L’effort pour rendre l’autre illettré – illettrisme, démocratie, citoyenneté : le peuple privé de la jouissance de sa langue

Avec Philippe VIARD

Je commencerai par une citation du poète palestinien Mahmoud Darwich qui vit aujourd’hui entre Ramallah et Amman, citation que je livre à votre méditation :  » La poésie ne peut exister sans l’illusion du changement possible. Elle humanise une histoire et un langage commun à tous les humains. Elle transgresse les frontières. Au fond, son seul véritable ennemi, c’est la haine.  » Illusion peut s’entendre ici dans son sens castillan d’espoir, voire de joie. L’illettrisme ne serait-il pas le fruit de la haine, de l’esprit de domination qui disperse les mots de la langue commune en les rendant impropres à la parole qui rassemble ainsi qu’à la violence de l’espérance ? […]
Dépossédées de leur part publique les personnes illettrées font partie de la masse, elles ne souffrent pas seulement d’isolement mais de la désolation d’un monde dont le caractère commun s’effiloche et où le sens commun n’a plus vraiment cours. Hors du peuple, la personne illettrée ne se représente plus ou pas dans la vie politique et n’apparaît plus ou pas en public.

Comment définir l’illettrisme et sa différence avec l’analphabétisme? D’abord un rappel d’un moment de la mémoire de la langue ; lettré depuis le moyen-âge est rattaché à clerc et donc opposé à laïc (laos, le peuple réuni, la parole), le lettré c’est le Livre quand le peuple parle et ne sait que parler ; la parole est alors accaparée par les savants et disparaît de l’espace commun. Le mot clerc renvoie au klerikos, au lopin que la Cité athénienne distribuait aux colons pour la subsistance de leur famille ou aux prêtres pour y construire leur temple ; le clerc représente par conséquent le particulier, la famille, le local. Nous allons voir que ces rapports clerc/lettré/peuple sont bien plus complexes. Les personnes analphabètes ne savent ni lire ni écrire, les personnes illettrées ont appris à lire et à écrire, savent déchiffrer, reconnaître les lettres mais ne comprennent pas le sens de ce qu’elles lisent : elles sont hors du Livre ou du sens commun. Dans l’illettrisme la lettre est familière et étrangère, tout à la fois ; voire dangereuse en ce qu’elle expose au regard de l’autre et à son commentaire. Elle est dénuée de capacité émotive (le ton monocorde de Jouvet comparé à la verve de Guitry).

L’analphabète n’est pas a fortiori illettré car la lettre n’est pas réductible à l’écrit, elle peut être consignée dans les traditions orales, ce qui explique que les civilisations de culture orale possèdent des livres que sont les sagas, les contes, les épopées, les rapsodies, la bible des Manouches ; pensons au récit de l’aède Démodocos à la cour des Phéaciens dans l’Odyssée. Dans les récits oraux la lettre se signale dans les moments de pause que sont les répétitions (les fameux vers surnuméraires) où le récit retrouve sa mémoire. La lettre existe comme rythme, comme souffle (pneuma), dans ces moments de reprises de respiration et de répétitions qui agissent en tant que traces mémorielles. Le rythme se souvient. L’illettrisme est une sorte de rupture de rythme, par laquelle se signale l’effacement de la lettre et d’un être. Ainsi, la lettre n’est pas que signe visible, encoche, griffe ; elle est mémoire d’une appartenance à un monde commun ; mouvement vers l’autre ; elle est lien et désir de ce lien qui forme la communauté de la langue. On peut ainsi être poète (au sens de poïesis) et analphabète (c’est courant en Afrique), analphabète et continuer d’être du monde commun, d’être dans la langue commune pour reprendre M. Darwich. Quand la lettre ne veut exister qu’écrite elle devient la propriété des clercs, des lettrés, opposés aux laïcs, au peuple et à la parole ; quand elle fait défaut à cause des appropriations ou de sa perversion en rapports de pouvoirs, c’est le monde commun qui s’effrite et disparaît à l’horizon. Les hommes ont lu pendant des millions d’années bien avant d’écrire, ils ont lu pour survivre et anticiper des phénomènes naturels, les comportements et les habitudes des animaux, les mouvements des eaux, les fumées, etc. Les astres, le ciel, les eaux, la terre, la forêt, les paysages, les bruits, les traces ont été les premiers livres des hommes.

Pourquoi un tel titre :  » L’effort pour rendre l’autre illettré  » ? Pour bien montrer qu’il existe dans les sociétés humaines différents processus pour désemparer l’autre dans sa recollection du sens et affecter, de fait, l’existence d’un monde commun ; l’illettrisme est alors soit une destruction de la lettre soit sa perversion, ce qu’avait fort bien montré Pascal dans Les Provinciales : on pervertit la lettre des Ecritures pour mieux autoriser les meurtres commis par les seigneurs, pour mieux désemparer le sens commun par des mots compris des seuls théologiens, pour mieux accuser l’innocent Jansénius et ainsi le désigner à l’Etat. Listons brièvement ces processus qui déstabilisent la lettre en ce qu’elle possède de faculté de liaison et de rapprochement entre les êtres parlants :

1- L’Etat par l’inflation législative, par l’écriture absconse des lois, par la réécriture de la loi dans les circulaires de mise en oeuvre, par la complexité du vote et du contenu de la loi de finances, par la multiplication des sources réglementaires par le mélange du réglementaire et du législatif, par l’absence de décrets d’application des lois votées, par le défaussement du législateur sur l’interprétation du juge, enfin, par les imperfections des règlements d’assemblées, produit un illettrisme. Cette production de l’illettrisme des citoyens est au cœur de la relation gouvernant/gouverné et est oublieuse de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (notamment de ses articles 4, 6, 14 et 16). Le juge constitutionnel le rappelle avec constance : le principe d’intelligibilité des textes votés doit être respecté (cf. décision du 29 12 2005 au sujet de la loi de finances 2006). On retrouve ici toute la portée de l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 promulguée par François Ier, précédée par celle de Louis XII de 1510 sur la réformation de la justice.

