d' »inter-activité » opère là? Qui est actif dans cet inter? Qu’est-ce qui se passe là au bout du compte, qui vaille qu’on s’y intéresse ?
On peut en faire un symptôme: de la façon dont notre société tend à faire des foules, non plus par rassemblement autour d’insignes charismatiques, mais par émiettement systématique aux terminaux médiatiques, réduisant à l’extrême solitude chaque un en devenir grabataire sanglé dans ses machines communicantes. L’ interactivité médiatique opère à la place d’une socialité, d’un réseau « d’interactions » sociales qu’il n’y a pas. En tient-elle lieu ?
Sans doute les expériences du type de Fun Radio semblent s’y essayer. Mais il apparaît que l’écran (sonore) médiatique, dans son anonymat, prête plus à PROJECTION qu’à TRANSFERT, si du moins on tire l’enseignement de cette anecdote téléphonique.
Un transfert prend tel ou tel autre dans sa présence comme interlocuteur valable en l’occasion pour témoigner de soi : ça fait parole, aussi trompeuse soit-elle, et même si le plus souvent le jeu de langage en reste à une « interaction » pleine de duperie et source de malentendus … Une projection court-circuite les représentants effectifs de l’altérité, et au travers des animateurs zombies s’adresse à des auditeurs fantômes, à savoir trouve adresse au sens où une lettre s’expédie poste restante.
Structure d’écrit, plus que de parole? C’est peut-être ce que D.L. vise quand il insiste sur le caractère crucial de nos jours pour les individus de « se construire »; j’entends: d’inscrire quelque chose qui leur donne existence, voire consistance, eux qui sont « libres », tellement libres comme dit l’étudiante de la MNEF qu’il est urgent de trouver l’autre, « l’homme idéal », un proche aimable à qui se lier..

5. Pour en revenir à la dimension de JEU (de dupes et de non-dupes) dont s’avère selon D.L. cet espace interactif, sous la couleur ludique voire « festive » de ses mises en oeuvre, s’annonce la seule LOI qui, moralisation et même modélisation annulées, donne sa nécessité à l’opération. Cette nécessité est en l’occurrence non morale en effet mais plutôt « machinique » : sa Loi est celle du marché. Des « marchands » dit D.L. qui avoue en avoir moins peur que de celles des politiques qui ont prévalu singulièrement dans ce siècle jusqu’ici.
Ca se discute…
En tout cas, cette sacro-sainte « Loi du marché » qui opère par « auto-régulation » permanente , « en temps réel », des flux de valeurs, est de même régime que l’autorégulation des signes langagiers qui se produisent à l’antenne. En tant que ça fonctionne, il y a des agents en fonction. Mais reste-il de la place pour des sujets?

6. D.L., au cours de la discussion, a présenté le « bidonnage », ce jeu de non dupe comme faisant alternative avec l’interprétation, dont l’opérateur est la confession. Or, il y a un tiers exclu de cette alternative à réintégrer dans ses droits: c’est le rire. Il en a lui-même parlé à propos du jeu de langage avec Difool, mais peut-être sans en mesurer à mon sens l’incidence.
La psychanalyse -parlons-en puisqu’il en a été alors parlé- n’est pas du côté de l’interprétation/confession, même et surtout si, par effet transférentiel, ça s’imagine ainsi. Elle n’est pas davantage un lieu de projection anonyme, même si la Règle fondamentale dite de « l’association libre » porte à en jouer le jeu. Elle a plutôt structure de mot-d’esprit, et dans ce sens serait plus « difoolesque » que « doctorale ». A ceci près qu’elle ne réduit pas le rire à l’impératif, mais prête à rire qui en fait l’épreuve, d’un rire dont il revient alors au sujet de s’inventer le tempo…

Et les femmes dans tout ça ? (comme dirait Jacques Chancel)…

L’enquête de D.L. souligne l’usage qu’elles font de Fun Radio, qui apparaît sous cet angle comme un moyen privilégié de leur prêter la parole, en particulier selon cette intervention-type: à partir d’une plainte de ne pas pouvoir faire ce que leurs compagnons attendent d’elles et ce qu’elles souhaiteraient elles-mêmes réaliser, elles en viennent à évoquer les circonstances passées d’événements éprouvants, qui se ramènent à des agressions venues de l’homme, viol, inceste, violence…
Récit qui fait étrangement écho à ce que Freud il y a exactement cent ans a commencé à entendre des patientes femmes qui lui ont appris son métier de psychanalyste. Ce qui ne prouve certes pas un « éternel féminin »! Mais confirmerait qu’en effet il y a là des espaces pour que s’annonce cette « catégorie » -comme dit DL mais je préfèrais dire cette « part »- féminine, qu’ignore le politique
Resterait à déterminer ce qu’il advient dans ces deux circonstances, d’une psychanalyse ou du média interactif, de ces protestations de femmes…
Un tout autre débat.

Alors, juste une remarque à propos de ce que dit D.L. du féminisme dont il se fait porte parole, même à constater pour le déplorer que les « intellectuelles-femmes » ne s’en soucient pas elles-mêmes, voire le combattent. Disant que les « femmes manquent des mots (techniques) pour se dire », il suggère me semble-t-il qu’elles en auraient été privées par les hommes et qu’il conviendrait qu’elles trouvent un langage propre, comme d’autres groupes à qui ont été ôtés les moyens propres de se définir….
Si D.L. me semble avoir grandement raison de souligner l’enjeu crucial de la question du féminin, l’énigme de la part féminine (dont les sujets femmes sont manifestement plus proches, « entamées », que d’autres) est-elle réductible à l’invention d’un discours propre aux femmes, ce dont le « féminisme » est l’injonction militante? Je suggérerais simplement, depuis le travail de ces questions avec la psychanalyse, qu’une autre orientation est possible, à entendre “à la lettre” ce dire des femmes qu’elles « manquent de mots »: par là elles revendiqueraient moins un langage propre et catégoriel qu’elles n’affirmeraient (surtout aux hommes dont le phallocentrisme s’identifie avec le « logocentrisme ») le féminin comme ce qui n’est pas-tout dit, et l’intervention des femmes comme le dire du « pas tout », l’art de creuser le discours totalisant de zones soustraites à la conquête des politiques comme des marchands. Aux hommes d’en savoir entendre leurs limites. A commencer par « savoir se taire », comme l’écrivait M.Duras dans … »Les parleuses ».
Pierre BOISMENU.

“LA SECONDE RÉVOLUTION DARWINIENNE”

“LA SECONDE RÉVOLUTION DARWINIENNE”

Soirée du 26 avril 1996 avec Patrick TORT.

Dans la belle salle du Conseil Général, place des Carmes : on se félicitait d’abord…d’avoir trouvé la salle! Entraînés par l’habitude, certains étaient allés du côté de la Mairie. Mécanique implacable du comportement acquis!
C’est en effet pour écouter Patrick TORT (PT) nous parler de ces questions que nous étions réunis : la pensée de Darwin, peu lu, beaucoup évoqué, criminellement déformé parfois, a profondément révolutionné les sciences de la vie. Elle est, montre PT, vivifiante en sciences humaines et nullement réductible à la caricature rétrograde qu’on en a faite. D’une importance comparable à celles de Marx ou de Freud, que PT évoquera, elle établit selon lui un pont enfin solide entre le matérialisme et les exigences morales.

