La 5G en question Réflexions sur les nouvelles technologies

La 5G en question

Réflexions sur les nouvelles technologies

5G mon amour enquête sur la face cachée des réseaux mobiles Ce titre reflète très mal les grandes qualités de ce petit livre. L’auteur, Nicolas Bérard, journaliste à L’Âge de faire, ne se contente pas de décrire ce qu’est la 5G, comment fonctionnent les ondes et les dangers qu’elles occasionnent. Il fait une véritable analyse économique et politique de la façon dont certains lobbies tentent d’imposer cette technologie et pourquoi. Sans langage scientifique impénétrable, ce livre se lit très facilement. Vous y apprendrez comment les lobbies des ondes œuvrent pour que les normes soient le moins contraignantes possibles et comment ils noyautent les structures censées les contrôler. Comment aussi ils contournent les lois ou font pression pour qu’elles ne passent pas. Evidemment, il explique ensuite vers quel monde veulent nous mener ces lobbies : un monde de plus en plus connecté et contrôlé : le « smart world » sera celui de la perte des libertés individuelles. Au profit de qui se réalisera ce monde nouveau ? Au profit des industriels des ondes, de la communication et des médias (ce sont bien les mêmes), et ceci bien sûr avec la complicité des dirigeants politiques, Macron en tête. Enfin la dernière partie du livre nous précise les dangers avérés de la 5G pour la santé et l’environnement, ainsi que les questions non encore tranchées (effets des perturbations croisées dues à la multiplication des types d’ondes). Aux premiers pas du développement de cette technologie, il est nécessaire de s’informer afin d’avoir des arguments pour combattre ce faux progrès annoncé. Ce texte y contribue efficacement.

En guise de présentation du débat, voici des extraits de l’introduction de 5G mon amour de Nicolas Bérard, notre invité. Cher·e lecteur·rice (…) peut-être n’es-tu pas totalement convaincu.e que les ondes électromagnétiques peuvent avoir des effets sur ta santé. Peut-être, même, appartiens-tu au « camp » des électrosceptiques, qui nient la moindre dangerosité de ces ondes. De toi à moi, il y a quelques années, je pensais à peu près la même chose. Après tout, nous sommes en droit de penser que, s’il y avait des preuves de leur nocivité, les autorités auraient mis le holà et que l’industrie elle-même aurait réorienté ses recherches : même la quête éperdue de profits à laquelle se livrent les multinationales doit avoir certaines limites éthiques, comme celle de mettre en jeu la santé des 7,7 milliards d’êtres humains habitant sur la Terre, ainsi que l’ensemble du vivant. Tout milliardaires qu’ils sont, les puissants de ce monde ne sont pas pour autant des êtres dépourvus de sentiments, prêts à sacrifier père, mère et enfants pour une poignée de (milliards de) dollars. Eh bien, cher·e lecteur·rice, j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer : si ! (…) Comme nous le verrons, lorsqu’il s’agit d’empoisonner la population, les dirigeants des grandes industries ont déjà prouvé à maintes reprises leur absence totale de scrupules. L’histoire récente montre en effet que, hélas, l’argent passe bien souvent – pour ne pas dire toujours – avant toute autre considération. Et ces puissantes entreprises sont même prêtes à dépenser des millions d’euros en lobbying pour financer et promouvoir des recherches biaisées et influencer les décideur·euses politiques afin de défendre leurs intérêts, au mépris de tous les enjeux d’ordre sanitaire, social, écologique – ou les trois à la fois comme ici. Pourtant, malgré l’imminence et la potentielle gravité du déploiement de la 5G, le nécessaire débat public qu’il devrait susciter peine, à l’heure actuelle, à émerger. (…) On n’est pas forcément enclin à s’inquiéter de nouvelles sources de pollution ni de nouveaux facteurs de maladies. Surtout si cette source nous rend des services. Or, c’est bien le cas des ondes, qui font fonctionner nos radios, nos GPS, nos tablettes, nos objets connectés (pour celles et ceux qui en ont) et, surtout, nos très chers smartphones ! (…) L’objectif n’est pas de faire ici une démonstration scientifique sur les effets que peuvent avoir les ondes sur l’organisme. (D’autres livres traitent de cela) Cette bataille, nous allons la mener en analysant ce qui se passe dans les coulisses, un point d’information qui nous permettra de comprendre les forces en présence. (…) Aux questions : « Quelles études sont valables ? », « Lesquelles présentent des biais méthodologiques ? », nous préférons nous poser les suivantes : « D’où viennent et qui produit les normes censées nous protéger ? », « Qui contrôle l’industrie du sans-fil ? » « Comment sommes-nous poussés à adhérer au projet de « monde intelligent » ? », « Pourquoi les grands médias soutiennent ce développement ? », « Que peut-on attendre de nos représentant·es politiques et de notre système judiciaire ? », « Que disent les études scientifiques indépendantes au sujet des ondes électromagnétiques sur les êtres vivants ? », « Un projet d’une telle envergure peut-il être lancé sans la moindre consultation citoyenne ? »… (…) Alors que le déploiement est (sur le point d’être) lancé, il est plus que temps, pour nous, citoyen·nes, de nous saisir de la question.

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Soirée débat avec Nicolas Bérard, journaliste à l’Age de faire et auteur de diverses ouvrages dont Sexy, Linky ? et 5G, mon amour.

Il y a 10 mois, le 15 juin 2021, avaient lieu des arrestations en Limousin de personnes soupçonnées d’avoir participé à des destructions d’antennes. On s’est alors rendu compte qu’il y en avait beaucoup en France et que ces destructions concernaient des antennes 5G. Le Cercle Gramsci avec ATTAC a décidé de faire intervenir quelqu’un qui pouvait parler de cette 5G, de ce que ça représentait. D’où notre invitation à Nicolas Bérard.

Depuis bientôt 5 ans, ATTAC 87 fait des réunions d’information sur le Linky en se basant sur Sexy, Linky ?, dont l’auteur est ici, de manière à ce que les gens soient informés de ce qui se passe et des recours qu’ils peuvent avoir par rapport à ces installations forcées. Nicolas Bérard nous a semblé un intervenant tout à fait pertinent pour nous parler de ces questions et nous faire réfléchir. Pourquoi ? Déjà c’est un journaliste dans une revue particulièrement intéressante L’Âge de fer, qui fonctionne en Scop, donc complètement indépendante. Ensuite, Nicolas s’est penché sur le Linky avec ce livre Sexy Linky, écrit pour décrire à quoi sert exactement ce compteur connecté et quels étaient les enjeux. Ce n’est pas un livre technique par rapport aux ondes, à la 5G, aux risques, etc., il y a l’évocation de quelques points par rapport à ça, mais c’est aussi beaucoup un livre politique qui détricote ce qu’on nous impose, c’est-à-dire ce que les lobbies essaient de faire passer et d’installer de force dans la société. C’est une étude de comment fonctionne le système qui nous impose ces avancées technologiques. Vous aurez la primeur de la découverte de ce petit livre qui vient de sortir Ce monde connecté qu’on nous impose, le comprendre et le combattre. Nicolas BÉRARD : Je trouve ça vraiment important d’organiser ce genre de réunion, de parler librement de la 5G parce que ce n’est pas très courant. Or, la spécificité de la 5G est de ne pas être un réseau téléphonique uniquement comme pouvait l’être la 2G, la 3G, ou la 4G. La 5G, en fait, accompagne tout un modèle de société. Elle va articuler ce modèle de société et donc quand on dit qu’on va parler de la 5G, on va plutôt parler de la 5G et son monde, puisque la 5G est destinée à accompagner, à structurer tout ce modèle de société que de grands lobbies tentent de mettre en place avec le soutien actif du gouvernement. Je pense qu’on peut le comparer par son ampleur à ce qu’ont pu être les grands programmes nucléaires ou l’orientation vers le tout-bagnole. Là on est vraiment sur un projet au minimum d’une ampleur comparable à ces grands projets structurants. On a eu la 2G dans les années 1990 qui a fait fonctionner nos téléphones portables, dans les années 2000, on est passé à la 3G. Je rappelle qu’en l’an 2000, on était la moitié de la population française à avoir un téléphone portable. Donc il faut se rappeler qu’on n’a pas toujours vécu avec des téléphones portables, même si ça paraît ahurissant aujourd’hui. On a eu ensuite le réseau 3G dans les années 2000, le réseau 4G dans les années 2010, qui a permis de faire fonctionner les smartphones, d’envoyer des photos, lire des vidéos, consulter ses mails, etc. Et avec l’arrivée de la 5G, le discours a été de nous faire passer ça pour quelque chose de naturel et la suite logique du reste. En fait, ça ne l’est pas parce que la spécificité de la 5G c’est de ne pas être uniquement pensée pour faire fonctionner nos smartphones, mais pour connecter l’ensemble des objets qui nous entourent. Je cite une entreprise française qui s’appelle Violet et qui en 2017 déjà avait fait une étude sur les logements classiques et en était arrivée à la conclusion qu’il y avait 6 000 objets dans un logement. Pour arriver à 6 000, il faut absolument tout compter, pas seulement le frigo et les radiateurs, mais chaque objet jusqu’aux paires de chaussettes. Sur ces 6 000 objets, elle disait qu’il n’y en avait que 3 qui étaient connectés à l’époque, le téléphone, la télévision et l’ordinateur. La conclusion de cette entreprise était qu’il en restait donc 5 997 à connecter. Et aujourd’hui on voit que ce projet avance. Les radiateurs connectés ne surprennent plus grand monde, mais on a aussi des couches connectées qui avertissent les parents quand le petit a fait dans sa couche et ils reçoivent un message sur leur smartphone pour les informer qu’il faut la changer. Il y a des brosses à dents connectées qui vont vous dire si vous vous êtes bien brossé les dents ou pas et des oreillers connectés qui vont vous dire à votre réveil si vous avez bien dormi ou pas. Donc on voit que ce projet avance, on compte à l’heure actuelle 20 milliards d’objets connectés dans le monde et des études disent que ce chiffre pourrait quadrupler dans les 3 prochaines années. C’est donc une évolution qui pourrait être très rapide, si on n’y prend pas garde, avec toujours la même promesse de rendre nos vies plus fluides, efficaces, rapides et même plus écologiques. C’est le discours qui nous est présenté. Le problème, c’est qu’en fait ce modèle de société ne nous a pas été présenté. Au moment de déployer la 5G, l’argument principal avancé était que grâce à ce réseau, on pourrait télécharger 10 fois plus vite dans nos smartphones, avoir un temps de latence entre le moment où on appuie sur le bouton et celui où on reçoit la réponse divisé par 10. Ce que n’avait pas prévu l’industrie, c’est que ça n’a pas fait rêver grand monde, pour plusieurs raisons à mon avis. Déjà, le réseau 4G est très efficace, donc on se contente assez bien de ce réseau qui permet de consulter des photos, d’en recevoir, d’en envoyer, de voir des films en streaming. On ne voit pas forcément l’intérêt d’aller 10 fois plus vite. En plus, c’est arrivé juste après la période de confinement, où sans doute une partie de la population s’est aperçue que cette course à la vitesse n’était pas forcément intelligente et que ralentir avait aussi quelques vertus. Donc le discours de l’industrie n’a pas pris et on a vu un certain désintérêt face à cette technologie et parallèlement apparaître aussi des résistances qui sont nées au sein de la population, d’élus. Des parlementaires ont signé une tribune pour réclamer un moratoire sur le déploiement de la 5G, plus de 100 maires en France ont également réclamé un moratoire. Des scientifiques ont alerté sur les dangers sanitaires que faisait peser le déploiement de ce réseau qui va épaissir considérablement le brouillard électromagnétique dans lequel on évolue déjà, et puis il y a la convention citoyenne pour le climat qui a réclamé à son tour un moratoire en faisant valoir les risques sur l’écologie et sur la santé. La demande de cette convention était pour le moins raisonnable, c’était de dire : « mettons ce déploiement sur pause, prenons le temps d’étudier les impacts écologiques, les impacts sur la santé humaine et sur le reste du vivant qu’il pourrait avoir ». La 5G ou la lampe à huile  On s’est alors dit qu’on allait peut-être arriver à quelque chose puisque, pour rappel, Macron avait promis de respecter les propositions de la convention, soit en les présentant par référendum, soit en les faisant adopter par le gouvernement, ou en les présentant sans filtre au Parlement. Quelques mois après cette proposition, Macron a réuni des startupeurs(euses) de la French Tech à l’Élysée (pour rappel on était alors en pleine épidémie). Il a fait son petit discours disant que, en gros, les résistants à la 5G étaient des Amish et que l’on ne pourrait pas résoudre les grandes problématiques de notre époque en revenant à la lampe à huile. Cette sortie, pour moi, veut dire plusieurs choses. D’abord, on voit que malgré la jeunesse de notre Président, on n’a jamais eu un président aussi vieux qui se pose vraiment en défenseur de l’ancien système. Et sa sortie, « la 5G ou la lampe à huile », est juste une réactualisation de ce qu’on avait eu au moment du programme nucléaire sur « le nucléaire ou la bougie ». On retrouve exactement le même schéma qui, à mon avis, a pour fonction aussi de détruire nos imaginaires, c’est-à-dire que la question nous est posée : soit on avance en déployant la 5G, soit on fait du surplace et même on recule à l’époque de la lampe à huile, si on ne développe pas ce réseau. Comme s’il n’y avait pas d’autres alternatives pour faire évoluer la société ! L’autre objectif de cette sortie c’est d’ostraciser les opposants et de tenter de tuer dans l’œuf le débat qu’il devrait y avoir sur la 5G et sur le modèle de société qui est porté par ce réseau (d’où l’importance de ce genre de rencontre). La 5G accompagne un mouvement de fond, dont on voit déjà les effets et notamment sur le plan professionnel. C’est une société du contrôle, où on efface l’humain et où l’humain est continuellement contrôlé et où on annihile toutes ses possibilités d’initiative personnelle. Il n’y a pas longtemps, j’ai passé brillamment mon contrôle technique avec ma vieille Twingo et je discutais avec le gérant de cette entreprise qui me disait qu’il n’avait plus aucune marge de manœuvre parce qu’il fait tout avec une tablette connectée, où chaque point de contrôle est enregistré. Il est obligé de cliquer sur cette espèce de tablette et toutes les informations sont directement envoyées à la Préfecture, si bien qu’en fait il passe son temps à se faire engueuler d’un côté par les clients qui trouvent qu’il ne donne pas suffisamment facilement le contrôle technique et de l’autre par la Préfecture qui a toutes les données de tout ce qu’il fait tout au long de la journée. C’est dire que de temps en temps il a une visite de la Préfecture qui va lui dire qu’en moyenne il passe 20 mn pour faire la visite d’une voiture, alors que la moyenne nationale c’est 21 mn, donc il est trop rapide. Il faut changer ça, avec la menace de lui retirer l’agrément s’il ne modifie pas sa manière de faire. Un autre exemple, celui des facteurs. Quand on reçoit un recommandé, on ne signe plus sur un papier, mais sur un smartphone qui permet à la direction de géolocaliser en permanence les facteurs. La Poste est très à la pointe de toutes ces technologies. Si vous proposez à un facteur de boire le café, il dira non, car il n’a pas le droit et que sa direction peut vérifier s’il a passé 5 mn chez vous. Toutes les tournées sont organisées par des algorithmes : à la seconde près, toute leur journée est cadencée par ordinateur. Par exemple, pour un recommandé, il sait qu’il doit rester 12 seconde devant la porte, si dans ces 12 seconde vous n’ouvrez pas, il doit partir quel que soit l’usager qui est derrière la porte. Un facteur me disait qu’il sait qu’à un endroit c’est une vieille dame qui y habite, elle n’arrivera jamais à la porte en 12 secondes. Donc si je n’attends pas plus, elle n’aura jamais ses recommandés. C’est de la connaissance humaine, mais dans ce modèle de société-là, l’humain s’efface et se soumet à la machine. Qui plus est, ça permet à la Poste de monétiser ses rapports humains, parce que vous pouvez souscrire à des forfaits qui s’appellent « veiller sur mes parents » et payer chaque mois un abonnement, où le facteur est obligé de rentrer chez vous et passer 5 mn avec vous, où 10 mn une fois, deux fois, trois fois, selon l’argent que vous aurez versé. Ça touche même des secteurs auxquels on s’attend le moins, comme l’agriculture qui est quand même une relation entre un agriculteur ou une agricultrice et du vivant, plantes ou animaux. Avec la 5G et tout ce qui l’accompagne, on passe à une agriculture bardée de capteurs qui sont censés dire au paysan ou à la paysanne s’il doit arroser son champ, combien de litres il doit envoyer aux plantes ou ce qu’il doit donner comme médicament à ses animaux. Il doit se soumettre à ça, parce que derrière il a des banques, des emprunts, des assurances et il risque d’avoir ces emprunts refusés, etc. Surveillance et smart city Donc cette surveillance de l’humain, ce contrôle de l’humain, accompagne un autre mouvement qui est propre à la 5G, c’est celui de la sécurité. On parle de smartcity, cité intelligente ou de hightcity qui sont les villes sûres, parce que toute cette technologie est censée rendre notre vie plus sûre. Dans les premières années du déploiement du réseau 5G, il a été constaté que 70 % des objets connectés étaient des caméras de vidéosurveillance qui, grâce à la puissance du réseau 5G, peuvent tout à fait être associées à la reconnaissance faciale. Pour se rendre compte de la vitesse à laquelle ça évolue, en France, il y a 10 ans, si vous parliez de reconnaissance faciale, on vous traitait de fou ou de complotiste. Aujourd’hui c’est un sujet qui commence à être débattu tout à fait librement. Je cite Christophe Castaner, qui était encore ministre de l’Intérieur à l’époque où il était interrogé par le Sénat : quand la question lui a été posée sur la reconnaissance faciale, il a dit qu’il ne fallait pas avoir de « pudeur de gazelle » par rapport à cette technologie puisque nous vivions déjà, je cite ses mots, dans un « enclos numérique mondial », enclos dont les mailles se resserrent à mesure que le réseau 5G se déploie et que le nombre d’objets connectés se multiplie autour de nous. Il y a un exemple assez simple de ce que peuvent donner les objets connectés, c’est Linky. Quand ce compteur a été déployé ses opposants parlaient de risque de surveillance que ça entraînait et étaient comme aujourd’hui les opposants à la 5G traités de complotistes, de paranoïaques, etc. On leur disait qu’un compteur électrique ne révélera rien de votre vie, c’est complètement ahurissant de dire ça. Pendant le premier confinement, Christian Estrosi, maire de Nice, a montré de quelle manière pouvaient être utilisés ces compteurs, dits intelligents, en demandant à Enedis le relevé des compteurs des villas qu’il y a à Nice pour savoir si des parisiens n’étaient pas venus y passer leur confinement dans leur résidence secondaire. On voit déjà que finalement, les opposants au Linky avaient raison de se méfier de ce compteur connecté. D’ailleurs, en Chine les mises en quarantaine étaient contrôlées grâce entre autres aux compteurs communicants, puisque les autorités pouvaient vérifier que les gens en quarantaine se trouvaient bien chez eux en observant la consommation électrique. Lobby industriel et Education nationale C’est un projet qui vient de loin, dont on a pris connaissance petit à petit avec le compteur Linky, le déploiement de la 5G. Je cite dans mon bouquin un document d’un lobby qui regroupe les industries électriques et électroniques de France, lobby très important qui à l’époque où est sorti ce document, au milieu des années 2000, était présidé par Pierre Gataz, qui deviendra par la suite le président du MEDEF. Dans ce document les industries expliquent qu’il va falloir déployer ces technologies parce qu’il y a eu le 11 septembre aux USA, puis l’attentat à Madrid, et qu’on n’avait pas le choix, il fallait absolument déployer ces technologies de surveillance. Ils savent que la population risque de ne pas l’accepter si facilement, donc ils élaborent des stratégies à cette époque pour nous faire accepter et faire entrer dans le bain de la surveillance technologique sans qu’on s’en rende compte. Et ils disent notamment qu’il faut agir dans les établissements scolaires, car il faut nous habituer très jeunes, en mettant en place des systèmes de biométrie. C’est pour ça que maintenant, quand les enfants vont à la cantine, dans beaucoup de collèges et de lycées, ils n’ont plus une carte pour passer, mais c’est la reconnaissance palmaire qui est utilisée. Ils posent leur main sur un boîtier qui la reconnaît et qui leur dit si oui ou non ils ont le droit d’entrer dans la cantine. Quand ils ont sorti ça, c’est vrai qu’on pouvait se demander quel était l’intérêt de dépenser des fortunes pour équiper les établissements scolaires de système de reconnaissance palmaire, alors qu’une simple carte, même non connectée, pouvait suffire. En fait, c’est parce que l’industrie a prévu de longue date de nous habituer à ces systèmes biométriques pour qu’on les accepte sans vraiment s’en rendre compte. On a vu également des caméras de vidéo surveillance se développer dans les établissements scolaires. Aujourd’hui il y a des collèges qui ressemblent à des prisons. Estrosi, encore lui, avait même failli mettre en place un système de reconnaissance faciale à l’entrée des lycées, c’était tout gratuit, offert par l’entreprise Sisco, qui est un géant du secteur et qui souhaitait mettre le pied dans la porte de l’Education nationale française, puis dans l’ensemble du pays. Cette entreprise avait proposé de tout offrir et de tout installer gratuitement. Donc les lycéens allaient entrer dans ce lycée avec des portiques de sécurité qui s’ouvriraient ou pas selon que leur tête serait reconnue. Ce projet a été annulé grâce à l’action de plusieurs associations, qui ont porté ça en justice, mais on voit que le danger se précise très sérieusement. D’ailleurs le même Estrosi a obtenu l’autorisation de faire des expérimentations de reconnaissance faciale sur la promenade des Anglais à Nice. Le but de tout ça est de nous faire accepter, sans qu’on s’en rende compte, toutes ces technologies jusqu’au moment où il sera trop tard pour faire machine arrière. Nous soumettre malgré nous à la machine et nous rendre totalement dépendants envers elle. Cette dépendance va jusqu’à nos sensations. Il y a eu une pub récemment sur France Inter, qui passait régulièrement dans la matinale la plus écoutée de France. Autant vous dire que le spot publicitaire n’est pas gratuit et que la personne qui a payé espère bien vendre beaucoup de ces lunettes qui sont destinées à la conduite. Quel est leur intérêt ? Il faut aller voir le spot, qui est absolument fabuleux, sur le site du constructeur. Elles sont connectées et étudient en permanence vos battement de paupières et donc vous avertissent si vous êtes fatigué. Dans ce spot, on voit à l’écran un mec qui conduit, qui baille, se frotte les yeux, on a l’impression qu’il va s’endormir d’une seconde à l’autre et là, ses lunettes se mettent à vibrer et lui envoient un message : « attention tu es fatigué, tu devrais faire une pause ». Ces lunettes ont obtenu le prix de l’innovation sécurité routière remis par le ministère de l’Intérieur. Tout ça se base uniquement sur des observations, je ne prédis pas l’avenir, mais j’observe ce qui se passe. C’est important de le dire, parce qu’on a l’impression d’être dans un monde parallèle parfois, mais c’est ce qui est en train de se mettre en place, avec une accélération qu’on a pu constater aussi dans la gestion du Covid. Au moment du lancement officiel de la 5G, on avait des personnels soignants qui n’avaient pas de masque ni de blouse et se bricolaient des blouses dans des sacs poubelle et parallèlement le Gouvernement nous annonçait en grande pompe le lancement du réseau 5 G en nous promettant entre autre que c’était important pour notre système de santé, parce qu’on allait pouvoir développer la téléchirurgie. Mine de rien, ce projet de téléchirurgie est aussi très représentatif du modèle de société qui va nous être imposé avec la 5G, où finalement on accorde de moins en moins de moyens aux humains et de plus en plus aux technologies. On retrouve exactement la même chose dans l’Education nationale, où on développe à fond les tablettes numériques, les enseignements connectés… et où on baisse de plus en plus le personnel. Alors que parallèlement à ça, dans la Silicon Valley où ils inventent tous ces gadgets, les milliardaires envoient leurs enfants dans des écoles où les tablettes sont interdites. L’étude Pisa, la référence de tous les ministres de l’Éducation Nationale, dit clairement que l’utilisation d’objets connectés pour l’enseignement a au mieux un effet neutre sur le résultat des élèves, c’est-à-dire qu’au mieux ça ne fait pas baisser le niveau des élèves. Mais la vérité est que dans la plupart des cas, le niveau des élèves baisse parce qu’il n’y a rien de tel que l’humain pour transmettre du savoir. Pour la téléchirurgie c’est pareil, on a des personnels soignants qui sont sou-payés, en sous-effectif, qui n’ont pas de matériel. La réponse du gouvernement est de développer la téléchirurgie en citant un exemple chinois où un patient a pu se faire opérer par un chirurgien qui se trouvait à 5 000 km grâce à la 5G. Donc on nous oriente vers ce modèle en omettant de dire que, peut-être, ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas un hôpital plus proche de ce patient avec un chirurgien qui pourrait l’opérer. On a toujours cette opposition entre la technologie et les moyens humains et ce qu’on nous fait passer pour du « progrès », c’est du low cost qui est réservé à une grande partie de la population. Les plus aisés pourront toujours compter sur un chirurgien dans leur chambre ou des enseignants en nombre suffisant pour leurs enfants. C’est un modèle de société qui touche vraiment à tous les secteurs. On peut parler des problèmes de santé liés à des ondes électromagnétiques, ou liés à notre addiction au numérique. Là encore les enfants sont en première ligne. De très nombreux professionnels de santé nous alertent sur les effets des écrans sur les enfants, qui sont de moins en moins capables de se concentrer, de suivre un cours, etc. Tout ça est associé en plus à cette surveillance et on peut se demander si de la même manière qu’il y a 10 ans on passerait pour un fou en parlant de reconnaissance faciale en France alors qu’on nous disait que jamais ça n’arriverait parce que la France est une grande démocratie. Aujourd’hui finalement le débat est sur la table et on peut se demander si, dans 10 ans, le même débat n’en sera pas au même point sur le crédit social à la chinoise. Alain : Je voudrais que tu nous parles de deux aspects que tu abordes dans ton livre. Tout d’abord les lobbies, les liens entre les politiques, les dirigeants des médias et de certaines industries pour mettre en place ce système. Il faudrait aussi préciser ce qu’est techniquement la 5G et les ondes, et les dangers que ça peut présenter. N.B. : Sur les lobbies, c’est une partie que je développe beaucoup dans le précédent livre, 5G mon amour, en prenant l’exemple le plus simple, à mon avis, qui est celui du journal de référence Le Monde, détenu par Xavier Niel, patron de l’opérateur Free, soutien direct d’Emmanuel Macron et qui a participé très activement à son élection. Donc on voit une espèce de configuration du capitalisme autour de ces nouvelles technologies. C’est vrai que cet exemple est flagrant et ce qu’on voit dans les grands médias, c’est qu’on passe sous silence les résistances qu’il y a à ce modèle-là. Tu disais tout à l’heure qu’il y a de très nombreuses antennes relais qui sont incendiées chaque année, mais on en entend très peu parler, sauf quand ils ne peuvent pas faire autrement. Et de façon plus insidieuse aussi, on nous fait adhérer à ce modèle à travers des articles, où on va vanter les bienfaits de la smart city, ou quand vous vous abonnez au Monde, on vous envoie comme cadeau une Google Box (c’est les box où on peut dire « Ok Google, ferme les volets », etc.). On vous envoie ça en cadeau, comme si ça allait de soi. C’est un cadeau empoisonné et on ne vous le dit pas, évidemment. On nous fait adhérer insidieusement à ce modèle. Si on va dans un lycée aujourd’hui et qu’on demande à une classe de dessiner la ville du futur, une bonne majorité de lycéens va dessiner quelque chose qui ressemblera à une smart city, comme quoi ça a vraiment un impact. D’où l’intérêt de défendre la presse indépendante (je fais un peu de pub pour mon journal, mais pas que) parce que c’est vraiment dans la presse indépendante et il y a plein de journaux indépendants en France, qu’on peut avoir une critique de ce modèle. On l’a vu sur les ondes électromagnétiques, où il y a de vraies questions sur les dangers de ces ondes. Une étude récente du MTP aux États-Unis, est sans doute la plus complète, celle qui a demandé le plus de moyens, qui a duré plusieurs années et qui conclut à une relation évidente entre l’exposition aux ondes électromagnétiques et le développement de certains cancers. Tout ça au minimum pose question, mais on n’en entend pas parler dans les médias, parce que, pour la plupart, ils sont détenus par des magnats de la téléphonie mobile ou des nouvelles technologies. Pourquoi achèteraient-ils ces médias, si ce n’est pour acquérir de l’influence, sachant qu’ils ne gagnent pas d’argent avec eux ? Ils gagneraient beaucoup plus d’argent en se lançant dans d’autres secteurs. Et ceux qui ne sont pas détenus directement par les magnats des nouvelles technologies et de la téléphonie, sont arrosés de publicités et sont directement dépendants des revenus publicitaires de cette industrie. D’où l’intérêt d’avoir des journaux qui ne sont pas détenus par des milliardaires et ne vivent pas de la publicité ! Dans L’Âge de faire, on refuse toute publicité, parce que c’est l’unique moyen de préserver son indépendance. Sur le système 5G : Il a besoin de beaucoup de puissance. Puisqu’on a parlé des objets connectés, il y en a actuellement 20 milliards dans le monde, ça pourrait passer à 80 milliards en 3 ans, donc c’est quelque chose d’énorme, ça veut dire plus de 10 objets connectés par terrien. Et pour ça, il faut de la puissance, sans parler des caméras de vidéo surveillance, etc. Donc le système 5G fonctionne à deux niveaux : il a des antennes hauteur comme la 2, 3, 4G, les grands pylônes et dans un deuxième temps, ce qu’ils comptent développer aussi ce sont des petites antennes qui ont des ondes très courtes à plus haute fréquence qui permettent de faire passer énormément d’informations d’un coup. Mais leur défaut c’est qu’elles passent très mal les obstacles, elles ne franchissent pas les murs par exemple, donc la solution est d’en installer absolument partout. Ils parlent d’une antenne tous les 100 mètres à peu près. Évidemment, le brouillard électromagnétique va s’épaissir considérablement, alors qu’on a des études qui montrent que ces ondes ont un effet réel sur la santé. Au niveau des normes, car il y en a qui sont censées nous protéger des effets sanitaires de ces ondes, tout ça repose sur une grande arnaque qui dure depuis les années 2000. Les normes en France ont été adoptées dans l’entre-deux tours de la présidentielle de 2002, où on se retrouve avec Le Pen contre Chirac. Le gouvernement Jospin sait qu’il n’accédera pas au pouvoir et dans cet entre-deux tours, il adopte les normes censées nous protéger des ondes électromagnétiques ; ces normes ont été dictées par un lobby, qui ne se présente pas comme tel, mais qui rassemble beaucoup de professionnels de la téléphonie mobile. Il se base uniquement sur les effet immédiats, en balayant tous les autres qui peuvent apparaître sur le long terme. Je n’invente rien, je cite leur document, ils disent : « Nous considérons que les seuls effets avérés sont les effets immédiats, donc on ne prend pas en compte les autres risques que peuvent être le développement de cancer, d’électrohypersensibilité, etc. ». Ces normes-là sont tellement hautes qu’on ne les dépassera sans doute jamais, mais ça nous protège uniquement du fait de ne pas être brûlés par notre téléphone portable quand on passe un appel. Or, l’industrie elle-même n’avait pas besoin de ces normes, puisque si on avait la joue brûlée à chaque fois qu’on passe un appel téléphonique, on se serait sans doute passé de nos portables nous-mêmes… Aujourd’hui, à la campagne il n’y a pas une densité d’objets connectés suffisante pour nécessiter l’installation ce ces petites antennes. En tout cas, dans un premier temps c’est clair que c’est destiné aux grands centres urbains.

Le débat

Une intervention :

J’ai été confronté au problème de la 5 G aujourd’hui. Mes parents habitent une maison pas loin d’ici. Sur certaines chaînes de télévision il y a marqué signal faible ou absence de signal. J’ai téléphoné au 09 pour la 5G et on me dit qu’il y a un antenne 5 G à 500m de là et que ça peut poser des problèmes pour la réception du signal télé. Ils proposent de m’envoyer un technicien, qui ne me coûtera rien et après de contacter un professionnel qui posera un filtre au niveau de l’antenne, qui ne me coûtera rien non plus parce que c’est financé par l’État. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Nicolas Bérard (NB) :

Je ne sais pas quoi en penser. Ce qui est sûr c’est qu’on atteint un tel niveau d’émission d’ondes électromagnétiques qu’on arrive à saturation. Il y a aussi des aviateurs qui se sont plaints et qui ont demandé que la 5 G ne soit pas déployée aux abords des aéroports parce que ça brouillait les transmissions avec les tours de contrôle.

Une intervention :

Vous plaisantiez sur le système pour ne pas s’endormir. Moreno l’inventeur de la carte bleue il l’avait déjà inventé quand il allait voir sa copine, il ne déposait jamais de brevet, comme la carte bleue parce qu’il s’en foutait.

NB :

Ce qui est incroyable c’est qu’il y ait des gens pour acheter ce genre de gadget. C’est pour ça que je trouve important de citer ce document du lobby des industries électriques et électronique parce qu’en fait on nous trempe doucement dans ce bain qui est abrutissant. On devrait tous se marrer quand on entend la pub, sur France inter, sur les lunettes connectées. Or ça passe très bien et on nous y habitue petit à petit.

Une intervention :

Le coup écologique de ce déploiement, qu’est-ce que vous pouvez en dire ?

NB :

Effectivement, on pourrait se dire laissons faire leur délire mais on est dans une situation où on ne peut pas leur laisser faire n’importe quoi. Or le coup écologique de la 5 G est gigantesque parce que ces milliards d’objets connectés il faut les construire, ça va pousser les gens à renouveler leur matériel beaucoup plus rapidement. Ces objets vont avoir une obsolescence accélérée et ça consomme énormément d’énergie. Les data centers a eux seuls consomment 2 % de l’électricité mondiale, le numérique 10 %. A ce rythme là on sera à 20 % dans 5 ans. En fait, là aussi ca a été un tour de force de l’industrie de nous faire passer tout ça pour quelque chose d’écologique. Il y a quelque chose qui est devenue central dans nos sociétés et qui est une catastrophe écologique, c’est le smartphone. Pour un objet de 150gr, c’est 180 kg de matière qu’il faut extraire. Quand vous l’achetez on vous présente ça comme dans une boite bien propre et on vous promet que ça vous permettra de faire du covoiturage ou du régler vos factures, c’est une escroquerie et c’est une nouvelle pollution qui s’ajoute aux autres sans rien régler.

Une intervention :

Comment fait-on pour contrecarrer ce modèle de société qui est fait pour nous déshumaniser ?

NB :

C’est un peu ce qui m’a motivé pour écrire le nouveau livre : on peu se sentir démuni mais il y a plein de résistances qui s’organisent avec des associations comme Agir pour l’environnement, Ecran total, Robin des toits. On peut adhérer à ces groupes-là. La reconnaissance faciale a été contrecarrée en justice par la Quadrature du net. Il y a encore des moyens légaux. Il y a des sabotages, énormément, qu’on peut tout à fait comprendre dans le sens où tous les autres moyens légaux ont été retirés aux citoyens. Pendant le premier confinement le gouvernement a pris de toute urgence une ordonnance pour libérer complètement l’implantation des antennes, si bien que les dernières petites contraintes qu’avaient les opérateurs ont sautées. Aujourd’hui les opérateurs peuvent installer des antennes à peu près comme ils veulent où ils veulent. Les derniers point d’accroche qu’on peut fait valoir c’est l’atteinte au paysage. Donc on peut tout à fait comprendre qu’il y ait environ 170 antennes incendiées par an parce que les citoyens n’ont pas de moyens légaux de lutter contre ça. Il y a aussi des moyens plus personnels, l’un n’empêche pas l’autre ; actuellement je milite pour l’abandon du smartphone individuel parce que c’est vraiment une clef de ce système. C’est l’interface entre le monde hyper connecté et l’humain. Il y a toujours des gens pour dire « oui mais on ne nous a pas encore injecté une puce dans le corps ». Oui mais on a quasiment tous un smartphone et on se balade avec. On nous contraint d’une certaine manière a adhérer à ce modèle. J’ai un téléphone portable puisqu’ils ont retiré toutes les cabines téléphoniques, et puis si vous voulez faire des paiements en ligne, etc. Mais je pense qu’on a intérêt a s’organiser entre personnes sans smartphone pour faire valoir notre existence. Dire : « vous nous imposer ça – le contrôle du pass sanitaire par exemple, avec les bistrotiers transformés en auxiliaire de police « grâce » au smartphone ». C’est un objet au cœur de tout ça, entre l’industrie qui emploie des neuroscientifiques qui connaissent le cerveau humain et qui en utilisent les failles pour nous rendre addict à cet objet. En France, en moyenne, on passe 3h30 sur un smartphone. On est une société de drogués. Ensuite le gouvernement n’a plus qu’à se saisir de cela. Est-ce qu’on est si loin du modèle chinois de crédit social ? On a bien vu avec le passe sanitaire – sans rentrer dans le débat de la justification sanitaire – le système mis en place est bien de nous accorder plus ou moins de liberté selon qu’on se sera ou non plié aux injonctions du gouvernement selon qu’on ait ou non toutes nos injections de vaccin. Du jour au lendemain, quand Macron a dit qu’il voulait emmerder les non vaccinés, les personnes ayant contracté le virus sans être vaccinées obtenaient un passe sanitaire de 6 mois, c’est passé de 6 à 4 mois sans aucunes justifications sanitaires. Mais avec cet objet connecté il suffit de changer l’algorithme pour réduire cette liberté.

Une intervention :

C’est juste un témoignage. Je suis présidente d’une association à la Roche l’Abeille pour lutter contre l’implantation d’une antenne relai. Nous avons réussi à informer la population, à contrer la mairie et finalement en avertissant aussi les médias locaux, Orange est partie. La solution est aussi dans le regroupement des personnes. L’argument d’Orange c’était de dire que ce n’était que l’installation de la 4 G. Or ce qui se passe c’est que c’est d’abord la 4G et ensuite la possibilité d’installer la 5 G. Est-ce que vous pouvez me le confirmer ?

NB :

Encore une fois c’est la 5G et son monde. Actuellement le déploiement de la 5 G c’est le déploiement de l’antenne 5 G et le renforcement du réseau de la 4 G et ces deux dernières années on a vu pousser des antennes partout. Parce que l’objectif c’est que l’ensemble du territoire soit couvert et qu’il n’y ait aucune zone blanche. Donc oui, ca va avec. Des dossiers que j’ai pu voir, en plus de l’implantation d’antennes 4 G, c’est bien spécifié que, après, l’opérateur est libre d’augmenter la puissance et de passer sur des antennes 5 G. Et bravo si vous les avez fait partir mais est-ce qu’ils sont partis loin ? C’est quelque chose qui fonctionne en duo entre l’industrie et le gouvernement. Le gouvernement a donné, il me semble 5 milliard – les opérateurs devaient verser une redevance par antennes qui devait rapporter 5 milliard à nous tous- et il a dit qu’il supprimait cette redevance en échange d’une couverture de l’ensemble du territoire et de la suppression des zones blanches.

Une intervention :

Je reçois des appels sur mon smartphone de personnes en habitats éphémères et mobiles. Elles se sont réfugiées en zone grise ou blanche dans un mobile home, une tente ou autre, et on se demande si il ne faudrait pas contacter l’ARS en leur disant que c’est peut-être le moment de prévoir dans la planification de l’urbanisme de garder des zones blanches. Où est-ce que vous en êtes dans la protection des populations vis-à-vis de la protection des rayonnements. De passer de 3,4 à la 5G sur un temps très courts, dans une frénésie sans calcul, sans principe de précaution. Au niveau de l’Europe on ne sait pas sur le long terme ce que ça peut donner. As-tu des échos sur des démarches d’interpellation de l’ARS ?

Une intervention :

Je voudrais répondre à votre question qui est très intéressante. Il faut savoir qu’en ce qui concerne les zones blanches et les personnes électrosensibles, celles qui en ont marre, de cette pollution électro magnétique, ont a fait des démarches auprès des ARS. J’en fait partie. Il y a longtemps. Il y a eu un appel des EHS (électrohypersensible) pour qu’on fasse un témoignage, qu’on l’envoie aux agences régionales de santé et à la direction générale. On a fait un appel en 2012. Dans le but de faire sortir une loi avec Robin des toits en soutien, avec une député qui s’appelle Laurence Abeille. Elle a été refusée. Finalement elle est sortie en 2015. Dans cette loi il y a un article qui disait qu’il fallait un rapport, sous un an, pour l’État, sur l’électrosensibilité des gens comme moi, comme environ 3,5 millions de personnes déclarées comme électrohypersensibles et tous ceux qui s’ignorent. Ce rapport de 382 pages est sorti en 2018. 300 pages d’auditions fait par l’ANSES. Il ne dit pas qu’il n’y a pas de souffrance. Il dit qu’il y a des personnes qui sont allergiques aux ondes électromagnétiques. Pourquoi je parle d’allergie, parce qu’il n’y a pas que les ondes électromagnétiques qui sont concernées, il y a aussi les métaux. Dans la population, depuis plus de 100 ans on met du mercure dans les bouches avec les amalgames dentaires. Et le mélanges métaux et ondes font un cocktail néfaste pour les organismes. En ce qui concerne les études, il y en a depuis longtemps. Qui m’a éclairé ? c’est le professeur Pierre Le Ruz en physiologie du Crirem. Je me demandais ce que j’avais donc j’ai fait des investigations et je suis tombé sur des associations comme Robin des toits, le Crirem…

Un ancien militaire de la Royal Navy a fait des conférences là-dessus : il dit un portable n’est pas un outil sociale mais d’urgence. Le professeur Belpomme qui s’est penché sur ces questions et qu’on a fait passer pour un complotiste.

Ce rapport de l’Anses ne remet pas en question les effets sur la santé des ondes, du mercure mais évidemment ça demande encore des études. Mais il y en a plein des études sur les effets néfastes des ondes, jusqu’au cancer. On le sait. Tout dépend de l’utilisation mais aussi du monde que l’on veut demain. Est-ce que demain je veux des objets tous connectés ? Est-ce que j’en ai besoin ? Il faut éviter d’acheter ces objets. Il faut boycotter ça. Mais il faut être nombreux. Et pour revenir sur la 5 G c’est 45 mille satellites autour de la terre. Il y a eu des pétitions pour demander un moratoire. Ca n’a rien donné. L’Anses a sorti un petit rapport sur la 5G. Ca n’a pas suffit. La 5G est une arme. C’est des zones millimétriques qui appartenaient en fin de compte à chaque gouvernement. Ca a été mis aux enchères.

NB :

Tu voulais savoir si il pouvaient y avoir des zones blanches réservées. Il y a des tentatives pour défendre des zones de la part de personnes EHS qui sont en errance et c’est vrai qu’il y a des zones perdues dans la forêt où des gens vivent parce qu’elles ne supportent plus ces ondes et les opérateurs viennent implanter des antennes et les personnes ont beau réclamer la sauvegarde de cette zone blanche, qui n’impacte personnes à part quelques promeneurs. Mais le discours de l’État c’est de dire qu’il faut, en cas d’accident, pouvoir prévenir les secours. C’est ahurissant. Il y a un projet à Durebon défendu par Michèle Rivasi, député européenne, réservé aux personnes EHS pour leur permettre d’avoir un lieu de vie et en même temps d’étude. Et même pour créer ce centre, une petite zone, elle a énormément de difficulté.

