Sexe, nature, genre : nouveaux territoires du capitalisme ? Jacques Wajnsztejn

Sexe, nature, genre : nouveaux territoires du capitalisme ?

Cette soirée se fera autour du livre de Jacques  Wajnsztejn, « Rapports à la nature, sexe, genre et capitalisme » (Acratie, 2014).                              critique du capital : classes, genre, races / marxisme et intersectionnalité...

Comment est-on passé de mouvements généraux d’émancipation pour qui la particularité (être prolétaire, être femme) ne correspondait qu’à un point de départ vers autre chose, à des mouvements pour qui la particularité est point de départ et point d’arrivée (par exemple la lutte pour la parité politique plutôt que la lutte pour la fin d’une politique séparée et professionnalisée ; par exemple la défense de la hiérarchie statutaire et salariale plutôt que l’égalisation des conditions) et donne lieu à des revendications pour des droits particuliers et à des pratiques proches du lobbying ?

Comment est-on passé d’analyses en termes de généricité («  l’Internationale sera le genre humain « ) à celles en termes de genres identifiés à des catégories de sexe ?

Comment est-on passé du macro -désir de révolution aux micro -révolutions du désir ?

C’est ce à quoi essaie de répondre le livre de J. Wajnsztejn : Rapports à la nature, sexe, genre et capitalisme (Acratie, 2014).

Dans le premier tiers du XXème siècle, les transformations de la société de classes entraînent la crise du sujet bourgeois et laissent place à un individu atomisé. Si la psychanalyse apparaît à la même époque et essaie de rendre compte de cet éclatement du sujet, elle a aussi contribué à autonomiser la sexualité par rapport à la totalité de la sensibilité humaine.

Toutefois, jusqu’au milieu des années 1960, la sexualité restait reliée aux déterminations à la fois naturelles et sociales des hommes et aux institutions étatiques qui la contrôlaient et la réprimaient (lois favorisant la famille conjugale, lois sur les mœurs, censure idéologique et artistique). C’est ce qui change avec les bouleversements de la décennie 1965-1975. La révolte contre  » le vieux monde  » est à la base d’une puissante dynamique de désinhibition qui est vécue sur le mode d’une libération et ce, dans le cadre d’un mouvement d’émancipation général. Le mouvement des femmes en fournira l’expression la plus marquante. Il enclenche une  » libération sexuelle  » qui certes est un mouvement de désinhibition mais qui renforce la première autonomisation de la sexualité.

Avec la défaite du cycle de luttes précédent et le développement d’une nouvelle dynamique capitaliste (années 1980) qui pénètre tous les aspects de la vie quotidienne se produit une nouvelle autonomisation quand le sexe physique n’est plus perçu que sous sa forme sociale construite de «  genre  » et non plus dans ses déterminations à la fois naturelles et sociales. L’individu démocratique égogéré peut prononcer son credo :  » C’est mon choix  » et jongler avec les genres puisqu’ils ne correspondraient plus qu’à des rôles normés ou choisis, qu’ils n’ont pas de substance intrinsèque ou que celle-ci est transformable grâce aux nouvelles technologies.

Cette croyance en des identités multiples et changeantes qui transforment tous les désirs en besoins résonne en écho des flux sans frontières du capital et de ses marchandises. Cette  » perspective  » conduit au paradoxe d’une situation où l’horizon révolutionnaire semble bouché, mais les potentialités générales sans limites ! Ce qui en découle logiquement, c’est que la dimension critique de toute analyse de cette situation devient impossible ou est marginalisée et maltraitée.

C’est que les « théories du genre » (oui, elles existent, comme le reconnaissent des auteurs qui sont à leur origine) sont partie prenante de la capitalisation en cours de toutes les activités humaines. Simplifiées à l’extrême elles peuvent même se faire idéologie d’État comme dans un projet récent de l’Éducation nationale en France ou à travers les directives européennes. On comprend mieux alors pourquoi elles reçoivent l’appui, d’une part des médias (les pages « idées » du journal Le Monde et le lobbying quotidien du journal Libération se manifestent par le déni et l’emploi unique de la formule « prétendues théories du genre ») et d’autre part de l’université, où elles cherchent à obtenir une légitimité en se présentant comme parole scientifique modeste (et non comme théorie, car aujourd’hui théorie égale idéologie) à travers le doux euphémisme des « études de genre ». Ce que l’on comprend moins, c’est pourquoi la gauche, de la plus modérée à la plus extrême, s’en réclame ou du moins les prennent pour argent comptant, comme si elles étaient des suites de l’ancien mouvement de subversion de ce monde.