A titre d’exemple, le médiateur de l’Education Nationale notait dans la Lettre de la Justice administrative d’octobre 2005 que l’incompréhension des mesures prises est une cause majeure des saisines et que 50% des recours au juge auraient pu être évités grâce à la clarté des décisions. On a affaire ici à la forme politique de l’illettrisme.
Répondent à cela : la nouvelle constitution financière, la régulation de l’inflation législative, les médiateurs, la réforme des règlements d’assemblée, l’amélioration de la rédaction des lois par une nouvelle discipline : la légistique. Le manuel de légistique succède ainsi à la fameuse circulaire rouge ou circulaire Steinmann […] qui régissait la rédaction des lois et décrets depuis 30 ans. L’Etat a conscience de l’illettrisme engendré par son activité et son organisation. En cela il fait œuvre de santé publique car la pratique de la langue du peuple, la préservation de son usage est une garantie référentielle, selon le psychanalyste Jean Fourton, contre la folie. En fait l’Etat est confronté aux conséquences de la mondialisation, à celles de la révolution technique qui désorganisent le lien peuple-territoire-gouvernement et la notion même de territoire.

2- Le monopole par un petit nombre de lettrés ou d’experts des évolutions de la langue sous trois formes : l’inflation de vocabulaire spécialisé qui embarrasse la langue et différencie les citoyens entre ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas (la culture, les techniques, les finances publiques), la disqualification des transformations obscures de la langue […] par le peuple au profit de la maîtrise langagière de l’élite, l’usage de significations confuses associées à des mots qui ne le sont pas afin de désemparer le lecteur ou l’auditeur qui fait usage du sens commun […]. Tout cela devient concret dans la démarche de communication par les choix quasi scientifiques d’éléments de langage adaptés à chaque situation et qui dissimulent différends et conflits : la “langue de bois” ; à tel point que le profane doit rechercher dans les petites différences, les inflexions légères, la trace du réel.
Répondent à cette situation d’autres actions de l’Etat décidément instituteur du social : les commissions de terminologie et la Délégation à la langue française (cf. Rapport Tasca).

3- La prégnance de l’écrit sur la culture orale dans le monde du travail est associée à de nouveaux modes d’exploitation des compétences liés à l’intensification du travail. L’informatique ne supprime pas l’écrit, il le multiplie (exigence de traçabilité, consignation de la mémoire ; le courriel qui se substitue à l’échange de vive voix). La dématérialisation des dossiers par l’électronique marginalise la main et la voix dans les procès de traitement. La mise en place des procédures de qualité […] obligent à pratiquement tout mettre par écrit ainsi que le souci de réduire l’écart entre le travail prescrit et le travail réel afin de mieux contrôler les salariés mais aussi de s’approprier leurs procès, fruits de leur intelligence (par exemple pour les informatiser). L’illettrisme décrit alors les conséquences d’un procès du travail sans sujet : les hommes sont remplacés par la technique, le travail vivant par du travail passé.
Répondent à cela : le recrutement par les habiletés et la Validation des Acquis de l’Expérience pour ne pas perdre des compétences, le dialogue de gestion, l’entretien d’évaluation pour réinstaurer un peu d’oral et parachever le contrôle qui ne peut pas s’exercer que sous la forme écrite.

4- La prégnance de la linéarité de l’écrit sur les modes de pensée buissonnants, prégnance qui finit par épuiser les personnes. C’est la liberté de penser qui est ici en cause. […] Chacun peut œuvrer dans l’étoffe de la langue commune et jouer avec la langue, briser la linéarité de la lettre. Pour Saussure la langue est commune de la rue à la discussion de salon ; dire le contraire serait verser dans le populisme. Il s’agit bien de la même langue, même si chacun y œuvre différemment. Sans quoi s’imposerait un style d’Etat interdisant toute littérature et donc toute contestation du peuple représenté par sa langue (le réalisme socialiste) ; la langue n’est donc pas une superstructure. Cette grammaire et ce style de l’Etat existent bien mais limités à l’écriture claire de la loi, des règlements, des décrets et des circulaires.

5- La destruction de la culture orale ouvrière, paysanne et populaire, comme conséquence de la division internationale du travail avec imposition d’un vocabulaire spécialisé et/ou d’une langue internationale qui n’est pas vraiment l’anglais mais celle des milieux d’affaires, des actionnaires et des Conseils d’administration des groupes. L’illettrisme devient une forme majeure de la domination d’un groupe sur un autre : un rapport de pouvoir au profit du capital et de la technique. Le français oral est aussi une langue de combat : parler la langue du peuple devient une forme de résistance à l’emprise des langues officielles et bien pensantes.