Une intervention :

Quand j’ai été contacté par ces personnes EHS qui m’ont expliqué dans quelle situation elles se trouvaient, je me suis dis qu’on allait faire un courrier au préfet et puis à la direction de l’ARS. Ces personnes sont suivies, avec des certificats, c’est sérieux. Ca demande à être pris en compte par les politiques publiques y compris avec les plans d’urbanisme. On voit bien que ces antennes c’est des passes droits. Entrer là-dedans en demandant de repenser l’implantation des antennes en préservant des espaces pour les personnes EHS, ça veut dire qu’il va falloir penser le mode d’habiter ces espaces, un mode réversible, écologique, une vision un peu idyllique mais c’est aussi une façon de combattre l’institution en la prenant par le talon d’Achille en lui disant : « éh oh vous êtes en train de commettre un véritable crime. Dans deux, trois cinq ans, des études vont tomber, et puis ce système est hyper vulnérable ». Ma deuxième question c’est la résilience technologique. Est-ce qu’il y a un plan B ? Le rapport de la commission dit que ça va être difficile de mettre un flic derrière chaque antenne.

NB :

Le plan B il n’y en a pas. Il ne faut pas se laisser enfermer dans l’imaginaire dans lequel c’est soit la 5 G soit le retour à la lampe à huile. Il y a plein de chose à imaginer. Il y a plein de modèles. Un moyen de résister c’est de montrer qu’il y a plein d’alternatives. Plutôt que la téléchirurgie et développer la 5G, je préfère qu’on recrute du personnel hospitalier. Souvent ces technologies là on peut leur opposer de l’humain. Surtout que leur installation ça coûte très cher, donc où est l’intérêt ? Ca c’est une idée parmi d’autres.

Une intervention :

Ma question est plus par rapport aux zones blanches. J’ai un ami électro sensible, je ne dis pas EHS parce que lui il n’est pas encore hyper sensible mais quand il va dans certains endroits, en ville, il met trois jours à s’en remettre. Pendant une période il a fait un tour de France des zones blanches ou grises et il a trouvé des endroits où il y avait des gens qui se regroupaient en zones blanches et le fait qu’ils mettent des antennes c’est qu’ils ne voulaient pas reconnaître l’existence de personnes EHS. Tu penses que c’est vrai ?

NB :

Je ne pense pas qu’ils implantent pour ne pas avoir à reconnaître ça mais qu’ils implantent des antennes parce que le projet c’est qu’il n’y ait aucunes zones blanches et que les EHS c’est quantité négligeable.et ils préfèrent les ignorer. Je peux témoigner d’avoir un peu fait des conférences un peu partout avec le linky puis la 5G et le nombre de témoignages de gens EHS est vraiment important et ça touche tout le monde : il n’y a pas de profil type. Je pars du principe qu’on est tous électrosensibles. On subit tous les ondes. Si on se met au soleil pendant 5 heures on choppe tous des coup de soleil. Ce sont des ondes aussi. On devient hyper sensible.

L’Anses dit que ça pourrait toucher 5 % de la population. L’anses a toujours des formules ambigues : oui les rapports disent que ça a des impacts sur la santé humaine mais qu’il faut encore d’autres études pour confirmer. Dans un rapport il est dit : pas de nouveaux risques avec la 5G mais en fait ça veut dire que les risques dont il parlait dans les rapports précédents sont toujours valables avec la 5G mais que l’Anses n’en n’a pas constaté de nouveaux. Dans les médias qu’est-ce qu’il est sorti : « rapport de l’Anses, pas de nouveaux dangers avec la 5 G », donc tout le monde s’est dit, la 5G pas de danger pour la santé.

Une intervention :

Je voulais faire une première remarque. La commission internationale de protection des rayonnement nucléaire, qui protège contre les rayonnement, fixe des normes par rapport au nombre de décès et de maladies qu’on admet. Je pense, quand on parle d’une protection relativement à ces ondes électro magnétiques, qu’on va arriver à quelque chose de similaire. L’autre chose c’est avez-vous entendu parler de ce rapport sénatorial de juin 2021 « Outil numérique et crise sanitaire » ?

NB :

C’est un rapport qui a été réalisé par des sénateurs Modem et LR, des personnes qui peuvent être au pouvoir demain et ce rapport étudie comment on pourrait utiliser les outils numériques dans le cadre d’une pandémie, là c’est dans le cadre d’une pandémie mais on comprend bien que ça pourrait être suite à un attentat important, et les préconisations font assez froid dans le dos ! Parmi les propositions il y a l’obligation d’utiliser des objets connectés. Ils disent, voilà, dans le cadre d’un pandémie ce n’est peut-être pas superflu d’imposer l’utilisation d’objets connectés, par exemple une balance, ou une montre qui prend le poul, la température, etc., et ensuite on peut vous envoyer un QR code pour vous laisser sortir de chez vous, si vous avez 38° de température vous ne pouvez pas sortir. Donc la balance n’aura jamais aussi bien porté son nom et révéler votre état de santé. Et c’est l’État qui autorisera les sorties. Autre proposition, c’est de dire en cas de pandémie, le fait de sortir de chez soi expose à une risque, donc ça a un coût parce que si vous devez, après, être soigné ça va coûter à la société. On peut imaginer que les citoyens paieraient une petite somme pour prévenir ce risque. Il faudrait payer pour sortir de chez soi en cas de pandémie. Voilà le genre de propositions faites par ces sénateurs tout à fait sérieusement et en prenant tout ce qui a été ou va être fait à l’étranger – et là encore on voit l’importance du smartphone où la surveillance s’est fait grâce à la géolocalisation des smartphones. Là on se dit qu’il suffit de le laisser chez soi et puis on sort mais non, dans certains pays les autorités appelaient les personnes pour vérifier qu’elles étaient bien à côté de leur smartphone et dans certains cas qu’elles se prennent en photo et envoient le selfi pour confirmer qu’elles se trouvaient bien chez elles. E ce rapport-là cite cela, et si des démocraties comptent leur morts et des dictatures les vies pourquoi ne pas aller vers ce genre de modèles.

Une intervention :

Je voudrais savoir quel individu on est en train de construire. J’ai de la peine quand je vois tous ces jeunes se balader avec le nez collé. Je ne parle pas du crétin digital, de ce genre de choses, de tous celles et ceux qui deviennent obèses, etc. En France il y a 20 à 25 % de gens qui sont à côté de tout se qui touche à internet – la fracture numérique- qu’est-ce qu’ils deviennent ? Pour le vaccin, par exemple, on doit être quasiment les champions de la vaccination mais les plus mauvais pour les personnes âgées. Il y a une fracture et on s’en fout !

NB :

Sur cette fracture, la réponse des autorités c’est de mettre en place des formations pour lutter contre l’illectronisme. A mon avis c’est un piège. Parce que ça veut dire que c’est un moyen d’accélérer le mouvement et de tous nous emmener vers ce modèle. Ce qu’il faut c’est imposer d’autres solutions, qu’on ne soit pas obligé de passer par le numérique pour prendre un rendez-vous pour se faire vacciner, pour déclarer ses impôts, etc. Encore une fois c’est remettre de l’humain. On nous fait croire que c’est écologique la dématérialisation. Qu’est-ce qu’on constate ? c’est que dans les CAF, à Pôle emploi il n’y a plus d’agents en face de vous, vous cherchez tout seul votre emploi par ordinateur puis l’agence c’est en dernier recours que vous pouvez rencontrer un humain. La solution, il y en a plein, je pense à celle là parce que c’est la facilité, ça marche et ça va mieux. A la Courneuve Enedis avait fermé sa dernière boutique physique. C’est un endroit plutôt défavorisé. Tout le monde devait régler ses problèmes, ses factures par informatique. Il y a des agents de la CGT qui ont refusé ça, qui ont trouvé la clef du local et qui ont réinvesti le lieu et maintenu une permanence ouverte. Ils ont eu des centaines de personnes qui sont venues. Un des agents m’a donné un exemple : un couple asiatique ne parlant pas français, on leur dit allez régler votre problème sur internet. Impossible. Ils sont venus avec leur enfant qui parlait un peu français. Le gamin ne savait pas forcément tout traduire mais avec des gestes, dessins, on arrive à se comprendre et à régler le problème. Ces personnes là, si elle se retrouvent seules face à leur ordinateur elles sont foutues.

Une intervention :

Je voudrais aborder le forum économique de Davos. En fin de compte toutes les technologies qui sont en train d’être développées c’est au niveau mondial et notamment à ce forum là. Le Covid 19 la grande réinitialisation sur internet est sorti en 2016 La grande révolution industrielle. Tout ce qu’on vit là était prévu et jusqu’en 2030. Vous allez avoir tout ce qu’ils veulent nous faire. Agenda 2010, agenda 2030. C’est deux documents très important à lire et vous comprendrez pourquoi le forum de Davos c’est important.

NB :

Sur les enfants : les professionnels de l’enfance sonnent l’alarme. Là encore c’est une psy qui m’expliquait que les apprentissages des bébés passent par le regard et ils constatent d’important retard d’apprentissage parce que les parents ne prennent plus le temps de regarder leur bébés parce qu’il sont vissés sur leur smartphone. Et c’est une addiction. Un addictologue me disait que la plupart des consultations chez les jeunes qu’il a ça concerne les écrans. En fait ils utilisent des neuroscientifiques pour utiliser les failles de notre cerveau. Mais là où c’est vraiment puissant comme addiction c’est qu’avec le smartphone c’est comme si on avait le dealer en permanence dans notre poche et la drogue à volonté. Et avec les notifications, les sonneries, etc. c’est comme si le dealer tout au long de la journée appelait le jeune en lui disant : « vient encore prendre une dose ». Donc ce sont des addictions très importantes.

Une intervention :

Peux-tu préciser nous préciser le déploiement de ces 40 ou 45 mille satellites avec derrière Elon Musc en quoi ça contribue au déploiement de la 5G.

NB :

Là encore c’est indépendant et à la fois lié. C’est dans l’objectif d’un monde hyper connecté et de la 5G. Ce projet est mené par Elon Musc. Mais il y a d’autres projets, donc il pourrait y avoir encore plus de satellites. On pensait ne pas avoir de prise sur ce projet d’Elon Musc mais dans 3 jours je vais à Saint-Senier-de-beuvron parce que ces satellites on besoin de relais terrestres qui ne peuvent pas être installés n’importe où. Et là les habitant se sont mobilisés et on fait annuler le projet. Donc Elon Musc doit chercher un autre endroit pour implanter son relai terrestre. Donc on n’est pas complètement démuni.

Une intervention :

Quand on parlait de la ville qui a refusé l’antenne Orange, en fait il n’y a pas que Orange. Et de toute façon ça se multiplie aussi par le nombre d’opérateur. Ca n’est pas la même antenne qui sert à plusieurs opérateurs, non ?

NB :

Sur certains pylônes il peut y avoir tous les opérateurs. L’objectif fixé par le gouvernement c’est de supprimer toutes les zones blanches. Donc il y a des zones où il y aura un seul opérateur. Dans le centre de Paris il y a les quatre réunis. Ce qui est préoccupant c’est cette volonté de supprimer toutes les zones blanches. Oui ils reculent et s’implantent un peu plus loin mais ça montre qu’il y a une résistance à ça ça alerte aussi le voisinage, donc la population. Ca montre qu’on ne va pas forcément accepter ce modèle de société en restant les bras croisés.

Une intervention :

Il y a un site très bien sur internet si on veut savoir où sont installés les antennes relais c’est le site de l’ANFR cartoradio.

CR réalisé par Michèle G. et Anne V.

Regards arabo-musulmans sur l’Occident

Moulay-Bachir BELQAID, est titulaire d’un doctorat en études sur le monde arabe (Bordeaux III, 1991), d’un DEA de littérature comparée (Limoges, 1986) et d’une maîtrise en langue et littérature arabes (Marrakech, 1985). Il a exercé diverses activités, dont employé dans un grand centre commercial… Mais il a surtout écrit de nombreux livres sur l’islam, sur la question laïque, et sur les rapports entre islam et Occident.

– Le Voile démasqué, Paris, Erick Bonnier, 2014 ;

– L’Amour en islam. De l’enchantement à l’étouffement, Paris, Erick Bonnier, 2015 ;

– Réflexions sur la laïcité arabe, Paris, Erick Bonnier, 2017 ;

– Regards arabo-musulmans sur l’Occident, Paris, Erick Bonnier, 2018 ;

– L’Islam en crise. Plaidoyer pour une voi(e)x méditerranéenne, Paris, Erick Bonnier, 2022.

Enseignant d’arabe à Culture Maghreb Limousin, il donne des conférences et participe souvent à des débats. Il a en outre été invité à plusieurs émissions :

– « Culture d’islam » sur France-culture en 2015, 2017 et 2022 ;

– Plusieurs invitations à RCF, à Radio-Orient, à TV5-Monde…

Il était déjà intervenu en 2014 au cercle Gramsci pour Le Voile démasqué. Nous le remercions de sa fidélité, et nous sommes sûrs que la soirée-débat à venir sera aussi intéressante, avec un objet très original, et bizarrement négligé jusqu’ici par les spécialistes. Voici cet objet, tel que l’expose notre invité :

‘‘Si l’Occident a réussi à parler au nom des autres et à les représenter, comment et pourquoi a-t-il pu entreprendre une telle démarche, alors que dans le monde arabo-musulman il n’y a rien de similaire ? J’examine donc le regard que celui-ci portait (et porte encore) sur l’Europe. Je m’interroge sur l’indifférence réservée à l’Autre. Une indifférence relative, certes, mais très significative. D’où vient-elle, quelles en sont les causes ? Dérive-t-elle de la perception que nous nous faisons de l’Autre (c’est-à-dire qu’une fois que nous avons constaté que cet Autre est différent de nous, nous ne serions pas censés produire un discours sur lui ?) ou bien de notre propre vision du monde ? Dérive-t-elle de la culture (au sens anthropologique) arabo-musulmane ? De l’islam en tant que religion ? Il est difficile de trancher car la recherche en ce domaine, notamment de la part des intellectuels arabo-musulmans, n’avance que timidement. Mais une chose est sûre : comme le dit Nasser Al-Rabat, « nous [Arabo-musulmans] sommes défaillants quant à nos connaissances de l’Occident, qui est pourtant notre alter ego historique et le modèle que nous avons essayé de copier pendant plus d’un siècle. »’’

Première partie du compte rendu du débat avec Moulay-Bachir Belqaïd :

L’occidentalisme. Regards arabo-musulmans sur l’Europe.

Si l’Occident a réussi à parler au nom des autres et à les représenter, comment et pourquoi a-t-il pu entreprendre une telle démarche, alors que dans le monde arabo-musulman il n’y a rien de similaire ? D’où vient l’indifférence de ce dernier ? Dérive-t-elle de la culture (au sens anthropologique) arabo-musulmane, ou bien de l’islam en tant que religion ? Certains chercheurs, comme Bernard Lewis, expliquent cette indifférence par le manque de curiosité chez les Arabes. Cette thèse manque de validité scientifique, car la curiosité n’est pas une valeur qui serait réservée à un peuple spécifique. L’argument lewisien laisse apparaître en filigrane la supériorité de la culture européenne sur la culture arabo-musulmane. Car qui dit curiosité dit découverte. Or si l’on admet la thèse de Lewis, les Arabes doivent à l’Europe le prix de sa curiosité, à savoir la reconnaissance de sa supériorité. Et voilà comment cette thèse nous ramène implicitement à l’européocentrisme.

Edward Saïd, lui, nous explique l’absence du discours arabo-musulman sur l’Occident par le caractère local de la conscience arabo-musulmane, par opposition à la conscience européenne qui a une tendance expansionniste. La thèse de Saïd souligne le parallélisme entre le pouvoir (les nouveaux rapports économiques européens, l’orientation politique) et le savoir (l’orientalisme en tant que discours occidental sur la société arabo-musulmane). Cette thèse n’est pas convaincante non plus, car, par exemple, l’Empire ottoman depuis le xve jusqu’au xixe siècles fut une autorité politique et économique vivante. Et pourtant ces conditions n’ont pas donné lieu à un « discours » arabo-musulman sur l’Europe à l’instar de l’orientalisme. Autre exemple : les conquêtes arabo-islamiques n’étaient-elles pas des mouvements expansionnistes ?

* * *

L’absence de « discours » arabo-islamique sur l’Europe, d’après moi, est dû au type de pensée élaboré par al-Ghazali, auteur du livre La réfutation des philosophes. Depuis sa mort en 1111, aucune innovation notable n’a été observée dans le champ intellectuel arabo-musulman, qui s’est retrouvé enfermé dans le conservatisme et s’est fixé comme objectif les seules préservation et sauvegarde de sa tradition.

Ce bannissement de la philosophie s’est accompagné d’une réactualisation de la théologie, qui va servir de refuge. A partir de cette période la société a commencé à vivre un état de vide intellectuel. J’entends par « vide » l’absence d’un mouvement critique, comme les Lumières en Europe, par exemple, qui aurait été capable de peser sur le cours des choses. Dans le cas de la société arabe, cet esprit a été avorté par al-Ghazali qui a barré la route à toute rationalité autonome. Son livre, La réfutation des philosophes, exprime ses thèses réfractaires à tout usage de la raison. Ce n’est donc pas un hasard si al-Ghazali est considéré comme le « législateur de la décadence. » Tous les travaux qui ont été entrepris après ce théologien n’ont fait qu’interpréter ou commenter ses œuvres avec le même type de pensée, les mêmes schèmes et les mêmes moyens d’analyse sous la couverture de la « réforme » (Islah).

* * *

Tout compte fait, comment la pensée arabo-musulmane a-t-elle parcouru la Différence ? Pour répondre à cette question, j’ai fixé mon attention sur le récit de voyage. Pourquoi ? Parce que le récit de voyage n’est pas seulement un ensemble d’impressions décrivant des hommes, des femmes ou des lieux étrangers au voyageur ; il est plutôt un appel à la connaissance de l’Autre. Il est un lieu – le texte – de rencontre et d’entrecroisement entre le dehors et le dedans. C’est un lieu d’accueil réservé à l’Autre. Celui-ci devient ainsi partenaire de l’intimité du voyageur comme question silencieuse. Voyager, c’est aller ailleurs, c’est rendre cet ailleurs, à travers le texte et par le biais du langage, aussi accessible et familier que possible. Le récit de voyage exprime la dialectique de l’ici et de l’ailleurs. Ce qui importe dans ce mouvement, c’est la relation qui parle / part de l’un à l’autre. Une relation qui mine tout logocentrisme, autrement dit toute parole d’autosuffisance que chaque identité développe sur une autre.

Quelle est l’image de l’Europe dans ces relations de voyage, anciennes et modernes, que j’ai étudiées ? Il y a tout d’abord l’image de « l’infidèle », qui renvoie bel et bien à l’histoire de l’idéologie de l’islam-institution. Cette image réactualise toute une atmosphère passéiste qui a l’inconvénient d’empêcher le savoir arabo-musulman d’acquérir de nouvelles façons de penser et l’Autre et soi-même. Ensuite, il y a l’image du colonisateur, qui elle, réactualise une (sub)conscience idéologique qui empêche la connaissance de l’Autre et qui enferme le sujet arabo-musulman dans l’outrecuidance au sujet de son propre passé. Ces deux empêchements handicapent le sujet arabe pour penser l’Autre autrement : c’est-à-dire reconnaître tout simplement sa différence en tant que telle.

L’ouverture sur l’Europe a révélé aux Arabes l’ampleur de leur retard et le fossé qui les séparait d’elle. Du coup, elle a donné lieu à une forme de conscience qui envisageait le rapport entre le Moi et l’Autre sous deux aspects binaires : fascination / répulsion qui, toutes deux, marquent, depuis l’âge libéral, le regard arabo-musulman sur l’Europe comme un dialogisme.

Tout compte fait, si la vision européenne de l’Islam a tiré profit des méthodes tirées de la philologie, de l’histoire comparée des religions, de la sociologie, de l’ethnologie, ou des mouvements littéraires (romantisme) et artistique, en modifiant chaque fois sa propre perception, inversement la vision arabo-musulmane n’a rien connu de similaire. L’infrastructure théologique est restée l’arrière-plan de cette dernière. Preuve en est que nous trouvons dans les relations de voyage musulmanes des formules telles que « idolâtres », « polythéistes », « nazariens », « ennemis de la religion », etc. Avec les Ottomans nous assistons à la naissance de deux visions : la première exprime la peur et la seconde reflète la fascination.

Pourquoi l’Europe est-elle devenue à la fois fascinante et effrayante ? Parce qu’elle a connu sans doute un virage dans son histoire, après lequel elle n’apparaît plus comme barbare, mais comme puissante. Ce virage s’est manifesté dans la révolution scientifique qui s’est produite en Europe. Le monde musulman, lui, a refusé l’imprimerie qui a révolutionné les mentalités en Europe. Pour les Ottomans, l’écriture était sacrée et on préférait l’art de la calligraphie à l’imprimerie. Ainsi, en 1515, un décret du sultan Selim Ie punissait de mort tout utilisateur d’une presse. Cette impossibilité de concilier l’islam (dans sa version ottomane) et le progrès scientifique allait conduire au désastre. Ainsi, après avoir fourni idées et inspirations aux universitaires européens pendant le Moyen-âge, les scientifiques musulmans se coupaient des recherches les plus récentes.

Une fois l’Europe identifiée comme puissante, l’Empire ottoman adopta la politique dite tanzimat dans le but de rattraper son retard. Peu importe l’échec de cette politique ; ce qu’il faut retenir, c’est que les dirigeants musulmans ont commencé à envoyer des étudiants en Europe pour qu’ils s’instruisent. Et il suffit de comparer le voyage de Ibn Fadlan et celui de Tahtawi (1801-1873) pour mesurer l’ampleur du changement de la vision arabo-musulmane de l’Autre. Le premier est parti comme émissaire du calife al-Muqtadir pour enseigner les vertus de l’Islam, alors que le second, émissaire de Mehmet Ali, s’est rendu en France pour s’instruire.

Dans son livre L’or de Paris, Tahtawi décrit avec admiration les mœurs, les institutions, les lois, la culture des Français. L’auteur invite les Arabes et les Musulmans à s’inspirer du modèle français. Pour Tahtawi, rien dans l’islam ne s’oppose à emprunter à l’« infidèle » des éléments qui pourraient augmenter la puissance des Musulmans. Il ne voit pas l’Europe comme un danger, mais comme une réalité humaine digne d’être connue et appréciée à sa juste valeur, et par laquelle il faut passer pour trouver les forces nécessaires. Le cas inverse, c’est-à-dire le rejet ou l’ignorance, serait une grave erreur. L’Histoire lui a donné raison, ô combien !

Bien que la vision de Tahtawi inaugure l’âge d’une ouverture relative à l’Occident, elle n’a pas tardé à laisser la place à une autre, de nature idéologique, issue du combat contre la colonisation. J’entends par « idéologie » l’attitude de l’avant-garde arabe qui encadrait le combat pour la libération. La lutte a provoqué en effet une modification dans les rapports de force entre l’Europe et le monde arabe. Le retour de ce dernier sur la scène internationale et sa reprise de la parole se sont faits progressivement ; il était aidé en cela par deux facteurs : 1 ) l’émergence de la conscience politique incarnée dans le nationalisme, et 2 ) les nouvelles idéologies, et notamment le marxisme qui faisait irruption dans le monde arabe. Ajoutons à cela le changement sur le plan international, à savoir la division du monde en deux blocs : socialiste, qui soutenait les mouvements de libération nationale, et capitaliste. Sur cette toile de fond se sont dessinés une nouvelle position et un nouveau regard sur l’Europe. En effet, celle-ci n’a plus été sujet d’admiration ni non plus de refus aveugle, mais objet de critique. Il s’agissait de critiquer et de mettre à nu le discours que l’Europe portait et développait sur le monde arabe : à savoir l’orientalisme.

Pour conclure, je dirai que les Arabo-musulmans ont montré un manque d’intérêt vis-à-vis du christianisme et vis-à-vis des langues européennes pour les raisons suivantes :

1 – La pensée arabo-musulmane a été focalisée sur l’ultime message divin qui, pour les Musulmans, porte dans ses replis la « Vérité absolue ». La « Vérité absolue » est donc là, de leur côté ; alors à quoi bon aller chercher quoi que ce soit ailleurs ? Rien ne justifierait une telle démarche. Toutes les réponses sont énoncées dans le Texte, et il suffit de le déchiffrer. Ainsi on a négligé la Différence. Nous pouvons même dire que cette Différence est exclue, du fait qu’elle ne détient pas la Vérité, ou plutôt que sa Vérité à elle est « falsifiée ». C’est cette « logique » théocratique qui laisse, en fait, la connaissance de l’Autre filer entre les doigts de l’homme arabo-musulman.

2 – La coexistence confessionnelle. La société arabo-musulmane se compose de plusieurs éléments. Musulmans, Chrétiens, Juifs et d’autres vivent quotidiennement côte à côte. Et grâce à la loi de l’hospitalité, qui imprime la mentalité et l’âme arabo-musulmanes, cet aspect existentialo-social permet aux Musulmans de voir de plus près les rites, les comportements, les mœurs, les habitudes et les traditions tant chrétiennes que juives sur le sol arabe. Une telle coexistence n’éveille pas chez les Musulmans une curiosité quelconque, puisque les autres font partie de leur vie sociale.

3 – La spécialisation. La structure économique de la société arabe d’antan n’était pas basée sur la production comme ultime valeur. Les rapports de production étaient, dialectiquement, accompagnés par un type de pensée qui nous explique la perméabilité des frontières dans le domaine de savoir. Ainsi s’explique pourquoi l’intellectuel arabe au Moyen-âge est à la fois philosophe, linguiste, grammairien, médecin, juriste, et poète.

4 – Le manque de centres et d’instituts de recherche libres. L’absence de tels centres traduit, cognitivement parlant, notre misère intellectuelle qui s’ajoute à notre misère sociale, économique et religieuse. Une telle situation ne peut créer que des souffrances, voire des violences. C’est pourquoi, explique Talbi, nous sommes intransigeants avec nous-mêmes comme avec les autres. Tout ce que nous savons sur nous-mêmes vient de l’extérieur. N’est-ce pas là le summum de la dérision ? Les dirigeants arabes accordent beaucoup plus d’importance à la guerre qu’à la pensée, parce que la pensée leur fait peur.

En somme, l’état de la recherche dans le monde arabe est très critique. François Zabbal écrit : « Aujourd’hui, quelques esprits lucides découvrent avec effarement le terrible bilan de près d’un demi-siècle d’indépendances nationales : ici un enseignement sinistré, là un analphabétisme dramatique, et partout un état rudimentaire des sciences et des techniques qui explique la fuite des cerveaux et l’absence d’une quelconque innovation technique ou scientifique dans l’ensemble du monde arabe au cours du XXe siècle. »

5 – Le manque d’une véritable culture de débat, en raison de la dictature de l’ignorance. Cette dictature conduit directement à toutes sortes d’extrémismes. Talbi écrit à ce propos : « Nous vivons au sein d’une société, dans des conditions qui, de façon générale, refusent le dialogue et ne respectent pas l’autre tel qu’il est et tel qu’il veut être. C’est pourquoi nous finissons toujours par nous affronter de façon violente. »

Suite de notre soirée

« L’occidentalisme. Regards arabo-musulmans sur l’Europe »

avec Bachir BELQAÏD :

Le débat

Une intervention : Merci de cet exposé brillant et concis à la fois, ce qui est une performance. Vous avez fait référence à ce philosophe qui a vécu entre 1058 et 1112, Ghazali, et qui a, le premier, mis en œuvre cette philosophie selon laquelle toute vérité vient du passé, de ce qui a déjà été vécu. Comment se fait-il qu’une civilisation aussi riche que la civilisation arabe ait accepté cette théorie-là aussi facilement ?

Bachir Belqaïd : Je suis incapable d’expliquer ce qui s’est passé. A un certain moment, un ressort s’est brisé. Al Ghazali était le contemporain d’Averroès. Et à son livre Réfutation des philosophes, ou L’incohérence des philosophes, Averroès a répondu par L’incohérence de l’incohérence. Je n’arrive pas à expliquer comment la pensée de Ghazali a dominé, alors qu’Averroès a été obligé de prendre la fuite. Sa pensée s’est développée en Occident davantage qu’en Orient. Il a amorcé la modernité.

Juste après Ghazali, qui a pris la relève ? Des penseurs des idéologies extrémistes, jusqu’à aujourd’hui avec le wahhabisme : le même type de pensée, les mêmes schèmes, le même paradigme. On n’arrive pas à se débarrasser de cette idéologie.

Une intervention : Est-ce que les pouvoirs autoritaires dans le monde arabe ont joué un rôle particulier, pour promouvoir plutôt les idées de Ghazali que celles d’Averroès ? Sachant qu’en Europe c’étaient des pouvoirs autoritaires aussi ; mais il y a eu au XVIIIe siècle des « despotes éclairés », par exemple en Russie : c’étaient de vrais despotes, mais ils ont été aussi les protecteurs de certains philosophes des Lumières, comme Frédéric II avec Voltaire, en Prusse… Voltaire critiquait le christianisme : c’était la religion de l’Europe, son problème, et non pas l’islam. Mais pourquoi l’équivalent n’a-t-il pas eu lieu ? Est-ce qu’on peut accuser les pouvoirs politiques dans le monde arabe d’avoir instrumentalisé une certaine conception de l’islam ? Et pourquoi n’y a-t-il pas eu l’équivalent des despotes éclairés, par exemple dans l’Empire ottoman ? Il a fallu attendre le XIXe siècle pour voir les tanzimat, c’est-à-dire le moment où l’Empire décline, pour qu’il se dise enfin : « Tiens! Il faut peut-être s’inspirer de l’Occident, parce qu’il gagne des batailles alors que nous qui avons la vraie religion, nous les perdons ».

BB : Comme le pouvoir en place n’avait pas de légitimité, sa seule légitimité c’était la religion. Il y a un rapport dialectique entre le prince et le savant. Le savant légitime l’homme politique, et ce dernier se fait le protecteur du savant. Il n’y avait pas d’espace public, ni de contre-pouvoir. Comme le sultan ou le calife n’a pas de légitimité, n’est pas issu de la volonté populaire, il recourt à l’homme de la religion pour que ce dernier lui assure, à partir d’un verset ou d’un hadith, une certaine légitimité. Voilà le problème. Et même aujourd’hui, aucun pouvoir n’est démocratique et tous reposent sur la religion. Qui émet la moindre critique de l’islam, son sort sera scellé.

L’islam coranique, lui, incite à la démocratie, au respect de la volonté populaire, il se marie avec toutes les valeurs modernes comme la démocratie, la laïcité. Mais les régimes en place ne veulent pas de ça ! Et l’Occident encourage aussi cet état de fait, il faut être honnête. Développer la démocratie dans le monde arabe, ce n’est pas possible.

Une intervention : C’est très fort, ce que vous affirmez : « Ce n’est pas possible » ! Est-ce que c’est une affirmation issue de votre réflexion personnelle, ou est-ce que c’est un constat géopolitique, ou économique ?

BB : Cela vient de ma lecture des faits. Regardez, depuis les années 1960, les indépendances : il n’y a eu aucun processus démocratique. Chaque fois qu’il y a eu un début, il a été avorté.

Une intervention : La Tunisie, pourtant ?

BB : Regardez ce qui s’est passé. On est en train de liquider cette révolution qui a débuté il n’y a pas longtemps. Dans les années 1990 aussi, avec les élections algériennes où le FIS a failli prendre le pouvoir, il y a eu une révolution avortée : le seul choix a été ou bien les militaires, ou bien l’islamisme. Et il y a eu un quart de million de morts. Je ne sais pas. Peut-être que la position géopolitique du monde arabe explique cela : c’est une fenêtre sur l’Afrique, sur l’Orient, sur l’Europe, avec en plus des gisements de pétrole et de gaz. C’est un lieu stratégique, donc il ne faut pas de régime démocratique. Pourquoi ? Parce que ce serait une force conquérante et l’Occident (les sociétés multinationales capitalistes, pas les esprits épris de justice en Occident) n’en veut pas.

Le même intervenant : Ça veut dire que ton explication est politique, elle est liée aux rapports de forces mondiaux. Mais ces rapports politiques et économiques, ils s’appliquent aussi à tous les pays dominés, y compris par exemple à des pays d’Afrique non musulmans ou à des pays d’Amérique latine. Or on voit dans les pays d’Amérique latine des formes de démocratie se développer, avec des difficultés et des manques, certes ; et en Afrique plus difficilement encore. Mais il y a là plein de formes d’expression des sociétés civiles qui essaient de secouer les oppressions. Donc il y a un dynamisme démocratique dans des pays qui sont dominés par les puissants. Alors on pourrait se demander pourquoi ça paraît plus difficile encore dans les pays de tradition islamique, que dans d’autres qui sont tout aussi dominés ? Là non plus, les forces dominantes n’ont pas intérêt à ce qu’émergent des sociétés civiles qui contestent l’ordre international. Pourquoi ça peut marcher en Amérique latine ou en Afrique subsaharienne, et ça ne marche pas dans le monde arabo-musulman ? Il y en a (comme Zemmour) qui donnent des réponses (je sais que ce n’est pas la tienne) et qui disent que la nature de l’islam est incompatible avec la démocratie…

BB : De toutes façons, là ou il y a des gisements, des richesses (même en Afrique, au Mali il y a de l’or, de l’uranium…) il y a des problèmes. Mais en fait il y a dans le monde arabo-musulman collusion entre l’Occident et les pouvoirs en place. C’est ça, le problème. Le pouvoir en place en tire profit. Regardez la guerre d’Afghanistan : le président américain de l’époque qualifiait les terroristes de « combattants de la liberté » ! Il a encouragé ce type d’extrémisme, pour mettre des bâtons dans les roues des démocrates. Les talibans, c’est des types qui pensent : il y a Dieu, et puis rien.

L’islam est à l’antipode de ça. C’est une lumière. C’est la raison. C’est la réflexion. C’est le respect. C’est la dignité humaine : « Nous avons honoré l’être humain »… Cette dignité est bafouée dans le monde arabo-musulman. Les prisons sont pleines. Pleines de gens qui, tout simplement, ont réclamé la liberté d’expression, la liberté de la presse ou de conscience. On utilise un type d’islam pour dominer et pour retarder la révolution à venir. Et plus on repousse la révolution, et plus s’accroissent l’analphabétisme et l’ignorance. C’est malheureux. C’est tout.

Une intervention : Tu fais une distinction entre l’islam coranique et l’islam-institution. Pourtant l’islam a des institutions qui sont assez floues, par rapport aux églises chrétiennes avec leurs hiérarchies et leurs dirigeants. Comment se fait-il qu’avec une philosophie religieuse aussi humaniste, puisque tu dis que le Coran est une source de lumière intellectuelle, il n’y ait pas eu dans l’histoire un surgissement populaire et intellectuel de cet islam coranique ?

BB : Il y en a ! Sauf qu’il n’est jamais entendu. Frappé de mutisme de la part des autorités. Oui, je fais la différence entre islam-institution et islam coranique. Quand je dis islam coranique, je désacralise la lecture : qu’on prenne le Coran comme un texte, abstraction faite de la Révélation. Quand on le lit, il y a tout. Le Coran commence par « Lis ! » à l’impératif. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire utilise ta raison. Mais ça, on ne le voit pas dans l’islam-institution, d’où la raison est bannie. Dans l’islam-institution, on prend le texte et on dit : c’est comme ça.

La raison amène à réfléchir. Une situation qui date du Moyen-âge, elle ne peut pas être valable aujourd’hui en France. C’est ça qui fait peur aussi. Il y a un axe vertical et un axe horizontal. Sur l’axe vertical, il n’y a rien à ajouter : il y a Dieu et le Prophète, point barre. Mais l’axe horizontal, c’est le jeûne, la prière, etc., on peut l’aménager dans un contexte laïque comme celui de la France. Rien n’empêche l’islam d’épouser le contexte laïque. L’islam-institution, non : il amalgame. Il prend un texte qui date du Moyen-âge et il décrète qu’il est valable en tous temps et en tous lieux. C’est ça, la différence. L’islam coranique, lui, est ouvert, éclairé.

Voici un simple exemple : le jeûne. Posez la question à un musulman dogmatique : Si quelqu’un mange, et interrompt ainsi son jeûne, que doit-il faire ? Il vous répondra : « Ah, là, tu as mangé exprès, tu vas le rendre par deux mois de jeûne successifs, ou bien nourrir soixante pauvres ». Or, dans le Coran, il n’y a rien de tout cela. Si vous mangez en période de jeûne, vous pouvez rendre le jour où vous avez mangé, ça suffira. [Vous pouvez ajouter un jour de jeûne. NDLR]. Eh bien, cet islam des Lumières, on n’en veut pas. On veut que les gens soient bêtes, qu’ils le restent, et que le pouvoir en place en tire profit.

Une intervention : J’ai l’impression que tu définis une sorte d’islam laïque. Pendant la révolution arabe en Tunisie, on a vu un graffiti qui proclamait : « islaïque » ! Ça pose une question de fond à mon avis, qui est celle de la laïcité telle qu’on la connaît, nous, c’est-à-dire la séparation entre l’Église et l’État. Je dis l’État ; mais quelle serait cette relation entre la religion et la société civile, une société qui gère elle-même, qui auto-organise ses propres activités ? Voilà, j’essaie de comprendre cette relation entre laïcité et islam.

BB : J’ai abordé ça dans mon livre Réflexions sur la laïcité arabe. L’islam est par nature, par principe, laïque. Il n’y a pas de clergé. L’islam est une religion individuelle, personnelle, parce que personne ne doit rendre quoi que ce soit à quelqu’un d’autre. Chacun est responsable devant Dieu seul.

Mais il y a un procès d’intention, parce que les islamistes ou les théoriciens des pouvoirs en place ont associé laïcité et athéisme, et ont combattu la laïcité par ce biais-là. Selon eux, laïcité, ça veut dire athéisme, la fin de la religion ! Ça, c’est l’ignorance, c’est l’analphabétisme et l’absence d’un mouvement critique comme l’ont été les Lumières européennes. Si cela avait existé, cela aurait fait un travail sur les esprits et aurait protégé la société civile contre les pouvoirs en place. C’est l’absence de ce mouvement, qui a causé tant de malheurs.

Ma lecture du Coran, c’est que l’homme est libre. Libre de croire ou de ne pas croire. Il est responsable de ses actes.

Le même intervenant : Le Coran serait un texte laïque ? [BB : Oui !] Mais moi, je voulais dire que quand on se sert d’un texte religieux pour gérer les affaires de la société, on n’est plus dans le domaine personnel mais dans celui de la politique. Par exemple, en Israël, qui s’appelle « l’État juif » malheureusement, la religion est la base des conduites et des politiques.

BB : Oui, c’est tout simplement de l’instrumentalisation, parce que la religion ne gère pas la société. Il y a même un hadith qui dit que les compagnons ont interrogé le Prophète, pour lui demander comment gérer la société plus tard, après son décès. Et celui-ci leur a répondu : Vous êtes plus compétents que moi pour gérer vos affaires d’ici-bas.

Une intervention : Dans le fond, c’est une question de pouvoir. Toutes les religions ont une prétention à régler la vie de chacun. Non seulement la vie sociale et politique, mais la vie personnelle, familiale, sexuelle, la nourriture, etc. Est-ce que ce n’est pas quand les religions ont abandonné peu ou prou ce pouvoir-là, qu’elles ont permis aux sociétés d’évoluer et de se moderniser ? Et dans ce cas, pourquoi l’islam n’a pas réussi à renoncer à ce pouvoir ?

BB : Tout simplement, il n’a pas connu la démocratie. L’islam s’est développé dans un périmètre de despotisme. Regardez l’Histoire : depuis la mort du Prophète en 632 jusqu’à nos jours, la succession des pouvoirs s’est faite dans le sang. Des coups d’État. En 632 déjà, il y a eu un coup d’État. On n’a jamais connu un passage pacifique du pouvoir. Et chaque nouveau pouvoir, quand il s’installe, prend soin du religieux qui va le légitimer. Parce que l’accès au pouvoir est illégitime. Au fond, ils s’en foutent, de la religion.

Une intervention : Ça veut dire qu’il n’y a que l’Occident, qui permettrait à la fois la pire des oppressions et la meilleure des libérations ? Il n’y aurait, suivant ta logique, que l’Occident qui aurait réussi à sortir du monde de l’ignorance, du despotisme ?

BB : Qu’est-ce que ça veut dire, l’Occident ? C’est une catégorie vide de sens. En Occident il y a des gens différents, et jaloux de leurs différences. Il y a des labos, des grandes universités, des avancées culturelles partout. Il y a des acquis humains qui sont un bien commun, pour tout le monde. Pourquoi les immigrés n’arrivent-ils pas à transporter ne serait-ce qu’une idée là-bas, et la faire fructifier, comme on sème du grain ? Je le regrette.

Mais regardez l’Espagne musulmane, celle d’Averroès, héritière du patrimoine grec, de l’apport perse… L’Occident, pour moi, ça ne veut rien dire. Ou à la rigueur, par commodité, on peut dire que c’est un espace géographique.

Une intervention : Pour sortir de ce rapport binaire Occident / Orient qui est un piège, est-ce que tu pourrais rappeler les moments de la pensée arabe où il y a eu une ouverture qui s’esquissait, par exemple le mouvement des mutazilites ? Et la place de cet islam coranique dont tu parles, au sein de la Nahda ? Ces moments où une rationalité propre au monde arabe a essayé d’émerger, indépendamment de l’Occident parfois. Peut-être pas pour la Nahda ; mais les mutazilites, c’est sûr qu’ils étaient indépendants de l’Occident.

BB : Les mutazilites étaient les rationalistes de l’islam, et grâce à eux l’empire abbasside a atteint son apogée (cette dynastie a gouverné au nom de l’islam, de l’Orient jusqu’au Maghreb, de 751 jusqu’en 1258, où il a été détruit par les Tatars mongols). Mais en 848, le calife manipulé par les fuqahâ a banni les mutazilites et leur a fait subir une forme d’inquisition. Puis notre « ami » Ghazali a pris la relève ! Au XIXe siècle, il y a eu une ouverture relative sur l’Occident et on a commencé à espérer. Il y a eu, par exemple au Maroc, plusieurs réformes à l’occidentale, avec les débuts d’une vie politique des partis. Mais en 1952, avec l’arrivée des nationalistes au pouvoir, cela a pris fin. Ils ont tout détruit. Parti unique, à la stalinienne, jusqu’à nos jours. En Algérie par exemple, le FLN est toujours au pouvoir. En Irak, c’est la même chose. En Syrie, c’est le père puis son fils. Et pourtant il y a eu cette période, entre 1800 et 1950, avec une certaine pensée libre, la presse qui commençait à se développer, et les balbutiements d’une démocratie ; mais après, on a tout liquidé. L’histoire s’est répétée, comme avec les mutazilites. En 1925, pendant cet âge libéral, il y a eu un livre d’un intellectuel égyptien qui osait critiquer la religion, dire que le califat n’a rien à voir avec la religion, que l’islam n’est pas le fondement du pouvoir… Aujourd’hui, on ne peut plus écrire ce type d’ouvrages. Il y a une régression. Le Liban, c’était le Paris de l’Orient. Les maisons d’édition, la presse, les intellectuels : ça bouillonnait… et regardez aujourd’hui l’état dans lequel il est, le Liban ! C’est malheureux.

