Actualité de la pensée de Georges Guingouin Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation (2e partie)

Nous publions ici la deuxième partie d’une intervention de Francis Juchereau au colloque Actualité de la pensée de Georges guingouin, le 9 mars 2013 à Limoges Espace CITÉ dont les actes sont à paraître.

 

Des pensées convergentes à propos de « la fin d’une civilisation »

 

« Le court 20ème siècle »1, au cœur duquel le Premier maquisard de France livra ses grands combats, fut intense et bouleversé, notamment par deux guerres mondiales, le fascisme, les fronts populaires, l’expérience dite du « communisme réel », la Guerre froide et la décolonisation. En 2002, dans le livre  Chemins de Résistance 2, Georges Guingouin fait le bilan philosophique et politique d’une vie ardemment et consciemment engagée dans ce « temps des extrêmes » qui a précédé la mondialisation, tout en l’engendrant. Il conclut par ces mots : « les sociétés humaines et les civilisations naissent, grandissent et meurent. Il n’y a rien à faire. Il existe des signes avertisseurs de la fin d’une civilisation » ; puis il fait le pari raisonné de la résistance et de la créativité des hommes et des femmes « d’en bas » en réponse aux dégâts et aux dangers qui caractérisent l’état actuel de nos sociétés3. En 2002, avant même que la grande crise financière du capitalisme néolibéral ne s’abatte sur la planète et agisse comme un brusque révélateur, Georges Guingouin percevait les signes précurseurs, politiques et moraux, de la fin d’une civilisation. Cette appréciation inouïe sur notre temps était le fruit de réflexions approfondies, nourries par une vaste culture et mûries à l’issue d’un long et exceptionnel chemin de combats qui se confondit un temps avec celui de l’Histoire. Cet avertissement historique a rencontré les analyses de certains penseurs contemporains de renom qui, eux aussi, ont pris le parti de « la grande cause de la libération humaine »4. Examinons parmi ces pensées quelques-unes des plus éclairantes produites à partir de 2007, dans le contexte de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la Grande récession (de l’Occident). Dans le cadre de cet exposé, nous ne pourrons que dresser un panorama très succinct et forcément incomplet des recherches actuelles qui font écho au testament politique de Guingouin et ont pour ambition d’aider à penser pour agir dans le contexte exceptionnel d’une fin de civilisation. De Gramsci à Michéa : de nouvelles « Lumières » Dès les années 30 du siècle dernier, Antonio Gramsci nous avertissait par ces mots : « l’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Ainsi, au moment de la Grande dépression (années 1930), du fond des prisons mussoliniennes, Gramsci pressentait l’avènement d’un temps nouveau, en dépit de l’ombre terrible portée alors sur le présent et sur l’avenir par le fascisme. Aujourd’hui, après 70 ans d’expérience historique tumultueuse, accélérée et souvent terrible, nombreux sont les penseurs qui considèrent, avec Guingouin, que l’Humanité est en train de clore un des chapitres majeurs de son Histoire. Quelques-uns, comme Antonio Negri, estiment même que la Transition et sa culture post-moderne sont achevées5. Selon ces auteurs, notre époque se caractériserait par l‘action constituante d’une humanité nouvelle, le « cognitariat », qui se socialise – par et dans la gratuité, les logiques coopératives, l’autoproduction… – indépendamment de l’organisation capitaliste du travail et chevauche « le monde globalisé » qui, en dépit des apparences, appartient au passé. Dans cette veine, André Gorz écrit en septembre 2007 un texte intitulé « La sortie du capitalisme a déjà commencé »6. Selon cet article-testament, rédigé par Gorz très peu de temps avant sa mort, « la question du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe, qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital. (..) Une foule d’indices convergents suggèrent que ce dépassement est déjà amorcé et que les chances d’une sortie civilisée du capitalisme dépendent avant tout de notre capacité à distinguer les tendances et les pratiques qui en annoncent la possibilité ». En octobre 2008, en pleine crise financière, dans une interview à chaud au journal Le Monde, le chercheur américain Immanuel Wallerstein, ex-président de l’Association internationale de sociologie, déclare : « Nous sommes entrés depuis 30 ans dans la phase terminale du système capitaliste (..). Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l’impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun. Dans 30 ou 40 ans un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif »7. Sur un registre moins classique, Gilles Clément, le jardinier planétaire, rédige quant à lui en août 2009 une sorte de manifeste en dix courts chapitres, intitulé L’alternative ambiante8. Ce texte concentre une analyse aiguë et un examen politique très critique de notre monde, à la lumière d’une pensée écologique aux caractères scientifique, pragmaticiste et humaniste. Devant les urgences écologiques et démocratiques, l’auteur appelle tout à la fois à la résistance et à l’invention. Il conclut par une série de propositions économiques et politiques, prenant en compte l’émergence d’une conscience planétaire et les glissements en cours dans les sociétés vers de nouvelles pistes de vie. En 2010, l’économiste et philosophe John Holloway propose dans son ouvrage, Rompre le capitalisme, 33 thèses contre le capital9, une approche originale du changement de civilisation. Celui-ci est conçu comme la « multiplicité de mouvements interstitiels découlant (..) de la transformation à peine visible de l’activité quotidienne de millions de personnes(..) les millions et millions de refus et d’autres-faire, les millions et millions de fissures qui constituent le matériel de base d’un possible changement radical (..). Le problème est que chaque changement significatif dans la configuration (manifestations de la crise, etc.) pose des problèmes de compréhension parce que nos esprits sont habitués à l’ancienne configuration. Notre tâche consiste à apprendre le nouveau langage de la lutte et, tout en apprenant, participer à sa formation. Cet apprentissage est un processus hésitant, une tentative de créer des concepts ouverts qui questionnent plutôt que d’instaurer un paradigme pour comprendre l’étape actuelle du capitalisme » En 2011, le chercheur et économiste belge Paul Jorion publie un ouvrage au titre choc, Le capitalisme à l’agonie10 et, la même année, l’économiste français Frédéric Lordon fait paraître dans Le Monde Diplomatique un papier sur le même sujet, au titre tout aussi éloquent : « Le commencement de la fin »11. Toutefois, ce n’est pas pour produire de nouvelles utopies que ces auteurs, dans une démarche similaire, stigmatisent le capitalisme financier en mettant à nu ses mécanismes dévastateurs et en montrant son épuisement, mais pour favoriser la prise de conscience de la nécessité d’un nouveau système. Nous ne pouvons terminer cet échantillon panoramique, incomplet et laconique, de la pensée alternative contemporaine en Occident, sans mentionner l’article du philosophe Jean-Claude Michéa, « Le trésor perdu du socialisme », publié en 201212. Dans ce texte, Michéa rappelle que « le terme “socialisme” a été fondé dans les années 1840 par Pierre Leroux pour s’opposer à un monde basé sur la concurrence sauvage et l’égoïsme “rationnel” que célébraient les économistes libéraux ». Il répète que « l’idéal socialiste est né d’une révolte morale » contre un ordre détruisant les fondements matériels et culturels de l’autonomie des individus et des communautés ainsi que les bases de toute civilité et de toute vie réellement commune. Il replace au cœur du combat anticapitaliste la common decency défendue par Georges Orwell, ce pouvoir de s’indigner devant « les choses qui ne se font pas », et appelle à réactiver « la conscience que loin d’être indépendant de toute société et de toute tradition, l’homme y prend sa vie » (Pierre Leroux). Ce plaidoyer nous paraît d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’un des très rares textes qui traite de morale, dimension aujourd’hui délaissée voire méprisée par la pensée critique de gauche, mais question capitale si l’on considère la pensée de Georges Guingouin. Il faut noter aussi la place essentielle tenue par les faits et les arguments historiques dans cet article, ce qui le rapproche doublement de la démarche intellectuelle de Guingouin où le couple Histoire et Ethique se situe au premier plan.

 

Francis Juchereau

 

Notes

 

1/ Sous-titre du livre L’âge des extrêmes de l’historien Eric Hobsbawm (1917-2012) ; correspond à la période 1914-1990.

2/ Georges Guingouin – Chemin de résistances de Jean-Jacques Fouché, Francis Juchereau, Gérard Monédiaire, éditions Lucien Souny-cercle Gramsci 2003.

3/ Op.cit. pages 30 et 31.

4/ Op.cit page 26.

5/ Antonio Negri :  » A la recherche du Commonwealth », Revue de philosophie politique de l’ULG (Université de Liège) Dissensus n°1, décembre 2008. http://popups.ulg.ac.be/dissensus/document.php?id=223

6/ André Gorz, Ecologica, Editions Galilée, 2008 – pages 25 à 42 http://www.perspectives-gorziennes.fr/public/pdf/La_sortie_du_capitalisme_a_deja_commenceW.pdf

7/ Immanuel Wallerstein « Le Capitalisme touche à sa fin », Le Monde du 10/11/2008, propos recueillis par A. Reverchon. http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/11/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html

8/ Cf. texte en copyleft sur le site de Gilles Clément. http://www.gillesclement.com/cat-copylefttextes-tit-Textes-en-copyleft

9/ Rompre le capitalisme. 33 thèses contre le capital, Éditions Libertalia, 2012, pour l’édition française.

10/ Paull Jorion, Le capitalisme à l’agonie, Fayard 2011. Voir aussi le blog de PJ (24 juillet 2011). http://www.pauljorion.com/blog/?tag=le-capitalisme-a-lagonie

11/ « Le commencement de la fin » par Frédéric Lordon – Le Monde Diplomatique 11 août 2011. http://blog.mondediplo.net/2011-08-11-Le-commencement-de-la-fin

12/ Jean-Claude Michéa « Le trésor perdu du socialisme », revue du MAUSS permanente, 31 janvier 2012. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article877

La glottophobie comme idéologie hégémonique en France : de la discrimination linguistique à la liberté d’expression

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L’idéologie linguistique nationale : un certain français comme religion d’État

Il est frappant que l’immense majorité des décideurs politiques et juridiques ignorent totalement les textes internationaux ratifiés par la France et ne voient même pas qu’il s’agit de manquements graves au respect des Droits humains : c’est que l’idéologie aveugle. Le français, et plus précisément un certain français normé sur la base d’usages de la bourgeoisie parisienne, a en effet été érigé en véritable religion d’État en France, totem central de l’unité nationale (pensée comme une uniformisation autour d’une langue commune unique et unifiée), depuis la Révolution de 1789 et surtout depuis le régime totalitaire de la Terreur à partir de 1793. De nombreux chercheurs analysent en ces termes de religiosité, à peine métaphoriques, le rapport au français entretenu en France depuis deux siècles, de B. Cerquiglini à H. Walter, d’E. Charmeux à J.-M. Klinkenberg, de P. Bourdieu à L.-J. Calvet. Dans un tweet récent, une députée illustrait cet amalgame : « respecter la France, c’est d’abord respecter sa langue ». C’est d’ailleurs en se réfugiant derrière l’apparence d’un français « correct », voire « soutenu », que les discours dominants installent de façon hégémonique une certaine idéologie politique (en France : nationaliste, capitaliste, élitiste) à travers notamment un lexique piégé, régulièrement dénoncé par des critiques politiques alternatives (du type « charges sociales » au lieu de « cotisations sociales » ou « radicalisation » ou lieu de « fanatisme »).

 

Discriminations et glottophobie

C’est pour insister sur le fait que la glottophobie, comme la xénophobie, entre autres, stigmatise, discrimine, exclut des personnes et non des langues (qui sont des abstractions et ne sont pas sujets du Droit), de façon arbitraire, injuste, illégitime et illégale selon le droit international que j’ai forgé et diffusé ce terme. Il est en effet arbitraire de considérer que telle langue serait supérieure à telle autre ou telle forme linguistique meilleure que telle autre. Il n’y a pas de langue sans et hors des personnes qui les parlent. Nos langues, nos façons de parler et nos plurilinguismes sont constitutifs de notre humanité, de notre singularité, de notre être au monde, de nos existences collectives et de nos solidarités. Elles sont des attributs de nos personnalités et non des outils qui seraient extérieurs à nous. Les rejeter, c’est donc rejeter les personnes elles-mêmes en tant que sujets sociaux et humains. C’est pour faciliter la glottophobie que tout un courant de pensée à installé l’idée que les langues sont des outils extérieurs aux enjeux humains et sociaux qu’on peut et qu’on doit « gérer » et « maîtriser » d’un point de vue technique. C’est en réaffirmant le caractère profondément et indissociablement humain et social des langues que l’on peut en percevoir les enjeux politiques au sens large et humaniste.

 

Langues régionales ou immigrées, parlers populaires ou plurilingues, même combat !

J’ai été frappé de voir à quel point la réception médiatique de grande ampleur de mon livre, tout en contribuant à faire admettre nationalement qu’il y a bien un problème, en a spontanément réduit la portée. La plupart des médias en ont retenu le caractère discriminatoire du rejet des « accents » régionaux et sociaux en français, l’un des plus visibles et des plus répandus. Très peu ont étendu la question au vocabulaire ou à la grammaire, et moins encore mentionné d’autres langues que le français, probablement parce qu’on va alors trop loin dans la contestation blasphématoire de la sacralité du français national unique et unifié. Affirmer que c’est une politique totalitaire, attentatoire aux Droits humains, discriminatoire et condamnable, que d’interdire aux Provençaux de s’exprimer en provençal en Provence pour avoir accès à leurs droits et exercer leur citoyenneté, et de leur imposer de le faire en français (et pas en français de Provence) ou de les exclure, ça reste difficilement audible en France.

On a encore plus de mal à y inclure des langues venues d’ailleurs, apportées par des personnes dite « immigrées » (par rapport aux « déjà là » qui descendent toujours d’immigré-e-s plus anciennement arrivé-e-s). Par exemple, la France pose comme condition aux enfants d’apprendre d’abord le français pour avoir ensuite accès à l’éducation ou même aux classes dites ordinaires. C’est une discrimination interdite par la Convention des Droits de l’Enfant, ratifiée par la France et affichée dans toutes les écoles. Il suffirait pourtant de laisser les enseignant-e-s leur parler dans une autre langue s’ils le peuvent, ou leur fournir des aides, ou mettre en œuvre des modalités pédagogiques de coopération plurilingue entre les élèves. Ça se fait dans d’autres pays. On sait d’ailleurs que l’État français refuse de signer un contrat d’association avec les écoles régionales à pédagogie immersive (type Diwan) car l’immersion dans une autre langue que le français est interdite. L’École nationale est immersive, mais en français : traitement différent sur la base d’un critère illégitime, c’est ça, la discrimination.

La glottophobie est également exercée dans la vie quotidienne et pas seulement institutionnelle par des personnes à l’encontre d’autres personnes utilisant des formes populaires ou régionales ou non françaises de français : mon livre rapporte de nombreux témoignages de discrimination à l’éducation, à l’emploi, au logement, à l’expression publique, sous prétexte que la personne « a un accent » ou « un français bizarre » ou parle « mal » le français. On m’a même rapporté des cas de discrimination dans l’accès aux soins dans un hôpital.

Les promoteurs d’une certaine diversité linguistique ne sont, du reste, pas tous exempts de glottophobie. On voit des militants qui se soucient juste de défendre, promouvoir leur langue, et non pas un principe éthique général de Droits et de non discrimination linguistique, qu’il s’agisse de francophonistes qui crient avec raison à une certaine domination de l’anglais ou de certains activistes de langues injustement minorées.

 

Une discrète révolution en cours ?

La loi du 18/11/2016 dite « de modernisation de la justice du XXIe siècle » a modifié l’article 225 du Code pénal sur les discriminations, en y ajoutant des discriminations à prétexte linguistique : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes sur le fondement de (…) leur capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français ». Désormais, on ne peut plus exiger en France qu’une personne soit monolingue en français, ou qu’elle s’exprime en français, ou encore à l’inverse qu’elle soit plurilingue et puisse s’exprimer dans une autre langue que le français, sauf, selon la loi, pour l’accès à des emplois où l’un de ces trois cas de figure constitue une exigence essentielle, justifiable et proportionnée pour l’exécution des tâches professionnelles visées.

Lorsque ce projet de loi est déposé en juillet 2015 et lors du vote en première lecture le 6 /11/2015, il n’y a pas d’ajout sur les discriminations. C’est la commission des lois de l’Assemblée Nationale qui a adopté un élargissement après audition et avec l’argument de « l’adaptation au droit communautaire [européen] » (cf. rapport n° 3094 du 30/06/2016). C’est donc entre le 24/05 et le 30/06/2016 que les discriminations linguistiques ont été introduites dans la loi adoptée par l’Assemblée Nationale le 12/07.

La formulation retenue est ambiguë car la « capacité » est une possibilité mais pas forcément une mise en pratique. Il reste à voir comment elle sera interprétée par les tribunaux et quelle jurisprudence sera dégagée. Il y a un risque, dans le contexte actuel de crispation nationaliste, qu’elle fasse l’objet d’une interprétation réductrice retournée au seul profit du français, comme cela s’est déjà produit pour la célèbre ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Mais ce sera plus difficile parce que cet article est moins ambigu que celui de 1539 et parce que son intention est explicite dans les textes institutionnels d’accompagnement. On peut espérer que le contexte explicite de mise en conformité de la loi française avec les textes européens permettra de l’interpréter comme une véritable lutte contre la glottophobie. Il s’agit de restituer dans leurs droits, dans leur dignité, dans leurs capacités de personnes juridiques égales aux autres et dans leur liberté d’expression les usagers d’autres langues et d’autres variétés que le français normatif.

Philippe Blanchet

 

Compte -rendu La langue outil de domination, outil de libération- DEBAT :

Un intervenant :

Est-ce que vous faites vos cours en provençal ?

Philippe Blanchet : Oui, mais pas à Rennes parce qu’il n’y a pas un public qui parle provençal.

Le même intervenant :

Est-ce que vous n’êtes pas en contradiction avec tout ce que vous avez développé ?

PB :

Non, parce que j’ai bien dit que chacun doit faire un pas vers l’autre. Je n’ai pas le droit de leur imposer mes ressources linguistiques. Il faut que j’utilise des ressources linguistiques qui soient en relation avec ce qu’ils peuvent recevoir, en français mais avec l’accent provençal. Et là ils n’ont pas le droit de dire « on dit pas otre mais autre »… Il faut qu’ils acceptent quelque chose et que j’accepte quelque chose : c’est un chemin mutuel.

Un intervenant :

Dans un de vos exemples, est-ce que l’enseignant parlait le breton ?

PB :

Je pense que oui, parce que pendant de nombreuses décennies le recrutement était départemental donc il y a beaucoup de chance que l’instituteur ait parlé la même langue que ses élèves, en plus du français. Mais même s’il ne le parlait pas, la moindre des choses est de mettre en place un système pour que quand les enfants ne parlent que dans leur langue, quelqu’un comprenne ce qu’ils disent. Si l’enseignant ne comprend pas il doit apprendre leur langue et en attendant il doit prendre un traducteur, parce qu’on doit respecter les enfants et leurs droits.

Un intervenant :

Je suis enseignant sociolinguiste à Poitiers, spécialisé en langues régionales. J’ai beaucoup apprécié tout ce que vous avez dit. Notamment les questions d’hégémonie, les variations du français. J’ai grandi en Limousin, j’ai entendu parler limousin, je l’appelle occitan. Par rapport à la question des langues qu’on peut appeler minorées, j’ai bien compris que vous défendiez le point de vue que la norme, en fait, n’est pas quelque chose de nécessaire. Dans quelle mesure ne pas doter ces langues d’un certain nombre de normes pourraient les conduire à rester subordonnées aux langues dominantes, qui sont des langues faites de normes ?

PB :

La question est complexe. Mon point de vue fondamental est qu’on ne lutte pas contre les langues dominantes parce qu’elles ont des normes, mais parce qu’elles sont dominantes. L’objectif c’est de renverser les dominations sans les remplacer par d’autres. Donc l’idée, c’est que quand on travaille à la promotion d’une langue, donc des gens qui la parlent et qui font l’objet de discrimination (glottophobie), ce qu’on essaie de renverser dans le domaine politique c’est le fait qu’il y ait de la domination. L’idée c’est de viser la domination et pas la langue. Si on veut être cohérent on ne peut pas imiter le système de la domination en disant qu’on va lutter contre les dominants à armes égales. Je comprends la stratégie. Le dominant nous dit : une vraie langue c’est une langue qui s’écrit, qui a une orthographe, qui a une norme standardisée, sinon c’est pas une vraie langue. Si je fais ça, de m’adapter aux normes des dominants, des fois ça marche, des fois non. Ça a marché en Catalogne, assez bien au Pays Basque sud. Mais ça soulève d’autres problèmes. Ça va créer, à l’intérieur du groupe qui était dominé, une division entre ceux qui auront accès aux formes normalisées, qui vont devenir les dominants, et les autres qui vont être doublement dominés : par ceux qui dominent avec leur autre langue et par ceux de leur propre langue détenteurs de la norme de cette langue. On va multiplier la minoration linguistique par deux. Ça me pose un vrai problème. Qui sont les gens qui construisent les normes des langues minoritaires ? Ce sont les gens détenteurs du pouvoir, au moins symbolique, clef du pouvoir comme disait Gramsci : ce sont des enseignants, des universitaires, des gens qui ont fait de longues études. Ce ne sont pas les gens que j’ai dû croiser sur les petites routes, ce ne sont pas les ouvriers. Comme toujours, ça va être les dominants symboliques, culturels, économiques, politiques de la société ce qui va leur permettre d’être toujours du bon côté du manche. C’est vrai, que ce que je défend n’est pas simple : défendre les parlers populaires tels qu’ils sont et laisser la population autogérer ses formes linguistiques et ne pas passer par le système de l’ordre linguistique établi, ça peut aboutir à ce qu’on n’arrive pas à réussir le combat. Je me dis qu’il y a deux dangers : tout perdre en voulant garder nos parlers et à un moment donné plus personne ne parlera nos langues et peut-être qu’une forme survivra mais une forme de dominant qui n’empêchera pas les dominés de l’abandonner : tant qu’à apprendre un standard, autant apprendre le français, c’est plus efficace que le provençal ; du coup on n’est pas sûr d’enrayer la perte, il va rester une autre langue partiellement de domination et on va perdre les parlers populaires dans tous les cas, et ce sont les classes populaires qui perdent. Je sais qu’il y a des expériences d’autogestion langagière qui ont marché, c’est l’exemple du corse : Marcellesi n’est pas seulement l’inventeur de la sociolinguistique gramscienne, il a été l’un des principaux promoteur de la langue corse. Ils ont posé un parti pris de départ, c’est : il n’y aura pas de normes, de standard, d’orthographe du corse. Il y aura une transcription phonétique, une limitation des variations (à mon avis ils n’étaient pas obligés) mais bon : tout le monde peut parler corse à sa façon. C’est l’approche polynomique. Et ça a marché. On est bientôt quarante ans plus tard et la situation du corse est bien meilleure et cette autogestion a perduré. J’ai été à une soutenance de thèse de quelqu’un qui a étudié cette approche-là de la langue et ses effets trente ans plus tard. Dans la tête des gens, c’est clair : chacun parle son corse, selon le sud, le nord et si tu as appris le corse à l’école, tu le parles à ta façon et c’est pas grave. Le principal c’est que tu parles corse. Et du coup je me dis que puisqu’il y a des exemples où ça a marché ça me donne espoir que l’on peut imaginer des communautés linguistiques sans norme, sans standardisation, autogérées et donc sans domination. Je crois toujours à cet horizon-là d’une société linguistiquement égalitaire, et politiquement aussi. Mais je suis d’accord que c’est aussi prendre un risque.

Un intervenant :

Je vous remercie parce que votre conférence m’a décomplexé si on peut dire et m’a encouragé à intervenir. Je suis issu de la Kabylie, en Afrique du Nord, et la discrimination linguistique m’a forcé à militer dans un mouvement séparatiste. Donc j’étais un petit peu facho sans le savoir parce que ma langue est mon identité et elle est menacée de disparition vue la domination arabe algérienne, la bourgeoisie nationaliste arabe. Jusqu’à ce que je découvre les idées communistes et anarchistes. Est-ce qu’on peut dire, scientifiquement parlant, que la société communiste du futur va donner naissance à une langue internationale, vu que vous avez souligné une hospitalité linguistique, sans rapports de domination ?

P.B :

Si j’ai bien compris la question, je vais faire un commentaire sur la façon dont vous vous êtes présenté, votre petit parcours : vous avez dit une chose qui est très importante, c’est le fait que quand les gens sont en situation d’être discriminés ça les conduit à des comportements de repli, ça peut (pas toujours) parce que les sociétés qui excluent produisent de l’exclusion chez les exclus. Les exclus produisent de l’exclusion. C’est un phénomène classique. On monte les exclus les uns contre les autres parce qu’ils ont dans la tête l’idée que comme ils n’ont pas de place dans cette société-là il faut qu’ils créent leur société à part des autres, pour que les autres arrêtent de les exclure. Du coup ça donne une vision de l’humanité dramatique qui serait une juxtaposition de petits groupes humains, avec des frontières, des barrières, des murs… On sait à l’inverse, (on a plein d’exemples de ça), que les sociétés inclusives, c’est-à-dire celles qui assument leur pluralité, sont les sociétés qui assument le plus cette dérive-là. Il n’y a pas de démocratie, d’égalité, de société humaine juste et équitable, sans acceptation de la diversité des humains. Si on se dit qu’on peut vivre ensemble malgré nos différences, notre pluralité, qu’on se respecte en tant qu’êtres humains et qu’on partage nos points communs, personne n’est tenté de dire : « Je quitte, j’ai pas ma place, je vais construire quelque chose ailleurs ». Vous avez mis là le doigt sur quelque chose de très important. Le mythe que la société fonctionne bien si elle est homogène : dans ce cas ça devient une société excluante, discriminante, une société des tensions, et ça devient une société qui dysfonctionne gravement. La deuxième bonne question c’est : est-ce qu’on peut imaginer dans une société juste, égalitaire, où on met tout en commun dans le sens étymologique du communisme, l’émergence d’une langue internationale où il n’y aurait pas de domination ? Ça dépend de ce qu’on entend par là. Si on veut dire une langue qui serait en plus des autres langues partagée par tous, on peut l’imaginer. La question qui va se poser est : laquelle ? Et à partir de là ça va se compliquer. A ma connaissance il y a deux solutions : soit on prend une langue d’un certain groupe qui est déjà là et il devient le groupe dominant par rapport aux autres, soit on invente une langue qui ne serait la langue de personne. Ça a été le projet de l’élaboration des langues qu’on appelle artificielles, la seule qui ait un peu réussi étant l’espéranto. Mais là aussi, ce n’est pas une langue qui vient de nulle part, elle n’est pas neutre : c’est une langue occidentale et l’espéranto vu de l’Afrique subsaharienne c’est une langue de blanc, donc elle n’est pas neutre. Il faudrait réussir à inventer une langue qui ne soit la langue de personne, émanent de l’ensemble des communautés humaines, et ,qu’au final, elle n’apparaisse pas comme étant la propriété, l’invention, la façon de penser le monde, d’une certaine partie du monde. Dans ce cas-là, oui. Mais c’est un sacré boulot. Personnellement, si on me demandait d’y participer je dirais que le projet est enthousiasmant mais que je ne suis pas sûr d’avoir l’énergie. Je crois plutôt à la pluralité, au plurilinguisme. Il ne faut pas oublier que tous les humains sont dotés naturellement de cette capacité de parler plusieurs langues. Un bébé, il ne parle rien, donc il peut parler tout. La plupart des enfants du monde grandissent en moyenne dans quatre ou cinq langues premières. Il est assez fréquent de rencontrer des gens qui maîtrisent quatre ou cinq langues, qui se débrouillent pas mal dans deux ou trois, un peu dans deux ou trois de plus et quelques bricoles dans d’autres. L’idée c’est d’éduquer les gens à être plurilingues partout, et qu’on ait toujours quelqu’un qui fasse la médiation quand on n’a pas de langue en commun. Au lieu de se parler à deux on va se parler à trois. Et si on a vraiment envie on va apprendre une des langues de l’autre. Ça me paraît beaucoup plus réaliste que de créer une langue commune à tous.

Un intervenant :

On dit souvent que le système scolaire, que les Français, ne savent pas parler anglais, qu’on connaît peu d’autres langues. Comment améliorer ce côté plurilingue à l’école, comment permettre une ouverture aux langues qui fonctionne et qui donne envie ?

PB. :

Cette question a été beaucoup étudiée, il y a beaucoup de propositions qui ont été faites. Ce qui se fait à l’école fonctionne toujours en continuité et en prise, même s’il y a des discontinuités et des oppositions, avec le monde autour. Une des choses que l’on sait c’est que pour que l’école arrive à développer des plurilinguismes il faut d’abord et parallèlement que la société développe du plurilinguisme. Dans une société française qui donne comme modèle dominant le monolinguisme, c’est parfaitement incohérent et contradictoire de dire qu’à l’école on va apprendre plusieurs langues. On vit dans une société qui dit : la légitimité c’est d’avoir une seule langue ; et puis après on leur dit : apprenez-en plusieurs. Il faut renverser cette hégémonie du monolinguisme par l’idée d’une pluralité linguistique et éduquer tout le monde en disant que c’est parfaitement normal de grandir, de vivre, de développer sa vie à travers plusieurs langues. Du coup ça mettra en place des dispositifs où les enfants trouveront normal d’apprendre plusieurs langues. Après on sait : il y a les activités plurielles, les stratégies d’éveil aux langues, de didactique des langues. Ces choses fonctionneront efficacement à condition que tout le corps social soit convaincu de passer au plurilinguisme. Je dis à ceux qui ont des enfants : faites grandir vos enfants dans plusieurs langues. N’importe lesquelles. Le principales c’est qu’ils ne grandissent pas avec une seule langue. Quand ils grandissent avec une seule langue, vous oblitérez leurs capacités plurilingues et vous contribuez à construire un monde monolingue. J’ai toujours parlé à mes enfants en provençal, ils ont entendu à la maison parler arabe, espagnol, italien,… cela leur paraît normal ; juste pour les amener à cette disposition. Après ils en font ce qu’ils veulent. Créer l’idée d’une société plurilingue.

On peut s’amuser au niveau des distributeurs de billets. En France, en Bretagne il y a quelques distributeurs qui proposent le Breton. Si un distributeur propose l’italien et que vous choisissez cette langue, il refuse parce que votre compte est en France et vous n’êtes pas sensé être italophone. Mettez du plurilinguisme et vous verrez que la société va changer.

Un intervenant :

J’aimerais savoir ce que vous pensez de la langue des signes et de la définition et des connotations contenues dans l’expression « langue morte ».

PB. :

Je vais essayer de vous proposer des pistes : ce qu’on appelle la langue des signes, est complétée en France par française parce qu’en général il y en a une différente élaborée dans chaque État. Mais il y a des différences : les sourds de la moitié Nord de la France ne signent pas comme les sourds de la moitié Sud, ils ont des « accents ». Cette langue a une particularité : ce n’est pas une langue orale mais visuelle.Le principe a été de remplacer la communication orale par visuelle. Ça fonctionne comme les autres langues, mais là aussi, pour des raisons de domination des normes sociales il y a eu une longue période, en Europe en général, et en France en particulier, où l’enseignement de la langue des signes a été interdit par la loi. Il a fallu attendre la fin du XXème siècle pour qu’elle soit à nouveau autorisée. Vous imaginez dans quelle difficulté on met les enfants qui pourraient très bien communiquer en langue des signes, à qui on impose une langue orale qu’ils ne peuvent pas entendre ! Comme discrimination, on fait fort. C’est l’idée aussi que tout le monde doit passer au même moule. Et puis, en 2002 ou 2004, un texte a été voté qui reconnaît la langue des signes comme une langue comme une autre, dont les usagers bénéficient des mêmes droits et protections que les autres face aux discriminations.

Langue morte : ça s’appelle une métaphore biologique, le fait qu’on parle des langues comme si c’était des organismes vivants. Et là aussi c’est une façon de construire une idéologie. On fait croire qu’il y a des langues vivantes, donc des langues mortes, qu’il y a des langues maternelles. Les langues ne sont jamais ni maternelles, ni vivantes, ni mortes, parce que les langues ne relèvent pas du biologique mais du culturel. C’est des trucs inventés par les humains que les humains se transmettent par l’éducation. C’est la définition même de ce qui est culturel chez les humains. Le contraire de culturel c’est naturel, c’est-à-dire biologique, ce dont les humains sont porteurs par leur organisation biologique, leur ADN. Les langues ne sont pas dans nos ADN. Les langues sont des choses qu’on a inventées pour vivre ensemble. On peut arrêter de les utiliser, les abandonner, en inventer. Je préfère dire qu’il y a des langues qui apparaissent et d’autres qui disparaissent, ça oui. Il y a des gens qui ont arrêté de parler une langue ou alors l’ont énormément transformée, comme le latin qui a donné l’occitan, le corse, l’espagnol… Mais jamais le français n’est né, ni le latin. Il ne mourra jamais. Par contre, a un moment donné une langue émerge d’autres langues et à un moment donné son usage disparaît. Ça c’est plus juste. L’idée d’une langue maternelle qui serait transmise comme une donnée génétique, c’est une position idéologique : c’est pour enfermer les gens dans des identités linguistiques pensées comme ethniques dans le sens le plus racial. Comme si ça faisait partie de votre physique. Tout ceux qui s’intéressent à ces questions ne parlent pas de langues vivantes, mortes, maternelles parce qu’ils pensent les langues comme des pratiques sociales.

Un intervenant :

Vous parliez de la discrimination par rapport à la manière de parler. Cela revient souvent un peu comme une blague. Je pense notamment à l’écriture des SMS, l’écriture des adolescents, du coup c’est un peu une manière d’infantiliser, d’estimer qu’ils ne sont pas encore adultes parce qu’écrivant d’une certaine manière. C’est un peu revenu avec la réforme de l’orthographe.

Comment considérez-vous cette écriture : est-ce que c’est un moyen de résistance, est-ce une langue ?

P.B :

C’est un moyen de transcrire à l’écrit, de rendre visuel une langue qui au départ est une langue orale. La confusion est souvent faite et quand il n’y a pas longtemps, quelques milieux réactionnaires se sont rendu compte qu’on avait intégré depuis de nombreuses années l’orthographe rectifié dans les programmes de l’Éducation nationale, ils ont poussé de hauts cris pour dire qu’on massacrait l’orthographe et qu’on allait modifier la langue. En modifiant l’orthographe on ne modifie pas la langue sauf dans des cas particuliers, à l’inverse je pourrais vous expliquer comment l’orthographe compliquée du français a modifié la prononciation quand les gens prononcent des choses qui s’écrivent mais qui au départ ne se prononçaient pas, dans ce sens-là. Mais quand vous simplifiez l’orthographe pour la rapprocher de la forme orale vous ne transformez pas la langue orale, au contraire. Ça ne concerne pas la langue mais sa forme écrite. Il faut toujours se poser la question de la pratique sociale. Qu’est-ce qui socialement la justifie ? Qu’est-ce qui fait que notamment des jeunes, mais pas uniquement, ont inventé une façon d’écrire le français avec un système d’abréviations qu’on va retrouver surtout dans les SMS, textos, « chat » et autres forums ? Deux raisons principales. La première, comme les langues, la façon de les parler, de les écrire sont une façon de dire qui nous sommes, elles ont une fonction de marquage identitaire. Chaque génération, pour marquer son appartenance à une nouvelle génération, a toujours inventé des marques linguistiques d’identité de sa classe d’âge. Il y en a eu dans la mienne, il y en a dans la vôtre, il y en a toujours eu parce que chaque groupe humain, dès lors qu’il a conscience d’être un groupe, développe des marqueurs linguistiques de son identité. Ils abandonneront ces marqueurs quand ils passeront dans le groupe des adultes installés. En général il faut attendre trois ou quatre générations et il va être réutilisé des formes linguistiques des anciens quand on est jeune. Un grand classique : c’est daron et daronne (le père et la mère). C’était du français populaire des jeunes des années 1920 – 1930, c’est passé dans l’argot dans les années 1940 – 1950. On le retrouve souvent dans les romans policiers de cette période. Et puis ça a disparu. Et à la génération de mon propre fils j’ai entendu un jour mon fils, en parlant de moi, dire le daron. Ouah ! il parle français comme quatre générations plus tôt ! Le deuxième facteur c’est que ces jeunes-là (ils sont plus inventifs que les autres et heureusement, sinon on en serait encore à la préhistoire) se sont retrouvés avec un moyen de communication, un support du message linguistique tout à fait nouveau qui n’existait pas précédemment (portable). A la fin des années 1990 ils se sont retrouvés avec la première génération de téléphone portable c’est-à-dire avec un clavier avec les chiffres et si vous appuyez plusieurs fois sur les touches vous faites apparaître plusieurs lettres ou signes et la possibilité d’écrire un message avec un clavier à chiffres et ils ont eu cette inventivité, car un texto c’était limité en nombre de caractères. Du coup, pour prendre en compte ce nouveau support de communication il fallait faire court et ils ont inventé une nouvelle façon d’écrire le français à partir de sa forme orthographique : ils l’ont adapté à une situation particulière. Par exemple, bcp pour « beaucoup », (et on se demande pourquoi il y a un p à la fin). Ils sont revenus aux structures consonantiques (cf. l’arabe, l’hébreu), ils ont utilisé certains chiffres à la place de mots. Comme le 1 pour un. Moi qui vais beaucoup au Maghreb, je vois qu’ils ont été très inventifs parce qu’en plus ils l’ont utilisé pour écrire l’arabe marocain ou algérien, qui normalement ne s’écrit pas. Ils se sont mis à l’écrire en utilisant les caractères de l’alphabet latin plus les signes et les chiffres pour s’envoyer des textos en marocain ou en algérien avec des téléphones où il n’y avait pas les symboles de l’alphabet arabe et avec des sons qu’on ne peut pas transcrire avec l’alphabet latin. Ils sont allés prendre des chiffres pour écrire des sons. Ce qui est admirable c’est l’inventivité développée. C’est un bel exemple d’autogestion des pratiques langagières. Après ça a été utilisé aussi dans les « chats » ou il faut faire vite et court. C’est plus de l’oral, donc la forme orthographique devient secondaire. Dans les méls aussi. On utilise plus des formes de la relation orale qu’écrite, avec des raccourcis. Les méls sont des formes courtes aussi.

C’est encore un bon exemple de l’adaptation des gens aux codes sociaux de la langue. Il y a une pluralité de normes et on invente des formes linguistiques qui correspondent aux pratiques : un mél ça doit être court, on invente les formes linguistiques adaptées. J’ai beaucoup d’admiration pour ces gens qui ont inventé ces nouvelles formes.

Un intervenant :

La grande machinerie linguistique qui les entoure, la novlangue, comment ils y réagissent ?C’est comme la langue nazie qui avait subverti les mots.

PB :

Ça nécessite une éducation linguistique, c’est-à-dire que les gens sont éduqués à ne pas remettre en question les terminologies circulantes. Ce que vous avez appelé la novlangue, c’est la traduction de New Speech chez Orwell. Les gens ne sont pas éduqués à décortiquer ça, c’est-à-dire que c’est une façon de faire passer de l’idéologie cachée sous les mots (mon prochain bouquin s’appelle Les mots piégés de la politique, il parle de ça, je cite Victor Klemperer* dont vous avez parlé à propos de la langue du IIIème Reich). Les dominants sont très forts pour imposer à travers leurs formes linguistiques une certaine façon de penser le monde, et une certaine idéologie du monde cela fait partie de la mise en place de l’hégémonie. On connaît bien, parce qu’on a une certaine conscience politique, les trucs du genre « charge sociale », plutôt que cotisation sociale, cette façon de voir les choses et d’essayer de nous les mettre dans la tête. Ça nécessite une prise de conscience. Ces jeunes-là, parce que c’est eux la société de demain, on peut leur montrer que ce qu’ils ont élaboré c’est une forme linguistique particulière et qu’il faudrait qu’ils aient sur les autres qui parlent différemment, la même conscience que ce n’est pas universel, que cela ne s’impose pas de soi, qu’il faudrait déconstruire la façon dont ça a été construit de façon à éveiller leur vigilance. « Vous voyez, vous avez été capables de construire une façon d’écrire, eh bien il y en a qui sont capables d’inventer une façon de nommer les choses. Et, faites gaffe parce qu’à la façon dont ils nomment les choses, ils vous piègent ». Donc on pourrait les éduquer à cette vision critique-là de ces discours dominants en faisant le lien autour de l’inventivité langagière et de l’idée que la langue est un moyen de pouvoir. Du coup, il faut se méfier des messages parce qu’ils peuvent servir à prendre le pouvoir ou à exclure du pouvoir.

Le même intervenant :

Regardez le titre de la conférence : « la langue outil de domination, outil de libération ! »

P.B :

L’idée de résister aux discriminations, de se retourner contre les discriminations c’est la dynamique même de la libération. Se libérer de l’hégémonie, se libérer des mots piégés dont on vient de parler, de leur idéologie embarquée, se libérer des inégalités instaurées dans la société y compris par les inégalités linguistiques mais pas seulement, et donc retrouver une liberté d’expression et d’exister en tant qu’être digne et égal des autres.

Le même intervenant :

C’est repenser la dialectique qui me semble pas tout à fait au centre de votre réflexion, entre l’universel et le singulier.

P.B :

L’universel, c’est ce qu’on se fabrique de partagé. On peut rêver, et moi je rêve aussi de choses qui deviendraient universelles. Tout au long de ma carrière dans les sciences sociales je n’ai jamais rien trouvé d’universel de fait, et donc je me dis que puisque ce qui caractérise avant tout l’humanité ce n’est non pas uniquement la singularité mais la pluralité, parce que la singularité cela voudrait dire que les sociétés ne seraient que des juxtapositions d’individus différents les uns des autres. Or je pense que les individus sont différents les uns des autres et semblables pour partie, que les sociétés sont aussi différentes les unes des autres et en partie semblables aussi. Il n’y a pas d’universel mais tous ces gens-là peuvent partager quelque chose et se fabriquer du commun.