Notre intervenant :

Ancien militant du Mouvement du 22 mars 1968 lyonnais, cofondateur de la revue Temps Critiques en 1989, auteur de nombreux ouvrages dont Capitalisme et nouvelles morales de l’intérêt et du goût (L’Harmattan, 2001) et de Après la révolution du capital (L’Harmattan, 2007), ancien enseignant de sciences économiques et sociales en lycée.

Compte-rendu :

avec Jacques WAJNSZTEJN (le 18 juin 2015)

Marc Guillaumie :

Nous accueillons Jacques Wajnszstejn qui a écrit le livre Rapports à la nature, sexe genre et capitalisme, à partir duquel nous allons débattre. Jacques Wajnszstejn est marqué par des connaissances très fines, précises et nombreuses relatives au mouvement féministe depuis les années 70, notamment.

Il me semble que tu dénonces une dérive, depuis cette époque jusqu’à nos jours. Auparavant, les individus s’inscrivaient dans un mouvement de revendications à partir de leur particularité, à partir de leur être. Ainsi, leur point d’origine permettait de viser l’avenir, alors qu’aujourd’hui ils ont dérivé vers une sorte de quête identitaire ancrée dans le présent. Je te cite :  » le désir de révolution est devenu une révolution du désir « . Tu donnes comme exemple le slogan «  parce que c’est mon choix ! « .

Dans la société où les individus se retrouvent atomisés, il y a une crise du sujet bourgeois : les désirs sont devenus des besoins. Tu dénonces, il me semble, une «  capitalisation  » des activités humaines, c’est-à-dire le fait que le capital ait pris le pouvoir sur les désirs des individus, y compris d’ailleurs en ce qui concerne les théories du genre. Tu dis que finalement le mouvement féministe s’est retrouvé en partie englué dans ces problèmes-là.

Il y aurait à présent une révolution qui serait celle du capital. Par une sorte de retournement, le capital réorganise toute la société, alors qu’autrefois les actions révolutionnaires émanaient du travail, des travailleurs. Une sorte d’inversion s’est donc accomplie. La classe ouvrière s’est retrouvée émiettée et une reconfiguration de l’homme, de la femme, du rapport à la nature ainsi qu’à notre propre nature (ce que je suis) s’est opérée. Le désir serait ainsi subverti au service du capital. L’individu serait  » egogéré « . Et l’énorme développement technologique actuel ne fait qu’encourager cela.

Dans la configuration sociale et dans le monde que nous connaissons, il nous a semblé que de telles questions, de telles analyses étaient fort intéressantes. Je te cède donc la parole pour les développer.

Jacques Wajnsztejn :

Dans mon texte de présentation (cf. La Lettre n°178) je montrais une différence entre les mouvements des années 1960-1970 et ceux des années suivantes. Si on considère le féminisme et les mouvements prolétariens tels qu’ils se sont développés en France et en Italie à la fin des années 1960, la perspective était de partir d’une particularité de classe ou de sexe, mais dans une vision d’émancipation générale. La perspective restait toujours ce que j’appelle la communauté humaine (ou le communisme). On ne partait pas de sa particularité pour s’y enfermer, même s’il y a toujours eu cette tendance. Ainsi l’histoire du mouvement ouvrier est contradictoirement l’histoire d’une tentative d’affirmation du travail (de sa valeur) et en même temps une certaine négation de ce travail en tant qu’aliénation et exploitation. Il y a toujours les deux côtés. A l’intérieur du mouvement féministe, il y a eu aussi, dès le départ, des tendances qui ont cherché à développer une sorte de lutte des sexes, de haine des sexes. Par exemple, Valerie Solanas aux USA et son Manifeste SCUM1 ou en France, Christine Delphy2 qui a progressivement développé l’idée que l’homme serait l’ennemi principal et pas simplement un dominant parmi d’autres dominants.

