La République impériale. Politique et racisme d’Etat

Avec Olivier Lecour-Grandmaison, président et membre fondateur de l’Association 17 octobre 1961 contre l’oubli

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Conférence-débat du 10 Avril 2009

Avec Olivier Lecour-Grandmaison, président et membre fondateur de l’Association 17 octobre 1961 contre l’oubli. Maître de conférences en sciences politiques à l’Université d’Evry-Val d’Essonne. Vient de publier La République impériale. Politique et racisme d’Etat. Fayard, 2009.

Le début de la conférence aborde la conjoncture singulière de la question coloniale dans la France aujourd’hui. En effet, la loi du 23 février 2005, contrairement à ce que l’on croit, n’a pas été abrogée. Seul l’article 4 qui stipulait la reconnaissance du rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, a été retiré. Mais les autres articles sont toujours en vigueur, notamment l’article 13 qui prévoit l’octroi d’indemnités forfaitaires non imposables pour celles et ceux qui ont fait l’objet de condamnations pendant la guerre d’Algérie. Il s’agit ici de faire droit à des revendications de partisans de l’Algérie française et de l’OAS, notamment, l’ADIMAD qui commémore tous les ans l’exécution de Bastien Thiry. Cette loi du 23 février 2005 a donc des effets juridiques et politiques. Le discours de Sarkosy le 7 février 2007 à Toulon s’inscrit dans cette réhabilitation du passé colonial de la France, avec un discours qui va des Croisades à la Troisième République en passant par l’expédition de Bonaparte en Egypte, le rêve arabe de Napoléon III. Mais cette politique a des précédents dans l’histoire.
La République impériale prolonge le précédent ouvrage d’Olivier Lecour-Grandmaison, Coloniser, exterminer. Ce qu’il faut remarquer avant tout, c’est la rapidité spectaculaire de la construction de la République impériale qui a eu des effets en métropole et dans les colonies qui sont passés sous silence dans les ouvrages d’histoire. Dans l’ouvrage de Pierre Rosanvallon, l’Etat en France de 1789 à nos jours, ouvrage très sérieux, très documenté qui comporte une bibliographie de 50 pages, il n’y a rien sur l’histoire coloniale de la République. Il existe donc des points aveugles qu’il s’agit d’analyser. Ces points aveugles s’expliquent par la spécialisation des disciplines et des savoirs. Ceux qui s’intéressent aux colonies ne s’intéressent qu’aux colonies et ceux qui s’intéressent à la métropole et à l’Etat s’intéressent fort peu ou pas du tout à la France en tant que grande puissance impériale du monde.
Comment comprendre le concept d’Etat impérial républicain ? Pour les juristes de la Troisième République, l’Etat impérial repose sur l’inégalité des races et ils s’appuient sur l’exemple de la Grande-Bretagne.
Il y a non seulement une impérialisation de l’Etat mais aussi impérialisation des sciences humaines avec l’émergence de sous-disciplines dites coloniales. Les sciences coloniales sont sanctionnées par la naissance en 1922 d’une Académie des sciences coloniales au service de ceux qui doivent gérer les colonies. Impérialisation de l’enseignement supérieur, secondaire et primaire. Il faut fournier des cadres administratifs et politiques aux colonies. En moins de trente ans, entre 1885 et 1913, la France est devenue la seconde puissance impériale du monde après la Grande-Bretagne. Car la France a des colonies mais pas de colons. Il existe un décalage démographique entre population coloniale et population indigène nettement supérieure à la première. Autre problème qui hante les pouvoirs, la question sociale avec la hantise de la Commune de Paris. Cécil Rhodes, homme d’affaires et administrateur colonial, qui a donné son nom à la Rhodésie, pose à ce propos les choses en ces termes. Ou la Grande-Bretagne continue d’exporter ses colons ou elle risque d’être confrontée au spectre de la Révolution.
Le processus d’impérialisation de la République débouche sur une impérialisation de la société civile avec l’émergence d’une littérature coloniale dont la lecture est à la fois très fastidieuse et très intéressante. Une littérature très profuse et très populaire qui tire jusqu’à 400 000 exemplaires.
Pourquoi un sous-titre comme Racisme d’Etat. Il est montré qu’il existe une permanence du racisme d’Etat sous la monarchie de Juillet, durant la deuxième République, le second Empire et la troisième République. Le racisme a pour fondement des caractères physiques et psycho-racial. On veut apporter la preuve empirique, scientifique que les races existent, et qu’elles sont hiérarchiquement organisées. Le Nègre est inférieur au Blanc parce que son cerveau est plus petit. On va mesurer les crânes pour le démontrer.
Racisme d’Etat parce qu’une fois apportée la preuve que le Blanc appartient à la race supérieure, à travers notamment des textes d’Alfred Fouillée, l’indigène ne peut être qu’un sujet en tant qu’assujetti à l’ordre imposé par la métropole. Il doit se soumettre aux dispositions répressives de l’Etat colonial. Rappelons le Code de l’indigénat, loi votée en juin 1881, l’internement administratif appliqué aujourd’hui aux étrangers en situation irrégulière. Il faut aussi remarquer que si les indigènes algériens peuvent circuler assez librement en métropole suite aux services rendus durant la première guerre mondiale, à partir de 1924, de nouvelles dispositions visent à contrôler leur circulation. On leur demande un certificat médical, un contrat de travail et un pécule pour le rapatriement dans le douar d’origine. Ces barrières provoquent la fabrication de « clandestins » qui, pour fuir la misère et venir en métropole, s’embarquent sur des navires et sont parfois retrouvés ou morts ou quasi-mourants. Les drames d’aujourd’hui ne sont pas nouveaux puisqu’ils découlent des mêmes lois. Même à l’intérieur des colonies, les colonisés ne peuvent changer de région sans l’avis des autorités locales. De même, ils ne peuvent circuler dans les quartiers blancs entre 23 heures et 4 heures du matin. La discrimination existe également dans le domaine médical puisque la couverture des soins est pas très supérieure dans les quartiers blancs. La ségrégation est importée en métropole puisqu’est créé à la fin des années 20 l’hôpital franco-musulman de Bobigny réservé exclusivement aux Musulmans qui ne sont plus acceptés dans les autres hôpitaux de l’Assistance publique de la région parisienne. Cet hôpital est placé sous l’autorité de la Préfecture de Paris et de la Seine. Le personnel fournit en renseignements les services de police.
Le colonisé-immigré est pensé inférieur et inassimilable pour des raisons raciales, culturelles et religieuses. Le grand accusé est l’Islam considérée comme une religion de guerre, rétive au procès des sciences, des techniques, de la raison et de l’émancipation féminine. Les stéréotypes ne manquent pas. Le colonisé-immigré trouble l’ordre public, la sécurité des biens et des personnes, est vecteur de maladies contagieuses et porte atteinte à l’identité nationale.
Après 1945, la légitimité scientifique de l’antisémitisme est détruite. Le concept de race est totalement discrédité, tant sur le plan scientifique qu’intellectuel mais, contrairement à ce qu’affirme Pierre-André Taguieff, le racisme ne disparaît pas mais laisse la place au concept d’ethnie que l’on retrouve chez Alfred Sauvy, Robert Debré qui ont dirigé l’institut d’études démographiques et Louis Chevalier. Ces textes reprennent la thèse du caractère inassimilable du maghrébin.
Olivier Lecour-Grandmaison conclut sur le sarkosysme qui n’est qu’un lepénisme réformé et sur l’Europe qui constitue un vecteur d’accélération de dispositions restrictives à l’égard des anciens colonisés.
La parole est à la salle.
Une première intervenante veut connaître les divergences d’Olivier Lecour-Grandmaison avec Pierre-André Taguieff et en savoir plus sur la littérature coloniale.
Une autre demande des compléments d’information sur Mayotte.
Réponses :

