Je suis, ou je ne suis pas, Charlie
Il est extrêmement triste et tragique d’avoir perdu des plumes talentueuses comme celles de Wolinski, Tignous, Charb et Cabu et l’on ne se réjouit pas des autres victimes du massacre de Charlie. Comment des dessinateurs de gauche, soutenant les Palestiniens, ont-ils pu être massacrés par des gens prétendant agir au nom de l’islam ? Quel sinistre engrenage a mené jusque là ? Là, il s’agit de la question interdite : « Pourquoi ? »
Le véritable « Pourquoi » du massacre de Charlie étant resté sans réponse dans les médias dominants, la question n’étant pas posée, cela a déclenché une discussion nationale complètement débile pour savoir si l’islam était « intrinsèquement » violent, incompatible avec la République, etc., avec l’invitation quasi-exclusive sur les plateaux de prétendus experts qui avancent encore et encore de telles absurdités.
La violence maximale et la déshumanisation de l’ennemi ne tombent pas du ciel, ne proviennent pas de gens « monstrueux par nature » ou ayant seulement subi de mauvaises influences.
Non, les premiers professeurs de tout cela, ceux qui ont montré l’exemple, ce sont Georges Bush et Barak Obama menant avec une extrême cruauté, sans une once d’humanité, des guerres impériales.
Qui a armé les frères Kouachi et les autres « jihadistes » ?
Des autorités françaises ont même annoncé que la France avait armé les rebelles en Lybie et en Syrie, le Ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a déclaré fin 2012 que « le Front Al-Nosra [branche syrienne d’Al-Qaida] fait du bon boulot contre Assad. »
De quel bon boulot s’agit-il ?
Par exemple, de l’attentat du 6 janvier 2012 contre des autobus au centre de Damas tuant 26 personnes, essentiellement des civils.
Tous les jeunes jihadistes interrogés disent que leur révolte est venue des images de Guantanamo, des tortures d’Abou Ghraïb, des armes chimiques US déversées sur la population de Fallujah en Irak, ou des images des enfants de Gaza massacrés par Israël avec le soutien honteux de « la France » officielle.
Israël reçoit des milliards de dollars pour construire un mur, coloniser, massacrer les populations, et on s’étonne que cela crée de la rage.
L’intellectuel parisien a raison de se révolter contre la tuerie à Charlie, mais il aurait aussi intérêt à se mettre à la place du torturé d’Abou Ghraïb ou de Guantanamo, de l’affamé du Mali, du bombardé de Gaza.
De plus, trop souvent, le débat sur la question « Publier ou non les caricatures ? » est ramené au cliché « Peut-on rire de tout avec tout le monde ? » Sous-entendu : les musulmans ne seraient pas assez évolués pour rire de nos blagues. Mais je ne pense pas que ce soit vraiment la bonne question.
Un caricaturiste, tout comme un humoriste ou un journaliste, n’exerce pas son métier sur un nuage, loin de tout. Il prend position dans un monde bien concret où les forts écrasent les faibles, où la guerre sert principalement à s’approprier et à voler. Dans ce monde-là, de qui va-t-on se moquer ? Des voleurs ou des volés ? Des puissants ou des humiliés ?
La satire authentique devrait être exercée contre nous-mêmes ou contre des personnes qui ont du pouvoir et des privilèges, non contre des minorités opprimées comme les musulmans le sont en France. Sinon le terme de « satire » cesse de s’appliquer et elle devient un instrument d’oppression, de discrimination et de racisme.
De nombreuses « unes » se sont moqué et ont insulté les musulmans.
Un exemple, celle de juillet 2013 : lorsque des centaines d’Égyptiens viennent d’être massacrés par la dictature militaire de Sissi, Riss représente un musulman tenant le Coran devant lui et semblant se protéger ; mais les balles traversent ce livre et Riss indique en légende : « Le Coran, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles ». Qui peut rire de cette horreur ?
En France, rabaisser les musulmans n’est plus un privilège de l’extrême droite, mais est devenu un droit à l’impertinence sanctifié par la laïcité, la République, le « vivre ensemble ».
Enfin, on ne peut que s’indigner de la géométrie variable de la liberté d’expression. Par exemple, en 2008, Siné, un des plus célèbres dessinateurs de toute l’histoire de Charlie, ironise sur une éventuelle conversion au judaïsme de Jean Sarkozy : « Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! ». Licencié sur le champ pour un texte « pas correct » par le directeur Philippe Val, qui avait d’abord laissé passer ledit texte, mais qui s’est incliné quand le lobby pro-Israël a attaqué Siné. Apparemment certains intérêts sont placés au-dessus de la « liberté d’expression », même pour Charlie, et peu de voix se sont fait entendre à l’époque pour défendre cette liberté. L’hebdo sera condamné par le Tribunal de grande instance de Paris pour rupture abusive de contrat avec 90 000 € de dommages et intérêts.
Je ne vous rappelle pas l’affaire Meurisse sur France Inter.
Charb, Cabu, Tignous, Maris, Wolinsky et les autres ont été victimes de tueurs fanatisés et manipulés, c’est indéniable. Mais ils ont aussi été victimes d’un Philippe Val et de beaucoup d’autres, jetant sans vergogne de l’huile sur le feu. Val incarnait-il l’irrévérence et la défense de la liberté, en défendant des provocations basées sur la théorie d’extrême droite du « choc des civilisations » ? Reprendre des caricatures racistes et stupides, était-ce de la liberté d’expression ou était-ce hurler avec les loups ?
JL
Merci à Michel COLLON, dont 7 octobre. Enquête sur la journée qui a changé le monde est le dernier ouvrage.