Qui, mieux que Patrick TORT, était qualifié pour parler de Darwin? Claude GOBEAUX présente notre invité : directeur de l’énorme et très récent Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution[1], il est la personne au monde qui a vécu “dans” Darwin et consacré sa recherche a explorer cette pensée complexe et généreuse, à combattre la sociobiologie, à dénoncer le “darwinisme social”. C’est en outre, nous en sommes fiers, un vieil ami du cercle Gramsci : Claude rappelle qu’en 1986, PT était venu nous montrer toute la “Misère de la sociobiologie”. C’est à PT que l’on doit d’avoir fait débaptiser la rue Alexis Carrel à Limoges comme dans d’autres villes. Personnalité fascinante et chaleureuse, PT a selon Claude un franc-parler qui lui a fait beaucoup d’ennemis. Son dictionnaire, nous l’attendions depuis longtemps : l’Université, qui boude PT de façon ridicule, sera enfin bien obligée de l’accueillir.

PT “salue avec bonheur tous les amis du cercle Gramsci”. Il exprime son “profond respect pour ceux qui cherchent à rendre la philosophie populaire, la problématisation populaire(…) L’intention d’une université populaire (l’) habite depuis vingt ans”, et PT nous encourage.
Le Dictionnaire : lorsque PT l’a entrepris, beaucoup l’ont pris pour un fou… il n’était pas biologiste et ne publiait pas en anglais! Il s’agissait donc aussi pour lui de “défendre et illustrer la francophonie”, et d’ailleurs “les Anglo-Saxons n’ont pas grand’chose de neuf à dire sur Darwin”.
Pourquoi ce Dictionnaire? Il y a au sujet de Darwin “une gigantesque méprise historique et théorique”. Il fallait donc reconstituer la logique de Darwin d’abord, puis la pensée complexe de l’évolution, “rendre à Darwin ce qui est à Darwin”. En sciences humaines, on l’évoque sans l’avoir lu, on le montre tour à tour néomalthusien, impérialiste, victorien, eugéniste. Malentendu total, qui fait par exemple qu’aujourd’hui un homme bien intentionné comme Albert Jacquard en arrive à dénoncer la théorie de la sélection naturelle!
PT retrace la naissance du “noyau” du Dictionnaire en 1982-85 dans deux de ses principaux ouvrages[2], et sa lutte contre le “darwinisme social” issu des Etats-Unis, répercuté en France par le Figaro Magazine et la nouvelle droite. Il s’agissait pour ces gens de “rendre acceptables, en les naturalisant, des théories inégalitaires ou racistes”, et plusieurs fois les travaux de PT ont entravé leur succès.
PT évoque enfin rapidement les nouveautés présentes dans le Dictionnaire : le darwinisme russe, par exemple, était presque inconnu en Occident.
PT veut mettre en lumière deux faits :
1- “Darwin n’est pas l’abominable méchant qu’on s’imagine”.
2- Cette mauvaise interprétation du darwinisme a des causes historiques.

1859 : Darwin publie sa théorie “de la descendance modifiée par le moyen de la sélection naturelle” et fait sensation. Il parle uniquement des végétaux et des animaux, mais dans le public la tentation d’interpréter, de transposer, d’appliquer à l’homme, est immédiate. C’est “l’emprise de l’idéologie dominante : la théorie se prêtait à…” Il faudra, dit PT, réfléchir à ce genre d’expressions.
En 1860, Spencer annonce la publication de son grand système. Il était depuis longtemps à la recherche d’une loi générale, d’une théorie globale du devenir biologique et social. Il s’agissait pour lui de découvrir“une sorte de résultante, une loi de physique générale” applicable à ces domaines. Sous l’influence de l’embryologie de Von Baer, de la thermodynamique et de Lamarck, il formule sa loi d’évolution des agrégats, qui les fait passer, par différenciation, d’un stade d’homogénéité indéfinie et incohérente à un stade d’hétérogénéité définie et cohérente.
C’est, selon PT, “le système philosophique le plus puissant de l’Occident moderne”. Et c’est Spencer qui en est le créateur, non Darwin.
Darwin? Il parle de variations fortuites des organismes, avec sans doute un déterminisme, mais qu’il avoue ne pas connaître. Son oeuvre a un succès de scandale dans une société qui est alors créationniste, et où domine l’idée d’une échelle fixe des êtres créés. L’Homme est le couronnement de la Création. L’idée qu’il pourrait simplement s’inscrire dans une série est donc ressentie comme une perte de privilège.
Parler de l’homme, Darwin devait le faire ; par prudence théorique et par prudence personnelle, il en a longtemps retardé le moment et il faut replacer ce retard dans le contexte de la lutte pour la “conquête du pouvoir dans l’establishment scientifique” de l’époque. Poussé par ses amis, Darwin s’exprime sur l’homme douze ans plus tard.
Entre temps, le spencérisme a gagné : doctrine philosophique de l’Angleterre victorienne, il se répandra en Amérique du Nord où Spencer deviendra “le maître à penser de tout un immense pays”. Les Etats Unis sont aujourd’hui avec le Japon “le pays où la doctrine spencérienne est la moins contestée”. Sous l’influence de Galton qui prône l’eugénisme, sous l’influence de “l’idéologie des gagneurs” de cette époque, se construit une pensée biologique soucieuse d’applications à la société. Apparaissent alors les idées de sélection artificielle des hommes, fondées sur la crainte d’une dégénérescence des races. “Tout cela se passe avant que Darwin n’ait pu dire un seul mot sur l’homme et la société.”

1871 : Dans La descendance de l’homme, Darwin consacre quelques chapitres à l’homme et à son évolution.
Que dit-il? Que la sélection naturelle sélectionne aussi des instincts, dont les instincts sociaux qui s’accompagnent du sentiment de sympathie : ce sentiment pour Darwin est appelé à s’étendre indéfiniment. Cette tendance évolutive, qu’il appelle civilisation, tend à dépasser les fontières créées par l’homme “entre lui là où il est et ses semblables là où ils sont”. C’est la naissance de l’éthique, sans saut ni rupture. La sélection naturelle sélectionne la civilisation qui s’oppose à la sélection naturelle. Cette formule de PT, il la commente lui-même en montrant qu’il s’agit d’un retournement dialectique ; que l’évolution produit à la fois chez l’homme intelligence et socialité avec leurs liens réciproques : grâce à la socialité l’homme devient intelligent, et cette intelligence il l’applique à la société, “autrement dit, l’éthique et l’intelligence voyagent ensemble, s’accroissent ensemble.” Il y a une évolution chez les animaux et les plantes, mais “à l’intérieur d’une société humaine civilisée, l’évolution devient autre.” Au lieu de l’élimination des malades, des infirmes, etc., la civilisation choisit le secours et l’assistance. C’est, dit Darwin, “la partie la plus noble de notre nature.” Et il ne s’agit pas chez lui d’un simple élan généreux (que confirment ses déclarations anti-esclavagistes) : non, c’est par le degré d’institutionnalisation de l’altruisme que Darwin définit le niveau de civilisation. Cela est donc essentiel, c’est au coeur de sa pensée sur l’évolution humaine.
C’est ce que PT appelle “l’effet réversif” et qui permet de “penser la morale comme fait d’évolution (…) Car enfin, demande PT, sur quoi allons-nous fonder la morale? On n’a pas le choix. Ou bien c’est les Dix Commandements” ou bien c’est la reconnaissance de cet “impératif absolu : tout ce qui est humain est concerné par un processus évolutif (…) On passe d’un état A à un état B sans rupture, mais avec effet de rupture.”