Une intervention : On dit que la laïcité à la française est souvent perçue, dans les pays musulmans, comme une guerre larvée contre la religion. Est-ce que c’est un sentiment partagé par les croyants ordinaires, dans ces pays ?

BB : La laïcité est une chance pour l’islam. La laïcité nous montre le vrai visage de ceux qui nous gouvernent. Mais cette chance, on ne veut pas nous la laisser, et le pouvoir explique que la laïcité veut éliminer l’islam, alors que c’est faux. Un intellectuel, le réformateur égyptien Mohammed Abduh, est venu en France (il est mort en 1905, l’année même de la séparation de l’Église et de l’État en France) et a dit : « Ici à Paris il y a des musulmans sans l’islam ; et là-bas au Caire il y a un islam sans musulmans ». Cette formule résume tout, elle résume le drame de l’islam. L’islam peut se marier avec la laïcité, pas de problème. Ce sont certains musulmans qui posent problème, ce n’est pas l’islam ; c’est leur lecture qui pose problème. Le livre est muet, il ne parle pas. C’est les gens qui le font parler. Et leur mentalité est moyenâgeuse. Comment se fait-il que dans les universités musulmanes, on n’enseigne pas l’ethnologie, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie ? Parce que ces approches sont libératrices. Dans ces universités, on enseigne le Texte et ses commentaires, et les commentaires sur les commentaires, et les commentaires sur les commentaires des commentaires. Je trouve que c’est malheureux. Pourquoi on n’enseigne pas une théologie de l’altérité ? Pourquoi on n’enseigne pas le judaïsme et le christianisme ? Ici, en Occident, il y a des intellectuels non musulmans qui s’efforcent de comprendre l’islam. Pourquoi n’y a-t-il rien dans l’autre sens ? Voilà des questions que je me pose depuis que je suis tout petit. J’ai lu le Coran, et il n’y a rien qui empêche d’étudier l’autre et de le respecter, tel qu’il est, ou tel qu’il veut être. Le respect de l’autre, c’est la base ; et aujourd’hui cela s’appelle les Droits de l’Homme. Les autres aussi, ont été créés par Dieu ; donc la moindre des choses, c’est de leur accorder le droit de vivre.

Une intervention : Tu évoquais tout à l’heure le coup de frein qu’il y a eu dans l’empire ottoman, après l’invention de l’imprimerie. On connaît le rôle de l’imprimerie dans la diffusion des idées. Sais-tu si dans l’empire ottoman les chrétiens, car il y en avait beaucoup, autochtones ou venus d’Occident, avaient la possibilité d’imprimer ? Ou bien s’il y avait des livres venus d’Occident ?

BB : Je ne sais pas. Je sais que l’expansion de l’imprimé est venu tard, en Égypte au XIXe siècle. Un très bon livre que je vous conseille et qui parle de ça : Civilisations. L’Occident et le reste du monde, de Niall Ferguson. C’est à lire pour comprendre comment l’Occident a acquis une telle force, et comment les autres (Chine, monde arabe, Afrique) ont été dominés.

Une intervention : La question de départ que tu posais, Bachir, était : « Pourquoi n’y a-t-il pas de discours structuré du monde arabe sur l’Occident ? » C’est peut-être tout simplement parce que l’Occident est dominant. Donc son discours est dominant.

BB : Dominant, oui. Mais le premier écrit chrétien (byzantin) sur l’islam date du VIIe siècle : Jean Damascène a vécu à la cour des Omeyyades, et il qualifie l’islam de secte. Sa critique est acerbe. Et après, au fur et à mesure, il y a eu la traduction du Coran, etc. et enfin se met en place, fin XVIIIe– début XIXe siècles, une institution avec des spécialistes. C’est ce que j’appelle un discours, et c’est effectivement lié à un rapport de forces. On envoie sur le terrain des spécialistes qui collectent des renseignements.

Mais ce type d’enquête, on le voit aussi chez Ibn Fadlân, qui est parti chez les Bulgares et chez les Russes faire une sorte d’enquête anthropologique, ethnologique, ou sociologique. Il notait tout. Mais il n’y a pas eu de suite, contrairement au discours occidental. La branche qu’on appelle « littérature de voyage » arabe n’a pas eu de suite. Fin XVIIIe – début XIXe siècles, pas mal de voyageurs arabes se sont rendus en Europe ; mais après, plus rien.

On ramasse les informations, on les livre aux spécialistes qui tissent un discours, et ce discours se répand. C’est comme le système capitaliste de production : il y a la matière, on la sort (on l’extrait), on l’usine, on la met sur le marché. Et voilà comment se construit l’image de l’autre.

Une intervention : Au début du XIXe siècle, il y a eu des saint-simoniens, des gens qui ont créé le capitalisme, et qui pour certains sont allés en Orient pour affaires, se sont convertis, et s’y sont établis. C’étaient des élites industrielles.

BB : Oui, il y a eu des élites converties. Prenez Louis Massignon, qui a fait un travail formidable sur l’islam et qui a découvert le soufisme et les grands soufis qui ont osé s’attaquer aux pouvoirs en place, à l’orthodoxie. Al-Hallâj, par exemple, qui disait : « Je suis la vérité ». C’est un blasphème, pour le pouvoir en place ! Le calife est le lieutenant de Dieu sur Terre, et la formule de Hallâj balaye cette idée. On l’a crucifié en 922. Massignon, professeur au Collège de France et converti, fait le rapprochement entre Jésus et cette manière de vivre l’islam : le soufisme.

Une intervention : [s’adressant au précédent intervenant] : Ainsi, selon toi, des figures saint-simoniennes du premier tiers du XIXe siècle partent en Égypte et en reviennent converties, et seraient donc à l’origine de la mise en place d’un certain esprit du capitalisme ? La question est donc : Est-ce qu’ils se sont nourris de ce passage en Orient pour cela ? C’est très compliqué ! D’abord, a-t-on des comptes-rendus écrits de leur part ? Comment ont-ils perçu la société égyptienne ? Ces intellectuels n’ont-ils pas perçu les choses de façon idéaliste, romantique ? On est en plein dans l’orientalisme romantique. N’ont-ils pas perçu plutôt une abstraction coranique, et mis les sociétés arabes réelles qu’ils ont rencontrées sous une sorte de cloche transcendantale, plus coranique que le Coran lui-même ? C’est un phénomène qui a été fréquent. Chez les orientalistes, c’est fréquent : ne pas percevoir les sociétés réelles, mais les voir à travers une projection faite de grands modèles abstraits, comme « le Coran », « l’Islam »… On entend encore des gens parler comme ça.

Ou bien, est-ce l’aspect populaire du commerce arabe qui les a intéressés, cette fluidité dans les échanges ? C’est très compliqué, de répondre à ta question ! Je pense que ces élites s’inscrivaient dans l’orientalisme romantique et cherchaient un supplément d’âme à leur occidentalité en crise. Parce qu’il y a ça, aussi : le voyage en Orient pour aller chercher là-bas ce qu’on a perdu ici. A savoir une spiritualité, et le saint-simonisme est épris d’une certaine spiritualité… associée, certes, à la matérialité marchande.

Une intervention : Il me semble qu’il y a eu en Égypte un début de modernisation, à peu près au même moment que le Japon…

BB : Oui, il y avait une volonté de moderniser l’Égypte, chez Mehemet Ali.

Une intervention : Il y a un livre intéressant de Maxime Rodinson, Islam et capitalisme. On considère souvent que les origines de la civilisation arabo-musulmane sont essentiellement commerçantes. Dans le Hedjaz de l’Arabie du VIIe siècle, c’est le commerce qui est la structure sociale fondatrice de ce qui va s’appeler l’islam : une religion de commerçants, peut-on dire pour simplifier.

BB : Oui, le Prophète lui-même était un commerçant.

Une intervention : Une petite question pour finir. Aujourd’hui en France, Bachir, y a-t-il d’autres personnes qui creusent cette réflexion ? Connais-tu d’autres personnes comme toi, dont on pourrait lire les livres ? Ou au contraire, te sens-tu seul ?

BB : Dans mon Limousin indépendant, je suis tout seul ! [rire]. Il y a certainement d’autres personnes, mais je n’ai pas de contacts avec un groupe de recherche ni avec un cercle de réflexion. Je mène mon bateau tout seul.

Je me rappelle que quand je me suis inscrit à l’ANPE pour trouver du travail, j’ai donné mon CV, et une dame m’a dit : « Vous avez tout ça, tout ce capital ? C’est dommage… » Et en sortant, je me suis dit : « Oui, ce capital il ne faut pas le laisser dans un tiroir. » Comme je n’ai pas trouvé de poste pour enseigner, j’ai investi dans l’écriture.

Ce sont des sujets d’actualité, sur lesquels j’écris. Pour l’instant, j’ai de bons retours. (Et aussi des insultes, des messages de haine sur internet, mais, bon…) Il y a sur moi des articles encourageants, je fais des interviews. Je ne peux pas espérer mieux.

Merci à tous.

Compte-rendu : MG

Que fait-on de la Préhistoire ?

Soirée-débat du jeudi 16 décembre 20h30, salle… …

Que fait-on de la Préhistoire ?

Usages idéologiques et psychologiques

des savoirs et de l’imaginaire préhistoriques

Corrézien, chercheur en littérature, militant et thérapeute, auteur de l’essai Le Roman préhistorique* qu’il présentera pendant la soirée-débat, Marc GUILLAUMIE s’intéresse depuis une trentaine d’années à ces récits de fiction, dont La Guerre du feu est le prototype pour le grand public francophone, et qui mettent en scène la Préhistoire.

Au-delà du roman, cet imaginaire irrigue aussi la publicité, les chansons, les livres de littérature jeunesse, les BD, les séries, les sites, les films… et même des tableaux, des dioramas, des figurines, des jouets, des statues, des timbres-poste, des musiques, des danses ! Cette rêverie préhistorique diffuse est donc très présente dans le monde moderne, sous de multiples formes dont le livre retrace l’histoire depuis le XIXe siècle jusqu’à nos jours, en illustrant son propos à l’aide d’une riche iconographie.

Depuis plus de cent cinquante ans, des scénarios et des images se répètent, avec assez peu de variations. Plagiés, démarqués, ressassés, adaptés, mis au goût du jour, ils remplissent forcément des fonctions sociales. Lesquelles ?

Il ne s’agit pas de dénoncer les supposées « erreurs scientifiques » des romanciers, des cinéastes et des artistes (comme l’ont déjà fait de nombreux préhistoriens), ni inversement de saluer une prétendue « vérité scientifique » du roman (comme l’ont fait d’autres préhistoriens). Il s’agit de prendre sérieusement ces fictions pour objet d’étude, et de les prendre pour ce qu’elles sont : elles n’ont peut-être pas grand-chose à nous apprendre sur la Préhistoire, mais beaucoup à nous apprendre sur l’époque moderne qui les produit.

***

C’est sur un aspect particulier de cet imaginaire, que Marc Guillaumie insistera pendant la soirée-débat : que fait-on aujourd’hui de la Préhistoire, dans notre monde ? C’est-à-dire : la Préhistoire, « à quoi ça sert ? » ou encore : « comment l’utilise-t-on ? » voire « comment la déforme-t-on ? » et « que lui fait-on dire ? » à elle qui, par définition, ne dit rien.

Cette science apparemment gratuite, ou plutôt cet ensemble disparate de savoirs et de représentations, est en réalité un lieu de vives tensions, de contradictions, de conflits autour d’enjeux importants. Nationalisme et universalisme, pseudo-darwinisme, racisme, sexisme et féminisme, mépris social et progressisme, classement implicite des genres (genres littéraires, genres des individus), critique et défense de la vulgarisation scientifique, écologie et « nouvelles spiritualités », sensibilités nouvelles et nouvel ordre moral, pyramidologie, soucoupisme et complotisme, futurologie et New Age, régression infantile et fantasmes de toute-puissance… Tout cela se situe aux carrefours de l’épistémologie, de l’histoire des représentations, de la politique, de la littérature et des mythes, de la psychologie et de la sociologie des croyances.

En ce moment où (face aux plus répugnantes falsifications historiques, qui acquièrent droit de cité médiatique) on interroge légitimement le « roman national » et tous les « grands récits », la Préhistoire semble bizarrement rester dans un angle mort des débats. Comme si elle était neutre. Comme si c’était « de la science », et rien d’autre.

(*) Marc Guillaumie, Le Roman préhistorique. Essai de définition d’un genre, essai d’histoire d’un mythe,

Bordeaux : éd. Fedora, 2021, 518 p.

Suite et fin de la soirée Que fait-on de la Préhistoire ? Avec Marc Guillaumie

Préhistoire et aliénation

On le voit : la Préhistoire sert à tout ce qu’on voudra. Dans les exemples que je viens d’évoquer, il s’agit moins de progrès des connaissances que d’aliénation au contraire, dans un double sens : psychologique et marxiste. Perdre la raison, perdre une vision claire de ses intérêts de classe. En effet, quel est le grand absent parmi tous les enjeux que je viens d’évoquer ? Foi et scientisme, relativisme, nationalisme, racisme et anti-racisme, sexisme et pseudo-féminisme, occultisme et New-Age, etc. On perçoit bien l’effacement de l’enjeu politique central au profit d’un progressisme soft, anti-raciste, féministe, écolo, non-violent : une « bien-pensance », dirait l’extrême-droite ! La société des chasseurs-cueilleurs serait égalitaire, non violente, respectueuse de la nature… En réalité, ces pauvres paléolithiques sont chargés de dire les rêves de notre société, davantage que la réalité de la leur.

[IMAGES : Couverture des romans de Jean M. Auel (1991) ; couverture d’un livre d’Attilio Mordini sur « le mystère du yéti à la lumière de la Tradition biblique » (1987) ; planche de BD d’Emmanuel Roudier mettant en scène le chamanisme préhistorique supposé (2012)]

Mais il y a d’autres discours que le « politiquement correct ». Je n’ai pas le temps de développer sur la publicité, qui fait pourtant un usage énorme de la Préhistoire. Et quelle plus belle machine à aliéner, que la publicité ?

Il y a aussi le discours cynique de la droite libérale. Là, le ton change. Cette droite refuse le rousseauisme mièvre que je viens d’évoquer. Le balancier revient du côté de Hobbes, comme au XIXe siècle. Cette Préhistoire-là est présente en filigrane chez Michel Houellebecq ; plus explicitement chez Bernard Werber et chez l’essayiste Yuval Harari, contre lequel le précédent invité du cercle Gramsci, Hervé Kempf, nous a mis en garde à juste titre. Harari et sa fresque grandiloquente qui va d’Homo sapiens à Homo deus, et qui inspire les fantasmes « transhumanistes » les plus sots.

La Préhistoire, “roman familial” de l’humanité

La question « Que fait-on de la Préhistoire » signifie aussi : « En quoi la transforme-t-on ? » Au plan collectif, on en fait un vaste récit, sans cesse retravaillé. Scénarios et images sont indéfiniment retravaillés, remis au goût du jour pour qu’on y croie : c’est le propre du mythe.

J’ai déjà souligné le rôle de la fiction, dans ce travail du mythe. Hervé Kempf insiste sur l’importance de la science-fiction chez les super-riches, les survivalistes, les terraformistes, etc. Ici, la fiction crée du réel : la SF ne transforme certes pas Mars en planète bleue, mais les lecteurs de SF terraformiste déplacent dans ce sens des masses d’argent. Et j’ai essayé de montrer que le roman préhistorique est lié à la SF.

Il n’y a pas que la fiction. La construction d’un “grand récit” cohérent mobilise toutes sortes d’acteurs sociaux. Des vulgarisateurs par exemple : loin d’exposer au public les questionnements scientifiques, le plus souvent la vulgarisation exhibe des réponses toutes faites, qui dès lors ne peuvent être qu’un catalogue d’idées reçues. Par exemple les « reconstitutions » d’humains préhistoriques (les plus belles sont celles d’Elisabeth Daynès) illustrent la nouvelle doxa : un Neanderthal fraternel, souriant, qui nous regarde en face, a remplacé le Neanderthal stupide et violent des « reconstitutions » de jadis. Il s’agit de démonétiser les représentations brutales ou misérabilistes du XIXe siècle… C’est très bien ! Je dis seulement qu’une vision univoque en a remplacé une autre, et que cette vulgarisation-là bannit tout questionnement. Jamais vous ne verrez, côte à côte, deux représentations différentes du même humain : l’un souriant, l’autre brutal… Or (comme dans le cas du mammouth mourant) ce que voit le public, c’est l’attitude, la mimique, le geste, et non pas les minuscules détails « scientifiques » de l’ossature. C’est un message idéologique qui est transmis principalement, et non un message scientifique. Non pas que la vulgarisation en soit incapable ; mais elle s’y refuse ; pour plaire il faut éviter de poser des questions, et se conformer aux idées reçues du moment. C’est le retour du « bon sauvage » du XVIIIe siècle. Il y a certes des remises en cause de cette doxa1. Les ajustements, les reprises, les reniements, les relectures, les réinterprétations sont la vie même du mythe. Ce dernier n’est jamais un texte isolé, fixé ; c’est un tissu sans cesse retissé. Pour Lévi-Strauss, le mythe n’est vivant que par ses variantes.

Nos ancêtres vivaient indolents dans la forêt tiède. Dépossédés par un changement climatique, ils durent se redresser sur la savane et affronter les fauves. Puis, dans le blizzard glaciaire, leurs vaillants descendants taillèrent le silex, chassèrent le mammouth, inventèrent l’art et le sacré… Voilà d’où nous venons !

Ce récit dramatique et héroïque est seulement l’une des variantes du mythe (la plus courante). Comme tous les mythes, il révèle les origines et donne des leçons implicites : ici leçon de courage, de fierté, de souci écologique… Loin d’être une histoire qui concerne vraiment les préhistoriques, le mythe s’adresse aux humains d’aujourd’hui. (Quant au Néolithique, il présente lui aussi une morale : « Travail, famille, poterie ! » s’amuse à juste titre Darmangeat).

Ce désir de se créer des ancêtres héroïques ressemble à celui du petit enfant, qui invente ce que Freud appelait un « roman familial ». Il se rêve bâtard ou enfant trouvé. À la place de ses parents, il en imagine d’autres, qui lui conviennent mieux. Et nous, hommes modernes qui avons perdu l’Éden en abandonnant nos références religieuses, il faut bien que nous fabriquions un mythe de remplacement !

La Préhistoire comme rêverie

et comme « rêvasserie »

Que fait-on de la Préhistoire, et que nous fait-elle ? Au plan individuel, la Préhistoire nous plonge dans une “longue rêverie engourdissante” (Jules Renard). Car il n’y a pas que la manipulation, l’aliénation organisée que je viens d’évoquer. Il y a aussi la sincérité de l’émotion, par exemple chez Éric Chevillard, Daniel De Bruycker ou Jean Rouaud, qui lui ont consacré de très beaux romans2. Non pas des aventures préhistoriques, mais des récits qui développent cette rêverie qui nous saisit quand nous pénétrons dans les cavernes, quand nous découvrons des objets, quand nous regardons ces peintures énigmatiques. Cette communion, peut-être rêvée, avec les artisans d’un passé abyssal.

Cette rêverie est orientée vers le futur : voyez les premières images de 2001 L’Odyssée de l’espace de Kubrik. La Préhistoire touche à la métaphysique : c’est l’essence de l’Homme, qui est en cause.

Mais c’est aussi une hypnagogie, une régression, une forme d’auto-hypnose… Un opium de l’athée ? Une « rêvasserie » : c’est le mot de Donald Winnicott, traduit par J-B Pontalis et repris par Serge Tisseron. Parmi les psychanalystes, Sigmund Freud, Sandor Ferenczi, Carl Gustav Jung évoquent cette rêvasserie, qui nous saisit quand nous nous laissons aller dans le gouffre obscur de la Préhistoire, et qu’on pourrait situer entre “sentiment océanique” et fantasmes infantiles de toute-puissance.

[IMAGES : l’image de Glauger illustrant l’idée générale de Préhistoire dans le livre de Hettinger (1906) ; la couverture de La Guerre du feu adaptée en BD par Roudier (2013) : le héros, devant un mammouth qui semble le protéger, brandit le feu]

Cette image de Glauger, je l’ai surnommée « Bienvenue dans l’utérus » tant elle me semble appeler à grands cris une lecture psychanalytique ! Quant à la magnifique image de Roudier, on peut l’interpréter comme une exaltation prométhéenne de la technique : l’homme maîtrise le feu et s’impose à la bête. Mais on peut aussi y voir, inversement, la gigantesque masse sombre de l’animal qui domine le technicien viril : anima et animus. Ou encore : derrière la conscience, l’inconscient.

Très intéressante est la reconnaissance progressive d’un art, aujourd’hui.3 Des images de la Préhistoire créées par des peintres, des sculpteurs, des céramistes depuis 150 ans, et qui ont longtemps été considérées comme documentaires (donc détruites en masse, comme obsolètes, chaque fois que les théories scientifiques changeaient), peu à peu sont reconnues comme de vraies créations. Mais c’est très récent.

Un dernier mot sur le XIXe siècle. Je veux insister sur la nécessité de ne pas juger, quand on essaye de comprendre. Je préfère évidemment Charles Darwin, Jules Michelet et Elisée Reclus à Cuvier, Broca, Le Bon, et mille autres… mais c’est presque une question de personnes. À mon avis, il est impossible d’échapper complètement à l’idéologie de son époque. Par exemple Louise Michel, qu’on ne peut vraiment pas soupçonner de tiédeur révolutionnaire (!) prend pitié des « pauvres Nègres » sur un ton qu’aujourd’hui on trouverait paternaliste4… Sommes-nous certains nous-mêmes d’échapper à des biais que nous ne voyons même pas, et qui, je l’espère, sauteront aux yeux de nos petits-enfants ? Il ne sert à rien de distribuer les bons points, les mauvais points.

***

En conclusion, la préhistoire n’est pas une activité gratuite, ni un savoir neutre. Elle est sans doute (pour la plupart des savants qui s’y livrent) une recherche désintéressée et honnête, mais elle fait quelque chose dans notre monde. La Préhistoire fait quelque chose, on en fait quelque chose, elle “sert à” quelque chose… à tout un tas de choses ! À des choses mal coordonnées entre elles, voire contradictoires. Je résume ce qui me paraît certain :

– la préhistoire n’est pas déconnectée de notre monde, bien au contraire. Mais pour faire tout son effet, il importe qu’elle passe pour telle : exotique, gratuite, un peu « ailleurs » comme le professeur Nimbus ;

– ni au XIXe siècle ni aujourd’hui, les romanciers et les artistes ne sont plus naïfs que les savants. Ils le sont même plutôt moins. Mais eux aussi, pour paraître sérieux, doivent jouer un jeu pervers : la soumission ostentatoire de la fiction à la science est une condition de sa réussite. C’est en passant pour respectueux des faits scientifiques, que les artistes, les cinéastes et les romanciers se font en réalité les meilleurs chantres de l’idéologie ;

– la Préhistoire imaginaire sert de multiples intérêts : libéraux, nationalistes, racistes, sexistes, etc. mais elle a beaucoup de mal à être progressiste sans être niaise. La fiction, la vulgarisation préhistorique et les interventions médiatiques des savants réécrivent sans cesse l’épopée de l’espèce, dans un grand rêve éveillé collectif, à la fois séduisant et capable de tout expliquer, tout illustrer, tout justifier… même le pire.

L’OBJET DE LA SCIENCE

Une remarque générale que je n’ai pas eu le temps de développer pendant la soirée. Je me permets de l’ajouter ici :

L’opposition entre “scientifiques” et “littéraires” est récente. On peut la dater des XVIIIe-XIXe siècles, avec la naissance des sciences expérimentales et surtout, à mon avis, avec les premières retombées économiques de l’approche expérimentale (d’abord dans l’agriculture : les physiocrates ; puis dans l’industrie). Dès lors, “la Science”, c’est du sérieux ! (c’est-à-dire : du fric). Tout le reste devient décoratif.

Cette dichotomie n’a guère de sens pour l’analyse des fictions. Mais elle a beaucoup de sens dans le micro-champ scientifico-médiatique, où le sérieux apparent se mesure à la proximité des sciences dites “dures”, donc la distance aux sciences humaines et à tout ce qui pourrait passer pour “littéraire”. Ce besoin de marquer une telle distance, chez des “scientifiques”, est révélateur d’une position dont l’occupant sent obscurément qu’elle est menacée.

En effet, un préhistorien spécialiste d’art rupestre peut paraître moins “scientifique” que son ou sa collègue spécialiste de l’outillage, et tous deux moins scientifiques que les spécialistes des modélisations mathématiques ; eux-mêmes enfoncés par les spécialistes des génotypes ou de la cladistique de la faune ; ces derniers regardés de haut par les paléontologues et géologues spécialistes de l’ère secondaire et des dinosaures ; lesquels sont méprisables aux yeux des “vrais” géologues… Surtout si ces derniers produisent des résultats chiffrés et une imagerie utilisant l’informatique, dont la fonction est souvent d’intimider plus que d’expliquer.

Comme le disaient les astronomes à leur collègue biologiste, dans le film Seul sur Mars : “La biologie, c’est pas une vraie science !” Ils disaient cela pour le taquiner, mais c’est révélateur. D’ailleurs, cette remarque peut redescendre le long de la chaîne des sciences qui se respectent : les biologistes la renverront aux zoologues ethologistes, qui la renverront aux psychologues…

Comme si, au fond, il n’y avait qu’une science : les mathématiques (qui sont la science de quoi ?) et à la rigueur la physique des particules et l’astrophysique. Tout le reste serait plus ou moins “mou”. Ainsi, plus son objet s’éloigne de la réalité sensible, et plus une science serait “scientifique”. Il y a là une part de nécessité méthodologique, car les sciences sont souvent “contre-intuitives”. Mais il y a aussi une part de posture, et en dernière analyse une part de défense des positions.

Mon camarade le physicien Hubert Krivine, dans sa définition de la science donnait (à tort) comme contre-exemple l’anthropologie raciale du XIXe siècle… Mais elle était scientifique ! C’est cela, le drame ! « Réfutable », elle répondait aux autres critères qu’indique Karl Popper : prédictibilité, compatibilité avec les autres sciences de l’époque, etc. Les méthodes étaient scientifiques. Le vrai problème, c’est l’objet de cette science (les « races » humaines), objet postulé comme réel… Que dis-je ? Même pas postulé explicitement : évident. Objet assigné à la science. Objet qui ne provenait pas du « champ » scientifique, mais des faits politiques et sociaux.

Si je traçais dans cette salle une ligne imaginaire, je pourrais vous séparer en deux groupes, et mesurer des moyennes : différences physiques entre le groupe A et le groupe B. J’en trouverais, ça ne fait aucun doute. Je pourrais créer ainsi une race A et une race B avec chacune son physique, ses aptitudes, et pourquoi pas sa mentalité. Ça ferait rire, parce que ce serait visiblement arbitraire. Mais un objet comme « les Noirs » était aussi arbitraire, et pourtant donné comme évident. Cette évidence relevait du fait colonial. Les savants avaient pour mission d’étudier « scientifiquement » un objet, désigné non pas par la science mais par les dominants. Comme aujourd’hui la catégorie a priori « jeunes de banlieue » est étudiée par des sociologues.

Ce qui a mis fin à l’anthropologie raciale, ce n’est pas un constat scientifique : « Chers collègues, nous avons bien cherché, et nous concluons que les races n’existent pas »… Non, « il n’y eut jamais de critiques de fond de l’anthropologie physique venue des anthropologues eux-mêmes ».5 Ce qui a donné un coup d’arrêt à cette science, c’est la déroute du nazisme. Après 1945, et heureusement, il a été soudain mal vu de classer les «  races ». Ainsi des pseudo-évidences sociales avaient créé l’objet de cette science, et d’autres faits sociaux et militaires l’ont brusquement retiré à la science.

Un autre exemple très différent, mais qui va dans le même sens : la définition des nombres, question vertigineuse. Qu’est-ce qu’un nombre ? Je me réfère à un livre qui n’est pas de la haute mathématique, mais de la vulgarisation sérieuse.6  Après avoir cité à ce propos Frege, Cantor et Bertrand Russell sans parvenir à conclure, les auteurs jettent l’éponge : « les nombres sont des archétypes qui appartiennent à l’inconscient collectif ». Ainsi l’objet des mathématiques, ou l’un de ses objets ou de ses outils7 favoris, ne relève pas des mathématiques mais de la psychanalyse, et précisément de Jung, dont on aura reconnu ici le vocabulaire ! Après ça, allez faire confiance aux sciences « dures » !

Je plaisante. Malgré toutes ces remarques je refuse, comme dit Gilbert Durand, d’« aliéner une quelconque part de l’héritage de l’espèce » : ni l’objectivité, ni l’intériorité et l’illusion créatrice. Ni la faculté de contacter le réel, ni celle de lui échapper, fût-ce pour mieux revenir à lui et créer autre chose. La tendance incarnée aujourd’hui par Isabelle Stengers ou Bruno Latour est trop séduisante pour être honnête. Constructivisme radical, anti-objectivisme… Vieilles sirènes de l’idéalisme.8 La réalité n’existerait pas, ou bien (ce qui revient au même) nous serions incapables de la connaître. La science ne serait que le résultat des rapports de forces au sein d’un laboratoire, ou qu’une mise en récit. Qui identifie ainsi science et roman, je me demande s’il comprend grand-chose au roman. Quant à la science…

Le relativisme est un scientisme malheureux, déçu, et au fond peu sincère. Tout ou rien : si la science n’est pas reine, alors elle n’est rien ! boude-t-il. « Unidimensionnels » selon le mot de Marcuse, nous ne pourrions pas contacter la réalité qui est pourtant devant nous et en nous, accessible par l’intellect, bien sûr que si, mais d’abord par ce qu’il y a en nous d’animal et de divin, par notre souffle, par la poésie et par la transe. Par la contemplation. Par le travail.

compte-rendu          : MG.

Le débat

Une intervention : La Préhistoire, ça commence quand, et ça finit quand ?

Par ailleurs, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas avoir une idée, construire une histoire réelle, scientifique sur la Préhistoire. Une histoire peut-être limitée, et qui devra tenir compte du darwinisme, d’une évolution de milliards d’années.

Dans la Préhistoire, il y avait très peu de monde. Voilà qui peut déjà nous aider à concevoir comment vivait l’Homme : le langage, et le nombre de la population. Est-ce que les humains vivaient toujours au même endroit ? J’ai lu que des gens contestent que l’Homme soit venu d’Afrique uniquement. Selon eux, il serait devenu Homo sapiens dans différentes régions ; mais une autre théorie affirme qu’il était déjà Homo sapiens au sortir de l’Afrique.

Où commence l’Homme ? Il y eu Homo habilis, Homo erectus…

Une intervention : Pourquoi est-ce l’abbé Breuil qui est devenu professeur au Collège de France ?

Marc Guillaumie (MG) : L’abbé Breuil était très célèbre, et c’était un infatigable travailleur. C’est lui qui a fait les premiers relevés de Lascaux, par exemple. Mais pourquoi c’est précisément lui qui a été nommé, je ne sais pas.

Ah, vous voulez parler plus généralement de l’importance de l’Église en préhistoire ? Il me semble qu’il y a eu deux phases, dans la politique de l’Église catholique : une phase de refus frontal de cette science nouvelle, la préhistoire, qui remettait en cause le récit biblique ; puis une phase intellectuellement plus créatrice, d’accommodement avec la science. Je suis allé trop vite en présentant tout à l’heure les abbés Bouyssonnie et Bardon, les découvreurs de l’homme de la Chapelle-aux-Saints, en Corrèze en 1908. Le fait que c’étaient des abbés a été très important ; mais surtout, ce qu’ils ont découvert, c’était une sépulture néanderthalienne ! Sépulture égale culte. Sépulture égale religion. Nos deux abbés choquaient donc les catholiques les plus ignares, les plus réacs ; mais pour les catholiques plus ouverts, ils « prouvaient » que la religion est une dimension essentielle de l’Homme depuis les origines, depuis Neanderthal qu’on jugeait encore proche du Singe, en 1908… Inutile de préciser que tout le monde n’était pas d’accord avec ces généralisations ni avec ce type de « preuves » !

Il y a eu toute une série de prêtres, de prélats (Mgr Guillaume Meignan), de vulgarisateurs (Louis Figuier) ou de préhistoriens catholiques (Adrien Arcelin) qui se sont intéressés à la préhistoire, dès la fin du XIXe siècle ; série relayée au XXe par l’abbé Breuil ou par Teilhard de Chardin, qui était jésuite.

Qu’est-ce qu’on appelle Préhistoire ? (Je vous renvoie au petit livre très intéressant de Sophie de Beaune : Qu’est-ce que la Préhistoire ?) Quelle sont les dates-limites ? Cela commence-t-il au moment où existent des humains, ou avant ? Mais qu’est-ce qu’on appelle l’espèce humaine ? Homo sapiens, ou le genre Homo ? Ou les hominines ? Entre sept et deux millions d’années ; mais beaucoup plus tard pour H sapiens (200 000 ans, je crois). Il faut aussi se méfier de telles dates, qui varient en fonction des découvertes : ce n’est pas comme Marignan 1515 ! Et dans les livres pour enfants, « les animaux préhistoriques », c’est aussi bien les dinosaures (-65 MA) que les mammouths, qui sont presque nos contemporains.

Quant à la date de fin, traditionnellement on dit que c’est au moment où apparaît l’écriture. Donc, ça dépend des lieux : deux à trois mille ans av. J.-C. suivant les endroits, ou plus tard. Les premières traces écrites apparaissent vers -3500. Les Gaulois utilisaient peu l’alphabet ; ils n’étaient pas préhistoriques pour autant. Et cela continue jusqu’à notre époque : il y a encore des peuples sans écriture. Mais sur les Gaulois par exemple, on a des témoignages écrits par des auteurs grecs et latins. On appelle en général « préhistoriques » les peuples sur lesquels on n’a pas de témoignage écrit.

Quant à la possibilité de construire un récit, Sophie de Beaune explique très bien qu’il y a récit dès l’origine : dès que les préhistoriens se posent des questions, ils sont bien obligés de se raconter des scénarios, pour envisager ce qui a pu se passer à l’endroit où ils fouillent. Mais ce n’est pas la même chose, à mon avis, de raconter une hypothèse ou une fiction. On n’est pas dans la même catégorie logique, ni dans la même attitude lectorielle. La fiction réclame une suspension de la capacité critique : c’est l’illusio, dont j’ai parlé. Certes, il y a aussi une activité de critique du roman ; mais c’est une fois que vous avez fini de lire. Tel roman est bon, tel autre non : on analyse ou on juge, une fois qu’on a fini ; pas pendant le roman, sinon on perd le fil et tout le plaisir ; alors que le scénario hypothétique, lui, est soumis sans cesse au jugement critique : c’est sa fonction. Mais bien sûr qu’on construit des histoires, on ne peut pas faire autrement.

Quant au langage des préhistoriques, il pose un problème intéressant aux écrivains et aux metteurs en scène. Pour La Guerre du feu de Annaud, Anthony Burgess a inventé des langues. Il n’est pas le seul : depuis le XIXe siècle les écrivains font parler les hommes préhistoriques et inventent des langues.

Une intervention : Quelque chose m’étonne un peu, dans les représentations de la Préhistoire. C’est que souvent on assigne les hommes préhistoriques à une brutalité, et en même temps, il n’y a pas tellement de représentations du désir, de la pulsion… Ça me paraît assez prude ! Il y a aussi les rôles dévolus aux femmes préhistoriques.

MG : Tu évoques une question immense, qui a sollicité l’imagination des écrivains et des artistes depuis le début : le désir, l’érotisme, la sexualité. C’est vrai que le XIXe siècle est prude ; mais « en même temps » comme dirait l’autre, il est hanté par la sexualité. En réalité, il y a pas mal d’images érotiques de la Préhistoire depuis le XIXe siècle. J’aurais dû en montrer. Sans parler aujourd’hui de Rahan qui se promène en petit slip moulant…

Je crois qu’aujourd’hui, une convention, une bienséance en a remplacé une autre. Il y a un nouveau code de ce qui est montrable. Par exemple, les écrivains contemporains n’hésitent pas à décrire des actes sexuels ; mais les arts plastiques ne les montrent pas. Ce qui est signe d’émancipation dans le roman, signe aussi d’une vision supposée novatrice de la Préhistoire, serait en sculpture de la pornographie. C’est une nouvelle bienséance, une convention des genres artistiques, et un nouvel ordre moral.

Quant au rôle des femmes, il est mis en avant aujourd’hui par beaucoup de préhistoriens et de préhistoriennes : ainsi Marylène Patou-Mathis, que je remercie pour la préface qu’elle a donnée à mon livre. Mais je crois que le XIXe siècle dans ses représentations était beaucoup plus ambigu que le croit le XXIe. Dans les vieux romans, il y a pas mal d’héroïnes, si on y regarde sans a priori. Des femmes qui affirment leur volonté. Je connais au moins une héroïne préhistorique du XIXe siècle qui est plus forte et plus intelligente que tous les hommes qui l’entourent : Nomaï, de Rosny. Et je viens juste de découvrir, grâce au petit-fils de Ray Nyst, un projet de roman de cet auteur du début du XXe siècle, sur une femme préhistorique à la sexualité effrayante.

Une intervention : Il y a une vision de la Préhistoire un peu romantique, avec ses paysages tourmentés. Les éléments l’emportent sur l’Homme. Il y a des images dans le film de Annaud sur l’invention de l’amour, et aussi sur les débuts du sentiment maternel, et même paternel. Il est logique de penser que les temps anciens ont inventé quelque chose et qu’on peut essayer de représenter ça. Ce qui est complètement hypothétique, mais, bon…

Une intervention : On a découvert récemment une tombe dans les steppes, dans laquelle la femme (on croyait que c’était un guerrier, mais on sait maintenant que c’était une guerrière) porte des parures et des armes qui prouvent sa puissance sociale. L’époque permet ces découvertes, c’est évident. Et ces découvertes modifient l’image qu’on avait des femmes au foyer. C’étaient des chasseresses. On pense même maintenant que les peintures murales ont été faites par des femmes, d’après la mesure des « mains négatives » qui y sont imprimées. Donc il y a une progression due aux découvertes archéologiques récentes.

MG : Oui… Mais selon moi, l’ordre est exactement à l’inverse de celui que tu indiques.

Il y a eu un changement des mentalités, des rapports sociaux, des rôles convenus, et il y a aujourd’hui une acceptation plus grande de l’importance sociale des femmes ; cela permet de donner aux découvertes un autre sens. Voilà à mon avis l’ordre logique, et non pas l’inverse. Notre époque accepte la possibilité de l’existence de guerrières ou de chasseresses, ou de femmes artistes ; et du coup, on en trouve des traces partout !.. (A tort ou à raison : toutes ces pseudo-évidences sur les guerrières et les chasseresses sont très discutables. Mais je ne suis pas préhistorien).

Notre époque accepte qu’un scénario soit possible, et donc on regarde les découvertes avec un œil différent. Certes, ce n’est pas aussi noir ou blanc que cela, et cela marche aussi un peu dans l’autre sens ; mais ce ne sont pas les objets archéologiques qui, à eux seuls, expriment quelque chose. La société qui fait une découverte, la lit d’une certaine façon. Ou même : ne l’honore du nom de « découverte » que si c’est utile.

Un exemple frappant de ce procédé, c’est le fait que Neanderthal avait un volume cervical supérieur au nôtre. Voilà un fait (malgré toutes les incertitudes liées au petit nombre des fossiles) connu depuis très longtemps, puisque Darwin l’évoque dans La Filiation de l’Homme, en 1871. Mais ce fait connu a pourtant été totalement « ignoré » (méprisé) pendant au moins cent ans, parce qu’il était inacceptable. Il n’avait pas sa place dans l’idéologie et les représentations.

Il faut qu’un fait soit idéologiquement acceptable, pour être reçu. Au XIXe siècle, on mettait les hommes (et les femmes) préhistoriques au service d’un certain message idéologique. Aujourd’hui le message a changé ; mais le procédé est resté le même.

Une intervention : Lisez Le Droit du sol, la bande dessinée d’Etienne Davodeau : de Pech Merle à Bure ! Avec la distance entre aujourd’hui et notre ancêtre qui a peint les parois de Pech Merle ; et la distance entre aujourd’hui et les centaines de milliers d’années que vont durer les déchets radioactifs enfouis à Bure. Et les dessins sont somptueux.

Une intervention : Il semblerait qu’aujourd’hui, la production fictionnelle à propos de la Préhistoire soit moins importante.

Une intervention : Il y a aussi sur Arte, dans un cadre préhistorique, une satire de la vie actuelle [Silex and the city de Jul. NDLR]

Une intervention : Il y a des émissions aussi, je ne sais plus sur quelle chaîne, sur les grands mystères de la Préhistoire… Mais on est en train de remettre en place non seulement les grandes guerrières, mais l’égalité des rôles entre la chasse et la vie quotidienne : la taille des pierres, par exemple.

Une intervention : Peux-tu nous parler un peu du rôle de la massue ou du gourdin dans les romans préhistoriques ? Est-ce que ça a un lien génétique avec la matraque policière ? [rires].

Une intervention : Le bidule, Docteur Freud ?

MG : Oui, on va être plutôt du côté du Docteur Freud, que du côté de l’archéologie ! On n’a pas retrouvé de traces fossiles d’une massue : il n’y a pas de preuve de son existence (ni de son inexistence) dans la Préhistoire. C’est un objet entièrement conjectural, ce qui ne l’empêche pas d’être très présent dans la fiction.

Pour celles et ceux qui aiment les remarques égrillardes, j’ai consacré dans mon livre une vingtaine de pages à la massue et à sa symbolique phallique très claire… claire pour le lecteur d’aujourd’hui, plus ou moins familier du Docteur Freud. Mais le plus drôle, c’est que les vieux auteurs parfois ne semblent pas s’apercevoir des équivoques qu’ils suggèrent !

[lecture de quelques extraits de romans, avec par exemple une massue « raide », « renflée »… rires].

La Préhistoire est un grand trou noir. On peut y mettre ce qu’on veut. On y met souvent des fantasmes.

Une intervention : Pré-histoire… Quelle différence avec l’Histoire ? Cela signifie-t-il que l’Homme à cette époque ne réfléchit pas, ne parle pas ? Et après, il y aurait l’Histoire : l’homme réfléchit, il est rationnel ? Ce préfixe « pré-« , que signifie-t-il ?

MG : D’abord, il y eut l’adjectif « préhistorique ». Puis, substantivé : Gabriel de Mortillet dit « le préhistorique » au sens de « la préhistoire ». On a préféré « préhistoire » à archéologie antédiluvienne, anthropologie antéhistorique, antéhistoire, etc. Il y a eu beaucoup de termes en concurrence. Le choix définitif s’est fait à la fin des années 1860.