J’ai assisté à une conférence d’un psychanalyste autour de l’inclusion des enfants en situation de marginalisation sociale et il a eu une belle phrase. Il disait que la question n’est pas d’inclure, parce qu’inclure c’est prendre tout à l’intérieur, la vraie question c’est celle de l’intersection. L’intersection c’est la partie partagée par deux ensembles qui, par ailleurs, ont des parties différentes. Cette notion d’intersection c’est ça le commun, ce qu’on est capable de partager. On ne peut pas tout partager. Poser le problème en termes de singulier/universel ou relativisme/universalisme, c’est une mauvaise façon de poser le problème. La seule façon, à mon avis, de poser le problème pour qu’on puisse lui trouver une solution (parce qu’il n’y a pas de solution à un problème mal posé), c’est de poser le problème en termes de : qu’est-ce qui est commun et qu’est-ce qui ne l’est pas ? On peut avoir du commun sans parler la même langue. Moi qui parle des langues romanes, j’ai du commun avec des gens qui ont des langues romanes que je n’ai jamais apprises. Quand ils me parlent je suis capable de comprendre, quand ils écrivent je suis capable de lire. On a du commun sans le savoir. Donc je vais cultiver ce commun. Je comprends du portugais parce qu’en mélangeant l’italien, le provençal et l’espagnol, ça se ressemble et j’arrive à comprendre. Du coup je crée du commun. Qu’est-ce qu’on va trouver à partager ? Cela me paraît une chose fondamentale. Si on est dans l’alternative singulier/universel on est toujours dans l’alternative du renoncement. Et on ne peut pas renoncer à qui on est, à son histoire… La question n’est pas de renoncer à qui je suis pour devenir l’autre (ça, c’est le fantasme de l’assimilation) c’est de dire : qu’est-ce que je peux partager avec l’autre ?

Un intervenant :

Je suis aussi pour le plurilinguisme dès l’enfance. Dans l’État français, il me semble me souvenir qu’il y a une trentaine d’années le Cercle Gramsci avait fait un débat sur le sujet, et je constate qu’on refait un débat : les choses, au niveau du limousin (parce que je suis Limousin et je parle limousin, (l’occitan d’ici) les choses n’ont pas avancé, au contraire. C’est la décrépitude. Il y a peu de temps je suis allé dans un café philosophique à Limoges et le sujet de la soirée c’était le fameux mythe de la langue universelle. Je me suis dit : la langue universelle c’est la langue des signes, celle qui n’a aucun support linguistique écrit et ce que vous avez dit complète et infirme en partie ce rêve. C’est vrai que vous êtes un rêveur et on est tous, peut-être, des rêveurs.

Quelques remarques à propos du français : un grand linguiste occitan a fait un travail gigantesque sur le provençal et toutes les formes d’occitan et il avait eu l’audace d’écrire le français en supprimant le th, le ph, le y. C’est resté sans suite. Les démêlés des pauvres élèves dont 30 % ne savent plus lire ni écrire en français, on aurait pu l’éviter si cela avait été adopté et le français aurait pu faire un pas en avant énorme qui aurait permis l’intégration sans problème de toutes les communautés (ce mot n’est pas péjoratif) qui ont pu arriver ou qui étaient déjà là dans l’État français. A propos de cette idéologie française que vous avez considérée comme une religion, c’est vrai, la langue est sacralisée. Je ne vois pas pourquoi le problème de l’identité est liée au Front National. Ce ne sont pas mes idées. Quand on parle, je pense à M Valls qui est trilingue et qui est absolument contre les langues de France, ce n’est pas la peine de penser à Marine Le Pen et la plupart des gens, des Français et des hommes politiques sont comme ça. On les appellera fascistes ou pas, mais malheureusement je crois que ce n’est pas le lot en particulier d’un parti ou d’un groupe politique.

A propos de l’autogestion. Je suis occitaniste et je pense, et vous en tant que provençal vous devez comprendre un peu mieux, que la langue, quels que soient ses dialectes, ses parlers, elle doit aboutir à un moment donné à une sorte d’écriture, parce que les locuteurs de ces langues ils ont, à un moment donné, besoin d’un support écrit. Il doit être élastique, relatif. Il y a sans doute une façon d’imaginer une écriture globale avec des normes mais qui soient assez souples pour accueillir une diversité, qui est celle que vous revendiquez et que je revendique aussi, qui fait l’humanité. Donc l’idée de l’écriture, de la langue écrite, quelle que soit la langue, je pense que c’est un passage obligé et je signalerai que dans cette Europe, dont on parle beaucoup et qu’on veut détruire, il y a 54 langues qui existent (il faudrait définir le mot), de la plus petite jusqu’à la plus grande (territorialement) : c’est une diversité, une richesse et la plupart des gens ne sont pas conscients de cela.

A propos de ce concept de langue morte, en général on parle du latin et du grec ancien, elles se sont régénérées. Il vaudrait mieux parler de langue disparue, en voie de disparition. En tous cas en ce qui concerne le limousin, elle est en voie de disparition. Depuis plus de trente ans Limoges est capitale de la francophonie et dans cette instrumentalisation de la francophonie on ne parle que du francophone et donc elle est un instrument de notre disparition, élimination sur place. Il faudrait que les Limousins soient un peu conscients de cela. Ils n’ont aucun enseignement dans leur langue autochtone, s’y j’ose dire, elle n’existe nulle part. Alors qu’en Bretagne, elle est présente.

PB :

Merci d’avoir complété mes propos. J’ai effectivement été frappé, parce que je voyage dans beaucoup de régions de France : on voit en Limousin très peu de présence publique de la langue limousine. J’ai vu un panneau à l’entrée d’un petit village, doublé en occitan. En Bretagne c’est quasiment tous les panneaux, partout. Chez nous en Provence ce sont les municipalités qui les installent. C’est tout un combat. Lutter contre cette glottophobie qui fait que dans ce pays on a chassé la langue locale, qu’il ne reste quasi plus, en tous cas pour ces gens-là, que le français. On voit bien pourquoi il faut une prise de conscience, un combat pour que les gens, dont c’est la langue, aient le droit de l’avoir, de la parler, de l’écrire comme les autres, ni plus, ni moins. C’est un bon exemple de revenir à du local.

Un intervenant :

C’est à peu près ce que disait le précédent intervenant, avec des nuances. Quand on interroge le Rectorat il dit : l’occitan, oui on en fait. Il y a une calendreta avec deux emplois payés par la République. C’est merveilleux ! On a écrit au Défenseur des droits au mois de novembre, parce que tous les ans, le 20 novembre il y a la journée internationale des droits de l’enfant, que la France a signés, ratifiés sauf l’article 30 qui dit que tout enfant d’une minorité linguistique a droit à une éducation dans sa langue. On vient de recevoir la réponse qui dit que ce n’est pas possible parce que la Constitution s’y oppose. On est dans une idéologie qui est confortée par quelque chose de très solide. C’est difficile de s’adresser aussi bien à la population qui est formatée : je les vois à la Fête de l’amitié entre les peuples, à la Ligue des droits de l’homme et je leur ai dit : « ça ne vous dirait pas de vous investir dans la lutte contre cette discrimination-là ? – D’où tu tombes toi ? Ça n’existe pas ça. » Dernière anecdote que je voulais vous servir : par rapport aux Jeux olympiques. Il n’y a pas très longtemps il y a eu des jeux olympiques d’hiver à Sestrière en zone occitane. Et là l’occitan avait une place. On n’aura jamais les jeux olympique d’hiver sur le plateau de Millevaches. Les prochains se tiennent à Paris, il paraît que la partie maritime se tiendra à Marseille. Quelle place pour le provençal dans les jeux olympiques de 2024 ? C’est pas possible parce qu’on est en France. Quand les gens on créé des Calendretas, en 1979-1980, à l’époque ils disaient : on va montrer l’exemple et l’Education Nationale française va suivre l’exemple. Au bout de 10 ans elle a fait quelques classes bilingues mais c’était plutôt la politique du contre-feu, pour éviter que ça marche trop bien. Maintenant c’est très intéressant parce que ceux qui ont fait ça qui étaient amoureux de leur langue, de leur culture. Ils ont découvert, à l’occasion, qu’il faut s’organiser soi-même, de manière citoyenne, prendre ses affaires en main et avancer, donc ça a un impact sociétal important. C’est aussi en cela que la langue est un outil de libération. Si on aime sa langue, on s’aime, ça permet d’être des êtres humains dignes.

Je trouve que c’est une très belle conclusion. Merci beaucoup.

*Victor Klemperer, né le 9 octobre 1881 à Landsberg et mort le 11 février 1960 à Dresde, est un écrivain et philologue allemand.

Romaniste éminent, il est l’auteur notamment d’une Histoire de la Littérature française au XVIIIe siècle et d’un essai, Lingua Tertii Imperii, décryptage de la novlangue nazie utilisée comme moyen de propagande.

 

 

 

 

Actualité de la pensée de Georges Guingouin « Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation »

Actualité de la pensée de Georges Guingouin

« Une philosophie de la praxis qui aide à agir en période de fin de civilisation »

 

Nous publions ici la première partie d’une intervention de Francis Juchereau au colloque Actualité de la pensée de Georges guingouin, le 9 mars 2013 à Limoges Espace CITÉ. dont les actes sont à paraître.

 

Trois événements significatifs des années 2000 (2004-2005) Le soixantième anniversaire de la Libération : « recadrage » En 2004, le soixantième anniversaire de la Libération se traduisit par une série de célébrations tout à fait particulières : elles furent la « dernière occasion pour les survivants de parler avant de laisser la place aux historiens »1. A ce moment crucial, Francis Marmande, universitaire et journaliste au quotidien Le Monde, se rendit à Sainte-Savine dans l’Aube pour recueillir les paroles et les souvenirs de Georges Guingouin. Il en résulta un long article circonstancié de l’histoire de ce dernier et de son maquis limousin. Ce récit, qui débute par un étrange et fascinant grand portrait-photo de Guingouin tiré par Gérard Rondeau2, sera publié dans un hors-série Le Monde 2, novembre-décembre 2005 particulièrement soigné intitulé : « 1945, de la victoire des alliés au début de la guerre froide ». Dans ce grand dossier historico-journalistique sur la fin de la seconde guerre mondiale, qui se déploie du débarquement de Normandie (juin 1944) au procès de Nuremberg (octobre 1945 – décembre 1946), se côtoient et se croisent : acteurs de l’Histoire, journalistes, historiens, reportages, souvenirs, photographies, entretiens, archives, analyses, choix de temps forts. Entre le chapitre sur l’offensive des Alliés, illustré par l’opération Overlord, et celui des camps relatant Auschwitz, s’intercale la séquence sur la Résistance, exclusivement consacrée au Grand maquis limousin et à la figure de son chef irréductible. Ce chapitre de 16 pages, bâti à partir de l’article de Francis Marmande, s’achève avec bonheur sur une série de « portraits de maquisards » faits à Limoges à la Libération par le photographe Izis3. Avec cette publication, un événement inédit est intervenu, dans la mesure où ce journal réputé pour son sérieux a choisi, à l’occasion de cet important anniversaire, le maquis limousin et son dirigeant communiste hétérodoxe comme emblèmes de la Résistance intérieure toute entière. Ainsi, pour la première fois dans une publication nationale, la figure de Georges Guingouin sort de la mémoire historique périphérique pour recouvrer une place éminente. Il aura fallu attendre le 21ème siècle pour qu’une telle reconnaissance advienne. De plus, on notera sans ironie que la préface de ce grand dossier, signée par André Fontaine4, a pour exergue le mot « recadrage ». (2008) L’affaire de Tarnac : Guingouin et la nouvelle génération militante En 2007-2008, le gouvernement du président Sarkozy traque un mystérieux adversaire qu’il nomme « anarcho-autonome », ennemi censé menacer la sécurité intérieure. Au même moment, une affaire de sabotage de caténaires sur une ligne TGV, sans risque pour les usagers, déclenche une procédure antiterroriste accompagnée d’une massive, violente et médiatique intervention policière. Cette répression, qui s’abat principalement sur de jeunes habitants du village limousin de Tarnac, projette au premier plan un livre attribué à ces personnes. Cet opuscule, qui dénonce radicalement et avec un style recherché le système-monde actuel, a pour titre L’insurrection qui vient et pour auteur un « Comité invisible »5. Mais l’agitation effrénée, par le pouvoir de Sarkozy, du fantasme sécuritaire se révèle être une pantalonnade ; le dossier des interpellés s’avère sans consistance, le procès s’enlise et tourne court. D’autant que les errements du capitalisme financier déclenchent alors une crise mondiale sans précédent qui rappelle la juste mesure des choses et n’aura pas comme moindre mérite de contribuer au succès international de librairie de L’insurrection qui vient. Ce nouveau « Manifeste communiste », qui évoque avec acuité le crépuscule de notre civilisation, porte la parole et les perspectives de militants de la nouvelle génération. Après avoir pointé de manière elliptique, en sept petits chapitres, les pierres de touche d’un monde contemporain qui se délite, le Comité invisible, dans un capitule intitulé EN ROUTE !, annonce : « Nous nous situons d’ores et déjà dans le mouvement d’effondrement d’une civilisation. C’est là qu’il faut prendre parti ». C’est au chapitre suivant, « SE TROUVER », que la « rencontre » de ces nouveaux communistes avec Georges Guingouin s’annonce de façon tout à fait spécifique. En effet, aucune autre personnalité n’est prise nominalement pour référence dans cet ouvrage, si ce n’est Alexandre Kojève6, de manière moins directe. L’épigraphe du passage, « S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai. Partir de là », est lui aussi très signifiant. Et quelques lignes après, sur fond d’un rapport à la vérité conditionné par la praxis, la filiation avec Georges Guingouin est présentée en ces termes : « Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient lié à lui de façon irréductible (..) pas quelque chose que l’on détient mais quelque chose qui nous porte (..) Elle m’apparente à ceux qui l’éprouvent. L’être isolé qui s’y attache rencontre fatalement quelques-uns de ses semblables. Tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas. (…) Georges Guingouin, le « premier maquisard de France », n’eut en 1940 pour point de départ que la certitude de son refus de l’occupation. Il n’était alors, pour le Parti communiste, qu’un « fou qui vit dans les bois » ; jusqu’à ce qu’ils soient 20 000, de fous à vivre dans les bois, et à libérer Limoges » (fin de citation). (janvier 2013) « Le Grand Georges » : Guingouin et la génération 1968 Le 7 janvier 2013, Edwy Plenel, co-fondateur du journal en ligne Mediapart, publie sur la toile un long article sous le beau titre Georges Guingouin, en souvenir des résistances à venir 7. Ce grand journaliste français de la génération 1968 rend dans ce papier un hommage à la fois solennel, personnel et émouvant au Libérateur de Limoges. Edwy Plenel a  posté ces mots à l’occasion de la sortie nationale du téléfilm Le Grand Georges  de François Marthouret et Patrick Rotman8, évocation sensible et juste de l’homme Guingouin à la Libération et au temps de « son affaire », même si par trop romancée et biaisée politiquement9. Ces propos de Plenel indiquent par leur éloquence simple et leur profondeur la force de sa filiation idéologique, morale et historique avec le Libérateur de Limoges. En voici quelques bribes faisant particulièrement sens : « Guingouin, en souvenir des résistances à venir » (titre d’anthologie, à retenir !). « Moment trop ignoré de la mémoire française, l’histoire de vie que (le film) nous remémore est de celles qui, par leur modeste grandeur, sauvent l’espérance pour demain ». « Un homme dont le ressort n’était pas de l’ordre du pouvoir mais de celui de l’idéal ». « Un de ces imprudents qui, devant l’événement, ses défis et ses paris, choisissent d’inventer le chemin inconnu que leur dicte leur conscience, plutôt que d’arpenter les routes trop fréquentées des calculs, des renoncements et des carrières ». A l’instar des écrits du Comité Invisible, les mots d’Edwy Plenel et le film écrit par Patrick Rotman attestent que l’esprit, la pensée ou l’exemple de Guingouin se sont effectivement transmis aux générations militantes ultérieures, celle de 1968 mais aussi celle, bien différente, des années 2000. A la lumière d’une époque nouvelle et bouleversée qu’il s’agit autant que possible d’appréhender, essayons d’esquisser une approche des ressorts et de la pertinence de cet héritage. Caractériser notre époque  « Transition », un mot marqueur du temps présent Depuis les années 1980 et la chute du bloc soviétique, le mot « transition» suivi d’un qualificatif (économique, énergétique, démographique, écologique, climatique, technologique…) revient de plus en plus souvent sous la plume des journalistes, des économistes, des démographes, des climatologues, des responsables politiques. Sans conteste, la fréquence et l’étendue du champ de ce vocable dans les « récits » de notre époque, signalent que nous vivons un moment-charnière de l’Histoire. Fin du 20ème siècle : la « transition » néo-libérale En réponse à la double crise, pétrolière et des profits, des années 1970, puis à la disparition de l’URSS en 1989, le capitalisme en Occident s’est reconfiguré en néolibéralisme et emparé de la planète entière. Cette incroyable conquête, appelée de manière métonymique « mondialisation », s’est effectuée avec une telle rapidité qu’un universitaire américain, Francis Fukuyama, s’autorisera en 1989 à annoncer dans un article à succès que « la fin de l’Histoire », concept élaboré par Hegel, était advenue par la grâce de l’économie et de la démocratie libérales10. Ainsi, dans les années 1980, le mot « transition » était surtout utilisé par les économistes ou les politistes libéraux pour désigner le processus de passage massif à l’économie de marché des ex pays socialistes ou la conversion à la démocratie libérale de nombre d’entre eux. Les transitions au 21ème siècle 20 ans après, si cette transition économique, la « mondialisation », peut être considérée comme achevée, il n’en sera pas de même avec l’Histoire humaine, loin s’en faut. Dans un laps de temps historique extrêmement court, ce mot, qui continue plus que jamais à être utilisé, change de destination. Il s’applique en particulier dorénavant à des initiatives locales discrètes qui développent « par en bas » une transition d’une autre nature. Ces « villes en transition » ou ces « initiatives de transition » paraissent effectivement s’engager dans une voie les éloignant du mode de développement néolibéral. Ainsi, de telles communautés réduisent drastiquement leur consommation énergétique, relocalisent l’économie, expérimentent un ensemble de micro-politiques et de stratégies dites « de résilience »11. Les transitions du début du 21ème siècle sont clairement apparues au moment où la mondialisation libérale, qui s’achève, ouvre dans son sillage une pléiade de crises à l’échelle de la planète : crises climatique, écologique, alimentaire et énergétique ; crises financière et de la dette ; crise des dictatures, crise des valeurs morales et civiques, etc. Aujourd’hui le mot « transition » désigne des processus qui affectent à la fois les sociétés et l’environnement (humains et biosphère) à l’échelle planétaire, qui les dégradent ou les transforment rapidement, profondément voire radicalement et irrémédiablement. Ce vocable est aussi associé aux programmes établis par des institutions, des organisations ou des communautés afin de résister ou de remédier à ces crises systémiques complexes. Les formules « transition climatique », « transition énergétique », « transition écologique », « systèmes financiers et transition », « transition démocratique », etc. en sont devenues les locutions consacrées. L’idée de transition est par ailleurs très présente dans les travaux des intellectuels et des militants qui explorent aujourd’hui les pistes d’une alternative historique au néo-libéralisme, recherches qui connaissent un réel renouveau. Chaos et nouveautés historiques La première décennie du 21ème siècle ouvre une période troublée, particulièrement complexe : difficile à saisir. Au sein d’une écomomie-monde régie par le capitalisme néolibéral et sur fond de crises systémiques, de grands bouleversements s’opèrent à l’échelle de la planète pour une humanité quasiment interconnectée et interdépendante. Ces mouvements historiques ont comme caractéristique de se développer et de se décliner, dans tous les domaines et tous les endroits, sur le mode de la « guerre de basse intensité » : une guerre permanente et généralisée. Ce processus tectonique se déploie à travers un complexe de crises planétaires interactives déterminé par trois éléments structurels inséparables : – la crise économique néo-libérale, alimentée par l’hégémonie historique des marchés financiers mondialisés et surdéterminée par les mécanismes pervers (fuites en avant) inhérents à ce capitalisme de la démesure : plus-value fictive, dette, croissance-expansion sans limite, etc. – la crise écologique, sans précédent, qui impose la sortie de l’anthropocène12 et met l’humanité au défi de transformer radicalement son rapport avec la biosphère. – la crise culturelle qui interroge la modernité jusque dans ses fondements philosophiques, techno-scientifiques, politiques et moraux. Dans cette conjoncture, le sentiment de vivre la fin d’une époque et d’entrer confusément et chaotiquement dans une période historiquement et nécessairement nouvelle, « un temps où des limites seraient nécessaires », se répand à travers le monde.

Francis Juchereau

 

Notes :

1/ Le Monde 2, nov-déc 200 5 « 1945, de la victoire des alliés à la guerre froide » (132 pages, 170 photos), introduction page 3.

2/Guingouin pose debout dans son intérieur, à Sainte-Savine, tenant, poing serré en avant, la hampe du fanion de sa brigade de partisans, fanion derrière lequel apparait le masque au regard grave, fermé, résolu et étrangement pénétrant du libérateur de Limoges.

3/«A la fin du mois d’août 1944, le maquis du Limousin parvient à libérer Limoges. Izraëlis Bidermanas, alias Izis, photographe parisien, juif d’origine lituanienne, qui a rejoint les FFI, choisit ce moment pour faire poser un groupe de résistants, ‘ceux de Grammont’ (..). Ces photos, présentées à Paris en 1947, vont également changer la vie de leur auteur » (J-M Normand, Le Monde 2 nov-déc 2005 page 27).

4/ Historien et journaliste français ( 1921- 2013), journaliste au Monde dès 1947, rédacteur en chef de ce journal de 1969 à 1985. Il en est le directeur de 1985 à 1991.

5/ Comité Invisible, L’insurrection qui vient, La Fabrique éditions, 2007. http://www.bloom0101.org/pdf_Insurrection.pdf

6/ Alexandre Kojève (1902 -1968), philosophe français d’origine russe, est une figure importante dans la réflexion sur la philosophie politique ; il a renouvelé l’étude de Hegel en France. 7/http://blogs.mediapart.fr/blog/edwy-plenel/070113/georges-guingouin-en-souvenir-des-resistances-venir

8/Patrick Rotman, auteur scénariste-réalisateur, docteur en histoire, a réalisé plusieurs documentaires sur des grands événements de l’histoire et de la politique française aux XXe et XXIe siècles. Ses parents, réfugiés juifs en Limousin pendant la 2ème guerre mondiale, ont participé à la Résistance avec Georges Guingouin.

9/Voir article « Quelques remarques après la projection du Grand Georges » Per Lou Grand, bulletin n°92-2013 de Les Amis du Musée de la Résistance de Limoges.

10/Francis Fukuyama « The end of History ? » revue The National Interest, été 1989, article repris dans la revue française Commentaire n°47, automne 1989 puis développé dans La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Flammarion, coll. Histoire, 1992, pour l’édition française.

11/Cf., notamment, Rob Hopkins, Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Les Éditions Écosociété, pour l’édition française, 2010, Montréal Québec.

 

A paraitre : ACTUALITÉ de la PENSÉE de GEORGES GUINGOUIN Actes du colloque tenu le 9 mars 2013 Limoges, Édition, Amis du Musée de la Résistance. Avec les interventions de : Marcel PARENT : Les années d’apprentissage de G. Guingouin (1913-1935) Elsa EBENSTEIN : La municipalité Guingouin (6 mai 45 – 19 octobre 47) Francis JUCHEREAU : une philosophie de la praxis qui aide à agir en temps de fin de civilisation Geneviève HUTTIN : Le point de vue du peuple Gérard MONÉDIAIRE : Les pensées politiques de Georges Guingouin, hypothèses Pierre LABROT : « L’école du terrain ou le maquis de l’universel

 

Culture (s) : distinction, politisation, émancipation – Yvon LAMY

début de l’article….Ces quatre points cardinaux offrent quatre dimensions différentes mais complémentaires de la culture: – l’intégration renvoie à la socialisation, à ses normes et à la formation de la personne dans un cadre sociétal (famille, école, métier et profession) ; – la distinction renvoie à l’expression de soi et à l’expression des goûts selon les classes, les groupes, les âges, les sexes, les territoires et leurs potentialités d’offre culturelle ; – la politisation renvoie à la promotion de la culture et au développement de ses équipements par les administrations de l’Etat et par celles des collectivités territoriales (choix politiques, budgétisation, monde des professionnels de la culture, médiatisation, idéal de démocratisation) ; – l’émancipation renvoie à deux modalités de l’engagement militant : soit en faveur de la culture comme cause à défendre en tant que telle (il s’agit alors d’émanciper la culture d’une tutelle quelconque qui la brime et, par là, de la défendre comme une liberté et un droit), soit en faveur de la culture comme moyen – pour une cause sociale, une cause politique ou une cause idéologique – d’être promue et défendue (il s’agit alors de s’émanciper par la culture et de valoriser à large échelle l’importance d’une cause par un acte culturel créateur, comme la diffusion d’une chanson, d’un spectacle, d’un concert, d’un événement festif, d’une peinture, d’une sculpture…). Je ne traiterai le point « intégration » que brièvement dans la mesure où il implique par lui-même, d’une part, une lecture de l’entrée de chaque individu dans la vie sociale et, d’autre part, une étude des phénomènes de socialisation, d’acculturation, d’interaction… relativement aux diverses situations successivement vécues par chacun de nous. J’insisterai davantage sur les trois autres points cardinaux : tous trois supposent un mode de participation à la vie culturelle qui peut tour à tour prendre les aspects les plus contradictoires, à savoir : aspect vulgaire ou cultivé, aspect passif ou créateur, aspect uniformisé ou résistant, aspect consumériste ou engagé, aspect traditionnel ou avant-gardiste, aspect réactionnaire ou révolutionnaire, etc. Distinction par le loisir de l’individu hors travail – culture se déployant dans le temps libéré du travail : elle ouvre des possibilités infinies d’expression de soi ; – culture de fréquentation des équipements culturels (maisons de la culture, théâtre, cinéma, musées…) : quelle initiative propre (liberté de faire ou de ne pas faire, de sortir ou de rester, sociabilité, individualité, repli sur soi…) ? Quelle sélection des événements culturels ? Quelle dépense consentie ? Quelle quête d’un capital symbolique ? Quelles pratiques en amateur ? – culture du goût : les classes, les groupes, les âges, les sexes se distinguent par leurs choix, leurs fréquentations, leurs expressions, l’intensité de leurs investissements, leurs jugements esthétiques. Tout goût est une forme de dé-goût.

Politisation par l’implication du citoyen, du professionnel et de l’élu – culture associative : l’initiative (quel domaine ? quel public ?), le bénévolat (quels groupes ? quelles classes ? quels âges ?), la reconnaissance (les minorités ethniques et leurs associations) [registre de la société civile] ; – culture politique : la qualification des biens culturels dans les programmes politiques, un budget de l’Etat et des collectivités, une administration et ses effets. La culture comme intérêt général [registre des pouvoirs publics] ; – culture comme service : une cause « différente », portée et défendue par les acteurs professionnels, médiateurs et intermittents [registre du service public culturel]. Emancipation de la culture et émancipation par la culture – culture émancipée : donner à la culture son autonomie, la couper de toute tutelle politico-idéologique ou de toute emprise médiatique ! Soit ! Mais comment ? La culture peut-elle se déployer sans les aides substantielles des pouvoirs publics ? Et ne développe-t-elle pas, elle-même, des « parts de marché » ? Son rapport à l’argent est-il contradictoire avec son rapport à la création ? Ne transige-t-elle pas avec le monde de l’entreprise par le mécénat ? La culture est-elle si émancipée que l’on veut bien le dire ? – culture émancipatrice : elle est à la source d’actes donateurs de sens. Par exemple, la création artistique peut aussitôt se mettre au service d’une mission, d’une cause, d’un cas, d’un droit… à promouvoir, à faire connaître, à diffuser, à défendre contre vents et marées. Tel chanteur engagé peut parler haut et fort pour une liberté… Tel metteur en scène peut mettre en image la précarité, l’exploitation, la stigmatisation… de tel ou tel groupe social… Picasso peint le martyre de la ville de Guernica pendant la guerre civile espagnole ! – culture, symbole de liberté et indice d’inégalités ? Partout dans le monde, des attaques contre la liberté culturelle se produisent, parallèlement à d’autres attaques contre d’autres libertés. Pourtant la démocratie ne peut se déployer que si la culture de l’individu est respectée comme un droit inviolable : droit d’accès, création artistique, expression de soi, lien social. Or elle reste le théâtre d’inégalités persistantes !

Yvon Lamy.

 

 

Nous faisons paraître la première partie du compte-rendu de la soirée avec Yvon Lamy, sociologue et philosophe. La partie débat paraitra ultérieurement. La soirée fut introduite par Jean-Pierre Juillard.