Ici Patrick Tort, collant une bande de papier, construit un “anneau de Moebius” qu’il nous montre. Si avec un stylo, on en parcourt une face, on rencontre au bout du parcours le début du tracé: l’objet n’a qu’une seule face!

C’est une métaphore de l’effet réversif : à quel moment “ça commence à se tordre? A aucun moment, on est toujours dans la torsion, c’est la torsion qui constitue le lieu” dit PT. “L’évolution s’applique à elle-même sa propre loi : c’est la naissance de l’éthique, la contradiction de la sélection A par les effets de la sélection B” issue de A. “On peut donc asseoir la moralité sur un socle biologique”, le secours aux faibles, malgré les sociobiologistes, les eugénistes et les nazis, est certes “contre l’intérêt biologique mais pour l’avantage social”, et ce sont justement ces avantages qui gouvernent l’évolution humaine : elle a échappé aux intérêts biologiques. Passage de la nature à la culture, comme on dit! “On n’a pas besoin de Dieu pour être moral” conclut PT.

Pendant ce temps, Claude a découpé l’anneau de Moebius au tiers de sa largeur. Le résultat est étonnant, très différent du découpage à mi-largeur: essayez. Mais cela n’a rien à voir avec notre sujet, Claude range son anneau et se remet à écouter sérieusement.
PT évoque ensuite Lalande, “le seul Français qui se soit attaqué au spencérisme” pour poser le problème des rapports de la morale et du déterminisme : on peut toujours réduire un acte moral à une série de petits intérêts, mais alors… cet acte cesse d’être moral! Ce sentiment intuitif du bien, qu’on éprouve en le faisant, d’où vient-il? Doit-on en revenir au religieux? Non : la morale, le sentiment de transcendance, sont pour PT des faits d’évolution. Le relais de Darwin doit ici être pris par Freud et sa théorie de la sublimation. Nous avons aujourd’hui les armes pour cela. La morale ne doit plus être isolée des sciences et livrée à l’irrationnel.
On a reproché à Darwin de s’être inspiré de Malthus : il est vrai qu’il a emprunté à ce dernier un élément de modélisation qui l’aide à structurer sa théorie ; il est vrai que l’élimination est présente dans la pensée de Darwin. Mais Darwin ne l’applique qu’aux organismes inférieurs à l’homme. Sur les sociétés humaines contemporaines, qui sont le propre terrain de Malthus, Darwin la récuse. Ce reproche de malthusianisme fut malheureusement l’erreur de Marx. “A droite comme à gauche on a raconté des sornettes sur Darwin (…) Darwin n’est pas ce qu’on a dit de lui. Il est très souvent l’opposé. Il nous permet de procéder à une véritable refondation de la philosophie, notamment dans le domaine de l’éthique.”

Après avoir rappelé nos prochains rendez-vous, à Ligoure le 12 mai et avec La Rue le 24 mai, Claude Gobeaux donne la parole au public.

S. BERTELOOT évoque les problèmes d’accès à Darwin, le manque de traductions françaises.
Par ailleurs dit-il, “ce credo matérialiste me gêne. Je suis marxiste, pas croyant. ” La tentative de PT s’inscrit dans une longue série : celle de fonder la morale sur la science, ce qui est chimérique. Il y a rupture quand la matière passe d’un niveau d’organisation à un autre.
PT : “Vous avez posé la question. Le noyau du problème, c’est la conception du niveau d’intégration ; c’est-à-dire comment on passe d’un niveau à l’autre?” Le professeur Faustino CORDÓN, en Espagne, est le seul qui pourrait aujourd’hui y répondre. Quand on passe du niveau moléculaire à ce qu’il appelle le basibión, puis au niveau cellulaire, enfin “organismique”, on a des constituants semblables mais des propriétés différentes. Il ne faut pas penser en termes de rupture mais d’émergence. Pour la réponse à cette question, il faut attendre que la pensée de Cordón soit énoncée et comprise.
Pour les traductions, celle de MOULINIÉ (Marabout université, 1973) est satisfaisante ; mais PT déplore lui aussi les difficultés d’accès. Il se prépare à entreprendre la traduction française de l’ensemble de l’oeuvre de Darwin.

M. DRUGUET constate qu’il existe dans les sciences des choses sûres, d’autres en évolution. Les religions sont en évolution. L’homme construit sa culture à partir d’un grand “bricolage”.
PT : Il est clair que l’évolution culturelle n’obéit plus à l’évolution naturelle. C’est l’éducation qui remplit l’essentiel du rôle évolutif. En même temps, l’humanité devient un agent transformateur puissant, elle crée de l’irréversible. Ainsi l’évolution naturelle a produit la capacité rationnelle et la régression des instincts, qui produiront à leur tour, soit une évolution civilisatrice positive, soit des erreurs irrémédiables…“et plus d’évolution du tout!”
Le même : Les religions répondent donc à un besoin?
PT : Oui. Les grandes religions ont porté, dit Darwin, les exigences morales de l’humanité. La religion est un fait d’évolution. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est se passer de l’obligation religieuse pour fonder la morale. “Darwin m’a plus appris sur la morale que tous les traités de morale.” Mais il faut aussi éviter de fonder une nouvelle superstition issue du darwinisme ou de la psychanalyse, “car il n’est pas sûr que la psychanalyse soit restée matérialiste”

C. LAURETTE s’effare de la facilité que certains ont, à propager des idées fausses : il montre une revue (Sciences humaines) où sont cités des psychologues américains. Leur livre, une supercherie corruptrice (Intelligence et structure de classe) explique que les différences de quotient intellectuel justifient les classes sociales ; il postule que le QI est mesurable, héritable…et bien sûr variable selon les groupes ethniques.
PT : Evidemment avant de mesurer l’intelligence, il faudrait la définir. On mesure surtout, en fait, les écarts sociaux.
PT n’est pas surpris de la répétition de ces vieilles sottises : par nature, l’idéologie se répète. La science avance, l’idéologie non : elle n’invente pas, elle s’adapte. La sociobiologie est une idéologie de crise, et à chaque crise depuis 150 ans, ce même discours ressort. “Cette obsession habitera les Etats Unis tant qu’il seront les Etats Unis”. Cette obsession de la dégénérescence et du QI prouve surtout “une vraie dégénérescence mentale aux Etats Unis” (rires). Rien de nouveau depuis Galton : ces thèses sont une répétition. Pourquoi leur succès? Parce qu’elles sont faciles à expliquer : tel enfant ne réussit pas parce qu’il est bête, à cause de ses gènes, à cause de ses parents. Et parce qu’elles se développent dans un milieu attaché aux principes de transmission, à l’héritage.
C’est la grande mission des enseignants et des journalistes, de communiquer la pensée scientifique.Mais les médias, le plus souvent, mettront en scène un débat entre un créationniste et un sociobiologiste (censé être darwinien), et vous aurez l’illusion d’avoir assisté à un vrai débat.

B. BELQAID : Pourquoi cet intérêt pour Darwin? PT peut-il préciser ses protocoles d’analyse?
PT, lorsqu’il était en Afrique, a constaté que le grand problème des étudiants (le racisme) débouchait toujours sur une discussion à propos de Darwin. Voilà comment peu à peu PT en est devenu le spécialiste.
Ses protocoles d’analyse? Non, PT ne peut pas tout expliquer ce soir et préfère renvoyer à son travail sur les “complexes discursifs”, où il met en oeuvre une certaine “science de la lecture”, fondée sur les textes intégraux contrairement à “certains petits bonshommes” qui publient dans des journaux d’extrême-droite et même dans La Recherche leurs visions d’un Darwin eugéniste à partir de citations tronquées ou détournées.