L’Histoire se fonde traditionnellement sur des documents écrits. Le reste, c’est de l’archéologie : les historiens sont des compilateurs et des critiques sagaces des textes, alors que les archéologues relèvent en Occident d’autres traditions et d’autres formations. Jusque dans les années 1910-1920, dans « le Lavisse » qui était la référence scolaire, une Histoire de France commençait avec les Gaulois, ou même avec les Égyptiens.

Les préhistoriques, par définition, n’ont pas laissé de trace écrite. Ça ne veut pas dire qu’ils étaient idiots ! Physiquement et intellectuellement, ils étaient comme nous il y a 30 000 ans. Les premiers documents écrits, ce sont des comptes. Claude Lévi-Strauss explique très bien dans Tristes tropiques que c’est compter les impôts, recenser, établir des rôles administratifs, qui a nécessité l’invention de l’écriture.

Une intervention : Oui, l’écriture est contemporaine de l’invention de l’État : État égyptien, État chinois, premières cités-états en Mésopotamie… Les deux sont corrélés. L’écriture est un instrument administratif avant d’être un outil de transmission du savoir.

Une intervention : Qu’y a-t-il eu de si particulier, dans les années 1860 ?

MG : Décembre 1859, c’est la parution de L’Origine des espèces. De façon complètement inattendue, le livre fait un tabac ! Donc il s’arrache, dès 1860, et il a tout de suite de nombreuses rééditions. A mon avis, les esprits étaient mûrs pour accueillir une théorie transformiste, parce que le livre en lui-même n’était pas très divertissant, et pourtant il s’est arraché… Les esprits étaient mûrs, y compris pour les pires idées et les plus fausses, et tout de suite on a attribué au livre des idées qui n’y étaient pas, mais qui étaient « dans l’air ».

Depuis 1856, traînaient aussi les ossements de Neanderthal. Vous connaissez les questions qu’on a pu se poser alors : est-ce que c’est un cosaque arriéré ? un débile mental ? Un hydrocéphale ? Mais soudain, en 1860, tout cela devient corrélé, on revoit la découverte à la lumière de la nouvelle théorie transformiste. Neanderthal devient l’intermédiaire entre l’Homme et le Singe… et il faudra attendre les années 1970 pour que ça change. Que change cette vision linéaire de l’évolution.

Un évolutionnisme influencé en fait par les théories de Herbert Spencer. Patrick Tort explique très bien que Spencer avait écrit avant Darwin. Il y a toute une anthropologie évolutionniste pseudo-darwinienne, en réalité spencérienne, qui capte à son profit le darwinisme dès ces années-là. Spencer prétend que Darwin le conforte, lui donne une base, mais il introduit ses propres idées. En France, c’est ce que fait aussi dès 1862 Clémence Royer, dont j’ai dit un mot.

Une intervention : La préhistoire est-elle une science purement occidentale ? Quid des autres civilisations, le Japon, la Chine, l’Inde ? N’y avait-il pas une certaine conception de la Préhistoire dans ces civilisations ?

MG : Les restes fossiles, il y en a partout. La Chine en est très riche ! Le site de Chou-kou-tien a été fouillé, entre autres, par Teilhard de Chardin, mais c’est venu après les fouilles en Europe. Tu dis science occidentale, je dirais même que c’était une science francaise [cocorico ! ironiques dans la salle] belge et anglaise, à l’origine… Il y a un nationalisme chinois, dont j’ai parlé un peu ; il y a aussi une préhistoire soviétique avec Nestourkh, qui a des accents très prométhéens ; chaque chauvinisme particulier et chaque vision idéologique insuffle son climat propre.

Une intervention : Est-ce qu’il n’y a pas un rapport avec la culture monothéiste ? Avec une histoire de la création de l’humanité, et avec un grand nombre de mythes, dont celui du Déluge ?

Une intervention : Le XIXe siècle, c’est le moment aussi où la bourgeoisie se démarque de l’Église.

MG : Il y a une opposition frontale de l’Église, au début. Des romanciers comme Ray Nyst ou Edmond Haraucourt sont farouchement antichrétiens. Un préhistorien comme Gabriel de Mortillet est nettement anticlérical. Par exemple, de Mortillet a refusé de reconnaître la Chapelle-aux-Saints comme une sépulture, ce qui paraît aujourd’hui saugrenu !

Le récit préhistorique, c’est une anti-Genèse. La Préhistoire, c’est l’inverse du paradis terrestre : l’homme est faible, nu, il a froid et faim, il est en proie aux fauves… Selon moi, il y a une concurrence directe entre deux « grands récits » incompatibles l’un avec l’autre. Une concurrence des mythes. Et voyez la suite de l’histoire : d’un côté le Péché et la Chute, de l’autre le Progrès !

Une intervention : Le message biblique était aussi une vision préhistorique, puisque l’Homme était dans une situation idyllique. Ce qui explique plus tard les thèses de certains anthropologues, sur le communisme primitif.

Une intervention : La Bible, c’est sur une base créationniste !

MG : Lisez l’anthropologue Christophe Darmangeat, Le Communisme primitif n’est plus ce qu’il était. Aux origines de l’oppression des femmes : vous apprendrez plein de choses sur le matriarcat selon Johann Jakob Bachofen, sur l’influence de Lewis Morgan sur Marx et Engels, etc.

Une intervention : Il y a des controverses en ce moment sur les thèses de Pierre Clastres sur la violence, le bon sauvage, l’esclavage chez les Amazoniens, etc. La préhistoire revisitée donne lieu à des combats idéologiques.

MG : Elle l’a toujours fait. Et elle a toujours été revisitée, à chaque époque.

Une intervention : Pour moi, la préhistoire est issue de la science. Ce sont les Lumières, le monde occidental : la France, l’Angleterre, peut-être l’Allemagne. L’histoire scientifique, c’est elle qui a créé la préhistoire. J’ai lu Darwin, c’est difficile mais très intéressant ; j’ai lu aussi Lamarck, qui avait sur l’évolution une théorie différente. Il n’y avait pas de préjugé, parce que les gens des Lumières cherchaient ce qu’est l’Homme de façon biologique. La vraie préhistoire, c’est celle où on dit : « Stop ! Je ne sais pas. »

Une intervention : Si en Occident on a inventé la Préhistoire, et cette césure avec l’Histoire qu’est l’écriture et l’invention de l’État, c’est bien évidemment idéologique. L’invention de l’État et de l’écriture (au XIXe siècle et aujourd’hui) est considérée comme une étape dans le processus de civilisation. Ça renvoie les sociétés non étatiques ou de tradition orale à un degré inférieur de civilisation.

Quand une société invente des concepts ou une périodisation de l’Histoire, elle le fait en fonction de ce qu’elle pense être l’évolution de l’humanité. C’est forcément le produit des conceptions de ceux qui l’inventent et c’est évidemment contestable, puisque l’histoire est un processus continu : dès qu’il y a Homo sapiens (qui était exactement comme nous, tu l’as dit, Marc) on pourrait dire que c’est le début de l’Histoire.

Une intervention : La science est une forme culturelle qui est dans l’histoire et l’anthropologie est très marquée XVIIIe et XIXe, c’est un peu une évidence. Mais dire que la biologie émet une certitude sur l’humain, c’est fort gênant. Marc a bien critiqué toutes ces disciplines : crâniométrie, anthropologie criminelle, etc. Crâne du Français, crâne du chimpanzé : qu’est-ce qu’on fait dire à ça ? La mesure, la comparaison, la hiérarchie des crânes est éminemment politique. La biologie peut se fourvoyer complètement, ici.

L’idéologie nous donne aussi la limitation entre inné et acquis. L’acquis, on le sort de l’inné, on le dépolitise… Je trouve effrayant qu’on puisse penser que la biologie n’est pas une forme culturelle, susceptible de critique. Voyez les femmes, la naturalisation qu’elles ont subie. On les a complètement sorties de l’histoire avec la « nature féminine », ce tissu de préjugés.

[Compte-rendu : MG]

1 Christophe Darmangeat, Justice et guerre en Australie aborigène, Smolny…, 2021 ; cf. aussi Emmanuel Guy, déjà cité.

2Éric Chevillard, Préhistoire. Roman, éd. de Minuit, 1994 ; Daniel De Bruycker, Silex. La tombe du chasseur, Actes sud, 2001 ; Jean Rouaud, Préhistoires, Gallimard, 2007.

3Zoë Lescaze, Paléoart. Visions des temps préhistoriques, Taschen, 2017.

4Maternaliste, en l’occurence, dans son beau livre Légendes et chants de gestes canaques (1885).

5 Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de l’Occident, Seuil, 2014, p. 302.

6 G.Z. Braun & J. Los, À la découverte de l’algèbre, « Marabout université », 1962, pp. 28-32, 115.

7Si les nombres sont seulement un outil, alors un mathématicien pourrait rétorquer qu’il utilise aussi un stylo, sans avoir besoin de définir son stylo. Mais il jouerait sur les mots, car il a besoin de définir les entiers naturels, les nombres irrationnels, etc., et non pas les stylos bille ou à plume.

8 L’article récent de Daniel Tanuro sur Latour permet de mesurer l’idéalisme de ce dernier : https://www.contretemps.eu/desastre-latour-materialisme-ecologie-capitalisme-vert-tanuro/ (Tanuro y cite aussi Marx et Tort, entre autres).

5 G MON AMOUR

5 G MON AMOUR*

Le lobby des ondes a une longueur d’avance sur l’opinion publique. Pour lui, les rayonnements électromagnétiques (REM) n’ont pas d’effets négatifs. Les intérêts de la téléphonie mobile sont défendus par la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (FIEEC).

our le FIEEC, les maladies causées par les téléphones portables seraient des affections multifacteurs : il serait impossible d’isoler le seul effet des REM. Il n’existerait aucun consensus scientifique sur la nocivité des ondes électromagnétiques. Même si un certain nombre de constats des effets des REM ont été réalisés ; il est possible de les corréler, donc pour le FIEEC, dangereux d’en tirer une relation de cause à effet, ou de se protéger… Les nombreux paramètres à prendre en compte conduisent à des conclusions différentes lors des études expérimentales (sauf celles des laboratoires financés par Orange, Free, Bouygues, etc.). L’ONG ICNIRP (Commission internationale de protection contre les rayonnements ionisants) a édité un guide en mars 2020, sur les limites d’exposition dans la bande de fréquence de 100 kHz à 300 GHz : 41 V/m pour des fréquences de 900 MHz et 61 V/m pour celles de 2 100 MHz. En 2005, le niveau maximal pour le public était de 0,6 V/m. Cette simple précaution de bon sens, d’après l’association Alerte Phonegate, cause un blocage systématique par l’Association française des opérateurs mobiles. Selon le FIREC aucun risque pour la population mondiale avec les champs électromagnétiques (fièvres – athermies – brûlures de la peau et des yeux) n’est « avérée ». Le cancer des ondes n’existe pas, même si un taux de mortalité anormalement élevé est constaté. À l’ambassade américaine de Moscou, un tiers du personnel, bombardé d’ondes électro- magnétiques de faibles puissances et non ionisantes était malade : migraines, douleurs cardiaques, trouble du rythme du cœur, du sommeil, etc. À proximité des bases aériennes militaires, bourrées de radars et antennes en tous genres, l’épais brouillard électromagnétique reste très toxique. Le centre international de recherche sur le cancer a classé ces ondes en catégorie 2B : cancérogène possible, au même titre que le chlordécone qui a empoisonné bananes, Antilles, etc. Aujourd’hui, les mécanismes d’action des rayonnements non ionisants sur les êtres vivants explosent : maux de tête, insomnies, sensations de brûlures, de picotements, de courants électriques, troubles de la circulation sanguine, du liquide céphalo-rachidien, de la moelle spinale… L’exposition du public aux ondes WI-FI ne connaît aucune restriction. L’usage des portables pour les enfants n’est pas interdite par le ministère de la Santé. Les souffrances exprimées par les électro-hypersensibles provoquent de profondes perturbations, malgré les moqueries d’EDF, Bouygues et consorts. Les communiqués répétant que tout est sous contrôle pleuvent ! Les rouges-gorges désertent les centres urbains, où le bruit électromagnétique bombarde à tout va. Avec la 5G, les trains d’ondes, irréguliers se propagent et leur innocuité est loin d’être prouvée. Aucune étude d’impact sanitaire n’est réalisée dans les crèches, écoles, lycées et encore moins dans les epahd ou foyers de travailleurs immigrés. Le site radiofrequences.gouv.fr recommande l’utilisation de kits mains libres et souhaite que « les parents incitent les enfants à un usage raisonnable du téléphone mobile. » Donc ça ne craint rien, mais il faut faire attention ! « La grande majorité des gens collent le combiné à l’oreille pour communiquer et quand il n’est pas utilisé, il est souvent glissé dans la poche du pantalon ou de la chemise, donc n’est espacé du corps que de quelques millimètres. » 700 000 concentrateurs relaient les transmissions sans fil, dont celles du compteur Linky. Ils utilisent les réseaux des opérateurs de téléphonie mobile. Le courant porteur en ligne (CPL) se superpose à l’électricité « classique » jusque dans les logements. Le pilotage centralisé et automatisé de la vie urbaine traite les humains comme des flux et des stocks. C’est fait par l’interconnexion des smartphones, tablettes, GPS, ordinateurs, capteurs et puces RIFD (de radio identification) disséminés dans le mobilier et l’environnement urbain, les systèmes de « billettiques » des transports en commun, des caméras de vidéosurveillance (avec ou sans reconnaissance faciale), la lecture des plaques d’immatriculation… Une cyber-tour de contrôle accélère ou ralentit les flux, les oriente, déclenche des éclairages et feux de signalisation, le tout en temps réel. Pour l’énergie, consommée par cette intensification d’ondes artificielle, se met en place un déploiement massif de panneaux photovoltaïques, voire d’éoliennes ou de mini centrales nucléaires. D’où un extractivisme extravagant sur toute la planète. Les frigos feront tout seuls la liste des courses, envoyée à l’hypermarché, qui livrera avant même que l’on passe commande… Le flicage continu du quotidien des vies privées verra l’État punir les réfractaires aux écrans (moyenne de 5 heures par jour) et les nomophobes aux smartphones (dose : 200 fois par jour). Une société de suspects se met en place, avec des contrôles policiers immédiats. Enedis et RTE qui se trouvent en situation de monopole dans le transport d’électricité, dépensent des millions d’euros en publicité dans les médias (rendus dépendants et dociles). Les cas d’électrohypersensibilité se multiplient. C’est le mal du XXIème siècle. Le pouls cérébral sera détecté par un « échodoppler pulsé ». L’humain appartient qu’il le veuille ou non au monde animal. Les ondes fragmentent le sommeil paradoxal. Une catastrophe sanitaire et écologique se précise… Les débits ont été multipliés par dix avec la 5G. D’autant qu’elle vient surajouter une couche supplémentaire aux précédentes. Les antennes relais fleurissent dans les zones très peuplées (chaque 100 m ?). L’exposition du public sera permanente : tous des cobayes ! Le développement de ces infrastructures sans fil entre dans la guerre économique des grandes puissances. Amazon, géant de la vente en ligne veut créer un réseau planétaire avec plus de 3 000 satellites, en orbite à 600 km ! L’exposition à des rayonnements de radiofréquence des centaines de fois supérieurs aux actuels, fera que tout le vivant sera contaminé (plantes, insectes, animaux). « L’industrie veut produire à tout prix, même en créant des risques graves. L’État veut protéger l’activité productive et refuse d’inquiéter les populations : donc, en chaque cas, il expliquera que « ce n’est pas grave ». Le citoyen ignore, est impuissant, et finalement accepte ce risque mal connu en compensation des plaisirs que lui distribue cette société technicienne. » écrivait déjà vers 1980 l’anarchiste Jacques Ellul. Cira Limousin _ __ * 5 G MON AMOUR, Enquête sur la face cachée des réseaux mobiles, Nicolas Bérard, Le passager clandestin, l’âge de faire, 14 euros, 237 p.

Deux siècles de solidarités en Limousin

Deux siècles de solidarités en Limousin et au-delà

ouvrage collectif de l’association PR2L

Editions Mon Limousin, 2021

Deux siècles de solidarités en Limousin et au-delà - éditions Mon Limousin - Association PR2L

L’économie sociale et solidaire (ESS) est née de rêves devenus réalités. Elle se rattache à des principes et à des valeurs : entraide, solidarité, démocratie, équité, sincérité, partage. En Limousin, son histoire s’inscrit dans un long itinéraire qui débute au XIXe siècle et se poursuit jusqu’à nos jours. Deux siècles de solidarités en Limousin est un ouvrage collectif écrit par les membres de l’association PR2L. En 192 pages largement illustrées, il explore tout ce qui fait l’histoire et la vitalité actuelle de l’ESS dans la région. Qu’il s’agisse, de « républiques coopératives », d’éducation populaire, d’écohabitat etc., ce livre filme la volonté de femmes et d’hommes ayant historiquement choisi la coopération, le mutualisme, l’associationnisme pour vivre dignement, consommer différemment, entreprendre autrement, s’émanciper. Il entraine dans un voyage qui prend sens et porte au-delà du présent et des trois départements…

En Librairie

Commande Internet : www.MonLimousin.fr

 

 

 

Que crève le capitalisme, ce sera lui ou nous

Que crève le capitalisme, ce sera lui ou nous

Pour présenter à partir du regard écologiste les axes du technocapitalisme et discuter des chemins de l’insubordination, Hervé Kempf, auteur de Que crève le capitalisme (Seuil, 2020) sera à Limoges mercredi 13 octobre.

Le capitalisme est devenu à peine dicible. Il serait là, comme une espèce de fatalité, un Etat inébranlable, une réalité aussi naturelle que l’air que l’on respire. C’est la ruse du capitalisme : se cacher en étant partout, pour devenir innommable ou mieux, tel que le nommer devient inutile, un nom qui n’agit plus rien, mot désuet renvoyant à un ancien temps peuplé de poussiéreuses figures en noir et blanc – URSS, Marx, les travailleurs… Et pourtant : non seulement le capitalisme a une histoire – ce qui veut dire qu’il va disparaître comme il est né et a grandi -, mais il est en train de la renouveler. Même celles et ceux qui maintiennent le combat de la critique ne voient pas assez que le capitalisme a reformulé son paradigme, que la séquence dite « néo-libérale », ouverte triomphalement par Tchatcher et Reagan, ne suffit plus à décrire l’état présent des relations sociales mondiales. Car nous sommes entrés dans un technocapitalisme qui a reconfiguré un projet nouveau. En deux mots : la catastrophe climatique et l’intelligence artificielle dessinent les deux pôles du nouveau théâtre des luttes humaines du XXIème siècle. Et dans la post-humanité hybridée avec les machines qu’imaginent les seigneurs du numérique, il y aura selon les propres termes de leurs idéologues les « castes inférieures », livrées au chômage et à la détresse provoquée par la catastrophe écologique, et « une élite privilégiée » qualifiée de « surhomme ». Cette vision du monde conduit à l’apartheid climatique – et l’assume.

HK

Que crève le capitalisme Ce sera lui ou nous Hervé Kempf “La catastrophe écologique est enclenchée, la crise du coronavirus a fracturé le monde entier. Un responsable : le capitalisme. En saccageant le service public de la santé, il a transformé un épisode grave mais gérable en désastre. En poursuivant la destruction des écosystèmes, il a mis en contact des virus mortels avec la population humaine. En aggravant les inégalités, il a plongé des dizaines de millions de personnes dans la misère. Le gong avait pourtant déjà retenti lors de la crise financière de 2008. Mais plutôt que de se remettre en cause, les capitalistes ont formé un nouveau paradigme : l’avenir sera technologique, fondé sur la numérisation et l’intelligence artificielle. Il conduira à une nouvelle élite hybridée avec les machines. Et la masse de l’humanité sera rejetée dans le chaos climatique, au prix d’un apartheid généralisé. Il faut rejeter cette vision mortifère. L’oligarchie est aujourd’hui une caste criminelle. On ne la convaincra pas, on la contraindra. Des stratégies de résistance sont nécessaires, possibles et nombreuses. Cet ouvrage est un appel à dépasser le fatalisme et à entrer en lutte. Car le capitalisme vacille. Et c’est tant mieux : il est temps que s’ouvre le monde nouveau.” Auteur de plusieurs essais dont Comment les riches détruisent la planète (Points Terre, 2020)et Tout est prêt pour que tout empire (Seuil, 2017), Hervé Kempf est rédacteur en chef de Reporterre, le quotidien – en ligne – de l’écologie.

mercredi 13 octobre 20h30 Salle du temps libre (derrière la mairie de Limoges)

avec Hervé Kempf Ancien journaliste de Courrier international, La Recherche et du Monde , il est l’actuel rédacteur en chef de Reporterre .

Coorganisé par Attac et le Cercle Gramsci

Voici la première partie du compte-rendu de la soirée-débat avec Hervé KEMPF, en octobre dernier.

Hervé KEMPF : Le thème de la discussion de ce soir est Que crève le capitalisme !, et c’est le titre de mon livre. Depuis pas mal d’années, une phrase de Fredric Jameson me tournait dans la tête : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme ». Effectivement, nous sommes dans une période, depuis des années, où l’on accepte comme des choses normales le changement climatique, l’augmentation de température du globe de 1,5° ou 2°, la disparition de la forêt amazonienne, et le fait que dans cinquante ans il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans. On accepte comme une évidence cet effondrement, cette catastrophe écologique, mais en revanche, pour la majorité des gens, la sortie du capitalisme, non ! Il leur est plus facile d’imaginer la fin de la Terre, la fin de l’écologie globale, que la fin du capitalisme. C’est le point de départ de ma réflexion. En fait, il est tout à fait possible d’envisager la fin du capitalisme, d’en sortir. Ce n’est pas une essence, une fatalité, un mode d’organisation social et politique qui existerait de toute éternité. C’est une forme historique, et d’autres formes historiques importantes ont disparu. Pour nous, Européens, l’empire romain, ça nous parle ; mais on pourrait aussi parler de l’empire ottoman, des Aztèques, des Mayas… On pourrait ainsi faire la liste des empires qui ont duré quelques siècles. Les formes historiques changent. De la même manière le capitalisme a connu des phases historiques, il n’a pas existé de tout temps. Il est né avec un capitalisme marchand qui commence aux XVè-XVIème siècles, se développe au XVIIIème avec la colonisation, élément absolument structurel et essentiel du développement du capitalisme industriel européen, puis avec un capitalisme militaire très fort au XIXème. Ensuite on arrive à cette catastrophe absolue : la Première Guerre mondiale. Là, on entre dans un autre cycle. Après la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu un capitalisme keynésien avec une hybridation, un accord entre la liberté du marché et des régulations sociales et politiques très fortes. On est sorti de cette phase autour des années 1980 avec le néolibéralisme, historiquement daté de Hayek et d’un certain nombre de gens qui ont commencé à réfléchir dans les années 1940. Ce nouveau cycle a démarré avec Mme Thatcher en Angleterre et Ronald Reagan aux États-Unis. Un des éléments de ma thèse, c’est que l’on a dépassé la phase de maturité du capitalisme. Il s’est passé quelque chose autour de 2008. Ébranlement financier énorme, chute des bourses, d’un très grand nombre de banques ; on a été à deux doigts de voir le système financier s’écrouler et de retrouver des situations comme celles des grandes dépressions des années 1920 en Allemagne, où les gens avaient des brouettes remplies de billets pour aller acheter leur pain, ou celle des années 1930 aux États-Unis, où les chômeurs s’alignaient sur des centaines de mètres en attendant une soupe populaire ou l’espoir d’un travail. C’est ça qui aurait pu se passer, et qui a été évité par l’intervention de l’État. On est sorti du catéchisme néolibéral alors que la spéculation financière invraisemblable avait été stimulée par toutes les politiques enclenchées à partir de Reagan et Thatcher. Là, il fallait intervenir. On a évité la pire crise, qui aurait pu avoir des conséquences humaines et sociales dramatiques, par le rachat de banques, l’augmentation de la dette, des travaux publics, et l’injection de fonds dans l’économie.

A ce moment-là, logiquement, il aurait dû y avoir une remise en cause du capitalisme. L’analyse évidente était que la crise avait été créée par une spéculation invraisemblable des marchés financiers avec des jeux sur les titres pourris et sur les prêts immobiliers. On avait évité une crise. L’État, c’est-à-dire la collectivité, était intervenu avec l’argent des contribuables. On devait tout remettre en cause, et après un moment de flottement (discours de Nicolas Sarkozy indiquant qu’il faut réformer le capitalisme financier) il ne se passe rien. Après ces moments de flottement autour de 2010, tout repart comme avant, avec de vagues réformes du système bancaire qui ne changent rien fondamentalement, car on conserve un élément essentiel du dérèglement des marchés financiers : le fait que les banques de dépôt et les banques d’investissement ou de spéculation se mélangent. La Bourse reprend son ascension et atteint son plus haut en avril de cette année 2021, très largement au-dessus des niveaux de 2007-2008. Les inégalités recommencent à croître. Je veux faire un petit retour en arrière important : on a évoqué le capitalisme keynésien, en France les « Trente glorieuses » entre 1945 et 1975, des années avec des inégalités mais où les rapports de force entre le Capital et le Travail étaient tels que les inégalités ne bougeaient pas. Mais à partir de 1979 et 1980, quand M. Reagan et Mme Tatcher arrivent, les courbes d’inégalités commencent à augmenter car dès la première année de leur mandat, ils desserrent l’imposition sur les riches et ils ouvrent la boîte des marchés financiers. S’ensuit une augmentation continue des inégalités, avec des nuances selon les pays (très forte aux États-Unis et en Angleterre) mais peu ou prou tout le monde a suivi la même courbe, qui s’arrête en 2008, et qui repart après. Avec la Covid, il y a eu un nouveau bond des inégalités. Aucune remise en cause : le système repart comme avant. Aggravation aussi de la crise écologique, quel que soit le domaine dont on parle : le climat, l’augmentation des gaz à effet de serre avec des chiffres jamais constatés dans l’atmosphère terrestre depuis des millions d’années, une érosion, un effondrement de la biodiversité, une phase d’extinction des espèces absolument historique… La dernière crise d’extinction des espèces, celle qui a vu la disparition des dinosaures, c’était il y a 65 millions d’années. Et une pollution de tous les écosystèmes par les plastiques, les pesticides, les déchets toxiques, les déchets nucléaires. On est dans cette situation. Et non seulement on le fait, mais on le sait. Bien avant 2010, tous ces éléments étaient connus, ils étaient sur la table. Rien fondamentalement n’a changé, c’est-à-dire que si on observe l’écologie comme on le fait à Reporterre, on voit malheureusement que tout s’aggrave, En fait, que s’est-il passé pour que cette crise fondamentale, qui a été comparée à la crise de 1929 justement, n’ait pas entraîné une refondation ou même une restructuration ou une réforme profonde et qu’on ait continué dans la sphère néolibérale ? Mon hypothèse, ou mon argument, est que non seulement on est dans le néolibéralisme, mais que dans ces années-là, le capitalisme a formulé une nouvelle façon de se voir et d’imaginer la Terre. Un système économique, mais aussi un système social existe par la façon dont il organise son présent, sa façon d’être, et aussi sa façon d’organiser ses relations avec ce qu’on appelle la nature ; et c’est aussi une vision du monde, une représentation de la société qui se projette dans l’avenir. Et ce qui s’est passé, c’est que le capitalisme a formulé un nouveau paradigme. On peut associer cela à quelque chose de plus important qui s’est passé dans le domaine technique, dans le domaine informatique : un progrès très considérable en intelligence artificielle s’est produit dans ces années-là. L’intelligence artificielle, c’était une variante, une sorte de discipline de l’informatique, qui a eu ses phases de progression et de stagnation. Dans les années 2000, c’était un peu une voie sans issue dans un domaine où il y avait beaucoup moins d’informaticiens ou de chercheurs qui travaillaient. C’était beaucoup moins à la mode que d’autres domaines informatiques. Cependant, quelques chercheurs travaillaient sur cette « technique », que je serais bien en peine de vous expliquer ce soir, technique qui reprend l’assimilation du modèle, de l’image, des neurones dans la tête d’un être humain ou d’autres êtres vivants. Donc, voie sans issue. Mais dans ces années-là, une équipe de chercheurs, dont un Français maintenant directeur de la Recherche et Développement chez Google, trouvent dans cette technologie semblable aux réseaux de neurones un changement, on appelle ça le deep learning « l’apprentissage profond ». Ça marche à ce moment-là, parce qu’on se trouve à un moment où d’une part pour faire fonctionner ce deep learning, il faut énormément de données, que l’on n’avait pas dans les années 1970 ou 1980. Là, avec le développement d’Internet, des réseaux sociaux, dont certains d’entre vous se servent quotidiennement, avec Google, avec Apple et Microsoft, il existe des masses de données absolument énormes, en quelque sorte le carburant de ces réseaux de neurones. D’autre part, ces algorithmes, ces suites de séquences logicielles sont très lourdes, donc nécessitent des ordinateurs très puissants pour les faire tourner, et on en dispose maintenant. Si on compare avec l’automobile, c’est comme si on avait un nouveau moteur beaucoup plus puissant (des ordinateurs), des carburants (une masse de données) et l’intelligence artificielle qui va faire fonctionner tout ça : un nouveau système de conduite et de fonctionnement. On a donc un développement vraiment très grand de l’intelligence artificielle dans ces années-là, et bien sûr les « Gafam », les Google, les Amazon, les Facebook, les Apple et Microsoft s’en saisissent presque tout de suite. On voit les premières applications intervenir très rapidement, notamment dans la reconnaissance vocale ou faciale, et puis dans d’autres domaines. Elles étaient déjà puissantes mais en tant que journaliste, j’ai constaté une évolution de leur cours en Bourse : dans les années 2000 en gros, elles sont déjà riches et puissantes mais assez stables ; et puis, on voit vraiment une évolution d’un seul coup. Leur cours en Bourse monte et donc leur puissance devient énorme, chacune devient plus valorisée que Wallmart par exemple, qui était le plus valorisé de la planète. Ça veut dire que le capitalisme a trouvé ce qui lui donne vraiment son tempo. Les puissants regardent maintenant de haut les gens de General Motors, pour ne citer que le vieux capitalisme, le capitalisme industriel, l’automobile, la grande distribution, et autres. Les entreprises du numérique ont une manne financière extrêmement importante. Elles pèsent parfois plus lourd que des États. Elles ont un idéologie née dans les années 1980, avec le développement de la micro-informatique (qui au demeurant est un phénomène technique tout à fait passionnant), au départ sur une base qui baignait un peu dans la Californie des années 1960, une vague vision hippie rapidement perdue et se transformant de plus en plus en une idéologie libertarienne, c’est-à-dire critique de l’État, pour la valorisation de l’individu et la compétition. Finalement, pour résumer, ce sont ceux qui réussissent le mieux qui doivent diriger la société. Donc le ferment idéologique et culturel était là. Le développement d’Internet a encore renforcé ce phénomène dans les années 1990 et 2000. Et quand arrive vraiment la puissance permise par ce progrès technique, et notamment l’ intelligence artificielle, toutes ces sociétés ont la capacité d’imposer leur vision du monde, une vision très particulière. D’abord, l’idée que la technique peut résoudre tous les problèmes. Il n’y a plus vraiment de problème social : la technique est le moyen par lequel on va répondre à toutes les questions. Une technique qui évolue extrêmement rapidement. L’idée aussi que l’informatique, la biotechnologie, la nanotechnologie vont se fondre, vont se renforcer mutuellement, vont se croiser et encore accélérer le rythme des progrès techniques. Ce qui fait que cette évolution technique, pour des gens normaux comme nous, c’est fantasmatique. Mais des idées d’immortalité, de prolongation de la vie humaine, de transhumanisme, que je prenais au début de ce travail comme quelque chose d’anecdotique, je me suis rendu compte que c’est vraiment quelque chose qui est dans la tête de Messieurs Zuckerberg, Musk et autres : l’idée qu’il va y avoir une forme d’immortalité. Autre aspect des choses, la possibilité de croisement de l’humain avec la machine. Ce croisement de toutes les techniques entre elles va si vite qu’on peut envisager la « singularité 2.0 ». Ces machines animées par l’intelligence artificielle deviendront supérieures aux humains. Chacun son fantasme : soit que les machines vont prendre le pouvoir sur l’humanité, soit que les humains vont se croiser, s’hybrider avec ces machines. Et par ailleurs, on envisage très sérieusement de s’installer dans le cosmos, d’aller sur Mars… Les plus connus sont Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde et directeur d’Amazon. Lui, son truc, c’est de faire de grandes stations dans le cosmos, où il y aurait des personnes qui vivraient. Quant à Musk, l’autre le plus connu (ils sont rivaux évidemment, on ne sait plus très bien lequel est le plus riche), son truc c’est d’aller sur la Lune, sur Mars. On ne va pas dire « fantasme » parce qu’ils croient à la prolongation de la vie, voire à l’immortalité. Ce n’est pas une croyance au sens que des personnes qui ont la foi pourraient avoir ; mais c’est concret, ce n’est pas une question de foi, c’est comme ça que les choses vont se passer. Hybridation de l’humanité, installation dans le cosmos, etc. Et en fait, cette vision du monde entraîne l’ensemble du capitalisme. Par exemple Klaus Schwab, le directeur du Forum économique mondial de Davos, quelqu’un qui sent très bien les évolutions du capitalisme, et qui a totalement intégré tout ça, parle depuis quelques années de la « Quatrième Révolution industrielle », ce qui est aussi une vision de la société humaine. On rompt avec l’humanisme tel qu’on peut le définir avec cette idée qui a mûri dans ce qu’on appelle « le siècle des Lumières » (avec ses bons et mauvais côtés, puisque ce sont des idéaux qui sont peu appliqués), où il y avait quand même l’idée que tous les êtres humains ont un droit égal, une dignité égale à participer à l’aventure commune, l’idée qu’il y a une seule humanité composée d’êtres de même essence, de mêmes droits, malgré l’infinie diversité culturelle qu’il peut y avoir au sein de cette humanité. Là, on sort de cet idéal qui a forgé des choses extrêmement fortes, par exemple les Nations Unies qui sont une représentation institutionnelle forte de ce que peut être l’humanité fondée sur cet idéal humaniste et universaliste. Là, on rompt avec cet idéal. Celui qui en parle le mieux, le plus clairement, c’est Yuval Harari dans un livre lu à des centaines de milliers d’exemplaires : Homo Deus. Ce projet n’est pas enfoui dans des textes cachés, des brochures confidentielles. Pour moi, c’est le manifeste du nouveau capitalisme. Il emploie très clairement les termes de « surhomme » et de « castes inférieures ». Il dit que ceux qui sauront être dans cette fusion avec la nouvelle technologie, dans cette compréhension, seront des surhommes. Et il y aura des castes inférieures qui se débrouilleront dans la pauvreté, la confrontation au changement climatique, au désastre, au désordre qui s’installe. Il ne le dit pas au second degré, il l’affirme, et on trouve d’autres textes moins connus qui développent la même idée. Donc, ce qui ce passe, c’est qu’on est face à ce nouveau capitalisme que je veux bien appeler technocapitalisme, pour le différencier des phases précédentes. C’est ce qu’un dénommé Philip Ashton qui était le responsable aux Nations Unies justement sur les droits humains a appelé « l’apartheid climatique ». Dans cette idéologie, on est vraiment dans cette idée de séparation, puisque la question écologique n’est pas tout à fait niée par ces gens-là, mais secondarisée. Précisément si on reste dans cette vision extrêmement ségréguée et clivée de la société humaine, on va développer des effets absolument terribles. Une grande partie de l’humanité sera plongée dans une misère et une difficulté très grande. On n’est plus dans le néo-libéralisme, même s’il se prolonge en termes de rapport à l’État ; mais il se prolonge en quelque chose de différent, un autre capitalisme que celui à qui ATTAC se confrontait à sa création en 1997. On est là face à autre chose, à des gens qui ne répondent même plus. Dans les années 1980-2000, on était encore dans la fiction que répandaient les dominants, les oligarques capitalistes : la démocratie, la liberté, une société unie avec des valeurs communes. C’est de moins en moins le cas. Yuval Harari le dit : il a deux humanités. Monsieur Macron est un pur représentant de cette caste capitaliste, avec « ceux qui ne sont rien et ceux qui réussissent ». Macron exprime très bien la pensée de ce capitalisme actuel. Voilà la situation dans laquelle on est. Concrètement, on peut en voir les effets. Il n’y a aucune remise en cause des politiques économiques, du fonctionnement spéculatif des marchés, aucune réelle prise en compte des questions écologiques. Et arrive une pandémie telle que la Covid, qui est née des errements du capitalisme, parce que c’est né fondamentalement de la destruction de la biodiversité, d’une déforestation massive, que ce soit pour des intérêts américains ou pour la Chine, car la Chine est entrée dans ce jeu du grand capitalisme mondial et se comporte comme une branche particulière de ce technocapitalisme en étant totalement dans cette direction du développement de la numérisation et de la technicisation de la société. La Covid est née de ça. On pourra parler de l’hypothèse du laboratoire ou de l’élevage industriel, mais fondamentalement dans la thèse du laboratoire, il y a l’enjeu de la confrontation avec des organismes vivants, les virus, qui ont un comportement écologique et ne sont ni mauvais ni bons, mais trouvent une niche d’expansion écologique. Et il se trouve que maintenant ce sont les humains qui sont pour les virus un merveilleux terrain d’expansion. Mais c’est né de la destruction de la biodiversité, des élevages industriels, du développement du marché et donc de la circulation d’avions absolument délirante, ce qui fait que cette pandémie s’est répandue à une vitesse extrêmement grande, alors que par exemple la « grippe espagnole » (avec laquelle on l’a comparée) dans les années 1918-1921 avait mis quatre à cinq ans pour se répandre sur toute la planète. On ne tire aucune conséquence de cela. On n’essaye pas d’avoir une vraie politique sur la biodiversité. Il n’y a pas de politique sur l’élevage industriel, et on n’attend qu’une chose : faire redémarrer les avions, afin que le trafic retrouve enfin son niveau de 2019 pour atteindre un doublement en 2050. On en profite pour développer à fond la numérisation : cette pandémie est presque une aubaine même si, là aussi, il pourrait y avoir une discussion. Il y a une gestion politique et sanitaire qui était nécessaire, mais à laquelle on a collectivement adhéré parce que la pandémie est une menace très grande ; mais c’est un peu comme dans La Stratégie du choc de Noami Klein. Elle explique que quand une société est en crise, que vont chercher à faire les dirigeants ? Non pas essayer de la remettre en bonne santé, mais profiter de la crise pour faire avancer leur agenda. Et là, c’est ce qui s’est passé : l’agenda de la numérisation se fait à fond par les codes, les passes sanitaires, par le télétravail et l’habitude de tout faire à distance. C’est d’une certaine manière une très bonne chose pour ce technocapitalisme et ce n’est pas tout à fait un hasard si des gens comme Jef Besos et Musk ont vu leur capitalisation boursière augmenter énormément, et si pour Amazon ça a été une possibilité de développement énorme avec les commandes sur Internet. Donc l’écologie est pour moi la question politique essentielle du XXIème siècle. C’est-à-dire : comment on délibère ensemble pour trouver les moyens communs pour rester en paix sans régler nos conflits par la violence ? Comment on envisage l’avenir dans nos relations entre êtres humains et aussi avec les autres êtres vivants ? La seule réponse qui va être apportée par le technocapitalisme à la question écologique, ça va être : développer les technologies pour résoudre les problèmes (ce qui ne marchera pas). Donc on va développer les énergies renouvelables sans jamais se poser la question de la réduction de la consommation d’énergie. La géo-ingénierie, la recherche dans les fonds marins, les compensations carbones… On coupera des forêts primaires dans un coin pour replanter des centaines de pins, des épicéas ou des eucalyptus ailleurs. L’écologie n’est considérée que si elle peut, d’une certaine manière, permettre d’appliquer davantage la vision technocapitaliste en cours. C’est hier que monsieur Macron, qui a été un excellent représentant de cette caste, a parlé de ces investissements verts pour l’écologie, le nucléaire, l’exploration des fonds marins (il y a des métaux rares donc on va s’y intéresser), deux millions d’autos électriques… On avait deux millions de voitures polluantes au carbone, et maintenant on aura deux millions de voitures nécessitant du lithium venant des mines d’Amérique latine ! L’agriculture sera hight tech. On est dans cette vision. Il y a un autre aspect dans cette évolution du capitalisme, dans la phase que nous vivons, qui est à mon sens très différente de celle qui s’est achevée en 2008 : c’est que ça devient un capitalisme policier, voire militaire. Parce que dans la vision du monde de ce technocapitalisme, il y a très peu de gens pour croire qu’on va tous aller dans la fusée sur Mars avec des messieurs comme Jeff Bezos. Tout le monde a compris que les projets qu’ils envisageaient, ce n’était pas pour tout le monde. Si on reprend l’époque des Trente glorieuses avec tous leurs défauts : il y avait à cette époque une adhésion collective autour d’un pacte social. L’inégalité n’augmentait pas et la croissance conduisait à une amélioration de la vie matérielle de la société. Par ailleurs face à la dictature soviétique – je ne sais pas si c’est le terme qui convient – il y avait le « Monde libre », il y avait l’idée qu’on défendait les droits humains. Il y avait des débats politiques, mais il y avait quand même un accord sur une adhésion d’une large partie de la population à un projet capitaliste qui prétendait apporter l’abondance – qui était réelle – et des libertés. Or c’est clair que l’abondance, elle n’est plus là, et elle ne sera pas pour tout le monde. Il y a une richesse injurieuse d’un côté, une misère abominable de l’autre, et une précarisation générale qui remonte le long de la pyramide de toute la société vers les classes moyennes. Et par ailleurs on sent bien, même si la question écologique n’est pas assez présente dans les médias, qu’elle est là. Les gens le savent, par les sécheresses, les inondations, etc. Donc les peuples n’adhèrent pas à cette situation et ils se révoltent de plus en plus. On l’a oublié, mais c’est maintenant bien documenté par un certain nombre de recherches : il y a un cycle de révoltes, de rébellions, d’émeutes qui a commencé en 2011 avec ce qu’on a appelé « le Printemps arabe », mais il y a eu un certain nombre de révoltes dans beaucoup de pays, comme au Chili, au Québec, etc. et parallèlement il y a eu une répression de plus en plus forte. Ce n’est même pas le terme qui convient. C’est une militarisation des forces de police, un appareil presque de terreur – on l’a vu au moment des Gilets jaunes – ce renforcement de l’armement policier. Les médias on évolué, eux aussi. Ils sont très largement contrôlés, possédés par des milliardaires. Et un milliardaire n’achète pas un journal pour qu’il critique le système auquel il adhère. Une partie de ces médias cultive la peur de l’Islam, du « grand remplacement ». A droite, il y a une partie de l’oligarchie qui fait le choix délibéré de l’extrême-droite pour détourner l’attention des opinions publiques des vraies questions, qui sont l’inégalité et l’écologie. Et puis aussi je note les prisons : dans tous les pays il continue à y avoir des programmes de construction de prisons, il continue à y avoir ça comme éternelle réponse à la délinquance. Et là aussi, ça se discute, mais on peut voir la délinquance comme une forme de rébellion sociale, où en tous cas de refus d’adhésion à certaines normes. Je ne justifie pas la délinquance, j’ouvre une discussion. Toujours est-il qu’on répond par des prisons alors qu’il y a d’autres façons de faire. Toujours monsieur Macron : il a annoncé en avril dernier 9000 nouvelles places en prison. Dans ce capitalisme policier, l’interaction avec les techniques d’intelligence artificielle (IA) se développe et le secteur économique de la répression policière, le marché de la sécurité, devient lui-même un lobby qui peut peser ouvertement auprès des gouvernants. C’est dans le domaine de la surveillance que l’IA a beaucoup d’avenir. Le technocapitalisme, aussi bien par gestion de la contestation sociale que par le prolongement même des voies techniques, a à faire avec ces nouvelles formes de contrôle social et de répression. Et la pandémie est une occasion de contrôle. Il y a une loi qui dit que si on fait des réunions politiques ou de culte il n’y a pas besoin de pass sanitaire. Donc ce soir, on fait une réunion politique. Ce technocapitalisme entraîne une répression policière et militaire forte. Sur la militarisation, il y a des enjeux très forts. On pourra y revenir. La pandémie, du point de vue des capitalistes, a eu de bons effets. Ce cycle de rébellions engagées dans beaucoup de pays (ici les Gilets jaunes, et d’autres révoltes à Hong Kong, au Chili, au Soudan, en Biélorussie, etc.) l’arrivée de la Covid l’a cassé. Alors, que faire ? Eh bien, je n’en sais pas plus que vous. C’est à trouver ensemble. Si déjà on a des outils, des analyses communes, cela peut nous aider. Trois points rapides. Premièrement, il n’y a rien à attendre des dominants, il n’y a que le rapport de force qui compte. Ce sont des méchants, des gredins, des pervers. On discute avec eux quand il le faut, mais quand il y a trop de policiers on reste chez soi, on cherche autre chose. Il n’y a rien a en attendre. Ce sont des adversaires. Deuxième point, les révoltes dont j’ai parlé : Chili 2019, Gilets jaunes 2018/2019, Hong Kong 2019, Algérie avec le Hirak 2019, Biélorussie 2020, et j’en oublie. Je crois que le covid 19 a mis un couvercle là-dessus. Espérons que notre ami le virus (je dis « ami » parce que c’est un être vivant) et faisons collectivement en sorte qu’il ne redémarre pas, pour que la rébellion puisse repartir. Parce que je pense que notre avenir n’est pas celui de monsieur Musk, de monsieur Macron ni de monsieur Pinault. Troisième point : l’alliance des luttes plutôt que la convergence. C’est Assa Traoré qui le dit très bien : ce n’est pas une convergence – une convergence, c’est quand on va tous vers le même point – non, c’est une alliance. Il y a ceux qui se battent comme Assa Traoré, pour la Justice face à la répression policière ; et il y a des écolo, des anti 5G, des syndicats qui se battent pour leurs droits.