Il faut remercier Yvon LAMY d’aborder avec nous un sujet d’une grande complexité. Mais avant toute chose, je voudrais dire quelques mots sur la personne et le personnage, parce qu’il y a toujours un personnage et une personne en nous. Yvon Lamy est arrivé dans les années 2000 à Limoges, et il a créé ici le Département de sociologie. Après une carrière éminente à Bordeaux (il est agrégé de philosophie et professeur des universités) il a déverrouillé l’Université de Limoges, qui s’interdisait un peu d’ouvrir son champ d’investigation à autre chose que la littérature. C’est ainsi qu’ayant réussi, avec beaucoup de difficultés j’imagine mais avec beaucoup de succès, à créer un département de sociologie, il n’a pas réussi à ouvrir un département de philosophie. Il n’y a pas de département de philosophie à Limoges, ni de département de psychologie. Il y a quelques lacunes comme ça qui sont assez significatives, et qui mériteraient un petit mémoire de sociologie. Yvon Lamy a cette audace de nous parler d’un sujet extrêmement complexe, et de venir en parler dans le cadre de notre petite organisation. Au Cercle Gramsci, on l’a déjà reçu deux fois. Moi, ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est de voir l’accueil et l’humilité d’Yvon Lamy face à nos exigences : on lui a demandé de ne parler que trois quarts d’heure au maximum (pour quelqu’un comme moi, c’est déjà une véritable contrainte !) puis on lui a demandé de faire un petit papier. Il a tout accepté. Pour ma part, j’attends beaucoup de cette réflexion. La culture, c’est une sorte de mot-valise : tout devient culture, et peut-être rien n’est culture. Dans le cadre qu’il nous a plus ou moins tracé, Yvon Lamy a établi quatre catégories de pensée : la distinction, la politisation, l’émancipation et l’intégration. Yvon Lamy est dans le cœur même du projet du cercle Gramsci. Le Cercle Gramsci a été fondé il y a une trentaine d’années. Je fais partie des fondateurs et notre idée était la suivante : fournir des armes aux gens qui voulaient bien partager avec nous une réflexion sans être instrumentalisés. C’est-à-dire des gens qui essayaient de s’arracher à l’idéologie (je crois qu’il y a un couple idéologie / culture) ; des gens qui essayaient de s’arracher à l’intégration brutale, à la « distinction » dont parle Bourdieu. Nous essayons tous de nous distinguer les uns des autres. On a plus ou moins réussi, mais dans tous les cas c’est dans cet état d’esprit que le cercle Gramsci se développe. Nous sommes des gens qui cherchons dans ce demi-chaos qui nous entoure des petites lueurs, ces lucioles dont parle Pasolini. Comme vous le savez, Antonio Gramsci fut l’un des premiers à souligner à quel point l’idéologie était fondamentale. Quelle que soit la place qu’ils peuvent avoir dans la production, les gens ne sont pas déterminés de façon probante, ils ne sont pas nécessairement ceci ou cela parce qu’ils sont dans une chaîne de production. Ils sont surtout ce qu’ils écoutent le soir à la télé, ou ce qu’ils lisent dans une salle d’attente chez le dentiste. L’idéologie, donc, nous a totalement envahis. Je pense que là-dessus il faudra que l’on réfléchisse beaucoup, parce que l’enjeu est de taille dans cette espèce de foisonnement terible, et c’est en même temps une de nos urgences. Parce que tout le monde a bien compris le jeu : jusqu’au fin fond de nos synapses on essaie de nous imprégner, avec parfois beaucoup d’habileté. Yvon, dans « l’émancipation » je voudrais que tu nous parles de la langue, du rôle de la langue, de la langue que nous sommes en train d’habiter, de quelle manière elle est en train de devenir une novlangue, et de quelle manière comme disait Mallarmé on peut retrouver un sens plus pur aux mots de la tribu. Nous sommes dans un état tel qu’il est nécessaire, parmi les outils de notre émancipation, de retrouver une manière de dire notre singularité. Un dernier mot : comment faire pour que « l’infracassable noyau de nuit » de chacun d’entre nous puisse rencontrer l’universel ? Yvon LAMY : Merci pour cette introduction. Je n’ai pas tout à fait axé les choses comme ça, mais il y aura une discussion tout à l’heure, et nous parlerons des problèmes qui sont soulevés par Jean-Pierre, même si je vais y faire quelques allusions. En fait, je me suis donné un programme extrêmement important : distinction, émancipation, politisation et intégration, ce sont les quatre points cardinaux de la culture. On s’intègre à une société, on se distingue, et puis la politique s’en mêle parce qu’il y a des problèmes d’équipement, des problèmes de budget, des problèmes de pratique et de public, et finalement on se pose la question philosophique de la fin : est-ce que la culture nous émancipe, nous libère ? C’est pourquoi j’avais noté ces quatre points. J’ai travaillé très longtemps sur cette question, et je vais la prendre de manière transversale en croisant ces quatre points et peut-être en simplifiant un peu les choses. Tout d’abord, je voulais vous dire que je vais parler en tant que chercheur, avec des hésitations par moments. Je vais m’appuyer sur des enquêtes sociologiques précises, sur des lectures que j’ai faites au cours de ma vie professionnelle. En tant que chercheur et enseignant, j’ai beaucoup lu et beaucoup enseigné la question culturelle. Au fond, mon problème va être de vous dire d’abord : Qu’est-ce que la sociologie peut nous dire en tant qu’elle est confrontée au phénomène culturel et artistique aujourd’hui ? Dans un deuxième temps, j’essayerai de vous parler de la manière dont on observe les pratiques culturelles et de ce que ça peut nous apporter aujourd’hui sur les questions que j’ai indiquées tout à l’heure. Sur la question de la sociologie confrontée au phénomène culturel et artistique avec l’impossibilité d’une définition, Jean-Pierre le disait bien : c’est très compliqué, la question de la culture. Il n’y a pas de définition philosophique de la culture, il n’y a pas d’essence de la culture, il n’y a pas de nature de la culture. Il y a des pratiques culturelles, il y a des groupes qui s’intéressent à la culture, il y a un langage qui parle de la culture. Vous me qualifiez de philosophe et de sociologue, et c’est vrai, je suis un peu les deux. J’ai une longue formation de philosophe (10 ans : 1962 – 1972), j’ai longtemps enseigné la philosophie dans l’enseignement secondaire (17 ans), puis j’ai bifurqué vers la recherche sociologique au début des années 1980. Je suis devenu sociologue à Bordeaux d’abord, et ensuite à Limoges comme professeur. Cette bifurcation n’a jamais été un renoncement à la philosophie. J’ai toujours essayé de faire servir ma formation de philosophe au travail du sociologue, et inversement. Pourtant on peut dire que la sociologie est une remise en cause des catégories philosophiques, parce qu’elle soumet le chercheur à un travail d’enquêtes : observations, questionnaires. Il pose des questions, mais il n’a en fait sur le phénomène qu’il étudie que des connaissances éparses ou toutes faites ; donc il essaie de les déconstruire et d’en proposer d’autres qui sont plus objectives et mieux fondées scientifiquement. C’est pourquoi la sociologie soumet le chercheur au travail statistique, au travail documentaire, à la critique des données, et c’est de là que le chercheur tire l’ensemble de ses connaissances et qu’il se forge les principaux modèles explicatifs qui tentent d’unifier tout un domaine de phénomènes et de problèmes sociaux. Dans le domaine culturel, j’ai repéré trois grands modèles explicatifs centraux, sachant qu’ils ne sont pas les seuls, mais il me semble que ces trois grands modèles explicatifs que je vais vous présenter vont nous permettre de mieux saisir la manière dont aujourd’hui on peut parler utilement, efficacement, scientifiquement de la culture. Ces trois modèles, ils analysent le spectre des phénomènes culturels, les pratiques, les publics, les structures, les emplois, la distribution des emplois dans l’espace social, les politiques et les budgets aussi (vous savez que les budgets sont extrêmement importants dans la gestion des cultures), ils expliquent les processus de qualification : vous savez qu’au fond on ne peut parler de bien culturel ou de culture que si on qualifie les biens culturels, les offres culturelles, les pratiques culturelles. Alors, comment cette qualification s’opère-t-elle ? Comment introduit-on cette idée de qualité culturelle dans un bien ? Par exemple je ne dirais pas que cette table est culturelle, mais je dirais que l’assemblée que nous formons aujourd’hui a quelque chose de culturel ; donc je la qualifie par mon langage. J’ai pris très souvent l’exemple du monument historique : vous savez, ces monuments, ces palais, ces châteaux, ces églises, ces cathédrales, ces entrepôts, qui aujourd’hui sont qualifiés de culturels ou de patrimoniaux, patrimoine national ou patrimoine historique. Là, il y a un processus de transmutation. Vous savez que dans la religion catholique, il y a un moment où on vous dit : «  Ce morceau de pain-là va devenir le corps du Christ » – «  Ah ! bon, très bien ». Il faut vraiment le croire. Les gens qui sont dans l’assistance le croient : quand le prêtre prononce une certaine parole, ce morceau de pain devient la présence réelle du Christ. Ça s’appelle la transsubstantiation. Il n’y a pas que dans la religion que cela se passe ; ça se passe aussi dans certaines opérations de l’État. L’État dit à un moment donné : « Ce château, cette ruine archéologique, cet objet d’art, je vais lui donner la qualité de patrimoine culturel, je vais la qualifier d’objet d’art culturel représentatif d’une histoire de la nation, représentatif d’un style régional ». Alors évidemment il y a des commissions qui se réunissent, des procédures qui se mettent en place, il y a des jurys, et tous ces gens-là mis ensemble forment la qualité culturelle, produisent de la qualité, produisent des qualifications. C’est ça qui me paraît important : comment on produit de la qualité culturelle. Les modèles dont je vous ai parlé tout à l’heure sont des producteurs de qualification. Bien sûr, ces trois modèles étudient aussi les emplois, les statuts et cette exception française que constituent les intermittents du spectacle avec leurs difficultés, ces négociations permanentes dans le cadre des ASSEDIC, la relative précarité des artistes qui doivent trouver chaque fois 507 heures de travail annuel. Les modèles dont je vais vous parler expliquent tout cela ; mais c’est foisonnant comme problème, et à un moment il faut se dire : « Je me spécialise sur les publics culturels » ou « Je me spécialise sur les industries culturelles », etc. En fait, la culture est un univers très fragmenté, et ce soir je vais essayer de vous montrer que cette fragmentation a quand même une unité. Elle a une unité selon ces trois modèles : on peut prendre la culture selon le modèle du marché (on va dire que tous les biens culturels sont sur le marché, la culture c’est une sorte de marché et je vais vous dire ce que j’entends par marché) ; ou bien on va dire que la culture crée des mondes de coopération, des mondes sociaux (par exemple, faire un film, c’est un monde culturel qui se construit et dans lequel des coopérations entre les scénaristes, les comédiens, les artistes s’opèrent), c’est le deuxième modèle explicatif ; enfin il y a un troisième grand modèle explicatif, qui est un peu la critique des deux précédents : c’est de montrer que la culture, c’est la société, au fond, et c’est une société en conflit, avec des oppositions, avec des tensions entre des emplois, entre des goûts, entre des œuvres ; et c’est plutôt la position assumée par Pierre Bourdieu. Le modèle du marché, c’est la position de Raymonde Moulin dans Le marché de la peinture en France. Elle a écrit ça dans les années 1970. Pierre-Michel Menger parle de la protection des intermittents du spectacle comme d’acteurs qui jouent un rôle sur un marché, avec des échanges, etc. Quand je parle des mondes de l’art comme des mondes de coopération, dans le deuxième modèle explicatif, je parle plutôt des Américains, des interactionnistes, des gens comme Howard Becker ou Erving Goffman qui considèrent que tout se négocie dans l’interaction pour produire le bien culturel. Vous en avez un exemple si vous avez la patience de rester à la fin d’un film, quand vous voyez défiler tous les noms avec toutes les activités. J’ai la patience de rester jusqu’au bout. Eh bien, je vois défiler devant moi un monde. C’est ça : un monde de l’art. C’est ce défilé, avec toutes ces personnes qui ont coopéré sur un plateau, qui ont coopéré non sans créer des tensions certainement, mais qui ont coopéré malgré tout pour produire cette œuvre. En fait, ce que va dire le troisième modèle, c’est que ce monde de l’art qui a produit le film, est pénétré par des conflits, par des contradictions, des antagonismes, que pointe en permanence quelqu’un comme Pierre Bourdieu. C’est le troisième modèle explicatif. Voilà ce que je voudrais vous dire dans un premier temps. Après, je vous parlerai davantage des pratiques culturelles et des publics. Le marché des œuvres culturelles Le marché des œuvres culturelles est fondé, comme n’importe quel marché, sur le rapport entre offre et demande. La demande, c’est celle des publics ; l’offre, c’est celle des structures, des équipements. Par exemple en Limousin il y a vingt et un grands équipements culturels sur toute la région (j’inclus le festival des Francophonies) qui font des offres que l’on appelle des programmations culturelles, qui sont consommables sur un marché. C’est un modèle économique, c’est un modèle qui considère le marché des œuvres d’art comme un marché où on dépense de l’argent pour acheter un service de consommation. Et donc, le problème de ce premier modèle, c’est de savoir comment ont produit de la valeur et de la rareté pour produire en même temps de l’intérêt de la part du public. Et puis, c’est aussi un modèle dans lequel on s’interroge sur la rationalité, la démarche des acteurs, la démarche des professionnels. Quelle est la rationalité des acteurs économiques dans le monde de la culture ? Qu’est-ce qu’ils cherchent à faire ? Qu’est-ce qu’ils veulent faire ? Est-ce qu’ils sont si à l’aise que ça ? Réponse : non. Le monde de la culture n’est pas tout à fait le monde de la santé. Dans le monde de la santé, il peut y avoir les grands laboratoires de pharmacie qui produisent des biens qui se vendent exactement comme peut se vendre un stylo, une voiture ou un appartement. Mais la culture, économiquement, fonctionne toujours à perte. Donc il lui faut (dans le système français, c’est très net) il lui faut tout le temps des systèmes de compensations financières, budgétaires, qui viennent rendre accessible la culture dans une perspective démocratique. Donc, on voit bien que ce n’est pas un marché tout à fait comme les autres. Il y a aux États-Unis une loi qui montre que si on devait payer le prix d’une place de spectacle ou d’une place de cinéma à son coût réel, eh bien, ça serait exorbitant. On le voit très bien dans le secteur privé de la culture : quand vous allez au Zénith, vous payez des places à un prix beaucoup plus élevé que quand vous allez à la Passerelle ou à L’Union. On voit très bien qu’il y a là un décalage et que la question économique est la question centrale. Parce que ce sont des structures qui sont aidées et qui sont subventionnées, en partie, par le Ministère ou par les collectivités. Donc on voit que cette question est très importante. Il y a une autre chose dont je voulais vous parler à propos de ce modèle : les acteurs qui travaillent se considèrent comme dans un monde incertain, un monde instable. Les statuts y sont précaires, flottants. On ne sait pas si demain on aura un travail qui pourra continuer le travail d’hier. On le voit bien dans la clôture de la fabrication d’un film : une fois le film fini, tout le monde part à la recherche d’autres cachets ou d’autres contrats. On est dans un monde relativement fragile, où les choses se négocient assez rapidement et où les statuts comptent assez peu. Le rendement des diplômes est assez faible. Alors, tous ces éléments sont fugaces, aussi bien du côté des emplois que des œuvres. Je prends par exemple le cas du marchand de tableaux, du collectionneur ; il prend des risques, parce qu’il va travailler sur le nom d’un artiste inconnu et il va essayer de le promouvoir, de parier sur lui, de sorte que son nom devienne connu. La figure du collectionneur est une bonne figure pour comprendre ce modèle du marché : comme un entrepreneur, il faut qu’il risque quelque chose. C’est un peu une loterie. Il se demande comment, en pariant sur une œuvre, il va en tirer des bénéfices intéressants. Vous avez aussi l’artiste qui cherche à faire carrière. Comment fait-il ? Ce n’est pas écrit dans un guide. L’artiste est obligé de se manager lui-même, de trouver lui-même les ressources pour essayer de se faufiler, de se faire connaître et de se distinguer des autres. La question de la distinction apparaît ici. L’artiste se demande comment faire carrière et trouve le système que l’on connaît bien, par exemple dans le cadre des Francophonies celui de la résidence. La résidence, c’est un calcul économique : avec la résidence, l’artiste peut se faire connaître dans un cercle restreint, mais il va produire une œuvre à certaines conditions dans le cadre d’un cahier des charges très précis. Dans toutes ces situations le rendement des formations est faible. Je veux dire que les formations comptent peu, le goût du risque est très fort, l’aspect psychologique de ce risque est très fort, et à mon avis tout ça est plus important que les considérations financières parce que ce qui est en jeu c’est la construction de quelque chose, la construction d’un bien culturel, la construction d’une œuvre, la construction d’une carrière… c’est vraiment un pari ! Quand ça marche, l’artiste, l’architecte, le compositeur, le chorégraphe, l’écrivain, décrochent le gros lot, ils se font un nom, leur carrière décolle, leurs revenus avec. Ce sont de stratégies conscientes de singularisation. On se singularise parce qu’on pense que la signature d’un artiste est essentielle pour que la valeur culturelle soit produite, et au fond la valeur culturelle n’est produite que quand on peut dire : « Voilà, cette œuvre appartient à Untel et elle est signée par Untel ». Si cet artiste est reconnu en tant que tel et reconnu par les médias, eh bien, sa carrière va décoller. Ce que je suis en train de vous dire, c’est comment on crée un artiste, comment on crée une œuvre, comment on crée un bien culturel. Et c’est là la complexité culturelle : vous pourriez trouver, pour chaque bien singulier, une trajectoire de vie très différente. Prenez le cas de Picasso. Moi, je ne sais pas comment Picasso est devenu Picasso. Prenez le cas de Rembrandt. Je ne sais pas comment Rembrandt est devenu Rembrandt. Prenez le cas de Depardieu. Je ne sais pas comment il est devenu Depardieu. Bien sûr, il a écrit des petites choses : lettre à mon père, lettre à ma mère, on le voit faire, etc. Mais ce que vous ne saurez jamais, c’est les coups de fil qu’il passe, c’est les commandes qu’il reçoit. Tout d’un coup vous savez qu’il va faire un film sur tel thème avec Fanny Ardant. Mais comment tout ça s’est passé ? Les coulisses de la fabrication du produit culturel, on ne le saura jamais. C’est ça qui est très compliqué, dans le travail d’un chercheur comme le sociologue. Un sociologue doit être un espion : il faut qu’il espionne pour essayer de voir ce qui se passe derrière les façades des maisons. S’il ne sait pas ce qui se passe derrière les façades des maisons, il ne saura rien de ce se passe dans la société. Il faut qu’il ouvre les portes, et pour qu’il ouvre les portes il faut qu’on l’aide et que l’on soit d’accord pour l’aider. C’est ça qui est compliqué. Vous voyez dans ce marché des œuvres culturelles des analogies avec le monde politique. Je suis persuadé que le monde politique fonctionne de la même façon. Le vote pour un élu est une première qualification, mais cette qualification il faut la rendre durable. Il faut que la légitimité qu’il a reçue du vote lui donne une persistance dans le temps pour rejoindre l’élection suivante, donc il faut qu’il soit crédible, il faut qu’il soit légitime. Comment construit-il tout ça ? Encore une fois, il n’y a pas de guide. Bien sûr, il y a des partis politiques qui le conseillent, bien sûr il y a des notables avec qui il peut en parler, mais comment construit-il cette continuité ? C’est ça qui est compliqué, ce sont ces mécanismes qui intéressent le sociologue quand il peut y pénétrer. Le premier modèle explicatif de la culture, c’est ce marché des œuvres, des objets d’art, des qualifications professionnelles, qui est un marché toujours fragile, toujours remis en question selon les sinusoïdes de l’offre et de la demande. Ce soir j’avais fait une offre, par exemple : venir parler de la culture avec la star Yvon Lamy. Évidemment, j’ai beaucoup moins de succès que les bouddhistes là-bas et que les migrants en face, qui sont certainement plus importants que la culture. Donc il y a eu une offre, elle est pas mal, elle est honorable, mais la concurrence a fonctionné d’une manière différente. Nous sommes tous comme ça, dans des positions où l’offre doit recevoir une demande et la demande ne peut vivre que par rapport à une offre. Tout ça me rend extrêmement modeste, parce ces questions culturelles sont très complexes. Le monde de l’art Deuxième grand modèle explicatif, après le modèle du marché : le modèle du monde de l’art. J’en ai un peu parlé tout à l’heure avec l’exemple du film. Je disais qu’à la fin on voyait défiler un monde de l’art, c’est-à-dire ceux qui ont permis cette œuvre, ceux qui ont produit cette œuvre, y compris les conseils régionaux qui ont une politique cinématographique, puisqu’à la fin vous voyez apparaître « avec l’aide du Conseil régional du Limousin, avec l’aide du Conseil régional des Pays de la Loire… » Le monde de l’art, c’est une autre façon d’aborder la question de la culture en mettant en évidence les pratiques. On part des pratiques. Les gens se réunissent sur un projet : faire un film, faire une sculpture, faire un tableau, composer un opéra, et ce projet attire de manière inductive des experts. Par un système de sélection on choisit des experts. On choisit de scénaristes, des comédiens, on fait appel à des grands noms. Il y a même des films sur les films, des films qui montrent comment on fabrique des films et ils sont passionnants, car ce sont des films qui réfléchissent sur eux-mêmes, qui montrent comment se fabrique ce bien culturel qu’est le film. Quelles sont les notions importantes pour comprendre ce monde de l’art ? Les mots importants, c’est le mot de « coopération », c’est le mot « étiquetage », c’est le mot « réseau », c’est le mot « interaction », c’est le mot « négociation » et finalement le mot « convention ». C’est le monde du contrat, ce n’est pas le monde de la carrière et du calcul rationnel comme dans le marché des œuvres. C’est un monde où on se construit des réseaux, on s’intègre dans des réseaux et on passe des contrats. Il y a des contrats entre des acteurs qui par ce biais produisent des œuvres et des événements culturels. Aujourd’hui, la culture dans son ensemble est totalement bouleversée par le numérique ; eh bien, le numérique implique en permanence que le monde culturel soit un monde de réseau et ces réseaux sont interindividuels, alors que les réseaux dont je parle dans le monde de l’art, ce sont des réseaux collectifs, des collectifs qui se créent à partir de pratiques. En quoi le monde culturel est-il différent d’un monde social ? Il y a peu de différences entre un monde culturel (par exemple la fabrication d’un film) et un monde social (par exemple la vie associative). Prenez n’importe quelle association : c’est un monde social qui se crée sous vos yeux. Quels sont les ingrédients de ce monde social, comment peut-on le caractériser ? Il y a plusieurs éléments. Premier élément : il y a un univers du discours qui se crée, ces gens parlent la même langue. On le voit quand on fabrique un film : il y a un jargon du monde social en question, qui est caractéristique ; et ce jargon, ce discours différencie ce monde social d’un autre monde social. C’est assez évident : quand vous êtes dans une association de pêcheurs à la ligne, vous avez certains mots, certains stéréotypes, certains préjugés de langage qui sont très différents de ceux que vous employez dans la fabrication d’un film. Prenez le corps enseignant : quels sont les mots qui reviennent le plus souvent quand il est réuni pour un conseil de classe ? Vous avez des mots qui tournent autour de la figure de l’élève, le bon élève, le mauvais élève, etc. Mais vous n’avez jamais le clap de fin ! Donc vous avez des discours qui sont spécifiques à chaque monde social. C’est une caractéristique que l’on trouve dans tous les mondes sociaux et dans les mondes culturels. Ça me paraît très important de le noter, parce que dans une réunion de commerçants, par exemple, vous allez avoir un discours tout à fait différent de celui d’une réunion de directeurs d’usine. Deuxième élément : tout monde social et tout monde culturel est défini par une activité première, une activité fondatrice, par exemple danser, par exemple diriger un orchestre, diriger un centre culturel, faire de la musique collectivement. C’est une activité primaire qui définit le monde social en question. Le cercle Gramsci, c’est un petit monde social qui est un peu intermittent parce qu’il ne vit pas au jour le jour, mais il est défini par un échange de paroles, par le fait de parler de problèmes importants pour la société, ça pourrait se définir et s’affiner comme ça. La réflexion du cercle Gramsci sur lui-même est encore à faire. Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi le fait-il ? Même son histoire est à faire. Donc, toute cette activité première renvoie à une histoire. Troisième point important de ce monde social : des technologies spécifiques, des techniques de production. Comment produit-on ? Avec quelles techniques ? Les technologies de la fabrication du film sont très différentes des technologies de la fabrication d’un opéra ou d’une scène chorégraphique. Ce qui est très intéressant, c’est que quand vous parlez de culture, vous parlez à la fois d’art, de pratiques artistiques, et de professions. Un quatrième élément qui fait du monde social un monde à part, c’est le fait qu’il occupe un site. Il y a des structures, des équipements, des lieux de réunion, qui participent à la construction d’un discours. La salle Blanqui est une salle fondamentale pour le cercle Gramsci mais aussi pour d’autres associations, parce que ça permet l’échange de paroles, et puis ça regroupe les gens. Donc les lieux comme ça ne sont pas des lieux neutres. J’ai toujours cru à l’importance de la matérialité dans la sociologie. Je pense que regarder comment un village est construit, regarder où les gens habitent, ça donne déjà une clé sur la société que ce village supporte, dont ce village est la base. Quand vous habitez le 16ème vous n’habitez pas le 19ème ; ce ne sont pas les mêmes populations. Quand vous habitez le Marais vous n’habitez pas la place d’Italie. Ce qui est très intéressant, c’est cette morphologie qui constitue le site et qui permet de voir sur quoi repose une société et plus particulièrement un monde social. De ce point de vue-là, les mondes culturels reposent sur des sites, sur des institutions, sur des équipements, sur des structures et sur des lieux. Si on n’avait pas de lieux on n’aurait pas de sites, si on n’avait pas de sites on n’aurait pas de paroles, et si on n’avait pas de paroles on ne produirait pas des biens culturels. L’idée du site au sens large du terme nous situe et nous donne une situation, nous donne la possibilité de faire ou de ne pas faire. Dernier point : le monde social suppose des organisations avec une division du travail plus ou moins raffinée, c’est-à-dire que les gens n’y font pas la même chose. C’est pourquoi j’aime les défilés à la fin des films, qui d’ailleurs changent d’un pays à un autre : on voit presque à la longueur du défilé si le film est subventionné, s’il est à grand spectacle, si c’est un film plutôt d’art et d’essai, si le film est fait avec de grands moyens ou non. Donc il y a une division du travail qui s’opère. Cette division est remise en cause presque à chaque fois. Elle est remise en cause pour chaque fabrication d’un bien culturel, elle est plus ou moins raffinée, il y a des emplois qui sont doubles, des emplois qui sont plus ou moins réactifs, il y en a au contraire qui sont très spécialisés. Voilà comment je décrirais la structure d’un monde social ; mais il y a une infinité de mondes sociaux, plus ou moins visibles, plus ou moins hiérarchisés, plus ou moins imperméables, plus ou moins hétérogènes : des associations, des administrations, des institutions, des services publics. Tout ça, ce sont des mondes sociaux, des associations en particulier. Chacun a sa dominante : politique, intellectuelle, religieuse, artistique, scientifique, récréative, de loisirs… On trouve des logiques sociales analogues dans tous ces mondes sociaux et dans chacun. Qu’est-ce qu’il faut faire quand on entre dans le monde social ? Comment y entre-t-on ? Quel est le droit à l’entrée ? Comment je peux entrer dans la Franc-maçonnerie ? Il me faut un parrain ; si je n’ai pas de parrain je n’entre pas. Comment j’entre dans un parti politique ? Il me faut un parrain. C’est la question du droit d’accès. Comment j’entre dans une entreprise ? Il me faut un diplôme, sinon je n’entre pas. Donc votre liberté de faire ou de ne pas faire est conditionnée par le type de posture que vous avez, le statut qui est le vôtre, le diplôme que vous avez ou que vous n’avez pas. Vous ne pouvez pas prétendre à ce que vous n’êtes pas. Moi je suis professeur à la retraite ; je ne peux absolument pas prétendre à être médecin. Je ne serai jamais médecin. Je peux le regretter, ça peut me faire de la peine, mais de fait je ne n’ai jamais rien fait pour l’être. Je ne pourrai jamais être prêtre, ni dans une église catholique, ni pasteur protestant. Très rapidement les postures que vous pouvez avoir sont liées à des compétences ou à des ressources, et ce sont ces ressources que vous faites valoir pour entrer dans un monde social. Dans un monde social, on n’entre pas n’importe comment, c’est impossible. Même pour être étudiant, il faut le bac, il faut payer des frais d’inscription… Deuxième point : s’y faire reconnaître. Comment je me fais reconnaître comme légitime ? J’avais toute légitimité à être à la Faculté des lettres et des sciences humaines, d’ailleurs j’y allais en sifflotant, ça ne faisait pas peur ; mais quand j’entre dans une salle d’attente de médecin, déjà, j’ai pris un rendez-vous ; si je n’avais pas pris rendez-vous je n’y entrerais pas. Le rendez-vous me donne un droit d’entrée, alors que je peux me balader à la Fac de lettres sans raison précise et personne n’est étonné de me voir : je peux m’y faire reconnaître. Donc c’est très important de se faire reconnaître. Troisièmement, Il faut que j’y défende mon poste, ma position. Si on me demande par exemple : « Monsieur, qu’est-ce que vous faites ici ? » – « Ah ! J’ai rendez-vous, je suis professeur ici et j’ai le droit de m’y promener ». Très rapidement vous pouvez vous trouver dans une position où on vous demande de vous défendre, de défendre votre position, votre légitimité. Autre logique que suit toute personne dans un monde social : elle essaie d’innover, d’apporter quelque chose, et puis elle entre en concurrence avec d’autres et elle coopère. Dans ma vie professionnelle, j’ai toujours vécu dans des mondes culturels où il y avait de très nombreuses disputes. Les gens se disputaient, étaient en tension, se haïssaient, se claquaient la porte au nez. Mais dans l’ensemble, l’institution continuait à fonctionner. Ça m’a toujours frappé. Finalement il y a une espèce d’entente, une coopération s’opère pour produire un bien culturel même si les gens ne sont pas d’accord, ne se supportent pas et se considèrent mal réciproquement. Voilà les logiques qui constituent le monde de l’art en question. Il y a un auteur américain, Howard Becker, sociologue dit « interactionniste », qui a appliqué ce schéma au monde qu’il a appelé « les mondes de l’art ». Il est convaincu que toute chose est le travail de quelqu’un… C’est une intuition formidable, ça ! Par conséquent l’art est une action collective d’un type tout à fait original. D’abord, les mondes de l’art sont symboliques : les acteurs travaillent à y produire du sens et pour eux le social donne le sens, l’interaction sociale dessine le sens. Par exemple un autre auteur beaucoup plus ancien, qui s’appelait Georges Villeneuve et était contemporain de Max Weber en Allemagne, disait que la société était constituée par l’emboîtement des associations d’individus, c’est-à-dire que la réunion de ce soir par exemple contribue à faire société. Si cette réunion avait été reportée, ça n’aurait pas fait chuter la société, mais on voit bien que les trois réunions qui se produisent ici contribuent chacune dans leur ordre extrêmement différent à faire société et à prolonger la société. Qu’est-ce que serait une société si nous étions enfermés dans nos familles, dans nos foyers ? Si nous ne pouvions jamais sortir de notre cuisine, de notre salle de séjour ? Sans cesse nous sommes attirés par une espèce de dialectique entre l’extérieur et l’intérieur. Nous sortons, nous rentrons en permanence. Le monde du négoce, le monde de l’associatif, le monde de la culture nous fait vivre sans cesse cette dialectique entre l’interne et l’externe. On produit du sens, le social donne le sens, l’interaction sociale dessine le sens et la société n’est pas vue d’en haut comme un ensemble qui nous surplombe, mais elle est constituée d’emboîtements d’associations, d’emboîtements de formes sociales différentes et de mondes sociaux différents. Deuxième point : les acteurs qui coopèrent produisent du sens, mais ils ont une finalité pratique. Les acteurs construisent des réseaux pour rendre efficaces leurs actions collectives. Il faut qu’à un moment donné on produise un film. Regardez comment on s’arrache les cheveux quand Monsieur Depardieu ne se lève pas assez tôt le matin ! On l’attend à 8 heures et il arrive à 11 heures ! Tout le monde attend que Monsieur Depardieu finisse par arriver. Il arrive à 11 heures ou 11 heures 30, il y a un petit moment de tension : « Qu’est-ce que tu fais ? On films qui réfléchissent sur eux-mêmes, qui montrent comment se fabrique ce bien culturel qu’est le film. Quelles sont les notions importantes pour comprendre ce monde de l’art ? Les mots importants, c’est le mot de « coopération », c’est le mot « étiquetage », c’est le mot « réseau », c’est le mot « interaction », c’est le mot « négociation » et finalement le mot « convention ». C’est le monde du contrat, ce n’est pas le monde de la carrière et du calcul rationnel comme dans le marché des œuvres. C’est un monde où on se construit des réseaux, on s’intègre dans des réseaux et on passe des contrats. Il y a des contrats entre des acteurs qui par ce biais produisent des œuvres et des événements culturels. Aujourd’hui, la culture dans son ensemble est totalement bouleversée par le numérique ; eh bien, le numérique implique en permanence que le monde culturel soit un monde de réseau et ces réseaux sont interindividuels, alors que les réseaux dont je parle dans le monde de l’art, ce sont des réseaux collectifs, des collectifs qui se créent à partir de pratiques. En quoi le monde culturel est-il différent d’un monde social ? Il y a peu de différences entre un monde culturel (par exemple la fabrication d’un film) et un monde social (par exemple la vie associative). Prenez n’importe quelle association : c’est un monde social qui se crée sous vos yeux. Quels sont les ingrédients de ce monde social, comment peut-on le caractériser ? Il y a plusieurs éléments. Premier élément : il y a un univers du discours qui se crée, ces gens parlent la même langue. On le voit quand on fabrique un film : il y a un jargon du monde social en question, qui est caractéristique ; et ce jargon, ce discours différencie ce monde social d’un autre monde social. C’est assez évident : quand vous êtes dans une association de pêcheurs à la ligne, vous avez certains mots, certains stéréotypes, certains préjugés de langage qui sont très différents de ceux que vous employez dans la fabrication d’un film. Prenez le corps enseignant : quels sont les mots qui reviennent le plus souvent quand il est réuni pour un conseil de classe ? Vous avez des mots qui tournent autour de la figure de l’élève, le bon élève, le mauvais élève, etc. Mais vous n’avez jamais le clap de fin ! Donc vous avez des discours qui sont spécifiques à chaque monde social. C’est une caractéristique que l’on trouve dans tous les mondes sociaux et dans les mondes culturels. Ça me paraît très important de le noter, parce que dans une réunion de commerçants, par exemple, vous allez avoir un discours tout à fait différent de celui d’une réunion de directeurs d’usine. Deuxième élément : tout monde social et tout monde culturel est défini par une activité première, une activité fondatrice, par exemple danser, par exemple diriger un orchestre, diriger un centre culturel, faire de la musique collectivement. C’est une activité primaire qui définit le monde social en question. Le cercle Gramsci, c’est un petit monde social qui est un peu intermittent parce qu’il ne vit pas au jour le jour, mais il est défini par un échange de paroles, par le fait de parler de problèmes importants pour la société, ça pourrait se définir et s’affiner comme ça. La réflexion du cercle Gramsci sur lui-même est encore à faire. Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi le fait-il ? Même son histoire est à faire. Donc, toute cette activité première renvoie à une histoire. Troisième point important de ce monde social : des technologies spécifiques, des techniques de production. Comment produit-on ? Avec quelles techniques ? Les technologies de la fabrication du film sont très différentes des technologies de la fabrication d’un opéra ou d’une scène chorégraphique. Ce qui est très intéressant, c’est que quand vous parlez de culture, vous parlez à la fois d’art, de pratiques artistiques, et de professions. Un quatrième élément qui fait du monde social un monde à part, c’est le fait qu’il occupe un site. Il y a des structures, des équipements, des lieux de réunion, qui participent à la construction d’un discours. La salle Blanqui est une salle fondamentale pour le cercle Gramsci mais aussi pour d’autres associations, parce que ça permet l’échange de paroles, et puis ça regroupe les gens. Donc les lieux comme ça ne sont pas des lieux neutres. J’ai toujours cru à l’importance de la matérialité dans la sociologie. Je pense que regarder comment un village est construit, regarder où les gens habitent, ça donne déjà une clé sur la société que ce village supporte, dont ce village est la base. Quand vous habitez le 16ème vous n’habitez pas le 19ème ; ce ne sont pas les mêmes populations. Quand vous habitez le Marais vous n’habitez pas la place d’Italie. Ce qui est très intéressant, c’est cette morphologie qui constitue le site et qui permet de voir sur quoi repose une société et plus particulièrement un monde social. De ce point de vue-là, les mondes culturels reposent sur des sites, sur des institutions, sur des équipements, sur des structures et sur des lieux. Si on n’avait pas de lieux on n’aurait pas de sites, si on n’avait pas de sites on n’aurait pas de paroles, et si on n’avait pas de paroles on ne produirait pas des biens culturels. L’idée du site au sens large du terme nous situe et nous donne une situation, nous donne la possibilité de faire ou de ne pas faire. Dernier point : le monde social suppose des organisations avec une division du travail plus ou moins raffinée, c’est-à-dire que les gens n’y font pas la même chose. C’est pourquoi j’aime les défilés à la fin des films, qui d’ailleurs changent d’un pays à un autre : on voit presque à la longueur du défilé si le film est subventionné, s’il est à grand spectacle, si c’est un film plutôt d’art et d’essai, si le film est fait avec de grands moyens ou non. Donc il y a une division du travail qui s’opère. Cette division est remise en cause presque à chaque fois. Elle est remise en cause pour chaque fabrication d’un bien culturel, elle est plus ou moins raffinée, il y a des emplois qui sont doubles, des emplois qui sont plus ou moins réactifs, il y en a au contraire qui sont très spécialisés. Voilà comment je décrirais la structure d’un monde social ; mais il y a une infinité de mondes sociaux, plus ou moins visibles, plus ou moins hiérarchisés, plus ou moins imperméables, plus ou moins hétérogènes : des associations, des administrations, des institutions, des services publics. Tout ça, ce sont des mondes sociaux, des associations en particulier. Chacun a sa dominante : politique, intellectuelle, religieuse, artistique, scientifique, récréative, de loisirs… On trouve des logiques sociales analogues dans tous ces mondes sociaux et dans chacun. Qu’est-ce qu’il faut faire quand on entre dans le monde social ? Comment y entre-t-on ? Quel est le droit à l’entrée ? Comment je peux entrer dans la Franc-maçonnerie ? Il me faut un parrain ; si je n’ai pas de parrain je n’entre pas. Comment j’entre dans un parti politique ? Il me faut un parrain. C’est la question du droit d’accès. Comment j’entre dans une entreprise ? Il me faut un diplôme, sinon je n’entre pas. Donc votre liberté de faire ou de ne pas faire est conditionnée par le type de posture que vous avez, le statut qui est le vôtre, le diplôme que vous avez ou que vous n’avez pas. Vous ne pouvez pas prétendre à ce que vous n’êtes pas. Moi je suis professeur à la retraite ; je ne peux absolument pas prétendre à être médecin. Je ne serai jamais médecin. Je peux le regretter, ça peut me faire de la peine, mais de fait je ne n’ai jamais rien fait pour l’être. Je ne pourrai jamais être prêtre, ni dans une église catholique, ni pasteur protestant. Très rapidement les postures que vous pouvez avoir sont liées à des compétences ou à des ressources, et ce sont ces ressources que vous faites valoir pour entrer dans un monde social. Dans un monde social, on n’entre pas n’importe comment, c’est impossible. Même pour être étudiant, il faut le bac, il faut payer des frais d’inscription… Deuxième point : s’y faire reconnaître. Comment je me fais reconnaître comme légitime ? J’avais toute légitimité à être à la Faculté des lettres et des sciences humaines, d’ailleurs j’y allais en sifflotant, ça ne faisait pas peur ; mais quand j’entre dans une salle d’attente de médecin, déjà, j’ai pris un rendez-vous ; si je n’avais pas pris rendez-vous je n’y entrerais pas. Le rendez-vous me donne un droit d’entrée, alors que je peux me balader à la Fac de lettres sans raison précise et personne n’est étonné de me voir : je peux m’y faire reconnaître. Donc c’est très important de se faire reconnaître. Troisièmement, Il faut que j’y défende mon poste, ma position. Si on me demande par exemple : « Monsieur, qu’est-ce que vous faites ici ? » – « Ah ! J’ai rendez-vous, je suis professeur ici et j’ai le droit de m’y promener ». Très rapidement vous pouvez vous trouver dans une position où on vous demande de vous défendre, de défendre votre position, votre légitimité. Autre logique que suit toute personne dans un monde social : elle essaie d’innover, d’apporter quelque chose, et puis elle entre en concurrence avec d’autres et elle coopère. Dans ma vie professionnelle, j’ai toujours vécu dans des mondes culturels où il y avait de très nombreuses disputes. Les gens se disputaient, étaient en tension, se haïssaient, se claquaient la porte au nez. Mais dans l’ensemble, l’institution continuait à fonctionner. Ça m’a toujours frappé. Finalement il y a une espèce d’entente, une coopération s’opère pour produire un bien culturel même si les gens ne sont pas d’accord, ne se supportent pas et se considèrent mal réciproquement. Voilà les logiques qui constituent le monde de l’art en question. Il y a un auteur américain, Howard Becker, sociologue dit « interactionniste », qui a appliqué ce schéma au monde qu’il a appelé « les mondes de l’art ». Il est convaincu que toute chose est

le travail de quelqu’un… C’est une intuition formidable, ça ! Par conséquent l’art est une action collective d’un type tout à fait original. D’abord, les mondes de l’art sont symboliques : les acteurs travaillent à y produire du sens et pour eux le social donne le sens, l’interaction sociale dessine le sens. Par exemple un autre auteur beaucoup plus ancien, qui s’appelait Georges Villeneuve et était contemporain de Max Weber en Allemagne, disait que la société était constituée par l’emboîtement des associations d’individus, c’est-à-dire que la réunion de ce soir par exemple contribue à faire société. Si cette réunion avait été reportée, ça n’aurait pas fait chuter la société, mais on voit bien que les trois réunions qui se produisent ici contribuent chacune dans leur ordre extrêmement différent à faire société et à prolonger la société. Qu’est-ce que serait une société si nous étions enfermés dans nos familles, dans nos foyers ? Si nous ne pouvions jamais sortir de notre cuisine, de notre salle de séjour ? Sans cesse nous sommes attirés par une espèce de dialectique entre l’extérieur et l’intérieur. Nous sortons, nous rentrons en permanence. Le monde du négoce, le monde de l’associatif, le monde de la culture nous fait vivre sans cesse cette dialectique entre l’interne et l’externe. On produit du sens, le social donne le sens, l’interaction sociale dessine le sens et la société n’est pas vue d’en haut comme un ensemble qui nous surplombe, mais elle est constituée d’emboîtements d’associations, d’emboîtements de formes sociales différentes et de mondes sociaux différents. Deuxième point : les acteurs qui coopèrent produisent du sens, mais ils ont une finalité pratique. Les acteurs construisent des réseaux pour rendre efficaces leurs actions collectives. Il faut qu’à un moment donné on produise un film. Regardez comment on s’arrache les cheveux quand Monsieur Depardieu ne se lève pas assez tôt le matin ! On l’attend à 8 heures et il arrive à 11 heures ! Tout le monde attend que Monsieur Depardieu finisse par arriver. Il arrive à 11 heures ou 11 heures 30, il y a un petit moment de tension : « Qu’est-ce que tu fais ? On t’attend ! » Tout le monde râle, il y a des gens qui sont partis boire un café, etc. Il faut bien que l’on soit efficace et pour être efficace, il faut qu’à un moment donné tout le monde joue le jeu, même quand on n’est pas d’accord, même quand on est une star. La star elle aussi doit jouer le jeu, la star doit être à l’heure, il faut qu’elle soit correcte et si elle n’est pas correcte on le lui fait savoir et ses commandes risquent de diminuer. Il faut que l’on soit efficace et on pense que l’action collective est d’autant plus importante qu’elle est efficace. Elle est efficace parce qu’elle est collective. La force de ce deuxième modèle culturel, c’est que c’est le collectif qui fait l’efficacité. Quelquefois c’est « Marche ou crève » ; les 35 heures, ça n’existe pas dans la fabrication d’un film, alors que faire avec la loi ? Voilà la question qu’a posée tout de suite Pierre Bourdieu : « Mais que font-ils pour travailler ensemble sans trop de conflits et avec efficacité ? » Question que je posais tout à l’heure : un monde de l’art se présente comme un réseau de coopération qui relie les participants selon un ordre établi, mais en faisant cela on bénéficie des ressources acquises par tous, on gagne en réputation par exemple. Le fait d’avoir travaillé avec Depardieu finit par rejaillir sur vous, le fait de mettre Depardieu dans un film donne de la notoriété au film. On y va parce que c’est Depardieu qui joue dans le film plus que pour le sujet du film, donc il y a des phénomènes de transfert et des phénomènes de mimétisme qui s’opèrent et qui permettent de créer des réputations. En faisant cela, on fait vivre le modèle en question et on fait vivre le monde de l’art en question. Bourdieu critiquera ce modèle, parce que ce modèle ne replace pas les interactions qui se créent dans ce monde dans l’espace des luttes et des rapports de force objectifs. Il dit que c’est un modèle qui élimine l’idée d’une classe en conflit, d’emplois en conflit et donc à travers ça, on n’a que la superficie des choses, on ne voit pas ce qui se trame dans la structure de la société. Le champ culturel Le troisième modèle explicatif de la culture, que j’appelle « le champ culturel » en reprenant le terme de Bourdieu, est fondé sur la critique des deux précédents, c’est-à-dire la critique du marché des œuvres et la critique (pour insuffisance) du monde de l’art. Le travail de Bourdieu fait du champ culturel un outil critique. Il dit que l’on ne peut pas être un sociologue sans être un sociologue critique. Il réfléchit sur sa propre pratique de sociologue et sur la valeur des objets qu’il étudie. Premier point : cette idée que la culture est un champ, la religion est un champ, l’école est un champ, l’université est un champ culturel, espace social (parfois on emploie le terme « espace »), nous conduit à la première caractéristique de ce champ. La notion de champ permet de dévoiler ce qui se joue socialement entre les producteurs, la structure des œuvres, et les catégories sociales des publics. Je vais reprendre ces trois points. D’abord du côté des producteurs : les producteurs, ce sont des artistes, des gestionnaires, des conservateurs, des directeurs de galeries, des critiques, des mécènes. Les critiques produisent de l’art, les mécènes promeuvent une image d’un film ou l’image d’une œuvre. Donc, qu’est-ce qui se joue entre ces producteurs d’un côté, et de l’autre la structure des œuvres dont ils parlent, leur genre, leur style, leur degré d’innovation, leur renommée, et puis du côté de la demande les catégories sociales du public, les récepteurs ? Comment ces trois groupes se classent-ils entre eux et à l’égard des œuvres ? Qu’est-ce qui se joue dans cette tripolarité ? D’un côté les producteurs, de l’autre les œuvres et enfin le public ? Dans cette triangulation, c’est là que se crée le champ culturel dont parle Bourdieu. Il y a un deuxième point important, c’est que les producteurs de biens et d’œuvres, c’est-à-dire les artistes, les gestionnaires, les conservateurs, les directeurs de galeries, les élus régionaux, municipaux chargés de la culture ; tous ces producteurs d’œuvres sont aussi producteurs de croyances. Ils produisent des croyances en l’œuvre d’art et ils n’existent que parce qu’ils produisent des croyances. Ils n’existent que parce que des croyances en face d’eux les assurent de la légitimité de leur propre croyance. La notion de croyance est très importante chez Bourdieu : vous pouvez l’appliquer en permanence à toutes sortes de réunions. Vous ne venez ici que parce que vous croyez en la culture et en ma capacité à vous en parler. Nous sommes tous des croyants, des croyants non religieux, car ça n’a rien à voir avec la religion. La croyance religieuse a une spécificité tout à fait à part. Comment produire la croyance en une œuvre d’art ? Comment produire la croyance en un personnage central comme un comédien du type de Depardieu ? La croyance est tout à fait importante, et Bourdieu ajoute que les producteurs de croyance sont eux-mêmes en lutte pour des positions sociales dans leur propre domaine. Ils ne sont pas là seulement côte à côte, ils sont en lutte pour se faire reconnaître, pour être sur le devant de la scène, pour obtenir une renommée. Du côté du public, il y a aussi un autre problème qui se pose, toujours dans la question de ce champ culturel : les publics n’accèdent à l’art que s’ils sont dotés de certaines dispositions. Les dispositions qui leur permettent de comprendre, de décoder le sens d’une œuvre, d’en saisir la signification. Bourdieu reprend ici un terme utilisé au moyen-âge, celui d’« habitus ». Il faut avoir un habitus nous permettant de comprendre précisément le film que nous allons voir, d’en saisir le sens, de voir quels effets ce film peut avoir sur notre propre vie, quels effets nous pouvons en tirer pour nos relations sociales au quotidien, etc. D’une certaine manière, cet habitus nous dispose à mieux comprendre. Comment l’acquiert-on, cet habitus ? On l’acquiert par le milieu, ou bien on se le forge par l’école. Mais ces habitus sont différenciateurs, distinctifs, ce sont des dispositions que l’on pourrait appeler des jugements de goût. Il y a des choses qui nous plaisent et des choses qui nous déplaisent. Chaque fois qu’il y a du goût, il y a du dégoût y compris en matière culturelle. Regardez la manière dont, face à certaines expositions d’art contemporain, les gens réagissent avec dégoût ou mépris en disant « Ça, je peux en faire autant ». Ce qu’ils ne disent pas face à un autoportrait de Rembrandt. Le problème est donc de savoir comment on décode une œuvre, comment on lui donne une signification et quels sont les effets qu’on va en tirer. Quels sont les usages sociaux qu’on va en tirer ? Le champ culturel est un monde social en mouvement, en tension permanente sous tous ces aspects et c’est la position particulière de Bourdieu. Regardez par exemple comment les intermittents du spectacle techniciens se pensent par rapport aux intermittents du spectacle artistes. Il y a une dichotomie, une polarité qu’il faut étudier dans le monde de l’intermittence. Les gens qui règlent les projecteurs par exemple, ceux qui font les balances sont des intermittents du spectacle. Comment sont-ils regardés par les artistes ? Comment eux-mêmes regardent-ils les artistes ? Ils peuvent se dire : « Si je ne fais pas une bonne balance, l’artiste ne passera pas et le spectacle sera profondément décevant ». Ce rapport entre techniciens et artistes est analogue à la tension qu’il peut y avoir entre le monde ouvrier et le monde de la direction, ou patronal, et pourtant on les coiffe d’un même mot : intermittents du spectacle. En cela, le champ social culturel ressemble à d’autres champs sociaux : à celui de l’école, à celui du religieux, à celui de la santé, au littéraire, au politique ; ce que Bourdieu appelle les homologies culturales rend possible les analogies entre champs différents. Qu’est-ce que c’est, l’analogie ? Je donne un exemple très simple : « Vous prenez votre corps et vous dites que le bras est à la main ce que la jambe est au pied, mais jamais vous ne dites que la main c’est le pied, ou jamais vous ne dites que le bras c’est la jambe ». Vous faites une analogie entre des mondes différents et vous vous apercevez que ces mondes fonctionnent de la même façon, d’une manière analogique. Un monde de l’analogie rapproche, compare, mais jamais ne nie. Par exemple, l’hérésie religieuse, le moment ou Luther dit qu’il ne veut plus être catholique, ce n’est pas purement et simplement une négation de l’orthodoxie ; la gauche ne nie pas la droite ; la droite ne nie pas la gauche. En fait, ce sont des mondes qui fonctionnent d’une manière très parallèle. La droite permet à la gauche d’exister, et inversement, et l’hérésie permet à l’orthodoxie d’exister. L’orthodoxie secrète l’hérésie et l’hérésie conforte l’orthodoxie dans son orthodoxie. C’est parce qu’il y a des hérétiques que les orthodoxes peuvent dire : « C’est nous qui avons la vérité ». Mais les hérétiques disent : « Vous vous trompez, c’est nous qui sommes l’avant-garde de la vérité ». C’est vrai dans toutes sortes de mondes. Les mondes sociaux se comprennent à partir de toutes sortes d’analogies qui les rapprochent, qui nous les rendent familiers, fonctionnels. Les mondes ne sont pas aussi différents que cela. On peut se les représenter d’une manière quotidienne. Je pense qu’il y a des rapprochements très intéressants. Je montre toujours deux rapports comparables : l’un nous fait comprendre la structure et le fonctionnement de l’autre et l’autre nous fait comprendre la structure et le fonctionnement de l’un. La droite nous fait comprendre le fonctionnement de la gauche et vice versa. Exactement comme avec les primaires : les discours et les personnes sont différentes, mais structurellement ce sont deux choses qui vont fonctionner en parallèle. Et l’un n’existe que par l’autre. En fait, les champs culturels sont relatifs et n’existent que les uns par rapport aux autres. Et ce n’est pas la peine de se lancer des vilenies sur le plan idéologique. L’idéologie fonctionne comme cela. Enfin, le champ culturel est fondamentalement symbolique. Les biens culturels sont des biens symboliques. Dans cette notion entrent celle de valeur et celle de prix : si le bien culturel est un bien symbolique c’est qu’il a une valeur et un prix. Mais en même temps il a une valeur esthétique, il a une renommée en la personne de son créateur, en la personne de celui qui porte ce bien en question. Le séjour de Bourdieu en Algérie a été déterminant pour comprendre la dimension de la valeur symbolique. C’est à partir de l’étude qu’il a faite sur la société kabyle, qu’on comprend la dimension de la valeur symbolique qu’il donne aux choses et en particulier aux biens culturels. Il y a décrit des structures pré-capitalistes. A l’époque il est enseignant à l’université d’Alger. Il parcourt avec Abdelmalek Sayad le bled et la Kabylie, où il assiste à des marchés, et il observe de manière ethnographique ce qu’il voit. Il décrit des structures agricoles et villageoises pré-capitalistes, où les échanges de biens particuliers portent sur des valeurs symboliques. Par exemple on y échange le sens de l’honneur, du prestige, du défi, de la riposte. Certains mots sont considérés comme des défis. On est totalement étranger au monde économique du donnant-donnant : je paie, je reçois. Non. Les mots y ont une importance considérable, et c’est ça qui donne toute sa force symbolique aux échanges. Il va assimiler à cette époque-là les pièces symboliques pré-capitalistes aux biens culturels. Pour lui le monde culturel, artistique, est un monde économique à l’envers. A l’envers, parce que le calcul rationnel est toujours relativement dénigré. Vous ne trouverez pas un artiste qui va vous dire : « Mon œuvre vaut tant ». Je suis un créateur, je ne suis pas dans l’horizon marchand. Je me situe ailleurs. Et ça, on le voit jusque dans la façon dont les intermittents du spectacle vivent leur précarité. Il y en a qui ne gagnent même pas le SMIC et qui sont quand même très fiers d’être intermittents du spectacle films qui réfléchissent sur eux-mêmes, qui montrent comment se fabrique ce bien culturel qu’est le film. Quelles sont les notions importantes pour comprendre ce monde de l’art ? Les mots importants, c’est le mot de « coopération », c’est le mot « étiquetage », c’est le mot « réseau », c’est le mot « interaction », c’est le mot « négociation » et finalement le mot « convention ». C’est le monde du contrat, ce n’est pas le monde de la carrière et du calcul rationnel comme dans le marché des œuvres. C’est un monde où on se construit des réseaux, on s’intègre dans des réseaux et on passe des contrats. Il y a des contrats entre des acteurs qui par ce biais produisent des œuvres et des événements culturels. Aujourd’hui, la culture dans son ensemble est totalement bouleversée par le numérique ; eh bien, le numérique implique en permanence que le monde culturel soit un monde de réseau et ces réseaux sont interindividuels, alors que les réseaux dont je parle dans le monde de l’art, ce sont des réseaux collectifs, des collectifs qui se créent à partir de pratiques. En quoi le monde culturel est-il différent d’un monde social ? Il y a peu de différences entre un monde culturel (par exemple la fabrication d’un film) et un monde social (par exemple la vie associative). Prenez n’importe quelle association : c’est un monde social qui se crée sous vos yeux. Quels sont les ingrédients de ce monde social, comment peut-on le caractériser ? Il y a plusieurs éléments. Premier élément : il y a un univers du discours qui se crée, ces gens parlent la même langue. On le voit quand on fabrique un film : il y a un jargon du monde social en question, qui est caractéristique ; et ce jargon, ce discours différencie ce monde social d’un autre monde social. C’est assez évident : quand vous êtes dans une association de pêcheurs à la ligne, vous avez certains mots, certains stéréotypes, certains préjugés de langage qui sont très différents de ceux que vous employez dans la fabrication d’un film. Prenez le corps enseignant : quels sont les mots qui reviennent le plus souvent quand il est réuni pour un conseil de classe ? Vous avez des mots qui tournent autour de la figure de l’élève, le bon élève, le mauvais élève, etc. Mais vous n’avez jamais le clap de fin ! Donc vous avez des discours qui sont spécifiques à chaque monde social. C’est une caractéristique que l’on trouve dans tous les mondes sociaux et dans les mondes culturels. Ça me paraît très important de le noter, parce que dans une réunion de commerçants, par exemple, vous allez avoir un discours tout à fait différent de celui d’une réunion de directeurs d’usine. Deuxième élément : tout monde social et tout monde culturel est défini par une activité première, une activité fondatrice, par exemple danser, par exemple diriger un orchestre, diriger un centre culturel, faire de la musique collectivement. C’est une activité primaire qui définit le monde social en question. Le cercle Gramsci, c’est un petit monde social qui est un peu intermittent parce qu’il ne vit pas au jour le jour, mais il est défini par un échange de paroles, par le fait de parler de problèmes importants pour la société, ça pourrait se définir et s’affiner comme ça. La réflexion du cercle Gramsci sur lui-même est encore à faire. Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi le fait-il ? Même son histoire est à faire. Donc, toute cette activité première renvoie à une histoire. Troisième point important de ce monde social : des technologies spécifiques, des techniques de production. Comment produit-on ? Avec quelles techniques ? Les technologies de la fabrication du film sont très différentes des technologies de la fabrication d’un opéra ou d’une scène chorégraphique. Ce qui est très intéressant, c’est que quand vous parlez de culture, vous parlez à la fois d’art, de pratiques artistiques, et de professions. Un quatrième élément qui fait du monde social un monde à part, c’est le fait qu’il occupe un site. Il y a des structures, des équipements, des lieux de réunion, qui participent à la construction d’un discours. La salle Blanqui est une salle fondamentale pour le cercle Gramsci mais aussi pour d’autres associations, parce que ça permet l’échange de paroles, et puis ça regroupe les gens. Donc les lieux comme ça ne sont pas des lieux neutres. J’ai toujours cru à l’importance de la matérialité dans la sociologie. Je pense que regarder comment un village est construit, regarder où les gens habitent, ça donne déjà une clé sur la société que ce village supporte, dont ce village est la base. Quand vous habitez le 16ème vous n’habitez pas le 19ème ; ce ne sont pas les mêmes populations. Quand vous habitez le Marais vous n’habitez pas la place d’Italie. Ce qui est très intéressant, c’est cette morphologie qui constitue le site et qui permet de voir sur quoi repose une société et plus particulièrement un monde social. De ce point de vue-là, les mondes culturels reposent sur des sites, sur des institutions, sur des équipements, sur des structures et sur des lieux. Si on n’avait pas de lieux on n’aurait pas de sites, si on n’avait pas de sites on n’aurait pas de paroles, et si on n’avait pas de paroles on ne produirait pas des biens culturels. L’idée du site au sens large du terme nous situe et nous donne une situation, nous donne la possibilité de faire ou de ne pas faire. Dernier point : le monde social suppose des organisations avec une division du travail plus ou moins raffinée, c’est-à-dire que les gens n’y font pas la même chose. C’est pourquoi j’aime les défilés à la fin des films, qui d’ailleurs changent d’un pays à un autre : on voit presque à la longueur du défilé si le film est subventionné, s’il est à grand spectacle, si c’est un film plutôt d’art et d’essai, si le film est fait avec de grands moyens ou non. Donc il y a une division du travail qui s’opère. Cette division est remise en cause presque à chaque fois. Elle est remise en cause pour chaque fabrication d’un bien culturel, elle est plus ou moins raffinée, il y a des emplois qui sont doubles, des emplois qui sont plus ou moins réactifs, il y en a au contraire qui sont très spécialisés. Voilà comment je décrirais la structure d’un monde social ; mais il y a une infinité de mondes sociaux, plus ou moins visibles, plus ou moins hiérarchisés, plus ou moins imperméables, plus ou moins hétérogènes : des associations, des administrations, des institutions, des services publics. Tout ça, ce sont des mondes sociaux, des associations en particulier. Chacun a sa dominante : politique, intellectuelle, religieuse, artistique, scientifique, récréative, de loisirs… On trouve des logiques sociales analogues dans tous ces mondes sociaux et dans chacun. Qu’est-ce qu’il faut faire quand on entre dans le monde social ? Comment y entre-t-on ? Quel est le droit à l’entrée ? Comment je peux entrer dans la Franc-maçonnerie ? Il me faut un parrain ; si je n’ai pas de parrain je n’entre pas. Comment j’entre dans un parti politique ? Il me faut un parrain. C’est la question du droit d’accès. Comment j’entre dans une entreprise ? Il me faut un diplôme, sinon je n’entre pas. Donc votre liberté de faire ou de ne pas faire est conditionnée par le type de posture que vous avez, le statut qui est le vôtre, le diplôme que vous avez ou que vous n’avez pas. Vous ne pouvez pas prétendre à ce que vous n’êtes pas. Moi je suis professeur à la retraite ; je ne peux absolument pas prétendre à être médecin. Je ne serai jamais médecin. Je peux le regretter, ça peut me faire de la peine, mais de fait je ne n’ai jamais rien fait pour l’être. Je ne pourrai jamais être prêtre, ni dans une église catholique, ni pasteur protestant. Très rapidement les postures que vous pouvez avoir sont liées à des compétences ou à des ressources, et ce sont ces ressources que vous faites valoir pour entrer dans un monde social. Dans un monde social, on n’entre pas n’importe comment, c’est impossible. Même pour être étudiant, il faut le bac, il faut payer des frais d’inscription… Deuxième point : s’y faire reconnaître. Comment je me fais reconnaître comme légitime ? J’avais toute légitimité à être à la Faculté des lettres et des sciences humaines, d’ailleurs j’y allais en sifflotant, ça ne faisait pas peur ; mais quand j’entre dans une salle d’attente de médecin, déjà, j’ai pris un rendez-vous ; si je n’avais pas pris rendez-vous je n’y entrerais pas. Le rendez-vous me donne un droit d’entrée, alors que je peux me balader à la Fac de lettres sans raison précise et personne n’est étonné de me voir : je peux m’y faire reconnaître. Donc c’est très important de se faire reconnaître. Troisièmement, Il faut que j’y défende mon poste, ma position. Si on me demande par exemple : « Monsieur, qu’est-ce que vous faites ici ? » – « Ah ! J’ai rendez-vous, je suis professeur ici et j’ai le droit de m’y promener ». Très rapidement vous pouvez vous trouver dans une position où on vous demande de vous défendre, de défendre votre position, votre légitimité. Autre logique que suit toute personne dans un monde social : elle essaie d’innover, d’apporter quelque chose, et puis elle entre en concurrence avec d’autres et elle coopère. Dans ma vie professionnelle, j’ai toujours vécu dans des mondes culturels où il y avait de très nombreuses disputes. Les gens se disputaient, étaient en tension, se haïssaient, se claquaient la porte au nez. Mais dans l’ensemble, l’institution continuait à fonctionner. Ça m’a toujours frappé. Finalement il y a une espèce d’entente, une coopération s’opère pour produire un bien culturel même si les gens ne sont pas d’accord, ne se supportent pas et se considèrent mal réciproquement. Voilà les logiques qui constituent le monde de l’art en question. Il y a un auteur américain, Howard Becker, sociologue dit « interactionniste », qui a appliqué ce schéma au monde qu’il a appelé « les mondes de l’art ». Il est convaincu que toute chose est