A partir des années 1980 avec la retombée des luttes, par exemple féministes, ou tout au moins leur résorbtion institutionnelle dans un féminisme plus ou moins d’Etat, il se produit une radicalisation qui va poser la question des particularités sous une forme identitaire.

Pour prendre une analogie : dans les premiers temps du mouvement féministe, y compris aux USA, le mouvement a eu les mêmes motivations que le mouvement des droits civiques. D’abord, dans ce mouvement, les Afro-américains et les Blancs coexistent et se maintiennent ensemble pendant un temps assez long dans le cadre de la lutte des droits civiques. De même, dans le féminisme américain, les groupes mixtes femme-homme existent aussi pendant tout un temps. En France, le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) a une configuration mixte jusqu’à ce que des groupes exclusivement féminins apparaissent quelques temps après sa fondation.

Ces identités spécifiques finissent par se renforcer et se développer en tant que telles. Dans le cas du féminisme radical, on va passer du patriarcat comme élément dans la structure du capitalisme (même s’il existe bien antérieurement), à une conception qui fait du patriarcat un véritable système. Un système indépendant du capitalisme, qui finalement ne repose pas tant sur la domination des hommes que sur la norme hétérosexuelle. C’est l’hétérosexualité qui devient alors l’ennemi principal. On assiste à un véritable glissement de l’ennemi principal qui passe du capitalisme à l’homme puis à l’hétérosexualité. D’où l’insulte d’  » hétéro-flic « .

Tout cela se fait parallèlement à ce qu’on pourrait appeler un mouvement d’individualisation et d’atomisation, au regard des classes sociales telles que les avait définies le meilleur marxisme. C’est-à-dire, d’un côté, la  » classe en soi  » (qui existe objectivement dans sa constitution de force de travail) et de l’autre la  » classe pour soi  » (dans sa conscience et avec les perspectives qu’elle peut avoir, donc dans sa dimension politique).

Quand je parle de  » révolution du capital  » ce n’est pas un jeu de mots. Ce n’est pas l’inversion de la révolution prolétarienne. Pendant les années 1960-1970, même si ce qu’on appelait la révolution prolétarienne n’était pas forcément à l’ordre du jour, un bouleversement s’est opéré dans un certain nombre de pays, avec des effets au niveau mondial. Dans les années 1980 ce mouvement était défait mais en même temps on avait paradoxalement l’impression que la défaite n’était pas saisissable. Ainsi, dans leurs vies quotidiennes et même au travail, les gens ont continué à penser qu’ils bénéficiaient des retombées de cette époque (normes changées, tabous tombés, conditions de travail améliorées). Les désirs les plus divers (sexuels, de l’imagination, de consommation, de voyage, etc.) continuaient de se manifester. La défaite du mouvement des années 1960 n’a donc pas été vraiment ressentie. Cette  » continuation  » s’est faite progressivement dans l’atomisation, l’individualisation.

C’est ce que l’on peut appeler un «  individualisme propriétaire « . Il ne s’agit pas d’une question de propriété au sens immobilier ou actionnarial, mais plutôt d’une idéologie que traduisent des slogans comme  » c’est mon choix  » ou pour le féminisme  » mon corps est à moi « . Aujourd’hui, sur la question de la prostitution, le développement de cet individualisme propriétaire a fait glisser la revendication  » mon corps est à moi  » vers  » mon corps, je peux le vendre « . Ceci correspond actuellement à la revendication de reconnaissance des travailleur(se)s du sexe, lesquel(le)s considèrent finalement que c’est une liberté (un droit) de pouvoir vendre son corps. A contrario, si l’on dit «  mon corps est moi  » et non «  mon corps est à moi  » on ne se situe plus dans cet individualisme propriétaire car on refuse la dissociation de sa personne. Idem pour ce qui est de la Gestation Pour autrui (GPA) où il y a dissociation entre la tête et le corps. On passe par le corps de quelqu’un d’autre pour procréer. Cela fait également partie de ces stratégies très individualisées correspondant à l’individu  » egogéré « . En créant de la sorte son propre entreprenariat, cet individu-là se place en concordance avec le mouvement actuel du capital.