Une intervenante ne se réjouit pas des progrès de l’humanité, au vu des résultats. Cette idée de progrès fonctionne comme une idéologie. Ce qui est peut-être pour les savants une hypothèse de travail devient une religion.
PT : Ces idées viennent du XVIIIème siècle et ont été reprises par Spencer (Le progrès, sa loi, sa cause). Darwin, lui, parle seulement d’évolution des organismes et des espèces; mais il y a aussi des évolutions régressives! En parlant du principe de sympathie, qui “devra s’étendre au-delà des frontières”, Darwin anticipe sur une tendance évolutive de la civilisation. Sa théorie n’est pas prédictive, elle permet seulement de fixer un horizon.
La même : “Un horizon moral?
PT- Vous avez tout à fait raison”.

Un intervenant déplore l’apparition d’un nouveau dogme : le darwinisme. A entendre Patrick Tort, “on dirait un chrétien.” Or rien n’est sûr, il n’y a pas de preuves, les paléontologues n’ont pas trouvé de chaînon manquant.
PT : Certes le darwinisme a des ennemis. Par exemple, La Recherche, pour des raisons commerciales devient un journal à sensation, qui se met à titrer sur l’euthanasie pour recruter des lecteurs, malgré la réaction scandalisée des biologistes. DENTON, cité par l’intervenant, réactive des “objections” qui datent de la seconde moitié du XIXème siècle ; quant à SCHUTZENBERGER (cité aussi) avec ses pseudo-arguments mathématiques “il entretient de fausses représentations dans la tête de son public. Ce monsieur ne sait pas quoi il parle.”
Le même : Mais les preuves? Deux animaux différents qui descendraient du même, ça ne s’est jamais vu. Il paraît que les Oiseaux sont issus des Reptiles, mais les plumes ne sont pas des écailles : où sont les états intermédiaires? (ici discussion sur l’Archeoptéryx).
PT : Il existe encore des créationnistes ; contre Darwin on cite à tort S.J GOULD, qui est en fait darwinien, mais pas gradualiste. “Si la paléontologie n’est pas assez évidente à vos yeux…” PT demande aux biologistes de la salle de s’exprimer.

M.VIDEAU conseille à l’intervenant d’observer “une simple patte de poulet” pour comprendre et voir la transition de l’écaille à la plume. Aucune autre vision du monde vivant n’est possible aujourd’hui, qu’une vision évolutive. (Le même intervenant : “C’est une interprétation!”). Oui, la science est une interprétation. L’évolution est une théorie si l’on veut, mais c’est la seule possible aujourd’hui.

P.BOISMENU revient sur l’exemple de l’anneau de Moebius auquel on imprime une torsion : et si on lui faisait faire deux tours? PT semble appeler la psychanalyse à prendre quelque part le relais du darwinisme. Le tour de l’anneau, apparemment ramène là d’où l’on était parti, mais il y a eu effet de rupture : il y a le langage.
PT : “Moi, je propose un troisième tour social. (rires) Je suis en position d’attente vis-à-vis des psychanalystes (…) je les ai stimulés (…) mais je crains qu’ils n’essaient de tirer cela vers Lacan (s’ensuit une brève discussion sur Lacan). Vous pensez le langage comme une irruption?”
Le même : “La pratique psychanalytique part de ceci, qu’il y a le langage.”
PT : “Vous avez parfaitement insisté sur l’effet de rupture.” En effet il n’y a pas de commencement absolu, d’où l’inanité de questions telles que “A partir de quand l’homme…” En fait tout a toujours déjà commencé, les recherches sur les capacités symboliques des grands singes le prouvent, les pages extraordinaires de Darwin sur les oiseaux et le sentiment de la beauté le montrent. Il ne faut pas parler de commencement, mais d’états germinaux ou embryonnaires, d’ébauches.

La seconde révolution darwinienne – 1

La seconde révolution darwinienne – 2

La seconde révolution darwinienne – 3

La seconde révolution darwinienne – 4

La seconde révolution darwinienne – 5

 

 

Combattre les exclusions sociales et culturelles l’exemple du magazine la Rue

Combattre les exclusions sociales et culturelles

l’exemple du magazine la Rue avec Anne KUNVARI, fondatrice

soirée-débat du 26 mai 1996 – 60 participants

En préalable, Christophe Soulié indique qu’avec l’aide amicale du mouvement “AC! chômage”, cette soirée devait initialement se passer dans la rue, ou plutôt sous le chapiteau d’un cirque “familial”. En effet, par un heureux hasard, la caravane régionale de ce mouvement devait passer à Limoges au même moment. Mais l’interruption en cours de tournée de la coopération de AC! avec ce cirque a malheureusement empêché à ce débat d’offrir le supplément de magie tenant à un tel lieu. Mais qu’importe, notre invitée nous montra rapidement qu’elle alliait qualité et tonus!

Christophe ouvrit ensuite la soirée, énumérant brièvement quelques grandes questions posées par l’exclusion : qu’est-ce que l’exclusion, qui exclut qui, quels en sont les processus ? Que faire et que fait-on de la question sociale ? C’est-à-dire comment combattre les écarts sociaux et les inégalités : par l’action humanitaire, nouvelle charité, ou par la lutte de classe? Puis, la parole est donnée à Anne KUNVARI.

La Rue : une autre entreprise, pour (re)donner du sens et faire bouger les choses.

Face au rouleau compresseur de l’exclusion et confronté au business de la charité, développé en France par les journaux de rue (d’apparition très récente et ayant explosé en même temps que le phénomène SDF), le projet de la Rue se pose avec d’autant plus de force qu’il n’a rien perdu de son punch originel (en 1993).

Anne Kunvari nous raconte que l’histoire du journal est d’abord celle d’une amitié collective : ainsi un reportage à Londres sur The Big Issue, première expérience en Europe de journal vendu par les SDF, a donné envie à une bande d’amis de transposer cette idée en France. Précisons que l’hebdo britannique est édité à 1 million d’exemplaires, qu’il bénéficie de gros moyens, s’est doté d’une fondation d’insertion et a une excellente image tant auprès du grand public que des SDF, dans le Royaume-Uni.

Le premier principe adapté par les fondateurs de la Rue fut de réaliser un journal issu d’une collaboration entre inclus et exclus. Ainsi pendant les 9 mois de préparation du premier numéro, le projet fut soumis à l’avis d’une association de SDF, La Moquette.

La Rue s’édifia donc dans une démarche à la fois militante et d’entreprise de presse d’un nouveau genre. Même très modeste, cet outil présenta l’avantage d’être complet en permettant d’agir contre l’exclusion à la fois sur le fond et d’une manière très concrète.

Ainsi le journal, en apportant des informations, en diffusant des idées, en dénonçant, contribue d’une part, à faire changer la réflexion et le regard dans la société. D’autre part, il permet très concrètement à des exclus de s’en sortir.

Trois grands aspects complémentaires et indissociables constituent la Rue :

– L’ambition de faire un vrai journal

– Un projet d’insertion
– Une éthique particulière (faire autre chose avec l’entreprise, que du profit).

Le magazine

La réalisation d’une ambition de presse se fonde souvent sur une vraie nouvelle vision de la société, de la politique, etc. (exemple : Libération ou le Nouvel Obs, au départ).