le travail de quelqu’un… C’est une intuition formidable, ça ! Par conséquent l’art est une action collective d’un type tout à fait original. D’abord, les mondes de l’art sont symboliques : les acteurs travaillent à y produire du sens et pour eux le social donne le sens, l’interaction sociale dessine le sens. Par exemple un autre auteur beaucoup plus ancien, qui s’appelait Georges Villeneuve et était contemporain de Max Weber en Allemagne, disait que la société était constituée par l’emboîtement des associations d’individus, c’est-à-dire que la réunion de ce soir par exemple contribue à faire société. Si cette réunion avait été reportée, ça n’aurait pas fait chuter la société, mais on voit bien que les trois réunions qui se produisent ici contribuent chacune dans leur ordre extrêmement différent à faire société et à prolonger la société. Qu’est-ce que serait une société si nous étions enfermés dans nos familles, dans nos foyers ? Si nous ne pouvions jamais sortir de notre cuisine, de notre salle de séjour ? Sans cesse nous sommes attirés par une espèce de dialectique entre l’extérieur et l’intérieur. Nous sortons, nous rentrons en permanence. Le monde du négoce, le monde de l’associatif, le monde de la culture nous fait vivre sans cesse cette dialectique entre l’interne et l’externe. On produit du sens, le social donne le sens, l’interaction sociale dessine le sens et la société n’est pas vue d’en haut comme un ensemble qui nous surplombe, mais elle est constituée d’emboîtements d’associations, d’emboîtements de formes sociales différentes et de mondes sociaux différents. Deuxième point : les acteurs qui coopèrent produisent du sens, mais ils ont une finalité pratique. Les acteurs construisent des réseaux pour rendre efficaces leurs actions collectives. Il faut qu’à un moment donné on produise un film. Regardez comment on s’arrache les cheveux quand Monsieur Depardieu ne se lève pas assez tôt le matin ! On l’attend à 8 heures et il arrive à 11 heures ! Tout le monde attend que Monsieur Depardieu finisse par arriver. Il arrive à 11 heures ou 11 heures 30, il y a un petit moment de tension : « Qu’est-ce que tu fais ? On t’attend ! » Tout le monde râle, il y a des gens qui sont partis boire un café, etc. Il faut bien que l’on soit efficace et pour être efficace, il faut qu’à un moment donné tout le monde joue le jeu, même quand on n’est pas d’accord, même quand on est une star. La star elle aussi doit jouer le jeu, la star doit être à l’heure, il faut qu’elle soit correcte et si elle n’est pas correcte on le lui fait savoir et ses commandes risquent de diminuer. Il faut que l’on soit efficace et on pense que l’action collective est d’autant plus importante qu’elle est efficace. Elle est efficace parce qu’elle est collective. La force de ce deuxième modèle culturel, c’est que c’est le collectif qui fait l’efficacité. Quelquefois c’est « Marche ou crève » ; les 35 heures, ça n’existe pas dans la fabrication d’un film, alors que faire avec la loi ? Voilà la question qu’a posée tout de suite Pierre Bourdieu : « Mais que font-ils pour travailler ensemble sans trop de conflits et avec efficacité ? » Question que je posais tout à l’heure : un monde de l’art se présente comme un réseau de coopération qui relie les participants selon un ordre établi, mais en faisant cela on bénéficie des ressources acquises par tous, on gagne en réputation par exemple. Le fait d’avoir travaillé avec Depardieu finit par rejaillir sur vous, le fait de mettre Depardieu dans un film donne de la notoriété au film. On y va parce que c’est Depardieu qui joue dans le film plus que pour le sujet du film, donc il y a des phénomènes de transfert et des phénomènes de mimétisme qui s’opèrent et qui permettent de créer des réputations. En faisant cela, on fait vivre le modèle en question et on fait vivre le monde de l’art en question. Bourdieu critiquera ce modèle, parce que ce modèle ne replace pas les interactions qui se créent dans ce monde dans l’espace des luttes et des rapports de force objectifs. Il dit que c’est un modèle qui élimine l’idée d’une classe en conflit, d’emplois en conflit et donc à travers ça, on n’a que la superficie des choses, on ne voit pas ce qui se trame dans la structure de la société. Le champ culturel Le troisième modèle explicatif de la culture, que j’appelle « le champ culturel » en reprenant le terme de Bourdieu, est fondé sur la critique des deux précédents, c’est-à-dire la critique du marché des œuvres et la critique (pour insuffisance) du monde de l’art. Le travail de Bourdieu fait du champ culturel un outil critique. Il dit que l’on ne peut pas être un sociologue sans être un sociologue critique. Il réfléchit sur sa propre pratique de sociologue et sur la valeur des objets qu’il étudie. Premier point : cette idée que la culture est un champ, la religion est un champ, l’école est un champ, l’université est un champ culturel, espace social (parfois on emploie le terme « espace »), nous conduit à la première caractéristique de ce champ. La notion de champ permet de dévoiler ce qui se joue socialement entre les producteurs, la structure des œuvres, et les catégories sociales des publics. Je vais reprendre ces trois points. D’abord du côté des producteurs : les producteurs, ce sont des artistes, des gestionnaires, des conservateurs, des directeurs de galeries, des critiques, des mécènes. Les critiques produisent de l’art, les mécènes promeuvent une image d’un film ou l’image d’une œuvre. Donc, qu’est-ce qui se joue entre ces producteurs d’un côté, et de l’autre la structure des œuvres dont ils parlent, leur genre, leur style, leur degré d’innovation, leur renommée, et puis du côté de la demande les catégories sociales du public, les récepteurs ? Comment ces trois groupes se classent-ils entre eux et à l’égard des œuvres ? Qu’est-ce qui se joue dans cette tripolarité ? D’un côté les producteurs, de l’autre les œuvres et enfin le public ? Dans cette triangulation, c’est là que se crée le champ culturel dont parle Bourdieu. Il y a un deuxième point important, c’est que les producteurs de biens et d’œuvres, c’est-à-dire les artistes, les gestionnaires, les conservateurs, les directeurs de galeries, les élus régionaux, municipaux chargés de la culture ; tous ces producteurs d’œuvres sont aussi producteurs de croyances. Ils produisent des croyances en l’œuvre d’art et ils n’existent que parce qu’ils produisent des croyances. Ils n’existent que parce que des croyances en face d’eux les assurent de la légitimité de leur propre croyance. La notion de croyance est très importante chez Bourdieu : vous pouvez l’appliquer en permanence à toutes sortes de réunions. Vous ne venez ici que parce que vous croyez en la culture et en ma capacité à vous en parler. Nous sommes tous des croyants, des croyants non religieux, car ça n’a rien à voir avec la religion. La croyance religieuse a une spécificité tout à fait à part. Comment produire la croyance en une œuvre d’art ? Comment produire la croyance en un personnage central comme un comédien du type de Depardieu ? La croyance est tout à fait importante, et Bourdieu ajoute que les producteurs de croyance sont eux-mêmes en lutte pour des positions sociales dans leur propre domaine. Ils ne sont pas là seulement côte à côte, ils sont en lutte pour se faire reconnaître, pour être sur le devant de la scène, pour obtenir une renommée. Du côté du public, il y a aussi un autre problème qui se pose, toujours dans la question de ce champ culturel : les publics n’accèdent à l’art que s’ils sont dotés de certaines dispositions. Les dispositions qui leur permettent de comprendre, de décoder le sens d’une œuvre, d’en saisir la signification. Bourdieu reprend ici un terme utilisé au moyen-âge, celui d’« habitus ». Il faut avoir un habitus nous permettant de comprendre précisément le film que nous allons voir, d’en saisir le sens, de voir quels effets ce film peut avoir sur notre propre vie, quels effets nous pouvons en tirer pour nos relations sociales au quotidien, etc. D’une certaine manière, cet habitus nous dispose à mieux comprendre. Comment l’acquiert-on, cet habitus ? On l’acquiert par le milieu, ou bien on se le forge par l’école. Mais ces habitus sont différenciateurs, distinctifs, ce sont des dispositions que l’on pourrait appeler des jugements de goût. Il y a des choses qui nous plaisent et des choses qui nous déplaisent. Chaque fois qu’il y a du goût, il y a du dégoût y compris en matière culturelle. Regardez la manière dont, face à certaines expositions d’art contemporain, les gens réagissent avec dégoût ou mépris en disant « Ça, je peux en faire autant ». Ce qu’ils ne disent pas face à un autoportrait de Rembrandt. Le problème est donc de savoir comment on décode une œuvre, comment on lui donne une signification et quels sont les effets qu’on va en tirer. Quels sont les usages sociaux qu’on va en tirer ? Le champ culturel est un monde social en mouvement, en tension permanente sous tous ces aspects et c’est la position particulière de Bourdieu. Regardez par exemple comment les intermittents du spectacle techniciens se pensent par rapport aux intermittents du spectacle artistes. Il y a une dichotomie, une polarité qu’il faut étudier dans le monde de l’intermittence. Les gens qui règlent les projecteurs par exemple, ceux qui font les balances sont des intermittents du spectacle. Comment sont-ils regardés par les artistes ? Comment eux-mêmes regardent-ils les artistes ? Ils peuvent se dire : « Si je ne fais pas une bonne balance, l’artiste ne passera pas et le spectacle sera profondément décevant ». Ce rapport entre techniciens et artistes est analogue à la tension qu’il peut y avoir entre le monde ouvrier et le monde de la direction, ou patronal, et pourtant on les coiffe d’un même mot : intermittents du spectacle. En cela, le champ social culturel ressemble à d’autres champs sociaux : à

celui de l’école, à celui du religieux, à celui de la santé, au littéraire, au politique ; ce que Bourdieu appelle les homologies culturales rend possible les analogies entre champs différents. Qu’est-ce que c’est, l’analogie ? Je donne un exemple très simple : « Vous prenez votre corps et vous dites que le bras est à la main ce que la jambe est au pied, mais jamais vous ne dites que la main c’est le pied, ou jamais vous ne dites que le bras c’est la jambe ». Vous faites une analogie entre des mondes différents et vous vous apercevez que ces mondes fonctionnent de la même façon, d’une manière analogique. Un monde de l’analogie rapproche, compare, mais jamais ne nie. Par exemple, l’hérésie religieuse, le moment ou Luther dit qu’il ne veut plus être catholique, ce n’est pas purement et simplement une négation de l’orthodoxie ; la gauche ne nie pas la droite ; la droite ne nie pas la gauche. En fait, ce sont des mondes qui fonctionnent d’une manière très parallèle. La droite permet à la gauche d’exister, et inversement, et l’hérésie permet à l’orthodoxie d’exister. L’orthodoxie secrète l’hérésie et l’hérésie conforte l’orthodoxie dans son orthodoxie. C’est parce qu’il y a des hérétiques que les orthodoxes peuvent dire : « C’est nous qui avons la vérité ». Mais les hérétiques disent : « Vous vous trompez, c’est nous qui sommes l’avant-garde de la vérité ». C’est vrai dans toutes sortes de mondes. Les mondes sociaux se comprennent à partir de toutes sortes d’analogies qui les rapprochent, qui nous les rendent familiers, fonctionnels. Les mondes ne sont pas aussi différents que cela. On peut se les représenter d’une manière quotidienne. Je pense qu’il y a des rapprochements très intéressants. Je montre toujours deux rapports comparables : l’un nous fait comprendre la structure et le fonctionnement de l’autre et l’autre nous fait comprendre la structure et le fonctionnement de l’un. La droite nous fait comprendre le fonctionnement de la gauche et vice versa. Exactement comme avec les primaires : les discours et les personnes sont différentes, mais structurellement ce sont deux choses qui vont fonctionner en parallèle. Et l’un n’existe que par l’autre. En fait, les champs culturels sont relatifs et n’existent que les uns par rapport aux autres. Et ce n’est pas la peine de se lancer des vilenies sur le plan idéologique. L’idéologie fonctionne comme cela. Enfin, le champ culturel est fondamentalement symbolique. Les biens culturels sont des biens symboliques. Dans cette notion entrent celle de valeur et celle de prix : si le bien culturel est un bien symbolique c’est qu’il a une valeur et un prix. Mais en même temps il a une valeur esthétique, il a une renommée en la personne de son créateur, en la personne de celui qui porte ce bien en question. Le séjour de Bourdieu en Algérie a été déterminant pour comprendre la dimension de la valeur symbolique. C’est à partir de l’étude qu’il a faite sur la société kabyle, qu’on comprend la dimension de la valeur symbolique qu’il donne aux choses et en particulier aux biens culturels. Il y a décrit des structures pré-capitalistes. A l’époque il est enseignant à l’université d’Alger. Il parcourt avec Abdelmalek Sayad le bled et la Kabylie, où il assiste à des marchés, et il observe de manière ethnographique ce qu’il voit. Il décrit des structures agricoles et villageoises pré-capitalistes, où les échanges de biens particuliers portent sur des valeurs symboliques. Par exemple on y échange le sens de l’honneur, du prestige, du défi, de la riposte. Certains mots sont considérés comme des défis. On est totalement étranger au monde économique du donnant-donnant : je paie, je reçois. Non. Les mots y ont une importance considérable, et c’est ça qui donne toute sa force symbolique aux échanges. Il va assimiler à cette époque-là les pièces symboliques pré-capitalistes aux biens culturels. Pour lui le monde culturel, artistique, est un monde économique à l’envers. A l’envers, parce que le calcul rationnel est toujours relativement dénigré. Vous ne trouverez pas un artiste qui va vous dire : « Mon œuvre vaut tant ». Je suis un créateur, je ne suis pas dans l’horizon marchand. Je me situe ailleurs. Et ça, on le voit jusque dans la façon dont les intermittents du spectacle vivent leur précarité. Il y en a qui ne gagnent même pas le SMIC et qui sont quand même très fiers d’être intermittents du spectacle parce que, au fond, économiquement précaires, ils sont fiers et heureux de travailler pour l’art, quasiment sur un mode désintéressé, ce qui rejoint d’une certaine manière la critique du jugement de Kant, c’est-à-dire que le beau plaît d’une manière désintéressée. On échange des symboles, des paroles qui nous touchent au cœur, mais ce ne sont pas des échanges économiques, c’est un monde économique à l’envers en quelque sorte. On voit bien qu’il y a un marché de l’art derrière tout ça, mais le marché de l’art est mis de côté, il n’est pas exprimé en premier. Vous entrez dans un atelier d’artiste : ce n’est pas le prix de l’art qui va être mis en avant, mais l’œuvre elle-même ; c’est une sociologie des œuvres et non pas des prix, ce n’est pas une sociologie du marché. Voilà les trois modèles qui me semblent importants pour comprendre la culture. Mais on voit bien que par leur évolution technique rapide, leurs transformations économiques, les reclassements de leur hiérarchie par effet de mode, les faits culturels aujourd’hui tels qu’ils sont vécus et pratiqués nous obligent à relativiser les connaissances, les catégories et les modèles explicatifs que nous en avons. Le chercheur se doit de les rattacher à des contextes socio-économiques, à des situations de travail, de loisirs ou de divertissement. Il faut penser au fait que les acteurs culturels sont des travailleurs. Tous ceux qui occupent un emploi culturel sont des travailleurs alors que leur public (cinéma, concert, expositions) est composé de gens hors travail : ils sont dans le loisir, le temps libre. En face d’eux ils ont des travailleurs. La grève des intermittents du spectacle a rappelé à toutes et à tous que dans les coulisses de l’art il y a des travailleurs ordinaires, qui sont « infatigables » parce qu’ils se donnent souvent sans compter et qu’ils se trouvent devant des tâches à accomplir parce qu’il en va de la fabrication d’une œuvre d’art ou d’un bien culturel. Au lieu de partir d’un concept, la culture (que je traiterais philosophiquement à la manière de Socrate : « Qu’est-ce que c’est que la culture ?»), inlassablement définie, redéfinie dans son équivocité permanente, il me paraît plus pertinent de partir des biens et des pratiques de culture, ce qui est à la fois disponible sur un marché (objets, artefacts, tableaux, expositions, etc.) mais aussi les services qui en assurent la diffusion, la promotion, les usages sociaux. La culture concerne d’abord des objets, me semble-t-il. Toute institution culturelle a besoin de s’appuyer sur une culture objective, sur une culture d’objets. Au fond c’est en se fondant sur ces objets culturels, matériels ou non, que la culture et sa sociologie va pouvoir se développer en l’associant à des êtres, des pratiques, des idées, plus ou moins durables et institutionnalisés. Je vais vous donner trois exemple : quand vous voyez comment la langue se présente à nous – la langue française, elle est d’abord objectivée, réifiée dans et par des dictionnaires. Dans un dictionnaire vous avez une langue chosifiée avec des définitions en quelque sorte closes sur elles-mêmes. Vous cherchez par exemple le mot « beauté ». Vous aurez plein d’exemples (la beauté chez Pascal, chez Kant, etc.). En fait vous êtes devant un stock figé. La langue apparaît d’abord comme définie, réifiée. Une sorte de chose. Vous prenez le cas des chansons folkloriques, populaires : elles sont enregistrées sur des supports matériels (CD, cassettes), donc elles sont objectivées. Regardez ce qu’on utilise matériellement pour produire une œuvre d’art qui est elle-même un produit matériel ; même la musique que vous écoutez est fondée sur des partitions musicales qui nous permettent de la reproduire à l’infini. Ce que l’on ne saura jamais, c’est ce que les gens ont ressenti en entendant la première fois une symphonie de Beethoven. Cette objectivation est nécessaire si l’on veut avoir accès à la culture. Deuxième exemple : les rites, profanes ou sacrés, aussi bien une liturgie que le rite du repas, des politesses, etc., tous ces rites qui sont en quelque sorte pré-structurés, qui font que les gens s’attendent à quelque chose. Ils sont associés à des objets, transformés en eux, et eux-mêmes rappellent le rite. Par exemple avec cette soirée, vous vous attendiez à ce qu’une personne prenne la parole, et les absents auront la transcription en recevant La Lettre du cercle Gramsci. Troisième point, les croyances se nouent étroitement avec la trame des romans, des livres : si on ne les avait pas, nos croyances ne se renouvelleraient pas. A un moment donné on adhère au thème d’un livre. Il n’existe pas de représentation qui ne s’enracine dans quelque matérialité. Point de culture qui ne s’appuie sur une pluralité des supports physiques. Aujourd’hui on le voit d’autant plus que ce monde numérique nous assaille. Je pourrais vous lister la réalisation de la culture dans ces objets, les choses matérielles, techniques, les ustensiles de cuisine, les objets d’art, sculpture, peinture, collections, les monuments, les lieux de mémoires, les programmations culturelles, les équipements, les savoirs transmis, les livres, les partitions de musiques, les institutions… même dans les modes de vie et les traditions, vous avez des éléments qui symboliquement nous renvoient à la culture et cette liste n’est pas achevée. Compte-rendu réalisé par Monique Broussaud.

TRIBUNE

 

 

 

 

 

Le travail du Commun – Pascal Nicolas-Le-Strat

Afficher l'image d'origine  « Cette lecture du commun en tant que « commun oppositionnel » apparaît depuis peu dans mon travail ; elle trouve son origine dans la contribution à deux séminaires, d’abord, le vendredi 27 février 2015, au séminaire « Les Communs, l’État et le marché comme système » organisé au CERSA (Centre d’Études et de Recherches de Sciences Administratives et Politiques) par Danielle Bourcier, Gilles Hériard Dubreuil et Sylvain Lavelle, et, ensuite, le 15 avril dans le cadre du séminaire « Le commun entre travail et institutions » (en lien avec le séminaire « Capitalisme cognitif » et le projet européen D-Dent) animé par Carlo Vercellone et Gérard Doublet. Lors de ce séminaire, je suis intervenu de concert avec Toni Negri.

[Ce texte est une première version, encore au travail. Version du 22 avril 2015]

La question du commun rencontre un écho grandissant dans le débat public. Et je ne suis pas sûr qu’il faille toujours s’en féliciter. Elle est fréquemment réduite à une simple affaire de bon usage des ressources – l’administration responsable et soutenable des biens communs ; elle est, de la sorte, dépouillée de sa réelle densité politique et dépossédée de sa portée critique. Je regrette aussi que trop souvent les enjeux du commun soient discutés sans être rapportés aux pratiques sociales sans lesquelles, pourtant, l’idée même de commun s’évapore – des pratiques de coopération, de communalisation ou encore de démocratie radicale. Le commun sera politique ou ne sera pas. Il sera rebelle ou ne sera pas. Il sera coopération ou ne sera pas. Je partage les thèses de Toni Negri et Michael Hardt qui ne dissocient jamais le commun des pratiques collectives qui le constituent en commun, comme commun. « L’homme du commun est donc une personne ordinaire qui s’acquitte d’une tâche extraordinaire […] : découvrir des mécanismes permettant d’administrer, de développer et de soutenir la richesse commune à travers la participation démocratique […]. Nous avons déjà passé en revue certaines des conditions nécessaires à l’accomplissement de ces tâches : la capacité à produire du lien social, le pouvoir des singularités qui communiquent à travers leurs différences, la sécurité réelle de ceux qui n’ont plus peur et la capacité d’agir politiquement de façon démocratique. L’homme du commun est un participant constituant » [1].

Comment éviter que les enjeux fondamentaux du commun ne rejoignent la panoplie des instruments politiques – pourtant d’intérêt collectif majeur – que l’État est parvenu à technocratiser et à aseptiser, dans l’intention évidente de les dépolitiser [2]. La liste est longue, entre les démarches participatives, la démocratie de proximité ou encore les dynamiques de développement. Le commun, lui aussi, peut parfaitement être capté par cet appareil d’État qui s’avilit depuis longtemps en un simple « atelier de réparation capitaliste », selon l’heureuse expression d’Oskar Negt [3], ou de réparation budgétaire pour le formuler dans l’esprit du moment.

Le commun sera oppositionnel ou ne sera pas

Pour contrer cette falsification théorique et politique, je choisis de formuler le commun dans les termes d’un « commun oppositionnel ». Je le fais évidemment en inscrivant mes pas à la suite d’Oskar Negt et sa théorie de l’espace public oppositionnel. Oskar Negt adresse une objection politique substantielle à Jürgen Habermas qui a théorisé l’espace public [4] dans sa forme historique bourgeoise et l’a érigée en universel. Le prolétariat a pourtant été en capacité, historiquement, de développer un espace public en rupture, en opposition – un espace avec ses institutions propres (partis politiques et syndicats), son langage politique et ses formes de publicisation (tracts, journaux, assemblées générales, manifestations) et, conséquemment, ses espaces de débats et de délibérations (les congrès syndicaux, les Internationales ouvrières). La forme bourgeoise de l’espace public – qui institue un citoyen abstrait, dissocié de son expérience concrète de vie, supposé argumenter de façon « éclairée » ses opinions de façon aussi éloignée que possible du tumulte de la vie – ne saurait prétendre à l’universalité, sauf à gommer de l’histoire la capacité de tous les mouvements sociaux (mouvement de décolonisation, luttes ouvrières, revendications féministes…) à constituer en leur sein les espaces indispensables à leur vie démocratique.

Le commun s’inscrit d’évidence dans cette filiation ; il fait mouvement au sein de la société et la met en mouvement en portant à un haut degré de radicalité son opposition à l’artificialisation (la chosification) de la vie provoquée par la logique de marché (n’importe quel besoin ou attente peut être converti en marchandise, en bien de consommation) et sa dépossession opérée par l’État (tous les besoins et les attentes sont conformés par les administrations publiques en vue de leur « bonne » gestion). La lutte pour le commun rejoint donc la longue et riche histoire des soulèvements et des rébellions. Le commun est lutte. Le commun sera lutte ou ne sera pas. En lui adjoignant le qualificatif d’oppositionnel, j’ai bien conscience d’avancer de manière tautologique. Le commun est oppositionnel ou n’est pas. Mais je prends quand même le risque de ce pléonasme pour m’assurer que la portée critique et subversive inhérente, consubstantielle, au commun ne lui sera pas arrachée et confisquée. J’espère que le commun ne sera pas spolié de sa radicalité. Cette vigilance politique peut sans doute justifier l’ajout d’un adjectif quelque peu superfétatoire.

Le commun constitue, comme tel, en soi, un « espace public oppositionnel » ; il assimile cette dynamique. Il ne peut pas se déployer sans l’intégrer substantiellement.

À l’encontre de l’approche politique d’Habermas, qui se donne pour seul horizon de pensée et d’action les institutions politiques existantes, Negt atteste donc la capacité des « subjectivités rebelles » à inventer et réinventer les formes politiques indispensables à l’expression de leurs espoirs et à l’accomplissement de leurs expériences de vie et de travail. Habermas raisonne uniquement sur le versant institué du politique, Negt, pour sa part, sur son versant instituant, en s’efforçant également, qui plus est, d’appréhender les interactions entre les forces émergentes et les institutions établies. Il lui paraît « urgent d’examiner de plus près les relations spécifiques que l’espace public bourgeois et institutionnalisé (qui se limite à mon sens à la simple répartition des opinions existantes, débouchant sur du travail mort) entretient avec les processus sociaux vivants de l’espace public d’opposition ». Oskar Negt promeut donc une conception élargie de l’espace public qui « désigne tous les potentiels humains rebelles, à la recherche d’un mode d’expression propre. Ce concept étendu d’espace public intègre le domaine de la production et de la sphère privée, à partir desquels des potentiels politiques peuvent être mobilisés » [5].

Si je fais mienne sa perspective, je dirais donc que le « commun », à l’égal des autres dynamiques de transformation sociale (lutte anticoloniale, mouvement féministe, squats et occupations…), ne peut pas « changer la misère des vieilles formes publiques étiolées de la société sans développer des structures propres et autonomes d’un espace public critique, oppositionnel et complet, permettant d’englober l’ensemble de la vie humaine » [6]. Ce que d’évidence l’espace public dominant – institutionnellement existant – ne parvient pas à faire et se refusera toujours à faire.

Le « commun oppositionnel » que j’appelle de mes vœux se construira donc – si je continue à écrire avec les mots de Negt – avec « la multitude d’initiatives citoyennes, de squats et de luttes pour la préservation des quartiers, de centres culturels et de maisons de jeunes indépendants au sein desquels la jeunesse échappe au contrôle des institutions, sachant que l’ensemble converge vers une conviction commune : la lutte contre le capitalisme est devenue une cause de la vie quotidienne des hommes […] » [7].

Qu’est-ce qui se produit quand les laissés-pour-compte entrent en mouvement et prennent la parole ? Est-ce inéluctable que leur parole oppositionnelle se délite progressivement, faute de cadres institutionnels capables de l’accueillir durablement et de lui permettre de s’élaborer, ou se corrompt dans la concurrence électorale ou la « publicité » médiatique qui caractérise l’espace public institutionnalisé ? Les paroles rebelles doivent inventer leurs propres dispositifs institutionnels afin de pouvoir s’exprimer avec force et authenticité. Oskar Negt attache une grande importance au fait que cet espace public oppositionnel accueille la diversité des expériences, à l’encontre, là aussi, de l’espace public dominant (bourgeois) qui délégitime constamment l’expression sensible, vécue, corporelle des expériences de vie et de travail, au profit d’un marché des opinions, de plus en plus vides et désincarnées. Alexander Neumann, dans son introduction à l’ouvrage de Negt, le formule très clairement : « Le mode d’expression favorable à la formation d’un espace public oppositionnel est la prise de parole directe, permettant l’échange d’expériences et une résolution dialogique des conflits. Le langage corporel fait partie de cet échange. Là où l’espace public bourgeois propose des généralisations politiques par des programmes, l’espace public oppositionnel cherche à collectionner des expériences, des exigences non reconnues et des souhaits » [8].

Si la notion d’espace public oppositionnel est particulièrement opportune pour traiter du commun, c’est à la fois pour l’accent qu’elle met sur l’expression des expériences sensibles – l’idée de commun est indissociable de la capacité des hommes à faire expérience, à expérimenter ensemble et à innover en commun –, et la considération qu’elle porte à la multitude des sans-parts dont la parole ne sera ni entendue ni reconnue dans le cadre des institutions politiques établies. L’idée de « commun oppositionnel » permet de camper, sans réserve, les enjeux de communalisation du côté d’une parole politique fondamentalement incarnée dans une pratique sociale – une parole à forte densité expérientielle et existentielle –, et du côté d’une parole rebelle, discordante et dissonante, en rupture avec les formes institutionnelles dominantes. L’avenir du commun, ce sont les rebelles qui le portent ; l’avenir de la communalisation, ce sont les expérimentations qui le dessinent.

La portée destituante / instituante du commun

Le mouvement des occupations, qui a secoué le monde occidental et méditerranéen au cours de l’année 2011 (Occupy Wall Street, la place Puerta del Sol et le mouvement des indignés, la place Tahrir…), est emblématique de ces paroles rebelles qui émergent aujourd’hui au cœur de la mondialisation et qui inventent de nouvelles dispositions politiques pour faire entendre la voix des dominés et faire reconnaître la particularité de leur expérience de vie. Il est possible d’y lire au moins trois enjeux, dont celui d’un commun oppositionnel.

L’acte d’occupation manifeste, en premier, la volonté d’incarner physiquement et matériellement le rapport oppositionnel de la part de personnes qui sont habituellement définies dans les termes d’un manque, d’une dépossession ou d’une incapacité : les sans-logement, les précaires, les travailleurs pauvres, les migrants, la jeunesse précarisée. De quelles ressources et puissances disposent ceux à qui la société dominante n’accorde rien, reconnaît peu ? De leur corps, de leur corps en capacité de faire nombre, de leur corps érigé en instrument politique, de leur corps qui fait voix, de la multiplicité des corps qui actualisent et concrétisent une présence oppositionnelle, de tous ces corps qui signent une expérience de vie radicalement antagonique. Cet exemple de mobilisation renvoie, pour la France, à l’expérience antérieure des collectifs de chômeurs et précaires (hiver 97-98) qui ont développé une stratégie d’occupation démultipliée pour « poser » le rapport de force. En effet, pour un précaire la question du « contre qui » est insondable ; il n’a pas de patron en face de lui, il n’a que lui-même et les politiques d’insertion qui ne cessent de lui dire que difficultés et possibles logent en lui. En occupant les Agences pour l’emploi (aujourd’hui Pôle emploi), les directions d’EDF ou encore les agences sociales départementales, ces collectifs ont construit le « contre qui » indispensable à leur lutte, en venant frontalement au contact et en se manifestant au cœur des institutions – contre, tout contre. Donc l’occupation est le mode privilégié de constitution d’une expression oppositionnelle pour les nouvelles multitudes (chômeurs, sans-papier, recalés et décalés, surnuméraires…) qui ne s’inscrivent plus dans un espace-temps institutionnel classique, du type emploi fordiste, et dont l’expérience de vie et d’activité est inexprimable / inaudible dans l’espace public officiel. L’acte d’occupation possède donc une forte portée constituante. Il frappe centralement le partage (institué) du sensible [9]. Il rend présents les corps habituellement invisibilisés. Il fait entendre les voix qui sont tenues au silence. Il fait partager les expériences violemment exclues ou réprimées.

En second lieu, les occupations signent une réappropriation de l’espace public de la ville ou, mieux encore, elles (ré)inventent cet espace public qui n’a quasiment plus de réalité tant la ville est esthétisée (la société du spectacle), marchandisée (le piéton-consommateur) ou fonctionnalisée (un hygiénisme social). Avec l’occupation, l’espace public est réengagé, et il l’est sur le mode d’un « espace public oppositionnel ». Il s’inscrit bien dans la définition qu’en donne Negt puisque cet espace ré-instauré / ré-amorcé par l’occupation fait advenir la parole des dominés et rend présente leur expérience. Ces paroles incarnées – incarnées dans une vie, dans un espoir, dans une souffrance – subvertissent l’espace public officiel. Dans un article de la revue Futur antérieur [10], j’avais insisté sur cette caractéristique du mouvement de 95 en France : l’occupation par le mouvement de l’ensemble du tissu urbain, la réoccupation de l’espace public avec la multiplication d’initiatives festives, culturelles, protestataires… D’ailleurs, les étudiants de mon université ne s’y étaient pas trompés. Ils avaient renoncé à tenir des piquets de grève et à bloquer le campus (tenir le rapport de force sur le terrain de l’institution). Ils avaient eu l’intelligence de vider les salles de leurs tables et chaises, et de les entasser dans les amphis. L’institution évidée, l’institution désamorcée, les étudiants étaient partis en ville… pour occuper l’espace public, le ré-ouvrir et y faire entendre leur voix.