Compte-rendu réalisé par Anne Vuaillat et Jean-Louis Vauzelle.

 

 » ANTONIO GRAMSCI, CRITIQUE DES MÉDIAS ? « 

Notes de lecture :

 » ANTONIO GRAMSCI, CRITIQUE DES MÉDIAS ? « 

par Yohann DOUET

Dans cette interview1, Yohann Douet (YD) renvoie d’abord à la lecture d’Antonio Gramsci (AG) par André Tosel2. Ce dernier parle d’un « appareil d’hégémonie médiatique ». Gramsci distinguait « une presse d’opinion, lue par les membres des classes dominantes » et les « journaux d’information populaires, de mauvaise qualité » (YD). Ces deux canaux concourent à l’hégémonie, mais de deux façons différentes.

La presse d’opinion traite explicitement des questions politiques et permet aux classes dominantes de confronter des points de vue, de parvenir à une relative unité entre différentes fractions bourgeoises. Gramsci a surtout étudié le Corriere della serra, libre-échangiste et lié (à son époque) à l’industrie textile du nord de l’Italie. Ce journal, qui combattait parfois les options gouvernementales ou celles d’autres intérêts bourgeois, a joué le rôle d’un « état-major du parti organique » (AG) et permis que s’établissent des échanges, un consensus, et dans une certaine mesure une politique commune de la bourgeoisie. C’est le rôle qui revient à la presse d’opinion, quand il n’existe pas de parti bourgeois important doté d’un programme.

YD ne partage pas l’avis de Tosel, qui cite dans le même sens Le Monde d’aujourd’hui. On ne peut pas assimiler Le Monde d’aujourd’hui au Corriere della serra de jadis. En effet, des partis bourgeois existent en France aujourd’hui, « allant au moins du PS au FN » (YD) et si Le Monde suscite certes un consensus dans les milieux dominants, les projets néo-libéraux aujourd’hui sortent plutôt des cabinets ministériels et des think tanks3.

YD ne souscrit pas non plus au jugement de Jean-Luc Mélenchon, qui parle d’un « parti des médias ». Pourtant, le comportement des éditorialistes semble donner raison à Mélenchon : par exemple leur quasi-unanimité en faveur du « oui » au referendum de 2005. Mais d’un point de vue gramscien, il s’agit moins d’un parti des médias de façon indistincte, que de la frange dominante des « éditorialistes, chroniqueurs, experts, présentateurs, etc. » qui promeuvent une « expression médiatique (éditorialiste) de la bourgeoisie néolibérale » (YD). Il ne s’agit pas d’une force politique autonome, qui serait celle des médias en tant que tels. Selon YD, il faut « critiquer les idéologies diffusées par les médias dominants, ainsi que les biais induits par la manière dont l’information ou les débats sont traités ». Il faut donc transformer le monde médiatique, « voire le révolutionner » (YD), mais non pas considérer globalement les médias comme une force politique ennemie.

Mais c’est l’analyse que fait Gramsci des médias du second type, la presse populaire d’information, qui est la plus utile aujourd’hui selon YD. Presse de mauvaise qualité, qui étale des faits divers, des chroniques locales, etc., sans défendre ouvertement des positions politiques. Elle « offre quotidiennement à ses lecteurs les jugements sur les événements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques » (AG), c’est-à-dire qu’elle cadre l’information d’une manière biaisée, assortie de clichés et de préjugés. Elle a un effet de diversion ; en outre, elle distord la réalité sociale, empêchant d’identifier et de combattre les exploiteurs et les dominants ; enfin, elle diffuse le nationalisme, le racisme, etc., et surtout le fatalisme. Ici, l’analyse de Gramsci s’applique parfaitement aux chaînes d’information télévisées d’aujourd’hui !

Cette « presse dominante destinée aux subalternes » (YD) et qui sert à les maintenir dans ce rôle subalterne, n’est cependant pas toute-puissante. Ces derniers, comme l’ont montré les « Cultural studies« , ne sont pas toujours dupes. Ils peuvent recevoir les informations avec un certain recul critique. Une crise d’hégémonie se manifeste par la défiance envers les médias, ou par le détachement envers les institutions politiques.

Très attentif à cette défiance envers les médias écrits et envers le système parlementaire dans les années 1920-1930, Gramsci notait qu’un nouveau média qui jouait davantage sur l’émotion (la radio, utilisée par les fascistes) avait un effet incomparablement plus fort et plus rapide que l’écrit – « mais en surface, non en profondeur » (AG). Le rôle de la presse écrite reste important dans l’argumentation, la réflexion, la construction d’une opinion.

YD établit une comparaison avec notre époque : défiance des masses populaires envers les médias dominants et apparition des réseaux sociaux, qui diffusent vite et efficacement des discours parfois complotistes, délirants, antisémites ou racistes. Mais la radio fasciste était au service d’un État centralisé, alors que la crise d’hégémonie d’aujourd’hui se traduit par la prolifération des réseaux. Les militants progressistes peuvent plus facilement les pénétrer.

Beaucoup de politiques, y compris à l’extrême-droite, se revendiquent aujourd’hui de la « bataille des idées » de Gramsci. C’est évidemment pour créer de la confusion. Gramsci était communiste et sa « bataille des idées » n’était pas séparée de la lutte des classes. La lutte d’hégémonie doit permettre « d’accroître l’autonomie et la capacité d’agir collective des classes subalternes » (YD) en coordonnant les luttes, en créant des organisations jusqu’à la prise de pouvoir. C’est dans cette perspective qu’il faut créer des médias autonomes, en débordant le terrain des médias dominants. De même les militants ne peuvent se contenter du terrain électoral, bien balisé par la bourgeoisie : les deux sont liés.

Car « le terrain et la forme médiatiques ne sont pas neutres » (YD). Il faut analyser et mettre en lumière, comme le fait Acrimed4, les mécanismes de la domination dans les médias. Mais doit-on, comme le fait l’extrême-droite, parler de « gramscisme technologique » et se précipiter dans Internet pour y animer des trolls, et espérer donner un contenu de gauche à des méthodes d’extrême-droite ? Non. En revanche selon YD, les podcasts ou certaines chaînes Youtube sont plus adaptées à un discours progressiste et construit. Des réseaux sociaux ont pu jouer un rôle positif, avec MeToo, avec les Gilets jaunes, ou lors du « Printemps arabe ».

Si l’on veut s’inspirer de Gramsci, il faut développer, en lien avec les organisations, des médias qui servent l’autonomie du prolétariat. Le but est d’établir une nouvelle hégémonie, pour renverser le capitalisme. Ces médias doivent porter des témoignages sur la réalité de l’exploitation, proposer des analyses marxistes et des perspectives d’action. Gramsci était avant tout un journaliste, et ce fut son travail pendant sa vie militante5. Pour lui, le « journalisme intégral » (AG) ne répond pas à une demande du public, mais cherche à « créer » son public, à transformer ses lecteurs, à élever leur niveau politique et culturel pour favoriser l’apparition d’intellectuels organiques. Le média doit être un organisme de formation ; mais la rédaction elle-même se forme au contact du public, comme les rédacteurs de l’Ordine nuovo de Gramsci apprenaient auprès des ouvriers des conseils d’usine. Le but ultime est d’effacer l’écart culturel entre rédacteurs et lecteurs, comme sera effacé, dans la société, l’écart entre dirigeants et dirigés.

De nos jours, il est plus facile qu’à l’époque de Gramsci d’intervenir dans la presse bourgeoise, et nous ne devons pas nous en priver. Ni de revendiquer des mesures pour rendre moins nocifs les médias dominants, ou même pour les exproprier. Une autre différence positive entre l’époque de Gramsci et la nôtre, c’est qu’on sait aujourd’hui combien peut être dangereuse la dépendance étroite des médias, « courroies de transmission » du Parti. Gramsci n’a pas pu, en son temps, mesurer tout le danger du stalinisme ; mais il défendait une certaine autonomie des médias progressistes. Ce qui manque aujourd’hui, c’est un « parti révolutionnaire de masse, dynamique et démocratique » (YD) capable, comme a pu l’être le Parti Communiste d’Italie, d’impulser de tels médias.

M. G.

1Yohann DOUET, « Antonio Gramsci, critique des médias ? » in Médiacritiques (revue trimestrielle d’Acrimed) n°38, avril juin 2021, pp. 37-43.

2 André TOSEL, Étudier Gramsci.Pour une critique continue de la révolution passive capitaliste, Kimé, 2016.

3Think tank, mot à mot « réservoir d’idées » : « groupe de réflexion privé qui produit des études sur des thèmes de société au service des décideurs » (déf. Wikipédia) ; outilleur idéologique de la bourgeoisie (déf. M.G.).

4Acrimed (« Action Critique Médias ») : association loi 1901, créée en 1996 en réaction contre le traitement partial du mouvement de décembre 1995 par les « grands » médias. Elle a pour but la lutte contre « la marchandisation de l’information, de la culture et du divertissement […] » et la vérification des faits, et elle publie une revue, Médiacritique(s).

5 Jean-Yves FRÉTIGNÉ, Antonio Gramsci. Vivre, c’est résister, Armand Colin, « Nouvelles biographies historiques », 2017.



Appel à rejoindre le Comité de soutien de l’affaire du 15 juin

La Lettre du cercle Gramsci n’a pas pour vocation d’être un organe d’action politique. Nous ferons cependant exception avec le texte ci-après. En effet, trois abonné(es) à la Lettre , dont une animatrice de l’association, figurent parmi les six personnes interpellées ayant subi une garde à vue dans le cadre d’un ahurissant déploiement policier relatif à l’affaire relatée ci-après.

Nous appelons à les soutenir

Le bureau du cercle Antonio Gramsci

Appel à rejoindre le Comité de soutien de l’affaire du 15 juin

Nous, premiers témoins et soutiens des personnes mises en cause par les arrestations du mardi 15 juin en Creuse et Haute-Vienne, avons vu des policiers armés et cagoulés arrêter sept personnes mardi 15 juin à 6h, une scène brutale et choquante pour les voisins et amis présents sur place à cause de la débauche de moyens parfaitement disproportionnés qui a été déployée : la Sous-Direction Anti Terroriste(qui s’est déjà tristement illustrée en Limousin lors de l’affaire de Tarnac), le Peloton Spécial d’Intervention de la Gendarmerie, la police judiciaire et la gendarmerie du secteur, rien que cela : une dizaine de voitures pour interpeller une institutrice chez elle, avant sa journée de travail. Une rafle matinale, accompagnée de perquisitions, qui s’est déroulée au même moment à différents endroits du Limousin avant de conduire ses sept victimes dans les commissariats de Limoges, Saint Junien, Bellac, et d’autres encore, pour une garde à vue pouvant durer jusqu’à 96h.

Ils ont entre 45 et 70 ans : une directrice d’école, une potière, un plombier, une menuisière, un chargé de cours à l’université et une

infirmière, à avoir fait les frais de cette opération ; ce sont surtout

des citoyens, parmi les (trop) rares engagés professionnellement et

bénévolement au service des gens et de la collectivité.

On les soupçonne de « destructions matérielles en bande organisée

portant atteinte aux intérêts de la Nation » et d’« association de

malfaiteurs » suite à deux événements : l’incendie, en début d’année,

d’antennes TDF de diffusion de la TNT et de la téléphonie mobile (relai des Cars en Haute-Vienne), et celui un an auparavant de véhicules Enedis (à Limoges). Rien en tout cas qui ressemble de près ou de loin à des actes de terrorisme, alors que ce sont bien les moyens de l’antiterrorisme (SDAT, garde-à-vue prolongée)qui sont employés : la seule répercussion de l’événement en question a été une coupure de télévision de quelques jours. Absolument rien qui justifie qu’on déploie un dispositif aussi démesuré ; n’aurait-on pas pu les convoquer simplement dans le cadre de l’enquête ? C’était compter sans la montée de la violence d’État qui s’est opérée ces derniers temps à l’égard de tout citoyen par les moyens de plus en plus étendus donnés aux forces de police et l’élargissement des mesures d’exception de plus en plus intégrées au droit commun.

L’opération ressemble à un coup de filet assez large et mal ajusté pour faire du renseignement sur des gens dont les engagements humanistes

déplaisent au pouvoir. Au moins trois perquisitions ont même été menées

chez des personnes convoquées finalement en tant que témoins ! Il ne

manquait plus que le spectre de l’utra-gauche pour les amalgamer dans un

discours grossier qui justifie la mise en scène policière, à quelques

jours à peine des élections régionales et départementales qui verra

surtout s’affronter l’ultra-droite et un ultra-centre de plus en plus

extrémiste.

Nous constituons aujourd’hui un comité de soutien pour que ces

personnes, prises malgré elles dans la trame de cette sordide pièce de

théâtre politique ne soient pas isolées et puissent se défendre contre

la violence qui leur est faite sans se retrouver broyées par cette

grande machine à fabriquer des ennemis intérieurs que nous avons déjà

trop vue à l’œuvre.

Nous constituons également ce comité pour dénoncer ensemble la

radicalisation sans frein d’un pouvoir aux abois, qui use de terreur et

de surveillance pour masquer sa peur d’avoir un jour des comptes à

rendre à tous ceux qu’il maltraite au quotidien.

Nous appelons tous les soutiens à rejoindre ce comité,

Rejoignez-nous, contactez-nous, soutenez le comité par des dons et des

interventions publiques. Notre numéro : 06.23.44.31.52

https://www.facebook.com/SoutienArrestations15juin

Le 18 juin 2021

 

Coénoncer avec le vivant, réhabiter la Terre

Conférence-échange entre Augustin Berque (géographe et orientaliste, directeur d’études à l’Ehess) et Nicole Pignier (Professeure d’écosémiotique, Université de Limoges, Responsable universitaire de la formation et de la recherche de l’École du Jardin Planétaire),

Salle de la Mairie d’Eymoutiers, le 18 mai 2019

Nicole Pignier : je vais introduire cet échange avec l’extrait d’un texte écrit en 1995 dans le bulletin municipal de Droux par un habitant de cette commune très rurale située au nord de la Haute-Vienne :

« Cette belle et grande commune de mon enfance où j’ai passé toute ma vie se meurt. Ce n’est pas qu’elle ait perdu de son étendue, non. Elle a toujours fait 1398 hectares. Mais elle a perdu presque toutes ses activités et presque les 2/3 de sa population. Dans ce village, il y avait des cultivateurs et des maçons. Des vieux, des forts, des durs. Ceux-là sont tous disparus. On pouvait compter sur eux, et pourtant ils n’avaient pas de machine mais le travail était solide. Je vois tous les jours des ouvrages qu’ils ont fait, et rien n’a bougé. Nous avions trois forgerons qui frappaient à longueur de journées sur l’enclume et même quelquefois la nuit quand le travail pressait. Aujourd’hui tout cela a disparu. Nous avions trois charrons et menuisiers, il n’en reste plus qu’un seul. Il y avait même trois scieurs de long. Que c’était beau de les voir tirer sur leur scie toute la journée. C’était beau de les voir mais très dur pour eux. De cela, il ne reste plus rien ! Quant à l’agriculture, presque tous étaient cultivateurs. Plus ou moins grands. Il n’en reste presque plus maintenant. La Semme, cette magique et renommée rivière à truites, qui traverse toute notre commune, faisait tourner trois beaux moulins à blé d’où sortaient de si bonnes et belles farines. Oui, tout cela a disparu, c’est le progrès. Pourvu que cela dure, nous verrons bien la suite. Nous avions aussi une foire tous les 7 de chaque mois, cela aussi a disparu depuis bien longtemps. C’est le progrès. En 1930, il y avait quatre classes à Droux. Deux pour les filles et deux pour les garçons. Cette école était archi pleine, les écoliers venaient de tous les villages et même quelquefois des villages voisins de la commune. Ils y venaient à pleines routes et par les chemins. Les arbres, les buissons, tout a disparu, remplacé par des clôtures métalliques et souvent électriques. C’est le progrès.  »

Henri Mathieu.

Ce petit témoignage est une introduction à cet échange intitulé « Réhabiter le Terre… », une expression signée par Augustin Berque.

̶ Augustin, pourquoi ré-habiter la Terre, l’aurions-nous déshabitée ?

Augustin Berque : dans le titre de notre discussion, « Co-énoncer avec le vivant, – expression que propose Nicole – réhabiter la terre » (ou déshabiter la terre), – expressions que je propose-, nous avons deux thèmes dont le lien n’est pas évident.

Alors, nous allons chercher, Nicole et moi, à l’illustrer et à le rendre facilement compréhensible. La question de « réhabiter la terre » peut paraître idiote ; puisque nous

sommes sur la Terre, on y est, on habite quelque part. Donc qu’est-ce-que cela peut bien vouloir dire, ré-habiter la Terre ? Au premier abord, du point de vue de la langue française, une question se pose : est-ce que » habiter la Terre » c’est la même chose que « habiter sur la Terre »? Ou habiter Eymoutiers, est-ce la même chose que habiter à Eymoutiers ? On en est pas tout à fait à dire, « habiter sur Eymoutiers » mais on s’en rapproche : voilà, la question est là, justement.

Etre habitant de son milieu de vie plutôt qu’être Yahvé, Descartes ou le cyborg

Je vais commencer par un principe qui a été évoqué ce matin par Christophe Bonneuil1 . Ce principe qui a un nom biblique est exposé dans le récit de L’Exode, quand Moïse monte sur la montagne, dans le Sinaï. La montagne s’appelle le mont Horeb et il a un dialogue avec l’Eternel. A la fin de ce dialogue, Moïse dit : « Je vais redescendre et parler aux hébreux. Avec qui j’ai parlé cet après midi ? En somme, qui es-tu ? » Et (l’Eternel) Yahvé lui répond : « Je suis l’étant » – ce qui correspond à la traduction grecque. En latin c’est devenu « sum qui sum » qui a donné en français: « Je suis celui qui suis ». Ce qu’il faut retenir, c’est que vous avez là un être absolu qui n’a besoin que de lui même pour être. Il n’a besoin de rien d’autre. En langage de la logique, on dit qu’il est à la fois sujet et prédicat de soi- même, c’est à dire : il est l’être dont il est question et c’est lui même qui le dit. Il s’auto-institue et c’est ça justement le principe de cette substance absolue.

Cela se passait vers le 13è siècle avant JC. Et puis, au 17è siècle après JC, en Europe, un philosophe, René Descartes, reprend ce principe à son propre compte en tant qu’être humain. Il l’applique à ce qui va devenir « le sujet moderne ». La formule est dans le Discours de la méthode :  » Je pense et je suis une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ». Donc, il suffit qu’il pense – et même qu’il se pense – pour être. On en est au stade de l’ontologie2 et non plus au stade de la religion et de la théologie. Descartes institue alors ce que Kant (1724-1804)3 appellera un peu plus tard, la naissance du « sujet moderne« . Du même coup va naître l’objet moderne et, dans ce dualisme proprement moderne, un détachement se produit vis à vis de ce qui était nécessaire à l’existence de cet être, et dont il prétend ne plus avoir besoin. Il n’a pas besoin d’un milieu pour être : ce lieu – milieu (ici, on peut dire qu’il n’y a pas de différence entre lieu et milieu).

A partir du 17ème siècle, ce principe va fructifier, se démultiplier dans tous les domaines de l’activité humaine. Et on en arrive en 1960 quand un inventeur, Manfred Clynes, qui travaillait à l’époque pour la NASA, va porter le même principe au plan de la technique. Donc rendre possible le principe du mont Horeb d’un être qui n’a pas besoin d’un milieu, qui n’a pas besoin de la Terre pour être, pour exister. Cet être-là, Clynes va le baptiser Cyborg. Cyborg n’a plus besoin de la Terre, de l’environnement terrestre ce qui va (lui) permettre de voyager vers les étoiles avec de la (seule) technique. Cela suppose de la physique et pas mal de chimie, vous avez vu ces films de science fiction où les humains sont endormis. On les met dans des espèces de sarcophages et au bout d’un certain temps, voire quelques siècles, un robot est chargé de les réveiller etc. L’humain serait devenu totalement indépendant de la Terre, c’est à dire déterrestré. Et bien, l’être déterrestré, c’est un être qui n’habite plus la Terre !

Se sentir habiter le monde

Nicole Pignier : J’ai l’habitude de dire qu’il existe dans notre monde une dynamique d’anesthésie (anesthésiante) avec en face l’autre dynamique qui propose d’en sortir. L’anesthésie, mot formé à partir du préfixe privatif « a » ou « an » et du radical « esthés » provenant du grec « aisthanesthai » (sentir ; percevoir), c’est quand on ne sent plus rien, quand on est devenu insensible aux choses et, comme Augustin vient de le dire, quand on s’est coupé de la Terre. L’anesthésie, c’est finalement quand on est « hors-sol », que l’on ne sent plus que l’on est vivant parmi les autres vivants, sur Terre.

Que nous dit Marcelle Delpastre, cette paysanne écrivaine limousine si soucieuse d’apprécier le vivant, dans le film documentaire « A fleur de vie »4 ? :

« Mais cette terre générale, cette terre universelle, je la vois quand même avec les yeux d’un paysan, en quelque sorte, mais surtout je la vois d’encore plus près quand je tiens dans ma main une poignée de terre. Dans une poignée de terre, il y a l’univers, il y a le soleil, il y a les étoiles, il y a tout. Et si je parle de microcosme, je veux parler aussi de macrocosme. Je veux parler de tout ».

Quand elle dit ça, elle pointe le fait que les gestes, les outils et les techniques que nous mobilisons nous habitent autant que nous les habitons. Ils habitent nos manières de faire, de percevoir les autres, d’apprécier le monde, d’habiter un lieu, d’être habité.e.s par un lieu, d’y vivre en tant qu’êtres humains parmi les autres vivants.

Dans les Jardins partagés d’Eymoutiers5, Jean-Jacques (Peyrissaguet) nous disait :

« Quand je bêche, je danse ». Quand je bêche, je sens la terre, je la vois ; je vois le ver de terre, je vois le merle; il est toujours là, il m’accompagne et je lui donne un ver, un deuxième ver, je m’amuse avec lui. Je lui donne même un ver blanc et il est très embêté parce qu’il ne sait pas lequel prendre. Alors la polémique : est-ce qu’il faut bêcher ou prendre la grelinette ? Tailler ou pas tailler ? Est-ce qu’il faut labourer ou pas labourer ? Mettre du Glyphosate ou non. La polémique techno-centrée, on s’en fout ».

En effet, l’essentiel ou ce qui est en jeu, c’est le rapport au vivant et à la terre-Terre ̶ en tant que sol mais aussi en tant que cosmos ̶ que nous tissons, la manière dont les lieux nous habitent avec le vivant qui est là et toutes ses forces de vie. Comment entrons-nous dans l’orchestre ? Qu’est-ce qui en émane ? C’est ça l’essentiel. Et dans notre rapport à la Terre, le passage à l’industrialisation des pratiques – on conduit des machines bourrées d’ordinateurs fermé.e dans sa cabine à écouter la radio -, ne met plus cette perception à portée de corps, à portée de vers de terre, à portée de merles. Et le saut est encore plus grand quand on ne se donne même plus le temps de toucher la terre, de descendre du tracteur, de prendre une poignée de terre dans sa main. Avec ladite « smart agriculture », il y a une coupure de plus puisque cette terre, au lieu de la vivre comme contenant d’un même élan les humains, les êtres vivants et l’univers (les étoiles et le soleil), elle est réduite à des « données », passées à la moulinette des algorithmes et alors, elle se réduit pour nous à des superficies. S’impose alors une relation de « traçage » : il faut suivre le travail, non pas dans un rapport sensible à la vie du champ mais à partir de la photo sur l’ordinateur et suivre le chemin tracé par les algorithmes.

Malgré la doxa6 et sa dynamique anesthésiante, certaines personnes, des paysan.ne.s, cultivent partout dans le monde, y compris en Limousin, les facultés à prendre soin du vivant, à en apprécier le paysage sonore, à composer avec lui. Le musicien-acousticien Bernie Krause désigne par géophonie, les sons de la Terre – l’eau, le vent, les roches, la terre, le feu –, par biophonie les sons des êtres vivants végétaux, animaux, par anthropophonie les sons des humain.e.s. Il explique que nous couper des sons du vivant – (en ville avec les voitures, à la campagne avec les tondeuses et les machineries agricoles) a de graves répercussions sur notre santé mentale. Mais vous pourriez dire, après tout on s’en fout, quand on est anesthésié on ne sent plus rien ! Dans son livre, Le grand orchestre animal, il relate les résultats d’études scientifiques mesurant le degré de stress de personnes habituées au bruit (des camions, des voitures…) et celles qui ne sont pas habitées à ce bruit et qui y sont confrontées un peu à la manière de l’indien dans le film Un indien dans la ville. Ces travaux ont démontré que des gens qui n’ont plus conscience d’être dérangés par le bruit ont des niveaux de stress physiologiques aussi élevés que ceux qui sont exposés au bruit alors même qu’ils étaient habitués au calme.

En conclusion : alors que mentalement les gens ne se sentent pas exposés au bruit, leur corps se manifeste, perd de ses facultés. C’est en ce sens que je parle d’anesthésie ; la perte de conscience du bruit et de tout ce qui est non vivable dans nos mondes « hors-sol », la perte de conscience, de sensibilité de ce que signifie être vivant parmi le vivant sur Terre. Le biologiste australien Derek Denton définit pourtant l’émergence de la conscience comme le sentiment d’être relié au vivant, relié à la nature, non pas en tant que nature sauvage, mais en tant qu’altérité de laquelle nous émanons et qui nous dépasse. Alors, des questions se posent : Est-ce que ce mouvement d’anesthésie serait une des spécificités de l’être humain ? Quelles sont les spécificités de l’habiter humain ?

L’écoumène ou « l’habiter » humain

Augustin Berque : une des spécificités de l’être humain est, entre autres, de tendre à dominer, de dominer ce qui est l’habiter des autres espèces. Par exemple, à propos du bruit : vous avez peut-être entendu parler de ces baleines qui perdent le nord parce que leur mode de communication, leur « chant » formé d’infra-sons chargé de sens (ce qu’on appelle la bio-sémiotique), dont la portée dépasse 3000 km, est brouillé par les infrasons émis par tous nos navires et sous-marins qui sillonnent le globe. Ce qui fait que les baleines et d’autres animaux peuvent être délogés de leur milieu et, ayant perdu le nord, vont s’échouer.

Alors, notre habitat, notre habiter, qu’a-t-il de spécifique ?

Cette expansion indéfinie ne connait pas de limite : l’habiter humain ne cesse de s’étendre et pas simplement sur le plan écologique, mais en même temps sur le plan technique et symbolique. C’est ce qui fait que l’habiter humain dépasse les limites de la biosphère, on peut même dire qu’il les transcende. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Si vous prenez par exemple un système symbolique tel que le langage (les langues humaines mais aussi celle des baleines etc.), vous savez immédiatement de quoi il s’agit. Mais je pourrais vous parler des galaxies, notamment une : GNZ11. C’est la galaxie la plus lointaine qu’on ait pu détecter. Elle est à une distance effective de 32 milliards d’années-lumière. Pourtant je peux vous en parler ici et maintenant car, même si on ne la perçoit pas concrètement, on peut en parler grâce à un système symbolique proprement humain. Tout à l’heure, je vous parlais de la biosémiotique : qu’elle est la différence entre les langues humaines et les modes de communication propres à tous les êtres vivant ?7 La différence est essentielle. C’est un linguiste, André Martinet, qui l’a définie en 1961 en parlant de double-articulation. Grosso-modo, vous avez dans toutes les langues humaines sans exception l’articulation de deux plans. D’une part, on a les « phonèmes », c’est-à-dire les unités qui en elles-mêmes n’ont pas de sens, et d’autre part les unités qu’on appelle « morphèmes » et qui en elles-mêmes ont du sens. Vous allez agencer les deux et c’est cette articulation qui fait que vous pouvez énoncer une infinité de messages possibles. En tout cas, cela nous permet de parler par exemple de cette galaxie précédemment évoquée dont les particules de lumière (photons) qui frappent nos télescopes ont été émises « seulement » 400 millions d’années lumières après le Big Bang. C’est une très, très vieille lumière. Alors nous, humains, nous pouvons faire cela, nous pouvons transcender l’espace et transcender le temps en parlant du Big Bang, qui s’est passé il y a environ 14 milliards d’années-lumière. Tout cela « existe » bel et bien pour nous. Ainsi, l’habitat humain, ou plutôt « l’habiter » humain, ce processus actif qui ne cesse de se développer (avec nos connaissances), constitue ce que l’on appelle, l’écoumène.

La planète est un système physico-chimique comme il y en a une infinité dans les galaxies. A partir de ce système physico-chimique, il y a 4 milliards d’années lumières, quelque chose d’une toute autre complexité a commencé à se développer, un système écologique : la biosphère. Et beaucoup plus tard va apparaître par le développement des systèmes techniques et symboliques (ex : le langage) qui sont surtout propres à l’humain (mais pas uniquement) quelque chose d’incommensurable aussi bien à la planète qu’à la biosphère : l’écoumène. Ecoumène vient du grec, « l’habitée ». Ici, il faut établir une distinction entre l’usage traditionnel en géographie du mot « écoumène » qui veut simplement dire, « partie de la terre habitée par les humains » et peut avoir une définition cartographiée, mesurable physiquement. Pour les géographes, c’est UN écoumène, au masculin. Mais la mésologie, qui est l’étude des milieux humains en tant que tels, utilise le terme écoumène au féminin (UNE écoumène). La mésologie reprend le sens originel venant du grec voulant dire quelque chose de beaucoup plus profond, à tonalité ontologique : « la demeure de l’être humain ».

L’idée d’écoumène que je viens d’exposer serait améliorée si on la complémentait par quelque chose figurant dans le titre de cette discussion : la coénonciation (du vivant).

Coénonciation et sensibilté parmi tous les vivants

Nicole Pignier : Cette notion d’ « énonciation » – on va parler ici de coénonciation- nous vient de la linguistique, notamment du théoricien Emile Benveniste8 . Ce dernier montre qu’il y a des manières de dire qui vont impliquer celui qui parle et celui à qui s’adresse l’énoncé.

Par exemple, quand les étudiants font grève contre un projet d’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers et disent : « Nous ne voulons pas de l’augmentation des droits pour les étrangers ! », on est là dans un « nous », sous-entendu « nous-vous », comme confrontation-implication directe : c’est la notion d’énonciation impliquée (et embrayée) de la (des) personne(s). Les responsables de l’université peuvent répondre « vous nous cassez les pieds, nous allons réfléchir ». Mais ils répondront plutôt « L’université se prononcera à l’issue de… ». Là, on est dans le « il », le neutre, la mise à distance pour éviter le conflit, dans la non personnalisation. A l’origine, c’est ça l’énonciation, la manière dont l’instance d’énonciation – celle ou celui qui parle – se manifeste dans son énoncé, marque sa présence, à partir de la situation concrète et située dans laquelle elle est amenée à énoncer. Mais si cette approche – linguistique – de l’énonciation est nécessaire, elle n’est pas suffisante.

Prenons un exemple. Quand les étudiant.e.s clament, « Non à l’augmentation des droits pour les étudiants étrangers ! », la marque de présence de l’instance énonciative n’est plus « nous-vous », la phrase est impersonnelle ; elle engage linguistiquement des gens qui parlent d’autres gens sans s’adresser à eux mais pourtant, cette phrase peut se manifester, se donner à percevoir de façon très personnelle, en quoi ? Parce que les personnes énoncent ce slogan en brandissant des banderoles et des panneaux écrits en gros au marker, en faisant même une haie d’honneur au président de l’université. A ce moment là l’énonciation n’est plus seulement un jeu de pronoms personnels à l’intérieur de la phrase, c’est en définitive la couche sensible d’un énoncé d’une phrase, d’un texte qui passe aussi par une matérialité, un corps sensible. Un type de matérialisation très sensible de l’énoncé dont les vibrations proviennent de l’écriture manuscrite même. Il ne s’agit plus de la mise à distance académique, on y implique le corps que ce soit dans les lieux, dans la manière de poser les revendications, dans les choix des couleurs etc. C’est ça l’énonciation, cette couche sensible qui vient faire que des énoncés, des discours peuvent parfois vous toucher et vous atteindre. A l’oral, cette couche sensible est ce que l’on peut appeler « la multi-modalité », c’est à dire la mise en écho à travers l’inflexion de la voix, le regard, la posture, l’adresse, la note, le corps, la voix qui peut trembler d’émotion… : un ensemble de forces de vie qui viennent ainsi se manifester.

L’énonciation, c’est ce qui est si important notamment dans le développement de nos enfants ; elle appelle une relation sensible, phénoménologique, située, concrète. C’est dans ces conditions que des énoncés plus ou moins abstraits peuvent raisonner/résonner en eux et les habiter. Et c’est cela que l’on oublie quand, aspirés par les écrans, on leur parle en venant les chercher l’école tout en regardant le portable. Le « Ça s’est bien passé aujourd’hui ? » n’a pas de sens pour l’enfant hors relation coénonciative. La coénonciation désigne la relation qui se tisse entre celui ou celle qui écoute, regarde, lit, et celui ou celle qui parle ou manifeste par d’autres modalités – gestuelle, visuelle, … – un énoncé. Dans un livre, également, nous coénonçons, silencieusement.

Alors, la coénonciation est-elle propre aux êtres humains ? Sans doute que non9. Je suis frappée justement par la capacité à nous toucher de Jean Claude Ameisen quand il parle de la communication animale10 et raconte les travaux d’éthologues à ce sujet11. Dans son livre, Les Battements du temps,12 il parle de cet oiseau-jardinier qui a édifié ce qu’il appelle une « architecture » à l’adresse de l’oiselle. Il fait cette réflexion : est-ce que c’est un temple fait par instinct, juste fonctionnel pour séduire la femelle et faire l’amour ? Sans doute que non. Il reconnait une sensibilité esthétique de l’oiseau. L’œuvre architecturale de cet oiseau du Japon n’est pas seulement fonctionnelle, c’est un discours qu’il énonce à l’adresse de l’oiselle. Les éléphants énoncent eux aussi, lorsqu’ils font leur rituel de deuil en tournant de façon circulaire, lentement, silencieusement, autour d’os de défunts disparus depuis longtemps.

Vous allez me dire : « Et les plantes ? Peut-on dire qu’elles énoncent ? » D’un point de vue sémiotique, les plantes effectivement coénoncent. Ernst Zürcher13, collègue suisse, spécialiste des arbres et de la communication entre les arbres, explique qu’au printemps, quand la végétation se vit en lien avec le milieu sonore ambiant – les insectes, le chant des oiseaux, la floraison, le déploiement des feuilles des arbres – il se passe quelque chose de très important qui fait que les plantes poussent mieux et plus vite, dans la concrescence avec leur milieu. C’est cela sémiotiquement que j’appelle la coénonciation du vivant ; cette capacité à manifester quelque chose de soi à son milieu, sans forcément d’intention, de volonté réfléchie mais toujours avec intentionnalité, c’est-à-dire des tensions appréciatives avec lesquelles un être vivant accueille ce qu’énonce son milieu14.

Quant aux animaux, certains sont doués d’une énonciation symbolique, c’est-à-dire faite de signes aptes à représenter l’absent. Par exemple, les abeilles qui créent une danse dans le noir au sein de la ruche pour indiquer à leurs sœurs l’endroit où elles pourront trouver de la nourriture15. C’est vrai aussi chez les singes et les éléphants avec leurs rituels. On est là dans une capacité à se représenter quelque chose qui n’est plus là. Chez les plantes, ce n’est sans aucun doute pas du même ordre, même si les biologistes disent que leurs racines forment une sorte de cerveau. La « coénonciation » n’est pas du niveau symbolique mais par continuité sensorielle. Pour autant peut-on réduire ceci à une relation stimuli-réponse ? Sans doute que non.

Augustin (Berque) va nous préciser maintenant le lien entre la notion de coénonciation des êtres vivants que je propose et la notion de subjectité (traduite du japonais par Augustin) suggérée par le biologiste japonais Kinji Imanishi.16 La subjectité, me semble-t-il fait écho aux travaux du philosophe Hans Jonas17 relatifs à la « propension à être soi », à la « capacité d’appréciation » de son milieu, à la capacité à évoluer grâce à cette coénonciation, non pas par déterminisme mais en lien créatif, non programmable avec son milieu. Je tiens à ces notions de « coénonciation » des êtres vivants en tant que subjectités et non sujets autonomes et pensants de Descartes car coénoncer avec le vivant, c’est pointer ce côté irréductible de la capacité à communiquer des êtres vivants, sans tomber dans l’anthropomorphisme végétal pour autant.

Venus de l’écologie scientifique, la « subjectité » et le « croître-ensemble »

Augustin Berque : Qu’est-ce que ça veut dire subjectité (et non pas subjectivité) ? La subjectité, c’est le fait même d’être sujet et non pas objet. A partir de là on peut développer des vues subjectives sur l’ensemble des choses. Le cogito18, lui, s’approprie, s’arroge la subjectité qui devient de ce fait même un objet. D’où découle un « mécanicisme » – dans la fonction de penser. Donc, ce n’est plus de la subjectité.

Le biologiste Uexküll (1864-1944) est le premier à avoir insisté sur le fait que tout le vivant (il parlait surtout des animaux) est doué de subjectité. Chaque être vivant est un sujet, Uexküll dit de manière imagée un « machiniste », et non pas une machine (mécanique). Le machiniste interprète des signaux qui lui sont fournis par son milieu et décide quelle conduite suivre.

Imanishi, que je sache, ne s’est jamais référé à Uexküll, néanmoins lui aussi insiste sur le fait que tout être vivant est un sujet et il ajoute l’idée qu’il y a interrelation entre le sujet et son milieu (il emploie le mot « environnement »). Il parle de transformation de l’environnement en sujet et du sujet en environnement, ou plus exactement de la subjectivation de l’environnement et de l’environnementalisation du sujet. Ce qui revient à ce que disait Uexküll quand il parlait de « contre-assemblage » entre l’animal et son milieu. Dans tout cela, il y a un « croître ensemble » : une concrescence. Cette notion qui est à prendre dans un contexte tout à fait concret (et non pas abstrait comme le fait le philosophe Whitehead) débouche sur une question proprement linguistique qui est la dichotomie19 entre les mots et les choses.

Partenaires de coénonciation (plutôt que sujets d’énonciation)

Nicole Pignier : En effet, il ne s’agit pas de dire que cette coénonciation du vivant implique des « sujets » (d’énonciation) mais plutôt des partenaires qui sont en ajustement – ou en compétition aussi. Mais toutes ces forces travaillent ensemble, se travaillent mutuellement dans une ambiance concrète sur Terre, de façon éco-phénoménologique, en un certain sens toujours évolutif.

Bernie Krause , musicien acousticien, donne et précise le côté effectif et bien concret de ce que nous appelons la coénonciation quand il dit : « Dans les biomes20 existent une densité et une diversité importante de voix animales – il parle des biomes où une présence humaine peut exister mais n’a pas dégradé les milieux. Les organismes vivants y évoluent de façon à structurer leurs communications sonores en relations réciproques spécifiques de coopération ou de compétition à peu près comme un ensemble orchestral. Chaque espèce existante requiert sa largeur de bande (sonore) préférée pour se fondre ou créer un contraste à la manière d’un arrangement orchestral (…) Le fait que toutes les voix des occupants d’un habitat se répartisse entre des niches présente un avantage considérable. Le son de l’ensemble est souvent plus riche, plus énergique, plus puissant que la somme des sons émis par les parties. ».

Mais alors, nous, humain.e.s, sommes-nous capable de coénoncer avec le vivant ? Bernie Krause observe que l’évolution en 25 ans de beaucoup de lieux où il est retourné récemment laisse à penser que de moins en moins de communautés sont capables de coénoncer avec le vivant. Pire encore, nous pouvons même totalement empêcher la coénonciation du vivant. Il dit : « dans les milieux dégradés par les sons cacophoniques de certaines pratiques humaines, l’association des sons des êtres vivants est arbitraire. Cela veut dire qu’il n’y a plus de coénonciation. La combinaison du rétrécissement des habitats et du tohu-bohu croissant des êtres humains a engendré une saturation de la communication nécessaire à la survie des animaux. En même temps que les êtres vivants, disparaît une mine d’information qui part des origines de presque toutes les facettes culturelles de notre existence ».

Cette « association (lien) arbitraire » des sons des être vivants peut sembler analogue aux conceptions du structuralisme qui considère que le choix des mots pour dire des choses est arbitraire. C’est à dire, qu’on peut nommer n’importe comment telle chose. J’aimerais vous inviter, Augustin (Berque), à développer ce lien entre les mots et les choses.