Au début des années 2000 j’écrivais Capitalisme et nouvelle morale de l’intérêt et du goût. Le mot d’ordre était alors  » le privé est politique « . Dans le contexte de défaite dont j’ai parlé précédemment, quand le privé se fait politique, ce n’est jamais qu’une façon déguisée de faire valoir ses intérêts en faisant passer ses préférences pour une ligne politique (de classe).

Cette question que je considère comme périphérique a pris beaucoup de place dans l’actualité. Dans la presse, aujourd’hui, le nombre d’articles sur  » les théories du genre qui ne seraient que de prétendues théories du genre  » est impressionnant. Les politiques ont aussi beaucoup agité cette question avec des projets de loi sur le mariage homosexuel, sur la Procréation Médicalement Assitée (PMA), sur la GPA, etc. Il m’a donc semblé nécessaire de revenir sur cette question en la recadrant de façon plus générale. Alors pourquoi avoir choisi comme titre du livre pour en traiter Rapport à la nature, sexe, genre et capitalisme ? Parce qu’il me semble que, sans cet éclairage-là, on peut discuter à perte de vue et se retrouver bloqué avec la revendication «  c’est mon choix ! « . Si on discute des questions de nos désirs sans parler des rapports à la nature, sans parler de ce qu’est la nature humaine (même si c’est mal vu de parler de nature humaine dans les milieux d’extrême gauche), si on ne réfléchit par sur comment on conçoit, non seulement l’environnement (nature extérieure) mais nous-mêmes en tant qu’êtres humains, on peut dire tout et n’importe quoi et finalement ne pas rencontrer de limites. Cela permettait aussi de faire la passerelle avec  » la révolution du capital « . Parce que, si l’on dit souvent que le capitalisme est en crise depuis les années 1970-1980, celui-ci s’est complètement redynamisé et cherche à repousser toujours plus loin ses limites, de sorte qu’on a l’impression qu’il n’en a pas. Nous, nous pensons qu’il en a, mais ne s’agit-il pas d’une croyance ? Qui peut croire à cette crise finale du capitalisme annoncée par les plus grands économistes depuis les années 1920 et toujours repoussée ? On s’aperçoit que le capitalisme connaît des crises cycliques, non définitives. En même temps ses crises ne l’affaiblissent pas mais semblent au contraire lui redonner un sursaut et un certain dynamisme. Il semble reculer lui aussi ses limites.

Nous nous trouvons dans une situation complètement paradoxale où on dit que le système est en crise mais dans le même temps celui-ci paraît de plus en plus puissant et semble n’avoir plus d’ennemi en face de lui. Par ailleurs, les individus que nous sommes semblent réduits à l’impuissance du fait de notre atomisation. L’idée alors se répand qu’il y a de nouvelles formes et puisque nos désirs correspondent à des besoins, ceux-ci doivent être transformés en droits qu’il est légitime d’obtenir. La jonction se fait. Ainsi la Commission européenne accompagne les revendications catégorielles et identitaires demandées par les gens. Elle fournit l’argent qui finance, par exemple, les études de genre ou les différents mouvements contre les discriminations. Comment expliquer cela ?

Une sorte de correspondance existe entre le mouvement du capital et le mouvement des  » identités nomades « . Donc, reposer le rapport à la nature était aussi reposer la question des limites, question de limites qu’on pose assez naturellement aujourd’hui avec le souci écologique, souci à la fois entré dans les mœurs et aussi quelque peu dans le mouvement du capital. Mais il y a distorsion entre les limites devenues visibles des ressources naturelles et le développement de la technologie qui pousse de son côté à une illimitation. Le développement actuel des technologies a été un mouvement dévastateur, aussi bien du côté du capital (la circulation du capital et de l’information ont été accélérés de façon incroyable) que du côté des individus consommateurs compte tenu de la miniaturisation extrême de ces technologies qui se trouvent dotées d’une puissance sans précédent. Internet, par exemple, permet de convoquer en ¼ d’heure une manifestation de milliers de gens. D’ailleurs, ce côté-ci (l’explosion des technologies et sa puissance) ne reçoit que très peu de critique alors que les deux sont bien liés. Ainsi Google a proposé à ses salariées cadres de congeler leurs ovocytes pour qu’elles puissent enfanter après leur période de productivité maximum (après 45 ans).