6- Les conséquences des innovations. Les innovations techniques engendrent trois types de conséquences sur l’usage de la langue commune : par l’inflation de vocabulaires et de notices explicatives de tous genres, par la maîtrise exigée de codes et de procédures spécifiques pour la mise en œuvre, par la nécessité de connaître les mises à jour ; il y a aujourd’hui des illettrismes informatiques et procéduraux dans les entreprises. Les innovations d’ordre organisationnel modifient les postes de travail par exemple en réduisant les niveaux hiérarchiques, en exigeant des salariés autonomie et connaissances supplémentaires. Les innovations de procédures […] exigent du salarié la maîtrise de différents savoirs et une adaptation constante aux nouvelles normes et à leurs nouveaux langages. Ces innovations perturbent l’usage de la langue commune, l’héritage qu’elle transmet et les possibilités de commencement dans la langue de tous. Les innovations finissent par créer des langues pour les lettrés de domaines parcellaires qui n’ont pas comme référence le monde commun de la langue : tous n’habitent pas le même monde. Je vous invite à réfléchir sur cette pensée de la philosophe Hannah Arendt : « La technologie entière […] aura en fait cessé d’apparaître comme le résultat d’un effort conscient de l’homme pour étendre sa puissance matérielle, mais plutôt comme un processus biologique à grande échelle. Dans ces conditions, la parole et le langage usuel auront vraiment cessé d’être une expression significative qui transcende le comportement alors même qu’ils ne font que l’exprimer et ils seront avantageusement replacés par le formalisme extrême et en lui-même vide de sens des symboles mathématiques.  » 1

Pour résumer, le phénomène de l’illettrisme participe d’un vaste mouvement d’acculturation consécutif à l’approfondissement de la division internationale du travail (mondialisation), à la substitution du capital au travail et aux modes de fonctionnement et d’organisation de l’Etat. C’est ce qui explique que l’école se trouve confrontée à une exigence particulièrement forte de maîtrise de la lecture et de l’écriture inconnue dans le passé, et que par conséquent elle se trouve confrontée aussi à l’épuisement d’une partie de la population (limite anthropologique de l’écrit) par l’abus de la linéarité de l’écrit. L’action publique (je ne vois pas qui d’autre) pourrait en réponse aider à diversifier les modes de penser et à recourir à l’oral autant qu’il est possible et considérer la technique en tant qu’effort de libération de contraintes matérielles pour ne pas s’y aliéner. Mais nous ne touchons encore là que des phénomènes de surface, des effets et non pas des causes.

La production au quotidien de l’illettrisme ou le déchirement du monde

L’effort pour rendre l’autre illettré, ou en d’autres termes pour le faire passer pour un jobard, un niais, un imbécile en l’abusant par les mots et le détournement du sens, est un vrai travail de perversion qui consiste à déstabiliser ou ruiner les repères de celui qui vous lit ou vous écoute. Comment mon brave, vous n’y comprenez rien : rentrez donc chez vous cultiver votre jardin et surtout ne vous mêlez pas des affaires de l’Etat, ne dérangez pas le ministre ou le père jésuite avec vos questions sans queue ni tête. On vous demande de croire simplement ce que l’on vous dit et qui a été pensé par des autorités bien au-dessus de vos petites préoccupations, mon pauvre ami ! Trois exemples : […]

– “ il vous est rappelé qu’un locataire défaillant ne peut exciper de son impécuniosité. Concernant enfin votre terrain l’emphytéose vous permet de l’hypothéquer.  »

–  » Le p d’Euclide et le G de Newton qu’on croyait jadis constants et universels, sont maintenant perçus dans leur inéluctable historicité ; et l’observateur putatif devient fatalement dé-centré, dis-connecté de tout lien épistémique à un point de l’espace-temps qui ne peut plus être défini par la géométrie seule.  »

-Molière dans Les précieuses ridicules montre par quel effet est disqualifiée dans les mots de la servante Marotte la langue commune par un rappel à l’ordre méprisant de ses maîtresses qui châtient la langue de celle qui représente le peuple. 2

Comprenne qui pourra. L’effort pour rendre l’autre illettré, pour l’abuser par des mots et des formules savantes se nourrit de l’intention plus ou moins délibérée de celui qui parle ou écrit. C’est une stratégie de pouvoir, d’intimidation, de culpabilisation aussi et sans témoin. La production de l’illettrisme signifie concrètement : profiter de l’impossibilité pour votre interlocuteur de réagir immédiatement aux mots utilisés, l’impressionner par la pompe de certains mots, ne pas anticiper ses éventuelles difficultés à interpréter vos propos, refuser de construire une relation qui aide et respecte le lecteur (sous forme par exemple d’explications, de renvois, de notes, de dessins, etc), le mettre en tension par le choix d’expressions abruptes (ex :  » à tort  » au lieu de  » par erreur « ,  » immédiatement  » au lieu de « dès que possible  » ), ne pas établir une continuité entre les mots, phrases et paragraphes pour étayer une argumentation, ne pas s’appuyer sur les mots de la langue courante quand ceux-ci existent. Bref, la production de l’illettrisme est d’abord le refus du souci de l’autre, de sa situation, de ses besoins, donc de la relation ; l’illettrisme confine alors à la violence et au meurtre symbolique : c’est un refus de fraternité. L’effort pour rendre l’autre illettré forme le lit de toutes les impostures, de tous les abus et tartufferies pour tromper l’autre ; ce qui vient de vous être lu sur le p d’Euclide n’a aucun sens, c’est un canular qui reprend des formules sur lesquels se sont échinés de nombreux étudiants abusés. Le premier exemple n’est pas un canular, il use de mots juridiques ; en soi ce n’est pas une imposture, mais cela l’est si l’on considère que la place du lecteur est niée avec l’intention de l’intimider pour mieux se débarrasser d’une affaire. Quant à Marotte, c’est l’exemple même du peuple dépossédé de sa langue.
[…]
L’illettrisme est l’œuvre du calcul, de la haine, du désir de rouler l’autre dans la farine. L’illettré est celui qui en pâtit, qui souffre des conséquences d’utilisations des lettres monopolisées par divers lieux de pouvoir ou par des gens qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas en réalité ; à partir du moment où l’usage de la langue commune, celle du peuple, connaît des exceptions (comme le montre l’inflation des lexiques, des acronymes et des vocabulaires mais aussi des contentieux juridiques et des recours aux Médiateurs ou tout simplement la réflexion de la servante Marotte dans les Précieuses ridicules) c’est le caractère commun du monde qui est touché. Être illettré signifie la perte du monde commun assuré tant qu’il est possible par l’usage partagé des lettres. L’illettré n’est pas dans l’illettrisme parce qu’il n’accède pas au sens, parce qu’il n’a pas appris, il l’est parce que le caractère commun du monde s’effrite et se disloque du fait de puissants intérêts particuliers. Le jeu des rapports de pouvoir qui distingue et asservit fragmente la langue du peuple, la privatise, la particularise et la détruit comme le démontrent la nécessité des lexiques, des recours en interprétation et médiations. Molière, dans Les femmes savantes, donne un exemple resté fameux de la destruction de la langue du peuple, de son appropriation par une classe sociale, de la réduction de langue commune à une superstructure. 3