La Rue qui se veut être un vrai journal a fondé son sens sur ce qu’il considère comme l’enjeu majeur aujourd’hui et qu’aucun grand média ne traite véritablement : l’exclusion. Mais aussi, il est fondamental pour les vendeurs d’avoir un vrai journal, un bon produit, avec lequel un échange économique réel peut s’effectuer. De plus, pour la plupart des vendeurs, leur journal a du sens, ils en connaissent le contenu et en tirent fierté.

Le journal a été conçu en deux parties :

– La première partie est classique. Il s’agit d’un travail de journalistes professionnels, mais qui regardent la société derrière un filtre : celui de l’exclusion. Ainsi à chaque numéro un gros dossier se propose de démonter un processus pour comprendre comment cela se passe, d’amener des choses nouvelles, de prendre les nouvelles par un autre fil que celui de la presse traditionnelle : sujets sur les associations et la lutte des chômeurs, leur représentation dans la société, sondage auprès des SDF pour connaître leur vision de la société, etc.

– L’autre partie du journal s’appelle “Mots mêlés”. C’est l’endroit passerelle où les gens en galère, les vendeurs ont directement la parole. Tout d’abord par le biais d’un atelier d’écriture. Cette structure permet à des personnes en difficulté d’une part, de lever une hypothèque personnelle pesant sur l’écriture et liée à un échec scolaire, souvent. D’autre part elle rend possible l’auto-production d’un processus de reconnaissance d’autant plus fort pour l’auteur du texte que son expression est publiée. Cela contribue enfin à changer le regard du public sur les SDF, d’autant que chaque numéro contient le récit d’un parcours, d’une vie précipitée dans la précarité et la misère.

Le projet d’insertion

Le parcours de la plupart des vendeurs, c’est la rue à l’issue de quelques années de galères traversées, de rupture (chômage, divorce, alcoolisme, perte du logement); la rupture économique étant aujourd’hui celle qui fait basculer.

Mais la vente à elle seule, surtout s’il s’agit de travail au noir, n’offre pas mieux que la précarité. Ainsi la construction auprès du journal d’“actions complémentaires” s’avéra indispensable.

Le premier combat mené au niveau du ministère des Affaires Sociales, celui de la reconnaissance d’un véritable statut pour les vendeurs, se traduisit par le dépoussiérage du vieux statut de colporteurs de presse, tombé en désuétude. Proposé systématiquement à tout vendeur de la Rue, il allie à la fois la souplesse du travail indépendant favorable à une réinsertion progressive et une affiliation avantageuse à la Sécurité Sociale (au régime général des salariés).

Par ailleurs, pour les situations personnelles compliquées ou pour traiter des problèmes d’endettement, un soutien juridique a été proposé avec des permanences juridiques tenues par des avocats bénévoles.

Un service logement a également été créé afin de permettre une stabilisation des vendeurs qui, pour l’essentiel arrivent à la Rue sans logement ou domicile.

De plus, des assistantes sociales travaillent auprès des principales agences de la Rue, à Paris, Bordeaux et Strasbourg. A Paris la structure d’insertion a, d’une part une dimension culturelle grâce à une troupe de théâtre réunissant des vendeurs, des comédiens, des salariés en réinsertion, une association d’HEC et un volet sportif, d’autre part avec un cours de boxe.

Aujourd’hui la Rue est diffusée dans une quarantaine de villes en France, dont 6 grosses où ont été montées des agences. Dans trente plus petites villes, un partenariat a été conclu avec des associations diverses qui travaillent toutes dans le domaine de la lutte contre l’exclusion.

A Limoges c’est “L’Escabeau” qui, agissant en tant qu’association relai, accompagne localement les vendeurs dans leur parcours de réinsertion. En offrant un parcours de reconstruction personnelle autour d’un boulot dans lequel chacun peut aller à son propre rythme ainsi qu’une boîte à outils sociale afin de retrouver stabilité et confiance en soi, la Rue contribue également par l’exemple public de ses vendeurs à démonter le discours dominant sur les SDF (des incapables, ivrognes et fainéants).

La vocation de la Rue est d’être un tremplin pour ceux qui, ayant retrouvé stabilité et confiance, veulent faire autre chose. C’est à ce moment qu’intervient la confrontation avec le problème général du chômage, contradiction d’autant plus violente qu’il s’agit de personnes fragilisées.

La réponse à ce problème a été la mise en place d’un système de parrainage (à l’agence de Paris depuis janvier). Ainsi, tout vendeur qui recherche un emploi est soutenu dans ses démarches tout au long de ce parcours par une personne bénévole ( pour faire un CV, une lettre de motivation, la recherche d’employeurs,…). Il s’agit d’un petit système “malin”, à un petit niveau qui fonctionne uniquement sur un plan qualitatif. Mais un premier résultat vient d’être obtenu par un ex-vendeur qui a trouvé un travail en contrat à durée indéterminée.

L’éthique

Le cap choisi est de mettre l’entreprise (le journal) au service de l’insertion des vendeurs; ce qui se fait le plus souvent au détriment de la rentabilité financière. Ainsi la Rue passe délibérément du temps et de l’argent pour que ses meilleurs vendeurs s’en aillent; car ceux qui vendent le mieux sont ceux qui ont retrouvé leurs repères et travaillent régulièrement.

La Rue est une exception car sur le marché de rue français les choix sont à l’opposé. Les patrons de cette presse mettent le social (ils exploitent les SDF et le sentiment de charité qu’ils inspirent) au service de l’économique (leur profit).

La structure de l’entreprise (une S.A.) est verrouillée. Il n’y a pas de personne physique directement actionnaire, ni de minorité de blocage. L’actionnaire majoritaire, garant de la finalité (l’éthique), est une association.

En 1994, face au développement violemment commercial des journaux de rue en France (Macadam, Réverbère,…), la Rue propose une charte déontologique : faire un journal de qualité et non vendre la misère, proposer un statut aux vendeurs, mettre en place des actions d’insertion, rendre des comptes au public qui achète par solidarité. Cette charte qui n’a rencontré aucun écho dans la presse de rue en France a cependant permis à 19 journaux de rue en Europe de se retrouver pour édicter des principes concrets garantissant l’exercice d’une vraie mission sociale.

Le débat

La première intervenante à travaillé à Berlin pour un journal de rue. Il lui en reste le souvenir d’une expérience très déprimante se traduisant par la guerre entre les différents journaux vendus par les SDF et l’absence totale de résultats au plan de la réinsertion des vendeurs, alors qu’en toile de fond les symptômes de la maladie sociale s’aggravaient : chômage, destruction des familles, bandes d’enfants à la rue…

A.K répond qu’un journal de rue à lui seul ne peut rien, sinon maintenir ses vendeurs dans la précarité. Il ne pourra s’attaquer à l’exclusion concrètement (à quelques-unes de ses conséquences et non à ses causes bien sûr) qu’en créant une dynamique d’insertion à côté du journal.

En France les autres journaux de rue, en faisant de l’argent avec la misère, contribuent à détruire un vrai concept, porté au départ par un grand élan concret de solidarité. Par contre l’expérience de The Big Issue en Grande Bretagne, apparaît, quant à elle, exemplaire.

La seconde question porte sur les résultats obtenus par la Rue en matière d’insertion de ses vendeurs.

A.K indique que l’insertion doit être envisagée sur un plan essentiellement qualitatif, c’est-à-dire qu’un petit nombre de réussites représente quelque chose de très important. Ainsi la Rue a permis à 350 personnes de se loger en urgence, à plus de 200 dans des logements à long ou moyen terme, plus de 500 vendeurs ont retrouvé leur droit à la sécu, 70 à 80 personnes ont utilisé la permanence juridique. Mais ces chiffres, bien que nécessaires, pour attester de ce qui est fait, sont incomplets et difficiles à obtenir. Ainsi la Rue offre à un nombre non négligeable de gens la possibilité de se récupérer mais après c’est à la société de construire des emplois.