Quand je parle du  » mouvement du capital « , il ne s’agit pas du capital qui serait une structure inerte monstrueuse (le  » capital automate « ), face à nous, et contre laquelle il faudrait lutter. Non. Si nous employons ce terme «  mouvement du capital  » c’est que nous ne pouvons plus utiliser celui de  » bourgeoisie « , ni celui d' » idéologie bourgeoise « . Bien avant 1968, l’idéologie bourgeoise était une conception du monde assez vaste à laquelle la classe ouvrière a participé par l’intermédiaire de la notion de  » progrès  »,

Par rapport aussi à la question des machines. C’était une conception du monde avec des normes très précises qui, en fait, étaient culturellement très souvent des normes de l’Ancien régime. Il y avait donc un décalage très fort entre la dynamique du capitalisme de l’époque bourgeoise et la société bourgeoise elle-même qui était finalement restée assez aristocratique. Le bourgeois cherchait à copier l’aristocrate. Ce modèle là était d’une normalité absolue, même s’il y avait une immoralité des individus eux-mêmes, tels que les montrent les caricatures faites par les dessinateurs révolutionnaires comme Gross et autres dans les années 1920 en Allemagne. En tant que classe et en tant que conception du monde, les valeurs de la bourgeoisie, comme celles de la classe ouvrière, reposaient plus sur l’effort, sur l’épargne, sur l’accumulation, et finalement sur le travail (exploité).

C’est ce qui va changer avec le nouveau dynamisme qui va se développer, suite à ce mouvement de subversion assez généralisé, mouvement qui n’est pas uniquement politique puisque les mouvements politiques des années 1960-1970 ont eux-mêmes été précédés par ce qu’on peut appeler le mouvement et la révolte de la jeunesse aux USA : les beatniks, James Dean, le rock, etc. Tout un ensemble de choses qui déjà révolutionnait se sont greffées sur des mouvements sociaux : un alliage entre ces mouvements subculturels de la jeunesse et des mouvements politiques gardant un idéal révolutionnaire classiste (de lutte de classes) assez classique, plus ou moins liés à l’histoire du mouvement ouvrier. Après la défaite, tout cela a cessé de converger mais l’élan est resté. Ce n’est donc pas une récupération qui s’est produite mais plutôt une dynamique. La propulsion n’a plus eu les mêmes agents, en quelque sorte (même si certains agents révolutionnaires sont devenus des agents du capital).

La plupart des personnes ayant participé aux mouvements des années 1960 et 1970, encore vivants, n’ont pas été au pouvoir mais certains, souvent de bonne foi, se sont retrouvés dans leur élément avec la nouvelle situation (Daniel Cohn-Bendit, par exemple). Cette situation-ci est très différente. Elle ne repose plus sur une conception du monde ordonnée (la théorie du chaos3 est passée par là), ce n’est plus une conception du monde reposant sur une normativité, mais sur l’idée que le développement peut se faire aussi bien à partir de la normalité que de l’anormalité. D’où à un certain moment la mode des fous, par exemple : plus personne n’était fou, ce n’était qu’une façon de s’exprimer… Tout est devenu possible, il n’y a plus de normes, ni de valeurs absolues. Il ne reste que des valeurs avec des petits  » v « . Ce sont des valeurs nomades, flexibles, mobiles. Ainsi, le mariage homosexuel revitalise le mariage, même si la plupart des homosexuels ne se sentent pas concernés par le mariage. Le mariage n’est plus un sacrement mais il sera tout de même entretenu voire fortifié. C’est la même chose pour la famille. Tout le monde tape sur la famille qui ne ferait pas son boulot, pourtant la famille se développe. C’est même une structure importante qui permet en particulier d’amortir les difficultés économiques et de redistribuer de l’argent. Ainsi toutes les formes peuvent être autorisées pourvu qu’elles fonctionnent un tant soit peu, soient productrices de socialisation, de consommation et participent à la reproduction sociale.