Enfin, tous les récits d’occupation racontent immanquablement la capacité des gens à inventer une gestion démocratique de la vie quotidienne et leur capacité à construire en commun les « communs » indispensables au développement d’une communauté de vie (pour les repas, pour l’hygiène, pour la communication, pour le débat, pour la co-formation…). De ce point de vue, les occupations sont un parfait synonyme du « commun oppositionnel ». Elles s’accompagnent d’une réappropriation des conditions de vie et rehaussent l’expérience de l’autonomie. Nul besoin d’école pour apprendre, nul besoin de médias pour communiquer, nul besoin de restaurant pour se nourrir, nul besoin d’institution culturelle pour créer. David Graeber le montre excellemment : « Chaque campement développe vite ses propres institutions centrales : les plus petites comportent généralement une cuisine libre, une tente de soins de santé, un centre de communication où les militants peuvent se regrouper avec leurs portables, et des centres d’information pour les visiteurs et les nouveaux arrivants. Les assemblées générales sont tenues à heures régulières : disons, chaque jour à 15h pour une discussion générale, et chaque soir à 21h pour les questions techniques liées au campement. De multiples groupes de travail se rencontrent aussi et fonctionnent en permanence : un groupe sur l’art et le divertissement, un autre sur la salubrité, un troisième sur la sécurité, et ainsi de suite. Le nombre et la complexité des questions que soulève l’organisation sont tels qu’on pourrait écrire tout un livre sur le sujet […]. Plusieurs questions épineuses font rapidement surface. La question des espaces communs et des espaces privés : à mesure qu’un parc se remplit de tentes individuelles, les espaces communs finissent par disparaître. Il y a la question de la sécurité… » [11].

Qu’est-ce que ces mouvements opposent aux institutions dominantes ? Fondamentalement, bien sûr, leur rage, leur espoir, leurs revendications. Mais, de façon tout aussi substantielle, ces engagés / enragés dressent face aux institutions établies leur puissance d’autonomie, leur capacité à « faire autrement », sur un mode collectif et transversal, en déjouant toute autorité verticale, et en apportant la preuve, en acte, par une pédagogie du faire, qu’ils peuvent se rapporter égalitairement les uns aux autres, « comme s’ils étaient déjà libres » pour reprendre la belle formule de David Graeber qui donne son titre à son livre. Je nomme « commun oppositionnel » cette conception substantielle du rapport critique qui puise pareillement dans des affects « négatifs » (s’opposer) et dans des affects « positifs » (communaliser), qui les conjugue pour, simultanément, dans le même mouvement critique, destituer les normes d’activité dominantes et en instituer de nouvelles. Dans le contexte français, les ZAD – Zones À Défendre (Notre-Dame-des-Landes, barrage de Sivens…) – manifestent la même créativité destituante / instituante. L’occupation a pour objet d’empêcher physiquement – par une politique du corps – la réalisation d’un aménagement, mais elle a toujours pour sujet un « commun oppositionnel » ; un habitat alternatif est construit, des champs sont remis en culture, une vie se réinvente, de multiples formes de communalisation sont expérimentées (hébergement, cuisine, outils de communication, pratiques artistiques, co-formation…). C’est ce « commun oppositionnel », à savoir un ensemble d’activités déprivatisées et désétatisées, qui devient le principal sujet / moteur du rapport antagonique. C’est lui qui se dresse contre les logiques dominantes. C’est lui qui interpelle les décideurs. C’est lui qui assume le rapport de force et dessine le partage entre le désirable et l’intolérable. Ce sont ces multiples « communs », expérimentés et éprouvés en commun, qui signent l’engagement critique et qui l’institue – un engagement d’autant plus « résistant » qu’il est parfaitement incorporé dans une pratique, irréductiblement liée à elle. Cette pratique oppositionnelle est assimilée à la vie, intériorisée dans les corps, à travers de multiples « communs » qui font différence, radicalement, avec l’ordre majoritaire, qu’il s’agisse de la production bio, d’ateliers autonomes de fabrication (Do It Yourself, culture maker) ou encore de laboratoires de recherche alternatifs. C’est à la mesure et à la hauteur de ces communs – à l’aune de leur créativité – que les politiques capitalistes de développement montrent, manifestement, effectivement, toute leur inanité, que ce soit à Notre-Dame-des-Landes ou à Sivens.

Le mouvement des occupations, des squats ou des ZAD sont des révélateurs / analyseurs d’une transformation du rapport critique. Qu’est-ce que nous sommes en capacité d’opposer à la société dominante / majoritaire, avant tout les possibles que nous faisons dès à présent exister, avant tout le commun que nous sommes en capacité de faire advenir, avant tout le principe d’égalité dont nous relevons le défi. Qu’est ce que nous opposons au fatalisme et au cynisme politiques ?, la multiplicité de nos expériences et de nos expérimentations que nous entreprenons, lors de l’occupation d’une place ou dans le cadre d’une ZAD, comme si nous étions déjà libres, comme si la société du commun / des communs était déjà constituée. C’est bien la force de ces expériences du commun, concrètes, effectives, dès à présent manifestées, qui signe le rapport oppositionnel contemporain.

À l’épreuve de l’activité et de la vie quotidienne

Ce « commun oppositionnel », je le théorise avec Oskar Negt, mais un peu au-delà de lui. Oskar Negt met au cœur de sa problématisation de l’espace public oppositionnel l’expression des expériences sensibles. Je partage avec lui cette sensibilité politique qui fait différence, radicalement différence avec la conception très désincarnée de l’espace public capitaliste / bourgeois, pour peu que l’on puisse encore parler d’espace public tant cet espace a peu à voir avec un espace contradictoriel et délibératif, tant il est enseveli sous le marketing politique, la concurrence électorale et les injonctions d’experts. Nous avons besoin de réinstituer une forme démocratique dans laquelle les expériences peuvent se dire (les expériences d’oppression et d’exploitation mais aussi les expériences de lutte et d’espérance) et peuvent s’éprouver les unes aux autres dans un rapport égalitaire. Cette nécessité de redonner voix et présence à l’expérience sensible – que je fais mienne – traverse le récent ouvrage d’Alexander Neumann. « Les individus sociaux qui composent la société sont tous traversés par deux types d’expérience distincts, à savoir une expérience sensible (qu’Adorno qualifia de non réglementée), et une autre modalité de l’expérience qui l’on dira représentative, liée aux abstractions sociales […]. L’expérience non-réglementée est cette part de motivation subjective qui ne vise pas à satisfaire les injonctions ou les attentes sociales provenant du travail, du marché, de la gestion administrative ou étatique et des schémas esthétiques préfabriqués par l’industrie de la culture. […] L’expérience sensible est particulière et singulière, c’est pourquoi elle ne peut prendre la forme abstraite de l’intérêt général qui guide l’espace public bourgeois. […] La modalité discursive par laquelle l’expérience sensible peut se manifester socialement, en prouvant son existence, est l’espace public oppositionnel (ou les espaces publics oppositionnels) » [12]. Mais, au-delà (peut-être) de l’approche de Negt, je dirais que l’urgence est de faire surgir dans l’espace public, non pas simplement la diversité de nos expériences, de nos savoirs situés (dans le travail et dans la vie) et de nos paroles impliquées (impliquées dans un rapport à soi et dans un rapport aux autres, pareillement investis et densément vécus), mais aussi d’y faire surgir « le commun des hommes » [13], en tant qu’expérience substantielle, en rupture fondamentale avec les institutions dominantes totalement désincarnées et dévitalisées, et réglementées à l’excès – d’où ma proposition d’aller au-delà de Negt, tout en cheminant avec lui. Cette expérience sensible (substantiellement vécue par soi et par soi dans un rapport à l’autre), à la portée fortement émancipatrice, je conviens de la nommer « commun oppositionnel ». Je tente de la sorte de rehausser (stratégiquement) la thèse d’Oskar Negt. Comme l’écrit Alexander Neumann, je crois, effectivement, que l’ensemble réglementé de la vie sociale « vole en éclats, grâce aux expériences sensibles des acteurs, éprouvant les contradictions, incohérences et discontinuités des représentations prédominantes » [14]. Mais cette thèse politique prend sa pleine et meilleure portée quand on la rapporte à cette expérience fondatrice que constitue le « commun des hommes ». Et c’est bien ce « commun des hommes » qui est expérimenté dans les ZAD et lors des occupations, et c’est bien cette expérience du rapport à soi et du rapport de soi à l’autre, réengagée sous le signe du commun, qui fait opposition, radicalement opposition, et qui contribue à (ré)inventer une forme politique appropriée à l’expression singulière de nos vies et de nos activités.

L’idée de « commun oppositionnel » me semble élargir la proposition de Negt, sur un mode plus stratégique, en y associant plus explicitement l’ensemble des activités conduites en commun, l’ensemble des activités qui font commun dans un rapport oppositionnel à l’ordre dominant. J’opère, avec cette notion, un déplacement vers l’activité, qui inclut fortement une dimension expérientielle, mais qui intègre aussi une densité institutionnelle et normative. L’espace commun oppositionnel émergera grâce aux multiples institutions du commun qui auront été expérimentées lors des luttes.

Pour l’instant, pour « éprouver » cette notion, et en vérifier la pertinence, je me suis surtout intéressé à des exemples de lutte et de mobilisation. Ces exemples sont particulièrement intéressants car, comme toute cristallisation du rapport social, ces mouvements apparaissent comme des révélateurs / analyseurs du fonctionnement dominant de la société ; ils viennent en dire une vérité. Quand j’évoque cette idée de « commun oppositionnel », j’ai aussi en tête un autre type d’exemple, moins lié à des mobilisations, mais plus en constitution d’une alternative, de l’intérieur de la société et en opposition à elle. Je pense, en particulier, à l’expérience du logiciel libre qui a produit un « commun de la connaissance » devenu aujourd’hui incontournable. Ce commun est associé à des communautés de pratiques, plurielles et pluralistes, fonctionnant sur un mode latéral (par association et hybridation) et transversal (par transgression des milieux sociaux et des mondes professionnels). Ce commun s’oppose explicitement aux logiques d’appropriation / de captation des industries informatiques (les logiciels propriétaires). Ce commun des logiciels libres illustre parfaitement la double capacité sur laquelle j’ai précédemment insisté : il s’agit tout à la fois d’un commun à forte capacité constituante (constitution d’un bien, d’une expertise, d’une démocratie du savoir et d’une communauté d’usage) et, simultanément, d’une capacité destituante avec la volonté – et la faculté ! – d’empêcher l’établissement de nouvelles enclosures et de contredire, en acte, les logiques de privatisation des savoirs (logiciels propriétaires). L’expérience des logiciels libres renvoie donc à un « commun oppositionnel », avec ce qu’il comporte de pragmatique (les logiciels existent !) et d’idéal (une alternative à l’appropriation privée). Elle engage aussi, d’évidence, un espace public, ne serait-ce qu’à travers la richesse des débats qui se développe à propos des libertés sur le Net et de sa neutralité.

L’autre exemple qui permet d’éprouver la notion de « commun oppositionnel » est clairement restitué dans l’ouvrage Constellations (Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle) du collectif Mauvaise Troupe [15]. Le livre a été écrit à plusieurs mains par des « rebelles », qui ont fait le choix de « se décaler » par rapport aux institutions établies. Il s’agit de personnes qui, au moment de leurs études, se sont mobilisées soit pour des causes environnementales, soit pour défendre les droits des précaires, soit sur le terrain universitaire contre la marchandisation des savoirs. À la fin de leurs études, ces « engagés » ont décidé de ne rien céder sur leurs idéaux et donc de tenter de mettre en adéquation leurs motifs d’engagement et leur idéaux de vie. Illes se sont maintenu-e-s en collectif et illes ont développé différentes activités (maraîchage, artisanat, hôtellerie, création culturelle et informatique, activité de formation…) pour préserver leur autonomie. Ces collectifs expérimentent des formes ambitieuses d’autogestion, de micro-politiques « émancipatrices » de groupe et de communalisation. Le livre « Constellations » les présente et les analyse de manière approfondie et stimulante. À mes yeux, « Constellations » nous parle de ce « commun oppositionnel » que je tente de caractériser même si, bien sûr, le terme n’est pas utilisé par les auteurs. Le livre nous parle de collectifs qui vivent au quotidien cette tension entre « constitution » de l’activité et destitution des normes dominantes. Comment tenir une auberge ou un bar sans reconduire à l’identique les formes classiques d’organisation du travail et sans devenir insidieusement un simple répétiteur des normes établies ? Comment développer une activité de maraîchage ou d’artisanat sans se laisser piéger par l’appel du marché et par une rentabilité exclusivement financière ? C’est à cet endroit spécifique, à l’endroit de cette tension ou de cette contradiction, que je tente de penser le « commun oppositionnel ». La quête et la conquête d’une autonomie de vie et d’activité supposent, au quotidien, de défaire les emprises normatives dominantes, qui se rappellent à nous au moindre relâchement. L’opposition ne peut être que permanente et continuée ; elle est inhérente à l’activité, substantiellement liée à la vie quotidienne.

Dans le cadre de notre projet collectif des Fabriques de sociologie [16], des travaux de recherche sont menés actuellement sur ces enjeux par des acteurs directement impliqués et concernés. Je pense en premier lieu à Benjamin Roux (il est possible de prendre connaissance de son travail sur son blog : http://www.cultivateurdeprecedents.org/) et à Sylvain Picard dont la recherche de Master sera prochainement mise en ligne sur le site des Fabriques ».

                                                                                                                                                          Pascal NICOLAS-LE STRAT

 

 

[1] Michael Hardt & Antonio Negri, Déclaration – Ceci n’est pas un manifeste, Raison d’agir, 2012, p. 129-130.

[2] J’ai analysé une des ces tentatives, plutôt réussie, d’aseptisation politique d’un instrument politique dans mon livre Expérimentations politiques (p. 57 et sq.) à propos du partenariat – un enjeu et une méthode qui ont rencontré un fort engouement et qui, selon le rapport de force entre acteurs sociaux et décideurs publics, se réduit à une simple coordination instrumentale des actions sous contrainte de la politique publique ou se rehausse à une authentique coopération d’actions à forte portée délibérative et, conséquemment, possiblement critique vis-à-vis de la politique publique. Mon livre Expérimentations politiques est proposé, sur mon site, en libre accès au format ePub : http://www.le-commun.fr/index.php?page=mes-livres-au-format-epub

[3] In L’espace public oppositionnel, Payot, Tr. d’Alexander Neumann, 2007, p. 206 : « Lorsque l’État dégénère en un atelier de réparation capitaliste, qui déploie tous ses moyens et son énergie à convaincre l’espace public du bien-fondé des règles purement techniques des réparations qu’il effectue, sans rien entreprendre pour atteindre les racines socioculturelles de la crise, alors cet État se confond nécessairement avec les intérêts des classes dominantes ».

[4] Jürgen Habermas, L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1988.

[5] Oskar Negt, L’espace public oppositionnel, op. cit., successivement, p. 158 et 222.

[6] Idem., p. 158.

[7] Ibid., p. 43.

[8] Alexander Neumann, « Oskar Negt et le courant chaud de la Théorie critique : Espace public oppositionnel, subjectivité rebelle, travail vivant », préface à Oskar Negt, L’espace public oppositionnel, op. cit., p. 21.

[9] Jacques Rancière, Le partage du sensible (Esthétique et politique), La Fabrique, 2000.

[10] Pascal Nicolas-Le Strat, « Sujets et territoires du mouvement social (Marseille, Nantes, Toulouse et les autres) », Futur antérieur, n°33-34, 1996, p. 113-125, ; repris dans mon livre Mutations des activités artistiques et intellectuelles (L’Harmattan, 2000) sous le titre « Éloge de l’occupation ».

[11] David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, Tr. par Alexie Doucet, Lux éd., 2014, p. 219-220.

[12] Alexander Neumann, Après Habermas – La théorie critique n’a pas dit son dernier mot, éd. Delga, 2015, p. 24-25.

[13] Antonio NEGRI, Inventer le commun des hommes, Bayard, 2010 (préface de Jutith Revel).

[14] Alexander Neumann, op. cit., p. 85.

[15] Publié aux éditions de l’éclat. J’ai discuté les thèses de cet ouvrage dans un article en ligne sur mon blog : Fauteurs d’histoire(s). À propos de « Constellations (Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle) » du collectif Mauvaise Troupe

[16] Se reporter au site des Fabriques de sociologie : http://www.fabriquesdesociologie.net/

 

Pour suivre l’actualité de mon livre « Le travail du commun » : blog.le-commun.fr

Mon blog sur la Recherche de plein air : pnls.fabriquesdesociologie.net

Le blog associé à mon séminaire à l’Université Paris 8 : Faire commun en recherche(s)

Site collectif des Fab

Kristin ROSS : De Belleville à Notre-Dame-des-Champs, L’IMAGINAIRE DE LA COMMUNE (1871) DÉBAT à TARNAC 1ère partie – le 4mars 2016

Kristin ROSS : De Belleville à Notre-Dame-des-Champs, L’IMAGINAIRE DE LA COMMUNE (1871)

DÉBAT à TARNAC 1ère partie – le 4mars 2016

Antoine Veyrieras : La pression mise par l’Europe sur la dette Grecque montre bien qu’un chef politique (ici Alexis Tsipras) étiqueté à l’extrême gauche, élu sur un programme prétendument radical et de transformation sociale, se fait quand même « ramasser » par une entité qui le dépasse. La question est donc : comment connecter un espace politique local où tout le monde a pu prendre ensemble les choses en main avec d’autres entités autonomes qui se construiraient ailleurs et constituer, grâce à cette connexion, une force : une fédération ? Ce que les communards appelaient « la République universelle ».

C’est un des traits qui me semblent intéressants à développer par rapport à notre actualité. On a pu discuter, ici même, de ces forces qui existent aujourd’hui aussi bien en France avec les ZAD*1 que sur le plan international, dans le Val de Suza en Italie, au Kurdistan, au Chiapas, en Espagne, en Grèce… : là où s’affirment des forces auto organisées. Ce qui me semble intéressant aussi comme fil à tirer serait de mettre ce qui peut resurgir aujourd’hui dans la perspective de ce qui n’a pu être inassouvi en raison de la brièveté de la Commune.

Un autre aspect de notre discussion pourrait être la dimension du temps historique. Il y a « l’après » Commune, c’est-à-dire la Commune comme événement vécu que des réfugiés comme Elysée Reclus et Gustave Lefrançais ont propagé en Suisse et en Angleterre. L’impact de l’événement, le contact avec les réfugiés ont en particulier bousculé et fécondé les analyses et la pensée de Kropotkine, de Morris et de Marx. Mais il y a aussi « l’avant », avec les réunions des clubs à travers lesquelles les parisiens ont été incités et invités à faire vivre la Commune. De plus, tout au long du 19ème siècle,

la commune est déjà présente avec insistance dans l’imaginaire du monde ouvrier et de ses organisations, notamment avec et après la révolution de 1848, dans les clubs politiques, dans les réunions des ouvriers parisiens à la fin du Second empire etc.

A un moment donné, la possibilité historique s’ouvre et un courant énorme s’y engouffre. Par-delà les quelques personnalités sensées « mener la danse », cette lame de fond est constituée par d’innombrables personnages du quotidien qui n’apparaissent pas dans les livres. Cette dimension d’une insistance, d’une hypothèse qui à un moment va réussir, ce rapport entre le vécu et le conçu, rappelle en philosophie ce qui est appelé la praxis. C’est-à-dire comment on articule expérience et théorisation de l’expérience dans un aller-retour permanent.

Cette projection qui vient des profondeurs et trouve à se réaliser (la Commune) à ce moment là (1871, écroulement du Second empire), s’ancre « quelque part » (dans et par le peuple de Paris) et se déploie. Comme chacun sait, la Commune fut réprimée très violemment. Malgré tout, quelque chose a continué après, tant cette expérience, qui n’était restée longtemps qu’un grand désir politique, fut « énorme ». La Commune a projeté puissamment son rayonnement par delà sa brève existence. Pas forcément pour en tirer les leçons mais pour savoir comment cela continue d’exister autrement, traverse les époques et comment cela se transmet.

En résumé, de cette histoire j’ai envie de tirer deux fils :

– d’une part, comment fait-on exister l’hypothèse révolutionnaire dans le temps long ?

– d’autre part, comment la question d’une connexion immédiate entre le local et le global – que les communards nommaient « république universelle » – peut avoir une actualité ?

K.R. nous pourrions ouvrir la discussion sur ces points. Je n’ai pas grand-chose à ajouter, sinon qu’il me semble que ce qui restait au niveau de l’intention des communards, si l’on pense à l’événement comme étant toujours ouvert, c’était la fédération.

Leur combat était déjà perdu lorsqu’ils ont envoyé ce très beau texte au paysans écrit par André Léo qui avait des attaches fortes avec la région (elle était originaire de Lusignan dans la Vienne, a vécu et s’est mariée avec un Corrézien2 qu’elle a rencontré à la « colonie de Boussac »3 en Creuse). Romancière féministe, André Léo était très préoccupée par les questions agraires. L’appel « Aux travailleurs des campagnes » a été écrit avec son compagnon de l’époque4, d’origine paysanne aussi. Cet appel fut imprimé en 200 000 exemplaires mais n’est jamais arrivé à destination car les communications avec la campagne étaient complètement coupées par les versaillais. Les communards ont eu vraiment l’intention de communiquer avec les gens de la campagne, bien qu’à l’époque dans l’esprit de nombreux parisiens les paysans étaient considérés comme contre-révolutionnaires, mais tout le monde n’avait pas ce point de vue.

Je me suis beaucoup intéressée à l’organisation la plus grande et la plus réussie de la Commune : l’Union des femmes. Elle a été initiée par Elisabeth Dmitrieff, une jeune russe de 19 ans, correspondante à Paris de Marx pour l’Internationale, qui travaillait avec les ouvrières de la confection et du textile. Ensemble, elles ont constitué une espèce de coopérative de couture. Il s’agissait de faire les sacs servant aux barricades ; elles avaient aussi l’intention de confectionner des uniformes pour la garde nationale. Leur projet était de s’organiser dans une espèce de fédération internationale de communes de coopérations féminines. Ce projet ne fut pas seulement un rêve parce que l’Union des Femmes a bel et bien existé. Pour moi, au niveau théorique, cette jeune russe rejoignait les deux penseurs politiques les plus importants de l’époque, Karl Marx et Nicolaï Tchernychevski5. Elle faisait le lien entre les analyses économiques de Marx et la foi qu’avait Tchernychevski dans les possibilités que recelaient les communautés agraires, russes notamment, en raison de la persistance de formes de vie « communiste » dans les campagnes. Cela m’intéresse beaucoup. Et c’est au niveau de ces idées là qu’on peut trouver des pistes.

Les idées des communards sur l’éducation sont également très importantes. On dit toujours que c’est la 3ème République qui a fondé l’Education en France. Mais la 3ème République n’a fait que reprendre d’une certaine manière les idées des communards en les abaissant, parce que les communards avaient notamment comme principe de faire l’éducation de l’enfant dans un horizon non pas national mais international. Poser la question : comment former l’enfant à travers une éducation qui n’est pas nationale, est assurément une bonne question – pour aujourd’hui encore.

Un intervenant : tu disais que la nation ne les intéressait pas. Il me semble quand même que tu évacues un peu le fait qu’au début la Commune fut aussi une réaction contre la défaite de la France de Napoléon III par les États allemands. Il y avait une forme de réaction nationale. Ce n’est pas par hasard si par la suite l’histoire de la Commune été reprise par certains courants d’extrême droite.

KR : Oui je sais, mais ça ne m’intéresse pas tellement.

Même intervenant : Cela est tout de même intéressant car je pense qu’aucun mouvement n’a un début pur. C’est toujours un drôle de mélange. Après des tendances s’imposent, tendances vers lesquelles on peut tout à fait avoir de la sympathie. Il ne faut pas s’aveugler non plus. Cela me rappelle le débat à Tarnac avec la traductrice du livre de l’historien Edward Thomson sur la formation de la classe ouvrière anglaise. Ainsi dans la classe ouvrière anglaise, avec sa grande diversité initiale, la conscience de classe est née à partir de choses qu’on pourrait considérer impures idéologiquement comme des chansons avec un contenu religieux, des traditions locales etc.

KR : Oui, il y a toujours des éléments qui se transforment, mais si l’on commence le récit comme je l’ai fait, avec les réunions des clubs populaires parisiens de la fin de l’Empire, on distingue des éléments constitutifs tout à fait différents. Dans ces réunions, le discours n’était pas du tout chauvin. C’était anti colonial. De nombreux étrangers étaient là et participaient, surtout venant de Belgique ou d’Italie… on parlait beaucoup de l’Algérie, de l’Afrique et même du Mexique. C’était d’une grande portée. D’ailleurs, au moment où les prussiens sont entrés dans Paris, ces gens (qui participaient aux réunions des clubs) voulaient mettre des drapeaux des ouvriers allemands à leurs fenêtres. Il faut noter que, pendant la Commune, il y avait quand même 60 000 membres de l’Internationale à Paris. C’est énorme.

Revenons à la discussion d’Antoine, je crois que vous faites déjà, ici même, des expériences sur la question de la Fédération. Je crois que ce serait plutôt à vous de parler un peu de ce problème. J’ai entendu parler d’une construction en bois faites avec le bois d’ici et transportée à Notre-Dame-des-Landes.

Un intervenant : A travers ton exposé, j’observe deux problématiques qui se ressemblent : celle  «du local et du global », et puis celle « du faire et du dire ». Quand tu as parlé des idéologues qui essayaient d’emboîter les événements advenus pour les faire rentrer dans les cases de leurs théories, à mon avis ça revient à couper les jambes du cheval pour le faire entrer dans le box. Comme disait ton compatriote, Mark Twain, « Si tu sais faire, tu fais. Si tu ne sais pas faire, tu apprends ».

KR : Cette question est au centre de leurs idées sur l’éducation. Ils voulaient qu’il n’y ait pas de distinction, ni entre genres, ni entres classes. Leurs idées, très radicales, figuraient déjà dans les textes ouvriers du 19ème siècle, avant la Commune. Toutes et tous devaient être éduqués de la même façon : à la fois avoir un métier (faire avec les mains) et assimiler ce qu’on appellerait aujourd’hui les questions théoriques (maths etc.). Il fallait que les trajectoires déterminées par les origines familiales et sociales ou de sexe disparaissent. Et ils ont commencé à l’appliquer.

Un intervenant : l’intelligence ne se voit pas. C’est une mani-festation – la main.

Un intervenant : Il y a eu des appels à la Commune avant que les événements arrivent. Est-ce que vous avez travaillé sur cet imaginaire de la Commune : l’imaginaire d’avant, depuis la Révolution française ou autre ?

KR : Oui, il y avait beaucoup de discussions sur cette question surtout chez Kropotkine, Reclus et Morris. Ils voulaient absolument faire une distinction entre les communes médiévales et ce qu’ils voulaient faire à leur époque car les communes médiévales n’avaient pas le même ennemi. A l’époque moderne, c’est l’Etat alors qu’au Moyen Age c’était les seigneurs. Même s’ils ont combattu les seigneurs féodaux, le peuple des communes « affranchies » du Moyen âge ne se battaient pas contre la classe bourgeoise qui déjà commençait à s’approprier les richesses. Il s’agissait de communalisme et non pas communisme. Les communards voulaient le communisme, non pas le communalisme. Ceci dit, ces communes médiévales avaient quand même des aspects d’autonomie régionale qui étaient attirants et attachants. Kropotkine, Morris et Reclus ont fait de très bonnes analyses sur la spécificité d’une commune moderne et ce qu’il fallait faire. En même temps ils étaient fascinés par l’Islande médiévale. On les traitait de nostalgiques. Pour moi, c’est être historicisant d’une bonne façon. Parce qu’ils arrivaient à utiliser le passé pour faire la critique du présent. Sans cela on risque de s’enterrer dans un monde de la modernisation totale. On arrive à ce que Marx appelle la subsomption (soumission) au réel par la marchandisation. Moi je ne crois pas à cela, je ne suis pas situationniste !

Un intervenant : Pour poursuivre avec ce terme très important de « communiste », quelle différence font-ils entre l’anarchisme collectiviste (ou socialisme libertaire) et ceux qui se revendiquent d’un communisme anarchiste ?

KR : Reclus, Kropotkine ou Morris étaient très opposés à l’anarchisme collectiviste. Pour eux, ces anarchistes là n’étaient pas des communistes parce qu’ils laissaient en place la propriété ainsi qu’une distribution centrale par laquelle les gens sont sensés être rétribués en fonction du travail fourni (à chacun selon son travail), même s’il ne s’agit pas de salaire en argent.

Quant à lui, l’anarchisme communiste voyait à travers le démantèlement du commerce, comme moyen et comme but, la façon d’arriver au communisme. Ils avaient de grandes perspectives. Pour William Morris, le commerce, surtout le commerce international, constitue un état de guerre perpétuel. C’était pour eux, la seule façon à la fois de réparer la terre et de réaliser l’être humain : deux finalités non contradictoires. C’est cela la grande différence avec l’anarchisme collectiviste qui, lui, fait subsister la petite propriété, les échanges entre propriétaires, les salaires.

Un intervenant : C’est l’abolition de la marchandise et du salariat.

KR : Oui, c’est ça.

Le même intervenant : Quand tu dis « ils », ça représente combien d’auteurs.

KR : ce sont les auteurs que je mets ensemble ; ils sont issus du brassage de sociabilité après la Commune entre les survivants – surtout Reclus, Lafargue, Lefrançais, André Léo et quelques autres et leurs soutiens comme William Morris, Kropotkine et Marx.

Un intervenant : Il y a eu quand même une glaciation de 130 ans entre la Commune (et son imaginaire) et aujourd’hui. Cela veut dire, dans cette longue période, un sacré « vide », que ce soit sur les plans politiques, anthropologiques, sociaux…

KR : Je crois que ce n’est pas exactement vrai même si je n’ai pas fait de diachronie6. J’ai travaillé la synchronie, c’est-à-dire les répercutions centrifuges de la Commune à son époque : je me suis limitée à la vie même des communards (survivants). Mais des gens font des travaux très intéressants sur les survivances (réactivations) de la Commune de Paris : le Chiapas ou même Mai 68.

Mais, effectivement, pour les idées spécifiquement écologiques, il s’est passé 100 ans entre Elysée Reclus et quelqu’un comme Murray Bookchin7 aux Etats Unis. Cent ans pendant lesquels il n’y eut aucune pensée écologique. C’est pour cela que les théoriciens et les personnes qui, de nos jours, s’intéressent beaucoup à l’écologie, remontent directement à cette période juste après la Commune. Ils examinent une pensée qui a pourtant été générée par la Commune de Paris mais sans faire la connexion entre l’événement politique et la pensée qui est venue après.

Une intervenante : Quand on parle de survivance de la Commune, je pense que l’expérience de l’Espagne de 1936 est quelque chose qui nous parle beaucoup au niveau de l’imaginaire. Elle nous marque d’ailleurs peut être plus que la Commune, elle-même.

KR : Je suis d’accord. C’est vraiment un bon exemple, et géographiquement aussi.

Un intervenant : Un livre de l’historienne Michèle Riot-Sarcey8  vient de sortir à propos du courant révolutionnaire en France au 19ème siècle, ce passé inaccompli. A partir de là toute une généalogie peut être faite avec les débuts de la révolution russe (soviets), Cronstadt en 1921 … : des événements qui ponctuent toute l’histoire.

Un intervenant : On peut faire notamment le parallèle avec les « clubs » ou « sociétés » fortement réprimés dans la première moitié du 19è siècle, notamment. Des banquets ont alors été organisés afin de contourner l’interdiction des réunions. Ils ont joué un rôle clé dans le déclenchement de la révolution de 1848. Les propos lors de ces banquets traduisent des idées aussi progressistes que celles de la Commune, notamment par rapport au droit des femmes.

On peut se poser la question, si les mouvements révolutionnaires se déclenchent c’est parce que finalement dans l’imaginaire ces idées de commune, d’égalité homme-femme, etc. sont toujours présentes. Les gens parlent, se mettent ensemble et à un moment donné ça fédère. Et jusqu’où ? Une idée peut fédérer, mais quelle est sa pratique concrète, pour que ça ne reste pas qu’une idée ?

KR : Il y a toujours des circonstances.

Le Même intervenant : Il y a beaucoup de gens qui voient la Commune comme une nostalgie. Ça devient la Commune romantique. L’idéal qu’on a pu créer éphémèrement, est-ce que ce n’était pas un accident ?

KR : Mais non. On vient de trouver beaucoup d’autres exemples.

Un intervenant : Quand tu parles de l’écologie, tu pourrais développer un peu…

K.R : C’est surtout dans cette union de ces trois penseurs Reclus, Kropotkine et Morris avec les survivants de la Commune. Morris est un peu différent parce que lui il aborde toutes ces questions écologiques à travers ce qu’il voit comme l’impossibilité de l’art sous le capitalisme tandis que les autres étaient des géographes scientifiques. Mais pour moi les géographes et les artistes ont la même façon de traiter les questions de l’espace, l’espace n’est pas neutre. C’est maintenant qu’on voit qu’ils étaient à l’origine de ce qu’on pourrait appeler l’écologie socialiste. Ils étaient très radicaux. Les racines des crises écologiques se trouvent dans l’Etat national centralisé et le système capitaliste et ils pensaient mais ça c’est plutôt Reclus, que l’Etre humain n’est pas seulement divisé à cause de la division du travail. Il est divisé (séparé) de la Nature, aussi. On dit toujours que la grande révélation de la Commune pour Marx était la suivante : il disait que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel la machine de l’Etat et la faire fonctionner pour son propre compte. Et les gens comme Reclus et Kropotkine ont essayé de suivre cette logique en disant que les ouvriers ne peuvent pas se contenter d’embrasser la logique productiviste de la machine capitaliste et la faire fonctionner pour son propre compte. C’était toute la logique productiviste qui a été mise en question, c’est-à-dire les outils, la machine même doit se transformer. Et l’émancipation économique présuppose des formes politiques qui sont elles-même émancipatrices. Pour Morris, c’était un peu différent. Lui, c’était vraiment cette idée de beauté publique ou bien de luxe communal. Luxe communal, c’était la demande des ouvriers d’art et des artisans qui disaient que tout le monde a le droit de vivre et de travailler dans des situations agréables. Tout le monde a ce droit. Alors ça pourrait apparaître comme une demande un peu décorative mais ce n’est pas du tout décoratif, c’est une demande de base parce que vraiment si ça se passait, c’est une façon de transformer toutes nos relations avec le monde du travail, le monde de l’environnement, de la nature. Parfois, je pense que c’est lui le plus intéressant de tous. Et on ne considère pas souvent Morris dans le contexte de la Commune de Paris mais à vrai dire, c’était lui le Britannique, le soutien le plus créateur et le soutien le plus fort de la mémoire.

Une intervenante : Qu’est-ce que vous entendez par Imaginaire. En fait un imaginaire, c’est fait de quelle texture, de quelle nature ? En vous entendant parler, j’avais l’impression que c’est comme une sorte d’écoute du passé qui s’engouffre dans une faille d’événements historiques pour prendre une forme. Est-ce que l’imaginaire a son histoire propre ? Et comme vous disiez que vous avez fait des études de littérature j’ai pensé à ce moment-là à la science fiction. Du coup je me demande comment vous décrivez cet imaginaire ?

K.R : Je suppose que c’est Castoriadis qui a utilisé ce terme. Pour moi l’imaginaire c’est à la fois les questions de représentations, de désirs, d’actes, tout à la fois c’est-à-dire, c’est une façon de vivre et de penser en même temps. On pourrait revenir à cette phrase de Lefèbvre, la dialectique du vécu et du conçu, tout ça fait partie d’un imaginaire et il y a aussi tout ce qui est créé par les façons de vivre, certaines socialités entre certaines personnes, les discussions.

Un intervenant : Castoriadis dit des choses très radicales sur ce qu’il appelle l’institution imaginaire de la société, c’est-à-dire qu’il y a dans l’humain une capacité à imaginer des formes sociales qui échappent à toute détermination. En réalité ça semble un peu fou mais en même temps à mon avis il y a quelque chose de vrai, qui touche aux capacités de l’imaginaire. L’imaginaire, c’est toujours plus que ce qu’on peut imaginer qui est le fruit des circonstances …

K.R : Ah oui, il y a alors l’excès, l’idée de l’excès qui est dedans.

Un intervenant : Oui, l’idée qu’il y a quelque chose en nous, des capacités dans l’imagination qui peuvent nous surprendre , qui ne viennent pas forcément de :  « je suis un fils de prolétaire je travaille de telle manière je me mets en rapport avec des gens de telle autre manière et donc forcément je vais penser ». En réalité, les grands moments, c’est les moments où tout à coup l’imaginaire révèle des choses auxquelles on ne s’attendait pas.

K.R : Il y a un très bon exemple dans la Commune, c’est la conduite des femmes. Pour revenir à 1848, c’était tout à fait différent parce qu’en 1848, les femmes voulaient le droit de vote. A l’époque de la Commune elles s’en foutaient de leur vote, mais tout à fait ! Ce qui voulait dire qu’elles étaient en train de livrer quelque chose qui était en dehors de cette demande-là. Elles étaient déjà en train de vivre quelque chose qui était une vie politique, une participation politique qui n’avait rien à voir avec l’Etat et les questions parlementaires.

Un intervenant : Il me semble que pour revenir sur l’imaginaire, on peut garder quelque chose de Castoriadis. Il semble intéressant de parler de l’imaginaire de la Commune qui signifie un surgissement de quelque chose qui n’était pas représentable jusque-là, que tout d’un coup on peut se représenter. Cette émergence chez Castoriadis, est rapportée à une capacité humaine, c’est une généralité anthropologique. Avec la Commune, c’est rapporté à l’événement. Vous parlez beaucoup d’événement, des événements de 1968, d’ailleurs. Un événement c’est un temps dans lequel ce dans quoi on était et qui bornait l’imagination voit surgir tout d’un coup d’autres possibles. Effectivement ça fait écho avec ce que dit Castoriadis, mais en le rapportant à ce futur historique que constitue un événement, avec des antécédents.

K.R : Oui, je suis d’accord.

Un intervenant : Je voudrais faire une remarque : j’apprécie beaucoup ton livre et la façon dont tu présentes les choses, ça fait partie de ces approches qui nous autorisent à penser que l’histoire est racontée à fleur de l’expérience, non pas par les grands aspects théoriques propres à l’historien qui va dérouler les choses a posteriori avec une sorte de détermination. Mais comme l’approche théorisée a posteriori qui, de la même manière renvoie chacun à dire : je ne suis pas capable de penser les choses avec une telle finesse. Au fond ce que je trouve intéressant à la fois dans le livre et dans le comment tu as analysé les choses, c’est cette invitation à voir comment on est capable, comment cette question de l’imaginaire, on peut la reprendre aussi. C’est le genre d’énoncé qu’on peut continuer à porter pour, à un moment donné, faire advenir quelque chose. Le fait de s’autoriser à des expériences, s’autoriser à penser, à penser ensemble, s’autoriser à penser des énoncés sans se dire que c’est trop lointain, que ça vient du passé avec une projection et une capacité à imaginer les choses. J’ai l’impression que ça fait partie des choses qu’il est intéressant de défendre et de faire exister, à savoir : qu’est-ce que pourrait continuer à porter comme slogan ou comme objectif commun encore aujourd’hui, la Commune ? En tous les cas, cette ouverture-là, je la trouve intéressante.

Une intervenante : On pourrait se demander pourquoi d’un seul coup, de temps en temps, la mayonnaise prend, ça s’élargit, ça se propage.

K.R : Oui, il n’y a pas de recettes idéales. Il y a les contingences, il y a le conjoncturel.

La même intervenante  : C’est dans la perspective actuelle : se dire qu’on a envie qu’il y ait quelque chose qui soit de l’ordre de l’euphorie.

KR : Moi, j’ai l’impression que les choses commencent à bouger en France, oui, heureusement.

Un intervenant : Aujourd’hui, on est plus pris dans le cadre national. Le fait qu’il y ait eu 30 000 mecs de l’Internationale qui soient à Paris à ce moment-là, ça semble dans l’ambiance  de l’époque où il y avait une évidence beaucoup plus grande au fait de circuler d’un endroit à l’autre. Ce que j’ai connu ces quinze dernières années, en France et globalement dans le cadre européen, c’est une fixation sur le thème national. Par exemple en Grèce dernièrement.

KR : Oui mais tout ça est en train de changer. Par exemple si on revient à l’époque de la Commune, un type comme Eugène Pottier, il avait une petite usine, des gens qui faisaient de la peinture sur porcelaine (atelier de décorateurs de porcelaine). La plupart de ces gens étaient des Espagnols, ou des Italiens, à l’époque. Les gens comme ça étaient obligés de passer les frontières nationales, pour trouver de l’emploi, exactement comme maintenant. Cette façon de vivre des gens maintenant, c’est à peu près la même chose. On voit les gens qui sont obligés de faire tout pour trouver de l’emploi et ça crée une condition de rigueur internationale, mais les gens à l’époque de la Commune ils passaient la plupart de leur temps non pas à travailler mais à chercher du travail, et ça les a obligés à aller partout. Cette vie un peu nomade, c’est ce qu’on voit maintenant, et je crois que tu as raison mais qu’ il y a des déterminations économiques qui font que les jeunes gens, surtout, sont obligés d’aller partout. Et ça crée une perspective qui n’est pas uniquement nationale.

Un intervenant: La séquence des occupations qui étaient très impressionnante, après les insurrections arabes, la quantité de mouvements qui se ressemblaient laisse à penser qu’il y a sûrement des analyses à faire par pays. En France il y a eu toute une série de mouvements qui avaient l’écho de mai 1968, tout de même jusqu’au CPE et même jusqu’au mouvement contre la réforme des retraites. On avait l’impression qu’en descendant dans la rue on pouvait encore obtenir des choses. Mais aintenant cette idée a disparu. C’est vrai que la Grèce, ça a eu si peu d’écho dans le reste du monde, c’est un vrai problème. Il y a des moments où il y a un saut qualitatif à faire qui est énorme. Les foules ne sont pas en mesure de le faire, parce qu’aller au-delà de ce qui s’est passé en Grèce, c’est très révolutionnaire. C’est intéressant ce que tu dis sur le fait que c’étaient des nomades, mais je croyais que c’était le plein emploi, à l’époque de la Commune.

KR : Non, non.

Un intervenant : C’est le début du machinisme.