Un participant félicite les associations d’insertion pour leur travail souvent admirable mais observe que l’emploi manque. Il y aurait assurément, comme le mentionne Jacques Robin, du travail pour tous, mais le problème c’est qu’il n’existe pas aujourd’hui de volonté politique assez forte pour mobiliser l’argent trop souvent gaspillé sur cet impératif social.

A.K mentionne qu’un des combats actuels du journal est de contribuer au débat et de militer pour l’expression, la représentation et l’accession à un certain pouvoir des exclus dans les instances sociales, politiques, administratives. C’est un enjeu politique fondamental bien que très difficile à concrétiser. On part de rien, les associations d’exclus n’ont aucune réalité. Il est possible que la Rue soit un outil pour cela.

Un autre intervenant demande si la vente à la criée d’un journal de qualité comme la Rue ne peut pas être vécu comme un vrai métier, à part entière, contribuant aussi à l’agrément de la vie des rues, comme font les musiciens de rue.

A.K déclare que cette conception est admise au journal bien que la Rue fonctionne d’abord en tant qu’entreprise d’insertion.

Une personne déclare que la Rue, par son existence même, est une illustration de la triste réalité du système capitaliste qui broie l’être humain. Il considère que ce sont les fondements du système qu’il faut changer.

A.K répond que personnellement elle partage ce point de vue mais qu’une très grande majorité des habitants ne portent pas un tel regard sur la question sociale. C’est donc pour contribuer à la réflexion publique que la Rue expose des idées, donne des informations. Mais après c’est aux citoyens de choisir leur combat. La société apparaît remplie de rôles; chacun devant tenir son rôle et se battre à sa place.

Une intervenante demande qu’elle est la différence entre le clochard de jadis et le SDF de maintenant.

A.K revient sur la responsabilité des journaux de rue mercantiles (business de charité) qui, à cause de cette logique ont fait retomber au degré zéro de la dignité (dans la mendicité) leurs vendeurs; ces derniers se rendant compte qu’avec de tels produits sans intérêt à proposer ils ne vendaient plus aux passants que leur misère.

Pour elle SDF et clochards sont très différents, car le SDF est issu de la crise économique présente. Ainsi aujourd’hui, les accidents de vie “normaux” (séparation, déprime, perte d’emploi,…), surmontables il y a 20 ans, ne le sont plus forcément aujourd’hui. Les clochards quant à eux ont des histoires (parcours de désinsertion) beaucoup plus longues.

Un participant insiste sur le dialogue noué et la solidarité exprimée à travers ses rencontres avec des vendeurs de la Rue. Pour lui l’action novatrice de la Rue, qui s’ancre dans l’actualité, quoique très différente, est complémentaire de celle des organisations syndicales et politiques et contribue à faire changer les mentalités.

Un intervenant demande si, à travers les expériences très diverses des vendeurs, on peut retrouver un parcours type de l’exclus et à partir de quand, après avoir basculé, il peut se dire qu’il faut qu’il fasse quelque chose.

A.K répond qu’au fil des itinéraires individuels, très hétérogènes, dont chaque numéro apporte le témoignage, on retrouve toujours les mêmes fractures économiques et affectives, sur fond d’enfance difficile. Le problème du SDF est de retrouver de l’énergie pour
redémarrer. L’arrivée à la Rue se fait par le bouche à oreille, les affiches ou par une association. Il faut alors que la confiance se crée et que l’intéressé, par la suite, soit en mesure de se tenir à des règles minimales du fait du travail.

La personne suivante estime qu’il existe un grave déficit au niveau des organisations syndicales et politiques dans la prise en compte de ceux qui aujourd’hui n’ont plus ni biens ni voix; la question étant de s’en prendre comme Marx l’indiquait, au capital en menant une lutte sans concession.

A.K indique que le journal s’est fait le porte-voix des associations de terrain luttant contre l’exclusion pendant la campagne des présidentielles. En donnant à la voix à ceux qui sont les seuls, aujourd’hui, à avoir quelque chose à dire, la Rue pense avoir poursuivi une démarche journalistique différente et positive. Mais A.K estime que la société se porterait bien mieux si ses mécanismes de médiation (partis, syndicats, associations) étaient forts et fonctionnaient bien.

La voix d’une femme s’élève pour demander pourquoi l’histoire de la Rue et de ses vendeurs se conjugue presque toujours au masculin.

A.K précise qu’il n’y a, en fait, que 10 à 15% de vendeuses. Ce qui reflète la composition actuelle, par sexe, des SDF; les femmes se trouvant souvent mieux protégées du fait des prestations familiales liées à l’enfant. Mais elle ajoute que dans la structure de la Rue il y a beaucoup de femmes.

Un intervenant se questionne sur la portée et la validité d’un terme comme “exclusion” qui est devenu très vite à la mode. Ce mot lui apparaît appartenir à un vocabulaire aseptisé vide de contenu et se coupant de toute histoire (exclus : ceux qui sont dehors, au ban, qui n’existent pas) utilisé aujourd’hui à l’instar de “quatrième âge” ou de “sans emploi”.

A.K rétorque qu’en 1993 les fondateurs de la Rue ont beaucoup hésité avant de le prendre comme sous-titre du journal, car ce mot était alors assez confidentiel et apparaissait jargonneux. Mais l’“exclusion” qui traduit un processus représente bien le combat de la Rue, même si la campagne présidentielle s’en est servi pour le brader.

Elle analyse l’exclusion comme un phénomène différent de la misère traditionnelle (le quart-monde) lié aux évolutions actuelles et qui se rajoute à la misère.

Suit un débat à 5 à propos du mot “exclusion” dont les termes intéressants furent les suivants :

Pour les uns, “exclusion” est un mot nouveau car il correspond à des processus affectant une société qui s’était fortement structurée autour des droits garantis pour tous au travail et à la sécurité sociale. Mais ce système d’intégration sociale est en train de se désagréger, l’emploi disparaît sans retour, de nouvelles logiques (technologiques, organisationnelles, …) et des phénomènes nouveaux apparaissent, dont l’exclusion qui n’en est pas des moindres.

Pour les autres il faut poser la question des SDF en terme de continuité de l’histoire de la misère et de la lutte des classes exploitées et opprimées contre ceux qui mettent en oeuvre les mécanismes de l’exploitation et/ou en profitent.

Ainsi le risque qui apparaît avec ce terme est d’escamoter ceux qui sont les vrais nantis, en les incorporant avec la masse des petits et des moyens salariés dans la grande catégorie des inclus, tout en les soustrayant à leurs responsabilités politiques et sociales.

AK n’évacue pas cette dernière analyse mais affirme qu’il y a de la dynamite derrière les processus appelés fracture sociale ou exclusion. Car le témoignage, l’expression des exclus et surtout le fait d’envisager leur représentation est inconcevable pour ceux qui détiennent le pouvoir, d’autant que la majorité des gens se sent de moins en moins à l’abri de ces processus.

Un intervenant parle de l’exclusion, vécue quotidiennement par les handicapés qui, même dans le cas où ils ont obtenu une certaine égalité sur les plans matériel et social, doivent encore revendiquer pour l’accessibilité des locaux, des lieux publics, par exemple, et se servir de leurs associations pour ce faire.