La littérature coloniale a complètement disparu aujourd’hui. Olivier Lecour-Grandmaison cite André Demaison et surtout Clotilde Chivas-Baron qui a obtenu plusieurs prix de l’Académie des sciences coloniales. Elle écrit sur la colonisation par les femmes et cherche à réhabiliter le rôle des femmes dans les colonies qui doit être un modèle pour le personnel indigène, les « boys ». Elle doit montrer les bonnes mœurs.
Taguieff défend la thèse qu’après 1945, le racisme n’a plus d’assise scientifique alors qu’il existe toujours une extraordinaire permanence de la psychologie des peuples. On assiste même à la création d’une revue, la revue de psychologie des peuples par André Siegfried, qui bénéficie de la sanction officielle de la Quatrième république. Ils s’appuient sur Piaget pour ce qui est de la psychologie et sur Lévy-Brühl pour ce qui relève de l’ethnologie. Il existe des juristes, des philosophes pour affirmer que les indigènes demeurent des êtres inférieurs, même au sein de prestigieuses organisations puisqu’en 1954, un expert-conseil de l’organisation mondiale de la santé, le docteur psychiatre Carothers, rédige à ce sujet un rapport important de 70 pages intitulé Psychologie normale et pathologique de l’Africain. L’homme africain inapte à l’abstraction est pensé comme un grand enfant blanc. Il y a donc une continuité du discours soutenue par une discontinuité de l’argumentation scientifique puisqu’on ne parle plus de race ni de tempérament mais d’ethnie.
Deuxième désaccord avec Taguieff, l’idée que l’université française aurait été exempte de l’influence raciste, antisémite et xénophobe. L’impérialisation des sciences humaines prouve l’inverse. L’histoire, la géographie ; le droit, l’économie, la médecine n’ont pas été épargnés par le racisme.
Sur Mayotte, Olivier renvoie à un ouvrage qui doit paraître en septembre 2009 au Seuil/RESF qui s’intitule Xénophobie d’Etat : rafles, rétention, expulsions où il y aura une contribution sur Mayotte.