Un intervenant : Non, c’était le genre de vie. La plupart des communards étaient des artisans et des travailleurs journaliers qui sont venus pour faire les travaux d’Haussmann, de la campagne. Alors beaucoup de communards n’étaient pas des Parisiens. C’étaient des immigrés.

Un intervenant: Est-ce que le communisme, pour nous, ça a une connotation ? Ca a un sens fort, le mot « commune ». Est-ce que universellement, internationalement, ou plus généralement dans d’autres univers historiques et mentaux, ce mot « commune » a une traduction qui représente quelque chose ? On parle de république universelle avec des communes qui reviendraient. Déjà ce mot avec derrière ce que ça représente on peut le retrouver un peu partout. J’ai une deuxième réflexion aussi, je pense que je parlerais de glaciation. Effectivement le XXème siècle, c’est le progrès, la modernité, etc. Et faire des brèches là-dedans, sauf peut être sur le plan scientifique et théorique, c’était pratiquement mission impossible. Alors effectivement si on peut parler de certaines émergences et encore (la révolution espagnole, etc.) on peut parler aussi plus que de brèches dans la pensée scientifique à partir de la fin du XIXème et le début du XXème où c’est majeur avec la physique quantique, la géométrie non euclidienne. On parle d’écologie. Il y a tout un tas de choses comme ça, même au niveau de la philosophie, le pragmatisme, la phénoménologie, etc. C’est l’Occident  qui se désoxyde par rapport à sa propre modernité d’une certaine manière, mais effectivement c’est dans la sphère idéologique qu’on parle de philosophie des Lumières. Il y a eu des Lumières sciento-philosophiques, on met en cause cette chape de progrès de la Modernité. A ce propos il y a ce recueil, préfacé par Emilie Hache, publié par les éditions du Dehors et qui parle bien de ça avec tout un tas d’auteurs. Il s’agit de : De l’univers clos au monde infini. C’est un recueil de textes : philosophes, sociologues, anthropologues.

KR : Sur la question de la Commune en dehors de la France : la France évidemment a une histoire qui entre là-dedans avec la grande Révolution. Mais je crois qu’à peu près partout dans le monde sur-développé, il y a des désirs politiques qui pourraient se résumer dans ce mot et qui ont à peu près les mêmes mots d’ordre comme la décentralisation, la participation, l’autonomie totale, une espèce d’organisation de la vie sociale dans les principes d’association, de coopération. Toutes ces questions, ces désirs existent partout.

Un intervenant : Pour revenir à ce qu’on disait tout à l’heure sur les replis identitaires nationaux, on parlait de la nation, c’est présent dans ce qui peut se passer en Europe par rapport à des sentiments où des gens se replient…

KR : Se replient, oui, mais ils en ont marre des questions de la classe politique nationale. Et on peut voir ça partout. Il y a des gens qui s’en foutent de tout ça et qui ne se voient plus dans ces représentants. Un intervenant : Par rapport aux imaginaires, tu parlais de situation pré-révolutionnaire. On est dans une situation pré-révolutionnaire. Une intervenante : Il y a quelque chose que je trouve très intéressant, c’est le rôle qu’ont joué les clubs, les sociétés, les lieux de réflexion en 1848. KR : Oui! L’intervenante : Ça veut dire que les gens créent leur propre pensée politique ensemble. Ils n’attendaient pas qu’on leur dise quoi penser, ils pensaient tout seuls, ils construisaient ensemble une réflexion sur la société dans laquelle ils vivaient. En fait, c’est un peu ça qui interroge aujourd’hui : les gens sont dans un genre de truc, leur téléviseur qui leur dit quoi penser. Il y a beaucoup de gens qui réfléchissent sur Internet, devant leur ordinateur mais est-ce qu’il y a beaucoup d’endroits où on construit une pensée politique commune globale ? C’est-à-dire des gens qui réfléchissent avec d’autres gens. Et en fait c’est cette question-là que je me pose.

KR : C’est une question très pratique et très bonne.

L’intervenante : Parce que je pense qu’on a besoin d’élaborer ensemble une pensée politique.

KR : Oui, moi, je suis prof je ne me suis pas posé la question aussi directement que ça.

Un intervenant : Je crois qu’il y a plein d’endroits, ici par exemple, où les gens, pas forcément de la même manière, pas forcément aussi radicale, ou par d’autres biais le font. Il ne faut pas se laisser abuser : tout le monde n’est pas devenu lepeniste ou identitaire. Pourquoi a-t-on cette impression-là, par moment ? Parce qu’il y a une propagande monstrueuse.

KR : C’est la même chose aux Etats-Unis et je crois qu’on a ce genre d’endroits de discussion beaucoup plus en France qu’aux Etats-Unis. Ça c’est certain.

Antoine : Je ne sais pas s’il y a beaucoup d’endroits mais je suis convaincu que c’est de là qu’il faut partir. S’autoriser à penser ensemble, ne pas penser que c’est dérisoire… Un des trucs de la Commune, c’est le fait que ça ait existé partout… Plus de 300 interventions publiques en deux mois. En fait c’est une détermination incroyable

KR : Et c’étaient des ivrognes! En plus! C’est une suggestion!

Compte-rendu réalisé par Francis Juchereau et Christophe Soulié.

 

Sexe, nature, genre : nouveaux territoires du capitalisme ? Jacques Wajnsztejn

Sexe, nature, genre : nouveaux territoires du capitalisme ?

Cette soirée se fera autour du livre de Jacques  Wajnsztejn, « Rapports à la nature, sexe, genre et capitalisme » (Acratie, 2014).                              critique du capital : classes, genre, races / marxisme et intersectionnalité...

Comment est-on passé de mouvements généraux d’émancipation pour qui la particularité (être prolétaire, être femme) ne correspondait qu’à un point de départ vers autre chose, à des mouvements pour qui la particularité est point de départ et point d’arrivée (par exemple la lutte pour la parité politique plutôt que la lutte pour la fin d’une politique séparée et professionnalisée ; par exemple la défense de la hiérarchie statutaire et salariale plutôt que l’égalisation des conditions) et donne lieu à des revendications pour des droits particuliers et à des pratiques proches du lobbying ?

Comment est-on passé d’analyses en termes de généricité («  l’Internationale sera le genre humain « ) à celles en termes de genres identifiés à des catégories de sexe ?

Comment est-on passé du macro -désir de révolution aux micro -révolutions du désir ?

C’est ce à quoi essaie de répondre le livre de J. Wajnsztejn : Rapports à la nature, sexe, genre et capitalisme (Acratie, 2014).

Dans le premier tiers du XXème siècle, les transformations de la société de classes entraînent la crise du sujet bourgeois et laissent place à un individu atomisé. Si la psychanalyse apparaît à la même époque et essaie de rendre compte de cet éclatement du sujet, elle a aussi contribué à autonomiser la sexualité par rapport à la totalité de la sensibilité humaine.

Toutefois, jusqu’au milieu des années 1960, la sexualité restait reliée aux déterminations à la fois naturelles et sociales des hommes et aux institutions étatiques qui la contrôlaient et la réprimaient (lois favorisant la famille conjugale, lois sur les mœurs, censure idéologique et artistique). C’est ce qui change avec les bouleversements de la décennie 1965-1975. La révolte contre  » le vieux monde  » est à la base d’une puissante dynamique de désinhibition qui est vécue sur le mode d’une libération et ce, dans le cadre d’un mouvement d’émancipation général. Le mouvement des femmes en fournira l’expression la plus marquante. Il enclenche une  » libération sexuelle  » qui certes est un mouvement de désinhibition mais qui renforce la première autonomisation de la sexualité.

Avec la défaite du cycle de luttes précédent et le développement d’une nouvelle dynamique capitaliste (années 1980) qui pénètre tous les aspects de la vie quotidienne se produit une nouvelle autonomisation quand le sexe physique n’est plus perçu que sous sa forme sociale construite de «  genre  » et non plus dans ses déterminations à la fois naturelles et sociales. L’individu démocratique égogéré peut prononcer son credo :  » C’est mon choix  » et jongler avec les genres puisqu’ils ne correspondraient plus qu’à des rôles normés ou choisis, qu’ils n’ont pas de substance intrinsèque ou que celle-ci est transformable grâce aux nouvelles technologies.

Cette croyance en des identités multiples et changeantes qui transforment tous les désirs en besoins résonne en écho des flux sans frontières du capital et de ses marchandises. Cette  » perspective  » conduit au paradoxe d’une situation où l’horizon révolutionnaire semble bouché, mais les potentialités générales sans limites ! Ce qui en découle logiquement, c’est que la dimension critique de toute analyse de cette situation devient impossible ou est marginalisée et maltraitée.

C’est que les « théories du genre » (oui, elles existent, comme le reconnaissent des auteurs qui sont à leur origine) sont partie prenante de la capitalisation en cours de toutes les activités humaines. Simplifiées à l’extrême elles peuvent même se faire idéologie d’État comme dans un projet récent de l’Éducation nationale en France ou à travers les directives européennes. On comprend mieux alors pourquoi elles reçoivent l’appui, d’une part des médias (les pages « idées » du journal Le Monde et le lobbying quotidien du journal Libération se manifestent par le déni et l’emploi unique de la formule « prétendues théories du genre ») et d’autre part de l’université, où elles cherchent à obtenir une légitimité en se présentant comme parole scientifique modeste (et non comme théorie, car aujourd’hui théorie égale idéologie) à travers le doux euphémisme des « études de genre ». Ce que l’on comprend moins, c’est pourquoi la gauche, de la plus modérée à la plus extrême, s’en réclame ou du moins les prennent pour argent comptant, comme si elles étaient des suites de l’ancien mouvement de subversion de ce monde.

Notre intervenant :

Ancien militant du Mouvement du 22 mars 1968 lyonnais, cofondateur de la revue Temps Critiques en 1989, auteur de nombreux ouvrages dont Capitalisme et nouvelles morales de l’intérêt et du goût (L’Harmattan, 2001) et de Après la révolution du capital (L’Harmattan, 2007), ancien enseignant de sciences économiques et sociales en lycée.

Compte-rendu :

avec Jacques WAJNSZTEJN (le 18 juin 2015)

Marc Guillaumie :

Nous accueillons Jacques Wajnszstejn qui a écrit le livre Rapports à la nature, sexe genre et capitalisme, à partir duquel nous allons débattre. Jacques Wajnszstejn est marqué par des connaissances très fines, précises et nombreuses relatives au mouvement féministe depuis les années 70, notamment.

Il me semble que tu dénonces une dérive, depuis cette époque jusqu’à nos jours. Auparavant, les individus s’inscrivaient dans un mouvement de revendications à partir de leur particularité, à partir de leur être. Ainsi, leur point d’origine permettait de viser l’avenir, alors qu’aujourd’hui ils ont dérivé vers une sorte de quête identitaire ancrée dans le présent. Je te cite :  » le désir de révolution est devenu une révolution du désir « . Tu donnes comme exemple le slogan «  parce que c’est mon choix ! « .

Dans la société où les individus se retrouvent atomisés, il y a une crise du sujet bourgeois : les désirs sont devenus des besoins. Tu dénonces, il me semble, une «  capitalisation  » des activités humaines, c’est-à-dire le fait que le capital ait pris le pouvoir sur les désirs des individus, y compris d’ailleurs en ce qui concerne les théories du genre. Tu dis que finalement le mouvement féministe s’est retrouvé en partie englué dans ces problèmes-là.

Il y aurait à présent une révolution qui serait celle du capital. Par une sorte de retournement, le capital réorganise toute la société, alors qu’autrefois les actions révolutionnaires émanaient du travail, des travailleurs. Une sorte d’inversion s’est donc accomplie. La classe ouvrière s’est retrouvée émiettée et une reconfiguration de l’homme, de la femme, du rapport à la nature ainsi qu’à notre propre nature (ce que je suis) s’est opérée. Le désir serait ainsi subverti au service du capital. L’individu serait  » egogéré « . Et l’énorme développement technologique actuel ne fait qu’encourager cela.

Dans la configuration sociale et dans le monde que nous connaissons, il nous a semblé que de telles questions, de telles analyses étaient fort intéressantes. Je te cède donc la parole pour les développer.

Jacques Wajnsztejn :

Dans mon texte de présentation (cf. La Lettre n°178) je montrais une différence entre les mouvements des années 1960-1970 et ceux des années suivantes. Si on considère le féminisme et les mouvements prolétariens tels qu’ils se sont développés en France et en Italie à la fin des années 1960, la perspective était de partir d’une particularité de classe ou de sexe, mais dans une vision d’émancipation générale. La perspective restait toujours ce que j’appelle la communauté humaine (ou le communisme). On ne partait pas de sa particularité pour s’y enfermer, même s’il y a toujours eu cette tendance. Ainsi l’histoire du mouvement ouvrier est contradictoirement l’histoire d’une tentative d’affirmation du travail (de sa valeur) et en même temps une certaine négation de ce travail en tant qu’aliénation et exploitation. Il y a toujours les deux côtés. A l’intérieur du mouvement féministe, il y a eu aussi, dès le départ, des tendances qui ont cherché à développer une sorte de lutte des sexes, de haine des sexes. Par exemple, Valerie Solanas aux USA et son Manifeste SCUM1 ou en France, Christine Delphy2 qui a progressivement développé l’idée que l’homme serait l’ennemi principal et pas simplement un dominant parmi d’autres dominants.

A partir des années 1980 avec la retombée des luttes, par exemple féministes, ou tout au moins leur résorbtion institutionnelle dans un féminisme plus ou moins d’Etat, il se produit une radicalisation qui va poser la question des particularités sous une forme identitaire.

Pour prendre une analogie : dans les premiers temps du mouvement féministe, y compris aux USA, le mouvement a eu les mêmes motivations que le mouvement des droits civiques. D’abord, dans ce mouvement, les Afro-américains et les Blancs coexistent et se maintiennent ensemble pendant un temps assez long dans le cadre de la lutte des droits civiques. De même, dans le féminisme américain, les groupes mixtes femme-homme existent aussi pendant tout un temps. En France, le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) a une configuration mixte jusqu’à ce que des groupes exclusivement féminins apparaissent quelques temps après sa fondation.

Ces identités spécifiques finissent par se renforcer et se développer en tant que telles. Dans le cas du féminisme radical, on va passer du patriarcat comme élément dans la structure du capitalisme (même s’il existe bien antérieurement), à une conception qui fait du patriarcat un véritable système. Un système indépendant du capitalisme, qui finalement ne repose pas tant sur la domination des hommes que sur la norme hétérosexuelle. C’est l’hétérosexualité qui devient alors l’ennemi principal. On assiste à un véritable glissement de l’ennemi principal qui passe du capitalisme à l’homme puis à l’hétérosexualité. D’où l’insulte d’  » hétéro-flic « .

Tout cela se fait parallèlement à ce qu’on pourrait appeler un mouvement d’individualisation et d’atomisation, au regard des classes sociales telles que les avait définies le meilleur marxisme. C’est-à-dire, d’un côté, la  » classe en soi  » (qui existe objectivement dans sa constitution de force de travail) et de l’autre la  » classe pour soi  » (dans sa conscience et avec les perspectives qu’elle peut avoir, donc dans sa dimension politique).

Quand je parle de  » révolution du capital  » ce n’est pas un jeu de mots. Ce n’est pas l’inversion de la révolution prolétarienne. Pendant les années 1960-1970, même si ce qu’on appelait la révolution prolétarienne n’était pas forcément à l’ordre du jour, un bouleversement s’est opéré dans un certain nombre de pays, avec des effets au niveau mondial. Dans les années 1980 ce mouvement était défait mais en même temps on avait paradoxalement l’impression que la défaite n’était pas saisissable. Ainsi, dans leurs vies quotidiennes et même au travail, les gens ont continué à penser qu’ils bénéficiaient des retombées de cette époque (normes changées, tabous tombés, conditions de travail améliorées). Les désirs les plus divers (sexuels, de l’imagination, de consommation, de voyage, etc.) continuaient de se manifester. La défaite du mouvement des années 1960 n’a donc pas été vraiment ressentie. Cette  » continuation  » s’est faite progressivement dans l’atomisation, l’individualisation.

C’est ce que l’on peut appeler un «  individualisme propriétaire « . Il ne s’agit pas d’une question de propriété au sens immobilier ou actionnarial, mais plutôt d’une idéologie que traduisent des slogans comme  » c’est mon choix  » ou pour le féminisme  » mon corps est à moi « . Aujourd’hui, sur la question de la prostitution, le développement de cet individualisme propriétaire a fait glisser la revendication  » mon corps est à moi  » vers  » mon corps, je peux le vendre « . Ceci correspond actuellement à la revendication de reconnaissance des travailleur(se)s du sexe, lesquel(le)s considèrent finalement que c’est une liberté (un droit) de pouvoir vendre son corps. A contrario, si l’on dit «  mon corps est moi  » et non «  mon corps est à moi  » on ne se situe plus dans cet individualisme propriétaire car on refuse la dissociation de sa personne. Idem pour ce qui est de la Gestation Pour autrui (GPA) où il y a dissociation entre la tête et le corps. On passe par le corps de quelqu’un d’autre pour procréer. Cela fait également partie de ces stratégies très individualisées correspondant à l’individu  » egogéré « . En créant de la sorte son propre entreprenariat, cet individu-là se place en concordance avec le mouvement actuel du capital.

Au début des années 2000 j’écrivais Capitalisme et nouvelle morale de l’intérêt et du goût. Le mot d’ordre était alors  » le privé est politique « . Dans le contexte de défaite dont j’ai parlé précédemment, quand le privé se fait politique, ce n’est jamais qu’une façon déguisée de faire valoir ses intérêts en faisant passer ses préférences pour une ligne politique (de classe).

Cette question que je considère comme périphérique a pris beaucoup de place dans l’actualité. Dans la presse, aujourd’hui, le nombre d’articles sur  » les théories du genre qui ne seraient que de prétendues théories du genre  » est impressionnant. Les politiques ont aussi beaucoup agité cette question avec des projets de loi sur le mariage homosexuel, sur la Procréation Médicalement Assitée (PMA), sur la GPA, etc. Il m’a donc semblé nécessaire de revenir sur cette question en la recadrant de façon plus générale. Alors pourquoi avoir choisi comme titre du livre pour en traiter Rapport à la nature, sexe, genre et capitalisme ? Parce qu’il me semble que, sans cet éclairage-là, on peut discuter à perte de vue et se retrouver bloqué avec la revendication «  c’est mon choix ! « . Si on discute des questions de nos désirs sans parler des rapports à la nature, sans parler de ce qu’est la nature humaine (même si c’est mal vu de parler de nature humaine dans les milieux d’extrême gauche), si on ne réfléchit par sur comment on conçoit, non seulement l’environnement (nature extérieure) mais nous-mêmes en tant qu’êtres humains, on peut dire tout et n’importe quoi et finalement ne pas rencontrer de limites. Cela permettait aussi de faire la passerelle avec  » la révolution du capital « . Parce que, si l’on dit souvent que le capitalisme est en crise depuis les années 1970-1980, celui-ci s’est complètement redynamisé et cherche à repousser toujours plus loin ses limites, de sorte qu’on a l’impression qu’il n’en a pas. Nous, nous pensons qu’il en a, mais ne s’agit-il pas d’une croyance ? Qui peut croire à cette crise finale du capitalisme annoncée par les plus grands économistes depuis les années 1920 et toujours repoussée ? On s’aperçoit que le capitalisme connaît des crises cycliques, non définitives. En même temps ses crises ne l’affaiblissent pas mais semblent au contraire lui redonner un sursaut et un certain dynamisme. Il semble reculer lui aussi ses limites.

Nous nous trouvons dans une situation complètement paradoxale où on dit que le système est en crise mais dans le même temps celui-ci paraît de plus en plus puissant et semble n’avoir plus d’ennemi en face de lui. Par ailleurs, les individus que nous sommes semblent réduits à l’impuissance du fait de notre atomisation. L’idée alors se répand qu’il y a de nouvelles formes et puisque nos désirs correspondent à des besoins, ceux-ci doivent être transformés en droits qu’il est légitime d’obtenir. La jonction se fait. Ainsi la Commission européenne accompagne les revendications catégorielles et identitaires demandées par les gens. Elle fournit l’argent qui finance, par exemple, les études de genre ou les différents mouvements contre les discriminations. Comment expliquer cela ?

Une sorte de correspondance existe entre le mouvement du capital et le mouvement des  » identités nomades « . Donc, reposer le rapport à la nature était aussi reposer la question des limites, question de limites qu’on pose assez naturellement aujourd’hui avec le souci écologique, souci à la fois entré dans les mœurs et aussi quelque peu dans le mouvement du capital. Mais il y a distorsion entre les limites devenues visibles des ressources naturelles et le développement de la technologie qui pousse de son côté à une illimitation. Le développement actuel des technologies a été un mouvement dévastateur, aussi bien du côté du capital (la circulation du capital et de l’information ont été accélérés de façon incroyable) que du côté des individus consommateurs compte tenu de la miniaturisation extrême de ces technologies qui se trouvent dotées d’une puissance sans précédent. Internet, par exemple, permet de convoquer en ¼ d’heure une manifestation de milliers de gens. D’ailleurs, ce côté-ci (l’explosion des technologies et sa puissance) ne reçoit que très peu de critique alors que les deux sont bien liés. Ainsi Google a proposé à ses salariées cadres de congeler leurs ovocytes pour qu’elles puissent enfanter après leur période de productivité maximum (après 45 ans).

Quand je parle du  » mouvement du capital « , il ne s’agit pas du capital qui serait une structure inerte monstrueuse (le  » capital automate « ), face à nous, et contre laquelle il faudrait lutter. Non. Si nous employons ce terme «  mouvement du capital  » c’est que nous ne pouvons plus utiliser celui de  » bourgeoisie « , ni celui d' » idéologie bourgeoise « . Bien avant 1968, l’idéologie bourgeoise était une conception du monde assez vaste à laquelle la classe ouvrière a participé par l’intermédiaire de la notion de  » progrès  »,

Par rapport aussi à la question des machines. C’était une conception du monde avec des normes très précises qui, en fait, étaient culturellement très souvent des normes de l’Ancien régime. Il y avait donc un décalage très fort entre la dynamique du capitalisme de l’époque bourgeoise et la société bourgeoise elle-même qui était finalement restée assez aristocratique. Le bourgeois cherchait à copier l’aristocrate. Ce modèle là était d’une normalité absolue, même s’il y avait une immoralité des individus eux-mêmes, tels que les montrent les caricatures faites par les dessinateurs révolutionnaires comme Gross et autres dans les années 1920 en Allemagne. En tant que classe et en tant que conception du monde, les valeurs de la bourgeoisie, comme celles de la classe ouvrière, reposaient plus sur l’effort, sur l’épargne, sur l’accumulation, et finalement sur le travail (exploité).

C’est ce qui va changer avec le nouveau dynamisme qui va se développer, suite à ce mouvement de subversion assez généralisé, mouvement qui n’est pas uniquement politique puisque les mouvements politiques des années 1960-1970 ont eux-mêmes été précédés par ce qu’on peut appeler le mouvement et la révolte de la jeunesse aux USA : les beatniks, James Dean, le rock, etc. Tout un ensemble de choses qui déjà révolutionnait se sont greffées sur des mouvements sociaux : un alliage entre ces mouvements subculturels de la jeunesse et des mouvements politiques gardant un idéal révolutionnaire classiste (de lutte de classes) assez classique, plus ou moins liés à l’histoire du mouvement ouvrier. Après la défaite, tout cela a cessé de converger mais l’élan est resté. Ce n’est donc pas une récupération qui s’est produite mais plutôt une dynamique. La propulsion n’a plus eu les mêmes agents, en quelque sorte (même si certains agents révolutionnaires sont devenus des agents du capital).

La plupart des personnes ayant participé aux mouvements des années 1960 et 1970, encore vivants, n’ont pas été au pouvoir mais certains, souvent de bonne foi, se sont retrouvés dans leur élément avec la nouvelle situation (Daniel Cohn-Bendit, par exemple). Cette situation-ci est très différente. Elle ne repose plus sur une conception du monde ordonnée (la théorie du chaos3 est passée par là), ce n’est plus une conception du monde reposant sur une normativité, mais sur l’idée que le développement peut se faire aussi bien à partir de la normalité que de l’anormalité. D’où à un certain moment la mode des fous, par exemple : plus personne n’était fou, ce n’était qu’une façon de s’exprimer… Tout est devenu possible, il n’y a plus de normes, ni de valeurs absolues. Il ne reste que des valeurs avec des petits  » v « . Ce sont des valeurs nomades, flexibles, mobiles. Ainsi, le mariage homosexuel revitalise le mariage, même si la plupart des homosexuels ne se sentent pas concernés par le mariage. Le mariage n’est plus un sacrement mais il sera tout de même entretenu voire fortifié. C’est la même chose pour la famille. Tout le monde tape sur la famille qui ne ferait pas son boulot, pourtant la famille se développe. C’est même une structure importante qui permet en particulier d’amortir les difficultés économiques et de redistribuer de l’argent. Ainsi toutes les formes peuvent être autorisées pourvu qu’elles fonctionnent un tant soit peu, soient productrices de socialisation, de consommation et participent à la reproduction sociale.

Il n’y a plus de norme, tout est possible mais il reste des tabous. En ce qui concerne les questions sexuelles le sado-masochisme est par exemple très en vogue. Les tabous (règles d’exogamie et d’inceste, pédophilie) sont là comme repère. Aux USA, on trouve côte à côte toutes les permissivités et tous les tabous : dans tel Etat la sodomie est un quasi-crime et pas dans celui d’à côté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de résistances, culturelles et politiques :  » Tea party  » aux USA,  » La manif pour tous  » en France… Le mouvement du capital n’est pas sans heurt.

On a beaucoup gaussé le terme «  libéral-libertaire « , mais il correspond à quelque chose. Quand l’individu bourgeois est sorti de sa coquille et que l’idée d’individualisation s’est développée (les individus étant considérés comme premiers par rapport à la société), des théories sont réapparues, celle d’Hobbes par exemple : la guerre de tous contre tous. Il fallait régler à l’époque, un peu comme aujourd’hui, les particularismes qui cherchent toujours le poil à gratter qui fait que le dominé est toujours un dominant, que c’est une chaîne sans fin de dominations, qu’il y a le «  super salaud  » qui est le vieux, homme blanc, mangeur de viande, hétérosexuel. Cependant il y a des salauds moins salauds : par exemple aux USA, les vieilles lesbiennes blanches contre les jeunes lesbiennes afro-américaines. Pour éviter cette guerre de tous contre tous, il faut un Etat libéral et minimal doté seulement de fonctions législatives et policières qui garantissent les contrats, lesquels permettent que tout se passe bien entre les gens. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui quand les contrats de travail sont transformés en contrats commerciaux. C’est aussi aux USA les contrats, initiés dans le règlement de certaines universités, qu’on pourrait appeler contrats d’activité sexuelle par lesquels les étudiants hommes doivent clairement signifier leurs actes à l’attention des étudiantes femmes pour que cela ne soit pas considéré comme un harcèlement ou une agression. L’existence d’une liberté (en l’occurrence sexuelle), donc de guerre des sexes et de viol potentiel, fait que chaque acte dans la chaîne du comportement de l’homme vis-à-vis de la femme doit être clairement caractérisé par contrat ou quasi-contrat. Ces contrats  » commerciaux  » peuvent être remis en cause à tout moment, comme le PACS, le mariage à la carte ou à l’essai.

Dans le mouvement du capital tout est possible, il n’y a pas d’inhibition et finalement pas de limite. Le rôle des médias, autrefois les journaux, aujourd’hui la télévision qui finance le cinéma, comme puissances financières, comme passeurs d’information et faiseurs d’opinion, est très important pour lever ces inhibitions.

Compte-rendu réalisé par

Francis Juchereau.

La suite du compte-rendu dans le prochain numéro.

Notes :

1/ SCUM Manifesto est un pamphlet anarcha-féministe écrit en 1967 par la new-yorkaise Valerie Solanas qui préconise  » …dans un éclat de rire… de supprimer le sexe masculin « . “Solanas a cerné le cœur de la domination masculine, en a saisi le langage et l’a entièrement condamné dans un éclat de rire assassin » (Wikipedia).

2/ Christine Delphy est une sociologue française, chercheuse dans le domaine des études féministes ou études de genre. Dans son livre L’Ennemi principal, économie politique du patriarcat, elle met en avant le travail domestique comme base d’un mode de production distinct du mode capitaliste. Ce mode de production repose sur l’institution familiale par laquelle la force de travail des membres d’un foyer appartient au chef de famille

3/ La théorie du chaos traite des systèmes dynamiques qui présentent un phénomène fondamental d’instabilité appelé  » sensibilité aux conditions initiales.” Pour ces systèmes, une modification infime des conditions initiales peut entraîner des résultats imprévisibles sur le long terme. Ce résultat est souvent vulgarisé sous le nom  » d’effet papillon « .

De Belleville à Notre-Dame-Des-Landes L’imaginaire de la Commune – Kristin Ross

De Belleville à Notre-Dame-Des-Landes L’imaginaire de la Commune

compte rendu :

Kristin Ross va nous faire une présentation à partir de son livre, le dernier traduit en français, L’imaginaire de la Commune. Ce ne sera pas un débat d’historiens. Kristin Ross est Californienne, a « baigné » dans le flower power, elle est professeur à l’Université de New York et auteure aussi de Mai 68 et ses vies ultérieures qui pour nous est important : on en parlait à la dernière séance du Cercle, pendant la soirée Gauche prolétarienne. Kristin, tu as aussi écrit Rouler plus vite, laver plus blanc et Rimbaud, la Commune de Paris et L’invention de l’histoire spatiale, qui est un peu plus dans tes cordes académiques, puisque tu es professeur de littérature comparée.

