Dans le bassin de l’Amazone et dans celui du Congo, entre autres, des sociétés extra-modernes exposées depuis la fin du XVème siècle à l’entièreté des violences et des contradictions du capitalisme colonial mondial ont été contraintes de mettre en œuvre des stratégies inédites d’analyse critique du « monde blanc », de lutte contre son hégémonie et de représentation de sa possible fin. Elles l’ont fait en mobilisant les ressources épistémiques et politiques de ce qui a été nommé « tradition » ou « idéologie » par l’ethnographie coloniale.
Dans Ce sont d’autres gens (Wildproject, 2024) Jean-Christophe Goddard s’appuie sur les travaux d’anthropologues contemporains qui, comme Viveiros de Castro, ont introduit cette lutte des peuples dans la théorie, pour restituer la puissance critique de ces savoirs collectifs non-blancs, essentiellement oraux et performatifs, qui interrogent du point de vue de la qualité de la vie le modèle anthropologique incarné par les agents de la colonisation européenne. Il invite par ailleurs à la lecture de grands penseurs du commun, tels le leader yanomami Davi Kopenawa, l’écrivain congolais Sony Labou Tansi et le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga, qui, armés de ces mêmes savoirs collectifs, ont investi l’économie euro-occidentale du livre et des savoirs académiques qui lui sont associés pour en révéler les soubassements coloniaux et y faire entendre la critique indigène du système-monde issu de la colonisation.
Présentation de l’éditeur :
Les sociétés confrontées au choc permanent de la violence coloniale ont, depuis cinq siècles, développé un savoir critique du monde blanc. Inversant le sens de l’ethnologie européenne des mondes indigènes, ce savoir a pris la forme d’une anthropologie, orale et performative, portant sur ces étrangers singuliers, ces « autres gens » que sont, pour les colonisés, les Européens. En mobilisant notamment la pensée de l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro, du philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga, du chaman yanomami Davi Kopenawa et de l’écrivain congolais Sony Labou Tansi, Jean-Christophe Goddard explore certaines des formes, anciennes et contemporaines, qu’ont prises en Amazonie et en Afrique centrale ces anthropologies inversées. Il en montre la puissance critique radicale pour penser au présent la possibilité d’un autre monde que celui dont le capitalisme colonial occidental nous impose l’héritage.