Le peuple : comment le définir?

Il existe deux modalités de la notion de peuple dans le monde grec : laos et dèmos. Le dèmos (peuple) se conjugue avec le kratos, mot qui exprime la victoire (nikè) d’une majorité ; le laos vise le peuple indivis rassemblé dan un lieu commun et identifiable, comme le théâtre, l’agora, un concours, des jeux ou encore autour d’une activité spécifique ou d’un habitat. Le  » venez vous tous !” lancé sur l’espace public interpelle le laos. Par conséquent, le laos en tant qu’idée ou autre modalité du peuple cultive ce qui est commun et relie les hommes : le porcher Eumée accueille Ulysse l’étranger misérable au nom de l’universel :  » nourrisson de Zeus « . Le bataillon du bonnet rouge accueille la paysanne bretonne et ses marmots affamés trouvés au bois de la Saudraie par l’acclamation finale :  » Venez citoyenne « .(Hugo, Quatre-vingt-treize)

Le dèmos est le peuple conquérant (Nicole Loraux), la fraction politisée du peuple tout aussi bien que le peuple conçu comme un tout : il y a donc ambiguïté dans la signification du mot dèmos. Dèmos est lié à la dynamique de la prise du pouvoir par le plus grand nombre ou une partie politisée du peuple, quand le mot laos désigne ce qui réunit le peuple. L’expression dèmos kratos véhicule l’idée de lutte (kratos) et donc d’adversité : le dèmos a des adversaires, donc il n’est pas le tout, il y a un reste. Le pouvoir a sa langue qui n’est pas celle de tous mais d’une fraction. La notion de dictature du prolétariat a vécu de la même problématique, mais avait au moins l’avantage de nommer clairement le kratos. Sans le principe de laïcité qui ne pouvait évidemment pas se traduire en norme au sein d’Etats faisant foi d’athéisme, la prise en compte de ce reste (les ennemis du peuple ou de classe) a donné lieu en URSS à une dérive policière qui s’est substituée à la vie politique.

Rosa Luxemburg avait mis en garde Lénine contre le danger de s’emparer du pouvoir avec un parti de révolutionnaires professionnels au nom du prolétariat et elle l’a critiqué quand il a supprimé les libertés publiques. Rosa Luxemburg dénonçait en fait l’appropriation du peuple par une fraction politisée du peuple afin de monopoliser le pouvoir, ce qui est radicalement étranger au principe de laïcité, mot qu’elle n’employait pas. La terreur d’Etat est l’institution de la guerre civile (la stasis des Grecs) comme système politique et la disparition de l’espace de droit public. Il y a une fraction politisée du peuple au pouvoir, un dèmos sans « vie publique entre soi  » qui devient une bureaucratie. Aujourd’hui, ce qui menace dans la destruction du caractère commun de la langue c’est la disparition de l’espace public (agora) et de l’espace de droit public ; si les hommes n’ont plus l’idiome comme garantie référentielle, les espaces publics sont vidés de leur sens et les hommes deviennent fous : il n’y a plus de possibilité de vie publique entre soi.

La chose publique ne rime donc pas toujours avec démocratie quand cette dernière prétend au nom de valeurs libérales, populistes (de gauche comme de droite) ou scientifiques introduire l’individualisme, les expressions communautaires ou l’idéologie officielle dans l’espace de droit public où se développe la vie politique autour de ce que les hommes ont en commun.  » Le politique, écrit Jean-Pierre Vernant, peut se définir comme la cité vue du dedans, la vie publique entre soi, dans ce qui leur est commun par-delà les particularismes familiaux. »

Le principe de laïcité, on ne le dit pas assez, assure et garantit à tous les citoyens l’usage de la langue commune dans tous les domaines de la société. Si la langue est privatisée par des intérêts particuliers, ou des pouvoirs particuliers, il n’y a plus ni monde commun ni vie politique possible.