Kristin Ross : Ce livre, L’imaginaire de la Commune, est une tentative de ma part de construire, et non pas reconstruire la Commune de Paris de 1871, comme un espèce de laboratoire d’inventions politiques. Aujourd’hui on me demande de considérer ce laboratoire dans le contexte des inventions politiques d’aujourd’hui. Je vais essayer de le faire mais c’est certainement dans la discussion qu’on arrivera à faire les rapprochements. Pour beaucoup de monde ces 72 jours, lorsque des ouvriers, des artisans, des communistes, des anarchistes, se sont organisés et ont trouvé des moyens pratiques de démanteler l’État, je crois que tout ça est redevenu très visible dans la figurabilité de notre présent, après 2011, c’est-à-dire après le retour d’une stratégie politique de l’occupation : l’acte de s’emparer de l’espace, de prendre place. Tout cet espace-temps de l’occupation, on l’a vu de Montréal à Istanbul, à Oakland, à Madrid. Partout on voyait les gens vivre leurs quartiers transformés en théâtres d’opérations stratégiques. C’est la raison pour laquelle je suis revenue vers la Commune de Paris : il me semble que le monde des communards nous est devenu plus proche que le monde de nos parents. Mon espoir, c’est que la guerre de classes du présent et le désastre écologique causé par cette guerre nous montrerait la nécessité de créer des organisations, des pratiques basées (comme chez les communards) sur les principes de coopération et d’association. Donc le livre, c’était ma façon de voir la Commune comme un moyen de rouvrir la possibilité d’une autre avenir que celui des deux voies de la modernisation capitaliste d’un côté et du socialisme d’État de l’autre. Et c’est ça, l’imaginaire que la Commune nous a légué. Un imaginaire politique qui n’est ni celui d’une classe nationale ni celui du collectivisme. Et c’est un imaginaire à qui j’ai donné ce nom, emprunté à un des communards : le luxe communal. Ce que je veux dire c’est que les conteurs, les stratèges, les inventions, les processus de cet imaginaire ne peuvent se voir qu’au moment où on arrive à voir la Commune libérée des projections multiples des historiens et des politologues, même de gens très sympathisant de la mémoire de la Commune et parlant de l’historiographie. Ce qui est nouveau maintenant pour la Commune de Paris, c’est qu’elle a été libérée des deux histoires dominantes qui ont cerné ce qu’on peut voir et dire au sujet de cet événement : l’histoire officielle du communisme d’État et la fiction républicaine française. Ce sont les deux historiographies qui ont instrumentalisé l’événement. Lorsque les Versaillais sont entrés dans la ville et ont massacré plus de 20 000 personnes, tous ces cadavres communards sont devenus des martyrs dans les historiographies écrites après. On nous dit qu’ils sont morts pour que les bolcheviques en tirent des leçons et fassent la révolution correctement ; ou bien qu’ils sont morts en essayant de sauver la très fragile République française. Or ce ne sont pas des martyrs, mais des gens en train de créer une vie ensemble. Karl Marx a été bouleversé de voir l’exemple en chair et en os d’une vie non programmée, non capitaliste, des gens qui se comportaient en propriétaires de leur vie et non en esclaves de leur salaire. La Commune n’appartient pas aux Kristin Ross : Ce livre, L’imaginaire de la Commune, est une tentative de ma part de construire, et non pas reconstruire la Commune de Paris de 1871, comme un espèce de laboratoire d’inventions politiques. Aujourd’hui on me demande de considérer ce laboratoire dans le contexte des inventions politiques d’aujourd’hui. Je vais essayer de le faire mais c’est certainement dans la discussion qu’on arrivera à faire les rapprochements. Pour beaucoup de monde ces 72 jours, lorsque des ouvriers, des artisans, des communistes, des anarchistes, se sont organisés et ont trouvé des moyens pratiques de démanteler l’État, je crois que tout ça est redevenu très visible dans la figurabilité de notre présent, après 2011, c’est-à-dire après le retour d’une stratégie politique de l’occupation : l’acte de s’emparer de l’espace, de prendre place. Tout cet espace-temps de l’occupation, on l’a vu de Montréal à Istanbul, à Oakland, à Madrid. Partout on voyait les gens vivre leurs quartiers transformés en théâtres d’opérations stratégiques. C’est la raison pour laquelle je suis revenue vers la Commune de Paris : il me semble que le monde des communards nous est devenu plus proche que le monde de nos parents. Mon espoir, c’est que la guerre de classes du présent et le désastre écologique causé par cette guerre nous montrerait la nécessité de créer des organisations, des pratiques basées (comme chez les communards) sur les principes de coopération et d’association. Donc le livre, c’était ma façon de voir la Commune comme un moyen de rouvrir la possibilité d’une autre avenir que celui des deux voies de la modernisation capitaliste d’un côté et du socialisme d’État de l’autre. Et c’est ça, l’imaginaire que la Commune nous a légué. Un imaginaire politique qui n’est ni celui d’une classe nationale ni celui du collectivisme. Et c’est un imaginaire à qui j’ai donné ce nom, emprunté à un des communards : le luxe communal. Ce que je veux dire c’est que les conteurs, les stratèges, les inventions, les processus de cet imaginaire ne peuvent se voir qu’au moment où on arrive à voir la Commune libérée des projections multiples des historiens et des politologues, même de gens très sympathisant de la mémoire de la Commune et parlant de l’historiographie. Ce qui est nouveau maintenant pour la Commune de Paris, c’est qu’elle a été libérée des deux histoires dominantes qui ont cerné ce qu’on peut voir et dire au sujet de cet événement : l’histoire officielle du communisme d’État et la fiction républicaine française. Ce sont les deux historiographies qui ont instrumentalisé l’événement. Lorsque les Versaillais sont entrés dans la ville et ont massacré plus de 20 000 personnes, tous ces cadavres communards sont devenus des martyrs dans les historiographies écrites après. On nous dit qu’ils sont morts pour que les bolcheviques en tirent des leçons et fassent la révolution correctement ; ou bien qu’ils sont morts en essayant de sauver la très fragile République française. Or ce ne sont pas des martyrs, mais des gens en train de créer une vie ensemble. Karl Marx a été bouleversé de voir l’exemple en chair et en os d’une vie non programmée, non capitaliste, des gens qui se comportaient en propriétaires de leur vie et non en esclaves de leur salaire. La Commune n’appartient pas aux histoires qui l’ont instrumentalisée, l’anti-étatisme farouche de la Commune indique pour moi sa non-appartenance radicale à ce que l’État soviétique est devenu plus tard. S’ils étaient résolument contre l’État, ils étaient largement indifférents à la nation. Dans les deux cas (histoire de la République française, histoire du communisme officiel), il s’agit d’une histoire comme processus linéaire où un événement comme la Commune fait partie d’un dessein plus grand, unifiant, édifiant, une évolution progressive. Or, ce que je voulais montrer c’est que la Commune appartient à un autre genre d’histoire : intempestive, saccadée, destructive. La question aujourd’hui c’est : Comment parler de la trajectoire de Belleville à Notre-Dame-des-Landes sans rétablir un autre récit unifiant, une autre évolution progressive ? On ne veut pas simplement identifier des résonances possibles entre un moment du passé qui avait comme mot d’ordre la décentralisation et la participation, et le présent. Il faut restituer la puissance protéiforme du passé, il faut restituer à l’événement tous les possibles dont il était porteur, il faut le voir comme partie intégrante de son époque historique mais aussi d’une manière qui excède sa propre histoire et qui nous suggère un avenir possible. A ce propos, la Commune de Paris peut se voir comme une anticipation en actes de toutes sortes de possibilités. Même les possibilités qu’elle n’a pas pu mener à terme comme la fédération, ou qui sont restées des intentions, gardent une signification profonde pour nous aujourd’hui. Pour cerner la singularité de cet événement, son énoncé, j’ai dû me débarrasser de toute une littérature massive sur la Commune, ce que disaient Trotski ou Marx sur la Commune. Je n’ai pas regardé les grands théoriciens, les révolutionnaires, les politologues. Le bouquin n’est ni une histoire de la Commune de Paris ni un ouvrage de théorie politique. Ce sont les historiens et les politologues qui sont responsables de la plupart des écrits sur la Commune, soit communistes, soit anarchistes, soit philosophes (Alain Badiou, etc.). Ils abordent l’événement à partir d’une théorie déjà formulée et les actes des communards deviennent des données empiriques rassemblées pour la vérification de la théorie particulière comme si le monde matériel était une sorte de manifestation locale de l’abstraction et non pas le contraire. Pour moi c’est comme si on convoquait les pauvres communards afin de rendre plus grave ou plus sérieux l’acte de faire de la philosophie. Donc pour éviter ça j’ai passé plusieurs années en lisant presque uniquement les écrits que des communards et des survivants, les lettrés du moins, ont laissé. Et ces écrits sont déjà des documents hautement théoriques, mais d’habitude ils ne sont pas considérés comme des documents théoriques par les politologues et les théoriciens. C’est pour ça que j’ai dû éviter la théorie politique sur la Commune et pourquoi, pour moi, les théoriciens politiques deviennent le fléau de notre existence parce qu’ils abordent les moments d’insurrection politique d’en haut. Ils essaient de les unifier sous une théorie intégrale, une narration de l’histoire progressive. Ils essaient en fin de compte de corriger les erreurs du passé, ils adoptent une habitude fonctionnaliste vis-à-vis du passé. Or le passé n’est pas donneur de leçon. C’est l’événement et ses excès qui nous apprend comment le considérer et le penser, seulement en dramatisant la phénoménologie même de l’événement, ses énoncés : pas seulement ce que faisaient les artisans de la Commune, mais aussi ce qu’ils pensaient, ce qu’ils disaient de ce qu’ils faisaient, les mots qu’ils ont utilisés, empruntés, les mots qu’ils ont discutés, abandonnés. Et le but n’est pas de produire une image de la réalité, ce n’est pas une objectivité, c’est de produire une image de la réalité qui illumine la possibilité du changement. Le but, c’est un changement de perspective. Comment reconfigurer un événement que nous connaissons presque tous – je ne sais pas si la Commune est enseignée dans les écoles françaises- mais ce sont surtout les militants qui connaissent bien l’histoire de la Commune. La première chose est de commencer ailleurs. Le commencement et la fin de tout récit, fonctionnel ou non, constituent son cadre le plus important. J’ai ouvert le cadre chronologique du récit, je n’ai pas commencé avec les canons. Le fait de commencer ailleurs nous permet de voir de nouvelles choses. Sur l’ensemble du déroulement d’un moment d’émancipation, cela dénaturalise tous les mythes de l’origine qui se cristallisent autour de la représentation d’un événement. A cet égard la Commune de Paris c’est très difficile parce que c’est très circonscrit : 72 jours. C’est un événement qui respecte parfaitement les trois éléments de la tragédie : lieu, temps, action. Oui, 72 journées passées à l’intérieur des murs de la ville et qui s’achèvent par un cataclysme de sang et de feu. L’État rate sa tentative de désarmer les travailleurs parisiens, bat en retraite et la Commune est déclarée. La temporalité politique de l’État est brièvement interrompue, puis, après 72 jours et le massacre de milliers de travailleurs, elle reprend. Le problème avec l’histoire telle qu’on la raconte habituellement, c’est que si vous commencez avec l’État vous finissez avec l’État. Cela devient l’histoire de l’État. Si je ne suis pas indifférente à ce que fait l’État, je trouve plus éclairant de commencer avec les réunions de travailleurs qui ont fleuri un peu partout dans la ville à la fin de l’Empire et de recréer leur quotidien. Et c’est à partir de l’expérience de ces réunions que le désir de quelque chose, comme une commune sociale, a commencé à prendre forme. Il y a même des communards qui disaient que la Commune existait déjà à cause de ces réunions. Que c’était l’embryon de la Commune qui existait dans ces réunions. Ce point de vue nous offre une nouvelle version de la Commune où la causalité est détachée des circonstances de la guerre avec la Prusse : toutes ces privations matérielles, les animaux du zoo dévorés, toutes ces histoires-là. La guerre avec la Prusse devient un simple moment dans un développement politique plus important qui est la guerre civile en cours. La deuxième façon de changer de perspective, c’est de changer les personnages. Dans mon livre on voit très peu Louise Michel, alors que maintenant elle est la sainte de la Commune. Il y a même eu un mouvement pour mettre son corps au Panthéon, c’est incroyable ! Il faut déplacer les personnages principaux, il faut évacuer les grands hommes et les grandes femmes de la scène. Au lieu de Louise Michel on voit la jeune Elisabeth Dimitriev, 18 ans, au lieu d’Eugène Varlin – autre saint de la Commune- on voit l’ivrogne Napoléon Gaillard et au lieu du Français Proudhon on voit l’Anglais William Morris et le Russe Nicolaï Tchernychevski. Je vais prendre un exemple de ce qui se passe lorsque l’on change les personnages. Vous savez évidemment que tous les historiens d’art ont été obsédés par Courbet. Courbet, c’est à peu près le seul grand peintre qui a participé à la Commune. Qu’est-ce qui se passe si on le met de côté ? Qu’est-ce qu’on voit ? On voit quelqu’un comme Eugène Pottier, artiste décorateur, qui passe au premier plan et comme ça toute la question hautement politique du statut des artistes, artisans d’art, etc. ; tout cela devient visible. Lorsqu’on focalise Pottier, on peut voir comment l’idée de beauté publique (et ça c’est le commencement du luxe communal) signifie le renversement de la hiérarchie sociale au centre du monde artistique, hiérarchie qui donne un privilège énorme, aussi économique, aux artistes peintres ; un statut que n’avaient pas les acteurs de vaudeville ou les chansonniers ou les artistes décoratifs sous le Second Empire. Autrement dit c’était un démantèlement total, sous la Commune, des anciennes catégories déterminées des pratiques artistiques. Le luxe communal est en quelque sorte une façon de construire une esthétique quotidienne de la pratique. L’acte de l’émancipation de soi en toute visibilité. Ensuite on peut commencer à suivre le développement de quelque chose comme la fin du luxe fondé sur la différence de classe ; et comment une idée comme ça s’ouvre sur la richesse sociale, nouvelle perspective amplifiée dans l’ouvrage de William Morris, le plus grand soutien britannique à la mémoire de la Commune. Ce qui semble au commencement comme une demande décorative de la part des artistes décorateurs est en fait un appel à la réinvention totale de ce qui compte comme valeur, comme richesse. C’est un appel à la réinvention de la richesse en dehors de la valeur d’échange. Et à la fin de mon livre, dans le travail des réfugiés de la Commune comme Lafargue, Reclus, Kropotkine, Morris, Marx, les fragments du luxe communal sont tissés ensemble en une espèce de dessin d’une société humaine écologiquement viable. On peut parler d’une façon plus générale de ce qui se passe lorsqu’on déplace les personnages principaux. Lorsqu’on met en avant un personnage négligé, un peu inconnu, ce n’est pas parce qu’on cherche à le faire reconnaître comme quelqu’un de grand, de formidable, c’est parce qu’on veut voir comment apparaissent les choses, comment apparaissent les gens et quels sont les aperçus nouveaux qui surgissent lorsqu’on change des positions, lorsqu’on fait une reconfiguration de l’encadrement ou bien un changement de ce qui est au centre de la scène. Un autre exemple : la période juste après la Commune est dominée par la rivalité Marx/Bakounine, rivalité qui est censée mettre fin à la Première Internationale. Si on enlève les deux barbus de la scène, on voit tout un tas de gens qui n’avaient d’attachement servile ni au marxisme ni à l’anarchisme mais qui faisaient un bricolage entre les deux, qui utilisaient les deux traditions en même temps. Et ça donne beaucoup d’idées pour aujourd’hui. Ca donne des archives exploitables d’idées. Changer la fin. On le sait c’est la Semaine sanglante. J’ai choisi, non pas de négliger la portée du massacre (qui est la fondation de la Troisième République, mais c’est très facile d’être obsessionnel du massacre ; il y a même un historien aux États-Unis qui a sorti un livre intitulé Massacre, sur la Commune), mais de suivre les répercussions géographiques et le déplacements des exilés et ce qui s’est passé quand les survivants de la Commune ont fait la connaissance des soutiens qui étaient en Angleterre et en Suisse, ce qu’ils ont fait ensemble et qui est énormément intéressant. C’est pour moi une continuation du combat sous une forme différente. Et en faisant ça, j’ai suivi l’idée d’Henri Lefebvre pour qui la théorie d’un mouvement vient toujours avec et après le mouvement. C’est l’excès de l’événement qui crée la pensée. Ce sont les actions qui créent les rêves, qui créent la pensée et non pas l’inverse. Je me suis beaucoup intéressée à cette période de la survie de la Commune et de ce que faisaient ces gens. C’est intéressant pour aujourd’hui, parce que je crois que la grande question théorique de la période immédiatement après la Commune c’est : Comment penser ensemble ce qui s’est passé à Paris avec la question de la terre, avec la question paysanne ? Autrement dit c’est la question de la forme commune mais c’est aussi la question de la commune insurrectionnelle dans une ville hyper moderne comme Paris, avec la persistance dans la campagne du communisme rural, notamment en Russie dans les communes agricoles et agraires. Et dans les discussions qui se passaient entre Kropotkine et Gustave Lefrançais. Chez tous ces gens-là qui étaient ensemble, on trouve l’origine de l’écologie socialiste. Je vais terminer avec quelques idées qui sont sorties de ces discussions. Numéro un : les racines des crises écologiques se trouvent dans l’État-nation centralisé et dans l’économie capitaliste. Numéro deux : on dit toujours que la révélation de la Commune pour Marx était, comme il disait, que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. Suivant cette logique on disait : Les ouvriers ne peuvent pas se contenter d’embrasser la logique productiviste de la machine capitaliste et la faire fonctionner pour leur propre compte. Les outils, la machine même doivent se transformer. L’émancipation économique présuppose des formes politiques elles-mêmes émancipées. Troisièmement : réparer la terre et réaliser l’être humain, ce ne sont pas deux buts contradictoires. Cela implique le démantèlement du commerce international. C’est Morris qui donnait la définition du commerce. Il disait : C’est un état de guerre perpétuel. Je vais lire une petite citation d’Elisée Reclus. « Actuellement, dans chaque pays, le chiffre des transactions commerciales est pris comme étalon de la prospérité. Le point de vue contraire serait plus logique. Mieux le sol est utilisé par les habitants, moindre devient la nécessité de faire voyager les denrées. Plus intelligent est le travail de leurs usines, moindre devient l’échange de leurs produits. » Et pour eux, le moyen de le faire c’était de créer l’autosuffisance régionale qui n’est pas une retraite ou une désertion ou une façon de se renfermer, mais qui est même le contraire, qui est une force de fédération. Il y a une pensée vraiment géographique. Évidemment Reclus et Kropotkine étaient des géographes et il y a vraiment une spécificité de la réflexion spatiale. Ce que ces gens savaient, c’est qu’une modification spatiale ne peut pas se substituer à la révolution sociale. Et c’est pour ça qu’ils avaient une grande hostilité envers les micro-sociétés intentionnelles, les Icaries anarchistes, qui étaient pour eux une façon d’abandonner la lutte. Ils passaient beaucoup de temps à penser une solidarité qui ne serait pas éthique ou morale mais pour lutter contre l’isolement, la solidarité comme stratégie politique. Ils s’intéressaient beaucoup à l’anachronisme. Ils étaient très préoccupés par l’existence des modes de vies pré-capitalistes, des tribus indiennes, germaniques, etc. Ils étaient traités comme des nostalgiques, mais Kropotkine, par exemple, pensait qu’il y avait beaucoup de possibilités futures dans la persistance, dans la France moderne, des petites industries, des petits métiers, des métiers qui fleurissent lorsque l’industrie à grande échelle se décentralise. C’est une pensée profondément historicisante. Sans elle nous ne pouvons pas penser le changement ou vivre le présent comme quelque chose d’ouvert, de contingent. Comment se rassemblent les énergies du passé ? Aujourd’hui je crois que beaucoup de militants écolos sont trop souvent divisés entre les prométhéens technofétichistes d’un côté et les technophobes primitivistes de l’autre. Ce sont des positions fondamentalement morales. Je crois que les gens du XIXème siècle savaient l’importance de pendre au sérieux chaque phénomène, chaque pratique, chaque processus qui, du point de vue de la modernisation capitaliste, apparaît comme démodé, ou dépassé. Le débat : Un intervenant : J’ai beaucoup aimé votre exposé. On pourrait commencer avec un débat théorique, mais ça casserait tout. Il y a quand même un nom qui m’est passé par l’esprit avec votre démarche : c’est le nom de Walter Benjamin pour l’histoire d’en bas. Et avec votre exposé j’ai commencé à rêvasser à l’image bien connue avec angelus novus, l’ange de l’histoire. Il y a le progrès qui nous pousse, c’est le vent qui nous pousse du paradis. On pourrait remplacer le terme « progrès » par « théorie » parce que finalement ce sont les théories qui nous éloignent de cette expérience immédiate. Les fondements judaïques de Benjamin, en allant très vite, sont du côté de l’aniconisme, c’est-à-dire l’impossibilité de représenter l’idéal en images ; c’est un élément très important de cette pensée ; Benjamin a développé sa théorie autour de la révolution de 1848 et moins de 1871. Il y a des passages magnifiques, à propos de 1848, dans Les Misérables de Victor Hugo où il démonte cette force révolutionnaire qui s’oppose à toute image et je pense que c’est un peu la Commune avant la lettre. J’ai établi une analogie avec les écrits de Han Ryner qui a dit (je simplifie) que dès qu’on essaie de définir l’individu, on le casse. C’est un peu pareil pour la Commune. Avec la Commune, on a quelque chose qui se soustrait à la définition. C’est ce que j’ai beaucoup aimé dans votre exposé et c’est aussi un problème du débat écologique. Kristin Ross : Certainement Walter Benjamin est au cœur de mes réflexions : comment aborder un événement historique ? Je crois que c’est vraiment lui qui dit que le passé ne donne pas de leçon. Et en même temps il nous explique qu’à un certain moment un événement du passé peut surgir dans notre présent. Ca c’est différent, oui. Quant à Victor Hugo je ne sais pas, ça fait longtemps que je l’ai lu. Un intervenant : Je voulais juste dire que l’imaginaire de la Commune ne peut qu’être très fort pour une raison simple : cela n’a duré que très peu de temps et cela n’a pas marché. C’est ça aussi, le fond de l’imaginaire : on peut penser ce que l’on veut de ce qui aurait suivi, parce que rien n’a suivi. Quand je dis rien n’a suivi c’est aussi qu’en Kristin Ross : Ce livre, L’imaginaire de la Commune, est une tentative de ma part de construire, et non pas reconstruire la Commune de Paris de 1871, comme un espèce de laboratoire d’inventions politiques. Aujourd’hui on me demande de considérer ce laboratoire dans le contexte des inventions politiques d’aujourd’hui. Je vais essayer de le faire mais c’est certainement dans la discussion qu’on arrivera à faire les rapprochements. Pour beaucoup de monde ces 72 jours, lorsque des ouvriers, des artisans, des communistes, des anarchistes, se sont organisés et ont trouvé des moyens pratiques de démanteler l’État, je crois que tout ça est redevenu très visible dans la figurabilité de notre présent, après 2011, c’est-à-dire après le retour d’une stratégie politique de l’occupation : l’acte de s’emparer de l’espace, de prendre place. Tout cet espace-temps de l’occupation, on l’a vu de Montréal à Istanbul, à Oakland, à Madrid. Partout on voyait les gens vivre leurs quartiers transformés en théâtres d’opérations stratégiques. C’est la raison pour laquelle je suis revenue vers la Commune de Paris : il me semble que le monde des communards nous est devenu plus proche que le monde de nos parents. Mon espoir, c’est que la guerre de classes du présent et le désastre écologique causé par cette guerre nous montrerait la nécessité de créer des organisations, des pratiques basées (comme chez les communards) sur les principes de coopération et d’association. Donc le livre, c’était ma façon de voir la Commune comme un moyen de rouvrir la possibilité d’une autre avenir que celui des deux voies de la modernisation capitaliste d’un côté et du socialisme d’État de l’autre. Et c’est ça, l’imaginaire que la Commune nous a légué. Un imaginaire politique qui n’est ni celui d’une classe nationale ni celui du collectivisme. Et c’est un imaginaire à qui j’ai donné ce nom, emprunté à un des communards : le luxe communal. Ce que je veux dire c’est que les conteurs, les stratèges, les inventions, les processus de cet imaginaire ne peuvent se voir qu’au moment où on arrive à voir la Commune libérée des projections multiples des historiens et des politologues, même de gens très sympathisant de la mémoire de la Commune et parlant de l’historiographie. Ce qui est nouveau maintenant pour la Commune de Paris, c’est qu’elle a été libérée des deux histoires dominantes qui ont cerné ce qu’on peut voir et dire au sujet de cet événement : l’histoire officielle du communisme d’État et la fiction républicaine française. Ce sont les deux historiographies qui ont instrumentalisé l’événement. Lorsque les Versaillais sont entrés dans la ville et ont massacré plus de 20 000 personnes, tous ces cadavres communards sont devenus des martyrs dans les historiographies écrites après. On nous dit qu’ils sont morts pour que les bolcheviques en tirent des leçons et fassent la révolution correctement ; ou bien qu’ils sont morts en essayant de sauver la très fragile République française. Or ce ne sont pas des martyrs, mais des gens en train de créer une vie ensemble. Karl Marx a été bouleversé de voir l’exemple en chair et en os d’une vie non programmée, non capitaliste, des gens qui se comportaient en propriétaires de leur vie et non en esclaves de leur salaire. La Commune n’appartient pas aux histoires qui l’ont instrumentalisée, l’anti-étatisme farouche de la Commune indique pour moi sa non-appartenance radicale à ce que l’État soviétique est devenu plus tard. S’ils étaient résolument contre l’État, ils étaient largement indifférents à la nation. Dans les deux cas (histoire de la République française, histoire du communisme officiel), il s’agit d’une histoire comme processus linéaire où un événement comme la Commune fait partie d’un dessein plus grand, unifiant, édifiant, une évolution progressive. Or, ce que je voulais montrer c’est que la Commune appartient à un autre genre d’histoire : intempestive, saccadée, destructive. La question aujourd’hui c’est : Comment parler de la trajectoire de Belleville à Notre-Dame-des-Landes sans rétablir un autre récit unifiant, une autre évolution progressive ? On ne veut pas simplement identifier des résonances possibles entre un moment du passé qui avait comme mot d’ordre la décentralisation et la participation, et le présent. Il faut restituer la puissance protéiforme du passé, il faut restituer à l’événement tous les possibles dont il était porteur, il faut le voir comme partie intégrante de son époque historique mais aussi d’une manière qui excède sa propre histoire et qui nous suggère un avenir possible. A ce propos, la Commune de Paris peut se voir comme une anticipation en actes de toutes sortes de possibilités. Même les possibilités qu’elle n’a pas pu mener à terme comme la fédération, ou qui sont restées des intentions, gardent une signification profonde pour nous aujourd’hui. Pour cerner la singularité de cet événement, son énoncé, j’ai dû me débarrasser de toute une littérature massive sur la Commune, ce que disaient Trotski ou Marx sur la Commune. Je n’ai pas regardé les grands théoriciens, les révolutionnaires, les politologues. Le bouquin n’est ni une histoire de la Commune de Paris ni un ouvrage de théorie politique. Ce sont les historiens et les politologues qui sont responsables de la plupart des écrits sur la Commune, soit communistes, soit anarchistes, soit philosophes (Alain Badiou, etc.). Ils abordent l’événement à partir d’une théorie déjà formulée et les actes des communards deviennent des données empiriques rassemblées pour la vérification de la théorie particulière comme si le monde matériel était une sorte de manifestation locale de l’abstraction et non pas le contraire. Pour moi c’est comme si on convoquait les pauvres communards afin de rendre plus grave ou plus sérieux l’acte de faire de la philosophie. Donc pour éviter ça j’ai passé plusieurs années en lisant presque uniquement les écrits que des communards et des survivants, les lettrés du moins, ont laissé. Et ces écrits sont déjà des documents hautement théoriques, mais d’habitude ils ne sont pas considérés comme des documents théoriques par les politologues et les théoriciens. C’est pour ça que j’ai dû éviter la théorie politique sur la Commune et pourquoi, pour moi, les théoriciens politiques deviennent le fléau de notre existence parce qu’ils abordent les moments d’insurrection politique d’en haut. Ils essaient de les unifier sous une théorie intégrale, une narration de l’histoire progressive. Ils essaient en fin de compte de corriger les erreurs du passé, ils adoptent une habitude fonctionnaliste vis-à-vis du passé. Or le passé n’est pas donneur de leçon. C’est l’événement et ses excès qui nous apprend comment le considérer et le penser, seulement en dramatisant la phénoménologie même de l’événement, ses énoncés : pas seulement ce que faisaient les artisans de la Commune, mais aussi ce qu’ils pensaient, ce qu’ils disaient de ce qu’ils faisaient, les mots qu’ils ont utilisés, empruntés, les mots qu’ils ont discutés, abandonnés. Et le but n’est pas de produire une image de la réalité, ce n’est pas une objectivité, c’est de produire une image de la réalité qui illumine la possibilité du changement. Le but, c’est un changement de perspective. Comment reconfigurer un événement que nous connaissons presque tous – je ne sais pas si la Commune est enseignée dans les écoles françaises- mais ce sont surtout les militants qui connaissent bien l’histoire de la Commune. La première chose est de commencer ailleurs. Le commencement et la fin de tout récit, fonctionnel ou non, constituent son cadre le plus important. J’ai ouvert le cadre chronologique du récit, je n’ai pas commencé avec les canons. Le fait de commencer ailleurs nous permet de voir de nouvelles choses. Sur l’ensemble du déroulement d’un moment d’émancipation, cela dénaturalise tous les mythes de l’origine qui se cristallisent autour de la représentation d’un événement. A cet égard la Commune de Paris c’est très difficile parce que c’est très circonscrit : 72 jours. C’est un événement qui respecte parfaitement les trois éléments de la tragédie : lieu, temps, action. Oui, 72 journées passées à l’intérieur des murs de la ville et qui s’achèvent par un cataclysme de sang et de feu. L’État rate sa tentative de désarmer les travailleurs parisiens, bat en retraite et la Commune est déclarée. La temporalité politique de l’État est brièvement interrompue, puis, après 72 jours et le massacre de milliers de travailleurs, elle reprend. Le problème avec l’histoire telle qu’on la raconte habituellement, c’est que si vous commencez avec l’État vous finissez avec l’État. Cela devient l’histoire de l’État. Si je ne suis pas indifférente à ce que fait l’État, je trouve plus éclairant de commencer avec les réunions de travailleurs qui ont fleuri un peu partout dans la ville à la fin de l’Empire et de recréer leur quotidien. Et c’est à partir de l’expérience de ces réunions que le désir de quelque chose, comme une commune sociale, a commencé à prendre forme. Il y a même des communards qui disaient que la Commune existait déjà à cause de ces réunions. Que c’était l’embryon de la Commune qui existait dans ces réunions. Ce point de vue nous offre une nouvelle version de la Commune où la causalité est détachée des circonstances de la guerre avec la Prusse : toutes ces privations matérielles, les animaux du zoo dévorés, toutes ces histoires-là. La guerre avec la Prusse devient un simple moment dans un développement politique plus important qui est la guerre civile en cours. La deuxième façon de changer de perspective, c’est de changer les personnages. Dans mon livre on voit très peu Louise Michel, alors que maintenant elle est la sainte de la Commune. Il y a même eu un mouvement pour mettre son corps au Panthéon, c’est incroyable ! Il faut déplacer les personnages principaux, il faut évacuer les grands hommes et les

grandes femmes de la scène. Au lieu de Louise Michel on voit la jeune Elisabeth Dimitriev, 18 ans, au lieu d’Eugène Varlin – autre saint de la Commune- on voit l’ivrogne Napoléon Gaillard et au lieu du Français Proudhon on voit l’Anglais William Morris et le Russe Nicolaï Tchernychevski. Je vais prendre un exemple de ce qui se passe lorsque l’on change les personnages. Vous savez évidemment que tous les historiens d’art ont été obsédés par Courbet. Courbet, c’est à peu près le seul grand peintre qui a participé à la Commune. Qu’est-ce qui se passe si on le met de côté ? Qu’est-ce qu’on voit ? On voit quelqu’un comme Eugène Pottier, artiste décorateur, qui passe au premier plan et comme ça toute la question hautement politique du statut des artistes, artisans d’art, etc. ; tout cela devient visible. Lorsqu’on focalise Pottier, on peut voir comment l’idée de beauté publique (et ça c’est le commencement du luxe communal) signifie le renversement de la hiérarchie sociale au centre du monde artistique, hiérarchie qui donne un privilège énorme, aussi économique, aux artistes peintres ; un statut que n’avaient pas les acteurs de vaudeville ou les chansonniers ou les artistes décoratifs sous le Second Empire. Autrement dit c’était un démantèlement total, sous la Commune, des anciennes catégories déterminées des pratiques artistiques. Le luxe communal est en quelque sorte une façon de construire une esthétique quotidienne de la pratique. L’acte de l’émancipation de soi en toute visibilité. Ensuite on peut commencer à suivre le développement de quelque chose comme la fin du luxe fondé sur la différence de classe ; et comment une idée comme ça s’ouvre sur la richesse sociale, nouvelle perspective amplifiée dans l’ouvrage de William Morris, le plus grand soutien britannique à la mémoire de la Commune. Ce qui semble au commencement comme une demande décorative de la part des artistes décorateurs est en fait un appel à la réinvention totale de ce qui compte comme valeur, comme richesse. C’est un appel à la réinvention de la richesse en dehors de la valeur d’échange. Et à la fin de mon livre, dans le travail des réfugiés de la Commune comme Lafargue, Reclus, Kropotkine, Morris, Marx, les fragments du luxe communal sont tissés ensemble en une espèce de dessin d’une société humaine écologiquement viable. On peut parler d’une façon plus générale de ce qui se passe lorsqu’on déplace les personnages principaux. Lorsqu’on met en avant un personnage négligé, un peu inconnu, ce n’est pas parce qu’on cherche à le faire reconnaître comme quelqu’un de grand, de formidable, c’est parce qu’on veut voir comment apparaissent les choses, comment apparaissent les gens et quels sont les aperçus nouveaux qui surgissent lorsqu’on change des positions, lorsqu’on fait une reconfiguration de l’encadrement ou bien un changement de ce qui est au centre de la scène. Un autre exemple : la période juste après la Commune est dominée par la rivalité Marx/Bakounine, rivalité qui est censée mettre fin à la Première Internationale. Si on enlève les deux barbus de la scène, on voit tout un tas de gens qui n’avaient d’attachement servile ni au marxisme ni à l’anarchisme mais qui faisaient un bricolage entre les deux, qui utilisaient les deux traditions en même temps. Et ça donne beaucoup d’idées pour aujourd’hui. Ca donne des archives exploitables d’idées. Changer la fin. On le sait c’est la Semaine sanglante. J’ai choisi, non pas de négliger la portée du massacre (qui est la fondation de la Troisième République, mais c’est très facile d’être obsessionnel du massacre ; il y a même un historien aux États-Unis qui a sorti un livre intitulé Massacre, sur la Commune), mais de suivre les répercussions géographiques et le déplacements des exilés et ce qui s’est passé quand les survivants de la Commune ont fait la connaissance des soutiens qui étaient en Angleterre et en Suisse, ce qu’ils ont fait ensemble et qui est énormément intéressant. C’est pour moi une continuation du combat sous une forme différente. Et en faisant ça, j’ai suivi l’idée d’Henri Lefebvre pour qui la théorie d’un mouvement vient toujours avec et après le mouvement. C’est l’excès de l’événement qui crée la pensée. Ce sont les actions qui créent les rêves, qui créent la pensée et non pas l’inverse. Je me suis beaucoup intéressée à cette période de la survie de la Commune et de ce que faisaient ces gens. C’est intéressant pour aujourd’hui, parce que je crois que la grande question théorique de la période immédiatement après la Commune c’est : Comment penser ensemble ce qui s’est passé à Paris avec la question de la terre, avec la question paysanne ? Autrement dit c’est la question de la forme commune mais c’est aussi la question de la commune insurrectionnelle dans une ville hyper moderne comme Paris, avec la persistance dans la campagne du communisme rural, notamment en Russie dans les communes agricoles et agraires. Et dans les discussions qui se passaient entre Kropotkine et Gustave Lefrançais. Chez tous ces gens-là qui étaient ensemble, on trouve l’origine de l’écologie socialiste. Je vais terminer avec quelques idées qui sont sorties de ces discussions. Numéro un : les racines des crises écologiques se trouvent dans l’État-nation centralisé et dans l’économie capitaliste. Numéro deux : on dit toujours que la révélation de la Commune pour Marx était, comme il disait, que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. Suivant cette logique on disait : Les ouvriers ne peuvent pas se contenter d’embrasser la logique productiviste de la machine capitaliste et la faire fonctionner pour leur propre compte. Les outils, la machine même doivent se transformer. L’émancipation économique présuppose des formes politiques elles-mêmes émancipées. Troisièmement : réparer la terre et réaliser l’être humain, ce ne sont pas deux buts contradictoires. Cela implique le démantèlement du commerce international. C’est Morris qui donnait la définition du commerce. Il disait : C’est un état de guerre perpétuel. Je vais lire une petite citation d’Elisée Reclus. « Actuellement, dans chaque pays, le chiffre des transactions commerciales est pris comme étalon de la prospérité. Le point de vue contraire serait plus logique. Mieux le sol est utilisé par les habitants, moindre devient la nécessité de faire voyager les denrées. Plus intelligent est le travail de leurs usines, moindre devient l’échange de leurs produits. » Et pour eux, le moyen de le faire c’était de créer l’autosuffisance régionale qui n’est pas une retraite ou une désertion ou une façon de se renfermer, mais qui est même le contraire, qui est une force de fédération. Il y a une pensée vraiment géographique. Évidemment Reclus et Kropotkine étaient des géographes et il y a vraiment une spécificité de la réflexion spatiale. Ce que ces gens savaient, c’est qu’une modification spatiale ne peut pas se substituer à la révolution sociale. Et c’est pour ça qu’ils avaient une grande hostilité envers les micro-sociétés intentionnelles, les Icaries anarchistes, qui étaient pour eux une façon d’abandonner la lutte. Ils passaient beaucoup de temps à penser une solidarité qui ne serait pas éthique ou morale mais pour lutter contre l’isolement, la solidarité comme stratégie politique. Ils s’intéressaient beaucoup à l’anachronisme. Ils étaient très préoccupés par l’existence des modes de vies pré-capitalistes, des tribus indiennes, germaniques, etc. Ils étaient traités comme des nostalgiques, mais Kropotkine, par exemple, pensait qu’il y avait beaucoup de possibilités futures dans la persistance, dans la France moderne, des petites industries, des petits métiers, des métiers qui fleurissent lorsque l’industrie à grande échelle se décentralise. C’est une pensée profondément historicisante. Sans elle nous ne pouvons pas penser le changement ou vivre le présent comme quelque chose d’ouvert, de contingent. Comment se rassemblent les énergies du passé ? Aujourd’hui je crois que beaucoup de militants écolos sont trop souvent divisés entre les prométhéens technofétichistes d’un côté et les technophobes primitivistes de l’autre. Ce sont des positions fondamentalement morales. Je crois que les gens du XIXème siècle savaient l’importance de pendre au sérieux chaque phénomène, chaque pratique, chaque processus qui, du point de vue de la modernisation capitaliste, apparaît comme démodé, ou dépassé.

Le débat :

Un intervenant : J’ai beaucoup aimé votre exposé. On pourrait commencer avec un débat théorique, mais ça casserait tout. Il y a quand même un nom qui m’est passé par l’esprit avec votre démarche : c’est le nom de Walter Benjamin pour l’histoire d’en bas. Et avec votre exposé j’ai commencé à rêvasser à l’image bien connue avec angelus novus, l’ange de l’histoire. Il y a le progrès qui nous pousse, c’est le vent qui nous pousse du paradis. On pourrait remplacer le terme « progrès » par « théorie » parce que finalement ce sont les théories qui nous éloignent de cette expérience immédiate. Les fondements judaïques de Benjamin, en allant très vite, sont du côté de l’aniconisme, c’est-à-dire l’impossibilité de représenter l’idéal en images ; c’est un élément très important de cette pensée ; Benjamin a développé sa théorie autour de la révolution de 1848 et moins de 1871. Il y a des passages magnifiques, à propos de 1848, dans Les Misérables de Victor Hugo où il démonte cette force révolutionnaire qui s’oppose à toute image et je pense que c’est un peu la Commune avant la lettre. J’ai établi une analogie avec les écrits de Han Ryner qui a dit (je simplifie) que dès qu’on essaie de définir l’individu, on le casse. C’est un peu pareil pour la Commune. Avec la Commune, on a quelque chose qui se soustrait à la définition. C’est ce que j’ai beaucoup aimé dans votre exposé et c’est aussi un problème du débat écologique.

Kristin Ross : Certainement Walter Benjamin est au cœur de mes réflexions : comment aborder un événement historique ? Je crois que c’est vraiment lui qui dit que le passé ne donne pas de leçon. Et en même temps il nous explique qu’à un certain moment un événement du passé peut surgir dans notre présent. Ca c’est différent, oui. Quant à Victor Hugo je ne sais pas, ça fait longtemps que je l’ai lu.

Un intervenant : Je voulais juste dire que l’imaginaire de la Commune ne peut qu’être très fort pour une raison simple : cela n’a duré que très peu de temps et cela n’a pas marché. C’est ça aussi, le fond de l’imaginaire : on peut penser ce que l’on veut de ce qui aurait suivi, parce que rien n’a suivi. Quand je dis rien n’a suivi c’est aussi qu’en France il y a eu très peu de villes où le mouvement à démarré. J’ai lu dans une histoire de Limoges qu’il y a eu très peu de temps une commune : un groupe de gens à pris la Mairie, et une fois qu’il ont pris la Mairie, ils n’ont pas su quoi en faire. Et quelque part je pense que c’est assez représentatif de l’état des mouvements révolutionnaires de l’époque, qui étaient probablement très en décalage avec la réalité sociale de la France.

K.R : Ca, je crois que c’est vraiment l’interprétation classique. J’ai eu récemment une expérience dans un débat avec Alain Badiou et il a dit un peu près la même chose. Il a dit : « La Commune c’est un échec », et répété cela quatre ou cinq fois. J’avais envie de dire : « Que serait une commune réussie à cette époque ? » J’ai essayé de dire que pour les gens qui l’ont vécue ce n’était pas un échec. Il y a eu quelque chose de réalisé ! J’ai parlé des idées qui ont été générées précisément à cause de la brièveté. On doit distinguer clairement entre ce que c’était que la Commune, et le crime d’État qui y a mis fin. Ce sont deux choses différentes. Mais ça n’a pas marché ; il a continué à dire que c’était un échec. Personnellement je trouve difficile de dire ce qu’est un échec et ce qu’est une réussite. Ca montre à quel point la pensée de l’émancipation continue à fonctionner comme s’il y avait un programme de fin, sur lequel nous serions tous d’accord ; quelles sont les étapes ? On en est à la première, deuxième… ? Je crois que ça donne du plaisir de se donner le pouvoir de dire que quelque chose était un échec, ou que c’était trop tôt, ou pas assez. Pourquoi il n’ont pas pris l’argent de la Banque ? Pourquoi ils n’ont pas marché sur Versailles ? Ce discours (on appelle ça back side driver, en anglais) c’est celui du type qui donne les instructions depuis la banquette arrière. Les gens qui ont une perspective formulée bien après et qui disent : ils auraient dû faire ça. Si on adopte cette position, on perd presque tout de ce qui compte de l’invention politique, de l’invention artistique.

Un intervenant : J’ai suivi votre débat avec Badiou, sur vidéo. Je ne vais pas le défendre, ce n’est pas la question. Mais il me semble que ce n’était pas si simple : je ne crois pas que Badiou était dans la perspective de compter des étapes, etc. Il a essayé de formuler un vrai problème : prendre en compte le fait que la Commune n’a pas fait la fédération des communes mondiales. Si c’est ça qu’on appelle échec, il faut bien le prendre en compte. Entre le niveau local et le niveau global (comme on dit maintenant) on voit bien comment ça fonctionne mais on a à faire à une puissance capitaliste énorme concentrée dans des États, ou maintenant dans des instances internationales. Et si on ne veut pas que la Commune reste juste un patrimoine d’idées, il y a à prendre cela en compte dans la stratégie révolutionnaire et notamment comment on fait par rapport à la violence d’État (ou de l’Europe) qui ne peut que se déployer. Pour parler d’échec, je suis bien placé : dans le livre sur la Gauche prolétarienne auquel j’ai participé, il y a quelque chose de cet ordre. Quand vous dites de ne pas limiter les événements aux 72 jours, qu’il y a toute une suite, avec des exilés, des soutiens, cela me fait penser à l’expérience (plus restreinte évidemment) de la Gauche Prolétarienne après 1968. C’est sans doute la seule organisation qui a dit qu’il n’y avait pas eu échec, déjà parce qu’il avait pas eu de révolution, et elle a pris au sérieux le « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ». Il y a eu plusieurs années sur le mode d’invention d’une certaine pratique dans l’ambivalence théorique, comme Elisée Reclus. Il me semble qu’en acte il y a eu une tentative de prolongement, pratique, dans le même registre.

K.R : Je crois que vous avez raison, j’ai fait un peu une caricature de ce débat. Mais je crois que Badiou n’a pas beaucoup lu sur l’histoire de la Commune. Votre comparaison entre la Commune et l’histoire de la GP c’est très intéressante. Je crois surtout que le gros point que Badiou voulait faire, c’est sur la question de l’organisation. C’est toujours la question : Que faire ?

Un intervenant : Je voudrais donner une autre direction à la notion d’imaginaire. Je veux dire par là qu’après la Commune, la droite française a beaucoup réfléchi à la fois sur la Commune et sur la défaite de 1870. Après 1870 il y a eu énormément de critiques contre les lycées accusés de fabriquer des cadres soumis, sans imagination, etc. Il y a eu tout un courant de pensée pour s’inspirer des écoles anglaises, avec le rôle du sport et en France cela a débouché, par exemple, sur l’école Desroches, faite pour créer des cadres. Et dans le domaine de l’enseignement, il y a eu toute une série d’inventions qui ont accompagné la généralisation de l’enseignement obligatoire, avec la loi Ferry, et entre autres choses l’enseignement d’économie dès l’école primaire où on essayait d’expliquer en quoi le système capitaliste est un système normal, naturel. Le message a été particulièrement bien reçu en France parce que pour les élèves qui étaient à l’école à la fin du XIXème siècle, le capitalisme c’était être à son compte. Et à l’époque il y avait encore à peu près la moitié des actifs français qui étaient des artisans, petits patrons du commerce, de l’industrie, paysans, et donc il y avait un substrat assez important pour que les idées d’un capitalisme individuel, en quelque sorte, puissent prendre. Je crois que c’est un résultat, inattendu, de la Commune, qui avait un projet politique très éloigné de cela, d’essayer de changer les cadres, mais ça n’a pas vraiment fonctionné. Sur ce qui est de l’acclimatation au capitalisme individuel, ça, je crois que ça a marché et que ça continue à faire partie de l’imaginaire français.

Un intervenant : En lisant votre livre il m’est venu une idée que je n’avais pas eue avant. Que ce soit pour la Commune ou pour Mai 1968, il y a un phénomène étrange. Si échec il y a (et ce n’est pas la thèse que je soutiens), il faut bien constater que ce qu’ils voulaient faire n’a pas marché longtemps, mais c’est aussi, et c’est à un autre niveau, que le capitalisme a réagi et il a pris l’occasion pour se restructurer, que ce soit la République, ou en 1968 le capitalisme néolibéral, comme si cet événement (l’histoire a été faite par les vainqueurs) avait donné un coup de fouet au capitalisme.

K.R : C’est tellement vrai que, après la Commune, la France est entrée dans une période ultra-nationaliste qui a duré jusqu’à Vichy. En plus il y a eu la colonisation. J’ai parlé de ça au Japon, de la contre-révolution continentale qui commencé après la Commune, et un ami japonais m’a dit que ce n’était pas seulement continental. Il y avait un aspect japonais parce que c’était l’époque où les Japonais cherchaient à former une constitution. Ils ont envoyé des diplomates en 1872 pour faire des traités de commerce et pour examiner les gouvernements en Allemagne, en France et aux États-Unis, pour chercher des modèles. Avant ça ils étaient de tendance française. Mais lorsqu’ils sont arrivés ils ont vu Paris, on leur a dit que les destructions avaient été faites par les communards. Ils sont donc allés du côté de l’Allemagne et c’est le commencement de l’alliance avec l’Allemagne. Par rapport à l’après-Commune et l’après-mai 1968, les élites ont été terrifiées. C’est une grande légende sur 1968 que l’État, les élites, n’avaient pas peur. Donc, oui, il y a eu une réaction énorme.

Un intervenant : J’ai l’impression qu’on parle toujours le langage du vainqueur, c’est-à-dire le langage du capitalisme parce qu’on est toujours en train de réfuter avec des arguments économiques l’économie. J’aimerais sortir de ce cercle vicieux et reprendre le début de votre exposé. Vous avez développé l’expérience de la Commune et il y a un facteur qui m’a manqué dans la discussion. Quand on pense à quelqu’un qui se dit de gauche comme Badiou, pour moi c’est quelqu’un de fascisant, pardon si je choque quelques sensibilités mais il y a un élément très important : quel est le point de départ de l’imagination et de l’imaginaire ? C’est le vécu. Vous en êtes vraiment partie. Vous avez évité de tomber dans le piège de reprendre les idées et d’entrer dans un discours octroyé par les historiens qui disent : c’est une suite, une conséquence de la Commune, etc. Il faut se libérer du langage dicté par l’économie parce que cela nous empêche de penser vraiment et de libérer notre imagination, parce que l’on reste toujours dans la contrainte de devoir réfuter l’économie capitaliste par des arguments économiques. Et bien sûr on est toujours perdant parce que le langage, le discours est donné par l’adversaire. Non, il faut partir du vécu, des images du vécu, et je pense que ça, c’est beaucoup plus important. Et ça, c’est une petite leçon que vous avez donnée avec votre « non-définition » de la Commune.

K.R : Oui, c’est certainement vrai. Et je crois que là encore quelqu’un comme Lefebvre est utile parce qu’il a parlé de dialectique du vécu et du conçu. C’est-à-dire que vivre et penser ne sont pas du

tout la même chose, mais tous les deux ont besoin de revenir l’un vers l’autre pour survivre. Pour arriver au vécu il faut éliminer tous ces discours, on ne peut pas faire autrement. Du moins moi je ne peux pas le faire autrement. C’est surtout le discours de ces récits historiques et je suppose que tout le monde ici a appris la Révolution française, 1830, 1848, 1871, c’est la dernière révolution du XIXème siècle. Mais qu’est-ce qu’on voit ? Absolument rien. C’est vraiment que les bolcheviques avaient énormément besoin d’un précédent pour rassurer leurs propres gens, pour rassurer sur ce qui c’était passé, les difficultés. Donc la Commune est devenue le précédent, mais le précédent comme échec. Encore une fois on en arrive à ne rien voir de ce que les gens faisaient, de leurs idées, par exemple sur l’école. Il y a beaucoup de choses sur la question de l’éducation, sur celle de l’art et des hiérarchies dans le monde artistique. Tout ce schéma « écologique » : ils n’avaient pas le mot à cette époque, mais c’est une façon de penser la question de comment vivre d’une façon écologique, viable. Tout ça a été généré par ces réunions et par l’idée d’essayer de faire cette sorte de vie ensemble.

Un intervenant : Est-ce que la Commune, au plan politique, social, n’a pas été une brèche dans une occidentalisation du monde qui était en marche sur le plan mondial ? On voit aujourd’hui peut-être les limites. On parle de Reclus pour l’écologie, aujourd’hui ce n’est plus Reclus qui parle d’écologie et il ne faudrait pas parler d’écologie parce que c’est aussi la pensée occidentale en marche. Eux ils sont allés voir au Nord ces communautés paysannes, en Islande, en Russie, ça aussi c’est une brèche dans l’occidentalisation du monde avec les Lumières, la science, etc. A la même époque il y avait Max Planck aussi qui bizarrement ouvrait des brèches, peut-être Nietzsche. L’Occident se remettait en cause à partir de ses propres bases, la géométrie non-euclidienne ; et puis il y a eu des phénomènes politiques, qu’on a appelés révolutions pendant le XXème siècle, qui ont été des échecs et qui étaient filles de ces tentatives-là. Bon c’est peut-être un point de vue stratosphérique, qui va à l’encontre du point de vue de Lefebvre sur le vécu, on peut appeler ça une sorte de praxis. K .R : C’est une idée très intéressante, l’idée d’une brèche. Mais occidentalisation, je ne sais pas. Pour Marx la Commune a été, comme disait Jacques Rancière, une redistribution du sensible. Il a vraiment été bouleversé de voir le travail non aliéné pour la première fois de sa vie. Et cela a eu un effet paradoxal parce que ça a renforcé sa théorie de la marchandise, le contraire de ce qu’il a vu, mais ça a changé aussi toute l’idée de ce qu’était la théorie parce qu’il s’est rendu compte qu’il fallait raconter l’histoire de la lutte. Il ne fallait pas uniquement parler avec Ricardo, Smith, les autres économistes. Il fallait faire l’histoire de la lutte, la théorie. Il y a un bouquin traduit récemment en français Marx aux antipodes, je crois. Il ne parle pas tellement de la Commune, mais c’est la Commune qui a forcé Marx à penser le monde en dehors de l’Europe, et ça revient à ce que vous dites. Et il s’est intéressé à l’Asie, aux tribus, aux sociétés pré-capitalistes, à l’Algérie, aux Indes et toute la dernière décennie de sa vie, juste après la Commune, c’était pour lui la question paysanne et c’était comme si la Commune lui montrait qu’il y avait plusieurs façons d’arriver au socialisme et que ça pourrait être une voie pas forcément linéaire, que cela pourrait passer par d’autres expériences.