Il n’y a plus de norme, tout est possible mais il reste des tabous. En ce qui concerne les questions sexuelles le sado-masochisme est par exemple très en vogue. Les tabous (règles d’exogamie et d’inceste, pédophilie) sont là comme repère. Aux USA, on trouve côte à côte toutes les permissivités et tous les tabous : dans tel Etat la sodomie est un quasi-crime et pas dans celui d’à côté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de résistances, culturelles et politiques :  » Tea party  » aux USA,  » La manif pour tous  » en France… Le mouvement du capital n’est pas sans heurt.

On a beaucoup gaussé le terme «  libéral-libertaire « , mais il correspond à quelque chose. Quand l’individu bourgeois est sorti de sa coquille et que l’idée d’individualisation s’est développée (les individus étant considérés comme premiers par rapport à la société), des théories sont réapparues, celle d’Hobbes par exemple : la guerre de tous contre tous. Il fallait régler à l’époque, un peu comme aujourd’hui, les particularismes qui cherchent toujours le poil à gratter qui fait que le dominé est toujours un dominant, que c’est une chaîne sans fin de dominations, qu’il y a le «  super salaud  » qui est le vieux, homme blanc, mangeur de viande, hétérosexuel. Cependant il y a des salauds moins salauds : par exemple aux USA, les vieilles lesbiennes blanches contre les jeunes lesbiennes afro-américaines. Pour éviter cette guerre de tous contre tous, il faut un Etat libéral et minimal doté seulement de fonctions législatives et policières qui garantissent les contrats, lesquels permettent que tout se passe bien entre les gens. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui quand les contrats de travail sont transformés en contrats commerciaux. C’est aussi aux USA les contrats, initiés dans le règlement de certaines universités, qu’on pourrait appeler contrats d’activité sexuelle par lesquels les étudiants hommes doivent clairement signifier leurs actes à l’attention des étudiantes femmes pour que cela ne soit pas considéré comme un harcèlement ou une agression. L’existence d’une liberté (en l’occurrence sexuelle), donc de guerre des sexes et de viol potentiel, fait que chaque acte dans la chaîne du comportement de l’homme vis-à-vis de la femme doit être clairement caractérisé par contrat ou quasi-contrat. Ces contrats  » commerciaux  » peuvent être remis en cause à tout moment, comme le PACS, le mariage à la carte ou à l’essai.

Dans le mouvement du capital tout est possible, il n’y a pas d’inhibition et finalement pas de limite. Le rôle des médias, autrefois les journaux, aujourd’hui la télévision qui finance le cinéma, comme puissances financières, comme passeurs d’information et faiseurs d’opinion, est très important pour lever ces inhibitions.

Compte-rendu réalisé par

Francis Juchereau.

La suite du compte-rendu dans le prochain numéro.

Notes :

1/ SCUM Manifesto est un pamphlet anarcha-féministe écrit en 1967 par la new-yorkaise Valerie Solanas qui préconise  » …dans un éclat de rire… de supprimer le sexe masculin « . “Solanas a cerné le cœur de la domination masculine, en a saisi le langage et l’a entièrement condamné dans un éclat de rire assassin » (Wikipedia).

2/ Christine Delphy est une sociologue française, chercheuse dans le domaine des études féministes ou études de genre. Dans son livre L’Ennemi principal, économie politique du patriarcat, elle met en avant le travail domestique comme base d’un mode de production distinct du mode capitaliste. Ce mode de production repose sur l’institution familiale par laquelle la force de travail des membres d’un foyer appartient au chef de famille

3/ La théorie du chaos traite des systèmes dynamiques qui présentent un phénomène fondamental d’instabilité appelé  » sensibilité aux conditions initiales.” Pour ces systèmes, une modification infime des conditions initiales peut entraîner des résultats imprévisibles sur le long terme. Ce résultat est souvent vulgarisé sous le nom  » d’effet papillon « .

Laisser un commentaire

Nom *
Adresse de contact *
Site web