Éditorial de Médiacritiques n° 53, février 2025 [extraits] :
« Le 19 janvier 2025 entrait en vigueur un accord de »cessez-le-feu » entre le Hamas et l’État d’Israël. La couverture massive de cet événement a réinscrit la région à la Une alors que le génocide qui se poursuivait à Gaza était à nouveau relégué dans les tréfonds de l’actualité […]. Conformément aux tendances que nous observons depuis maintenant un an et demi, cette séquence a reconduit les angles morts et doubles standards ordinaires. D’une part, les médias dominants ne se sont guère souciés du sort des 80 Palestiniens tués par Israël à Gaza dans les 24 heures ayant suivi l’annonce d’un accord de trêve […]. D’autre part, les otages israéliens bénéficient de l’essentiel de la couverture des médias français : leurs visages et leurs noms font la Une et leurs témoignages sont l’objet de reportages exhaustifs. Quant aux »prisonniers » palestiniens, quel média s’est intéressé à leur vie, leur histoire, les raisons de leur arrestation ?
Plus de 46000 morts à Gaza au 3 janvier 2025, et ce bilan est largement sous-estimé selon la revue britannique The Lancet. Mais dans les grands médias, ce décompte effroyable n’émeut guère et la déshumanisation des Palestiniens demeure la règle. Dans l’audiovisuel surtout, mais pas que […] Les occurrences du terme »génocide » y sont quant à elles totalement résiduelles, en dépit de la multiplication des rapports alarmants provenant des institutions onusiennes, de très nombreuses ONG, d’intellectuels, de chercheurs et de juristes du monde entier. Le terme »colonisation » ne figure que dans 2% des publications de Libération et du Figaro […], ce qui en dit long sur la dépolitisation de la couverture médiatique et la désertion des grands médias de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, où les exactions à répétition contre les civils, les milliers de déplacements forcés, sans oublier les 806 Palestiniens tués par les colons et l’armée israélienne au cours des quinze derniers mois, à date du 31 décembre 2024, sont totalement passés sous les radars.
Indéniablement, le 7 octobre 2023 et les semaines qui ont suivi ont fixé une fois pour toutes les standards de la couverture médiatique de la région, dont le récit-cadre reprend et aggrave les pires tendances du traitement de ce conflit colonial, repérables depuis au moins deux décennies. Depuis le 7 octobre, rien de ce qui se passe à Gaza et dans le reste des territoires occupés n’aura eu droit à la même attention, ni à la même compassion : une dissymétrie manifeste dans le vocabulaire, les angles, la surface médiatiques. Rien, si ce n’est… la commémoration du 7 octobre, un an plus tard, ce qui est une manière de boucler la boucle de la démonstration : celle d’un espace-temps médiatique figé à cette date, comme si »tout avait commencé » à ce moment-là, comme si rien ne comptait que cet événement-là. Et pendant ce temps, le rouleau compresseur médiatique continue d’écraser les voix dissonantes, n’ayant de cesse de diffamer et disqualifier l’ensemble des acteurs mobilisés en France contre le génocide. »