La langue du peuple compris comme laos

La langue du peuple est celle où un sujet peut trouver ses libres commencements indépendamment du pouvoir, de la religion et de l’Etat. Elle n’est pas le fantôme de la réalité sensible, mais le fruit de l’action humaine confrontée à cette réalité et où advient une subjectivité.

Michel Foucault le dit très bien dans Les mots et les choses :  » Le langage s’enracine non pas du côté des choses perçues, mais du coté du sujet en son activité.  » L’illettrisme rime avec l’inactivité de langage, une mort dans la langue, une perte de sa capacité émotive : dans l’illettrisme la réalité (celle que l’on veut aussi imposer au nom du principe de réalité économique) s’impose à la place du sens sous la forme d’une superstructure qui ressemble à un esperanto.  » On parle, écrit Foucault, parce qu’on agit, et non point parce qu’en reconnaissant on connaît.  » 4 Et c’est du point de vue de l’action, de sa capacité à agir et à s’émouvoir en liaison avec des représentations que la personne en situation d’illettrisme est atteinte : elle est coupée de la langue du peuple, c’est-à-dire de la vie publique entre soi.

Que se passe-t-il alors une fois que l’on a dit cela ? Qui parle ?  » Dans une langue, écrit encore Foucault, celui qui parle, et qui ne cesse de parler dans un murmure qu’on n’entend pas mais d’où vient pourtant tout l’éclat, c’est le peuple [compris comme laos, pas comme dèmos ou fraction politisée du peuple qui prend le pouvoir].  »
Le peuple n’est pas une personne, un être, une entité : c’est un murmure, un bruit qui anime la langue et dans laquelle il habite, se représente et prend ses marques. Un murmure qui transforme la langue et dont les transformations apparaissent pour Littré comme des anecdotes ; ces anecdotes de la langue travaillée par le murmure du peuple, Littré les nomme : malformations, confusions, abrogations de signification, pertes de rang d’un mot, mutations de signification, apocopes ; il les décrit en tant que pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l’usage. Le peuple c’est la pathologie verbale pour Littré, l’autorité de l’usage (Descartes avait dit la même chose à propos de l’orthographe des mots) mais une autorité qui n’a pas conscience de l’office qu’elle remplit ; le peuple c’est l’usage pris ici en flagrant délit, dit Littré,  » de malversation à l’égard du dépôt qui lui a été confié.  »

Toutefois, ce serait faire injure à Littré d’en rester là car il dit plus loin, sans nommer le peuple, que l’usage peut être  » ingénieux, subtil et plein d’imprévu au bon sens du mot.  » L’oeuvre du murmure du peuple dans la langue, c’est cette multitude de petits faits qui protège la langue des clercs qui veulent imposer le bon us. Cette multitude de petits faits expliquent le caractère laïc de la langue, le fait qu’elle soit la langue de tous et pour tous. Cependant, l’œuvre de la voix du peuple, quand elle est réprimée, peut aussi pervertir la langue dominante et en créer une nouvelle : le yiddish par exemple qui représente le peuple juif, la langue de banlieue ou le Rap à un autre niveau pour des groupes sociaux  » bannis  » de l’espace public. Bref, le peuple transforme la langue de façon obscure, à voix basse, par le détail, l’inflexion, c’est-à-dire par la vie en commun. Mais le peuple n’étouffe pas la singularité : il n’est pas masse (Volk/Menge), populace, mais perlaboration lente, imaginative, travail de mémoire.

Le peuple murmure dans le silence qui fait don de la parole possible et laisse place à la perlaboration singulière du sujet qui est faite de l’étoffe de la voix du peuple. Dans le fait de parler, un héritage, une tradition, une généalogie, des traits de langage, une mémoire de l’étant, une mémoire du refoulement et de la répression de sentiments, des affects s’informent. Le sujet qui est situé hors de l’instance de la lettre parle seul tant qu’il souffre du mal de représentation du peuple dans la langue ; le peuple se représente et s’anime maintenant dans la parole dont lui, le peuple, était absent. L’illettrisme constate ou recoupe la disparition du peuple dans la langue et l’inanimé de la langue de bois. Le peuple peut donc disparaître de la langue quand celle-ci est privatisée, particularisée par des effets de pouvoir, par la violence d’un groupe, appropriée par le particulier. Le peuple dans la langue est la possibilité de la vie publique entre soi : il est inséparable de la lettre qui réunit et forme un laos.

C’est peut-être l’une des raisons qui poussent Mahmoud Darwich à dire lors de la manifestation  » Cosmopoética  » de Cordoue en avril 2006 :  » Estoy en contra de la poesia politica o de resistencia.[…] Pero me niego a que le unica tema existente en la poesia sea el conflicto.  » Il ne dit pas que l’acte poétique n’est pas politique mais qu’en rassemblant un laos, en cultivant ce que les hommes ont en commun, en construisant un fait absolument non naturel comme l’humanité, l’acte poétique perturbe les certitudes des Etats, les frontières et les fondamentalismes religieux. L’acte poétique reconstruit un espace et un temps pour tous.

Cette parole est une animation, une âme au sens de Voltaire6, faite de liaisons et de désirs. Le sujet qui parle rassemble ses mots dans l’activité commune de la langue : il forme alors comme un laos invisible. La construction ou recollection du sens est le paradigme de ce rassemblement. Mais personne n’est maître de ses mots qui n’appartiennent qu’à la voix du peuple :  » Le langage forme le lieu des traditions, des habitudes muettes de la pensée, de l’esprit obscur des peuples ; il accumule une mémoire fatale qui ne se connaît même pas comme mémoire. Exprimant leurs pensées dans des mots dont ils ne sont pas maîtres, les logeant dans des formes verbales dont les dimensions historiques leur échappent, les hommes qui croient que leur propos leur obéit, ne savent qu’ils se soumettent à ses exigences.” 7 Quand on parle on reçoit ou réceptionne une tradition, c’est ce qui explique la capacité de liaison de la lettre et du rythme.