Les mots et les choses : liaison, milieu et histoire

Augustin Berque : Christophe (Bonneuil) a parlé du « présentisme ». Le présentisme c’est en somme ne pas prendre en compte l’Histoire, alors que les réalités sont dans un certains sens toujours historiques et toujours affaire de milieu. Il n’y a pas de réalité pour tel ou tel être vivant en général ̶ et pour nous les humains en particulier ̶ qui ne soit historique et mésologique. Quand vous perdez cela de vue, vous tombez dans le présentisme, ce que j’appelle un « arrêt sur objet ». Vous n’avez plus de lien(s) avec la chose qui devient un pur objet du temps-zéro (T0)

Quand les choses autour de nous deviennent de purs objets, tout ce que nous pouvons dire à leur propos devient effectivement arbitraire. Du fait du dualisme moderne, nous plaquons arbitrairement des mots sur les choses devenues des objets. Seule notre volonté, notre décision arbitraire compte. Ceci a été une vue dominante dans la linguistique moderne. Michel Foucault, dans un livre célèbre, Les mots et les choses21, a détaillé ce processus, donc les caractéristiques de la modernité ̶ alors que dans d’autres cultures, le lien existe.

Du point de vue de la mésologie (l’étude des milieux humains), le lien entre les mots et les choses existe aussi. Il est historique (et non pas arbitraire) parce que, si vous vous coupez de l’Histoire, il n’y a aucune raison que cette chose-là (il montre la table devant lui) soit appelée « table » en français et « zhuo zi » en chinois. Il y a une très longue histoire commune dans la concrescence22 entre tout ce qui constitue un milieu, entre les mots et les choses : un milieu est toujours nécessairement historique.

Je vais prendre un exemple contraire à la philosophie de la modernité (comme le structuralisme). Dans la philosophie grecque, on retrouve l’ancêtre de la notion de milieu chez Platon dans Le Timée à propos de ce que Platon appelle la « chôra ». La chôra est ce là (ce lieu, cet endroit) où se trouve plongé l’être qu’il appelle « genesis », c’est à dire l’être en devenir, l’être relatif. Platon montre qu’entre la chôra et la genesis, il y a un rapport étrange (illogique) qui est à la fois un rapport d’empreinte et de matrice : réciproquement, la chôra et la genesis sont empreinte et matrice l’une de l’autre. C’est l’ancêtre de l’idée qu’il y a concrescence entre l’être et son milieu. Nos systèmes symboliques (langages oraux, écritures, représentations intellectuelles) font partie de cette relation entre l’être et son milieu. Ils ont une histoire qui s’origine dans les systèmes de communication du vivant, donc dans la bio-sémiotique qui est elle-même coextensive avec la vie. Les logiciens aiment dire pour illustrer leur démarche que « le mot chien n’aboie pas, donc ce n’est pas un chien ». Il n’empêche que le lien entre le mot chien et un chien est cependant tout à fait historique ; le chien et le mot chien ( son mot français) n’est pas découplé du temps, il n’est pas abstrait de l’histoire (de telle ou telle société et civilisation donnée).

De son côté, le philosophe Jacques Derrida (1930 -2004)23 entre autres, va faire de la Chôra quelque chose qui relève du texte lui-même. Il montre que c’est le texte tournant sur lui-même qui est à la fois le commencement et la fin de soi même. Cette démarche fait une sorte d’écho lointain de l’Etre absolu qu’était Yahvé sur le mont Horeb. L’être absolu qui se retourne sur lui même en provoquant une sorte de renaissance absolue de son être avec son être lui-même, à la manière de l’uroboros, le serpent allégorique qui se mord la queue, se mangeant lui-même. Dans cette mesure, le texte devient quelque chose n’ayant plus besoin de contexte ; il n’a plus besoin de la chôra comme l’athénien du temps de Platon, pour qui la chôra est quelque chose d’absolument nécessaire à son existence la plus biologique car c’est ce territoire campagnard environnant qui fournit les vivres à la cité. Mais d’un point de vue poststructuraliste, il n’y a plus de lien.

Retrouver l’esthésie

Nicole Pignier : Cela me fait penser à une réflexion faite par Marcelle Delpastre dans le documentaire A Fleur de vie. Elle dit : « Le limousin (la langue), ça parle des choses vivantes, ça ne parle pas de choses abstraites : ce n’est pas le langage de l’administration, non ! ».

Est-ce à dire qu’en français, on ne peut pas avoir de relation charnelle et sensible entre les mots et les choses ? Sans doute pas. Quand on regarde la manière dont certain.e.s paysan.ne.s parlaient ou parlent de leur païs, de leur paysage, ils ont toute une diversité de mots pour désigner des choses, non pas abstraites mais des liens perceptifs et sensibles, très pratiques aussi, avec le lieu. Par exemple, « le petit pré ». Logiquement c’est un petit endroit de la ferme où on va avoir de l’eau même en pleine chaleur, un endroit où on ne peut pas trop y passer les machines. Mais on le garde précieusement car quand l’été il n’y a plus d’herbe ailleurs, là il y a de la bonne herbe verte. Et puis il y a « le couderc ». Le couderc n’est pas un mot spécifiquement limousin. Il désigne soit un lieu commun, donc ça peut être un bien de section, lieu communal où on peut mener paître ses animaux et où se tissent des rencontres, du lien social, soit de petits endroits qui vont créer une continuité entre l’habitat et la terre paysanne de la ferme. Le couderc est un endroit juste à proximité de la maison, souvent entouré de haies, dans lequel il y a une continuité entre les êtres végétaux et animaux parce qu’on va y mettre les poules, parfois un cochon ; il va y avoir des pommiers, un châtaignier : ça fourmille de vie. Il peut y avoir aussi les « ribières », c’est à dire des champs très humides etc. Il s’agit là de toute une diversité de terres et de liens, de gestes à leur égard, une diversité de « l’habiter », en quelque sorte.

Mais aujourd’hui, on dit : « Je vais mettre en culture ma parcelle« . On sait d’où ces propos viennent : dans les déclarations PAC24, les terres sont des parcelles cadastrales portant un numéro.

J’ai à ce sujet une petite anecdote. Il y a quelques mois un ingénieur agronome venant du Mali est arrivé à Limoges. Il accompagne dans son pays des paysan.ne.s dans une démarche d’agroécologie paysanne et fait parfaitement la différence entre celle-ci et l’agro écologie industrielle standardisée. Mais ce qui m’a frappée, c’est sa manière d’en parler : « les parcelles », « calculer les ressources », « gérer la biodiversité ». Le même parler que celui de nos ingénieur.e.s en France, alors même qu’il semblait très sensible au lien que les paysan.ne.s de son pays entretiennent avec leurs terres. Quelqu’un dans la salle justement lui a fait remarquer : « Quand on t’écoute, on est en décalage avec ce dont on s’attendait sur l’agriculture paysanne au Mali, c’est à dire ce lien symbolique au païs ». Et là, il a été quelque peu désarçonné …

Quelque part, le langage de l’ingénierie occidentale a colonisé sa sensibilité. Cela m’a un peu ébranlée. Ainsi, on peut être anesthésié par la colonisation et la standardisation des mots. C’est notamment de cela dont il faut se garder. Il s’agit de se donner le droit de créer du lien entre les mots et les choses de façon située afin de retrouver « l’esthésie », cette aptitude à sentir, à percevoir son milieu, en tant qu’être vivant parmi les autres vivants sur Terre.

Justement, Augustin, vous avez proposé une notion qui nous amène à réfléchir au réveil de la sensibilité : la « recouvrance ».

La recouvrance du lien avec la Terre-terre

Augustin Berque : « Recouvrance » est le substantif qui va avec le verbe « recouvrer » dont le sens est proche du verbe récupérer (ce qu’on a perdu, par exemple la santé). J’utilise ce terme de recouvrance depuis quelques années, après un séminaire en Corse où une amie me parlait du mot riaquistà qui correspond en français à recouvrance. Je me suis rappelé alors d’une église au Québec appelée Notre Dame de la Recouvrance. Ce sanctuaire est issu d’un épisode historique au Canada à l’époque où l’établissement fondé par Champlain (aujourd’hui Montréal) avait été pris par les anglais (en 1629). Champlain avait alors fait le vœu que s’il reprenait – s’il « recouvrait » – Montréal, il dédirait une chapelle à Notre Dame (de la recouvrance). De tels sanctuaires existent en France même, dans l’Ouest, en Normandie et en Bretagne où cela a également un sens (lieux de prière pour les femmes de marins partis en mer afin que ceux-ci puissent recouvrer la terre sain et sauf).

Le mot « recouvrance » tel que je l’utilise aujourd’hui veut dire que nous devons recouvrer nos liens avec la Terre en raison des terribles menaces existant aujourd’hui sur le vivant (6ème extinction des espèces etc.). Nous ne pouvons pas vivre sur Terre si nous détruisons les autres vies puisqu’il y a une interdépendance, dont nous ne sommes pas (assez) conscients, dans tout ce qui forme la biosphère25. Nous ne pouvons pas nous en abstraire indéfiniment comme nous y convie toute l’idéologie moderniste dont le fondement ontologique a été énoncé par Descartes (nous l’avons vu précédemment). Nous ne pouvons pas être cette substance dont la nature n’aurait besoin d’aucun lieu pour être, l’écologie le démontre.

Il s’agit maintenant d’accéder à un stade actif de recouvrance de nos liens avec la Terre, une terre à double échelle. Terre, à la fois comme la planète Terre et puis la terre qui est sous nos pieds tout simplement. Il ne s’agit pas de « retourner à la terre » comme sous le régime de Pétain. Non, il s’agit d’en finir avec ce qui n’est même plus de l’agriculture qui, elle, fait accéder la terre à quelque chose qui peut être un enrichissement des milieux et peut même diversifier les espèces, comme l’atteste l’histoire de l’agriculture et des milieux humains.

De l’esthésie pour des pratiques culturelles-culturales situées

Nicole Pignier : cette notion de recouvrance fait écho à la notion « d’esthésie ». On a vue l’an-esthésie, avec la préfixe « an »(privatif), qui est la privation de sensibilité. En revanche, l’esthésie c’est : percevoir, entendre, sentir, se sentir parmi, être habité par…

Mais comment la retrouver ? Derek Denton, nous rappelle dans L’Emergence de la conscience que les premiers arts, la musique, la peinture, le chant n’ont pas été créés dans une rupture, dans une supériorité de l’être humain sur le monde du vivant et sur les éléments naturels. Au contraire, ils ont été créés dans une continuité sensible et perceptible et en toute modestie puisque, par exemple, il s’agit d’un roseau dans lequel on souffle pour faire écho aux sons, aux chants du vent dans le feuillage … Derek Denton nous dit que cette motivation esthétique est née conjointement à la conscience et dans ce sentiment d’exaltation que procure le lien aux éléments naturels ainsi qu’ au vivant.

Là, il faut revenir à Marcelle Delpastre et aux gestes occasionnés par l’agriculture – prendre une poignée de terre, la sentir et la toucher – pour trouver les moyens de cette motivation et de cette conscience dans nos formations, dans la recherche comme dans notre quotidien. C’est ce que fait Michel Deslandes, ce paysan qui nous disait hier à Eymoutiers qu’il faisait auparavant des analyses de sol et que désormais, il n’en avait plus besoin car il le connaissait son sol. Cela ne veut pas dire, « je suis vachement intelligent, je connais mon sol ! ». Si ce paysan est effectivement « intelligent » c’est parce qu’il est capable d’orchestrer des formes sensibles et des formes intelligibles. Il existe même une méthodologie déployée de cette manière, utilisée par Hervé Coves26, un ingénieur agronome qui a cette poésie du vivant. Pour connaître un sol, on va le sentir, apprécier dans son odeur sa dose de champignon, ses forces de vie, ce qui le travaille, etc.

Retrouver l’esthésie, c’est aussi ne plus découper la société en secteurs avec, d’un côté, les gens qui s’occuperaient des affaires culturelles – le tertiaire – et, de l’autre, les gens qui s’occuperaient des affaires culturales, qui travailleraient la terre pour nous alimenter – le fameux secteur primaire -. Eh bien, non. L’esthésie, c’est quand on arrive ensemble à faire ré-émerger en un même élan, comme le font beaucoup de personnes ici (sur la Montagne limousine, dans les Monts de Blond et plus largement en Limousin), des paysages nourriciers dans tous les sens du terme, ceux-ci nourrissent notre corps, nourrissent notre lien social, nous ouvrent à un dehors, à une altérité dont on émane mais qui nous dépasse en même temps : cette irréductibilité27 dont parle Christophe (Bonneuil). Retrouver l’esthésie, c’est cela.

C’est cela aussi que je veux vivre (en tant qu’universitaire) dans mes manières de faire de la recherche (qu’on appelle académique) en sortant de ce carcan d’instrumentalisation de la recherche par le marché et des normes académiques. J’ai envie de poser cette question à la manière d’une personne du Burkina Fasso qui disait : « Mais l’agriculture industrielle, est-ce qu’elle nourrit son homme ? Non, elle ne nourrit pas son homme, elle est destinée à nourrir le marché ! ». C’est fort, quand même, car « nourrir son homme » indique un lien direct entre ce que je vais faire avec la terre et ce que je vais « vivre » dans tous les sens du terme et vivre avec les autres. Ainsi, la Recherche est-elle destinée à « nourrir son homme » ou sa femme ? Non, bien souvent elle est destinée à nourrir le marché. Nous les premiers, en tant que chercheurs, chercheuses, avons intérêt à développer d’autres manières de faire de la recherche, plus nourricières.

Quand nous nous intéressons en tant que chercheur ou chercheuse aux gestes et aux pratiques paysannes, nous parlons habituellement « d’objet  » de recherche  » Eh bien, NON, la paysanne, le paysan, en l’occurrence, ne sont pas mes « objets » de recherche, pas plus que leurs activités. Ils m’enseignent autant que je vais pouvoir contribuer, peut être, à participer à des initiatives avec eux. Cela ne veut pas dire que je (chercheuse) vais être confondue avec le paysan ou la paysanne. Chacun garde son altérité mais avec cette mise en tension de l’altérité de l’un et de l’autre et cette mise en accord sur quelque chose qu’on partage, sans être d’accord forcément mais parce qu’il s’agit d’une recherche située. Qu’on ne nous fasse pas croire à cette « objectivité  » universelle ! Bien sûr, c’est important d’avoir des moments de retrait, de regarder le dedans du dehors mais toujours dans un processus situé, concret. C’est d’abord cela qu’il faut admettre.

Augustin (Berque), vous êtes entrain d’écrire un livre, La nature sera toujours à naître, pouvez-vous en dire un mot ?

La nature est à naître avec nous, dépasser l’agriculture industrielle

Augustin Berque : la 6ème extinction des espèces vivantes sur terre serait (sera ?) notre propre extinction, alors que la nature continuera d’exister sous des formes qui auront évolué. La nature n’a pas besoin de nous pour exister. Mais je voudrais faire un retour en arrière. Je vous avais parlé de la Terre avec un T majuscule (la planète, la biosphère) et puis la terre avec un petit t, celle avec laquelle on est directement en rapport quand on marche dessus ou qu’on la cultive. L’activité humaine qui a le rapport le plus direct avec cette terre-ci, c’est l’agriculture. Or l’agriculture moderne est devenue une industrie mortifère c’est à dire qui apporte la mort et repose sur le principe contraire à la vie. « Coénoncer avec le vivant » comme le dit Nicole, c’est justement ce que nous devrions faire : l’agriculture serait alors une co-expression de la vie avec le vivant qui a pour nous une « utilité » proprement humaine. Or l’industrie mortifère qu’est devenue l’agriculture moderne tue la terre (avec un petit t) à tous égards. D’abord elle tue les sols. Comme Jean Jacques (Peyrissaguet) le disait, ici sur le plateau de Millevaches, avec la sylviculture, en quelques années les sols disparaissent pour ne laisser place qu’à des cailloux. Et cela concerne toute l’agriculture moderne, pourquoi ? Parce qu’au lieu de considérer les sols comme quelque chose de vivant on les considère seulement comme quelque chose de physico-chimique qu’on va engraisser avec des intrants chimiques pour faire tourner plus vite les cultures. Avec l’utilisation d’une mécanique et des machines de plus en plus lourdes, on écrase les sols et cela contribue à les tuer. S’y ajoutent les pesticides que je préfère appeler « biocides » parce que cela tue avec des effets sur tout le vivant. En outre, les paysans qui les utilisent sont empoisonnés aussi bien que les consommateurs des ces productions. Et, cerise sur le gâteau, l’élevage est devenu une industrie de torture des animaux, par exemple, comme nous l’on dit des paysans, en leur coupant les cornes. On doit en finir avec cette agriculture là ; il faut la dépasser. Ce sera l’autre aspect de la recouvrance de la Terre.

Revenons à la question de la 6ème extinction. En latin, on dit : natura, natura semper. Natura c’est le participe futur du verbe nascor qui veut dire « naître ». Littéralement, natura (au féminin = LA terre-mère, la nature-mère qui engendre) signifie « là, devant naître », c’est à dire « qui est à naître ». Semper veut dire « toujours ». Donc la traduction de la phrase latine est : « la nature est à naître toujours ». Il est plus encourageant de dire que « la nature est à naître avec nous » que de supputer notre disparition historique avec la 6ème Extinction .

Pour que nous « coénonçions avec le vivant » – et nous pouvons enrichir ce rapport avec la créativité humaine et non pas en dépit de celle-ci – il faut écouter l’Autre, qu’il soit humain (chercheur de discipline différente ou toute autre personne) mais écouter aussi l’autre qui n’est pas humain, quel qu’il soit dans le monde du vivant, c’est à dire appartenant à la communauté générale de la biosphère.

Nature/culture (artifice) : indistinction ou distinction ?

Ajustement mais pas domination

Nicole Pignier : Pour conclure, j’ai envie de poser cette question de la pertinence qu’il y a à abolir la distinction nature/culture.

Beaucoup de personnes dont Philippe Descola28 considèrent que cela ne veut rien dire de parler de « nature », pas plus que de « culture » parce nous nous trouvons dans des milieux anthropisés29 (la main de l’homme est absolument partout, les forêts dites primaires ne sont pas primaires). Donc tout est nature et culture à la fois. Son livre, L’Ecologie des autres, finit par un débat ; l’auteur répond notamment à la question suivante d’une doctorante en philosophie à l’INRA30 (p. 102 à 104) : « Vous avez traité de l’opposition nature/culture, je me demande quelle est la place de l’artifice dans votre dispositif. Dans notre société occidentale, nous ne nous comportons pas de la même façon envers les entités que nous considérons comme naturelles et envers celles que nous considérons comme artificielles. Les premières relèvent ainsi d’une éthique du respect alors que les secondes sont d’une éthique de la responsabilité. Je me préoccupe particulièrement des questions éthiques qui ont été soulevées à propos des biotechnologies à usage agricole. N’est-ce pas la culture qui distingue les classes des non-humains et parmi les êtres naturels ou les êtres artificiels ?

Réponse de P. Descola :  » Certes, les humains ont partout produit ce que nous appelons de l’artifice en fabriquant et en utilisant des outils ; on sait aujourd’hui qu’ils ne sont pas les seuls à le faire et que nombre d’espèces animales savent aussi façonner des substances de façon intentionnelle pour se procurer des moyens d’existence. Il ne s’ensuit pas que de telles opérations soient perçues comme relevant de l’artifice. (…) En Amazonie, l’idée d’artifice n’a guère plus de sens. La vannerie, par exemple, sur laquelle on dispose de monographies remarquables, n’est pas du tout vue comme la fabrication d’un objet culturel par élaboration d’un matériau naturel, mais comme l’actualisation incomplète du corps d’esprits d’animaux reconstitués à partir de fibres végétales assimilées à de la peau humaine. (…) Il ne s’agit donc aucunement pour le vannier de produire un artefact mais bien de rendre possible et d’accompagner une métamorphose.

Alors, faut-il conserver la distinction entre nature et artifice ? Je ne le crois pas. (…) Un virus est « naturel », mais il ne commence à avoir une existence scientifique (et médicale) qu’au moyen des « artifices » qui l’objectivent dans un laboratoire ; une plante génétiquement modifiée produite « artificiellement », mais elle peut ensuite se propager et s’hybrider (se modifier génétiquement) « naturellement » ; le mécanisme du réchauffement de la surface de la terre par les gaz à effet de serre est « naturel », mais l’augmentation importante de ces derniers dans l’atmosphère au cours du dernier siècle semble bien résulter de façon inintentionnelle dans un premier temps, de « l’artifice humain », etc.  »

Dans cet échange, Philippe Descola met sur le même plan le lien au vivant et aux éléments naturels entretenu ici par le vannier d’Amazonie et le lien entre l’humain et le vivant créé par l’ingénierie génétique … Cela revient à faire un amalgame entre évolution génétique des semences paysannes, par exemple, et organismes génétiquement modifiés (par mutagenèse ou transgénèse31). Il y a un problème, parce que si je mets ces deux types de liens sur le même niveau, je suscite un impensé, une chose qu’on n’a plus le droit de penser. Pourtant, une différence de fond existe car le vannier ou le paysan (avec ses semences paysannes) tisse un lien d’ajustement entre partenaires : le vivant n’est pas cet objet destiné à être dominé et programmé comme pour les biotechnologies.

En ce qui concerne le lien au vivant en tant que « partenaire » qui se tisse entre les paysan.ne.s et leurs semences, le facteur temps dont a parlé Christophe Bonneuil32 intervient ; il y a également le facteur culturel : les langues, les mots, les liens entre les gens, cette coénonciation entre les plantes et l’activité humaine. Tout cela saute quand il s’agit de biotechnologies. L’impensé créé de la sorte efface la distinction entre, d’un côté, ce lien existentiel par ajustement avec le vivant et de l’autre un lien de domination et de maîtrise (illusoire) du vivant. Bien sûr, aujourd’hui, la nature telle que Descartes l’envisage n’a plus de sens.

Augustin (Berque), pouvez-vous nous rappeler en quoi la notion de nature n’est pas uniquement occidentale ? Les chinois ont eu des mots pour dire la nature en un certain sens, non cartésien, n’est-ce-pas ?

Aux origines grecques et chinoises de la notion de nature

Augustin Berque : la nature est un concept apparu à une certaine époque de l’histoire humaine : aux environs du VIème siècle avant JC chez les philosophes dits présocratiques pour l’Occident et à peu près au même moment pour la Chine et l’extrême Orient. Du côté occidental, le mot « nature » (« natura » en latin) a été la traduction du grec « phusis » qui, lui, venait d’un radical indoeuropéen qui veut dire « pousser ». A partir de là, l’idée de nature a comme sens « la poussée des plantes qui croissent ». C’est le sens qu’a le mot « phusis » chez Homère33,repris au XXe siècle par Heidegger avec le mot « aufgehen »34– monter) . Donc, en Occident, la nature c’est l’idée de plante qui pousse.

Du côté de la Chine, à la même époque, dans le taoïsme, on va se mettre à utiliser le terme « Zìrán » composé de deux sinogrammes 自 然 dont le premier veut dire « de soi même » et le second « ainsi ». La traduction littérale est donc « de soi-même ainsi » (nature). Dans le Tao Te king, il est dit que « L’Homme se règle sur la Terre, la Terre se règle sur le Ciel, le Ciel se règle sur la Tao et le Tao se règle de soi-même ainsi« . Il y a là une ambivalence essentielle car justement ce « de soi-même ainsi » (la nature) est à la fois dehors et en nous mêmes. Au IVème siècle, le poète chinois du retour à la terre, Tao yuanmíng , écrit un poème sur l’abandon de la ville et de sa carrière pour aller à la campagne. Il dit que ce faisant il retourne à自然(Zìrán) c’est à dire, à la fois à la nature et à sa nature (« soi-même ainsi »). Il y a les deux sens dans ce retour à la nature qui est à la fois un retour à mon authenticité personnelle. Et justement, c’est un idéal qui rencontre l’idéal de la « recouvrance » : pour être véritablement humain nous avons à recouvrer nos liens avec la nature.

Le vivant, autre que soi et alter ego

Nicole Pignier : Merci beaucoup Augustin.

Ainsi, au lieu de rendre caduque cette distinction nature/culture, j’invite plutôt à la penser comme une mise en tension de deux pôles schémiques35, non par opposition mais par interaction, par complémentarité, comme l’élément masculin peut se compléter avec le féminin au lieu de s’affronter ou même de fusionner. Une mise en tension de la nature et de la culture, cela sert à quoi concrètement ? Si nous conservons, nous humains, une altérité avec la nature, mais de laquelle nous émanons, cela permet de réfléchir concrètement, de façon située, à ce que font nos gestes, nos pratiques, les outils que nous déployons, à cette altérité du vivant. Et en retour l’effet que produit, toujours en milieu situé, cette altérité

1 l’exposé de Christophe Bonneuil (Comment ne pas gouverner les vivants) est publié dans le n° précédent (212) de La Lettre du cercle Gramsci

2 Ontologie : Partie de la métaphysique qui pose la question de l’être en soi, de ce qui est. 3 Emmanuel Kant (1724 –1804), philosophe prussien, principal penseur de l’Aufklärung (Lumières allemandes), a exercé une influence considérable sur la philosophie moderne (idéalisme, philososphie analytique, phénoménologie) et la pensée critique en général.

3

4 Marcelle Delpastre (1925-1998), poète, conteuse, romancière, ethnologue, paysanne de langue occitane-limousine et française. Patrick Cazals, A fleur de vie, documentaire (1996) Les Fims du Horla ,2005.

5 Nous faisons référence ici à la rencontre « Cultiver transmettre, soigner » le 17 mai 2019 aux Jardins partagés d’Eymoutiers.

6 Ensemble des opinions reçues sans discussion, comme évidentes, dans une civilisation donnée.

7 Tous les êtres communiquent, transmettent du sens dès le stade le plus primitif, cela va avec le vie elle-même (A.Berque).

8 Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1966.

9 Cf. Pignier, Nicole, (2018), « L’énonciation animale : une praxis énonciative en lien avec le vivant ? », revue Fabula, partie Actes de colloque « La parole aux animaux. Conditions d’extension de l’énonciation, Journée d’études organisée par le Groupe d’Activités Sémiotiques de Paris 8 sous la direction de Denis Bertrand et Michel Constantini. Lien : https://www.fabula.org/colloques/sommaire5363.php

10 Jean-Claude Ameisen (né en 1951) est un médecin, immunologiste et chercheur français en biologie. Il est directeur du Centre d’études du vivant de l’université Paris-Diderot

11 L’éthologie est l’étude scientifique du comportement des espèces animales, y compris l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental.

12 Sur les épaules de Darwin – Les Battements du temps, 2012, Les Liens qui Libèrent éditeur.

13 Zürcher, Ernst (2016), Les arbres entre visible et invisible, Paris, Actes Sud.

14 Cf. Nicole Pignier, (2021), « Fondements d’une éco-sémiotique. Vie du sens, sens du vivant ? », in Joseph Paré et Lamine Ouédraogo, Construire le sens, bâtir les sociétés, Edts Connaissances et Savoir. P. 41-58.

15 Derek Denton a documenté cette danse sur le plan symbolique : cf. Les émotions primordiales et l’éveil de la conscience, Flammarion, 2005

16Kinji Imanishi (1902-1992) écologue, anthropologue, primatologue japonais. Cf. Imanishi Kinji (2015). La liberté dans l’évolution, suivi de La mésologie d’Imanishi par Augustin Berque, ouvrage traduit du japonais par Augustin Berque, Wildproject, collection « domaine sauvage ». Version d’origine parue en 1985 aux éditions Chûôkôron sous le titre Shutaisei no shinkaron.

17 Hans Jonas (1903-1993) est un philosophe allemand qui a traité des questions de l’éthique pour l’âge technologique, développées dans son œuvre principale, Le Principe responsabilité (1979) .

18 Expérience fondamentale du sujet pensant. Argument philosophique développé par Descartes dans le Discours de la Méthode et qui est la première certitude résistant à l’épreuve du doute méthodique pratiqué à l’égard des objets de connaissance (source : dictionnaire CNRS en ligne ).

19 Dichotomie : Division, opposition (entre deux éléments, deux idées). Botanique : mode de ramification par divisions successives en deux branches.

20 biome : vaste région biogéographique s’étendant sous un même climat, comme la toundra, la forêt tropicale humide, la savane ou encore le récif corallien.

21 Michel Foucault (1926-1984) philosophe français connu en particulier pour ses critiques des institutions sociales (la psychiatrie, la médecine, le système carcéral…), ses théories générales sur le pouvoir et les relations complexes entre pouvoir et connaissance. Les mots et les choses (1966)

22 Concrescence : nom provenant de cum crescere en latin qui signifie « le fait de croître avec »

23 Jacques Derrida (1930–2004), philosophe français : a créé et développé l’école de pensée dit de la « déconstruction », à travers le questionnement des grandes philosophies traditionnelles (métaphysique, phénoménologie).

24 PAC: Politique Agricole Commune

25 biosphère : ensemble des organismes vivants et leurs milieux de vie, donc la totalité des écosystèmes présents (système écologique global autoentretenu de la planète Terre).

26 Hervé Coves : ingénieur agronome de formation accompagne ceux-celles qui veulent se former à l’agro-écologie et à la permaculture. Son parcours professionnel s’accompagne d’un parcours spirituel de religieux franciscain.

27 voir compte-rendu numéro précédent de La Lettre du cercle Gramsci

28 Philippe Descola (né en 1949), anthropologue français, grandes figures américanistes de l’anthropologie (à partir de ses recherches de terrain chez les indiens en Amazonie).

29 Milieu anthropisé : milieu où Homo est présent ou a été présent.

30 INRA : Institut National de la Recherche Agronomique

31 Mutagenèse, techniques qui visent à provoquer volontairement des mutations génétiques en exposant ou en introduisant des agents (chimiques, physiques) chez un organisme vivant. Transgenèse : fait d’incorporer un ou plusieurs gènes dans le génome d’un organisme vivant.

32 cf. exposé de Christophe Bonneuil précédemment cité en note.

33 Dans l’Odyssée, quand Ulysse et ses compagnons abordent l’île de Circé, Circé fait boire une philtre aux compagnons d’Ulysse qui sont transformés en cochons. Ulysse, lui, a droit à un traitement de faveur car Hermès, le dieu des transformations, lui montre une plante dont les dieux seuls connaissent le nom, le « molu », Ulysse l’a tire de la terre alors que pour les humains c’est très difficile de le faire. Cette plante a une fleur blanche et une racine noire. Morale : cette chose là, les humains ne savent pas la dire, de plus elle est contradictoire parce que à la fois blanche et noire. Grâce à cette plante qui va devenir ce qu’on appelle un « pharmacon », c’est à dire un produit qui peut être à la fois un remède et un poison suivant la manière dont on l’utilise, Ulysse échappe grâce à cet antidote au charme de Circé et va pouvoir jouir au contraire de son amour. 34Aufgehen, en allemand : se lever, se soulever

34

35Les schèmes sont des dualités dynamiques, des forces éco-bio-psychiques qui constituent nos aptitudes perceptives et nous relient à la Terre. Nous avons consacré une publication à ce sujet Cf Pignier, Nicole, (2020), « Le sens, le vivant ou ce qui nous relie à la Terre », in Nicole Pignier et Lina Marcela LIÑÁN DURÁN (coord.), Le design de « l’Intelligence artificielle » à l’épreuve du vivant, dossier revue Interfaces Numériques n°1/2020, vol. 9. Lien : https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/4144

XXIe siècle : une nouvelle ère pour l’humanité ?

La fin des années 1980 signa l’effondrement du bloc soviétique et du « communisme réel » à l’Est comme à l’Ouest, notamment en Italie et en France. Promue depuis les années 1970 par l’Amérique de Ronald Reagan et le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, l’offensive du capitalisme néolibéral s’engouffra dans cette grande brèche. Sous la houlette du secteur financier et de ses fonds de pension, la globalisation de l’économie et l’hégémonie politique et sociale du modèle néolibéral sur la planète entière semblait assurées. D’aucuns parlèrent alors de « fin de l’Histoire ».

Mais une insurrection indigène zapatiste complètement inattendue, surgie de la jungle mexicaine, signala au début de l’année 1994 que cette fin de l’Histoire n’était pas encore arrivée. Après le déclenchement au Chiapas de ce mouvement « intergalactique » de libération tout à fait original, le début du XXIème siècle fut marqué par l’essor du mouvement altermondialiste avec ses forum mondiaux. Une volonté de riposter à l’énorme offensive lancée par le capitalisme et de renouveler les pratiques et politiques de résistance se faisait donc jour.

Aujourd’hui, vingt ans après, la crise déclenchée par la pandémie virale fait apparaître la nouveauté de l’époque historique ouverte au tournant de ce siècle. Pour reprendre une formule de l’historien Eric Hobsbawm, certains historiens ou observateurs considèrent que le « court XXIe siècle » ne commence qu’aujourd’hui, en ces années 2020. La pandémie en serait le formidable révélateur ou, comme diraient les sociologues, « l’analyseur » planétaire. 

C’est avec Edwy Plenel, observateur particulièrement affûté et engagé dans notre temps, que nous allons envisager cette époque totalement nouvelle de l’Histoire dans laquelle nous sommes certainement entrés, sachant qu’après l’insurrection zapatiste, depuis 2011 et le mouvement démocratique en Tunisie, un vent de soulèvements socio-écolo-démocratiques continue de souffler face aux sociétés néolibérales de contrôle, de « démocrature », ou despotiques dominantes. Ce mouvement, dont le sens et les dimensions paraissent difficiles à saisir, se poursuit par-delà la pandémie, malgré et face aux opportunités de mainmise sécuritaire et de politiques liberticides que l’épisode mondial de confinement a offertes aux pouvoirs en place. C’est de cette situation, de ses possibles, sur fond d’Anthropocène, de réchauffement climatique et de menace sur le vivant, que nous aimerions débattre avec le fondateur de Mediapart.

Edwy Plenel    –  Militant trotskiste dans les années 1970, il est tout d’abord journaliste à Rouge, l’hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Quelques années plus tard, il s’éloigne de cette dernière et entre au service Éducation du Matin de Paris, puis au journal Le Monde en 1980.

D’abord spécialiste des questions d’éducation, il s’y fait remarquer par ses enquêtes. Ses révélations sur la plupart des affaires de la présidence de François Mitterrand en feront une figure du journalisme indépendant et critique. Principal animateur de la nouvelle formule du Monde apparue en 1995, il est directeur de la rédaction de 1996 à 2004, année de sa démission de ce poste dans un contexte de crise provoqué par la publication en 2003 de La Face cachée du « Monde », réquisitoire implacable sur le fonctionnement du journal.

Depuis 2008, président et cofondateur du site web d’information et d’opinion Mediapart, il a joué un rôle-clé dans la révélation des affaires Woerth-Bettencourt, Cahuzac, Aquilino Morelle et Sarkozy-Kadhafi, mais ėgalement dans des enquêtes internationales comme les Football Leaks ou les Malta Files.

Bibliographie succinte :

Edwy Plenel a publié une vingtaine d’ouvrages, dont L’Effet Le Pen (en collaboration, 1984), La République inachevée sous-titré L’État et l’école en France (1985), Mourir à Ouvéa. Le tournant calédonien (en collaboration avec Alain Rollat), Paris, La Découverte-Le Monde, 1988,.La Part d’ombre (1992), Secrets de jeunesse (2001), qui a été distingué par le prix Médicis essai, La Découverte du monde (2002), Procès (2006), Le Président de trop (2011), Le Droit de savoir (2013), Dire non (2014), Dire nous (2016), Voyage en terres d’espoir (2016) et La valeur de l’information (2018).

Dernière publication : La sauvegarde du peuple. Presse, liberté et démocratie. Editions La découverte, 2020.

Compte rendu : 1ère partie

Crise du Covid révélatrice de l’état du monde XXIème siècle une nouvelle ère pour l’humanité ?

Le cercle Gramsci a maintenant plus de trente ans et c’est une entité spécifique à notre Limousin, pour penser notre temps, pour agir. Ce n’est pas un cercle culturel : on ne fera pas de soirée Giraudoux. Cette salle pleine me rappelle des grandes soirées organisées par le Cercle, comme celle avec Albert Jacquard. Les intervenants que nous invitons sont plus que des intellectuels : ils sont aussi engagés et viennent ici gratuitement. Nous invitons ce soir Edwy Plenel.

Edwy Plenel a été militant dans les années 1968-1970. Il travaille dans le journalisme militant (à Rouge), puis dans la grande presse (Le Monde, où il est spécialiste des questions d’éducation). Figure du journalisme indépendant et critique, il est Rédacteur en chef du Monde de 1996 à 2004, mais des révélations sur son journal provoquent son départ. Depuis 2008, il est cofondateur et dirigeant du site Mediapart. La globalisation économique, dont la mainmise sur le monde entier paraissait assurée après la chute du bloc soviétique, a semblé subir un début de fracture au milieu des années 1990 avec l’irruption zapatiste. Puis il y a eu les forums altermondialistes. Vingt ans après, la crise déclenchée par la pandémie actuelle fait apparaître une nouvelle période, avec ce confinement qui a figé beaucoup de choses dans la vie du monde et qui est un formidable révélateur. Nous avons donc proposé à Edwy d’envisager ensemble cette époque nouvelle.