Deuxième série de questions
D’où vient votre intérêt pour cette relecture de l’histoire. Quelles en sont les motivations épistémologiques et politiques ?
Réponse :
Au moment où Olivier travaille à son ouvrage, Haine(s), Philosophie et politique, il découvre une analyse de Spinoza qui fait de l’indignation une forme particulière de haine et par conséquent une passion plutôt négative et il a voulu voir comment cette indignation fonctionnait dans certaines conjonctures politiques, en particulier la révolution de juin 1848 où s’affrontent deux indignations, celle des ouvriers qui réagissent à la suppression des ateliers nationaux et celle des défenseurs de l’ordre. Il découvre alors les textes de Tocqueville sur la révolution de 1848 et la question coloniale puisque les officiers de l’Armée d’Afrique sont envoyés à Paris pour la reconquête des quartiers, Bugeaud, Lamoricière, grand ami de Tocqueville. Ce dernier analyse la colère et l’indignation comme des ressorts de l’action collective et individuelle. On découvre chez Tocqueville un grand penseur de la démocratie mais aussi un théoricien et un praticien de la colonisation. C’est un homme politique qui va plusieurs fois en Algérie.
Troisième série de questions
Une intervenante rappelle que le conférencier a lié la question sociale et la question pénale à la question coloniale. Peut-on trouver aujourd’hui des nouvelles colonies ?
Une seconde demande que soit explicité le lien entre esclavage et colonisation puisque Victor Schoelcher est abolitionniste et partisan de la colonisation en Algérie.
Un autre intervenant se demande si la question du racisme avec la mondialisation, n’est pas une question d’arrière-garde.
Réponses
La France ne peut plus exporter ses classes pauvres et dangereuses, elle les expulse.
La disparition des Etats-nations qui représente une crise au sens de mutation, montre non pas la disparition du racisme mais son accélération. Preuve en est cet arrêt pris par la Cour européenne des droits de l’homme à l’encontre d’une femme malade du sida vivant en Grande-Bretagne en situation irrégulière soignée depuis une dizaine d’années. Cette femme a fait appel auprès de la Cour européenne qui a jugé qu’elle était expulsable vers son pays d’origine, l’Ouganda.
A propos du rapport entre esclavage et colonisation, il est rappelé que Schoelcher est un farouche partisan de l’Empire parce qu’il pense que la colonisation sera l’un des moyens de détruire l’esclavage de case dans les colonies françaises. Il est colonialiste parce qu’anti-esclavagiste.
Une question importante se pose quant à l’esclavage de case. Quand la troisième République s’empare de la Mauritanie où existe cet esclavage, les fonctionnaires coloniaux se demandent s’ils doivent abolir cet esclavage. Ils ne l’abolissent pas pour des raisons politiques, économiques, sociales. L’Etat français s’appuie sur les chefs indigènes locaux pour trouver de la main d’œuvre pour les entreprises privées et publiques. Les salaires sont versées aux propriétaires d’esclaves et non aux esclaves eux-mêmes. Le décret de 1848 n’a pas été appliqué dans les colonies. Un article sur cette question va être prochainement publié dans la revue Droits aux PUF.

Conclusion
L’histoire coloniale et la question de la République impériale ont été très occultées. Il ne faut pas oublier que le travail forcé n’a été aboli qu’en 1946. Les législations en cours ne poussent guère à l’optimisme.

Compte-rendu réalisé par Pascale Pellerin.

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