Le sujet se ressaisit dans la langue du peuple et y persévère, avec lui, dans son être : il y retrouve vie. Mais quelle est cette vie ? C’est celle du peuple qui perdure par sa langue, l’anime par ses créations obscures (pas celle de l’élite) et que le sujet rejoint, gagne par sa propre activité qui le fonde en tant que sujet membre ou partie du peuple. Cette animation de la langue c’est l’activité intense du peuple, son âme qui le maintient en vie, lui prête vie, contre tous les pouvoirs qui voudraient subordonner sa liberté. Le peuple fait retour dans sa langue et c’est la littérature, le théâtre (Tartuffe), les chansons, les mazarinades, les fabulations, le murmure contre l’Etat, le Code civil des Français et l’éloquence politique. L’écrivain est un passeur et un trouble-fête qui redonne la parole au peuple contre l’Etat, le pouvoir scientifique et technique, les appropriations de la langue.

L’oeuvre de la voix du peuple est ce qui dans la langue rassemble au-delà de l’aspect extérieur du langage (grammaire, mots, syntaxe, système de signes) et qui signifie que le fait de parler découle, de façon originaire, du pouvoir d’ouïr les uns des autres (s’entendre). On aura reconnu ici une pensée chère à Heidegger dans son approche de Hölderlin, mais aussi à Marotte quand elle dit aux Précieuses de “parler chrétien”. […]

Philippe VIARD

Le Débat

Avec un exemple personnel très concret (une lettre administrative) la première intervenante fait la démonstration spectaculaire de ce que peut être un langage provoquant le sentiment de rejet et d’illettrisme chez tout individu. Cette personne a apporté, et lit à l’assistance, une lettre de trois pages reçue récemment de la Caisse vieillesse d’Assurance Maladie, courrier rédigé dans un jargon juridico-administratif totalement incompréhensible.
Philippe Viard répond : C’est l’exemple type de ce qu’il ne faut pas faire ; c’est l’absence de souci de l’autre, de fraternité. C’est du mépris : une tentative pour écraser les gens. C’est d’autant plus grave qu’une commission sur la simplification et l’accessibilité du langage administratif existe aujourd’hui. Ecrire simplement n’est pas difficile. Il s’agit de vouloir le faire.

Une intervenante enchaîne en remarquant qu’il s’agit pour les pouvoirs d’une des manières de s’installer. Elle prend l’exemple de la culture et cite une notice, au vocabulaire peu accessible, écrite à propos d’un artiste, lors d’une exposition au Centre d’art de Vassivière. Elle conclut que, de la sorte, tout ce qui pourrait être le bien commun devient celui de l’élite.
P.V. rappelle qu’à l’occasion des concours administratifs certains vocabulaires sont devenus  » obligatoires  » à utiliser pour réussir. Ainsi le correcteur y reconnaît le signe d’une appartenance à un même monde, celui de gens qui se comprennent : les dirigeants (exemple, employer le mot  » posture  » au lieu d’“attitude “.)

A propos du texte de projet de Traité constitutionnel pour l’Europe (referendum), une intervenante note que la manoeuvre consistant à le rendre volontairement illisible s’est cependant retournée contre ses instigateurs. Les gens, par esprit d’opposition et de résistance, se sont mis à l’étudier, à en discuter, à le critiquer. Elle conclut que ces élites-là devraient désormais se méfier, lorsqu’elles songent à faire ce genre de  » tour  » aux citoyens.
P.V. indique qu’il s’agit d’un bon exemple de pratique politicienne de l’illettrisme, et qui a échoué. Cela montre que la citoyenneté n’est pas morte. Il remarque que le titre  » traité constitutionnel  » ne veut rien dire : c’est un oxymore (un traité n’est pas une constitution). De plus, ce traité, au texte déjà très volumineux, renvoie à d’autres traités. Même les spécialistes de l’Europe ont eu du mal à s’y retrouver.
P.V. invente alors une fable. Imaginez qu’un jour on vienne annoncer au bureau du préfet :  » Ce matin j’ai pris le train et sur le quai de la gare tout le monde lisait le projet de loi de finance 2007 ; même chose dans la rue ”. Qu’est-ce qui se passe ? Le préfet se loge une balle dans la tête, parce que les multiples ficelles et manœuvres budgétaires seraient mises à nu, de sorte qu’aucun citoyen ne  » consentirait  » plus à l’impôt tel qu’il existe.
Conclusion : il faut malgré tout lire les textes rébarbatifs.