Un participant parle d’une forme d’exclusion particulière. Elle est provoquée par le fait de vivre bien mais avec très peu de moyens hors des normes admises; c’est-à-dire en ne travaillant pas.

Il dit que ce mode de vie qui est le sien, tourné vers le savoir (“les bibliothèques”) change le regard sur la consommation et le gaspillage dans notre société aujourd’hui. Il oriente vers des circuits d’achats (Emmaüs par exemple), des préoccupations et des rencontres qui ne sont pas communes.

Dans ce récit, l’exclusion procède d’une rupture volontaire avec le mode de vie dominant (travail/consommation) alors que la marginalité n’est pas recherchée (cette personne vit avec maison et voiture).

A la question : la Rue peut-il devenir un outil de contre-information dérangeant? AK répond que le journal se veut dans le débat social porteur de sens politique. Mais pour l’instant il n’est pas perçu comme un média, seulement comme un journal modeste de qualité, notamment par les membres de son club de partenaires qui comprend des institutions aussi différentes que la Caisse des dépôts ou le Secours catholique.

Bien qu’elle considère son journal dérangeant, notre invitée préférerait que la Rue soit plus souvent mise en cause.

C’est tout le mal que nous lui souhaitons.
Francis JUCHEREAU.

LA RECONVERSION DES INDUSTRIES D’ARMEMENT

L’intervention de Jean-Paul Hebert :

POURQUOI LES RECONVERSIONS

Nous vivons une mutation radicale de la défense sans équivalent depuis longtemps. Il y avait eu une division par deux des effectifs militaires à la fin de la guerre d’Algérie et la fermeture ou la reconversion d’un certain nombre d’établissement, mais le contexte était celui de la croissance.
La mutation actuelle est liée d’abord à la stratégie globale : la fin du face à face des blocs. La menace, qui pendant quarante ans a servi de justification pour constituer des arsenaux disproportionnés, a disparu. On est dans une période de recomposition où on cherche à inventer des ennemis pour justifier un positionnement militaire.
Les budgets ont changé : en France vers 1985 on était à 4% du PIB consacré à la défense, en 1996 : 2,7%. La loi de programmation militaire (1997-2002) a subi une inflexion considérable : les crédits d’équipement ont été coupés de 20 milliards sur une centaine. Le mouvement va continuer.
La guerre change de place : le livre blanc sur la défense (1994) affirme qu’il n’y a plus de menaces directes à nos frontières.
Une mutation dans le secteur de l’armement : le système était homogène, la DGA jouait un rôle majeur et on avait un certain nombre de firmes, c’est-à-dire une maison mère par secteur et quelques filiales. Ce système vole en éclats. Les firmes changent de structures ; par exemple l’Aérospatiale avait traditionnellement quatre divisions (avions, hélicoptères, missiles, systèmes stratégiques), aujourd’hui presque toutes ces activités sont filialisées : les avions civils sont dans Airbus, les hélicoptères dans Eurocoptère, ….

Un mouvement de diversification a commencé depuis une dizaine d’année : la
part du chiffre d’affaire dans le secteur civil a augmenté. En 1986 la part de la production militaire pour l’Aérospatiale, la SNECMA était de 80%, en 1996 : 25 à 35%. Même Dassault est passé de 90 à 55%.
Le marché des ventes d’armes a été divisé par deux depuis 1987, sommet des ventes (liées en particulier à la guerre Irak-Iran), le marché intérieur lui aussi est à la baisse. Celle ci n’était pas imprévisible puisque l’industrie d’armement était dopée par les exportations : ainsi de 1974 à 1988, 40% du chiffre d’affaire de l’industrie française d’armement était exporté.
D’autre part, la position des Etats-Unis a changé. Jusqu’à la fin des années 80 les exportations des Etats-Unis étaient marginales par rapport à leur CA (5 à 10%). Puis, à la suite de la diminution des crédits militaires, les commandes à l’exportation deviennent importantes. L’exportation n’est plus marginale, elle est un enjeu majeur pour les firmes. Entre 1996 et 2000, les commandes d’avions de combat des Etats-Unis devraient être 4 fois moins importantes que leurs exportations en ce domaine. La volonté des Etats-Unis d’avoir une hégémonie sur le commerce des armes est avant tout un moyen de préserver le maintien des hautes technologies en ces secteurs. Ainsi qu’on le souhaite ou non il faut se poser le problème de la reconversion.

LES RECONVERSIONS
SONT-ELLES POSSIBLES ?

Il existe une certaine reconversion de fait : le terme était encore tabou il y a deux ans au Ministère de la défense, à la DGA, dans des entreprises. Et pourtant il y avait eu un certain mouvement, puisque les emplois directs dans l’armement en 1982 étaient de 300 000, en 1995 de 190 000. La différence se traduit en licenciements et aussi en diversification d’entreprises.
Les problèmes posés sont différents selon les secteurs : dans l’électronique c’est sans doute moins difficile parce que beaucoup de composants sont à double usage. Dans l’armement terrestre la situation est très difficile parce qu’en particulier c’est un secteur surdimensionné par rapport aux besoins de la défense. On a refusé dans le passé de prendre en compte cette analyse. Par exemple il y a déjà dix ans on pouvait avoir des doutes sérieux sur la pertinence du choix des chars Leclerc.
La reconversion c‘est long et coûteux : l’essentiel étant ici la reconversion des personnels. Il faut se battre pour préserver l’avenir : il doit y avoir une pression suffisante pour que les responsables prennent des décisions, mais si le seul résultat était de tronçonner les disparitions de postes, l’armement terrestre serait en faillite. Il faut exiger que l’on donne aux salariés de ces industries les moyens de faire autre chose. Il faut mettre les responsables devant leur responsabilités : certes il est bon que les travailleurs de ces industries aient des plans, des propositions, mais c’est de la responsabilité des patrons et des cadres d’assurer l’avenir d’une entreprise. Les responsables doivent anticiper l’avenir.

L’intervention de Bernard Jauvion, représentant du personnel à la SUM

La société des Usines La Marque (SUM) de Tulle a entrepris une reconversion dans les années 80.

DES EFFORTS FINANCIERS

L’usine était concentrée à 80% sur l’armement, elle faisait partie du groupe Thomson Brandt Armement. Il y avait des activités civiles et cette diversification était dans la tête des travailleurs, on avait toujours lutté pour qu’on ne soit pas tributaire du tout armement. Dès 1982 on avait vu que l’avenir n’était pas préservé, la suite nous donnera raison : en 1982, 800 personnes, en 1996, 300. La reconversion a été coûteuse. Sur dix ans il aura fallu 100 millions de francs. Coûteuse pour les salariés : sur les dix dernières années les salaires ont chuté de 30%.
La définition d’un secteur et d’un produit : finalement on a choisi l’électronique automobile, plus précisément le système de sécurité ABS automobile. Il a fallu beaucoup lutter : il y a deux ans Renault avait le choix entre deux fournisseurs, l’un espagnol, l’autre l’usine de La Marque. Le choix fait en faveur de l’Espagne a été modifié grâce à nos luttes.
Aujourd’hui notre entreprise a réussi sa reconversion sur six ans mais elle est actuellement en sous-charge et vient de tomber dans un groupe américain. La politique menée en France ne permet pas des garanties pour que ces entreprises continuent à vivre.