Edwy Plenel : Je suis très honoré d’être invité ici. J’ai un double souvenir de Limoges : j’y ai fait un bout de mon service militaire en 1978-1979 et en liaison avec des syndicats, j’y ai créé un comité de soldats pour défendre les droits des appelés. Quelques années plus tard, dans le journal où je travaillais j’ai pris la défense de Georges Guingouin face aux attaques répétées qu’il subissait dans un journal d’extrême droite. C’est comme ça que je l’ai rencontré. Avec lui j’ai tissé des liens (je l’ai appelé jusqu’à son dernier souffle « mon colonel ») et je correspondais. Mon regret est de ne pas avoir pu l’accompagner de son vivant aux cérémonies du Mont Gargan. Je viens avec cette résonance. Dans un livre Voyage en terre d’espoir, qui est un hommage au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social, je parle à un moment de ce lien avec toute la longue durée de résistance sociale et de dignité qu’il y a ici dans le Limousin. Par ailleurs, je suis un peu impressionné par cet ordre du jour qui est un peu « la situation politique et nos tâches ». D’où est-ce que je parle ? Je suis un artisan d’une profession, d’un métier dont j’ai fait un engagement. Je suis de ceux qui pensent que si l’on a des convictions, on doit d’abord les défendre là où on travaille. J’ai trop vu de personnes radicales en paroles, en théorie, et qui étaient absentes dans leur travail, pas syndiquées. Même aujourd’hui, patron de Mediapart je ne suis pas syndiqué à la CGT mais je verse une cotisation à la Centrale. Je pense que la question du droit de savoir ce qui est d’intérêt public, objet de mon dernier livre, est une question politique centrale qui préexiste au fait qu’il existe des institutions démocratiques, des gouvernants. C’est notre arme : il y a des droits fondamentaux, comme le droit de se réunir, comme aujourd’hui, de s’exprimer, de manifester, et on voit qu’en ce moment ils sont remis en cause. Pour exercer ces droits il y a le droit de savoir, non pas un privilège des journalistes, mais un droit de tous. Le droit de savoir tout ce qui nous concerne, tout ce qui est fait en notre nom. Ce livre, La sauvegarde du peuple, rappelle que ce droit fut proclamé le 13 août 1789, quinze jours avant l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, par le premier maire de Paris qui fut aussi le premier président du Tiers-État, Jean-Sylvain Bailly : « La publicité est la sauvegarde du peuple ». Le mot « publicité », à l’époque, n’était pas saisi par la marchandise. Cela voulait dire : ce qui est d’intérêt public. Nous devons savoir tout ce qui nous concerne. De ce point de vue cela n’a rien à voir avec le mot « transparence », mot piège, que l’on brandit en disant que nous serions tenants de la dictature de la transparence. Ce mot est fait pour confondre le droit de savoir ce qui nous concerne avec le fait de tout savoir sur tout le monde. Non, nous avons un droit à nos intimités. A ce propos, je voudrais signaler qu’il y a un contresens dans notre langue : l’un des deux mots utilisés à l’époque de Gorbatchev dans la tentative avortée de réforme du socialisme réel, était perestroïka, « réorganisation », et l’autre mot, glasnost, traduit en français par « transparence », alors qu’en russe cela veut dire « publicité » au sens où je vous l’ai expliqué. La publicité des tribunaux, de la justice ; la publicité de tout ce qui est fait en notre nom ; la publicité de l’information. Donc je parle de cet endroit. Cet endroit nous amène à travailler un matériau essentiel pour y voir clair, qui est ces vérités de fait, pas les vérités avec un grand V, pas une Vérité révélée, mais ces vérités qui permettent de comprendre le réel, qui permettent d’avoir un rapport de raison à la réalité. Je le fait à partir d’un atelier. Je me méfie des gens qui ne s’autorisent que d’eux-mêmes, ceux qui en font des aventures personnelles, ces journalistes qui deviennent les héros de leur propre aventure. J’ai toujours pratiqué ce métier comme un métier collectif où la première personne à vous contrôler, c’est votre collègue de travail. C’est important dans ce que nous partageons au fil de nos itinéraires divers et j’ai toujours assumé cette responsabilité douloureuse ; c’est Gramsci et sa fameuse phrase sur la vérité révolutionnaire, cette tâche de penser contre soi-même, au sens de : affronter des vérités qui nous dérangent, qui bousculent nos propres cadres de pensée. Il ne faut pas croire qu’il suffit de penser politiquement juste pour informer vrai. Si on croit ça, bien souvent il y a une part du réel qu’on ne veut pas voir. Un exemple récent : celui des militants qui n’ont pas voulu voir l’originalité et la dimension profondément populaire, diverse, du mouvement des Gilets Jaunes. Ils n’entraient pas dans les cadres, ils débordaient, ils venaient d’un inattendu. On ne voulait pas les voir. Dans ce cas-là, notre rôle à nous, journalistes, c’est de donner à voir ce qu’on ne veut pas voir, y compris pour nous amener à nous engager. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » J’en viens maintenant à ce qu’on m’a demandé dans une causerie : un chemin ensemble. Je vais partir de Gramsci. Dans les derniers livres que j’ai faits, à partir du travail de Mediapart ces derniers temps pour essayer de penser cette époque qui nous semble obscure, incertaine, où l’on n’a pas de programme établi ni de leader naturel et où on a rompu avec cette vision des choses, je me suis aidé de Gramsci et notamment d’une phrase qui était très mal citée. On disait que Gramsci aurait dit que la crise (celle des années 1920-1930), la crise économique, c’est quand un vieux monde est en train de mourir et s’accroche, et un nouveau monde est en train de naître mais il tarde à s’imposer. C’est ce que nous vivons. On voit bien qu’il y a un vieux monde qui va dans le mur et qui ne veut pas mourir. Et nous voyons les linéaments, à travers toutes les mobilisations de ces dernières années, d’une réponse à ce vieux monde. Mais l’intérêt de la phrase de Gramsci est dans sa fin : « …et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Les monstres ! Gramsci écrit cela au moment de l’ascension du fascisme italien, avec le nazisme allemand qui arrive. Mais pour nous aujourd’hui, les monstres, ce n’est pas seulement la figure automatique de l’extrême-droite en France. On pourrait remonter à l’Action française, aux antidreyfusards, à l’antisémitisme français, à la Deuxième Guerre mondiale, à la collaboration, aux guerres coloniales, à la décolonisation, à la guerre d’Algérie et la torture : tous ces moments fondateurs de l’imaginaire de cette force politique. Les vrais monstres, et nous le voyons de jour en jour, ce n’est pas cette extrême-droite, ancienne ou nouvelle, c’est ceux qui lui font la courte échelle, c’est ceux qui prennent son agenda, qui reprennent ses thématiques. On le voit tous les jours sous nos yeux : des personnes qui il y a cinq ans étaient encore au Parti socialiste, se pensaient radicalement de gauche et pensaient être dans le camp du bien, et qui, dans l’affolement de la déliquescence du quinquennat François Hollande–Emmanuel Valls, se sont retrouvées à aller vers le mouvement En marche, et aux dernières municipales ont soutenu des listes de droite conservatrice et épousent sur les obsessions sécuritaires, identitaires du moment, des thématiques qui sont celles de l’extrême-droite ! Donc, nous sommes face à ce moment-là, avec les monstres. Et nous en avons plein d’exemples. Avec l’élection américaine dans un mois, nous avons avec Trump ce produit de l’immobilier rapace, de la spéculation et de la télé-réalité qui se retrouve à la tête de la première puissance économique et militaire mondiale, avec cet imaginaire binaire, néofasciste, qui fait resurgir la violence et faire ressurgir le suprématisme blanc, la peur d’un monde multiculturel qui va le dévorer, croit-il, et qui en même temps a un rapport volontairement construit d’une réalité parallèle, qui affirme qu’il y a des faits alternatifs et qui dit que ce qui est vrai ne l’est pas, que ce qui est vrai c’est ce qu’il dit, ce qu’il croit être vrai. Nous voyons ces monstruosités qui nous tétanisent. Et en France nous avons une télévision (pas besoin de regarder Fox News !) objectivement fasciste, raciste, où un idéologue condamné trois fois pour racisme peut sans problème continuer, avoir de l’audimat, être fréquentable et être appelé 3/4 d’heure par le Président de la République : j’ai nommé Éric Zemmour. Nous avons cette monstruosité sous nos yeux qui prend toutes sortes de visages et de dérives. Je pourrais multiplier les exemples. Le Préfet de police de Paris, Lallement, qui a fait ses classes à Bordeaux et qui incarne une violence étatique tout à fait illégitime et brutale, dans sa jeunesse était au CERES de Chevènement, après un bref passage à l’extrême gauche. L’origine ne protège de rien, en des moments comme ceux-là. Nous sommes au pied du mur. Nous voyons ces monstruosités qui sont des transitions de ce moment de panique morale par rapport à cette époque où le vieux est en train de mourir et le neuf tarde à advenir. Et tous ceux qui raisonnent en termes de pouvoir, de carrière, de certitude sont saisis par la panique et peuvent basculer du côté obscur de la force. L’autre phrase de Gramsci qui nous aide dans un moment comme celui-là, et que je cite dans La mémoire des vaincus, sur le mouvement des Gilets Jaunes, c’est une phrase qui s’en prend à ceux qui veulent des certitudes sur le futur. Gramsci moque toutes ces idéologies de la prédiction. Il défend l’idée que l’histoire est ouverte, comme dans un texte de Frederich Engels : l’histoire ne fait rien, c’est nous qui la faisons. Elle est pleine de bifurcations qui sont liées à comment nous construirons ou pas des rapports de forces, comment nous saisirons une occasion ou pas, etc. C’est là où il dit : « La seule chose que l’on peut prédire, c’est la lutte ». C’est-à-dire que le seul levier pour agir, pour déterminer le futur, c’est de lutter. La promesse des vaincus Tout ça pour rappeler que la phrase souvent citée de Gramsci sur le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté, pour dire qu’il faut être à la fois lucide sur les obstacles qu’on a devant nous et en même temps avoir l’optimisme du combat, cette phrase est reprise de Romain Rolland, l’auteur de Au-dessus de la mêlée, qui fait écho à Jaurès, en 1915. Dans ce texte, que j’ai cité dans la réédition de Pour les musulmans, après l’année terrible des attentats en 2015 (ce livre restera comme un de mes crimes), il dit : « Ils peuvent bien me haïr, ils ne réussiront pas à m’apprendre la haine ». Mais le texte qui s’intitule Au-dessus de la mêlée (son titre initial était Contre la haine) refuse qu’on se barbarise les uns et les autres, qu’on prétende qu’il y a une civilisation supérieure à l’autre, qu’il y a des barbares par essence qui seraient les Allemands comme les Allemands disaient que c’étaient les Français les barbares, les inférieurs. Cette idéologie qui plonge des peuples dans un absolu identitaire pour les amener à s’affronter, vous voyez bien que c’est le mécanisme qui arrive à prendre en bloc l’étranger, le migrant, le musulman, etc. et à le voir comme extérieur à nous-mêmes et du coup comme quelque chose qui serait une menace. Je rappelle tout cela pour dire quelle est la musique que je veux faire résonner ce soir. Il y a un autre auteur qui m’accompagne beaucoup dans un moment comme celui-ci : c’est Walter Benjamin. J’ai fait la préface d’une réédition d’un livre d’une résistante allemande antinazie, Lisa Fittko, qui faisait le passage dans les Pyrénées par lequel Walter Benjamin a essayé d’échapper au nazisme. Mais il n’a pas pu, et s’est suicidé à Port-Bou. Dans ce livre d’hommage, Le chemin Walter Benjamin, je rappelle combien au fond Benjamin, dont l’œuvre a été très peu éditée de son vivant, est un penseur marxiste communiste hétérodoxe et libertaire inclassable, en même temps qu’un prophète messianique. C’est une œuvre qui a une résonance très forte dans notre présent. Au fond, Walter Benjamin, c’est l’idée que nous sommes du camp des vaincus. Le dire ne veut pas dire que nous sommes défaits, mais simplement que nous sommes en charge de la promesse des vaincus. Que les vaincus ne le sont jamais définitivement, ils nous lèguent une promesse. Le vainqueur, il s’arrête, il devient immobile. Y compris celui qui peut être issu du camp de l’émancipation et devient un bureaucrate, une personne de pouvoir et qui oublie d’où il est venu. Nous sommes dans cette longue chaîne depuis Spartacus de la promesse des vaincus : c’est au fond ce que j’appelle les victorieux vaincus. C’est une promesse parce que nous devons toujours reprendre ce flambeau. Walter Benjamin discute l’idée que l’histoire doit être écrite, il discute cette vision qu’avaient les grands partis ouvriers, socialistes ou communistes de la première moitié du XXème siècle : ils étaient à la tête d’une histoire écrite, d’une histoire de progrès économique, industriel, culturel, qui tout naturellement allait amener à l’émancipation, à plus de civilisation. On sait où ça a amené : à ce que l’Europe produise la barbarie en son sein et menace l’humanité elle-même, produise le crime contre l’humanité. Et Benjamin a ces mots fulgurants : Marx dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire. Mais peut-être que ce n’est pas comme ça. Peut-être que les révolutions sont plutôt le moment où les passagers du train, se rendant compte qu’il va dans le mur, tirent le signal d’alarme pour déclencher le frein d’urgence. Tout fait signe dans ces phrases. Dire que les révolutions sont la locomotive de l’histoire, ça veut dire qu’il y a des rails qui sont sûrs, qu’on va dans un sens, et qu’il ne peut pas y avoir de regret, de bifurcation. Il y une locomotive, ça veut dire qu’il y a une avant-garde qui sait où emmener le train. Et Benjamin déconstruit tout ça. Il dit qu’en fait les vraies révolutions (et si on reprend toute notre histoire c’est bien cela, et notamment les révolutions fondatrices du XIXème et du XVIIIème siècle ou les révolutions des indépendances coloniales qui se sont faites contre la domination européenne), eh bien au fond c’est un moment où les passagers du train ont pris le même train mais ils sont socialement divers, ils n’ont pas les mêmes opinions au départ, ils ont des préjugés les uns sur les autres, et à un moment il y a une conscience commune que ce train ne va pas vers un avenir radieux mais dans le gouffre. De cette conscience commune naît le moment où on se dit : il faut tout arrêter. Et d’une certaine manière c’est ce que nous avons sous les yeux dans les mouvements populaires auxquels tu faisais allusion, sous les yeux depuis une grosse décennie. Nous avons sans cesse sous les yeux des mouvements de masse, populaires, pacifiques dans des circonstances inattendues et variées, qui disent : ça suffit, il faut arrêter le train. Vous allez me dire que la plupart ont été vaincus, et même de façon terrible si on pense au soulèvement du peuple syrien. Et en même temps, la chaîne ne s’interrompt pas. Au début des révoltes populaires dans le monde arabe, l’Algérie qui sort d’une histoire très douloureuse (non seulement la guerre coloniale mais la décennie noire), l’Algérie était tétanisée dans ces circonstances. Les gens se disaient : on fait attention, on ne sait pas dans quoi ça va nous faire basculer. Et finalement l’histoire syrienne est défaite avec un cynisme total de toutes les grandes puissances autour de ce pays. Finalement le hirak algérien reste massif, y compris avec les ennemis d’hier, y compris avec des héritiers de cette décennie noire qui se retrouvent dans un mouvement populaire de la société. Prenons l’Iran qui est toujours avec le régime théocratique et les emprisonnements, les répressions, les tortures et les condamnations à mort. Mais, on l’oublie, en 2009 c’est la révolution verte iranienne qui a lieu, qui est défaite mais qui est un mouvement populaire profond. Prenons le Liban : c’est un journaliste qui en a été le porte-parole et qui l’a payé de sa vie, Samir Kassir. Il y a eu un printemps libanais qui a commencé avant la première révolution arabe, celle qui a démarré en Tunisie. Récemment, il y a un an, face à une classe politique corrompue, il y a eu un mouvement social au Liban. C’est un événement sans précédent, car c’est un mouvement multiconfessionnel, là où la corruption s’appuie sur les logiques de communautés les unes contre les autres. Tout d’un coup un mouvement populaire crée ses causes communes, met à l’agenda non pas mon identité contre la tienne, chiite, sunnite, chrétien, druze, etc., mais un agenda collectif. Nous sommes dans ce moment-là. Évidemment on peut se dire : Regardez combien c’est dur ! Bien sûr il y a un rapport de force qui est inégal. La chance de la Tunisie est de ne pas avoir de pétrole, donc quelque chose a pu être sauvé; mais autrement c’est la grande violence de ces pouvoirs qui répriment et brutalisent leur société. Et en même temps (c’est pourquoi je prends cette idée des victorieux vaincus), il faut se dire que l’histoire de l’émancipation (« Homme libre toujours tu chériras la mer » disait Charles Baudelaire), c’est ça, c’est la mer, qui n’arrête pas. Bien sûr la falaise tient debout, mais un jour elle tombera, forcément. Il y a cette résonance entre Gramsci et Benjamin, qui pensent, à la même époque et avec les mêmes références. Y compris des références françaises assez hétérodoxes, par exemple Charles Péguy avec lequel Romain Rolland publiait dans Les cahiers de la quinzaine son grand roman Jean-Christophe. Ils lisaient tous ces intellectuels hétérodoxes qui essayaient de penser la déconstruction des idéologies du progrès. Car le mouvement ouvrier a aussi été pris dans la même idéologie que ce qu’il combattait, c’est-à-dire le libéralisme économique marchand, avec l’idée que plus vous allez produire et mieux tout ira. Du coup, plus on produira, plus un jour la classe ouvrière va libérer tout le monde de ses chaînes. Et en rappelant ça, je rappelle que le moment dans lequel nous sommes au XXIème aboutit à la prise de conscience de la menace du tout vivant, du tout monde, c’est-à-dire à la question écologique. Alors ce que nous dit Benjamin, dans un fragment formidable, c’est que la vraie catastrophe serait que tout continue comme avant. La catastrophe, elle n’est pas à venir, elle est là. Et nous, nous devons au fond diffuser cette lucidité : la catastrophe est là. Et la question pour nous est d’avoir l’audace de la regarder en face pour déclencher les freins d’urgence, saisir toutes les occasions qui permettent de déclencher les freins. Quand je dis elle est déjà là, je vais dire des banalités que vous connaissez tous. Il y a au moins trois dimensions dans lesquelles elle est là : la crise immense d’un capitalisme qui ne veut pas tomber mais qui est, aussi rapace soit-il dans la captation des richesses, dans une hiérarchie des inégalités sans précédent depuis la fin du XIXème siècle, dans l’enrichissement d’un petit monde off-shore sans équivalent dans l’histoire de l’humanité, y compris pour les oligarques français qui sont parmi ceux qui se sont le plus enrichis depuis un an. En même temps ce monde-là, dans sa course rapace, est un monde de l’immédiat. Ce sont des gens qui ne pensent qu’à leur survie. Ils ont fait sécession de l’intérêt général, par rapport à ce qu’ont pu être les classes dominantes à d’autres moments. Ce n’est pas la bourgeoisie comme on l’a pensé à d’autres moments historiques, c’est la sécession d’une minorité qui tient les leviers et qui veut tenir aussi les leviers étatiques, tous les symboles. C’est ce que représentent aussi bien les oligarques russes que les oligarques de chez nous, ou les oligarques chinois, ou dans d’autres pays : cette fusion totale entre l’extrême appropriation de la richesse et l’extrême concentration du pouvoir. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont sûrs d’eux, mais c’est parce qu’ils ont peur que ça finisse, que leur monde tombe. D’ailleurs vous en avez un symbole culturel par le fait que certains d’entre eux théorisent le survivalisme, le transhumanisme, c’est-à-dire toutes ces recherches pour vivre le plus longtemps possible. De la même manière certaines de ces fortunes vont acheter des grandes propriétés, de grandes fincas dans la pampa argentine ou dans le nord de l’Europe, parce qu’elles pensent qu’avec le réchauffement climatique elles vont pouvoir se sauver en étant à part dans des propriétés extrêmement surveillées et qui les feront échapper au sort du commun des mortels avec la montée des eaux, la fonte des pôles, etc. C’est un monde qui fait sécession parce qu’il sait qu’il est en danger. Mais il le fait dans un court-termisme total. C’est ce que montrent les pratiques politiques aujourd’hui : des gouvernants sans vision stratégique autre que la préservation de ces intérêts minoritaires, coûte que coûte, on le voit dans les décisions prise face à la crise de l’hôpital. Les interventions militaires françaises, c’est comme ramer sur une barque qui prend l’eau, écoper la mer. Puisque évidemment derrière cette évolution et les mouvements qui sont combattus il y a des enjeux sociaux, des enjeux de prévarication, de dépossession économique. Alors continuons cette course d’un capitalisme totalement rapace et financier qui n’est plus comptable de l’intérêt général d’aucune manière, qui fait sécession ! Fin du mois, fin du monde, même combat ! Et puis évidemment, il y a aussi ce que nous avons appris à notre corps défendant, parce qu’il a fallu beaucoup de batailles pour en prendre conscience : notre propre espèce est en train de menacer l’ensemble du vivant. Selon les experts du GIEC, il nous reste dix ans avant que ce soit irréversible, avant le passage vers une dégradation plus rapide du tout-vivant du monde, menaçant notre propre espèce. Cette question, ce n’est pas seulement l’écologie de manière abstraite. On l’a bien vu, même symboliquement, dans le mouvement des Gilets Jaunes que certains ont voulu opposer à l’écologie, alors qu’il a fait surgir très vite ce mot d’ordre « Fin du mois, fin du monde, c’est pour nous le même combat !», avec des convergences avec les mouvements Alternatiba et d’autres sur l’écologie. Il y avait quelque chose de très symbolique dans les Gilets Jaunes : c’est s’arrêter. Bloquer les ronds-points. C’est une symbolique qui refuse ce monde de la vitesse, de la consommation, de l’appropriation, de la compétition. On se pose, on bloque, et je rappelle que la technique du rond-point a eu un écho international. Elle a commencé en Guyane en 2008, a été poursuivie en Guadeloupe et en Martinique : c’était le mouvement contre la « profitation » en créole, contre l’accaparement, mouvement qui s’attaquait aux grandes surfaces, aux tarifs des forfaits téléphoniques, à la façon dont pour les dépenses courantes, les produits de base, les produits de haute nécessité, on s’enrichissait sur notre dos. Un texte formidable paraît lors de ce mouvement : Manifeste pour les produits de haute nécessité. Comment se battre sur le terrain de la vie chère en ayant une vision écologique de ces questions, c’est-à-dire ne pas entrer dans le monde de la consommation, de la vitesse ? Je pense que cette catastrophe qui est déjà là appelle non pas seulement des politiques écologiques par rapport à des enjeux très concrets qui concernent le train, les déplacements, l’agriculture, nos consommations, nos habitudes de vivre, mais appelle (selon moi aucune force politique pour l’instant n’y est encore) une écologie de la politique, c’est-à-dire une vision écologique de la politique. Dans mon dernier livre, à la fin je rappelle, en partant de l’arbre de la liberté que l’abbé Grégoire avait théorisé comme symbole de la Révolution française, combien nous avons à apprendre, y compris politiquement, de la nature. Nous sommes une espèce animale, vivante, mais nous sommes tous des prématurés parce que nous avons un très gros cerveau sophistiqué (c’est encore la terre inconnue de la science de notre corps), et du coup on voit le monde à notre image. Nous sommes sur deux jambes, verticaux, et nous avons ce gros ordinateur. On nous coupe la tête, c’est fini, on nous enlève un organe vital. Les plantes et les arbres, non. On leur coupe des branches, des racines, elles repoussent. Stephano Mancuso a bien expliqué l’intelligence des plantes. Il y a à apprendre parce que les plantes, c’est un univers où le tout et la partie sont totalement imbriqués, la partie est dans le tout et inversement. Tout le système vit sans qu’il y ait un organe dominant. Les plantes savent s’approcher l’une de l’autre, vivre et s’adapter au terrain, aux autres plantes. Les botanistes ont trouvé une formule quand ils étudient les grandes forêts primaires en Amazonie : ils appellent ça la « timidité des arbres ». Les arbres poussent mais leurs branches ne viennent pas se croiser à la cime. Pourquoi s’arrêtent-ils ? Il n’ont pas un cerveau qui leur dit de s’arrêter. J’ai retrouvé la tradition politique qu’il y a derrière, il y a un texte très politique là-dessus. C’est la critique du darwinisme social (idéologie contemporaine des racismes modernes, de l’antisémitisme). On a créé des théories de biologie politique, on a dit que Darwin avait montré que la sélection est la loi de la nature, donc qu’on devait construire une vision du monde fondée sur la compétition, la sélection. Que le meilleur gagne ! Les premiers de cordée, ce monde de l’image, de la compétition. Il y a les sachants, les puissants, les gagnants, les gagneurs, les vainqueurs, tout cet imaginaire-là. En défense de Darwin, un autre botaniste, un savant à la même époque, une figure du mouvement ouvrier anarchiste, Kropotkine, publie en 1902 L’Entraide, un mot qui revient aujourd’hui. Pour lui, la loi de la nature n’est pas la sélection, mais l’entraide. Si les arbres, les plantes ne s’entraident pas, ils meurent. La loi de la nature c’est l’entraide Ce qui revient en imaginaire politique à ce que dit Edouard Glissant, le poète philosophe de mon pays de jeunesse, la Martinique : il n’y a d’identité qu’en relation. L’identité à racine unique, elle meurt. Elle oublie le terreau, elle oublie les autres plantes. Je change en changeant avec l’autre, sans me perdre ni me dénaturer pour autant. Toute identité est de relation, toute identité est faite d’autres identités et de relations avec d’autres identités. Il y a là une écologie de la politique. Ce qui a fondé les imaginaires et les forces politiques dont le cercle Gramsci est issu, c’est un imaginaire très fort. Pas seulement des programmes, pas seulement des partis politiques avec leurs règles, ni des syndicats, mais un imaginaire puissant. Et cet imaginaire, le voici : l’histoire est écrite, on va organiser les bataillons de la classe ouvrière ! Et ça a réussi. Et puis finalement, il y a eu des catastrophes et des chagrins politiques.  Aujourd’hui, il nous faut porter un imaginaire aussi fort, et qui est là dans toutes les luttes et les résistances nouvelles qui s’inventent. Et cet imaginaire très fort, pour moi, il a ce que j’appelle une « question de banquet ». C’est une phrase de Marx, qui disait : toute révolution a sa question de banquet. A l’époque, au XIXème siècle, c’était le suffrage universel. C’est la question qui va faire que tout le monde va dire « il nous faut ce levier », après il y aura des programmes différents. Pour moi la question démocratique est aujourd’hui celle qui nous fédère, pas au sens des institutions, mais au sens d’une question centrale pour nous tous : qu’est-ce que nous avons sous les yeux, y compris sous ce quinquennat et que nous avons dans toutes sortes d’autres pays ? C’est un cours autoritaire de régime démocratique. C’est-à-dire des pouvoirs issus de l’élection, pas des dictatures, pas des coups d’Etat, qui finissent, avec la légitimité démocratique, quelle que soit la qualité du scrutin, par s’attaquer aux droits fondamentaux qui sont les piliers de la démocratie : le droit de se réunir, le droit de s’assembler, le droit de s’exprimer, etc. De la Turquie à Trump en passant par Macron, Orban, Bolsonaro et plein d’autres, c’est ce que nous avons sous les yeux, c’est cette course à des cours autoritaires des démocraties elles-mêmes, où la seule légitimité, c’est le vote. Et donc ça nous oblige à repenser aussi la question démocratique, qui ne s’épuise pas dans la représentation. La démocratie, ce n’est pas simplement choisir les représentants. C’est une vision pauvre, limitée, et c’est aussi une vision confiscatoire. Il faut revenir à la puissance originelle de l’imaginaire démocratique, qui est la question de l’égalité des droits. C’est ça la démocratie, ce n’est pas des institutions d’abord, c’est la proclamation de l’égalité des droits.

Nous naissons libres et égaux en dignité et en droits. Cela contient toutes les questions. A partir du moment où l’on dit « nous sommes égaux, sans distinction d’origine, de condition, de sexe, de genre, d’apparence, de croyances », on emporte tout. La question sociale, la question de la domination masculine sur les femmes, la question des discriminations sur les populations racisées. L’ensemble des questions pose cette question de l’égalité. La démocratie, c’est la proclamation de l’égalité des droits Le levier, le moteur que nous devons défendre, c’est cette question de l’égalité. Vous voyez bien (y compris dans les annonces d’hier, quand un Président benoîtement vous dit qu’il faut faire le couvre-feu parce qu’il n’y a pas assez de lits à l’hôpital) que la question sociale et la question des libertés sont totalement imbriquées. Voilà ce que le mouvement des Gilets Jaunes a posé comme question. Il n’est jamais trop tard pour se rattraper. Il y a eu un moment, non pas loupé par les militants à la base, mais par les forces politiques. Parce qu’il y a eu tout d’un coup un mouvement spontané qui posait ces questions et qui a fait convergence, malgré le poids des violences policières, avec d’autres causes. Tout d’un coup, d’autres se rendent compte que ce que vivaient les jeunes des quartiers populaires, c’est la même chose que ce que vivait cette population des zones périphériques, et tout d’un coup, on se retrouve et on comprend qu’on est dans la même condition par rapport à la violence qui est en face. Défendre intégralement la question démocratique, c’est comprendre que nous devons être au rendez-vous de toutes celles et tous ceux qui apparaissent comme des minorités, parce que c’est sur le sort fait à ces minorités que se juge le respect de cette règle de liberté. La construction de l’autre en minorité, c’est une façon de le construire en inférieur. Les femmes sont construites comme une minorité politique, encore aujourd’hui. Elles ne sont pas une minorité. La classe ouvrière a demandé à un moment à ne plus être en statut de minorité et donc à avoir ses propres représentants. Comme aussi la question des migrants, des demandeurs de refuge. Ce ne sont pas des questions annexes par rapport aux questions centrales, parce que c’est autour de ces questions que se fait la pédagogie de l’égalité pour tous. Il y a un formidable exemple sur les migrants : j’ai préfacé leur livre à Briançon (ville la plus haute d’Europe, à la frontière de l’Italie) : ils ont en cinq ans avec l’association « Tous migrants » sauvé, recueilli, et aidé dans leur parcours en France plus de demandeurs de refuge qu’il y a d’habitants dans la ville. Il y a 10.000 habitants à Briançon, ils en ont à peu près récupéré pratiquement 11000, qui pouvaient mourir, comme les marins de SOS Méditerranée, mais dans le col de l’Echelle, par moins 20 degrés. Ils ont réussi à le faire sans conflit dans la ville, en mobilisant, en expliquant l’Histoire et en expliquant comment sur cette question-là se jouait l’imaginaire commun et aussi l’histoire d’un pays, la France, qui est fait de migrations intérieures, puis venues de l’ensemble du monde. Donc cette question de l’égalité est au coeur de l’émancipation, c’est le moteur de l’émancipation, la clef des causes communes que nous devons défendre. On ne peut pas barguigner là-dessus. C’est pour ça qu’on ne peut pas céder, même une seconde, aux discours qui sous prétexte des menaces terroristes, en viennent à stigmatiser en bloc une minorité composée de celles et ceux en lien peu ou prou avec les mots « musulman » ou « Islam », par l’histoire, la culture de leurs familles ou par leurs pratiques religieuses. Parce que là, c’est la brèche. N’oublions jamais qu’en France, ce n’est pas l’extrême-droite qui a gouverné en 1940-1944 ; non ; c’est la majorité des élites politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles françaises qui ont accepté la capitulation, accepté de se résigner face à une Europe nazie qui leur semblait éternelle. C’est quand même ça qui s’est passé, cette réalité-là : ce n’est pas l’extrême-droite en terme de forces politiques, c’est cela qu’il faut voir à Vichy. Regarder comment un monde s’effondre, mais ce monde c’est le nôtre. Quand on nous dit « la République » aujourd’hui… il ne faut jamais laisser dire « la République » sans mettre des adjectifs ! La conquête dans la Constitution faite à la Libération, a été de préciser que la République est démocratique et sociale. Une République sans adjectifs peut être conservatrice, réactionnaire, colonisatrice, violente, répressive et raciste, et elle l’a été. Le chef de la police de Vichy, l’homme qui a organisé l’ensemble de tout ça et qui s’appelait René Bousquet, Secrétaire général avec rang de Ministre de l’Intérieur, assistant au Conseil des ministres, haut fonctionnaire, préfet, était bien noté, et a été remarqué pendant son procès à la Libération pour collaboration. Il sortira avec seulement cinq ans d’indignité nationale, qui seront amnistiés. N’eut été le geste d’un fou, il serait mort probablement dans son lit, à moins que le procès qui l’attendait ait eu finalement lieu. Sa première phrase devant le tribunal (je l’avais retrouvée dans les années 1990, quand on avait mené le combat pour qu’on regarde ça en face comme d’autres ont mené le combat pour regarder les crimes coloniaux en face) sa première phrase a été : « Monsieur le Président, la police de Vichy était républicaine ». Quand on dit aujourd’hui dans nos débats politiques « la République », sans mettre d’adjectifs à côté, dressez l’oreille et méfiez-vous ! La République, avec les adjectifs, c’est ce moteur de l’égalité. On habitue un peuple à une inégalité, en l’habituant au fait qu’il y ait des boucs émissaires. C’est-à-dire qu’on commence à lui dire : « C’est pas de toi que je parle, c’est du terroriste musulman ». Le « séparatisme », ce mot terrible. Rappelez-vous quand il a été utilisé avant d’être utilisé aujourd’hui : contre le parti communiste vu comme « séparatiste » c’est s’arrêter. Bloquer les ronds-points. C’est une symbolique qui refuse ce monde de la vitesse, de la consommation, de l’appropriation, de la compétition. On se pose, on bloque, et je rappelle que la technique du rond-point a eu un écho international. Elle a commencé en Guyane en 2008, a été poursuivie en Guadeloupe et en Martinique : c’était le mouvement contre la « profitation » en créole, contre l’accaparement, mouvement qui s’attaquait aux grandes surfaces, aux tarifs des forfaits téléphoniques, à la façon dont pour les dépenses courantes, les produits de base, les produits de haute nécessité, on s’enrichissait sur notre dos. Un texte formidable paraît lors de ce mouvement : Manifeste pour les produits de haute nécessité. Comment se battre sur le terrain de la vie chère en ayant une vision écologique de ces questions, c’est-à-dire ne pas entrer dans le monde de la consommation, de la vitesse ? Je pense que cette catastrophe qui est déjà là appelle non pas seulement des politiques écologiques par rapport à des enjeux très concrets qui concernent le train, les déplacements, l’agriculture, nos consommations, nos habitudes de vivre, mais appelle (selon moi aucune force politique pour l’instant n’y est encore) une écologie de la politique, c’est-à-dire une vision écologique de la politique. Dans mon dernier livre, à la fin je rappelle, en partant de l’arbre de la liberté que l’abbé Grégoire avait théorisé comme symbole de la Révolution française, combien nous avons à apprendre, y compris politiquement, de la nature. Nous sommes une espèce animale, vivante, mais nous sommes tous des prématurés parce que nous avons un très gros cerveau sophistiqué (c’est encore la terre inconnue de la science de notre corps), et du coup on voit le monde à notre image. Nous sommes sur deux jambes, verticaux, et nous avons ce gros ordinateur. On nous coupe la tête, c’est fini, on nous enlève un organe vital. Les plantes et les arbres, non. On leur coupe des branches, des racines, elles repoussent. Stephano Mancuso a bien expliqué l’intelligence des plantes. Il y a à apprendre parce que les plantes, c’est un univers où le tout et la partie sont totalement imbriqués, la partie est dans le tout et inversement. Tout le système vit sans qu’il y ait un organe dominant. Les plantes savent s’approcher l’une de l’autre, vivre et s’adapter au terrain, aux autres plantes. Les botanistes ont trouvé une formule quand ils étudient les grandes forêts primaires en Amazonie : ils appellent ça la « timidité des arbres ». Les arbres poussent mais leurs branches ne viennent pas se croiser à la cime. Pourquoi s’arrêtent-ils ? Il n’ont pas un cerveau qui leur dit de s’arrêter. J’ai retrouvé la tradition politique qu’il y a derrière, il y a un texte très politique là-dessus. C’est la critique du darwinisme social (idéologie contemporaine des racismes modernes, de l’antisémitisme). On a créé des théories de biologie politique, on a dit que Darwin avait montré que la sélection est la loi de la nature, donc qu’on devait construire une vision du monde fondée sur la compétition, la sélection. Que le meilleur gagne ! Les premiers de cordée, ce monde de l’image, de la compétition. Il y a les sachants, les puissants, les gagnants, les gagneurs, les vainqueurs, tout cet imaginaire-là. En défense de Darwin, un autre botaniste, un savant à la même époque, une figure du mouvement ouvrier anarchiste, Kropotkine, publie en 1902 L’Entraide, un mot qui revient aujourd’hui. Pour lui, la loi de la nature n’est pas la sélection, mais l’entraide. Si les arbres, les plantes ne s’entraident pas, ils meurent. La loi de la nature c’est l’entraide Ce qui revient en imaginaire politique à ce que dit Edouard Glissant, le poète philosophe de mon pays de jeunesse, la Martinique : il n’y a d’identité qu’en relation. L’identité à racine unique, elle meurt. Elle oublie le terreau, elle oublie les autres plantes. Je change en changeant avec l’autre, sans me perdre ni me dénaturer pour autant. Toute identité est de relation, toute identité est faite d’autres identités et de relations avec d’autres identités. Il y a là une écologie de la politique. Ce qui a fondé les imaginaires et les forces politiques dont le cercle Gramsci est issu, c’est un imaginaire très fort. Pas seulement des programmes, pas seulement des partis politiques avec leurs règles, ni des syndicats, mais un imaginaire puissant. Et cet imaginaire, le voici : l’histoire est écrite, on va organiser les bataillons de la classe ouvrière ! Et ça a réussi. Et puis finalement, il y a eu des catastrophes et des chagrins politiques.  Aujourd’hui, il nous faut porter un imaginaire aussi fort, et qui est là dans toutes les luttes et les résistances nouvelles qui s’inventent. Et cet imaginaire très fort, pour moi, il a ce que j’appelle une « question de banquet ». C’est une phrase de Marx, qui disait : toute révolution a sa question de banquet. A l’époque, au XIXème siècle, c’était le suffrage universel. C’est la question qui va faire que tout le monde va dire « il nous faut ce levier », après il y aura des programmes différents. Pour moi la question démocratique est aujourd’hui celle qui nous fédère, pas au sens des institutions, mais au sens d’une question centrale pour nous tous : qu’est-ce que nous avons sous les yeux, y compris sous ce quinquennat et que nous avons dans toutes sortes d’autres pays ? C’est un cours autoritaire de régime démocratique. C’est-à-dire des pouvoirs issus de l’élection, pas des dictatures, pas des coups d’Etat, qui finissent, avec la légitimité démocratique, quelle que soit la qualité du scrutin, par s’attaquer aux droits fondamentaux qui sont les piliers de la démocratie : le droit de se réunir, le droit de s’assembler, le droit de s’exprimer, etc. De la Turquie à Trump en passant par Macron, Orban, Bolsonaro et plein d’autres, c’est ce que nous avons sous les yeux, c’est cette course à des cours autoritaires des démocraties elles-mêmes, où la seule légitimité, c’est le vote. Et donc ça nous oblige à repenser aussi la question démocratique, qui ne s’épuise pas dans la représentation. La démocratie, ce n’est pas simplement choisir les représentants. C’est une vision pauvre, limitée, et c’est aussi une vision confiscatoire. Il faut revenir à la puissance originelle de l’imaginaire démocratique, qui est la question de l’égalité des droits. C’est ça la démocratie, ce n’est pas des institutions d’abord, c’est la proclamation de l’égalité des droits.

Nous naissons libres et égaux en dignité et en droits. Cela contient toutes les questions. A partir du moment où l’on dit « nous sommes égaux, sans distinction d’origine, de condition, de sexe, de genre, d’apparence, de croyances », on emporte tout. La question sociale, la question de la domination masculine sur les femmes, la question des discriminations sur les populations racisées. L’ensemble des questions pose cette question de l’égalité. La démocratie, c’est la proclamation de l’égalité des droits Le levier, le moteur que nous devons défendre, c’est cette question de l’égalité. Vous voyez bien (y compris dans les annonces d’hier, quand un Président benoîtement vous dit qu’il faut faire le couvre-feu parce qu’il n’y a pas assez de lits à l’hôpital) que la question sociale et la question des libertés sont totalement imbriquées. Voilà ce que le mouvement des Gilets Jaunes a posé comme question. Il n’est jamais trop tard pour se rattraper. Il y a eu un moment, non pas loupé par les militants à la base, mais par les forces politiques. Parce qu’il y a eu tout d’un coup un mouvement spontané qui posait ces questions et qui a fait convergence, malgré le poids des violences policières, avec d’autres causes. Tout d’un coup, d’autres se rendent compte que ce que vivaient les jeunes des quartiers populaires, c’est la même chose que ce que vivait cette population des zones périphériques, et tout d’un coup, on se retrouve et on comprend qu’on est dans la même condition par rapport à la violence qui est en face. Défendre intégralement la question démocratique, c’est comprendre que nous devons être au rendez-vous de toutes celles et tous ceux qui apparaissent comme des minorités, parce que c’est sur le sort fait à ces minorités que se juge le respect de cette règle de liberté. La construction de l’autre en minorité, c’est une façon de le construire en inférieur. Les femmes sont construites comme une minorité politique, encore aujourd’hui. Elles ne sont pas une minorité. La classe ouvrière a demandé à un moment à ne plus être en statut de minorité et donc à avoir ses propres représentants. Comme aussi la question des migrants, des demandeurs de refuge. Ce ne sont pas des questions annexes par rapport aux questions centrales, parce que c’est autour de ces questions que se fait la pédagogie de l’égalité pour tous. Il y a un formidable exemple sur les migrants : j’ai préfacé leur livre à Briançon (ville la plus haute d’Europe, à la frontière de l’Italie) : ils ont en cinq ans avec l’association « Tous migrants » sauvé, recueilli, et aidé dans leur parcours en France plus de demandeurs de refuge qu’il y a d’habitants dans la ville. Il y a 10.000 habitants à Briançon, ils en ont à peu près récupéré pratiquement 11000, qui pouvaient mourir, comme les marins de SOS Méditerranée, mais dans le col de l’Echelle, par moins 20 degrés. Ils ont réussi à le faire sans conflit dans la ville, en mobilisant, en expliquant l’Histoire et en expliquant comment sur cette question-là se jouait l’imaginaire commun et aussi l’histoire d’un pays, la France, qui est fait de migrations intérieures, puis venues de l’ensemble du monde. Donc cette question de l’égalité est au coeur de l’émancipation, c’est le moteur de l’émancipation, la clef des causes communes que nous devons défendre. On ne peut pas barguigner là-dessus. C’est pour ça qu’on ne peut pas céder, même une seconde, aux discours qui sous prétexte des menaces terroristes, en viennent à stigmatiser en bloc une minorité composée de celles et ceux en lien peu ou prou avec les mots « musulman » ou « Islam », par l’histoire, la culture de leurs familles ou par leurs pratiques religieuses. Parce que là, c’est la brèche. N’oublions jamais qu’en France, ce n’est pas l’extrême-droite qui a gouverné en 1940-1944 ; non ; c’est la majorité des élites politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles françaises qui ont accepté la capitulation, accepté de se résigner face à une Europe nazie qui leur semblait éternelle. C’est quand même ça qui s’est passé, cette réalité-là : ce n’est pas l’extrême-droite en terme de forces politiques, c’est cela qu’il faut voir à Vichy. Regarder comment un monde s’effondre, mais ce monde c’est le nôtre. Quand on nous dit « la République » aujourd’hui… il ne faut jamais laisser dire « la République » sans mettre des adjectifs ! La conquête dans la Constitution faite à la Libération, a été de préciser que la République est démocratique et sociale. Une République sans adjectifs peut être conservatrice, réactionnaire, colonisatrice, violente, répressive et raciste, et elle l’a été. Le chef de la police de Vichy, l’homme qui a organisé l’ensemble de tout ça et qui s’appelait René Bousquet, Secrétaire général avec rang de Ministre de l’Intérieur, assistant au Conseil des ministres, haut fonctionnaire, préfet, était bien noté, et a été remarqué pendant son procès à la Libération pour collaboration. Il sortira avec seulement cinq ans d’indignité nationale, qui seront amnistiés. N’eut été le geste d’un fou, il serait mort probablement dans son lit, à moins que le procès qui l’attendait ait eu finalement lieu. Sa première phrase devant le tribunal (je l’avais retrouvée dans les années 1990, quand on avait mené le combat pour qu’on regarde ça en face comme d’autres ont mené le combat pour regarder les crimes coloniaux en face) sa première phrase a été : « Monsieur le Président, la police de Vichy était républicaine ». Quand on dit aujourd’hui dans nos débats politiques « la République », sans mettre d’adjectifs à côté, dressez l’oreille et méfiez-vous ! La République, avec les adjectifs, c’est ce moteur de l’égalité. On habitue un peuple à une inégalité, en l’habituant au fait qu’il y ait des boucs émissaires. C’est-à-dire qu’on commence à lui dire : « C’est pas de toi que je parle, c’est du terroriste musulman ». Le « séparatisme », ce mot terrible. Rappelez-vous quand il a été utilisé avant d’être utilisé aujourd’hui : contre le parti communiste vu comme « séparatiste » parce que lié à l’Union soviétique et contre les forces qui réclamaient l’indépendance des colonies. Donc parler de « séparatisme » aujourd’hui, c’est commencer un discours de guerre civile, c’est affirmer qu’il y a des opposants politiques qui sont en fait des ennemis, qui sont étrangers à la communauté nationale. C’est l’écho idéologique de la déchéance de nationalité. Laisser dire ce poison, c’est faire la courte échelle à l’extrême-droite. On habitue un peuple à se dire qu’il y a parmi nous des ennemis, et ces ennemis évidemment, on les voit comme différents parce qu’on pense que nos valeurs sont supérieures, que notre culture, que notre civilisation, que notre religion sont supérieures, voire que la religion de l’athéisme est supérieure. Et du coup, on habitue et c’est les poupées gigognes : à partir du moment où on a habitué à l’infériorité d’une minorité, on habitue à l’infériorité d’autres. Face à ça, se lèvent les mouvements de jeunes, Me-too, sur les femmes, sur les violences policières, le racisme qui nous étouffe, etc. Il faut faire des causes communes, ne pas accepter ces poupées gigognes. Je voudrais terminer par deux choses. Mettre fin à cette captation de la volonté de tous par le pouvoir d’un seul Pourquoi je dis que c’est « la question de banquet » ? C’est qu’en France nous avons un levier qui est au coeur du réacteur nucléaire de ce qui nous bloque. Et finalement, si on arrive à toucher le réacteur nucléaire, peut-être qu’on pourra débloquer la situation. Cette question, c’est celle du Président, du présidentialisme, du bonapartisme, du césarisme. Nul hasard si les deux pays à prétention universaliste, disant que leurs valeurs sont celles du monde (c’est-à-dire issues des révolutions américaine et française) sont aussi ceux qui ont fait ce système présidentiel. Les Etats-Unis qui pensaient avoir un système de check and balance, de pouvoir et contre-pouvoir bien sophistiqué, voient combien il peut dériver et leur révéler la violence de leur société. De la même manière nous, nous sommes piégés par cela. Les forces politiques de la représentation (pas celles de la mobilisation populaire) se laissent piéger là-dedans. Et en se laissant piéger là-dedans, elles nous font piétiner. Voyez comme aujourd’hui nous en sommes déjà à parler de qui va être candidat, comment éviter qu’il y ait trop de candidats, etc. Alors qu’en fait la vraie question est : Comment faire pour sortir de ce système ? Comment faire levier de la mobilisation populaire, y compris pour une élection présidentielle ? Pour moi, je le dis aujourd’hui après tant de déceptions, on voit des personnes très différentes, toute une classe politique qui a été happée par cela. Aujourd’hui, la seule dynamique politique pertinente pour la présidentielle à venir est celle d’une campagne où on s’engagerait à défaire cette présidentielle, à défaire ce système-là. Et à la défaire dans les deux ans, c’est à dire non pas en disant « Faites-moi confiance et je vais le défaire », mais en disant : « Voilà ce que je vais faire en deux ans qui défera ce système et qui permettra de repartir sur de nouvelles bases dont je ne serai pas le propriétaire ». C’est-à-dire comment faire une campagne présidentielle qui soit une campagne collective, même si forcément il y a un porte-parole, mais non pas un candidat unique, un porte-parole d’une dynamique collective, qui soit aussi un engagement sur dix mesures immédiates. Parce qu’il faut bien agir immédiatement sur les urgences dont nous parlons. Un engagement à mettre en route tout de suite un processus constitutionnel qui mette fin à cette captation de la volonté de tous par le pouvoir d’un seul. Et avec l’engagement que celle ou celui ou ceux qui en profiteront, s’effacent. C’est-à-dire qu’au bout de ces deux ans, la règle du jeu change et l’on passe à une autre dynamique. Car sinon, les institutions sont plus fortes que les hommes. C’est quand même ça, toute l’Histoire. En 1981 Mitterrand a été élu sur cette promesse-là. Et comme vous le savez il a augmenté la monarchie républicaine. Il a augmenté cette confiscation, qui est une particularité française. J’ai employé cette formule de « crétinisme présidentiel », car elle nous rend stupides dans le débat politique. Alors que la délibération nous rend intelligents. Que le partage nous rend intelligents. Que la discussion collective nous rend intelligents. Imaginez un système parlementaire aujourd’hui. Eh bien, jamais sur les questions de la santé ou de la justice, les choses ne pourraient se passer ainsi. Des gens auraient dû démissionner en temps et en heure, au moment du premier mensonge sur les masques. Et M. Dupont-Moretti ne pourrait pas rester Ministre de la justice. Et je dirais même, peut-être que M. Macron lui-même, avec une affaire Benalla, bien évidemment que le Parlement renverserait cette situation. L’égalité c’est d’abord être du côté des opprimés, des dominés, des exploités. La question démocratique n’est pas du luxe. C’est la question dont on doit s’emparer. Premièrement parce qu’ils mettent à mal la démocratie. Ils piétinent les libertés fondamentales. Et parce qu’elle est le cœur du réacteur de la confiscation. Un mot de conclusion pour essayer d’insuffler non pas de l’optimisme, mais de l’énergie. Je parle d’un journal qui a épousé cette révolution numérique sans être du tout l’ennemi du papier. Ce n’est pas le papier, c’est l’idée qu’il y a une révolution de la communication, qui est une révolution industrielle, une révolution culturelle et économique. Et comme toute révolution industrielle qui modifie notre rapport au temps et à l’espace, elle est contemporaine d’une révolution démocratique. La machine à vapeur c’est la Révolution française, et l’appel à des régimes parlementaires. L’électricité c’est l’installation de ces républiques parlementaires, la fin ultime des empires et des anciens régimes européens. Et nous vivons une troisième révolution avec le numérique, qui appelle un autre imaginaire démocratique, plus approfondi. C’est ce que portent, et c’est pour ça qu’on leur en fait payer le prix cher, ces figures d’avant-garde que sont Julian Assange, Edward Snowden, Chelsea Manning, et d’autres. Ils ont compris ça. Qu’il y avait une arme pacifique. Que l’on pouvait bombarder la puissance pour la mettre à nu. Ils ont compris cette arme du partage, cette culture du monde des hackers, qui nous permet de faire des révélations. Et c’est pour ça que leur sort, symbolique, quelles que soient les solitudes, les erreurs, les personnalités, est un sort qui nous concerne. Ce sont des figures d’avant-garde d’un imaginaire démocratique nouveau. Pourquoi je vous dis ça ? Parce qu’au-delà des trois révolutions industrielles et démocratiques de notre modernité, il y a un nouveau rapport au temps et à l’espace. Nous étions jusqu’à la Révolution française dans un monde plus immobile. L’espace se rétrécit et le temps se raccourcit : le train, l’avion, et maintenant la communication sans frontières. Eh bien, il n’y a pas que ces révolutions de la modernité. On peut se demander si ce que nous vivons n’est pas équivalent à la révolution de l’imprimerie au XVe siècle : voilà ce que représente le partage du savoir. On peut entendre les leçons du Collège de France, on peut se cultiver sans frontières, sans la frontière du diplôme non plus. La révolution de l’imprimerie, cela a emmerdé les clercs. Avant elle, ils étaient propriétaires du savoir, c’est eux qui savaient lire et écrire, qui travaillaient les manuscrits, qui en étaient les détenteurs. Et tout d’un coup ils se disent : « Le peuple va lire et écrire, le peuple va apprendre ! » Et c’est ce qui s’est passé. Alors c’est long, bien sûr, parce que ce temps de la Renaissance est un temps à la fois terrible et formidable. Il va donner les guerres de religions, les conquêtes, l’esclavage, l’appropriation, tout ce qui va fonder notre richesse. Et en même temps, il va fonder tous les idéaux des Lumières, l’Encyclopédie, et même avant c’est Montaigne, La Boétie… Quand je pense à Julian Assange, je pense à Giordano Bruno, à Michel Servet, à ces gens qu’on brûlait, qui ont été des prophètes de la laïcisation du monde, de la pensée de la question de l’autre. Ce qui rend notre monde complexe et en même temps excitant, si nous restons des lutteurs, c’est que nous vivons quelque chose de la même ampleur. Et c’est pour cela que c’est troublant dans nos contrées : c’est la fin d’une histoire dont nous avons prétendu être les maîtres. Qu’est-ce qui se passe dans ce temps de la Renaissance ? 1492, la projection de l’Europe sur le Monde : elle devient propriétaire du monde. Elle dit que la modernité c’est elle et que le Monde c’est elle. Et qu’aucune culture, aucune nation, aucune histoire ne pourra échapper à ses idées, à ses armées. Et c’est ce monde-là qui est fini. Pourquoi y a-t-il des théories racistes nouvelles autour des peurs des Blancs ? Par exemple le suprématisme blanc aux USA, ou la théorie du « grand remplacement » qui est française. Des terroristes qui se disent « Nous sommes assiégés, nous les Blancs ». C’est l’expression terrible, barbare, et la panique de ceux qui ne veulent pas en finir avec une domination automatique. Je le rappelle souvent : le passeport français est, en droits qu’il donne, le sixième passeport au monde. C’est-à-dire que lorsque vous le possédez, vous pouvez aller sans visa vers un très grand nombre de nations. Si vous avez un passeport afghan, vous êtes tout en bas du classement. Nous sommes des touristes du monde, cela va de soi, nous ne sommes pas des terroristes. Nous pouvons aller partout dans le monde, nous sommes vus comme ça. C’est un rapport au monde. Le monde nous appartient. Et quand vous voyez les jeunes demandeurs de refuge (car ce n’est pas la misère du monde qui frappe à notre porte, mais c’est la jeunesse du monde), quand vous allez voir le bouillonnement des mouvements citoyens en Afrique, vous voyez une vitalité, pas du tout la dépression que l’on ressent ici. Dieu sait s’ils ont de problèmes ! Sécuritaires, alimentaires, économiques, écologiques, mais il y a une vitalité, une force, parce qu’ils sont poussés, le vent est dans leur dos. Nous, le vent est contre nous. Mais contre nous si nous nous plaçons du point de vue d’une domination que nous devrions sauver. Et c’est cela que nous devons aussi dénouer. Car le mouvement ouvrier a profité de cette domination. Evidemment, à partir du moment où il y avait l’exploitation des peuples colonisés, il y avait plus de marge pour partager la plus-value, ici même. Il y a eu une inégalité plus profonde : à partir du moment où l’on exploite un autre soi-même, on peut en profiter, même si soi-même on est exploité. Et donc c’est ça qui se défait. Et c’est pour ça que loin d’être dans l’aigreur, la crainte, il faut se dire qu’on est libéré en retrouvant la tradition internationaliste. Celle du chant fondateur, et qui est d’origine française, du mouvement ouvrier. Nous sommes sans frontières. Nous ne sommes pas propriété d’une Nation, propriété d’une classe dominante qui s’approprie cette Nation. Et je termine par une citation, dans cet exposé beaucoup trop long, qui est justement d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, dans le Manifeste qu’ils ont publié quand il y a eu la théorisation première du poison, qui est toujours présent en France, de « l’identité nationale ». Je vous rappelle le Ministère de l’immigration et de l’identité nationale dont le détenteur, six mois avant, était chargé des questions de programme, de formation et d’idéologie au Parti socialiste. C’est ça, le temps des monstres, des gens qui passent à l’ennemi avec armes et bagages. Et voilà ce qu’écrivent Glissant et Chamoiseau : « Le temps viendra où le désir de dominer, de dicter sa loi, de bâtir son empire, la fierté d’être le plus fort, l’orgueil de détenir la vérité, seront considérés comme des signes les plus sûrs de la barbarie à l’œuvre dans l’histoire des Humanités ». C’est une phrase qui a la même puissance que celle de La Boétie qui dit, face à la monarchie : « Un jour on dira mais comment ont-ils pu accepter que leur volonté collective, que la volonté de tous soit confisquée par le pouvoir d’un seul ? » Voilà. Je n’ai pas les réponses programmatiques, électorales, mais je suis convaincu que c’est cet imaginaire-là qui peut nous aider, nous armer, et nous donner envie de continuer à résister. Merci. La partie débat dans le prochain n° de la Lettre.