En prenant la question sous un angle historique et de politique linguistique, un intervenant considère l’illettrisme comme le résultat et comme l’outil de l’oppression, de la dépossession, de l’oubli. Il cite l’exemple de la Turquie où la république a imposé centralement une langue et tente d’imposer une autre communication par une autre écriture : langue latinisée  » truquée  » turco-européenne – celle de la loi, en rupture avec la langue propre/vernaculaire (kurde, arménienne, turque des traditions populaires) qui véhicule sentiments et histoire.
P.V. remarque que les langues truquées sont surtout faites pour que les citoyens ne comprennent pas. Il y a des lois fondamentales qui nous concernent et ne sont pas étudiées : la constitution, la loi de finance. Le langage truqué permet aussi de masquer des mesures extrêmement injustes (par exemple  » les quatre vieilles  » sont les taxes sur l’habitation).
Les gens d’Europe Centrale lisaient Kafka comme une satire hilarante. Ils riaient tellement cela illustrait bien le système qui administrait leur vie (la police arrivait chez les gens sans qu’il y ait sens ; et c’était fait pour ça : pour inquiéter – voir les textes d’Hannah Arendt sur le totalitarisme).
On rend fous les gens avec des textes incompréhensibles, pour lesquels la langue de tous les jours n’est d’aucun appui.
Cela est vrai aussi pour les sciences. Comment les sciences pourraient-elles aujourd’hui, non pas se vulgariser, mais se faire comprendre ? Comment la population peut-elle se retrouver dans les résultats des sciences, dans les problématiques scientifiques ?

A l’inverse, une enseignante considère qu’il existe actuellement une déculturation des enfants du fait de la dévalorisation des enseignements, à travers l’appauvrissement des méthodes pédagogiques (méthode globale), des programmes et de l’enseignement des grands auteurs, notamment en philosophie, en littérature. Le résultat étant une perte du savoir penser. Elle cite à l’appui un ouvrage intitulé La Fabrique du crétin (JP Brighelli).
Elle conclut que cette logique est celle de la privatisation libérale.
P.V. observe que  » l’histoire du niveau qui baisse date de 1750. Ce qui voudrait dire qu’aujourd’hui le niveau serait en dessous de zéro « . Il croit cependant volontiers que l’Etat a intérêt à créer de l’illettrisme dans pas mal de domaines.
Cette même intervenante répond vivement en déclarant qu’elle a ressenti dans les propos de P.V. un mépris des gens qui ne sont pas cultivés.

Une intervenante pose la question :  » Qu’est-ce que c’est que d’être mal instruit ou bien instruit ? qui est le plus intelligent et le moins intelligent ?  » Elle observe qu’il y a des gens qui sont très lettrés et qui ne savent pas lire un paysage, par exemple. Le but de l’école ne serait-il pas de permettre aux gens de cultiver leur différence, plutôt que de chercher à les faire monter au plus haut ?
Pour P.V., cette réflexion paraît importante, car les hommes et les femmes ont lu bien avant qu’il y ait l’écrit, sinon les hommes n’auraient pas survécu (les chasseurs-cueilleurs savaient lire un paysage ; mais aussi lire dans le visage, dans le jeu de quelqu’un). Il ne faut pas monopoliser tout sous la forme écrite qu’on connaît habituellement. L’écrit au sens de l’écriture est difficile ; c’est un exercice épuisant. Il y a d’autres modalités à envisager et notamment celles orales. Il cite un exemple vécu : une décision administrative d’affectation de fonds importants contre l’illettrisme aux Tziganes en Creuse. P.V. ignorait alors que ces populations avaient une culture, une langue très anciennes et que s’ils pouvaient être analphabètes, ils n’étaient pas pour autant illettrés. Lévi Strauss a bien montré dans Tristes Tropiques que dans l’écriture, il y a un rapport de pouvoir extrêmement violent : en ce sens, l’écriture sert parce que la confiance en les gens n’existe plus.
L’écrit devient très lourd, prenant et envahissant aujourd’hui : on oblige à écrire systématiquement ce que l’on fait, pour en avoir des traces.
Un intervenant demande à P.V. de développer le thème de  » la jouissance de la langue « , c’est-à-dire l’aspect psychologique de sa réflexion.
P.V. : Il y a un aspect psycho-pathologique de l’illettrisme. Lorsque l’on dessaisit – dépossède- un être de ses mots, on peut le rendre malade parce qu’il n’a plus de mots pour dire (voir le livre de Marie Cardinal Les Mots pour le dire). La littérature sert à beaucoup de choses. Ainsi, pourquoi lit-on des romans ? Pourquoi les enfants veulent-ils qu’on leur raconte des histoires ? Parce qu’il y a une jouissance à cela. On croule sous les écrits fonctionnels, directement utilitaires, et on oublie que la langue sert à avoir du plaisir, ne serait-ce qu’à écouter des histoires ou à aimer les lire. Les femmes et les hommes ne peuvent pas vivre sans récit, sans mythe, sans histoire. S’il n’y a plus cela, on développe des maladies comme la dépression, jusqu’à pouvoir en mourir. Le monde qui se présente alors n’est plus un monde commun. C’est un monde de désolation. Les gens décrochent de la culture parce qu’ils ne retrouvent plus de jouissance. Aussi, quand l’Etat (l’Education) présente la lecture comme nécessaire pour trouver du travail il fait fausse route. On ne peut présenter les choses comme cela.

Un intervenant aborde l’aspect utilitariste de la langue par rapport au travail, constatant que les personnes sont de plus en plus exclues du travail sous prétexte d’illettrisme, d’analphabétisme ou de non-maîtrise du français. Il y a des personnes pourtant lettrées dans une autre langue pour lesquelles ces phénomènes s’aggravent actuellement à cause notamment des institutions d’insertion qui exigent préalablement une maîtrise du français (lecture et écriture) pour accéder à l’emploi. Il s’agit surtout là de faire un tri, à partir d’un critère, celui de la maîtrise de la langue écrite. C’est un facteur d’exclusion.
P.V. enchaîne :  » C’est oublier que les cathédrales ont été construites par des gens qui ne savaient ni lire ni écrire ; les routes, les voies ferrées aussi. Il y a des tas de métiers qui continuent d’exister et qui n’exigent pas la maîtrise du français et de son écriture « .