L’intervention de Yves Juin, syndicaliste à GIAT industries (ex-Manu)

La diversification a toujours été un objectif de notre organisation. Dans tous nos établissements existe cette diversification. A Tarbes par exemple, on a réalisé des tracteurs pour des besoins urgents. Mais la diversification était simplement un complément et ne prenait pas le pas sur les activités militaires. Maîtriser la défense et les armements : nous sommes là pour faire de l’armement, nous voulons être maîtres de cette situation, on doit savoir à qui ça va servir, sinon on devient des marchands de canons. Pas de politique de marchands de canons. Utiliser nos savoirs-faire pour la reconversion, pour la recherche de productions civiles, mais il n’y a pas de volonté politique dans ce sens. Le savoir-faire de nos bureaux d’étude peut être menacé avec la baisse des effectifs. Dans nos structures la reconversion reste très difficile, on est en train de s’enfoncer, les dispositions n’ont pas été prises au moment voulu.

Le Débat (synthétisé)

Question : Est-ce qu’il n’y a pas une course folle technologique derrière les Etats-Unis ?

Réponse (J.P.H) : Pour les armements il y a une nouvelle course à la qualité qui se joue mais elle augmente tellement le coût que le financement nous pose un problème (cf le programme Rafale : 300 milliards de F !). Il faudrait une production autonome d’armements utiles : construire par exemple en France un système de défense anti missiles balistiques est une impasse opérationnelle et financière.

Question : D’abord l’OTAN existe toujours, on pense l’élargir, on se cherche des ennemis et on vise le Tiers Monde qui en fait les frais. Ensuite je crois qu’on casse des usines chez nous pour faire des armes ailleurs.

Réponse : Sur la fabrication de l’image de l’ennemi j’ai déjà répondu. Sur la fabrication des armes, je ne crois pas qu’il y ait de volonté politique de les produire ailleurs dans la mesure où on veut maîtriser sa défense, par contre le monde a changé et nos dépenses militaires étaient disproportionnées.

Question : Dans un contexte d’hégémonie des Etats-Unis, qu’est-ce qu’une production autonome ? Qu’est-ce qu’une production “utile”, autrement dit est-ce qu’on a besoin toujours de produire des armes ?

Réponse : Autonome signifie qu’on maîtrise nationalement les composants et le système d’armement. “Utile”…si elle répond aux problèmes de défense et de sécurité. Il a y deux façons de penser : les uns disent à partir de maintenant on peut avoir une défense sans armes. D’autres disent il faut tout faire pour que les conflits se résolvent au plus bas niveau de violence possible mais ça implique qu’on puisse disposer de certains armements. Cette seconde position n’est pas celle du militarisme qui consiste à dire : il nous faut toutes les armes. Non, il faut avoir juste les armes qui sont nécessaires.

Question : La reconversion vers les marchés civils n’est-elle pas très difficile puisque celui-ci n’a pas les mêmes caractéristiques de production ?

Réponse : Oui, la reconversion est industriellement difficile : délais de production, problème de cadences, aspects commerciaux différents. Reconvertir c’est aussi reconvertir des personnels, des équipes, c’est possible en particulier dans l’électronique, dans l’aéronautique.

Question : La production des armes atomiques poserait quels problèmes par rapport à une reconversion ?

Réponse : Il y a un marché du désarmement, ce marché n’est pas négligeable, par exemple à travers l’aide en Russie pour démonter les têtes nucléaires.

Intervention : Plus on continue dans la politique actuelle plus on va vers une dégradation de la qualité de l’emploi. Deux problèmes n’ont pas été évoqués : d’abord la dimension territoriale qu’il faut prendre en compte. Il y a eu tout un développement (au XIX et XXème siècles) lié à des situations géographiques à l’abri d’attaques et de bombardements de l’époque. Le remplacement de ces situations est difficile : il y a des résistances qui peuvent être positives et d’autres qui peuvent être contradictoires avec des évolutions. Ensuite le statut des personnels, mais aussi celui des entreprises, est très important : on a quitté une économie administrée pour une économie libérale qui n’a plus les mêmes logiques. Donc les problèmes d’aménagement du territoire et de type d’économie sont liés aussi aux difficultés des reconversions.

Question : D’abord il est essentiel de dénoncer la responsabilité de l’Etat : on a le nez sur l’urgence parce qu’on n’a pas eu de politique à long terme. D’autre part il est regrettable que les crédits gagnés sur la baisse du budget militaire tombent le plus souvent dans le trou des déficits publics et n’aillent pas vers un autre type de développement, socialement utile et écologiquement acceptable. Enfin une chose est de repenser les matériels militaires, une autre chose est de penser une défense et à plus forte raison une sécurité collective. Aucun moyen n’est neutre. Quelle sécurité pour quelle société (et réciproquement). Une question : existe-t-il un lieu où s’est organisé une reconversion, sorte d’œuvre collective à partir de l’Etat, des syndicats, des travailleurs, des élus, des associations, des instituts de recherche ?

Réponse : je n’en vois pas beaucoup. Il y a eu dans les années 70 le cas Aerospace en Grande Bretagne mais de façon générale on n’a pas eu de politique à long terme. Si on ne fait rien pour l’armement terrestre je suis très inquiet. Ce qui a été annoncé est en-dessous de la vérité. S’il n’y a pas une reconversion massive, rapide, avec des financements importants, les effectifs de GIAT industrie dans quatre ans seront divisés par 2 ou 3 !

Question : D’abord une question à caractère politique : la question qui se pose est de savoir quel type d’arme est utile, quel type de besoin existe. L’Etat n’est pas neutre et le type de défense non plus. Or il y a des projets de défense alternative très intéressants. Ensuite une question à caractère syndical : les entreprises se retrouvent sur des marchés soumis à la mondialisation de l’économie : est-ce que la reconversion n’a pas à se jouer vers de créneaux de services publics ?

Réponse : Oui, il faut penser en terme de défense alternative et de sécurité collective. Trois remarques : sur la défense, d’abord la suppression de la conscription et la “projection de force” posent de graves problèmes. Ensuite il faut être vigilant à un discours de globalisation des menaces (terrorisme, drogue, flux migratoires, etc.), c’est un amalgame dangereux. Enfin, je suis frappé depuis quelques années par une montée des effectifs des forces de l’ordre : quelle conception a-t-on de la sécurité intérieure ? On ne peut pas résoudre les problèmes uniquement en termes de répression.

Réflexions finales de notre camarade présidant la tribune :
Il y a des problèmes d’immédiateté -la situation des travailleurs- et des réflexions sur la sécurité. Il est dommage qu’il n’y ait pas un lieu où embrasser cette complexité. Comment ne pas être dessaisi, comment créer de tels lieux ? Parmi les questions de fond : qu’est-ce que signifie ce que j’ai lu : “nous ne pourrons envoyer « que » 12000 hommes en projection” Que veut-on préparer ?
D’autre part et enfin : les armes sont une chose, mais la volonté de résistance d’un peuple n’est-elle pas essentielle ?

Jean-Marc LAVIEILLE.

Celui qui est chargé de rendre compte des interventions et du débat a trouvé la soirée (à laquelle participait plus de soixante personnes) intéressante au niveau théorique comme au niveau des luttes sur le terrain. Plus de temps nous aurait permis probablement de réfléchir à une reconversion liée à des créneaux de services publics, également à des possibilités de programmes d’équipements civils pour satisfaire des besoins essentiels (environnement, santé, éducation) programmes non seulement nationaux mais européens et aussi mondiaux liés à des besoins vitaux des peuples du Sud. Enfin peut-être aurions-nous évoqué l’urgente nécessité de reconvertir des recherches scientifiques militaires à des fins civiles. N’est-ce pas tout le problème du contrôle de la technoscience ?