Un intervenant : Il y a un bouquin d’un obscur inspecteur académique, Charles Petit-Dutaillis, qui s’appelle Les communes françaises, à la Bibliothèque de l’évolution. En fait c’est un livre passionnant. Il reprend toute l’histoire des insurrections communalistes du XIIème et XIVème siècle en Occident et il règle son compte à la génération d’historiens d’avant, en l’occurrence Pirenne et Duchesne, qui voient dans ces mouvements-là soit comment l’État va s’affirmer en les écrasant, soit en partant de là comment la bourgeoisie va s’affirmer. On présente ces mouvements de révolte toujours en confondant la commune avec une structure d’auto-organisation. Et ce qu’il montre en comparant les communes qui avaient une charte ou qui n’en avaient pas, c’est qu’en fait le statut de commune ne signifie pas une forme d’autogestion mais une intensité du lien entre les êtres, un espèce de pacte pour affronter le monde, se tenir ensemble en fait. Il voit la décadence de cette idée-là à partir du XIVème, et comment au XVIIème, XVIIIème siècles ce n’est plus qu’une entité administrative. L’idée originaire de la commune s’est complètement perdue et ensuite il y a la Commune de Paris en 1792 qui n’a rien à voir avec celle 1871 ; et il dit, c’est la conclusion du bouquin : c’est vraiment étrange ! avec toute cette fraction communaliste de la Commune (Lefrançais) revient l’idée médiévale de la commune, mais sans qu’on comprenne par quels canaux souterrains cette idée revient. C’est la question que je vous pose.

K.R : Tu as sans doute lu Kropotkine sur la différence entre les communes médiévales et celle que lui imaginait. Il y avait tout un tas d’associations liées à ce mot. C’était presque une charge affective, ce sont des désirs. Il y a le désir d’autonomie, antinationaliste, pré-nationaliste, pré-capitaliste, toutes ces associations-là. Il y a l’aspect le plus radical, le plus démocratique de la Révolution française, ça c’était l’aspect de la Commune. C’était un nom pour les principes d’association et de coopération. Ce qui est marrant c’est que mon éditeur, Eric Hazan, ne voulait pas que j’appelle le livre Luxe communal, comme son titre anglais, et c’est une citation des communards. Mais pour lui en France cela ne marche pas parce que l’adjectif « communal », d’après lui ça évoque les élections municipales et c’est tout. C’est vrai ?

Un intervenant : La communale, c’est là où tu apprends. Mais c’est une question de génération. La communale, c’était un endroit où il y avait un certain nombre de valeurs qui étaient enseignées qui ont à voir avec le triomphe de la République, mais aussi avec l’histoire telle que Soboul nous l’apprend.

Un intervenant : Globalement, « communal » c’est les élections municipales, c’est de la gestion administrative, pour moi. Il n’empêche que dans l’idée de commune, tout du moins dans les campagnes, il y a quand même une connotation de proximité, de participation, de retour à la base. C’est pas un hasard si les réformes en cours visent à supprimer les communes avec le développement de l’intercommunalité et des entités toujours plus grandes. C’est vrai que c’est un reste qui touche plus à l’histoire républicaine qu’à la Commune de Paris. Mais il y a un petit reste dans les campagnes. Mais même cet oripeau de commune, l’État actuel voudrait ne plus en entendre parler.

Un intervenant : Je suis employé territorial (communal). Aujourd’hui on nous appelle les territoriaux, mais il y a vingt ans on disait les communaux. Et ce n’est pas le fait du hasard. On a un journal qui s’appelle Le communard (dans ce sens-là).

Un intervenant : Commune, commun, communaliser. La connotation électorale, c’est aussi un machin après 1968 « Élections piège à cons » qui connote tout ça. Mais sur le fond aujourd’hui, ils veulent passer le bulldozer sur les salles ici, elles s’appellent Blanqui, comme l’esplanade ; il n’y aura plus le mot Blanqui. Bon c’est vrai que pour les générations actuelles, c’est quoi Blanqui ? Mais 400 ans après, ça peut ressurgir. On parlait de Rancière : il a fait une introduction à un bouquin de Blanqui, L’éternité par les astres, et ça aussi c’est une brèche dans la pensée dont je parlais tout à l’heure.

Un intervenant : Politiquement, la coïncidence de terme entre commune administrative et commune politique au sens de la Commune de 1871 est vraiment dramatique. Une bonne partie de la charge subversive du concept commune est absorbée par tous les aspects gestionnaires qui vont avec ce mot depuis bien longtemps en France. A l’inverse, il y a un bouquin de Granjon (historien de 1848, babouviste) qui a fait un gros travail pour retrouver les premiers usages du terme « communiste » en français. Le premier usage, c’est « des terres communistes » pour désigner des communaux. Autant je pense qu’il y a de la puissance du côté des communaux, autant du côté de la commune administrative il n’y a que des coups à se prendre et de l’imaginaire à tuer.

Un intervenant : Je vais revenir dans une époque plus proche : Murray Bookchin aux États-Unis, c’est le municipalisme libertaire. Est-ce qu’il y a cette idée de la Commune dans sa théorie ?

K.R : Je ne suis pas spécialiste de Bookchin. Mais tous ces gens dont je parle à la fin, surtout Reclus, on dit maintenant que c’est une pensée qui est morte avec eux et qui revient à partir de Bookchin. C’est-à-dire qu’il y a cent ans sans rien, et puis Bookchin qui reprend un peu ce qu’ils font ; les gens qui sont dans la perspective de Bookchin, ce sont eux qui reviennent maintenant vers Reclus. Mais je ne sais pas.

Un intervenant : Ce que j’ai trouvé intéressant dans votre exposé, c’est que toute action est faite par des individus et donc, c’est vrai qu’il y a des grands personnages qui sont là pour agglomérer ce que les petits personnages peuvent faire dans tout mouvement, action, révolutionnaire ou autre. Et c’est vrai que c’est très intéressant de se mettre au niveau des petits personnages, enfin je les appelle comme ça, ceux qui font vraiment la révolution ou les actions. Parce que sans eux on ne fait rien. S’il n’y avait que les grands hommes on n’avancerait pas beaucoup, même s’ils apportent les idées importantes mais ces idées-là viennent aussi des petits personnages.

K.R : Je ne parlais pas tellement au niveau des actions mais plus au niveau de la représentation des actions. Parce que pour moi, les récits historiques deviennent un peu figés et c’est toujours à cause des stéréotypes, des clichés et pour changer de perspectives, pour faire que la visibilité de ces expériences devienne possible, il faut changer l’image.

Le même intervenant : Les petits personnages font l’action mais c’est aussi eux qui font la circulation des idées, qui sont les moteurs.

K.R : Les historiens parfois disent que la Commune de Paris était internationale, mais il y avait quatre étrangers : un Polonais, trois Italiens… Et ce n’est pas ça qui fait l’internationalisme d’un mouvement. Un personnage comme Elisabeth Dimitriev fait la diagonale et le rapprochement théorique, en acte, biographique, entre les deux penseurs de l’époque : Marx et Tchernychevski, entre les théories économiques de Marx et la conviction de Tchernychevski qu’il y avait une possibilité politique dans les anciennes formes communistes agraires. Elle est passée à l’acte pendant la Commune, avec sept travailleuses, en créant l’organisation la plus grande et la plus réussie de la Commune : l’Union des femmes. Elle a fait ça à partir de son roman préféré de Tchernychevski qui s’appelle Que faire ? Où il s’agit d’une jeune femme qui se libère pour établir des coopératives de couture. Et c’est ce qu’elle a fait pendant la Commune. Ca c’est l’internationalisme, ce n’est pas parce qu’elle est russe mais parce qu’elle a fait passer les frontières à ces idées.

Un intervenant : C’est intéressant de nommer au XIXème siècle, même pendant la révolution de 1848, les femmes. Ici il y avait Pauline Roland et pas loin, André Léo. Elles ont milité avec Leroux pendant cette époque. Quand on lit les biographies, celle de Pauline Roland par exemple, leurs luttes ont pris un poids dans la moitié du ciel.

Un intervenant : Je voudrais revenir sur ton livre Rimbaud et la Commune. Tu dis qu’à un moment Rimbaud critique le travail. Et que par rapport à la Commune il y a l’image du BON travailleur : c’est l’héritage du mouvement communiste étatiste. Il semble que la Commune et Rimbaud sont des témoins critiques du travail aliéné, et Lafargue aussi.

K.R : Ce livre, traduit récemment en français, je l’ai écrit il y a longtemps, dans les années 1980. Et ce qui m’intéressait là c’est la thématique rimbaldienne sur la paresse. Une sorte de paresse productive. On trouve la même chose dans un essai de William Morris sur une opposition entre deux genres de travail. C’est l’idée de travailler comme esclave versus travailler librement. Je crois que Morris est mieux que Rimbaud. Avec Rimbaud on tombe dans la bohème, grande thématique du XIXème. Avec Morris ça devient quelque chose de beaucoup plus politique, radical.

Une intervenante : Là, je ne vais pas parler avec mon cerveau mais avec mes tripes. Parce que j’ai l’impression qu’on tourne autour du pot. Dans votre livre il y a aussi une grande part, je ne sais pas si c’est de sensible, mais d’humain et de poésie. Et ça je pense que c’est assez exceptionnel dans toute cette littérature sur la Commune et j’aurais aimé vous entendre parler de ça. Là, le débat m’ennuie un peu.

K.R : Poésie au niveau de mon écrit ? Parce que je ne parle pas tellement des poètes.

La même intervenante : Non, mais de temps en temps il y a des trucs assez rigolos sur des communards qui se laissaient aller à la poésie, et puis il y a tous les artistes, notamment les deux exilés suisses qui ont créé le cabaret. Il y a une immense poésie dans tout ça et dans la Commune. Tout à l’heure on a chanté un texte de Louise Michel par exemple.

K.R : J’ai essayé de faire vivre un peu ces personnages. Tu parles de ces deux exilés en Suisse, Napoléon Gaillard et son fils. Gaillard père qui était chef des barricades, coordonnier qui s’est transformé en architecte des barricades, et qui se nommait « artiste chaussurier » et non pas « chaussurier ». Il a créé des barricades notamment rue de Rivoli, nommée « château Gaillard » parce qu’elle était énorme, avec escaliers, tourelles, etc. Après la Commune il a fondé un café en Suisse, la buvette de la Commune où Gaillard fils, ouvrier peintre, vendait des tableaux qu’il a peints sur les grandes batailles de la Commune. Ils ont réussi à survivre comme cela. Il avait un lit, je ne sais pas s’il l’avait emporté de France, où à chaque coin il y avait la tête de Danton, Marat, Robespierre, j’ai oublié le quatrième. Il y a beaucoup d’histoires comme ça, plus ou moins pathétiques. En général parmi les réfugiés il n’y avait pas un grand esprit tragique, malgré ce qu’ils ont vécu. Il y avait une espèce de rivalité entre les survivants d’Angleterre et de Suisse, mais c’était en plaisantant.

Un intervenant : S’il y a un bouquin à lire sur la Commune pour ne pas s’ennuyer avec des théories politiques à n’en plus finir, c’est celui de Jean-Baptiste Clément.

K.R : Pour arriver à la vie quotidienne et à la poésie de ce qu’ils ont fait il y a plusieurs livres très bien : Louis Baron, Suzanne drapeau rouge et aussi un livre formidable d’un anti-communard, le poète Catulle Mendès Les soixante treize journées de la Commune. Lui est resté à Paris, il avait très peur mais tous les soirs il sortait comme un petit rat et il rentrait écrire sur ce qu’il avait vu. C’est vraiment intéressant. Il faisait le cauchemar que Courbet allait entrer dans sa chambre et l’obliger à se fédérer en tant qu’artiste. Au niveau de la vie vécue, des détails c’est Mendès qui est un des meilleurs.

Compte-rendu réalisé par Anne Vuaillat.

Au secours des juridictions sociales

Voici la deuxième partie du compte-rendu de la soirée du mois d’octobre 2015

 

avec Pierre Joxe. Pierre Joxe

 

Le débat :

Un intervenant : Que pensez-vous du livre de Messieurs Badinter et Lyon-Caen sur la simplification du Code du travail, ou peut-être que le mot simplification n’est pas très juste ?

Pierre Joxe : Ça m’a fait beaucoup de peine de voir qu’Antoine Lyon-Caen, que je connais depuis très longtemps, qui a toujours été un conseiller éclairé des organisations syndicales dans le sens progressiste, qui a été le professeur de très nombreux étudiants, et même le professeur formant de nombreux professeurs… ça m’a littérlement fait de la peine, ça m’a fait du chagrin de le voir signer ce livre. Quant à l’intervention de Badinter là-dessus, ça m’a stupéfié. Badinter n’y connaît rien, il n’a jamais fait de droit social. Quand il était ministre de la Justice, il ne s’est jamais intéressé ni au droit social ni aux juridictions sociales. Quand il était avocat, il était un avocat d’affaires et ceux qui ont un peu de mémoire se rappellent qu’il était avocat d’affaires dans un certain nombre de causes … Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et comme par hasard, ça sort au moment précis où est mise en avant l’idée qu’il faut simplifier le droit du travail et le Code du travail. Le Code du travail, je ne l’ai pas apporté, parce que tel qu’il est relié, c’est un gros bouquin. Mais lorsque que Monsieur Gattaz, un jour, dans une émission de télé, a brandi un gros livre rouge en disant: « Vous comprenez, le Code du travail, c’est 3000 pages, etc.», c’était un mensonge éhonté. Parce qu’effectivement, il y a un gros bouquin rouge dans lequel il y a le droit du travail, mais il y a huit à dix fois plus de textes qui sont des notes, des commentaires, etc. Très peu de journalistes l’ont mis en avant, mais moi je m’en souviens, le Code du travail a été actualisé, codifié à droit constant pendant que j’étais au Conseil Constitutionnel. Et savez-vous qui était le haut fonctionnaire qui a organisé la codification à droit constant du code du travail, qui s’est terminée en 2008 ? C’était Monsieur Combrexelle. Aujourd’hui, c’est le même Combrexelle qui vient proposer une révision, une remise à plat du Code du travail. Mais qu’est-ce que c’est que ce personnage ? Qu’est-ce qui lui prend ? Pourquoi l’a-t-on payé en 2008 pour faire quelque chose qui maintenant serait tout à refaire ? Qu’est-ce que c’est que ce complot ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de complexité ? Le Code fiscal, il est simple? Et le Code du commerce ? Si les Codes étaient simples, il n’y aurait pas besoin de juges. Quand Cicéron disait que la loi est un juge muet et que le juge est une loi parlante, c’est parce qu’il faut des juges pour appliquer la loi, pour interpréter.
Par exemple, il y a très peu de crimes de jeunes, quelques braquages, quelques actes de rare violence et de temps en temps des viols. Il y en a plus qu’on ne croit, mais moins qu’on le pense. Très souvent les juges pensent qu’une agression sexuelle, il vaut mieux qu’elle soit jugée vite fait en correctionnelle plutôt qu’après une instruction de 14 mois pour aller aux assises. Parce que l’agression sexuelle plus ou moins caractérisée, Il vaut mieux dans l’intérêt de la société et dans l’intérêt du jeune qu’elle soit jugée vite. Peut-être sévèrement, mais vite et pas par une cour d’assises, une cour d’assises spéciale qui est à huis clos. Si l’instruction prend un an, un an et demi, c’est pas le même garçon. Donc les magistrats parfois disqualifient des actes. Par exemple, un dimanche j’ai vu arriver deux garçons qui étaient allés dans le 16e arrondissement qui est un quartier rupin. Ils avaient agressé un type, ils lui avaient volé son téléphone avec un opinel. Le rapport de police disait «vol avec violence en réunion sous la menace d’une arme». C’est un crime. Mais le Parquet avait requalifié les faits en port d’arme prohibé. C’était fou, car non seulement les jeunes portaient une arme, mais ils l’avaient sortie. Mais c’était une bonne chose car très souvent avec les enfants on ne sait pas à qui on a affaire. Ils ont dit devant le juge qu’ils avaient voulu voir ce que c’était qu’être agresseur parce qu’ils avaient été agressés la semaine précédente. Donc vous avez des trucs complètement enfantins.
À propos du livre de Badinter, de sa part, ça me fait de la peine, pour Lyon-Caen ça me fait beaucoup plus de peine, on ne l’attaque même pas en souvenir du rôle qu’il a pu jouer. C’est triste.
En 1981 pendant la campagne, on interroge Mitterrand à la télé : «Est-ce que vous êtes pour l’abrogation de la peine de mort ?» Il a répondu : «Je sais qu’on me dit que l’opinion française est contre, personnellement je suis pour – Si vous êtes élu Président de la République, est-ce que vous proposerez l’abrogation de la peine de mort ? – Oui, je la proposerai parce que c’est ma conviction». Il est élu, en juin je suis élu député. En juillet, on commence à étudier l’abrogation de la peine de mort. Badinter arrive un jour. Le groupe était là presque au complet. Badinter commence à expliquer. Il y a un député des Hautes-Pyrénées qui dit : «Robert, la peine de mort ce n’est pas toi qui va abroger, c’est nous. Mais nous l’avons déjà abrogée dans nos cœurs depuis Victor Hugo, Jaurès, etc. Et nous allons l’abroger nous, pourquoi ? Parce que nous avons été élus députés, Robert, toi tu as été battu». On est passé à la suite de l’ordre du jour. Voilà un aspect de Badinter peu connu.

Un intervenant : Est-ce que vous pourriez nous expliciter un petit peu le propos que vous tenez dans votre livre sur la comparaison avec le Code noir qui fut le premier Code du travail ?

Pierre Joxe : C’est un élément très important, hélas, de l’histoire de France. Le Code du travail tel qu’il est n’existe en tant que tel que depuis le premier ministère du Travail dans le gouvernement Clémenceau en 1905 ou 1906. Il a été créé un Code du travail qui a rassemblé des lois qui avaient commencé à exister depuis le XIXe siècle. Mais il y a eu un autre Code du travail : c’est le Code noir, un Code élaboré par Colbert et qui réglait les rapports entre les esclaves et leurs maîtres. C’est un Code du travail très important parce qu’à l’époque, une production industrielle très importante pour l’économie de la France était le sucre produit aux Antilles. Le sucre était produit presque exclusivement dans des plantations où la main-d’œuvre était servile, par une classe de propriétaires fonciers et de colons avec tous les pouvoirs. Ce Code noir est un texte extrêmement intéressant. C’est horrible parce qu’il dit clairement que l’esclave est une chose, pas très différente d’un élément du bétail avec d’ailleurs la valeur que peut avoir une vache limousine ou un poulet de Bresse. Un esclave, ça s’achetait, ça se revendait. La production de la femme esclave appartenait au maître comme les poulets ou les veaux. Le Code noir était un monument d’une autre époque sauf qu’il a pesé sur le fait que la Déclaration des droits de l’homme n’a pas aboli l’esclavage. Beaucoup de Français ne savent pas que esclavage n’a été aboli qu’en1848. En fait, il avait été aboli en 1793 mais rétabli par Napoléon et surtout il n’avait pas été aboli au moment de la Déclaration des droits de l’homme parce que le dernier article de la Déclaration des droits de l’homme concerne le droit de propriété. Ça peut vous intriguer, mais la révolution de 1789 était une révolution bourgeoise. Le droit de propriété était donc sacré. Le problème de la propriété c’est : «Qu’est-ce que c’est qu’un bien ? » Est-ce qu’un esclave est un bien, est-ce que le droit de propriété sur les humains existe ? Ça a été discuté et la Constituante a décidé de ne pas abolir l’esclavage. La Constitution de 1793 l’a aboli de manière explicite en disant que la personne humaine ne peut pas faire l’objet d’une appropriation, etc. Ensuite, Napoléon a rétabli l’esclavage parce que les sucriers de l’époque, qui étaient à la fois des grands propriétaires terriens, des grands propriétaires d’esclaves et les propriétaires des machines des chaudières, etc, voulaient garder l’esclavage. Voilà pourquoi le Code noir est un élément très important pour comprendre l’évolution du droit du travail en France, d’autant plus que lorsque l’esclavage a été aboli si l’on peut dire une bonne fois pour toute en 1848, l’abolition n’a pas été appliquée à100 %, pratiquement pas du tout à la Guadeloupe, ce qui explique que la Guadeloupe a toujours eu des tensions beaucoup plus fortes que la Martinique. Deuxièmement parce que la France commençait alors une autre colonisation à partir de 1830 : celle de l’Algérie. Le Code noir, aboli théoriquement par l’abolition de l’esclavage, va alors être repris sous une forme atténuée, dégradée. Qu’est-ce que c’est qu’un esclave ? C’est quelqu’un qui ne s’appartient pas à lui-même et en particulier qui ne peut pas aller là où il veut quand il le veut, dont la famille n’a pas un statut dont il est le maître. Parce que le maître de l’esclave est celui de la famille. Le Code de l’indigénat que peu de Français connaissent, a été mis en place par l’horrible colonialiste célébré par tellement de gens comme étant le père de l’école publique : Jules Ferry, «le Tonkinois» comme l’appelaient ses adversaires. Jules Ferry avec qui Clémenceau a ferraillé pendant des heures à la Chambre des députés, a édicté le Code de l’indigénat qui a été appliqué en Algérie en particulier jusque dans les années 1960 et dont un certain nombre de règles sont directement issues du Code noir, notamment la limitation de la liberté de circulation. Voilà pourquoi je cite le Code noir dans mon livre comme étant un élément à prendre en compte dans la difficulté pour la France de se doter d’un droit social progressiste.
Vous savez que la loi Le Chapelier est une loi dont on dit qu’elle a détruit les corporations. Certes. Mais en plus, elle a créé un délit de coalition qui est directement à l’origine de la répression contre toute action concertée des travailleurs, et je ne parle même pas d’action syndicale. La loi Le Chapelier, c’est une grande loi capitaliste. Qui était Le Chapelier ? Un esclavagiste. C’est une des tares de l’éducation en France : on n’enseigne pas que Le Chapelier s’était opposé à l’abolition de l’esclavage. On apprend qu’il a supprimé les corporations mais pas que sa loi est à l’origine de toutes les poursuites contre les syndicats naissants pendant tout le 19e siècle et qui ne deviendront légaux qu’à la fin du Second Empire. Vous voyez que dans notre histoire, il y a des côtés cachés qui ne sont pas très sympathiques.
Je suis d’une génération pour qui les luttes contre les guerres coloniales ont été le ferment de notre mobilisation politique. On était des enfants de la guerre. J’ai eu la chance d’être dans une famille qui était résistante, élevé dans la haine du nazisme, du fascisme, des procédures antidémocratiques, des tortures, de toutes les pratiques du nazisme. Quand on a vu comment sont les guerres coloniales, d’abord en Indochine, ensuite en Algérie, on a été horrifié. On a été très mobilisé par l’anticolonialisme. Il y a une génération un peu plus jeune qui ne se rend pas compte. Hollande a planté un arbre en honneur de Jules Ferry : c’est un manque de culture historique.

Un intervenant : Par rapport à la délinquance juvénile, je lisais récemment un livre de Mucchieli, L’invention de la violence, où il explique qu’en fait le problème est qu’on n’a pas forcément davantage d’actes violents, mais qu’on a peut-être davantage de procédures, on a tendance à pénaliser plus vite des délits qui pourraient peut-être se régler par intervention des adultes si les adultes acceptaient le rôle de cadre. Les adultes au quotidien ont peur d’intervenir auprès des grands enfants, des ados.

Pierre Joxe : Une des caractéristiques de la justice pénale des mineurs, c’est qu’elle fait beaucoup appel à des éducateurs. Ces éducateurs font partie de la Protection judiciaire de la jeunesse, qui pendant longtemps s’appelait l’éducation surveillée. Dans l’expression «éducation surveillée», il y avait le mot éducation et c’était un progrès par rapport à l’administration pénitentiaire. Pendant très longtemps, les enfants qui étaient délinquants étaient traités un peu comme des adultes, dans les colonies pénitentiaires. La direction de l’éducation surveillée, c’est un progrès lié à l’ordonnance de 1945. La Protection judiciaire de la jeunesse reprend le mot «protection». De Gaulle a signé l’ordonnance de 1945. Aujourd’hui, une ordonnance est un texte législatif adopté généralement dans un domaine particulier et selon des procédures particulières plus exigeantes. C’est une forme de loi. Les ordonnance de 1945 sont des ordonnances de gouvernement de fait, car de Gaulle n’avait pas été élu. Il était soutenu par la population, par la résistance et il n’y a eu une constitution qu’en 1946. Qu’est-ce qui se passe en 1945 ? On avait peur, il y a eu la contre-offensive, les armées allemandes et 400 chars ont commencé à revenir vers Paris. Ils ont été arrêtés assez vite mais la guerre n’était pas finie, la France n’était pas libérée. Hitler pensait qu’il allait pouvoir faire une percée. C’est à ce moment-là que le général De Gaulle signe l’ordonnance. J’ai mis dans mon livre un extrait de l’exposé des motifs : «il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l’enfance et parmi eux, ce qui a trait à l’enfance traduite en justice», c’est-à-dire que ce général de cavalerie en pleine guerre encore signe un texte disant : la question des enfants traduits en justice est une question de protection de l’ enfance. Ça c’est quelque chose dont s’est énormément écarté Sarkozy, complètement frénétique. Je me suis toujours demandé ce qu’il avait pour avoir une telle hargne à l’égard des jeunes. Une partie de la population française exprime je pense, au fond, à l’égard de la jeunesse un racisme inconscient. De même qu’en 1900 envers les rôdeurs de barrière, ce qu’on appelait les apaches, qui allaient dans Paris pour détrousser les gens, pour agresser les vieilles dames ou pour voler à l’arraché. Qui étaient-ils ? C’était des petits immigrés. Qui venaient d’où ? Du Limousin, de Savoie, d’Auvergne, de Bretagne. C’étaient des immigrés de l’intérieur. Les Savoyards étaient à peine français, depuis quelques dizaines d’années. C’étaient les enfants des familles les plus pauvres et les plus exploitées, les enfants les moins bien traités. Et aujourd’hui c’est vrai que dans les quartiers que l’on dit difficiles, surtout difficiles pour eux, c’est là qu’on trouve le maximum d’enfants abandonnés, ou pas vraiment abandonnés, mais pas encadrés, pas suivis. C’est triste mais c’est comme ça. De même qu’il y a un siècle, la plupart des enfants que l’on trouvait devant les tribunaux pour enfants étaient de petits immigrés de l’intérieur, aujourd’hui pour la plupart ce sont de petits immigrés qui viennent des anciennes colonies, des petits Maghrébins ou Africains. Il n’y a pas qu’eux, il y a aussi des petits Français blancs aux yeux bleus, mais quand même une majorité d’enfants qui appartiennent aux minorités visibles. Moi j’assume qu’une partie des Français n’est pas raciste, mais quand ils voient ces enfants-là, ils se disent obscurément, ils ressentent que ce ne sont pas nos enfants, donc, ce ne sont pas des enfants. Aux États-Unis, la grande majorité des taulards sont de jeunes blacks. Il est vrai qu’il y a plus de délinquance parmi les jeunes blacks parce que ce sont les jeunes les plus pauvres, mais il est vrai surtout qu’il y a une férocité sociale de la part de la police, de la justice à l’égard de leurs délits qui prend des mesures telles qu’Obama s’est exprimé là-dessus récemment. En France il n’est pas vrai que la justice soit particulièrement bienveillante avec les mineurs, pas du tout. Ils sont plus poursuivis, plus condamnés. Si on mettait autant l’accent sur la poursuite contre la fraude fiscale, contre l’évasion fiscale, contre un certain nombre d’infractions économiques qui font parfois des dommages terribles à la société française, ce ne serait pas une mauvaise idée. Donc je pense que ce que Mucchieli a étudié, c’est très juste et malheureusement très peu connu. De temps en temps il passe à la télévision et je crois que ça frappe un peu ce qu’il dit. Parce que vous pouvez dire, qu’il y a de plus en plus de crimes, d’attentats par des jeunes, sauf que des crimes par les jeunes il y en a très très peu et il n’y en n’a pas de plus en plus. Ce sont les statistiques du Ministère de la Justice depuis 20 ans qui le disent. Mais c’est une idée qui passe et ça contribue à faire peur des jeunes, mais aussi de l’immigration. Il y a un mélange des deux qui est obscur chez beaucoup de gens et qui est redoutable parce qu’évidemment c’est un instrument politique.

Un intervenant : Je m’interroge sur l’expression «juridiction sociale», en fait sur le terme de «social» parce qu’on peut dire que toutes les juridictions sont sociales par définition. Quelle est l’originalité du social dans cette juridiction-là ? Est-ce que par exemple on juge les propriétés sociales des jeunes prévenus qui sont devant ses tribunaux, leur milieu d’origine ? Est-ce que ça entre toujours en ligne de compte ? La question par exemple des circonstances atténuantes est-elle toujours mise en évidence ? Est-ce que c’est ça le social ?

Pierre Joxe : Il y a peut-être un petit malentendu. Je considère que la justice des mineurs a une fonction pénale qu’elle remplit d’ailleurs d’une façon assez sévère, et une fonction sociale qu’elle remplit aussi bien par la fonction éducative que la fonction protection des mineurs. Par exemple, dans le domaine des crimes sexuels sans aucune exception, les jeunes qui commettent des agressions sexuelles sont des victimes d’agression sexuelle. Personne n’a encore jamais rencontré un délinquant sexuel qui n’a pas été lui-même victime d’agression sexuelle. Ce qu’on appelle le droit social, l’état social, c’est une discussion qui a été portée tout au long du XIXe siècle, y compris par les philosophes allemands. C’est un Etat qui ne se borne pas assurer la sécurité, le respect des lois de la propriété mais qui en plus se soucie de réduire les inégalités, considérant que par elle-même la société crée des inégalités et a tendance à les aggraver. Toute une partie de la pensée socialiste a été marquée par trois sources : la philosophie allemande, la science économique anglaise et le socialisme français, étant précisé que le socialisme français était d’abord un socialisme un peu utopique. Ces trois courants de pensée sont assez différents.
En Angleterre, il n’y a pas eu un mouvement social aussi intense. Ce sont les syndicats qui se sont armés et toute une partie des luttes sociales ont résulté beaucoup plus des luttes syndicales. Le parti travailliste est venu beaucoup plus tard par l’union des grandes centrales syndicales et des sociétés de pensée.
En Allemagne, c’est vraiment le syndicalisme et les mouvements politiques qui ont développé la revendication pour un État social. L’État doit apporter du mieux-être. Le génie de Bismarck a été de dire : «Je vais faire le socialisme par en haut». Il n’a pas pu le faire car il y avait seulement 11 députés socialistes. Ce qu’il a eu comme génie, c’est de donner à l’empire allemand une image moderne, parce que l’empire allemand est une création récente. L’Allemagne n’existe pas depuis longtemps, c’était une poussière de principautés, une poignée de riz sur une table. Ca commence à se réunir avec la Prusse. Mais l’empire allemand a été créé très tard et pour lui donner une structure philosophique, il était prévu que ce ne serait pas seulement un État de droit, mais aussi un État social. Ce sont les Allemands qui ont inventé l’État de droit. Frédéric de Prusse, qui était un grand chasseur, en avait marre parce que dans son grand territoire de chasse, il y avait une enclave, un bout de forêt qui appartenait à un paysan, petit propriétaire local. Chaque fois qu’il passait avec sa chasse, il lui disait : il faut que vous me vendiez ça, un jour je vais me fâcher. Et on raconte que le paysan le regardait et lui répondait : «Sire, à Berlin il y a des juges qui décideront de cela ». On ne pouvait pas dire ça ni à Louis-Philippe, ni à Charles X. C’est l’État de droit. L’état social, c’est une étape de plus qui n’a pas été développée en France. En France, il y avait les socialistes et le christianisme social. En Allemagne, il y a eu cette réflexion, on a créé l’État de droit ; il faut aussi créer un État social et c’est ce qu’ils font encore aujourd’hui. Quand je dis que la justice des mineurs a un rôle social, qu’est-ce que c’est ce qui est social ? C’est ce qui est destiné à améliorer les structures internes de la société dans le sens de plus de justice. Effectivement, je pense que la justice des mineurs n’a pas qu’un rôle de justice pénale, elle a un rôle d’encadrement social. Prenons l’exemple du Québec qui importe des francophones venus d’Haïti et d’Afrique Noire. Au Québec, on dit à celui qui arrive : «Tu es là pour devenir un bon québécois, pas de blague». Cinq fées tombent sur le jeune Québécois qui pour la première fois commet une infraction : un officier de la police montée, un juge des enfants, un professeur, un médecin, un psychologue. Les cinq lui disent : Ddans les mois qui viennent, on va te juger. Si tu changes»… La justice des mineurs au Québec est efficace à 92 %, c’est-à-dire que 92 % des jeunes qui viennent devant le tribunal pour enfants n’y reviennent jamais. Nous, on est à 80 %. La justice a là un rôle social.

Un intervenant : Le projet de loi auquel vous faites référence, c’est le projet de loi de la justice du XXIe siècle. Je suis un petit peu surprise que vous y soyez favorable car, en particulier, il y a pas mal d’attaques contre les Prud’hommes à travers notamment la remise en question de l’indemnisation des Conseils prud’hommes et d’autre part des élections prud’hommales que l’on envisage d’une certaine manière de supprimer. Je suis donc très réservée sur certains aspects. Et cette loi ne vise pas que les Prud’hommes. Dans les Tribunaux de première instance, il va y avoir toutes les juridictions sociales qui vont être regroupées, mais ça va complètement changer par rapport aux conseillers prud’hommes. Je pense que ces projets, c’est surtout pour faire des économies, exactement comme il y a eu des réformes de la carte judiciaire sous Rachida Dati.

Pierre Joxe : Je suis entièrement de votre avis, le projet de loi qui s’appelle « Application de mesures relatives à la justice du XXIe siècle », il est clair que c’est au moins autant une politique d’économie qu’une politique de réorganisation, y compris pour les juridictions sociales. Quant aux Prud’hommes, c’est un autre problème. Moi qui suis membre de la CGT depuis toujours, je ne suis pas d’accord avec sa position. Le système allemand ou belge est meilleur que le système français. Ce qui est en cause en France n’est pas le problème de l’échevinage, il n’y a pas une différence fondamentale entre l’échevinage allemand et les prud’hommes français. Je m’explique. Qui siège au Tribunal du travail de Bruxelles ou de Liège ? Des syndicalistes choisis sur liste syndicale. En France, qui siège au Conseil des prud’hommes comme conseillers salariés ? Des syndicalistes élus sur une liste syndicale. En France, ils sont élus, en Allemagne et en Belgique, ils ne sont pas élus mais désignés par l’autorité centrale. C’est vrai que c’est une différence et philosophiquement il y a un problème qu’il faut trancher. En France, la justice populaire par des magistrats élus n’existe que dans deux grandes configurations : les Prud’hommes et les Assises, où il y a des jurés populaires, c’est-à-dire pas professionnels. Aux Prud’hommes, ils sont élus ; aux Assises, ils ne sont pas élus mais tirés au sort parmi un panel de citoyens qui vont donner l’opinion de la société sur ce crime, sur ce criminel. Aux Prud’hommes, on va faire un tribunal du travail qui va juger avec des gens qui sont élus par les syndicats des salariés et les autres par les organisations professionnelles. C’est vrai, historiquement, le Conseil de Prud’hommes n’était qu’une instance de conciliation. Ça a évolué tout au long du XXe siècle. Mais il faut regarder la vérité. Qui siège au Conseil de Prud’hommes ? Des salariés qui sont présentés par la CGT, par la CFDT ou par FO, personne d’autre. Qui siège au Tribunal du travail allemand ? Des représentants des syndicats. il est vrai que l’élection, on dit que c’est mieux. Mais ce qui est encore mieux en Allemagne, c’est que les représentants des syndicats siègent aussi en appel. Par exemple, à Heidelberg, ils siègent au Tribunal d’appel. Est-ce qu’en France, il y a une seule Chambre sociale de la Cour d’appel où siège un syndicaliste ? Jamais. En Allemagne, ils siègent aussi à la Cour de cassation. Est-ce qu’on a jamais vu un syndicaliste nommé à la Cour de cassation ? En France on voit parfois nommés à la Cour de cassation des professeurs d’université. Le fait d’introduire la représentation professionnelle dans des juridictions sociales me paraît essentiel. Le fait de l’élection, je ne dis pas qu’il est secondaire. Dans la symbolique, il est très important. Mais la symbolique, c’est une chose. Quand en France on sait que les syndicats sont malheureusement si dégarnis et si divisés alors qu’en Allemagne les syndicats sont si puissants qu’il désignent les prud’hommes et les juges assesseurs… Je comprends que dans un contexte politique comme celui de la France, la conquête de l’élection prud’hommale a une grande importance symbolique. En plus, il y a quelque chose de très important, c’est que face au juge départiteur, il y ait des représentants élus. Parce que le droit du travail n’est pas qu’un droit parmi d’autres. C’est un droit dont les racines sont dans les luttes sociales. Par conséquent, si le juge c’est la loi qui parle alors que la loi, c’est un juge muet, que les juges soient issus de la même mouvance sociale, des luttes sociales, du syndicalisme, c’est une bonne chose. Les 40 heures, le licenciement abusif, toutes ces lois ont été arrachées par des mouvements syndicaux entérinés par le pouvoir politique. Que la loi sociale qui est un juge muet soit appliquée par des juges qui sont des lois parlantes qui sont originaires du mouvement syndical, ça a une puissance symbolique extraordinaire. Et c’est surtout vrai quand le syndicalisme est fort, organisé et unitaire.

Une intervenante : Permettez-moi de m’inscrire en faux contre l’idée qu’il y aurait des économies à tirer des propositions qui sont faites, puisque je vous rappelle quand même qu’étant retraitée, lorsque je siège aux Prud’hommes, je suis indemnisée à raison de 7 € de l’heure. Nous avons fait le calcul : si les 70 conseillers prud’hommes de Limoges devaient être remplacés par des juges professionnels, et que nous devenions leurs échevins, avec en plus la tradition de la justice française où lorsque le juge professionnel a parlé, le syndicaliste, il faut qu’il se taise… C’est quand même un peu comme ça que ça se passe. Il y a peut-être une autre tradition en Allemagne, peut-être des rapports différents, mais pour avoir discuté avec des juges du travail allemands, on sait aussi qu’en Allemagne la Justice du travail passe son temps à ne pas rendre de jugement. Tout le travail, c’est la conciliation, la négociation, et l’on sort avec le marchandage qui ne dit pas le droit justement et qui ne tranche pas. Aujourd’hui, la loi du marché en a décidé autrement et dans la mesure où effectivement nous sommes passés d’un Etat social a un gouvernement social-libéral, je pense que malheureusement il y a beaucoup d’hypocrisie dans les démarches qui sont faites. C’est Monsieur Macron qui est le plus clair, toutes les autres propositions précédentes, c’est un coup porté pas seulement au symbole de l’élection prud’hommale, mais un coup porté au monde du travail pour ne pas dire à la classe ouvrière, qui est en train de se perpétrer aujourd’hui. Qu’on invoque des raisons d’économie ou qu’on invoque des raisons très techniques et juridiques, le fond du problème est ailleurs. Si on abolit les élections et qu’on passe à la désignation, il est bien évident que la CGT perdra un bon nombre de sièges dans les Conseils de Prud’hommes. Ça mettra de l’huile dans le dialogue social dont notre gouvernement actuel se fait le chantre.

Pierre Joxe : Quand vous dites que vous vous inscrivez en faux sur le fait qu’il y aurait des économies, ce que j’observe dans le projet de loi sur les juridictions sociales et que je critique, que je dénonce, c’est qu’on voit surtout la recherche d’économies en particulier au pôle social des TGI. Ce ne sont pas de bonnes économies que de réduire les moyens des juridictions sociales et j’en dirais autant des Prud’hommes.
L’État a été condamné par le TGI de Paris à l’Initiative de 37 actions qui ont été menées en coordination avec les syndicats pour des retards de deux ans et plus des décisions prises dans les Conseils de Prud’hommes. Je pense que la réflexion s’impose de savoir si on a intérêt ou non à ce qu’il y ait des juges salariés en appel et en cassation ; moi je pense que oui. La magistrature française n’a pas adopté la juridiction sociale, elle est restée dans son univers du juge judiciaire avec les juges civils et les juges pénaux. Le droit social, c’est pas pour nous. Et ça, c’est très grave.
Est-ce que c’est sa faute ? Non. On n’enseignait pas le droit social dans les universités françaises il y a seulement 50 ans. Quand j’étais étudiant, il y avait un cours à option semestrielle en troisième année qui s’appelait la «législation industrielle». Quand on était inscrit à ce cours, on était marqué politiquement, on était tous des gens de gauche, le prof aussi. C’est quelque chose qui n’a pas tellement changé. Le problème qui a été posé par Laroque en 1948-1950, créer un ordre de juridiction sociale, a été écarté, ça n’a même pas été discuté. Il y a un retard de la France dans ce domaine. Introduire des magistrats non professionnels c’est-à-dire des juges salariés dans les instances d’appel et de cassation de droit social, ça changerait beaucoup de choses.
C’est tragique. A plusieurs reprises, le président de la Cour de Cassation a été un magistrat qui n’avait jamais fait de droit social. Pendant très longtemps, le grand maître de droit social à la Cour de cassation était Monsieur Vaquez qui était doyen de la Chambre sociale. Pourquoi était-il le grand maître ? Parce que le président était nul.
En Belgique, le sommet de la hiérarchie est un ancien juge du travail. En Allemagne, les juridictions du travail, les juridictions sociales sont à égalité de noblesse avec les autres. En France, on ne peut pas le dire, on ne peut pas comparer.
Je pense aussi qu’il y a une espèce d’indolence, d’indifférence de la part de l’opinion française à l’égard de ces questions qu’en réalité elle ne connaît pas. Pourtant du chômage, il y en a partout.
Pour moi, le meilleur système c’est le système belge. Ce sont les mêmes populations qui ont affaire aux juridictions du travail et aux juridictions sociales et je pense qu’un jour en France, ça se fera, ça viendra. De même que le Conseil des prud’hommes n’était pas une juridiction mais un lieu d’arbitrage, de même que le Tribunal des affaires de Sécurité sociale était une commission d’arbitrage. Je pense que la judiciarisation du droit du travail qui est très en retard en France finira par intervenir. Quand ? Ça dépend de nous tous.

Compte-rendu réalisé
par Jean-Louis Vauzelle.