Une intervenante revient sur la question de la jouissance de la langue. Elle constate que, bien que leur façon d’écrire ne soit pas dans la norme, des gens dits illettrés savent produire de la poésie, écrire de beaux textes, dans des ateliers d’écriture, par exemple. A la base, la question -matérielle et militante- qui se pose toujours est celle de l’existence d’espaces d’expression indispensables à une telle créativité.
P.V remarque que cet exemple fait référence à la citation qu’il a mise en exergue de son livre :  » Riche en mérite (traduire  » technique « ), c’est poétiquement pourtant que l’homme habite sur cette terre « . Le poète Hölderlin a écrit cela pour répondre aux inquiétudes de sa mère qui considérait que son fils ne pouvait gagner sa vie en écrivant des poèmes. Ainsi Hölderlin considérait la poésie comme l’activité la plus profonde qui soit, et signifiait l’impossibilité de vivre sans acte poétique. Sans langue, il n’y a pas de monde : la langue est ce qui nous constitue en tant qu’êtres humains. C’est ce qu’explique Mahmoud Darwich en disant :  » Si la poésie ne peut pas changer le monde, elle ne peut exister sans l’illusion du changement possible « . Ainsi du fait que la poésie peut créer une histoire, un langage commun, elle crée de l’humanité, les conditions de la citoyenneté, celles de l’existence politique. Ce qui n’est pas le cas de la technique. L’acte poétique va à l’encontre d’une situation où les personnes sont de plus en plus nombreuses à être en situation d’illettrisme – non parce qu’elles sont illettrées, mais parce qu’elles sont rendues illettrées : elles ne comprennent plus, ne peuvent plus répondre et sont dépossédées de leur part dans l’espace public (citoyenneté).

Un intervenant voudrait qu’on fasse une comparaison avec le passé. Le temps présent serait-il une époque de grande incommunicabilité, de décadence éducative, d’oppression et d’apartheid culturel plus marqué que dans un passé où l’on n’employait pas le terme  » illettrisme  » ?
Un autre intervenant reformule la question de manière plus concrète en ces termes :
 » L’administration de la troisième ou de la quatrième République était- elle mieux comprise du peuple que celle d’aujourd’hui, dans ses écrits, comme dans ses discours  » ?
P.V. répond que cette question a été étudiée par le ministère de l’Education nationale en comparant dans une même classe d’un même établissement scolaire les archives d’une dictée parfaitement normée faite par le passé, avec les copies de cette même dictée refaite par les élèves d’aujourd’hui. Ainsi, à quelques générations d’écart, il a été constaté que le même nombre de fautes était fait, mais les fautes n’étaient pas faites sur les mêmes mots. Ce constat montre qu’il n’y a pas eu réellement de baisse du niveau.
Alors pourquoi la question de l’illettrisme n’apparaît-elle qu’en 1978, pourquoi n’en parlait-on pas avant ? (il était question d’analphabétisme seulement). Parce qu’auparavant – au début du 20ème siècle – on demandait, d’une part, moins aux enfants et que, d’autre part, la massification de l’éducation rend les comparaisons difficiles. De plus, s’ajoutent les phénomènes actuels de paupérisation et d’exclusion (cf. les déstructurations sociales, politiques et familiales intenses consécutives à la désindustrialisation et au chômage dans le nord et l’est de la France, par exemple). L’illettrisme apparaît sur fond de désolation, de délitement d’un monde commun, de déliquescence des structures concrètes de solidarité.

Une participante voudrait connaître l’opinion de Philippe Viard sur le langage  » texto « .
P.V. considère que ce langage très ludique est plutôt positif. C’est un exemple de  » pathologie  » verbale au sens de Littré. Les gens s’emparent des mots, jouent avec les lettres d’une manière très imaginative. Est-ce que ce phénomène peut s’étendre et créer des situations ennuyeuses pour la langue dans l’avenir ? On ne saurait le dire aujourd’hui.

Une participante s’inquiète, s’interrogeant sur un avenir où les enfants ne sauraient plus ni lire, ni écrire la langue française.
P.V. ne le croit pas. Il considère que les gens aimeront toujours qu’on leur raconte des histoires ou lire des romans : on peut sortir, voyager, avec un livre de Jules Verne, par exemple ; pas avec un texto.

P.V. conclut le débat en déclarant que le sujet de l’illettrisme est un enjeu de citoyenneté : une question politique. Comme le prouve le premier exemple fourni par une participante (la lettre de la Caisse de retraites), les gens sont aujourd’hui écrasés par l’écrit, base d’un rapport de pouvoir, afin qu’ils ne puissent plus apparaître sur/dans l’espace public (l’agora). La question se pose aujourd’hui d’une production, volontaire et non volontaire, de l’illettrisme. Si le phénomène s’étendait, la population devenue masse se substituerait au peuple (population citoyenne). A ce stade existe un risque de totalitarisme (si les nazis brûlaient les livres – autodafés-, ce n’était pas par hasard). On peut aussi de la sorte arriver dans un monde tour de Babel où la langue ne servirait qu’à entasser et juxtaposer les gens comme des pierres, les uns sur les autres. Vigilance, donc.

Compte rendu : Francis Juchereau

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