Compte rendu de la soirée Edwy Plénel.

Débat

Un intervenant : J’ai trois questions. La première est un peu provocante, mais vous y avez fait référence. Elle est courte. Il y a une grande enquête de Dupont de Ligonnès dans Society, qui s’est bien vendue. L’an prochain ce sera l’anniversaire (20 ans) du 11 septembre. Sans verser dans le complotisme, est-ce qu’un jour il y aura une grande enquête de Mediapart sur ce tournant de l’histoire ?

Deuxième question : l’échec des Gilets Jaunes. On a souvent pointé le fait qu’il y avait un modèle horizontal qui n’a pas désigné de chef, même s’il y a eu l’Assemblée des assemblées. Est-ce que cet échec est dû pour vous à la répression, à la diabolisation du mouvement ?

Dernière question, qui brasse plusieurs éléments sur les contre-pouvoirs dont les médias font partie. On sait dans quel état sont les médias dominants. Vous avez cité Zemmour. On pourrait citer le 1% d’ouvriers qui sont présents dans les médias. On pourrait citer les tenants de l’économie ultra-libérale qui pérorent sur les plateaux. On pourrait citer Stéphane Bern, notre professeur d’histoire à tous. Cela a un impact sur les gens qui regardent la télévision. Et les deux autres contre-pouvoirs, ce sont d’une part les partis politiques. Vous avez esquissé une façon d’en sortir par le haut, et par le bas en fin de compte, comment en finir avec le présidentialisme. D’autre part le dernier contre-pouvoir, ce sont les syndicats, et je pense surtout aux dirigeants que nous voyons, à la CFDT mais pas seulement ; la CGT aussi est critiquée par sa base, sur les choix qui sont faits par rapport aux mouvements sociaux qui naissent.

Un intervenant : Je comprends globalement votre cheminement : égalité par rapport aux minorités, installation d’une démocratie. Mais en même temps vous avez rappelé très justement que dans dix ans tout va basculer. Je fais référence aussi à la révolution numérique qui peut être une très bonne chose mais qui peut aussi être un très grand danger sur le plan écologique, parce que ce sont des consommations énormes d’électricité, de matières rares. Il ne faut donc pas s’imaginer que c’est la solution. C’est vrai que l’on n’a que dix ans. Comment fait-on, en dix ans, pour tout changer ?

Un intervenant : Vous avez tout à l’heure critiqué la monarchie républicaine. Est-ce que vous êtes partisan d’une 6e République, comme Jean-Luc Mélenchon ? Et le corollaire : est-ce que vous êtes partisan du mandat impératif ? Est-ce que vous pensez qu’une candidature commune de toute la gauche en 2022 est possible et souhaitable, pour qu’elle soit présente au second tour ?

Edwy Plenel : Vous avez raison, par rapport au numérique. C’est à la fois une arme démocratique formidable et une arme de surveillance terrible. C’est à la fois un instrument de partage et d’information, y compris pour être lucide sur ce qui nous arrive. Et en même temps c’est un gaspillage de matériaux précieux, de la consommation, la 5G, la course au toujours plus, etc. Moi je suis acteur par la parole ou par ce que j’écris, et à travers un journal qui raconte ce qui se passe.

J’ai écrit un éditorial dans Mediapart qui s’intitule « Tout arrêter pour les arrêter ». Y compris la façon dont sont utilisées, de manière déformée, les formules participatives : les “grands débats”, la « Convention climat ». Il y a un fait du Prince. On fait du participatif, de l’intelligence collective, et au bout du compte il y en a un qui dans son crétinisme présidentiel décide de ce qui sera pertinent ou pas pertinent. « Crétinisme présidentiel » : au début du mouvement ouvrier, quand celui-ci commence à avoir accès au Parlement par la social-démocratie allemande, Marx dit qu’il y a “un crétinisme parlementaire ». Ceux qui pensent que tout se passe dans le Parlement. Et ils en deviennent bêtes, parce qu’ils oublient le lien avec la société, avec les mobilisations de la société.

Je pense qu’il faut parier sur les mobilisations de la société. Et je peux faire part de mon inquiétude. J’ai vu les universités d’été de tous les partis politiques qui aujourd’hui se disent : « Attention, l’inquiétude, la division, etc. » Bien sûr, parce que tout ça peut se jouer dans un mouchoir de poche. Et puis l’accident trumpien, le passage à un autre niveau de déliquescence peut arriver. En fait, ce qui m’a frappé, c’est que les mouvements sociaux ne sont pas dans ces universités. Tout ce qui bouillonne, qui bouillonne et qui bouscule. Forcément qu’un mouvement nouveau, ça bouscule. Les jeunes « Extinction – Rébellion » sur le climat, ça bouscule, et les mobilisations sur les violences policières… Allez voir le film de David Dufresne, Un pays qui se tient sage. Avec David, Mediapart a fait aussi Allo place Beauvau. C’est un film sur une question politique centrale, où il y a de l’intelligence politique. Il y a notamment une aide-soignante d’Amiens qui était dans les mobilisations des Gilets Jaunes. C’est le passage le plus politique.

Il y a un fossé qui me frappe entre des forces politiques qui discutent politique, élections, mandats, et qui ne disent pas forcément des choses inutiles. Mais il y a un fossé, et c’est pour cela que j’ai dit au moment des Gilets Jaunes qu’il y avait « non-assistance à peuple en danger ». Il y avait un moment à saisir.

Il y avait la grande marche sur le climat. J’y ai vu Gilets Jaunes et Alternatiba dire « Fin du monde, fin du mois, c’est pour nous le même combat ! ». On était en décembre 2018. C’est au moment où il y avait encore des gens, y compris dans les directions syndicales, qui se pinçaient le nez en disant : « Est-ce qu’il n’y a pas des fascistes dans ce mouvement ? » Quand il y a un mouvement de masse, il y a en son sein des gens qui ont voté Front National, il y a des gens qui sont racistes. C’est le mouvement qui va faire changer les choses.

Vous avez vu Comme des lions sur PSA à Aulnay-sous-Bois ? Eh bien, dans le comité de grève qu’ils animaient, il y avait des gens qui avaient voté Front National. C’est la lutte qui fait bouger les gens. C’est la lutte qui les fait changer. Comment sur la question des violences policières, alors que ça a duré si longtemps, il y a eu l’incapacité à ce que l’ensemble des forces politiques se réunissent avec des associations, des ONG, la ligue des Droits de l’Homme, et appellent à une grande marche avec les Gilets Jaunes. En soutien des Gilets Jaunes. Face à la répression de la jeunesse et de tout le monde. Là, le rapport de force se construisait. Macron a paniqué à un moment, car il y avait une intelligence politique spontanée de ce mouvement. Y compris sur le présidentialisme.

« Le seul responsable c’est moi ! », l’affaire Benalla, vous savez… »Qu’ils viennent me chercher ! « … Eh bien on vient te chercher, mon gars. Et là, il y avait quelque chose.

Quand on parle du Limousin avec sa tradition de révolte sociale, populaire, c’est quelque chose qu’on comprend. C’est la société qui est au cœur, et c’est aux côtés de la société. Si vous relisez toutes les prises de position liées à notre travail d’information à Mediapart, c’est faire le pari de la société, y compris dans la façon dont les forces politiques évoluent. C’est la société qui les fait bouger. J’en suis ravi, ayant toujours défendu cela (et c’est ma propre histoire, ayant grandi en Martinique et en Algérie), la créolisation du monde. Je suis heureux de voir comment un homme politique comme Jean-Luc Mélenchon a repris cela. Qui donne un contenu à dire la France telle qu’elle est, telle qu’elle s’invente, c’est une France multiculturelle. C’est une richesse dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas une faiblesse ! Et c’est dans toutes nos histoires familiales, c’est ce que nous sommes. On a besoin de cet imaginaire.

La 6e République, j’y étais converti bien avant. Y compris quand je critiquais la monarchie républicaine de François Mitterrand, et que Jean-Luc Mélenchon ne supportait pas mes enquêtes, à l’époque. Je suis ravi qu’on se retrouve aujourd’hui dans cette critique. Mais il faut tout regarder. Et regarder comment la gauche, au gouvernement et au pouvoir, a renforcé cette monarchie sous Mitterrand. Puis par le choix du quinquennat, par l’inversion du calendrier. Un gouvernement dans lequel était Jean-Luc Mélenchon. Ce n’est pas une faute indélébile, simplement il faut avoir la lucidité de comprendre ça, et de comprendre qu’il n’y a pas de raccourci. « Faites-moi confiance, j’ai un beau programme, élisez-moi et tout changera », ce n’est plus possible. C’est pour cela qu’il faut des garanties. Moi, je ne me vois pas dire : “Il y a telle dynamique, il y a tel candidat, et je suis sûr que ça va changer”. J’ai vu des gens qui venaient de l’extrême gauche et qui ont rejoint le Parti socialiste. J’ai vu comment ces institutions ont transformé les gens. Elles sont plus fortes que les hommes. J’ai vu François Hollande (j’ai fait un livre d’entretiens avec lui en 2006), c’est formidable, ce qu’il dit sur le pouvoir personnel ; et j’ai vu quelqu’un se faire happer, au point de donner la main à ceux qu’il considérait comme ses pires ennemis au Parti socialiste. Je pense à Cambadelis et à Manuel Valls. J’ai vu cette déliquescence. Elle est liée à un système qui est une folie. Et là, il y a une vraie question. Si on parle de la question électorale, qu’est ce qui va se passer ? J’avais dit, avant l’élection présidentielle de 2017, que rien ne se passerait comme prévu. C’était le slogan de Mediapart. Et on peut dire que ce sera la même situation en 2022. J’ai été invité à un seul débat dans les universités d’été, celle des écologistes. Moi, je suis partisan d’une candidature la plus rassembleuse possible, qui soit collective, avec différents visages derrière le ou la candidate, et que cette candidature, sur des mesures d’urgence écologique, sociale, sur la santé, sur les questions démocratiques, etc., fasse un budget. Mais que tout ça soit adossé à l’engagement très clair d’un processus constituant immédiat, avec l’assemblée issue des législatives qui suivent. Pour créer une dynamique. Pour que ce mouvement constituant aboutisse en deux ans et qu’il soit appliqué à la personne qui porte ce projet. C’est-à-dire qu’elle ne dise pas : « Faites-moi confiance et je reste ». Parce que là, l’hubris présidentielle reviendra, quelles que soient les personnes. Le monde est trop complexe, le pouvoir isole trop, et il nous faut casser ça pour arriver à être intelligents.

Prenez la crise sanitaire. C’est l’impéritie de ce pouvoir qui nous oblige aux mesures qu’il faut prendre. En clair, il s’agit de défendre l’hôpital public. Il y a eu le mensonge sur les masques, et du coup c’est nous qui avons été punis par le confinement. Parce qu’ils n’ont pas pris les mesures qu’il fallait prendre dès janvier. Les masques, les tests, les mesures de suivi, d’organisation. Arrive l’été, obsession économique, il faut que le travailleur continue à produire, il faut que la plus-value soit dégagée, qu’on continue à s’enrichir, plus aucune consigne et des gens qui ne réfléchissent même pas à la deuxième vague, qui ne prennent pas de mesures fondamentales sur l’hôpital, qui ne réquisitionnent rien en termes de labos pour les tests. Du coup on se retrouve, dans les métropoles, dans une situation où la deuxième vague, qui était inévitable, déborde. L’enjeu ce n’est pas de nous protéger, nous, c’est d’éviter que l’hôpital public s’effondre.

Que les soignants se retrouvent avec cette situation, au-delà de leur fatigue, dramatique : devant le choix de ne pas soigner des gens, de ne plus remplir leur mission. Il faut tenir les deux bouts : ces mesures coercitives sont tout à fait dommageables, mais nécessaires parce qu’il faut arrêter cette circulation massive. Et en même temps tenir l’autre bout : la conscience que tout ça est de la faute du comment ils ont géré ça. Ils ont leur logique économiste, ce sont des productivistes, ce qui fait que le virus s’arrête à 6h du matin quand on doit prendre le métro pour aller au boulot. Au boulot, à la fac, il n’y a pas de problème, à l’école il n’y a pas de problème, il faut faire l’école pour devenir un travailleur. Et donc quand on reprend cette question de la santé, nous avons joué notre rôle de lanceurs d’alerte.

Tout est sur la table : Qu’est-ce que c’est qu’une politique de santé publique, et pourquoi nous sommes dans cette panade ? Parce que tout remonte à un seul. Et dans une folie à laquelle on s’habitue aussi, c’est un “Comité de défense” qui se réunit, pour parler de notre santé ! L’endroit où on se réunit avec les galonnés pour parler de la guerre ! C’est pour cela que je vous rappelais La Boétie, La servitude volontaire, texte fondateur de la Liberté. Quand les minorités protestantes vont s’emparer de ce texte, ils mettront comme sous-titre : « contre Un ». Le grand Un du pouvoir personnel, du pouvoir monarchique de Droit divin. Et le grand Un de ce pouvoir-là va avec le grand Même de l’identité. Parce que le grand Même de l’identité, c’est sa protection. C’est l’idéologie qui va le protéger. D’où ce discours : « Nous faisons Nation, nous faisons République », et d’où l’invention du « séparatisme ». C’est dans une interview à Valeurs actuelles, journal d’extrême droite, qu’il a sorti le « séparatisme ». Et il le sort face aux Gilets Jaunes. Et pendant un an et demi, est-ce que vous entendiez dans l’agenda que portaient les Gilets Jaunes « migrants, arabes, musulmans » ? Non, vous entendiez questions sociales, démocratiques, vie chère. Vous avez rappelé l’Assemblée des assemblées : l’intelligence, elle est là.

Ma tristesse de citoyen c’est que des forces politiques, qui sont aujourd’hui avec peu de militants, d’élus, de futurs élus, de collaborateurs d’élus, de professionnels de la politique électorale, loupent ce rendez-vous avec la société, là où se ressource la possibilité de l’intelligence collective. Je n’ai pas la réponse à pourquoi en France nous avons un taux de syndicalisation aussi bas. Le vrai problème, il est là. Evidemment, si nous avions un syndicalisme de masse… Mais nous sommes à 8%. Allez en Belgique, et regardez la vie des partis de gauche là-bas : ce sont des partis adossés à un mouvement social organisé, structuré, qui n’est pas dans une représentation minoritaire. Et là, doit s’interroger une culture d’avant-garde, une culture qui n’est pas assez de masse.

Un autre exemple : le mouvement écologiste a par la force des choses, de manière régulière, du vent dans les voiles, qui le pousse. Et ça se voit aux élections. Mais à aucun moment, cette force politique n’a créé une campagne d’adhésion de masse. Elle piétine à un nombre d’adhérents qui est infime, par rapport à l’époque. C’est comme s’il y avait la crainte de ne plus être propriétaire de la politique. Il faut revenir à des mouvements plus massifs. Il faut parier sur les mobilisations de la société, et au plus près du terrain, des solidarités.

Pourquoi vous m’avez invité ? Parce que dans mon itinéraire personnel, indépendamment de ce que j’écris, nous, dans notre profession, nous nous battons.

Or, il y avait toutes les raisons de se résigner. L’ensemble du système médiatique est aux mains des plus grandes fortunes, qui ne sont même pas des industriels de l’information. C’est une situation unique, en France ! Ce n’est même pas le cas aux USA. Ces propriétaires des médias français sont des opérateurs de téléphonie, des banquiers d’affaires, des industriels du luxe. Premier annonceur de la presse, première fortune européenne, deuxième ou troisième fortune mondiale, propriétaire du premier journal populaire Le Parisien et du premier journal économique Les Echos, et peut-être par son alliance avec Lagardère demain propriétaire d’autres médias, Bolloré, industriel de l’exploitation de l’Afrique, au cœur de la France-Afrique, propriétaire de la chaîne raciste Cnews. Voilà le paysage que nous avons, qui s’est profondément bloqué comme ça. Et nous, qu’est-ce qu’on a fait ? On a montré à notre profession qu’on peut résister. Qu’il y a des réponses, qu’on peut créer des emplois, qu’on peut vivre du journalisme, qu’on peut vivre sans publicité, qu’on peut avoir un public. Le succès de Mediapart devrait rassurer tout le monde. C’est un succès parce que ça rencontre cette dynamique dans la société, c’est pour moi le levier. C’est là qu’est l’intelligence collective qui porte des réponses et qui nous permet d’avancer, de retrouver force, parce que la lutte ça donne confiance.

Quelqu’un a parlé de « la défaite des Gilets Jaunes ». Bien sûr qu’il y a une amertume de la défaite, et vraiment de l’humiliation, parce qu’il y a eu un mépris, une haine de classe qui s’est exprimée à ce moment. Celle des milieux des “sachants” envers ce peuple qui n’est pas beau. Ça rappelait un peu la bourgeoisie lors de la Commune de Paris : « Il n’a pas belle figure, ce peuple ».

Mais pour avoir beaucoup tourné, moi j’ai vu des gens qui vivaient dans une forme d’isolement, de solitude, pas militants, pas organisés et qui ont soudain découvert des solidarités, des fraternités. Combattre, voilà ce que ça permet. C’est-à-dire qu’à titre individuel, même si on n’est pas sûr (et on sait qu’il n’y a aucune garantie), lutter, c’est la différence avec le monde de la représentation. Lui, il se dit : « Est ce que je vais être élu ? ». Nous, non. Ce n’est pas notre problème. Notre problème c’est qu’il faut d’abord lutter, et puis on verra. Il n’y a pas de garanties mais il faut lutter, il faut résister. Il faut être fidèle à ce qu’on pense et agir en fonction de ce qu’on pense. Et on se sent mieux. Il n’y a pas besoin d’être très courageux, ni très audacieux. On se sent mieux en faisant ça. Pendant les Gilets Jaunes, il y a des gens qui se sont rencontrés, qui sont sortis de leur solitude. Tous les témoignages, récits, reportages, toutes les enquêtes montrent ça, et ça n’a pas de prix. Même si il y a une défaite, cela n’a pas de prix. Car ça fait son chemin après.

Un intervenant : Je veux revenir sur cette gouvernance en France. La monarchie présidentielle, vous n’en voulez pas, on l’a bien compris. Mais faisons un peu de politique-fiction et imaginons que l’on arrive à porter un mouvement progressiste en France pour 2022, avec quelqu’un comme Mélenchon qui a le projet de changer de République. Sur cette 6e République, je me pose des questions, parce qu’il ne détaille pas. Est-ce qu’il n’y a pas le risque de reproduire une espèce de 4e République ? Ce n’était pas un régime présidentiel, c’est l’Assemblée nationale qui avait le pouvoir, et ça bloquait, ça ne marchait pas non plus. Donc : imaginez-vous les institutions de cette 6e République ? Comment elle va fonctionner ?

Un intervenant : Une question sur l’Europe, puisque vous n’en avez pas beaucoup parlé, volontairement ou pas. Mais je constate que depuis le référendum de 2005, on avait voté « non » et on a quand même la Constitution européenne. On subit une dépossession de la vie politique, citoyenne. Je voulais savoir si vous pensez que ce phénomène va continuer. La dépossession de notre souveraineté en tant que nation. Je me considère comme citoyen du monde, donc pour moi ce n’est pas un problème sur le fond. Mais pour réfléchir et agir, est-ce qu’on va encore avoir moins de forces et de voix nationales ? Et donc, du coup, une voie supranationale qui sera déconnectée des citoyens que nous sommes ?

Un intervenant : Tout à l’heure vous n’avez pas complètement répondu : êtes-vous partisan du mandat impératif ? Et puis vous avez dit souhaiter une candidature commune à gauche ; mais vous n’avez pas dit si, selon vous, elle était possible. Enfin vous avez critiqué Cnews ; mais n’est-ce pas CNN que vous vouliez dire ?

E. P. : Non, non, c’est Cnews. C’est là où il y a Zemmour.

Je réponds sur la 6e République. Et puis après sur l’Europe.

Je dis qu’il faut défaire le présidentialisme. Mais le numéro qui consiste à dire : « La lutte contre le présidentialisme c’est dans mon programme, votez pour moi, je le fais »… Non ! Je pense que c’est un processus, c’est un processus constituant. Il doit naître d’une élaboration collective. L’engagement ne doit pas être de dire : « Je vais instituer une 6e République ». L’engagement doit être de dire, et c’est possible constitutionnellement : « Si je suis élu, je suis pour une grande campagne législative pour avoir un Parlement qui représentera la diversité des sensibilités, dans laquelle j’espère avoir une majorité sur cette orientation-là, qui se transformera en Assemblée constituante, en ajoutant au Parlement une autre assemblée, citoyenne, avec des tirages au sort, des expertises, etc., et tout ça autour d’un processus qui aboutit au bout de deux ans à un référendum ». Ce référendum aurait pour objectif une présidence qui soit un peu comme une clef de voûte, comme les présidences italienne ou allemande.

Quand Macron dit la bêtise « Nous sommes en guerre », qui lui répond quelque chose d’humain, de simple ? « Non, nous ne sommes pas en guerre, la guerre suppose un ennemi » : c’est le président allemand. C’est-à-dire un président qui est garant de l’essentiel. En Italie on a eu ça, face à la mafia, sur la question des migrants. Ce n’étaient pas des présidents issus du suffrage direct.

Les républicains, depuis le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851, étaient contre l’élection au suffrage universel du Président. Pourquoi ? Parce que ça lui donne une légitimité disproportionnée. De Gaulle, dans un climat de guerre civile (la guerre d’Algérie, le putsch) va surfer sur les putschistes, et en leur tendant la main et finalement en se retournant contre eux, il va passer à cette constitution de la 5e République (pas tout de suite, mais après l’attentat du petit Clamart) qui donne au Président une puissance totale.

Maintenant, on doit défaire ça. C’est-à-dire qu’il n’y ait plus de Président qui ait une légitimité supérieure à toutes les autres. Donc s’engager dans un processus constituant, s’engager à faire face à la catastrophe par des mesures immédiates.

La 4e République sert de caricature, avec ses crises de régime. Mais la crise de régime était très liée à une crise géopolitique immense. Le monde nous a sauvés : en 1943, pour que la France soit à la table des libérateurs, il fallait que De Gaulle ait réussi à avoir une armée. On a Guingouin ; on a Vernant à Toulouse ; on a quelques compagnons de la Libération, des chefs de la Résistance intérieure. Mais De Gaulle, son levier, c’était avoir une armée. Ce n’était pas la Résistance, même s’il y a eu le travail de Jean Moulin. Quand il y a la capitulation à Berlin, le représentant des Allemands a dit : « Mais qu’est-ce que font les Français en face ? » Pour lui, les Français étaient de leur côté, les autorités françaises, la majorité des élites françaises étaient du côté des Allemands. C’est le vote des 9 et 10 juillet 1940 à Vichy : la majorité des députés (sauf les communistes et les quatre-vingts déutés qui sauvent l’honneur) suicide la 3e République et donne les pleins pouvoirs à Pétain. Ce sont des choses dont il faut se souvenir. Le régime de Vichy ne supprime pas le drapeau tricolore, ne supprime par la Marseillaise, ni le 14 juillet. Alors quand on dit qu’il faut savoir chanter la Marseillaise, défiler le 14 juillet… c’est ça, la République ? Non, ça ne suffit pas.

Et que change Vichy ? Il change la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » pour « Travail, famille, patrie » ! C’est donc le contenu de la République qui nous importe, et non pas les symboles. Je dis ça pour tout ce qui nous empoisonne dans le débat aujourd’hui, la régression du débat.

Et donc j’en reviens à la 4e République. En 1943, les Forces françaises libres, c’étaient 66% de troupes coloniales et 18% de Légion étrangère, le reste entre guillemets était « français de souche ». C’est le monde qui est venu à notre secours. Et qu’est-ce qu’on a fait à ce monde, en 1945 ? Sétif, Madagascar, l’Indochine, l’Algérie : on a dit « Basta ! Vous êtes venus à notre secours pour défendre les idéaux, mais maintenant basta !”

Aimé Césaire dit en 1941 : « L’ombre menace. Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre ». Qui écoute ce message ? Le jeune Frantz Fanon ment sur son âge pour rejoindre la France libre au Maghreb. Voyez comment tout cela a été trahi. Frantz Fanon, le psychiatre qui ensuite va épouser la cause de l’indépendance algérienne, et va écrire les Damnés de la Terre, tous ces livres qu’aujourd’hui la jeunesse retrouve parce qu’ils posent toutes les questions qui sont au cœur de notre société d’aujourd’hui. J’ai connu un de ces compagnons de combat, l’avocat martiniquais Marcel Manville, qui a longtemps été communiste. Ils ont vu l’humiliation. Les Antillais étaient vus comme “supérieurs” aux tirailleurs africains. Ils ont vu ce racisme. Et donc on a trahi la promesse, auprès des peuples qui sont venus à notre secours. La 4e République, c’est de ça qu’elle a crevé, c’est ça ses crises à répétition, et non pas le régime parlementaire.

Prenez les lois durables de notre pays, les lois solides. (Je crois que Mélenchon avait fait une bonne statistique sur le nombre de lois qu’on a faites sur la sécurité et l’immigration depuis 35 ans. On en fait tous les ans, ce qui veut dire qu’on ne fait pas des lois pour les appliquer, on fait des lois pour nécroser, aggraver tout cela). Mais il y a eu des lois fondatrices, toujours valides : les lois scolaires, la loi sur la liberté de la presse, les lois sur les associations en 1901, la loi de 1905 qu’il ne faut pas laisser remettre en cause, parce que c’était une loi formidable, c’était une loi pour passer à la question sociale. Sortir de l’obsession religieuse pour passer ensuite aux questions sociales : c’est comme ça qu’elle est portée par Jaurès, par Aristide Briand, par De Pressensé, par Ferdinand Buisson. Ils le disent explicitement. Ils affrontent des républicains qui utilisent la question religieuse (“Sus aux corbeaux ! Sus à l’Eglise réactionnaire !”) pour ne pas s’occuper de la question sociale. Ces grandes lois sont formidables, c’est la résistance à l’extrême droite naissante, puisque c’est ça l’affaire Dreyfus, le boulangisme qui menace de faire tomber la République, la naissance de l’antisémitisme moderne, les campagnes très virulentes, la violence, etc. Surmonter une période de « terrorisme » liée à l’humiliation de la Commune.

La première partie de la 3e République, depuis 1878, 1879, quand la République revient chez elle, jusqu’à 1914, c’est formidable. C’est un moment d’inventions parlementaires, de discussions, de tâtonnements. Lisez les chroniques de Jaurès. Il faisait comme des blogs, il rédigeait dans les trains, il n’arrêtait pas de raconter le débat, il rendait compte en permanence de ces débats. Cette élaboration collective, c’est ça qu’on doit retrouver. On ne peut pas avoir cette imbécillité collective qui finalement n’arrête pas d’aggraver la situation.

On a un énième état d’urgence sanitaire sans aucune consultation du Parlement. On n’a eu que six parlementaires qui ont refusé la façon dont on s’est saisi des attentats pour faire renaître l’état d’urgence digne de la guerre d’Algérie, et qui est depuis entré dans le Droit commun ! La solution, ce n’est donc pas de dire : « Je vous ai préparé la 6e République ! » Non, c’est de dire : « Je vous confie le renversement de ce présidentialisme. Je m’occuperai pendant ce temps-là des mesures d’urgence à prendre, avec leur budget ». Et c’est très simple de se dire qu’il y a des mesures d’urgence, sur le climat, sur les questions démocratiques, sociales, de santé. Voilà, l’intelligence collective elle est là. Et il y aura un processus constituant qui mettra à bas ce présidentialisme pour passer à une République délibérative, participative, collective.Et la question du mandat impératif est à discuter là-dedans. Je n’y ai pas personnellement assez réfléchi pour vous dire si je suis « pour » définitivement.

Un intervenant : Qu’est-ce que c’est, le mandat impératif ?

E. P. : Le mandat impératif, c’est que la personne qui est élue, l’est sur des engagements. Ces engagements, c’est son mandat. Si elle ne tient pas un de ces engagements, elle n’a plus son mandat. Le mandat qui lui a été confié est impératif. En fait, c’est un débat très ancien. En élisant des représentants sur une orientation politique, ou bien on leur confie notre destin et c’est eux qui discutent et élaborent la réponse. Ou bien on dit : « Nous discutons ici même de la réponse et nous élisons quelqu’un qui va porter notre réponse et qui est sommé d’être fidèle à notre réponse”. Tout dépend sur quelles questions il faut le mandat impératif, parce qu’il y a bien des moments où il y a des questions plus complexes. Peut-être qu’il faut se dire qu’il y a des questions pour lesquelles on ne peut pas faire confiance à la délibération, parce que cette question est trop grave et qu’on a décidé que cette question, ceux qui sont élus doivent impérativement la respecter.

Ce sont des débats très anciens. Est-ce que les représentants sont dépositaires de la volonté populaire ? Ou est-ce que la volonté populaire s’impose aux représentants, aux élus ? Il faut prendre le temps d’une négociation, d’une discussion. Il y a plein d’élaborations, il y a plein de personnes qui tiennent des conférences en s’autorisant de leurs propres connaissances et savoirs.

Encore une fois, moi je pense que l’on est intelligent à plusieurs. Ce serait ridicule de dire : « Voilà mon programme présidentiel ». Je ne suis pas candidat, je vous rassure.

J’en viens à la question non seulement de l’Europe, mais du monde. Ce n’est pas un hasard effectivement si je n’ai pas parlé de l’Europe. Qu’est-ce qui est en crise sous nos yeux ? Ce n’est pas seulement une Europe qui marche sur la tête. Vous avez peut-être vu le film de Costa-Gavras Adults in the room : comment les banques et la logique économique l’emportent sur la logique démocratique. C’est ce qu’a mis en évidence la crise grecque.

La vraie question pour moi, ce n’est pas seulement d’être citoyen du monde, c’est que l’on ne peut répondre à ces défis dont nous parlons que dans le multilatéralisme.

La vraie crise que nous vivons aujourd’hui, qui dépasse l’Europe, c’est la fin du multilatéralisme. Ce que fait Trump, au niveau de la politique mondiale, est criminel. Trump met fin à tout multilatéralisme. Il y a un formidable Secrétaire général des Nations Unies aujourd’hui, c’est un Portugais : Antonio Guterres. Ce qu’il dit est très bien, mais on ne l’entend pas.

En clair, les Nations Unies qui sont nées de la catastrophe mondiale, sont éclipsées par ce qui se passe actuellement. Quand Trump met fin à l’accord sur le nucléaire iranien de manière unilatérale, l’administration précédente l’ayant négocié, l’Europe l’ayant négocié, l’Europe et notre pays se couchent. Non seulement il y met fin en accroissant les dangers du monde, mais il dit : « Les entreprises européennes qui continueront à commercer avec l’Iran seront sanctionnées sur le marché américain. Le service des abonnés de Mediapart a reçu un mail de l’ambassade des États-Unis nous demandant de signer une attestation pour pouvoir renouveler les deux abonnements qu’ils ont à Mediapart. Cette attestation est issue d’un texte qu’a signé Trump en août dernier. Elle dit qu’on s’engage, nous, petite entreprise de presse française, à n’utiliser aucun équipement des entreprises chinoises de télécommunications et de télésurveillance ! L’argument est la sécurité, mais pas du tout : c’est idéologique. J’ai évidemment fait une belle réponse à l’ambassade des États-Unis pour décliner cette demande. Je suis sûr que d’autres médias ont simplement signé ce truc comme une formalité, c’est une question de principe. Mais imaginez l’ambassade de Chine qui nous demande de nous engager à ne pas utiliser Google, Facebook, Apple, Amazon, Microsoft. Nous revivons de nouvelles logiques impériales unilatérales. Alors que, certes avec des défauts, nous avions construit ce monde sur le multilatéralisme.

La question, c’est que l’Europe est absente dans ce contexte. Nous ne l’entendons pas. Regardez comment Macron, qui se réclame européen, prétend faire de la diplomatie mondiale. Il va au Liban en tant que protecteur du Liban, il s’est fait ramasser tout de suite et les Américains sont passés derrière, ont fait des deals, et sa parole n’a servi à rien. Comme si tout seul il pouvait inventer une réponse pour le Liban ! Il va dire : « Le président biélorusse doit quitter le pouvoir ». Au nom de quoi ? Il y a un mouvement populaire, qu’il faut soutenir. Cet unilatéralisme devient la règle du jeu des vieilles puissances. Macron est dans une forme d’unilatéralisme dans son comportement au sein de l’Europe. Et Trump à l’échelle du monde.

Donc sur l’Europe, je ne sais pas quoi vous dire. Ma focale, je la déporte au-delà de l’Europe. Mais je ne crois pas à une quelconque réponse de notre côté dans le retour à une souveraineté nationale qui ne soit pas dans le dialogue, dans la discussion, avec d’autres nations. Le repli ne peut pas être une réponse. Regardez ce que la crise sanitaire nous amène à faire : fermer les frontières, immobiliser les peuples. Et là se met en place un imaginaire du repli, de l’indifférence. Des gens essayent de faire bouger l’Europe, même si institutionnellement elle marche sur la tête. Mais je ne crois pas que se replier sur nous-mêmes permette d’affronter les défis du monde. On ne peut pas y échapper.

Juste en petit cadeau, pour la nuit, ce livre qui aurait pu s’appeler « Pour l’égalité » ou « Pour les minorités ». J’espère qu’il y aura d’autres livres à l’image de mon Pour les musulmans, dans des pays à majorité musulmane : “Pour les chrétiens”, “Pour les juifs”, “Pour les agnostiques, pour les non-croyants”, “Pour les sunnites” dans un pays à majorité chiite, etc. J’écris de ce point de vue-là, pour la cause commune de l’égalité, et pas du tout d’un point de vue identitaire, qui figerait quiconque dans une identité. Ce livre a provoqué beaucoup de rencontres dans les quartiers populaires, et un jour j’ai été invité par un compagnon de Guingouin, à Montreuil dans le lieu d’Armand Gatti. C’était une réunion d’un collectif qui s’appelait « Les mamans toutes égales », qui se mobilisait face au refus qu’elles accompagnent les sorties scolaires parce qu’elles portent un foulard. Des mamans très diverses et beaucoup plus militantes que d’autres qui leur font des leçons de laïcité. Notamment, il y avait une déléguée de la FCPE qui racontait que (comme tout cela dépend des établissements et des écoles) un jour une institutrice lui avait dit : « Mais madame, comme vous avez votre foulard, votre foi, pourquoi vous ne mettez pas vos enfants dans des écoles coraniques ? » Et la jeune femme avait répondu : « Mais vous savez, il n’y a pas écrit musulmane, là ». Cela veut dire : moi j’ai ma foi, mais je veux que mes enfants se mélangent avec d’autres, fassent leur chemin dans l’école laïque, républicaine. C’étaient des femmes qui animaient, de toutes origines, et j’étais le seul homme invité à parler. Et à un moment une de ces femmes m’a fait découvrir une phrase qui a fait son chemin. J’ai vu qu’Edgar Morin l’avait envoyée sur les réseaux sociaux récemment. J’en ai retrouvé l’origine : c’est un homme de Suisse alémanique qui faisait un commentaire autour de la montée des barbaries en Europe, au temps du nazisme. Cette phrase est la suivante : « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ». Ne restez pas dans vos pantoufles.